‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 48 sur 222 · CHAPITRE DI · texte numérisé non relu

CHAPITRE DI

de se joindre à eux, leur disant qu’ils allaient combattre pour la liberté et l’indépendance de leur patrie, et qu’ils comptaient sur le dévouement du peuple à la cause nationale pour accomplir une œuvre qui devait leur apporter tant de bienfaits. A ce discours, quelques soldats libérés, déguisés en paysans, s’étant rapprochés, répondirent :

« Nous ne demanderions pas mieux que de vous suivre,

« Messieurs, mais voici bien longtemps qu’on nous dit que « vous voulez nous faire massacrer, et comme vous êtes « armés, nous avons peur de vous. »

A ces mots, Wiesiolowski, dans un élan d’imprudente générosité, s’écrie : « Afin de prouver la sincérité de nos « intentions, et le désir que nous avons de fraterniser avec « vous pour le bien de tous, et à condition que vous nous « suivrez, je dépose les armes. » Et il jette en même temps ses armes loin de lui; les autres conjurés suivent son exemple. Aussitôt les soldats se précipitent sur eux, les paysans accourent; les malheureux jeunes gens, accablés par le nombre, sont terrassés, garrottés et jetés dans le caveau où étaient déjà entassés les premiers prisonniers. Un seul d’entre eux, Sedjowski, qui avait gardé un pistolet à sa ceinture, voulant défendre ses frères, fit feu sur les assaillants, mais n’en atteignit aucun. Les gazettes officielles de l’Autriche affirmèrent que ce coup de pistolet fut la première cause de la lutte.

Le major CzechQwski, averti à temps de l’échec des frères Wiesiolowski, dispersa ses compagnons; mais à mesure qu’ils se retiraient chez eux, les insurgés étaient saisis et assommés par des bandes disposées sur toutes les routes par la cruelle prévoyance du gouvernement. Pendant qu’un escadron de cavalerie ramenait à Tarnow les prisonniers

faits à Lysagora, l’hôpital se remplissait déjà de morts et de blessés qu’amenaient d’un côté opposé les paysans de Sieradza et d’Ulikow.

C’est qu’alors s’accomplissait le projet infernal depuis si longtemps préparé par l’Autriche. Dans cette même nuit qui vit éclater la petite tentative d’insurrection nationale, un signal, donné par une voix mystérieuse, fut répété de village en village par les juifs et les soldats en congé, et sur toute la surface de la province les paysans se trouvèrent armés à la fois de faux, de fourches et de fléaux. Ils furent d’abord indécis, se contentant de faire des patrouilles et de boire copieusement l’eau-de-vie qui leur était gratuitemet distribuée par les juifs, sur les ordres de Luxembourg et aux frais du gouvernement. Bientôt l’œuvre de sang et de destruction commença ; les soldats, déguisés en paysans, donnèrent l’exemple; et les paysans, persuadés qu’ils seraient tués s’ils ne tuaient pas, frappèrent avec une rage aveugle et féroce, sans relâche, sans pitié, comme s’ils eussent perdu toute conscience de leurs actes. Pendant trois jours, du 21 au 23 février, les sanglantes saturnales se poursuivirent; tous les châteaux furent envahis, tous les habitants massacrés ; il se fit une hideuse chasse à l’homme contre tout ce qui n’était pas de la classe agricole, contre tous ceux qui possédaient quelque chose, propriétaires, mandataires, régisseurs, employés particuliers des domaines de la noblesse. Les femmes et les enfants étaient généralement épargnés. Par un calcul habilement raffiné, chaque paysan avait été dirigé contre un autre village, contre un autre maître que le sien, afin de prévenir tout sentiment de faiblesse ou de remords, à la vue de ceux qu’il était accoutumé à respecter.

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