Histoire de J.J. Rousseau
Il était presuraable que celui qui ne médit Jamais de personne » , qui n'écrivit point de satire , ne voudrait pas laisser après lui des mémoires contenant des v(;ritès offensantes sans en donner des preuves incontestables, ni sans avoir mis à même de répondre et de se défendre ceux que ces vérités blessaient. Le premier soin de Rousseau fut de rassembler les preuves sur lesquelles s'appuyaient , je ne dis pas les accusations , car il n'accusait pas , mais les faits. Ces preuves consistaient dans un grand nom-
» Ce sont les expressions dont se sont servis ceux qui vécurent plus ou moins de temps dans l'inliinilé de Jean-Jacques», entre autres, Coranccz et Bernardin do Saint-Pierre, dont nous rapporterons les témoignages.
2 HIjTOIRE be j. j. rocsseau,
bre de lettres. Il les classa , les rangea par liasses et les déposa dans les mains de son ami du Peyrou. Elles sont maintenant dans la bibliothèque de Neufchâtel. jN on content de cette première mesure , insuffisante aux yeux de celui qui l'egardait la justice comme le premier et le plus rigoureux de nos devoirs , il adopta bientôt un moyen de le remplir. Ce fut de donner à ces mémoires toute la publicité' qu'ils pouvaient acquérir sans avoir recours à l'impression, d'en communiquer, à cet effet, le manuscrit , et d'en faire , au milieu des personnes les plus intéressées , les plus compromises , des lectures publiques en les sommant de répondre i.
Tel nous paraît être le motif qu'eut Rousseau de venir habiter la capitale , et notre opinion se fonde sur la conduite qu'il y tint , tant qu'on lui permit de la tenir, et sur un passage de sa lettre du 4 aviil 1770, à son ami M. INIoultou : n Ne parlons plus de fl Chambéry -, lui disait-il , ce n'est pas là où je suis » appelé. L'honneur et le devoir crient ; je n'entends 11 plus que leur voix. ^> Du moment où Jean-Jacques avait la liberté de demeurer à Paris , il pensa qu'il devait venir se montrer dans cette capitale pour y rétablir une réputation qu'il croyait flétrie. C'était
« « Si quelqu'un sait des clioscs contraires à ce que je viens » d'exposer, il sait des mensonges et des impostures « s'il » refuse de les éclaircir et do les approfondir avec moi , tatl- » dis que je suis en vie , il n'aime ni la justice ni la vérilc. » C'est par cet appel que se terminent les Confessions. On verra qu'au lieu à'cclaircir, madame d'Epinay cul recours i la police.
QUATRIEME PEaiODE. O
dans ses principes, dans son caractère, et nous ne croyons point abuser de la patience du lecteur en lui soumettant cette conjecture. Nous ajouterons que, puisque Jean-Jaccpies avait la permission , tacite « au moins , d'habiter Paris , il était de son honneur d'en proiiter et il le devait.
11 parait <ju'il y fut bien accueilli. Le 4 juillet 1770 , il écrivait à M. de La Tourette et lui disait : « Je suis depuis mon arrivée tellement accable de » visites et de dîners que , si ceci dure , il est imposw sible que j'y tienne , et malheureusement je mann que de force pour me défendre. Cependant, si je « ne prends bien vite un autre train de vie , mon csw tomac et ma botanique sont en graml péril. Tout n ceci n'est pas le moyen de reprendre la copie de fl musique d'une façon bien lucrative; et j'ai peur n qu'à force de dîner en ville, je ne finisse par « mourir de faim chez moi. Mon ame , navrée , « avait besoin de quelque dissipation , je le sens ; mais » je crains de n'en pouvoir ici régler la mesure , et >> j'aimerais encore mieux être tout en moi que tout T» hors de moi. « —
« Nos reclierclics sur celle permission n'onl poinl eu de résultat. Voici lu conjecture la plus raisonnable. Le silence «juc Rousseau gardait depuis plus de cinq années , même envers ceux qui l'attaquaienl , lu promesse de ne plus écrire qu'il avait faite et tenue ; sa répugnance pour le monde et son goût pour la solitude dont on ne pouvait plus douter, claienl autant de garanties de son amour pour la paix.. L'autorilé jugea sagement ([u'cllc pouvait le laisser reprendre son nom , cl demeurer danslacapit.de.
4 HISTOIRE I>E J. J. EOUSSEATT ,
A son arrivée à Paris , il logea rue Plâtrière , dans une maison appartenant à M. Venant , épicier retiré du commerce , dont la femme plut à Rousseau par son bon sens, ses manières et sa franchise. Il voyait souvent cette famille , qui possédait une maison à BcUeville , où Jean- Jacques avait loué une chambre » dans laquelle il se reposait pendant ses promenades. Dans une le'ttre datée de Naples , du 3o décembre 1770, et adressée à l'abbé Raynal, Galiani lui conseille d'aller rue Plâtrière ^^ voir la jolie mercière " qui tient lieu de tout sur la terre à Jean-Jacques » Rousseau , n'en déplaise à sa gouvernante. « C'est de madame Venant qu'il était question , et qui n'était plus ni jeune ni jolie. Pour que Galiani siit à jSaples ces particularités , il fallait qu'on eût piis soin de l'en instruire. L'âge et les infirmités de Jean- Jacques rendaient la plaisanterie de l'abbé déplacée. Quoi qu'il en soit, il voyait souvent cette famille.
Deux ans après son letour à Paris , Jean-Jacques composa ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, Cet ouvrage , également remarquable par la sagesse des conseils et la vigueur des pensées , est une des dernières productions de Rousseau » , qui le fit dans sa soixantième année , à la prière de M. le
» Après la mort de Rousscaa, l'on trouva dans celte cliamhre plusieurs IcUrcs qu'il y avait portées pour y répondre et des notes de sa main. Ces papiers furent mis dans une caisse , et la caisse placée dans un grenier. On a fait pour la retrouver des recliercbcs infructueuses.
' Il n'a fuit postérieurement aux Considérations que les Diaîuyues et Us. Reccries.
QUATRIEME TERIODE. 5
coûite Wielhorski. Ce nol)le polonais nV'tait probablement pas satisfait du travail de l'abbé tle Mably , à qui il s'était précédemment adressé. 11 parut à Paris, en 1769, un manifeste de la république confédérée de Pologne, que Grimm crut fabriqué par l'abbé sous les auspices du comte. « Ce bon abbé, dit-il ï , se croit très-sérieusement une tête bien autrement judicieuse que celle de Montesquieu; et quand on l'entend raisonner sur des gouvernements étrangers et prononcer ses oracles sur la science de la politique , on croit se trouver vis-à-vis d'un enfant qui fait l'important en débitant des sottises... Il me lit , il n'y a pas long-temps , un beau discours sur le respect qu'on avait en Pologne pour la loi. Je souhaite à M. l'abbé que le génie du droit public se loge dans sa tête , et à M. le comte AVielhorski qu'il se tire de ses négociations avec autant de succès que d'une symphonie ou d'un concerto , lorsqu'il tient son violon ou son archi-luth, le tout pour la félicité de ses compatriotes. « On voit que Grimm n'avait pas meilleure idée du négociateur que du législateur. 11 ne s'est pas expliqué sur l'ouvrage de Rousseau.
Le danger que courait la Pologne ne pouvait échap pcr à celui qui sendjlait tourmenté ilu pressentiment de nos révolutions : aussi dit-il aux Polonais : « Com- « mencez par resserrer vos limites, si vous voulez w réformer votre gouvernement. Peut-être vos voisins » songent-ils à vous rendre ce service. « Jamais eon-
' Correspondance littérairo , octobre 1770.
