‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 41 sur 222 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le partage de la Pologne entre trois puissances spoliatrices avait été suivi de modifications profondes dans la condition des classes agricoles, et ces modifications étaient diverses selon la puissance à laquelle le sort avait attaché les paysans et les terres. Dans la portion échue à la Russie, la condition du paysan s’était améliorée. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne se dissimulait pas que c’était chez les nobles polonais qu’il avait à rencontrer le plus de résistances. Les nobles avaient toujours été à la tête de toutes les luttes pour l’indépendance, de toutes les conspirations, de tous les mécontentements. Il lui importait donc de leur enlever l’appui des classes rurales; et, par politique plutôt que par générosité, il avait accordé aux paysans plus de droits qu’ils n’en avaient jamais eus sous la domination nationale. Ils étaient fermiers libres, cultivateurs jouissant du fruit de leurs travaux, et plus tard l’introduction des dispositions principales du code Napoléon avait été le complément des innovations impériales.

Dans la Pologne prussienne, les améliorations ne furent pas si promptes; mais elles furent plus radicales. Pendant longtemps, les terres furent cultivées au profit du seigneur. Mais, en 1817, voulant s’attacher les paysans par des liens qui ne pourraient être rompus, et affaiblir en même temps l’influence des seigneurs, le gouvernement de Berlin fit une loi qu’aucun gouvernement révolutionnaire n’aurait peut-être osé imaginer; il fit une véritable loi agraire. Le tiers des biens jusque-là cultivés par les paysans au profit des nobles, fut confisqué et distribué aux cultivateurs en toute propriété. On alla plus loin : jusque-là, il n’était pas permis aux nobles de vendre leurs propriétés territoriales; cette interdiction fut abolie, et le

gouvernement s’empressa de fournir aux paysans les moyens de conclure avec leurs anciens maîtres un arrangement à l’amiable pour acheter à prix débattu la propriété des deux autres tiers restants; et afin de faciliter la conclusion et l’exécution de cet arrangement, on leur accordait pour payer un délai de vingt-cinq ans.

C’était un fait immense : un déplacement partiel de la propriété dans tout un pays, effectué par le gouvernement lui-même au profit des classes rurales, une foule de cultivateurs appelés à la liberté, au droit de propriété et à tous les avantages qui en résultent, c’était plus qu’il n’en fallait pour assurer à la Prusse la sympathie de tous ces hommes régénérés. Les nobles eux -mêmes, après les premiers moments de surprise, s’accoutumèrent assez promptement à cette révolution nouvelle. Car, si d’un côté on les avait dépouillés d’un tiers de leurs biens, de l’autre la faculté de les vendre ajoutait une valeur considérable aux deux tiers restants, en appelant les capitaux disponibles des autres classes d’habitants. En somme, si les avantages matériels peuvent compenser la perte de la nationalité, la Pologne prussienne avait considérablement gagné en bien-être et en richesses.

Il en était tout autrement dans la Pologne autrichienne, et surtout dans cette portion qu’on appelle la Gallicie. L’influence du gouvernement ne s’y était fait sentir que pour aggraver la condition et des nobles et des paysans. A l'ancien état de tutelle exercée par le seigneur, de clientèle acceptée par le cultivateur, on substitua un état mixte qui devint une source de colères et de haines réciproques.

Le paysan ne cultivait plus au profit des seigneurs, il est vrai. Les seigneurs mêmes étaient tenus de lui livrer une

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