‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 45 sur 222 · CHAPITRE AI · texte numérisé non relu

CHAPITRE AI

la corvée depuis sept ans, et que les maîtres cachaient cette paternelle mesure pour continuer leurs vexations. Les pauvres ignorants ajoutaient foi à ces impostures, et maudissaient leurs seigneurs en bénissant le gouvernement. On leur disait encore que leurs maîtres avaient résolu de les exterminer, pour faire venir ensuite d’autres cultivateurs plus soumis à leurs volontés. De nombreux émissaires du gouvernement répandaient ces bruits avec mystère, et frappaient de terreur les imaginations faibles et crédules. Souvent on voyait un homme à cheval s’arrêter devant les cabarets, et dire à la foule assemblée : « Pauvres gens, le « malheur vous menace ; la mort vous attend ! » Et disparaissant avec rapidité, il les laissait livrés à de folles terreurs. Ces bruits prirent une telle consistance, et les appréhensions devinrent si profondes, que durant quelques mois, au plus fort de l’hiver, des populations entières, n’osant entrer dans les chaumières, allaient camper dans les bois, couchaient dans les fossés et sur les grandes routes, répétant à leur tour avec une naïve conviction « que d’un moment à « l’autre, les seigneurs viendraient les massacrer eux et « leurs enfants. »

Les employés autrichiens avaient pour complices de leur œuvre ténébreuse deux espèces d’agents également dévoués à l’Autriche, les soldats en congé et les juifs.

Le recrutement se faisant non par la voie du sort, mais d’après la volonté du maître, celui-ci se débarrassait ordinairement des plus mauvais sujets. Le temps du service révolu, ces soldats, après un rude apprentissage sous le bâton du caporal autrichien, revenaient dans leurs foyers plus corrompus qu’auparavant, et le cœur plein de rancunes contre leurs anciens maîtres. Ils ne dépendaient plus d’ail-

leurs des propriétaires, mais restaient à la disposition du gouvernement.

Vers la fin de 1843, on en licencia 8,000, et on les répandit dans toute la Gallicie, en leur donnant pour mission de surveiller les nobles, et de suivre tous leurs mouvements. En cas d’insurrection, ils étaient autorisés à les saisir et à les livrer morts ou vifs aux autorités du cercle. Les soldats libérés saisirent avec empressement cette occasion de témoigner leur zèle au gouvernement et surtout de se venger de propriétaires redoutés et détestés.

On avait excité les paysans contre les nobles; il restait encore à les détacher du clergé. Car, en cas d’insurrection, on pouvait craindre que les prêtres, soutenant les nobles et prêchant la cause nationale, n’exerçassent une influence dangereuse sur les paysans, naturellement pieux et pénétrés de respect pour l’autorité de l’Église.

Deux hommes s’attachèrent à combattre cette influence : Breindl de Wallerstern, staroste du cercle de Tarnow, et Luxembourg, riche israélite. Breindl, homme borné, n’ayant que l’intelligence du mal, animé d’une haine violente contre la noblesse polonaise, était le type véritable de l’employé autrichien : insolent et cruel, lâche et rusé, rampant et oppresseur. Son idée dominante était de dénationaliser la Pologne ; il disait souvent que les employés et les paysans suffiraient pour peupler la Gallicie, et qu’il fallait détruire la classe intermédiaire des propriétaires. Il crut l’occasion venue de mettre ses projets à exécution.

De concert avec Luxembourg, il imagina d’employer les cabaretiers juifs comme auxiliaires des urlopniki (soldats libérés).

En Pologne, où les classes populaires ont de tout temps

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