6 HISTOIRE DE J. J. EOUSSEA.U ,
jecture ne fut plus promptement rdalisde. Pendant qu'il écrivait ces considérations, on s'occupait du dt-'iuembrement de la Pologne. Il les acheva dans le mois d'avril 1772. Le 5 août suivant, la Russie, la Prusse et l'Autriche , par un traité signé à Pétersbourg, firent un premier partage d'une moitié environ de la Pologne. La Prusse polonaise , avec une partie de la grande Pologne , furent adjugées au roi de Prusse ; les royaumes de Gallicie et de Ludomirie à l'Autriche , la Livonie polonaise , avec une portion de la Lithuanie , à la Russie. Les Polonais ; affaiblis par la guerre , furent obligés de se soumettre à ce partage. On s'empara de la moitié de leur pays , ce qui rendit l'autre plus facile à prendre , et l'on aima mieux confisquer le tout que de laisser cette brave nation modifier ses lois ou s'en donner de nouvelles.
Grimra ,.dans sa correspondance , représente Rousseau comme allant beaucoup dans le monde, w II a , « dit-il, déposé sa peau d'ours avec l'habit d'Armé- » nien, il est redevenu galant et doucereux. Il va y> souper aussi chez Sophie Arnoud avec Pélite des » petits-maîtres et des talons rouges. »
On verra dans le récit de madame de Genlis que Rousseau ne soupait pas en ville , et qu'il se retirait de bonne heure. Il dînait quelquefois chez Sophie Arnoud , mais tète à tête ou du moins avec un ou deux convives. Vn jour des seigneurs de la cour voulant le connaître , prièrent mademoiselle Arnoud de les faire souper avec lui. Le refus qu'elle fit , parce r|u'ellc était certaine d'en éprouver un de Jcan-Jac-
qiies , les raocontcnta ; ils revinrent souvent à h charge , et menacèrent Sophie Arnoud de se brouiller avec elle. Pour éviter cette rupture , elle fit auprès de Rousseau une tentative inutile. Yoici comment elle se tira d'aflairc. Le tailleur de la comédie avait ([uclque ressemblance avec Jean-Jacques ; elle le reluaique, et se résout à lui faire jouer le rôle de liousseau. Les conventions sont bientôt faites; les voici : le tailleur doit prendre la perruque ronde , l'habit marron sans collet , la longue et giosse canne, tout le costume enfin de Jean-Jacques. Il aura soin de tenir la tète un peu penchée , de ne pas dire un seul mot; on lui laisse la liberté de manger et de boire , mais en obsei-vant toujours le même silence ; il se lèvera de table à un signal convenu , pour se 1 étirer, et décampera sans rentrer dans le salon ; il sei-a payé largement. Le jour est pris , les invitations sont faites; le tailleur arrive et joue fort bien son rôle. Il y avait environ une douzaine de convives du haut parage. Mademoiselle Arnoud plaça le tailleur à sa droite , ayant pris ses mesures pour enivrer Sis hôtes, comptant sur le vin pour rendre Tillusion plus complète , et voulant le ménager au iiréteiuUi liousscau , parce (pi'il était nécessaire qu'il fut entièrement nniet. IMalgré toutes ses précautions, il but beaucoup ; le sentiment de son devoir et la crainte lui lirent garder le silence convenu jusqu'à l.i fin du repas. Tout le monde parlait à la fois ; le tailleur se mit à faire comme les autres , et tint îles propos qui, sans l'ivresse des convives , leur auraient paru fort étranges. Sophie Arnouil fait le signal ; le
tailleur n'en tient compte et continuait de boire , lorsque Sophie le menaça de le faire prendre par ses gens et jeter à la porte. Il se lève et sort. Ce qu'il y eut de singulier , c'est que chacun admira le muet , tant la prévention rend aveugle , et trouva qu'il repondait parfaitement à l'idée qu'on s'était faite de son esprit et de son savoir. On fut très-fàché de ne pas le retrouvej^- dans le salon. Il fut question de ce repas dans toutes les sociétés de Paris , et l'on ne manquait pas de citer des bons mots ou des sentences du tailleur. Sophie Arnoud raconta quelque temps après à SCS convives le tour qu'elle leur avait joue (et dont on tient le récit d'elle-même »). Ils eurent le bon esprit d'en rire. Il paraît que Griram ne fut pas detrompe'. Il pouvait croire , ainsi que beaucoup d'autres , qu'en effet Rousseau soupait avec l'élite des talons rouges ; et cette anecdote , dont on peut garantir la certitude, pouvait entretenir l'eiTCur tant qu'on aurait ignoré par qui le rôle de Jean-Jacques était rempli.
Il allait jouer aux échecs tantôt au café qui porte son nom aujourd'hui , tantôt à celui de la Régence. Sa présence attirait dans l'un et l'autre beaucoup de curieux. Madame A enant avait une sœur qui tenait un café rue de la Verrerie, et qui n'y faisait pas ses affaires; pour l'achalandcr, elle pria Rousseau d'y aller. 11 y consentit, et la foule l'y suivit. Mais qucîipies jeunes gens étant venus lui réciter
« Celui qui est mort le dernier de celte troupe joyeuse est le duc de Launi'^uais. Il mourut en 182^ , à pi ans.
QUATRIEME PERIODE. i*
(Idrisoirement des passages A^ Emile , il abandonna ce café.
Lorsqu'on 1776 il fit cette chute, dont il rend compte dans la deuxième promenade , on voulut le saigner-, mais il s'y opposa. L'on eut recours à madame Venant , à'qui l'on supposait quelque crédit sur Jean- Jacques. Elle le prêcha ; lui raconta que dans un accident pareil elle aurait succombe sans une saignée : « C'est que vous aviez de mauvais sang , » dit-il en l'interrompant ; m oi , je n'en ai que de « bon. » On tient de Li famille plusieurs particularités minutieuses auxquelles nous ne nous arrêterons pas.
Celles d'un intérêt plus général doivent fixer notre attention. Telles sont les relations qu'il eut , dans les premières années de son retour, avec des écrivains qui en ont rendu un compte plus ou moins véridique, et que nous allons remettre sous les yeux du lecteur, en les accompagnant des observations dont elles paraissent susceptibles. Nous nous bornerons aux principaux, c'est-à-dire à madame de Genlis , à MM. Dussaux , le prince de Ligne , de Rulhiêre , Bernardin de Saint-Pierre, Grétry et Corancez , dont les relations oflrent quelques variétés. Le même désir animait ceux qui voulaient comiaître Jean-Jacques : c'était la curiosité. Quelques-uns étant au nombre de ses admirateurs, exprimèrent leur sentiment , et l'éloge réveillait la métiance de llousseau,(pii le croyait ironique.
Commençons par Dussaux , cpù eut avec lui pendant qiielcjue temps des rajiports dont il a publié le
<0 HISIOIfiE DE J. J. ROLSSEAU,
récit » . La lecture de cet ouvrage , en faisant naître un chue de sentiments opposés , devient fatigante , parce qu'on passe de l'admiration à la pitié , à laquelle succéderait même le mépris , si l'on adoptait sans réflexion les conjectures et les interprétations de l'auteur , qui explique toujours à sa manière un mouvement ou une action bizarre de Rousseau ; c'est-à-dire , en supposant une intention mauvaise sans en donner aucune espèce de preuve. On voit que Dussaux était profondément blessé. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il termine le récit de leur rupture par cet aveu qui aurait dû l'engager à ménager davantage son ancien ami. « Je ne sache pas que , depuis notre éternelle « séparation , il soit sorti de la bouche de Jean-Jac- » ques un seul mot capable de m'offenscr : au con- « traire , j'ai appris avec reconnaissance qu'il s'était « expliqué sur mon compte d'une manière trop hofl norablc pour le répéter. « Dussaux n'a pas cru devoir suivre cet exemple dans le récit de ses rapports . Nous allons en extraire quelques passages. Commençons par un dîner qu'il donne à Rousseau.
