CHAPITRE III
les coups des assassins. A Niedzwiadka, domaine de Mme Przyremska, toute une noce qui se rendait à l’église fut massacrée. Dans le château de M. Bzoski, on s’était réuni pour un enterrement : à mesure que les conviés arrivaient, des bandes de paysans, qui les guettaient, les arrachaient de leurs voitures, et massacraient tout, maîtres et domestiques.
Sur certains points de la contrée une cloche d’appel sonnait l’heure des massacres; ailleurs c’était dans les cabarets des juifs que se donnait le signal. Les paysans s’écriaient partout : « On nous a donné trois jours de liberté et de pillage. » Et comme si la connivence des autorités n’était pas suffisamment établie par les faits, il se fit un marché public de têtes et de cadavres entre les starostes et les égorgeurs. Les paysans étaient habitués à porter aux préfectures les loups qu’ils tuaient pour avoir une récompense; pendant trois jours, ils cherchèrent de même les cadavres de leurs seigneurs, et recevaient à la porte de la préfecture 10 florins (25 francs) par tête de victime. Après avoir reçu le prix du sang, les assassins, debout sur leurs chariots comme les triomphateurs antiques, traversaient la ville pour aller déposer les cadavres nus et sanglants dans les cimetières où on les entassait pêle-mêle. Cent cinquante morts furent enterrés à Tarnow, et chaque cimetière avait son contingent de victimes.
Le montant de la prime variait selon les localités; mais Breindl dépassait les autres starostes en générosité. Aussi était-ce à Tarnow de préférence qu’on amenait les victimes. M. Lipowski, propriétaire du cercle de Bochnia, avait été saisi par des paysans qui le dirigèrent sur Tarnow. 11 leur demanda pourquoi ils ne le conduisaient pas à Bochnia, qui
se trouvait dan» le voisinage. « Parce que, lui répondirentils, « il y a là un mauvais chien d’Allemand qui donne peu « pour les Polonais. »
Parfois il arrivait que les paysans trafiquaient entre eux de leurs prisonniers, les échangeaient, les cédaient pour quelques pintes d’eau-de-vie. Un de ces brigands amena à Jasiel le juge de Polanck, et on ne lui en donna que trois florins. Mécontent de cette modique paie, il se mit à crier à haute voix : « Rendez-moi plutôt mon Polonais, j’en tirerai meilleur profit ailleurs. »
Au milieu de ces sanglantes orgies, un nom désormais inséparable de celui de Metternich acquit une cruelle et infâme célébrité. Jacques Szela, né eu 1796 au village de Smarzawa, dans le cercle de Tarnow, sur les domaines de la famille Bogusz avait dès son enfance montré les dispositions les plus perverses. L’habitude invétérée de l’ivresse et du vol l’avait fait à plusieurs reprises condamner en police correctionnelle. Désigné comme soldat en 1818, pour échapper au service militaire, il se coupa deux doigts de la main gauche et revint à la maison paternelle, qu’il remplit de querelles et de désordres. Forcé enfin de plier devant l’autorité d’un père justement irrité, il mit le feu à la maison, et se sauva dans le fond des Karpathes, où il se fit contrebandier.
Deux ans après, son père mourut, et Jacques Szela rentra dans son village, mais ne put longtemps vivre en paix avec son frère et sa belle-mère. Privé d’asile une seconde fois, il eut recours à ses seigneurs, les Bogusz, quil’acccueillirent avec compassion et fournirent à ses besoins ; il se maria au commencement de 1830.
Mais le travail lui pesait. Après la révolution du 29 no-