CHAPITRE XVII
Comment l’éloigner, sans justifier les soupçons qui déjà volaient de bouche en bouche dans tout le voisinage? On le reçut. C’était le vice-consul anglais du Havre, qui venait, au nom de son gouvernement, annoncer que l 'Express était de retour, et mettre ce navire à la disposition du roi. Le soir venu, le roi, la reine et leurs compagnons d’infortune quittaient le domaine de M. de Perthuis, se rendaient à Honfleur, et montaient dans le paquebot qui fait le service entre le Havre et cette ville, confondus avec tous les autres passagers. Le roi, enveloppé dans une ample redingote, avait un passe-port au nom de William Smith. Au Havre, le consul anglais le reçut au débarquement, et le conduisit à bord de l'Express, qui partit sur-le-champ. Le 3 mars, au matin, les fugitifs touchaient la rive anglaise, près de Newhaven, et ils étaient, le 4, à Claremont. Dispersés par la tempête qui avait renversé le trône, tous les membres de la famille d’Orléans arrivèrent successivement dans ce royal asile. Pour les uns et pour les autres, la fortune avait été cruelle; mais, après avoir couru divers périls, ils avaient tous pu s’évader.
Cette évasion, il faut le dire, n’avait pas été sérieusement contrariée. Il était sans doute permis aux princes fugitifs d’avoir très-mauvaise opinion d’un gouvernement révolutionnaire et de croire qu’ils étaient poursuivis sur toutes les routes par les ordres de M. de Lamartine, de M. Ledru- Rollin, de M. Marrast. Ils n’avaient, en réalité, rien à craindre, que l’excès de zèle des agents subalternes. On lisait, dans le National du 28 février : « Un gouvernement h vient d’être renversé. Que sont devenus les membres de « ce gouvernement, le roi qui régnait, et sa nombreuse li- « gnée, et ses ministres, etc., etc? On ne le sait. Le nou- III. 27
« veau gouvernement s’inquiète-t-il de rechercher sur « quelles plages l’inconstante fortune promène à cette « heure tous ces fugitifs? Nous ne lé pensons pas. Et la « nation, qui vient de briser leur puissance détestée, est- « elle plus soucieuse de savoir s’ils ont franchi la frontière, «ou si, par hasard, ils ne se dissimulent pas au milieu de « nous dans quelque retraite mystérieuse, maudissant la « révolution, et travaillant à rétablir leur affaires? Per- « sonne ne se le demande. » Non, personne n’y songeait. Si Louis-Philippe laissait des amis en France, ils ne paraissaient pas assez nombreux pour inspirer la moindre crainte au gouvernement nouveau. Le lendemain même de la révolution, quand la république n’avait encore été proclamée que dans trois ou quatre villes, on ne parlait déjà plus ni du vieux roi, ni de son petit-fils, ni de la régente. Victime de la catastrophe provoquée par l’aveuglement de son chef, toute celte famille était oubliée; et, libre d’inquiétude, le’ gouvernement provisoire ne s’était occupé des membres de la maison d’Orléans, que pour décider qu’ils seraient conduits à la frontière, dans le cas où, par aventure, ils seraient arrêtés. Tandis que Louis-Philippe prenait, pour dissimuler sa fuite, de faux noms, de faux passe-ports, divers travestissements, et croyait à tout instant sa vie menacée par les indiscrétions nécessaires, par le zèle, par l’empressement, dépourvu de prudence, de ses meilleurs amis, le gouvernement cherchait à savoir vers quelle plage il avait porté ses pas, non pour le retenir comme prison, nier, et lui demander un compte sévère des dix-huit ans de règne, mais pour protéger son départ.
Claremont ne fut pas une cour, mais une somptueuse retraite. Entouré de sa famille, dont il avait fait la brillante