» On s'étiiit rassemblé de bonne heure ; Jean- Jacques ne se fit pas trop attendre. A quelques nuages près , mon Dieu ! qu'il fut aimable ce jour- là ! tantôt enjoué, tantôt sublime. Avant le dîner , il nous raconta quelques-unes des plus innocentes anecdotes consignées dans ses Confessions. Plusieurs d'entre
« De mes rapports avec Jean- Jacques Rousseau, un vol. in-S". , 179S. Gcltc liaison n'a duré que sept mois ; clic commença en 1T70.
QUATRIEME PERIODE. i i
nous les connaissaient déjà ; mais il sut leur donner une physionomie nouvelle et plus de mouvement encore que dans son livre. J'ose dire qu'il ne se connaissait pas lui-même , lorsqu'il prétendait que la nature lui avait refuse le talent de la parole ; la solitude sans doute avait concentre ce talent en lui-même : mais dans CCS moments d'abandon , et lorsque rien ne l'offusquait , il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. S'il se fût exerce dans l'art oratoire , s'il eût aborde une tribune vraiment nationale , qui sait jusqu'où cette ame de feu, pourvue de tant de moyens dans tous les genres , aurait porte l'éloquence française ? 11 fut question de nos plus grands écrivains : abstraction faite de ses opinions particulières , il les caractérisa tous avec justesse , précision , surtout avec une impartialité dont nous fûmes ravis ; et il semblait par là nous avertir que Icin- gloire ne portait aucun préjudice à la sienne. Montaigne , nous dit-il , ce premier philosophe français , fut notre maître à tous. Sans lui peut-être nous n'aurions jamais eu ni Baylc ni Montesquieu. Quel homme ! ajoutat-il , que ce Michel Montaigne ! outrer la naïveté , la grâce et l'énergie de son style inimitable , il avait des vues longues, et , comme il l'a dit , l'esprit /^r//we-5«//tier. Quand Jean-Jacques en fut à A'olti\ire , qui l'avait si indignement outragé, au lieu de récrimination , il se jdut à rendre justice entière à sa fécondité inépuisable, à la diversité de ses talents. Quant à son caractère , il n'en dit que ces mots remar([uables : Je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers mouvements aient été plus beaux que les siens.
T> On lui fit remarquer sur mes tablettes tous ses livres exposes sur le même rayon. Il s'émeut à cet aspect. Ah ! les voilà, s'ecrie-t-il , je les rencontre partout : il semble qu'ils me poursuivent. Que ces gens-là m'ont fait de mal et de plaisir ! Il s'en approche , il les frappe et les caresse l'un après l'autre. Son Emile fut le plus maltraité , en père néanmoins. — Que Je veilles , que de tourments il m'a coûtes ! et pourquoi ? pour m' exposer aux fureurs de l'envie et de mes persécuteurs. Cet enfant , opprimé dès sa naissance , ne m'a jamais souri : j'ignore quel chemin il a fait dans le monde. Mon Héloïsc du moins m'a fait passer de bons moments , quoique je ne l'aie pas non plus engendrée sans douleur , et qu'on l'ait insultée Pendant ce long diner, qui me parut si
court , nous crûmes entendre tantôt Platon , tantôt Lucrèce. Il ne lui fallait que des admirateurs et point de rivaux i. D'ailleurs , lorsqu'il s'agissait de préférence ou de distinction , il était si susceptible, que quelqu'un parlant de Rousseau le poète , et ayant dit le grand Rousseau 2 , nous le vîmes changer de visage , comme si on ne lui eût assigné par-là que le
I Jean-Jacques a cependant vécu dans l'inliraité pendant long-temps avec Piderot , qui pouvait être un rival; dans l'hommage qu'il rend à Voltaire, et l'aveu qu'il fait souvent de sa supériorilc , il ne comptait pas sur un admirateur. La manière dont il vécut en Suisse , en Angleterre , en Dauplunc, l'isolement dans le(|uel il se tint , semblent ne pas trop démontrer qu'il ne lui falhùt que des admirateurs.
3 Voili un chanijcrnciit de visage Lien singulièrement interprété î
QUATRIKME PtRIODE. i •)
second rarig clans la republique des lettres. Ce qu'il y eut de plus singulier dans cette séance , c'est qu'il
fit bon visage à tout le monde
fl Je lui avais peint le poète Piron comme un homme aussi aimable que généreux : il voulut en juger par lui-même. Peut-être aussi se flattait-il d'y découvrir quelques traces de la conspiration dont il cherchait le fil ' ; mais il n'y tiouva que ce que je lui avais promis. C'était précisément la fête d'Alexis Piron. Dès le point du jour les vers, les fleurs paient commencé à pleuvoir chez lui. Nous y arrivâmes trois heures après son repas ; c'était le bon moment; celui des saillies et de l'imagination. Quoi qu'en ait dit Voltaire , Piron ne dormait pas toujours. Il faisait ce jour-là les délices d'un cercle de personnes choisies , et qui malgré lui l'avaient couronné de roses , de myrthes et de lauriers. Je crois le voir et l'entendre ; c'était Anacréon; c'était encore Pindare. Piron , qui s'abandonnait alors , au sein de l'amitié , à des tiansports charmants , ne pouvait pas savoir que nous fussions si près de lui , parce qu'il avait la vue trèscourte. — Mon oncle, s'écria sa nièce hors d'haleine, le voilà ! — Qui donc ? est-ce Jean-Jacques ? — Oui , c'est M. Jean-Jacques Rousseau, c'est lui-même. A ces mots , qui le font bondir sur son siège , il cherche en tâtonnant la main de Jean- Jacques , la saisit , cntr'ouvre sa lobe de cluunbre , la glisse sur son cœur, et , d'une voix de Stentor , entomie le Nunc dimittis
« Aller cLcz Piron , qui ctail presque aveugle et plus qu'octogénaire , pour y découvrir une con<;piralion ! voilA une étrange conjecture !
servum tuum , Domine , retenant toujours dans la même place , sur son cœur palpitant , la main de celui qu'il estimait être le plus éloquent de son siècle. — Je ne mouiTai donc pas , mon cher Rousseau , sans que mes vœux soient exauces ! Le voilà , m'a dit Nanette : j'ai pressenti que c'était vous. Puis il l'embrasse , puis il l'eti'cint de toutes ses forces. Je regardais Rousseau : quel contraste ! il calculait de sang froid ces douces étreintes i et paraissait n'y rien comprcndiie. Piron allait toujours son train. — Oh ! la bonne tête .' oh ! le bon cœur ! et cependant des barbares ont brûlé son Emile. Tant mieux! le parfum d'un pareil holocauste a dû réjouir les anses. Mais comment vous a-t-il pris fantaisie de venir chez moi ? car il s'en faut bien , m'a-t-on dit , que vous alliez partout : serait-ce pour y faire contraster la sagesse avec la folie ! A propos , m'avez-vous pardonné certaines épigrammes que je me reproche aujourd'hui ? ce sont les fruits d'une verve libertine et qui m'emporte malgré moi. — Je fais plus , dit Rousseau , j'en attends d'autres. Allez, joyeux nourrisson de Bacchus , enfant gâté des muses , soyez toujours le même, soyez toujours Piron. Vous êtes né malin, et n'avez jamais été méchant. «
M. Dussaux , comme on voit, suppose que Jean- Jacques n'était nullement sensible à l'accueil de Pi-
« Dans le fait , il n'y entendait rien , celui qui a dit : « Mon » Dieu! qu'une main serrée, qu'un regard animé, qu'une » cUeinte contre la poitrine , que le soupir qui la suit , disent » de choses ! et que le premier mot qu'on prononce est » froid après tout cela ! »
QUJÙ'RIÈME PÉRIODE. i5
ron. Il rapporte plusieurs particularités qui ne méritent pas une réfutation sérieuse '. Mais pour montrer à quel point les préventions peuvent aveugler un homme de mérite et le rendre injuste , nous rapporterons un trait que Dussaux raconte avec beaucoup de sérieux , en le mettant cependant dans la boucbe de Rulhière : v Qu'espérer d'un homme qui en est venu w au point, la chose est certaine , de se méfier de son » propre chien , et cela parce que les caresses de ce « pauvre animal sont trop fréquentes , et qu'il y a » là-dessous quelque mystère caché ? Mais il iaut en- » tendre Rousseau parler lui-même. Vn essaim de « moineaux, me dit-il un jour , venait assidûment sur » ma fenêtre manger les miettes de ma table , que « j'avais soin de leur jeter à la même heure ; comme » elles ne suffisaient pas pour les nourrir eux et leurs » petits , je prenais sur le pain de ma journée ])Our * ne les laisser jnanquer de rien , et me félicitais » d'être à leur égard le ministre do la Providence.
