‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 92 sur 222 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cette affaire serait peut-être encore restée longtemps en suspens, si la chute des tories et les mariages espagnols n’étaient venus interrompre les bonnes relations de la France et de l’Angleterre. On était désormais assuré qu’elles ne se réuniraient pas pour protester. D’un autre côté, lord Palmerston sollicitait ardemment des trois cours une adhésion officielle à son interprétation du traité d’Utrecht; et, quoiqu’elles ne se montrassent pas empressées de le satisfaire, il affaiblissait lui-même son influence en réclamant un service et un appui. Le czar fit donc reprendre les conférences au plus fort de la querelle sur les mariages espagnols. M. de Canitz rassuré ne fit plus d’opposition. La république de Cracovie fut incorporée à l’empire d’Autriche, en vertu d’une ordonnance d’union qui parut à Vienne le H novembre 1846, aux conditions suivantes réglées entre les trois plénipotentiaires : 1* La ville et le territoire de Cracovie, avec vingt-trois milles carrés et 136,000 habitants, appartiendront à l'Autriche et seront incorporés à la Gallicie; 2° la Russie recevra, à titre d’indemnité, le territoire sur la frontière du nord de la Gallicie, entre les villes autrichiennes Brody et Rava-Rupra, et entre les villes russes Wladimir et Tomassen ; 3° la Prusse recevra, au même titre, la ville de Hatzenplotz avec le territoire adjacent. L’Autriche se chargera, en outre, des dettes et des obligations de Cracovie.

Ainsi fut consommée l’œuvre de spoliation; les trois bourreaux arrachèrent les derniers lambeaux de leur victime, pendant que l’Angleterre et la France se disputaient follement à propos de mariages, qui ne méritaient ni d’être tant glorifiés, ni d’être tant accusés.

L’émotion fut grande en France et dans toute l’Europe.

Outre le fait brutal de spoliation, il y avait violation flagrante des traités de 1815, de la part même de ceux qui avaient toujours tenu à s’en montrer les gardiens jaloux. Des stipulations faites en commun par toutes les puissances réunies ne pouvaient être annulées par l’action isolée de trois cours. C’était une insulte à l’Angleterre et à la France, c’était une atteinte portée à la base du droit public européen. Si la loi commune n’était plus dans les traités de 1815, où était-elle désormais? Tous les partis en France furent d’accord pour flétrir cet acte audacieux de despotisme ; les conservateurs, parce que le droit international n’avait plus de garanties; les radicaux, parce que la cause de la liberté, inséparable de celle de la Pologne, recevait une nouvelle atteinte ; tous, parce que la France était l’indigne jouet des diplomaties absolutistes.

C’était pour M. Guizot une complication nouvelle. Il connaissait les susceptibilités de l’opinion publique, et n’y était pas aussi indifférent qu’il voulait quelquefois le paraître. Déjà tout l’avertissait autour de lui que la France ne pouvait se taire, lorsqu’on semblait la compter pour rien dans les conseils européens. 11 comprit néanmoins que l’action combinée des deux pays constitutionnels aurait un effet bien plus puissant que des réclamations isolées. Aussi dès qu’il fut informé de l’incorporation de Cracovie, s’empressa-t-il d’écrire à M. de Jarnac, avec invitation de se rendre auprès de lord Palmerston, et de lui demander s'il était disposé à agir, en cette circonstance, de concert avec la France. Mais les rancunes du ministre anglais n’étaient pas apaisées. Il répondit au comte de Jarnac qu’il avait déjà préparé une note au nom du cabinet britannique, et qu’il en donnerait communication à l’ambassadeur anglais à Paris.

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