CHAPITRE H
par son audace. Dans les régions officielles même on se montrait inquiet et surpris ; dans la chambre, on ne s’entretenait que des Polonais; dans l’enceinte, hors l’enceinte, on recherchait avidement les nouvelles, et les plus indifférents étaient touchés au récit de quelques faits racontés dans des lettres particulières venues du foyer même de l’insurrection.
Une souscription en faveur des Polonais fut ouverte dans les bureaux du National; les autres journaux de Paris et des départements l’imitèrent, et quelques jours après les souscriptions se montaient à deux cent raille francs.
« Nous ne saurions, écrit le National, rendre un compte fidèle de toutes les visites, de toutes les lettres, de tous les témoignages ardents, profonds, pathétiques recueillis par nous aujourd’hui en faveur de l’insurrection polonaise. Il est donc bien vrai qu’il suffit d’une sainte cause et d’un intrépide dévouement pour que le sang généreux de laFranee batte dans ses veines et précipite toutes les pulsations de son cœur ! Disons-le donc à ces braves qui combattent là-bas, dix contre mille, disons-leur combien leur héroïsme pénètre la France d’admiration! Disons-leur que des jeunes gens appartenant à toutes les classes, étudiants, commis, ouvriers, sont venus en foule nous exprimer le désir, nonseulement de souscrire pour la Pologne, mais de partir pour aller à son secours! Disons-leur que si demain nous pouvions enrôler des volontaires, une armée française aurait bientôt rejoint les insurgés qui se sont soulevés au nom delà patrie.
« Que la France continue donc à offrir à la Pologne, soutenant avec une admirable intrépidité une lutte inégale, les témoignages de ses fraternelles sympathies! Non, la
France n est pas trop loin! elle atteint de ses idées aux extrémités du monde, elle s’unit à la Pologne par ses plus vives, ses plus intimes affections; elle suit d’un regard ému cette sœur intrépide qui, toute saignante encore, livre de si vaillants combats! Si le jour n'est pas venu où les bras et les mains se toucheront comme les âmes, ce jour viendra, nous en avons la certitude; cette insurrection môme en prépare l’avénement, et tous les peuples de l’Europe le salueront en chantant l’hymne de l’alliance et de la fraternité! »
Les sympathies publiques se manifestaient, en effet, avec une ardeur toujours croissante. Le 10 mars, des députés de toutes nuances se réunirent dans les bureaux pour offrir à la Pologne leur part officielle de sympathie. Une commission fut nommée; elle se composait de MM. Dupont (de l’Eure), président; Arago, Odilon Barrot, Lamartine, Georges Lafayette, Rémilly, de Larcy, Léon de Malleville, et Vavin, trésorier. Cette commission formula, séance tenante et dans les termes suivants, son appel aux amis de la Pologne :
* Les efforts que la Pologne fait pour recouvrer sa nationalité, dont les titres sont si solennellement inscrits dans les traités, titres que les chambres législatives de la France rappellent chaque année à l’Europe par des votes unanimes; le courage héroïque que déploient ses populations, qui bravent la mort pour la plus sainte des causes ; la pensée douloureuse que de nouveaux martyrs scellent en ce moment de leur sang leur foi dans la puissance du droit : ces circonstances ont profondément ému la France. Tous les partis, oubliant leurs divisions, se sont confondus dans une môme sympathie qui éclate de toutes
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parts ; les soussignés, éprouvant le besoin de s’y associer, ont ouvert la souscription suivante. »
Cent soixante-cinq députés répondirent immédiatement à cet appel. Leurs noms représentaient toutes les opinions, depuis les conservateurs, Rérailly, Castellane et Fould ; les légitimistes, Larcy, Benoist et Panat, jusqu'aux extrêmes radicaux Garnier-Pagès et Ledru-Rollin.
Cette imposante manifestation devint pour M. Guizot un sujet d’alarmes; il craignit de se voir compromettre devant les puissances étrangères, et fit tous ses efforts pour arrêter un élan d’un dangereux exemple. Ne pouvant réussir par la persuasion, il eut recours à un de ces arguments qui ne dévoilaient que trop bien sa résolution d’abandonner la malheureuse Pologne. « Autant de signatures, di- « sait-il, données ici, autant de têtes de moins en Pologne. » Ainsi, plus la sympathie excitée en France serait profonde et générale, plus on montrerait de mépris pour cette France en torturant les braves dont elle saluait l’héroïsme. Un ministre disait à la nation qu’elle mettait en péril ceux qu’elle aimait, que sa sympathie était fatale, fatale à ce point qu’une signature se paierait par une tête coupée !
Heureusement pour la France, les paroles de M. Guizot restèrent sans échos, et ne firent impression que sur les hommes accoutumés à n’afoir ni volonté ni sentiments, à prendre un mot d’ordre pour savoir ce qu’ils devaient approuver ou blâmer, haïr ou aimer. Gens sans entrailles, dévoués à tous les cabinets, et prêts à les renier tous aux jours des défaites.
Malgré les alarmes ministérielles, l’enthousiasme se propageait. L’École normale, l’École polytechnique, l’École
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centrale, l’École des jeunes Grecs vinrent successivement apporter leur tribut à la souscription. Le comité central des électeurs de la Seine fit un appel qui fut promptement entendu. De toutes parts les vœux les plus ardents s’élançaient vers les pays du Nord, témoins de luttes héroïques, et la voix de la France entière retentissait comme un puissant encouragement. Malheureusement, toutes ces joies, toutes ces espérances reposaient sur des illusions. Cet immense mouvement élevé par le National aux proportions d’un soulèvement général, n’était que l’infructueuse tentative de quelques âmes généreuses mais imprudentes. Le réveil de la Pologne ne fut que le réveil de son bourreau. Au lieu du jour de la délivrance, on vit se lever les jours sombres de cruelles persécutions et d’abominables forfaits.
Nous avons maintenant à dévoiler les pages les plus hideuses des sanglantes annales de la Pologne, la conspiration officielle des agents de l’Autriche contre les biens et la vie des seigneurs polonais, la mise à prix des victimes, les primes données au meurtre, au rapt, à l’incendie, les massacres commandés par les autorités, les brigandages récompensés par des faveurs impériales, la violation des personnes et des propriétés comptée comme service public, des honneurs rendus à un chef d’égorgeurs échappé des bagnes, et recevant les sourires des généraux et des archiducs. Jamais, aux plus mauvais jours des révolutions, ne se virent tant et de si déplorables excès. Et encore, dans les révolutions, l’attentat ne se commet que par l’absence de l’autorité ; ici l’attentat est médité, dirigé, récompensé par l’autorité elle-même.
Pour bien comprendre les événements de cette époque, quelques explications sont nécessaires.