» Ainsi nous nous abstiendrons de répondre à Dussaux, racontant que Francucil fil prendrcla négative à Jean-Jacques dans la question de l'académie de Dijon, et qu'à celle occasion ils se brouillùrenl et ne se revirent plus. L;i seule réponse est le fait. Ils ont continué de se voir, cl très-souvent, clicz madame d'Epinay, depuis i^.lio, époque où le discours lut couronné, jusqu'en l']''>'j, qu'il se brouilla avec celte dame et ses amis. INous ne ré[)oudrons encore à Dussaux , leprésenlant le baron d'IIolliaeh connue le plus doux, le meilleur des hommes, celui qui eul le plus de complaisance pour Rousseau, que par l'aveu de ce baron, qui ^'amusait i contrarier Jean-Jacques pom- le mcltrc en VCrvc
n J'avais bien le droit , ce me semble , de croire que « nous fussions les meilleurs amis du monde : point n du tout , ils ne valaient pas mieux que les hom- « mes ; je veux les caresser , et voilà mes étourdis qui « s'envolent comme si j'eusse e'te un oiseau de proie. « Ils n'auront pas été, j'en suis sûr, à deux rues de n ma maison , qu'ils auront dit pis que pendre de « moi. w
Ce conte est rapporte' pour faire voir à quel excès de méfiance Jean-Jacques était parvenu. Quelque prévenu qu'on soit contre Rousseau , il me semble qu'il eût été prudent, en répétant ce fait, de se méfier de soi-même, et, comme Jean-Jacques n'était précisément ni sot ni stupide , de chercher à découvrir l'intention qu'il pouvait avoir. Car, puisqu'on suppose, comme chose certains, qu'il se méfiait àe son chien ; puisque , non-seulement on se permet des suppositions, mais qu'on les donne comme des faits? nous pouvons en faire une , et voir dans \ aventure de ses moineaux un apologue inç^énieûx , une épigramme pour faire sentir à celui qu'on entretient, et qu'on soupçonne de se moquer de nous , que l'on n'est pas sa dupe. En effet, à qui la fable est-elle contée? A Rulhière, bel esprit, homme à la mode, qui n'allait chez Jean-Jacques que pour y recueillir des ridicules dont il amusait ensuite ses sociétés; peut-être même l'apologue cst-il de son invention.
Aprt's avoir fait remarquer que Dussaux semble se plaire à consigner dans son livre tout ce qui peut nuire à son ancien ami , et qui ne mérite pas de réponse , nous finirons son article en rapporUint l'observation
QrATRIKME PillIODE. <7
jKiv laquelle il termine lui-même son ouvrage, et qu'il adresse à ses amis » : c< Je ne vous ai guère montre ■» Jean- Jacques que payant à la nature humaine le » tribut de faiblesse que, savants ou ignorants, nous « lui payons tous d'une manière plus ou moins frap- >> pante. Justes comme vous l'êtes , vous sentez avec n moi que , lorsqu'il s'agit d'un liom'me entraîne par » l'impatience de son génie hors de sa propre sphère, >» et qui a constamment cherche le mieux dans le posn sible ; vous sentez , clis-je , qu'il ne convient pas » d'apprécier un pareil honnne d'après des mœurs » domestiques , des liaisoiîs particulières et des ca- » priées momentanés. Ce n'est plus désormais que « dans ses œuvres immortelles, et qui, malgré les « erreurs qu'on y remarque , le mettent à côté de » riaton, que vous trouverez le vrai Jean- Jacques, w Ses inconséquences , ses aspérités , ses méprises in- « volontaires, et la plupart des reproches qu'on lui « a faits , tomberont dans l'oubli , ou n'inspireront que « de la pitié : ce qu'il eut de beau , de grand et de « sublime , vivra dans la mémoire des hommes. «
Passons à madame de Genlis. Personne n'a peutêtre, autant que cette femme célèbre, mis en pratique le précepte fondamental de V Emile , <jui est de se préparer des ressources pour savoir , dans l'occa-
» Il paraît que Dussaux rcciil beaucoup ilc reproclics à l'occasion de son livre cl de la manière dont il y trallail Rousseau <[ui, dans SCS ouvrages, ne fail aucune mcntioa de lui. Plus lard (en 1798), il écrivit une espèce do rétractation que nous avons rapportée, p. 479 '^^ ^"^ '^^^- ^*-'* OEui'U'S i/iMllcs.
^8 HISTOIRE DE J. J. ROrSSFATJ ,
siou , braver la fortune , soit en cultivant des talents, soit en apprenant un métier , de manière à n'être jamais pris au dépourvu. Personne n'a peut-être encoi-e , autant que madame de Genlis , suivi cet autre précepte de Jean- Jacques , qui veut qu'on soit toujours occupé , que les doigts travaillent quand la tête se repose. Madame de Genlis sait plus de vingt métiers ; la de?itêrité de ses doigts est inconcevable -, elle excelle dans les arts d'agréments ; sa plume et sa harpe sont connues et justement admirées. Il y aurait dans madame de Genlis de quoi faire au moins trente Emile. Ne doit -on pas en conclure que madame de Genlis est , de tous les disciples pratiques de Rousseau , celle qui fait le plus d'honneur au maître?
Elle eut avec Jean- Jacques , en même temps que Dussaux , des relations fi-équentcs dont le récit est d'autant plus curieux » que , sans le vouloir , elle y fait de l'auteur d'Emile un éloge complet , et que dans la seule critique qu'elle se permette, elle donne des détails qui réfutent ses interprétations 2. Comme ce serait une folle témérité que de prétendre raconter aussi bien que madame de Genlis , nous n'avons rien de mieux à faire qu'à la laisser parler elle-même.
« Ma première entrevue avec Jean-Jacques ne fait » pas honneur à mon esprit et à mon discernement ; » mais clic a quelque chose de si comique et de si « singulier que je m'amuserai moi-même en me la
* Souvenirs de Fcllcie, tome i , p. 290. ' En général , madame de Genlis n'est pas liourcusc dans SCS Commentaires.
