CHAPITRE II
applaudissements de la jeunesse aux beaux temps de la Sorbonne. Inutiles efforts du talent ! Le Luxembourg reste sourd aux leçons des maîtres de la science; c’est d’une autre région que lui viennent ses inspirations, et ses votes sont dirigés par l’invisible main des jésuites.
Et cependant, ils ne trouvèrent pas que ce fût assez. D’autres concessions furent commandées à M. Villemain ; il fallait qu'il livrât pièce à pièce tous les droits de l’État, tous les débris de l'université. Déjà sa conscience lui reprochait d’avoir trop cédé; et l’on exigeait plus encore. Assailli par les évêques, obsédé par la cour, harcelé par de mystérieuses influences, accusé par l’opposition, menacé par le fanatisme, le ministre tomba dans un sombre découragement. Sa santé fut gravement altérée ; une des gloires de l’université, une des plus brillantes intelligences de l’école sembla s’éteindre tout à coup au milieu de cette lutte ténébreuse qui se passait dans des régions inconnues au public.
Mais si le coup fut rude, il ne fut pas durable. Rendu à la vie privée, délivré des tourments politiques, M. Villemain eut bientôt retrouvé toute la puissance de ses facultés, heureux de fuir dans la retraite les orages soulevés par l’ambition des gens d’église.
Il fut au commencement de 1845 remplacé par M. de Salvandy, homme de plus facile accommodement et mieux fait pour présider à la décomposition de l’université.
Les inquiétudes s’aggravaient surtout par l’influence toujours croissante d’une corporation religieuse qui, n’ayant pas même le droit d’exister, avait la prétention de commander. Les jésuites, formellement exclus du territoire par la loi, reparaissaient dans les villes et les campagnes, non plus à la dérobée ou avec réserve, mais ouvertement, dans des m. 3
établissements publics, dans des maisons somptueuses, étalant non-seulement leur impunité, mais leur puissance, et disputant l’éducation publique à l’État, qui, pour être délivré d’eux, n’avait qu’à faire son devoir, et ne l’osait pas. Le pouvoir mystérieux de la fameuse congrégation pesait sur des ministres sceptiques, que n’excusait aucune conviction religieuse, mais qui se sentaient avertis par les ménagements du roi et le fanatisme de la reine. Depuis plusieurs années, de nombreuses réclamations s’étaient élevées du sein de la presse, du parlement et de l’université, contre les envahissements progressifs d'une institution proscrite qui dominait dans les conseils du gouvernement ; et à mesure que les plaintes se multipliaient, se multipliaient aussi les repaires de l’illégalité. Une puissante hiérarchie occupait tout le territoire divisé en deux provinces, la province de Lyon et la province de France. Vingt-sept maisons considérables témoignaient des richesses de l’ordre et de son influence ; de vastes correspondances étendaient sa domination ; et de Rome, où siégeait le général des jésuites, le père Roothaan, partaient des ordres qui étaient exécutés dans tous les coins de l’Europe.
Les amis de la liberté étaient justement alarmés ; et parmi les parlementaires monarchiques qui avaient appartenu à l’école libérale, se réveillèrent les souvenirs de leurs anciennes luttes ; ils résolurent de reprendre l’ofl'ensive contre le vieil adversaire qui avait profité de leur sommeil pour reprendre des forces. Ce fut M. Thiers qui s’en chargea.
Le 2 mai, il vint à la tribune réclamer l’exécution des lois.
Après un précis historique dans lequel il rappelait les anciennes accusations portées contre les jésuites, leur expul-