CHAPITRE VI
Il renonçait ainsi lui-même aux profits de l’action commune, et paralysait l’Angleterre plutôt que de fortifier la France.
Les cours du Nord ne furent pas trompées dans leurs prévisions ; les protestations se firent isolément, et demeurèrent sans force.
Lord Palmerston, cependant, s’était hautement engagé sur cette question, lorsque dans le parlement on s’était ému de l’occupation momentanée de Cracovie ; ses déclarations avaient été nettes, précises, presque arrogantes • « Je re- « connaîtrai volontiers, avait-il dit, que, dans la marche « des troupes, les trois puissances ne se sont pas écar- « tées du traité de Vienne; mais lorsque les événe- « ments allégués par les puissances comme raison de « poursuivre les auteurs de l’invasion de Cracovie auront « cessé, il est du devoir des trois puissances de remet- « tre la république de Cracovie sur le pied d’indépen- « dance où elle se trouvait placée auparavant, conformé-
« ment au traité de Vienne Ces gouvernements seront
« assez intelligents pour bien voir que le traité de Vienne « doit être considéré intégralement, et que l’on ne saurait « permettre à un gouvernement de faire un choix des « articles qu’il voudrait exécuter, et de ceux qu’il voudrait « violer. J’ajoute que s’il est des puissances signataires du « traité de Vienne qui aient intérêt à ce que ce traité ne « soit pas violé, ce sont les puissances d’Allemagne, et il « ne saurait, j’en suis certain, avoir échappé à la per- « spicacité de ces gouvernements que si le traité de Vienne « n’est pas bon sur la Vistule, il doit être également mau- « vais sur le Rhin et sur le Pô. »
Des paroles aussi formelles, tout récemment prononcées,
ne pouvaient être oubliées. Moins que tout autre, lord Palmerston devait accepter le fait brutal qui venait de s’accomplir : l’honneur de l’Angleterre était en jeu. Mais au moment où lui fut communiquée la nouvelle de l’incorporation [de Cracovie, il se trouvait en dissentiment avec la France, et, ses colères personnelles l’emportant sur toute autre considération, il eut recours à une misérable ruse qui trahissait sa faiblesse, sans protéger son honneur. Malgré la déclaration officielle de la chancellerie autrichienne, il feignit de croire que l’usurpation de Cracovie n’était encore qu’en projet, et, au lieu de faire courageusement une protestation, il composa un plaidoyer hypocrite pour démontrer les inconvénients d’une mesure qu’il savait accomplie. Sur la question de droit, il établissait que les conditions arrêtées dans un engagement solennel par huit puissances, ne pouvaient être modifiées par trois d’entre elles. Sur la question de nécessité, il n’admettait pas que trois des plus puissants États de l’Europe eussent pu se trouver forcés à détruire l’existence d’une petite république qui ne renfermait pas 430,000 âmes. Tout cela était incontestable; mais ce qui ne l’était pas moins, c’est que la chose qu’il déclarait impossible à faire, était faite, c’est que tout le monde savait qu’il en était instruit, et qu’en dissimulant l’affront qu’il avait reçu, il faisait aveu de sa défaite, et rendait nulles toutes ses paroles.
La dépêche de lord Palmerston était du 23 novembre : celle de M. Guizot partit le 3 décembre. Il ne lui était pas difficile de surpasser son collègue en dignité et en franchise ; sa protestation néanmoins sembla pâle et insuffisante à l’indignation publique. Les dernières phrases seulement auraient pu paraître satisfaisantes, si l’on avait eu affaire à un