QUATRIÈME PKRIODE. i9
^1 rappelant. Il était à Paris depuis six mois. J'avais n alors dix-huit ans '. Quoique je n'eusse jamais lu » une seule ligne de ses ouvrages , j'éprouvais un « grand désir de voir un homme si célèbre qui m'in- ■f> teressait , particulièrement comn:e autciu' du Devin i> du Village. Mais Rousseau était très-sauvage ; il VI refusait toutes les visites et n'en faisait point. D'ail- « leurs je ne me sentais pas le courage de faire la « moindre démarche à cet égard : ainsi je témoignais 11 l'envie de le connaître, sans imaginer qu'il me fût r> possible d'en trouver les moyens. Un jour M. de 11 Sauvigni , qui voyait quelquefois llousscau , me dit « en confidence que M. de** voulait me jouer ini w tour; qu'uîî soir il m'amènerait Préville, déguisé n en Jean-Jacques Rousseau , et qu'il me le préscn- 11 terait pour tel. Cette idée me fit beaucoup rire , et 11 je promis bien de faii'e semblant d'être dupe de « cette plaisanterie, n
Plusieurs semaines se passent, Préville n'arrive point ; mais Rousseau , qui désirait d'entcndi'c madame de Genlis jouer de la harpe, vint chez elle, conduit par M. de Sauvigni. Elle prend Jean- Jacques pour Préville, t^ J'avoue, continue-t-cllc , que rien 11 ne me parut si plaisant que sa figure, que je ne 11 regardais que comme une mascarade. Son habit > 11 ses bas couleur de marron , sa petite perruque 11 ronde, tout ce costume et son maintien n'olVraient
• Ce devait cire au mois de janvier 1771 , Jean- Jacques clantàParis ilepuis le mois «le juillet 1770. Cepcnd.uil in.i (lame <lo CuMilis est m'e ru I7'|(i-
« à mes yeux que la scène de corae'die la mieux joucfc
*) et la plus comique. Cependant, faisant sur moi-
» même un effort pi'odigieux , je pris une contenance
y> assez convenable ; et , après avoir balbutié deux ou
rt trois mots de politesse , je m'assis. L'on causa , et
« heureusement pour moi , d'une manière assez gaie ; i> je gardai le silence; mais de temps en temps j'écla-
t> tais de lire, et c'était avec tant de naturel et de
rt si bon cœur , que cette surprenante gaieté ne déplut ^> pas à Rousseau. Il dit de jolies choses sur la jeu-
« nesse en général. Je pensais que Pré ville avait de
» l'esprit , et qu'à sa place Rousseau n'aurait pas été
« si aimable, parce que mes rires l'auraient scan-
» dalisé i. Rousseau m'adressa la parole. Comme il
» ne m'embarrassait pas du tout, je lui répondis très-
» cavalièrement tout ce qui me passait par la tète. Il
y> me trouva fort originale, et moi je trouvais qu'il
» jouait avec une perfection que je ne me lassais pas
« d'admirer 2. Jamais les caricatures ne m'ont fait
« rire ; ce qui me charmait c'était la simplicité , le
» naturel de celui que je croyais un comédien; et ,
» d'après cette idée , il me paraissait bien supérieur
n en chambre à ce que je l'avais vu sur le théâtre.
« Cependant il me semblait qu'il donnait à Rousseau
« beaucoup trop d'indulgence, de bonhomie et de
' C'était une conjcclurc , et madame de Gcnlis a l'habitude d'en faire.
3 Comment croire A la fois que Rousseau n'aurait pas été si aimable que IVlait Préville , et que celui-ci jouait avec une j)erfcction admirable le rôle de Rousseau '
QUATRIÈME PERIODE. 2l
n gaieté '. Je jouai de la harpe , je chantai quelques « airs du Devin du Fillage , et je riais aux larmes t) des éloges de Rousseau et de tout ce qu'il disait sur w son Devin. Rousseau me regardait toujours en souy> riant, avec cette sorte de plaisir qu'inspire un en- » fantillage bien naturel ; et , en nous quittant , il » promit de revenir le lendemain dîner avec nous. 11 « m'avait tant divertie , que cette promesse m'en- « chanta , et j'en sautai de joie ; je le reconduisis jusi> qu'à la porte, en lui disant toutes les douceurs et » toutes les folies imaginables. Quand il fut sorti , je « cessai tout-à-fait de me contraindre , et je me mis à » rire à gorge déjJoyee. M. de** =, stupéfait, me •» considérait d'un air mécontent et sévère qui redou- 11 blait ma gaieté. Je vois bien, lui dis-jc , que vous w reconnaissez enfin que vous ne m'avez pas attrapée, n Vous en êtes pique-, mais, au vrai, comment pou- « viez-vous croire que je serais assez simple pour » prendre Préville pour Jean-Jacques Rousseau ? — « Freville? — Eh ! oui , niez-le, vous me persuaderiez. 11 — La tête vous a-t-elle tourné? — J'avoue ([ue Pré- « ville a été cliai'maut; d'un naturel parfait; il n'a » rien charge ; on ne peut pas jouer mieux que cela ; i> mais je parie qu'à l'exception du costiuue , il n'a « pas du tout imité Rousseau. 11 a reprt'senté un bon v> vieillard très-aimable et non Roussseau , qui cer-
«• Autre conjecture. Jean-Jacques n'.kvait ni indulgence ui l)Onlioniie. Ce qu'il y a île plaisant dans cette scène rr0J7«r/l< comique, c'est le rôle que joue l'iiislorienne en la raconliinl. La scène continue.
^ On a su depuis (jue M. de** était I\I. de Cleulis.
» tainement i m'aurait trouvée fort extravagante , et » se serait formalise' d'un semblable accueil. A ces » mots M. de** et M. de Sauvigui se rainent à rire n si démesurément , que je comm e uçais à m'clonner. » On s'expliqua , et ma confusion fut extrême en ap- )> prenant que très-ve'ritableme nt je venais de rece- V» voir Jean- Jacques Rousseau de cette jolie manière. » Je déclarai que je ne consentirais jamais à le i-evoir, » si on l'instruisait de ma bêtise 5 on me promit qu'il » l'ignorerait toujours , et l'on me tint parole. Ce qu'il « y eut de plus singu lier en tout ceci , c'est que cette « conduite si niaise et si inconsidérée me valut les « bonnes grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigni » que j'étais la jeune personne la plus naturelle , la •>■> plus gaie et la plus dénuée de prétentions qu'il « eût jamais rt;ncontrée -, et cei'tainement sans la « méprise qui m'avait donné tant d'aisance et de « bonne humeur , il n'aurait vu en moi qu'une exces- » sive timidité. Ainsi je ne dus ce succès qu'à une
« Ce bon vieillard trcs-aimahle , se trouvanl èlre Rousseau au lieu de Préville, prolonge la situalion comi(|ue par Taveu naïf des prcvcnlions de l'auteur contre Jean-Jacques : il y avait une double mystification à Tinsu des deux, acteurs. Rousseau jouait le rôle de Préville, et niad:iine de Gculis voulait laisser croire à celui-ci qu'elle le prenait pour Jean- Jacques. Si l'un eût su qu'il passait pour un acteur, cl l'autre (ju'ellc avait lAousscau devant elle , adieu la bonhomie , la simplicité, l'amabilité d'un côté, l'aisance et la gaieté de l'autre. Au lieu de se voir pendant six mois, le premier serait sorti furieux de jouer un rôle, et la seconde aurait écrit que Jean- Jacques était le plus maussade , bien loin d'être le plus aimable des honunc*. A quoi licol la critique ou l'élojjel
erreur. Il ne m'était pas possible de m'en enorgueillir. Connaissant toute l'indulgence de Rousseau, je le revis sans embarras , et j'ai toujours été parfaitement à l'aise avec lui. Je n'ai jamais vu d'homme de lettres moins imposant et plus aimable. Il parlait de lui avec simplicité , et de ses ennemis sans aucune aigreur-, il rendait une entière justice aux talents de M. de Voltaire : il disait même qu'il était impossible que l'auteur de Zaïre et de Mcrope ne fût pas né avec une ame très-sensible. Il nous parla de ses Confessions , qu'il avait lues à madame d'Egmout. Il me dit que j'étais trop jeune pour obtenir de lui la même preuve de confiance. A ce sujet il s'avisa de me demander si j'avais lu ses ouvrages. Je lui répondis , avec un peu d'embarras , que non. Il voulut savoir pourquoi , ce qui m'embarrassa davantage encore , d'autant plus qu'il me regardait fixement. Il avait de petits yeux enfoncés dans la tête , mais très-pcrcants , et qui semblaient pénétrer et lire au fond de l'ame de la personne qu'il inteiTOgeait. Il me paraissait qu'il aurait découvert sur-le-champ un mensonge ou un détour. Ainsi je n'eus point de nuTitc à lui dire franchement cpie je n'avais pas lu ses ouvrages , parce qu'on prétendait qu'il y avait beaucoup de choses contre la religion. — Vous savez, répomlit-il, que je ne suis pas catholique; mais personne, ajoutat-il , n'a paî'lé Je l'Ei'angilc avec plus de conviction. Je me croyais quitte de ses questions, mais il me demanda encore, en souriant, pourquoi j'avais rougi en lui disant cela. Je lui répondis bonne-
» ment que j'avais craint de lui de'plaire. Il loua à
» l'excès cette réponse , parce qu'elle e'tait naïve. En
» tout il est certain- que le naturel et la simplicité
» avaient pour lui un charme particulier. Il me dit
» que ses ou\Tages n'étaient pas ftiits pour mon âge ,
« mais que je ferais bien de lire Emile dans quel-
fl ques années. Il nous parla beaucoup de la manière
« dont il avait composé la 'Nouvelle Hêloîse : il nous
« dit qu'il écrivait toutes les lettres de Julie sur du
» joli petit papier à lettres et à vignettes, qu'ensuite
« il les ployait en billets, et qu'il les relisait en se
« promenant , avec autant de délices que s'il les
» eût reçues d'une maîtresse adorée. Il nous récita
» par cœur et debout, en faisant quelques gestes,
« son Pygmalion, et d'une manière vraie , énergique
« et parfaite à mon gré. Il avait un sourire très-
« agréable, plein de douceur et de finesse. Il était
n conununicatif , et je lui trouvais beaucoup de gaieté.
