CHAPITRE U
avec une audacieuse naïveté. « Parce que je vous ai aidés « quelquefois, dit-il, à réparer vos églises, à construire vos « presbytères et vos écoles, à assurer une carrière à vos « enfants, avez- vous cessé de voter librement et conscien- * cieusement? Vous sentez-vous corrompus? » Étrange leçon de morale! Le corrupteur vient demander aux corrompus s’ils ont le sentiment de leur corruption, et parce que, dans leurs actes coupables, ils se sentent encore le cœur léger, il s’imagine avoir fait tomber les reproches et confondu l’accusation. Telles étaient les grandes théories représentatives de l’homme qui passait pour le plus éminent défenseur de la monarchie.
L’orageuse session qu’il venait de traverser lui avait assuré une victoire, vivement disputée, il est vrai, mais suffisante pour le grandir aux yeux des hommes qui se font toujours une opinion sur le succès ; et les rustiques électeurs de Saint-Pierre-sur-Dives considéraient avec un ébahissement respectueux cet homme assis à une même table avec eux, après avoir triomphé dans les grandes batailles parlementaires livrées contre les plus redoutables orateurs des deux oppositions. 11 leur présentait encore comme un nouveau titre de gloire la conclusion définitive de la fameuse affaire du droit de visite. Après une lutte de quatre ans, tantôt contre la chambre, tantôt contre les exigences du cabinet britannique, M. Guizot avait enfin obtenu quelques concessions qui lui permettaient de sortir de la position difficile où il s’était engagé. Le duc de Broglie, au nom de la France, le docteur Lushington, au nom de l’Angleterre, avaient, le 24 mai, signé un traité, où le droit de visite réciproque n’était plus reconnu, chaque nation devant faire la police de ses propres bâtiments. L’honneur national, satis-
fait sur ce point, l’était encore par une clause qui établissait l’égalité dans le nombre des croiseurs de chaque pays, et par la réduction des zones. Par l’article 1er, le roi des Français et la reine de la Grande-Bretagne s’engageaient à établir, sur la côte occidentale d’Afrique, chacun une force navale de vingt-six bâtiments, tant à voiles qu’à vapeur. Ce traité était conclu pour dix ans. Si, à la fin de la dixième année, les conventions antérieures, c’est-à-dire les traités de 1831 et 1833, autorisant le droit de visite réciproque, n’avaient pas été remises en vigueur, elles devaient être considérées comme abrogées.
Ce traité, dont M. Guizot voulut se faire gloire, était véritablement un triomphe pour l’opposition. Elle avait repoussé le droit de visite que M. Guizot avait soutenu, et le traité du 24 mai consacrait en fait l’abolition de ce droit. Il n’y avait donc pour le ministère d’autre succès que la solution d’une difficulté créée par lui; il y avait pour l’opposition le triomphe d’un principe soutenu par elle.
L’intervalle des sessions est d’ordinaire un temps de repos pour les ministres. Mais il y avait parmi eux un nouveau venu, dévoré d'une activité fiévreuse, voulant toujours faire quelque chose et quelque bruit, M. de Salvandy. Caressé, d’ailleurs, par le parti catholique, et docile à ses instructions, il était et par sa nature et par ses engagements plus disposé à troubler l’université qu’à la raffermir. Or, le conseil royal de l’instruction publique, composé d’hommes modérés assurément, mais plus voués à la science qu’au culte, et la plupart assez sceptiques en matière de foi, ne semblait pas au parti prêtre assez disposé aux concessions ; il y avait, dans cette assemblée de savants, des traditions qui s opposaient aux usurpations ecclésiastiques, et