‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 89 sur 222 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d’Utrecht. Puis, par des manœuvres plus cachées, à Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, il s’efforçait de réveiller contre la France les jalousies de l’Autriche et de la Prusse et les malveillances bien connues du czar. Mais, soit que ces différentes puissances ne crussent pas le moment favorable à une démonstration officielle, soit que lord Palmerston lui-même leur fût suspect, elles refusèrent de s’associer ouvertement à ses représentations. Ajoutons, néanmoins, qu’à dater de ce moment, les cours du Nord prirent vis-à-vis de Louis-Philippe une attitude froide et soupçonneuse qui donna un caractère tout nouveau aux relations diplomatiques. M. de Metternich lui-même, si bien disposé jusque-là à se concerter avec la famille d’Orléans, même alors que le czar l'accusait de complaisances révolutionnaires, se retrancha dans une réserve hautaine qui gêna l’action des deux gouvernements, même dans les questions où ils se trouvaient d’accord. En somme, les mariages espagnols eurent pour résultat d’isoler la France, et s’il n’y eut pas un nouveau traité entre les signataires du 18 juillet 1840, au moins y eut-il un concert de méfiàüce et un accord passif qui pouvait devenir le germe d’une autre coalition.

Lord Palmerston, toutefois, était le seul à plaindre; mais il se plaignait avec bruit, et l’opinion publique en Angleterre s’unissait à ses colères. Les journaux, aussi bien que les notes diplomatiques, contenaient de longs commentaires sur le traité d’Utrecht, et chacun des articles de cet acte mémorable était discuté avec cette importante arrogance qui est le caractère des polémistes britanniques, lorsque leur pays a reçu un échec un peu marquant. M. Guizot et ses agents, soit [dans la diplomatie, soit dans la presse,

pouvaiept d'un seul mot réduire à néant ces savantes dissertations. Quelle était après 1789, après l'Empire, après 1830, la valeur du traité d’Utrecht? Mais cette fière réponse était trop vive pour leur tempérament. La discussion d’ailleurs était facile pour eux, et les arguments ne leur faisaient pas défaut.

Il est évident, en effet, que le but principal de la guerre delà succession, comme le but principal du traité d’Utrecht, était d’empêcher la réunion éventuelle des deux couronnes de France et d’Espagne sur une même tête. La France et l’Espagne s’étaient donc engagées à établir l’ordre de succession respectif des deux maisons, de façon que jamais un Bourbon de France ne pût, de son chef, régner en Espagne, ou un Bourbon d’Espagne régner de son chef en France. De là vinrent les renonciations personnelles, de Philippe V, d’une part; des ducs de Bourgogne, de Berry et d’Orléans, de l'autre. De sorte que si l’un d’eux ou de leurs descendants était appelé au trône d’un des deux pays, il renonçait aux droits successifs qu’il pouvait avoir sur le trône de l’autre pays. C’était donc pour chaque branche une renonciation aux droits personnels. Mais ces renonciations ne voulaient pas dire qu’il y eût pour les descendants, par exemple, du duc d’Orléans, une incapacité radicale d’arriver jamais au trône d’Espagne; incapacité qui eût été de telle nature, que si un héritier de la couronne d’Espagne, ayant par lui-même des droits pleins et entiers, venait jamais à contracter alliance avec quelquesuns des descendants des ducs d'Orléans, ayant eux-mêmes des droits éventuels à la couronne de France, les droits des uns et des autres seraient par cela seul frappés de nullité et de déchéance. Jamais pareille doctrine n’avait été

Page 1