CHAPITRE XVII
fortune par l’habileté de sa conduite sous le gouvernement de ses aînés, dont il avait ensuite brisé l’avenir par son opiniâtre persévérance dans un détestable système, Louis-Philippe ne songea plus qu’à préparer lui-méme son oraison funèbre.
Se couchant et se levant tard, il employa tout son temps à recueillir des notes, à composer les mémoires de sa vie si laborieuse, si difficile, si pleine de capricieux incidents. Sobre de paroles avec les siens, il en était prodigue avec les étrangers de distinction, et surtout avec les Français qui venaient lui rendre visite. Si l’on évitait de lui parler de sa disgrâce, il s’empressait d'écarter tout autre sujet d’entretien pour introduire celui-ci, et, défenseur passionné de sa propre cause, il provoquait sur-le-champ un débat sur les circonstances de la révolution de février. Si, par convenance, ou par communauté d’opinion, on n’opposait rien à ses dires ; si l’on était, ou si l’on voulait paraître de son avis, il s’adressait à lui-même des objections, les discutait avec vivacité, cherchant une approbation plutôt dans les regards que sur les lèvres de son auditeur, et ne s’arrêtant pas avant de l’avoir persuadé. Jamais, non jamais il n’avait commis de fautes. Son gouvernement avait-il quelquefois manqué de franchise? C’est qu’il n’avait pas rencontré des ministres assez convaincus, assez résolus, pour aller au but par le plusjcourt chemin, et braver les préjugés du vulgaire. Avait-il éprouvé devant les chambres, devant le pays, quelques échecs? Il les avait prévus ; mais cette prévision n’avait pu l’arrêter. Pour être responsable de l’insuccès de ses entreprises, quand elles échouent, il faut être monarque absolu, ou dictateur révolutionnaire : un roi constitutionnel ne peut tout ce qu’il veut ; il suffit à sa gloire, au
jugement delà postérité, qu’il ait pris l’initiative des grands desseins. Qui l’avait mis hors du trône? Un ennemi qu’un roi mal servi ne peut jamais atteindre, la calomnie. Pendant dix-huit ans, on l’avait constamment calomnié, et personne n’avait eu le courage de le défendre. Non, il n’avait rien à désavouer, rien à regretter de ce qu’il avait fait lui-même durant ces dix-huit années. Loin de là, il condamnait aux désaveux ses aveugles adversaires, aux regrets ses ennemis passionnés.
Le poète des guerres civiles de l’ancienne Rome nous dit que l’Ame inébranlable de l’austère Caton n’avait jamais été ployée par les coups de la fortune. Ferme dans ses principes, persuadé que la multitude s’égarait à la suite de César, et que les dieux servaient la mauvaise cause, il protestait même contre les dieux. L’entêtement de Louis-Philippe n’était pas la fermeté de Caton. Le vétéran du parti stoïcien, voyant finir la république, déplorait avec une noble tristesse les disgrâces de la vertu ; le roi détrôné, qui n’avait jamais eu d’autres principes que ses intérêts, s’obstinait à soutenir qu’il avait habilement joué sa partie, et qu’il ne devait pas la perdre. Ce n’était que le radotage d’un vieillard, atteint par une catastrophe dans le moment où le succès de ses calculs lui semblait assuré, et ses plaintes, ses récriminations, ses emportements contre l’injustice du sort, contre l’ingratitude de la France et de l’Europe, des peuples et des rois, touchaient moins qu’ils ne fatiguaient. On venait voir Louis-Philippe par déférence pour une grande infortune, ou par simple curiosité ; mais rarement on renouvelait cette vjsile.
L’irritation constante de Louis-Philippe épuisait ses forces. On ne le remarqua pas d’abord : on prit même pour