CHAPITRE III
même entamé ; les appétits des masses n’étaient pas éveillés. Dans le grand duché de Posen, le procès était jugé, terminé depuis longtemps. Les paysans, devenus citoyens, avaient cessé d’être les sujets et les ennemis de leurs anciens seigneurs. En Gallicie seulement le débat s’agitait, rendu permanent par les agents autrichiens. La position du paysan était indéfinissable pour lui-même. Resté sujet du maître, il était passé sous la dépendance des starostes. Il ne savait ni ce qu’il n’était plus, ni ce qu’il était encore, ni ce qu’il était devenu, ni ce qu’il serait; et il s’ouvrit bientôt aux passions jalouses une large et sombre carrière.
Les appétits étaient encore excités par des publications empreintes du plus effréné communisme, qui circulaient librement à la connaissance de la censure autrichienne. Un seul passage de ces écrits suffira pour faire juger le reste. On y lisait : « Il faut obéir à l’Évangile. Or, que porte l’Évan- « gile? Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui « est à Dieu. Nous connaissons Dieu qui est au ciel ; nous « connaissons César qui est à Vienne. Il n’est pas question « de seigneurs dans l’Évangile, pas plus que de proprié- « taires. Nous n’avons donc pour maîtres que Dieu et César. « Nous ne devons rien aux seigneurs; tout ce qui est à eux « nous appartient. »
L’Autriche, après avoir ainsi accumulé les matériaux d’un vaste incendie, n’attendait plus qu’une occasion pour y mettre le feu. Elle lui fut bientôt offerte par les généreuses imprudences de quelques hommes qui songeaient constamment à la délivrance de leur patrie.
Vers la dernière moitié de l’année 1845, la .police autrichienne apprit qu’il se faisait des mouvements mystérieux
parmi quelques seigneurs de la Gallicie ; des émissaires de la société démocratique polonaise de Versailles agitaient les étudiants de Tarnow, et l’on était bien certain qu’à tout moment et en toute occasion de nobles cœurs se trahiraient, dès qu’il y aurait un rayon d’espoir pour faire revivre la liberté.
Aux premières informations, l’Autriche aurait pu étouffer et paralyser tout mouvement. Ses renseignements suffisaient. Ses forces étaient au delà jde ce qu’il fallait. Mais les conjurés étaient eu petit nombre, la proie était insuffisante à ses appétits de vengeance; aspirant à la destruction de la noblesse entière, elle était heureuse de trouver quelques coupables pour entraîner avec eux les innocents.
Toute la politique de l’Autriche se trouve révélée dans un rapport, en date du 30 janvier 1846, envoyé à Vienne par l’archiduc Ferdinand d’Este, chargé du gouvernement de la Gallicie.
« Le pays est agité, écrivait-il, un mouvement semble se « préparer, les esprits sont inquiets. Cependant le gouver- « nement peut être tranquille, je n’ai besoin d’aucun ren- « fort, car toutes les mesures sont prises en cas d’insurrec- « tion, pour paralyser le mouvement sans compromettre les « troupes. »
Il nous reste à faire connaître quelles étaient les mesures dont parlait l’archiduc.
Les paysans excités contre les nobles auraient difficilement passé à des voies de fait, si de nouvelles manœuvres n’étaient venues les égarer complètement et les porter au désespoir. Les nombreux employés autrichiens se répandirent dans les campagnes, dans les villages, dans les cabarets, disant partout aux paysans que l'empereur avait aboli