w 11 raisonnait supérieurement sur la musique , et il
f> était véritablement connaisseur.
» Rousseau venait presque tous les jours dîner avec
>> nous , et je n'avais remarqué en lui , durant près de
w cinq mois ' , ni susceptibilité ni caprice, lorsque
w nous pensâmes nous brouiller pour un sujet très-
v> bizarre. Il aimait beaucoup uue sorte de vin de
« Sillery, couleur de pelures d'oignons. M. de** lui
» demanda la permission de lui en envoyer , en ajou-
» Ce fait est remarquable , et prouverait que l'humeur qu'on a reprocliée à Jcan-Jaccjucs venait de ses relations et de la position daus laquelle il se trouvait, et non de son caractère.
» tant qifil le recevait lui-même en pre'sent de son « oncle. Rousseau repondit qu'il lui ferait grand plai- « sir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain n matin M. de** fit porter chez lui un panier de n vingt-six bouteilles de ce vin : ce qui choqua Rousfl seau à un tel point, qu'il renvoya sur-le-champ le » panier tout entier, avec un étrange petit billet de w trois lignes , qui me parut fou , car il exprimait avec » énergie le de'dain, la colère et un ressentiment im- « placable. M. de Sauvigni vint mettre le comble à « notre etonnement et à notre consternation , en nous » disant que Rousseau était véritablement furieux, « et qu'il protestait qu'il ne nous reverrait jamais, w M. de**, confondu qu'une attention si simple pût rt £'tre aussi criminelle , me dit que , puisque je n'étais » point complice de son impertinence , Rousseau , « peut-être en faveur de mon innocence, pourrait •0 consentir à revenir. Nous l'aimions , et nos regrets >i étaient sincères. J'écrivis donc une assez longue let- « tre , que j'envoyai avec deux bouteilles présentées >i de ma part. Rousseau se laissa toucher; il revint : « il eut beaucoup de grâce avec moi ; mais il fut sec ^> et glacial avec M. de**, dont jusqu'alors il avait « goûté l'esprit et la conversation.
« Deux mois après M. de Sauvigni donna à la co- « médie française une pièce intituh'e le Persifleur '. fl Rousseau nous avait dit qu'il n'allait point au spec-
' Jouée pour la première fois le 8 février 1 77 1 • « On disait ^ » pendaul celle rcpréscnlalion , que le persifleur avait ses » enfants au parterre. Ce mauvais calembourg n'est pas le » seul auquel cette pièce donna lieu. » Jtlémolres secrets. 2 3.
26 HISTOIRE DE J. J. EOUSSEIU ,
» tacle , et qu'il évitait avec soin de se montrer en ï> public : mais comme il paraissait aimer M. de Sau- » vigni , je le pressai de venir avec nous à la première » représentation de cette pièce , et il y consentit » parce qu'on m'avait prêté une loge giillée près du « théâtre , et dont l'escalier et le corridor n'étaient « pas ceux du public i. Il fut convenu que je le raèfl nerais à' la comédie , et que , si la pièce avait du » succès , nous sortirions avant la petite pièce , et nous » revicndi'ious souper chez moi tous ensemble. Ce w projet dérangeait un peu la vie ordinaire de Rous- » seau ; mais il se prêta à cet arrangement avec toute >i la grâce imaginable.
fl Le jour de la représentation , Rousseau se ren- « dit chez moi un peu avant cinq heures , et nous M partîmes avec lui. Quand nous fûmes dans la voit) ture , Rousseau me dit , en souriant , que j'étais » bien parée pour rester dans une loge gi-illéc : je » lui répondis sur le même ton que je m'étais pa- >i rée pour lui. D'aillcors cette parure consistait à « être coiffée comme une jeune personne. J'avais w des fleurs dans mes cheveux; du reste fêtais mise w très-simplement. J'insiste sur ce petit détail auyy quel la suite de ce récit donnera de l'importance. w Nous arrivâmes à la comédie plus d'une demi- » heure avant le commencement du spectacle. En » entrant dans la loge , mon premier mouvement
I Ainsi la condition imposée est de ne pas se foire voir : conséquemnient , une toilette soignée semble apnonccr un projet de se montrer, puisqu'on ne la fait que pour cire vu.
QUAiaiUME PJbiiaQLE. Z/
« fut de baisser la grille. Rousseau Bur-le-champ w s'y opposa fortement , en me disant qu'il était « sûr que cette grille abattue me déplairait ^ Je « lui protestai le contraire, en ajoutant que d'ailleurs » c'était une chose convenue. Il répondit qu'il se pla- « ccrait derrière moi, que je le cacherais piu-faitcment, » et que c'était tout ce qu'il désirait. J'insistai de la » meilleure foi 2 du monde ; mais Rousseau tenait forte- « ment la grille , et m'empêchait de la baisser. Pcn- » dant tout ce débat nous étions debout : notre luge ■>■> au premier rang , près de l'orchestre , donnait sur w le parterre -, je craignis d'attirer les yeux sur nous : « je cédai pour finir cette discussion , et je m'assis. ï> Rousseau se plaça dei-ritTe moi. Au bout d'un mo- « ment , je vis (pie Rousseau avançait la tèle , entre » M. de** et moi , de manière à être vu. Je l'en » avertis avec simplicité. Un instant après il fit deux « fois le même mouvement , et il fut aperçu et re- « connu. J'entendis plusieurs personnes dire , en re- ^> gardant dans notie loge , C'est Rousseau. Mou « Dieu! lui dis-jc, on vous a vu!... Il me répondit n sèchement : Cela est impossible. Cependant on » répétait de proche en j)ioche dans le parterre » mais tout bas , C'est Rousseau! c'est Rousseau! et » tous les yeux se fixaient sur notre loge ; mais on » s'en tint là. Ce petit murmure s'év;mouit sans ex-
' LaloiloUc, les llciirs, l.i jpuncssc , les praccs tle l'.iulrnr rciKlaicnl ci-Uc opinion proluMo, cL Rou^M'au sciilail iju'il élait injuste de cacher loiU ci-la.
