CHAPITRE V
ment pour obtenir l’entrée en franchise des importations étrangères. Le ministère, paralysé par la routine, ne sut pas agir, ou n’agit que trop tard. Alors que les besoins urgents commandaient les mesures les plus promptes, le ministre de l’agriculture et du commerce, M. Cunin-Gridaine, perdit un temps précieux à demander aux autorités communales et préfectorales les éléments d’une statistique alimentaire. Alors qu’il était averti par le commerce, toujours mieux éclairé par l’habitude et l’intérêt, le ministre aima mieux attendre les complaisantes communications d’une bureaucratie inintelligente, souvent mal informée, et plus souvent encore disposée à déguiser les vérités fâcheuses.
Le ministre semblait vouloir plutôt être rassuré qu’éclairé. Ses agents le servirent à souhait.
Au milieu des inquiétudes et des souffrances générales, le public fut stupéfait de lire une circulaire de M. Cunin- Gridaine aux préfets, en date du 16 novembre, contenant les assertions les plus rassurantes sur l’état des subsistances, et des termes indignés sur les exagérations des alarmistes. Selon le ministre, le déficit de 1845 avait été comblé par les excédants des récoltes de 1843 et 1844, et par une importation de plus de 2 millions d’hectolitres de grains. Quant à la récolte de 1846, il reconnaissait qu’elle était généralement inférieure à celle d’une année ordinaire; mais il pensait que le déficit se trouverait fortement atténué parla bonne qualité des produits, et presque compensé, dans un grand nombre de départements, par l’abondance des récoltes secondaires.
Mais il y avait quelque chose qui parlait plus haut que les circulaires ministérielles : c’étaient les besoins réels des
populations, et les souffrances du commerce. Pendant que le gouvernement affirmait que tout était suffisant, le peuple manquait de tout; pendant qu’on parlait de l'abondance des provisions, le commerce ne trouvait pas de quoi répondre aux demandes. Il fallut enfin renoncer aux illusions et aux fictions officielles. Une ordonnance royale permit d’admettre en franchise les grains étrangers. Cependant un temps précieux avait été perdu. Au moment même où les grains admis en franchise encombraient les ports de Marseille et d’Arles, de désastreuses inondations interrompaient toutes les communications dans le centre de la France; les routes étaient défoncées, et l’élévation exorbitante du fret sur le Rhône venait ajouter aux difficultés des tran actions.
Un autre obtacle démontrait le prix du temps et l’imprévoyance du ministre. Au mois de décembre, les glaces interrompent pour plusieurs semaines la navigation de la mer Noire et de la mer d’Azow. C’est là que le commerce trouvait ses plus grandes ressources; mais l’ordonnance royale venait trop tard. Il fallut attendre; et attendre, c’était continuer de souffrir.
11 est vrai que le gouvernement, ouvrant enfin les yeux, s’efforça de réparer les maux causés par son aveugle confiance. Le département de la guerre, qui consomme annuellement 500,000 quintaux de froment, décida qu’il demanderait à l’étranger son approvisionnement de 1846 et de 1847 ; la marine prit la même résolution : ses achats annuels étaient de 100,000 quintaux. Enfin les fourgons de l’artillerie furent employés au transport des grains accumulés dans les ports de la Méditerranée.
On donna aussi une nouvelle impulsion aux travaux de