a Nous le crO(/0/JA' , mais pourquoi supposer Je la lu.iuvnisf foi dans la résislaace du l\ousseau .*
w citer d'applaudissement. L'orclicste fit entendre le
« premier coup d'arcliet; ou ne songea plus qu'au
« spectacle , et Rousseau fut oublie. Je venais de lui
« proposer de baisser la grille ; il m'avait re'pondu ,
« d'un ton très-aigre , qu'il n'e'tait plus temps. — Ce
« n'est pas ma faute, repris-je. — Non sans doute ,
» dit-il, avec une sourire ironique et force. Cette
» re'ponse* me blessa beaucoup; elle était d'une ex-
« tréme injustice '. J'étais fort troublée ; et , malgré
»^ mon peu d'expérience , j'entrevoyais assez claire-
w ment la vérité. Je me flattais pourtant que ce sin-
« gulier mouvement d'humeur se dissiperait promp-
« tement , et je sentis que tout ce que j'avais de mieux
» à faire était de n'avoir pas l'air de le remarquer.
v> On leva la toile; le spectacle commença. Je ne fus
I Cette injustice , cette aigreur, cette séclieresse , sont peutêtre l'effet des conjectures , et tout le monde en fait dans cette histoire. Rousseau suppose qu'une jeune personne ne se pare pas pour se cacher dans une loge grillée; qu'elle sera trèscontrariée, s'il accepte l'oflre qu'elle lui fait de la fermer; qu'elle avait, malgré les conditions faites, l'intention d'être vue. Ce sont de pures conjectures : on ne s'est parée que pour lui. De son côté, madame de Genlis suppose qu'il ne se plaçait derrière elle que pour être reconnu, et qu'il n'avançait la tète que dans cette intention. Ce sont encore des conjectures, Kous pouvons en faire de notre côté , et supposer que Jean-Jacques, voulant voir sans cire vu, cul beaucoup d'humeur d'être vu sans voir ; que celte humeur dut augmenter quand il s'aperçut que la coiffure de la jeune personne , et prohaLlemcnl sa heaulé , attirant tous li-s regards, le firent reconnaître.
QUATRIÈME PÉJIIODE. 29
v> plus occujK'C que de la pièce , qui rëussit complète- » ment '. Ou demanda i'auteu r à plusieurs reprises : 0 enfin son succès n'eut rieu de douteux. ISous sorti- >> mes de la loge, llousseau' me donna la main. Sa « figure était sombre à faire peur. Je lui dis que n l'auteur devait être bien content , et que nous al- » lions passer une jolie soirée. Il ne répondit pas un « mot. Arrivée à ma voiture , j'y montai ; ensuite » M. de** se mit derrière Rousseau pour le laisser » passer après moi. Mais llousseau , se retournant , « lui dit qu'il ne viendrait pas avec nous. M. de** et » moi nous nous récriâmes là-dessus. Rousseau fit >)• la révérence , nous tourna le dos , et disparut.
« Le lendemain M. de Sauviijni , chargé par nous I) d'aller l'interroger s ur cette incartade ^ , fut étrann geiuent surpris lorsque Rousseau lui dit, avec des » yeux étincclants de colère , qu'il ne me reverrait »> de sa vie , parce que je ne l'avais mené à la co- » médie que pour le donner en spectacle, pour le ï) faiie voir au public , comme on montre les bètes » sauvages à la foire. M. Sauvigiii répondit, d'après » ce que je lui avais conté la veille , que j'avais w voulu baisser la grille. Rousseau soutint que je « l'avais très-raiblcment oflcrt, et que d'ailleurs ma « brillante p avuvc et le choix de la loge prouvaient
• Celle pièce, dit le savant Wciss, auleur de la notice .sur Sauvigny dans la Bioijrophic Universelle, celle pièce, « sans nœud, saus iulrigue , saus déuoucmenl , n'ofl're pas » même quelques scèues bien failes. »
=» Une révérence , le silence et larclraile uc cousliluenl pas une incartade qui csl une insulle.
30 HI&IOIRE DE J. J. ROrsSEAU ,
» assez que je n'avais jamais eu l'intention de me « cacher. On eut beau lui repeter que ma parure « n'avait rien de recherche , et qu'une loge prêtde » n'est pas une loge de 'choix , rien ne put l'adoucir. « Ce récit me choqua tellement , que de mou côté » je ne voulus pas faire la moindre démarche pour » ramener un honuue si injuste à mon égard. D'ail- » leurs il m'était prouvé qu'il n'y avait nulle espèce de » sincérité dans ses plaintes. Le fait » est que, dans » l'espoir d'exciter une vive sensation , il avait voulu » se montrer, et que son humeur n'était causée que rt par le dépit de n'avoir pas produit plus d'effet. Je » ne l'ai jamais revu depuis. «
Ainsi voilà une liaison rompue par des conjectures ! Comment concilier u l'indulgence , la bonhomie , la 1» simplicité de l'homme de lettres le moins imposant n et le plus aimable qu'on ait jamais vu , gai , commui> nicatif , plein de douceur et de finesse, qui , « pendant cinq mois qu'on le voit tous les jours , » n'a ni susceptibilité , ni caprice , avec le projet de » se faire voir au spectacle en demandant une loge » grillée , avec nulle espèce de sincérité dans ses *> plaintes , avec le dépit et l'humeur de n'avoir pas » produit d'effet? »
Les Confessions furent lues plusieurs fois dans l'hiver de 1770 à 1771. L'annonce de cet ouvrage avait fait la plus grande sensation ; le roi de Suède en ob-
' Ce fait n'esl encore qu'une conjecture. Pourquoi supposer qu'on exige une loge grillée où l'on entre par un esca lier dérobé, précisément dans l'espoir d'exciter une vire sensation P
QUATRIÈME PÉRIODE. 3l
tiiil la communication par l'entremise de Rulhières.
Dussaux prétend que Jean- Jacques en ût plusieurs lectures : mais nous n'avons de renseignements bien certains que ceux qu'il donne lui-même à la fin de SCS Confessions : il ne parle que d'une seule lecture iaite devant M. le comte et madame la comtesse iVEgmont, M. le prince Pignalelti , madame la marquise i\c Mesines et M. le marquis de Juigné.
Celle dont Dussaux rend compte fut provoquée par lui. Il ne devait y avoir que sept auditeurs. Il nomme Dorât, Pezai , Barbier de Neuville , Lemierre, ajoutant qu'à proprement parler, il ne les connaissait pas : ce qui est inexact au moins quant à M. Barbier de Neuville, avec qui Jean-Jacques avait eu des relations amicales , à qui même il eut dc6 obligations lorsqu'on lui refusa avec tant d'injustice ses entrées à l'Opéra. M. Barbier sut adoucir ce refus et le faire en quelque sorte oublier par ses manières et ses procédés '.
On peut se faire une idée de l'injustice des préventions par l'accusation de Dussaux , relativement aux (léjnarches que (it madame la maréchale de Luxembourg pour retrouver un des enfants de llousseau. >i Jean- Jacques avoue , dit- il , dans ses CoiiJ'essions, » qu'il ne mangea pas , qu'il ne dormit plus , jus<[u'au « moment où il apprit que la recluîrche avait été « vaine ; et ce ne fut qu'alors qu'il n^prit son train do >^ vie accoutumé. L'insensé craignait (pic si l'on par-
• Ces f.iiis sont con.sij;nos dans la Correspondance Je
r>'>iisseaii.
» venait à retrouver cet enfant J)erdu , ses ennemis n' en » fissent un nouveau Seide. Nous en frémîmes tous. «
Il est inconcevable que l'auteur ait laissé une pareille observation dans un ouvrac;e qui paraissait dix ans après la publication des Confessions (en 1798) , et quand il est si aisé de vérifier une conjecture si calomnieuse. Yoici ce passage qui fit frémir tout le monde i :
» Elle employa pour cette reclierclie La Roche , son vaiet-de-chambre , qui fit de vaincs Jierquisilions. Je fus moins Aiclié de ce mauvais succès que je ne l'aurais été si j'avais suivi des yeux cet enfant dès sa naissance. Si l'on m'eût présenté quelque enfant pour le mien , le doute si ce l'étiiit bien en effet , si on ne lui en substituait point un antre , m'eût resserré le cœur par l'incertitude , et je n'aurais point goûté, dans tout son charme, le vrai sentiment de la nature : il a besoin , pour se soutenir, d'être appuyé sur l'habitude , au moins durant l' enfance. Le long éloignemcnt d'un enfant qu'on ne connaît pas encore , affaiblit, anéantit enfin les sentiments paternels et maternels ; et jamais on n'aimera celui qu'on a mis en nourrice comme celui qu'on a nourri sous ses yeux. La réflexion que je fais ici peut atténuer mes torts dans leurs effets, mais c'est en les aggravant dans leur source. «
Nous laissons au lecteur le soin de trouver dans ce passage la perte du sommeil , de l'appétit , du repos , la crainte d'un Séide; ne pouvant l'empêcher de
» Livre XI des Confessions.
frémir cotmne tout le monde quand il aura découvert tout cela.
D'après l'estime que nous faisons du caractère et (les ouvrages de Dussaux , nous avons cru devoir nous livi'cr à de nouvelles recherches sur le passage qu'il cite. Le résultat , en nous mettant à même de donner plus d'éclaircissement, nous confirme dans l'opinion que nous avons exprimée. Le voici :
Il faut d'abord rappeler que la rupture entre Dussaux et Jcv^n- Jacques eut lieu en février 1771 , et que depuis ils n'eurent plus de rapports ensemble. Il est nécessaire encore de ne pas oublier cpie les Rêveries, divisées par promenades, ont été écrites à la fin de 1777 , et les derniers chapitres en 1778, peu de temps avant sa mort et conséquemment à l'époque où , d'après le témoignage de Corancez , la maladie de Jean- Jacques avait fait de tels progiès qu'elle ne lui laissait que des intervalles.
Or c'est dans la neuvième promenade , écrite au mois de mars 1778, que se trouvent, non pas encore les circonstances dont parle Dussaux , mais seulement l'idée d'un Séide. Dussaux dit : » L'insensé w craignait que si l'on parvenait à retrouver son cnn fant , ses ennemis n'en fissent un nouveau Séide. V» Nous en frémîmes tous , « ajoute-t-il. Nous avons rapporté le passage di-s ConJ'essinns et démontre V erreur. Voici maintenant celui de la neuvième promenade. « Je comprends «pie le reproche d'av(ùr mis » mes enfants aux Enfants trouvés a facilement fl dégénéré , avec un peu de tournure , en celui d'être » un père dénaturé et de haïr les enfants : cependant
» il est sûr que c'est la crainte d'une destinée pour V) eux mille fois pire et presque inévitable par toute « autre voie , qui m'a le plus déterminé dans cette » démarche. Plus intliirérent sur ce qu'ils dcvien- » draient, et hors d'état de les élever moi-même , il * aurait fallu , dans ma situation , les laisser élever » par leur mère qui les aurait gâtés, et par sa faw mille qifi en aurait fait des monstres. Je frémis en- » core d'y penser. Ce que Mahomet fit de Séide n'est ï) rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon yy égard. ^> D'où l'on voit que Dussaux n'a pas été sincère dans son récit , bien loin même d'être exact , puisqu'il a mis dans les Confessions ce qui n'y est pas et ce qui n'a été écrit que huit ans après le jour où la lecture de ces Confessions eut lieu. Il faudrait supposer qu'ayant lu les Jicweries , publiées après la mort de Jean- Jacques , et écrivant plus tiu'd, il aura confondu. Mais le détail des circonstances dans lequel il entre , et qui ne se trouve nulle part , la perte du sommeil, l'inquiétude .etc. , cefrcmissenienl qui n'est plus motivé, ne permettent pas cette supposition, et font voir la mauvaise intention qu'on a mise à dénaturer les fiiits et les époques. Quand on accuse , il faut être d'une scrupuleuse exactitude. L'auteur a compté sur la légèreté du lecteur, sur la paresse qui l'empêche de faire dos recherches pour vérifier, et sur la facilité avec laquelle , recevant des préventions , il croit plutôt le mal que le bien. Des calculs de cette espèce ont presque toujours un succès assuré.
Chacun fit dans cette séance son extrait de mémoire , et mêiue Dorât ir.séra lo sien dans uu jour-
QUATRIKME PERIODE. ôi>
nal; circonstance qu'on doit mettre au nombre de celles qui concoururent à la publicité, comme à Talr téralion des faits consi^iK-s dans cet ouvrage. On peut juger par la (idélité de Dussaux de celle des autres.
et Cette lecture , suivant le même auteur , fit » beaucoup de bruit , pas tant que Jean-Jacques » aurait voulu : aussi fut-elle suivie de plusieurs au- 11 très dont la sensation alla toujours en diminuant. « Il y en eut une chez le poète Dorât, f^
Madame d'£pinay, que la publicité des Confessions efTrayait , s'adressa , pour en faire défendre la lecture , à M. de Sartine , lieutenant de police, et lui écrivit la lettre suivante :
Fendredi lo. — « Il n'y a rien de si insupportable " pour les personnes surchargées d'alTaires, mou- « sieur, que ceux qui n'en ont qu'une. C'est le rôle »> que je meurs de peur de jouer avec vous ; mais n comptant , comme je le fais , sur votre amitié et sur » votre indulgence, je dois vous dire encore que la ■0 personne dont je vous ai parlé hier matin a lu son » ouvrage aussi à M . Dorât , à M . de Pezay et à M . Dus- « saux : c'est une des premières lectures qui en aient » été faites. Lorsqu'on prentl ces messieurs pour cont) (Idents d'un libelle ' , vous avez bien le droit d'en « dire votre avis , sans qu'on soit censé vous en avoir '^ porté des plaintes 2. J'iguore cependant s'il a nonnué
• Les ]\Iénioircs tic madnino d'Epinny ini'rilcraiont mieux ccUc (Icnoininatioii. Elle y déslionorc sa famille, ainsi ijuVllemcmc, et tâche de déslionorcr Duclos et Ixonsscaii.
' Ce qui veut dire , soyez prudcut et gardci-vous de me noinincr.
36 HISTOIRE DE J. J. EOUSSEAU ,
» les personnages à ces messieurs. Après y avoir rdfle- « chi , je pense qu'il faut que vous lui parliez vous- « même avec assez de bonté pour qu'il ne puisse s'en » plaindre, mais avec assez de fermeté cependant « pour qu'il n'y retourne pas. Si vous lui faites don- « ner sa parole , je crois qu^il la tiendra. Pardon f> mille fois , mais il y va de mon repos , et c'est le « repos de quelqu'un que vous honorez de votre es- >^ tirae et de votre amitié , et qui , quoi qu'en dise i> Jean-Jacques i , se flatte de la mériter. J'irai vous « faire mes excuses, et mes remerciements à la fin de » cette semaine ; ne vous donnez pas la peine de me w répondre : cela n'en demande pas 2-, je compte sur 11 vos bontés , cela me sufîit. a Cette lettre remarquable par les terreurs d'une conscience coupable, et par cet aveu, je crois qu'il tiendra sa parole, fit probaljlemcnt suspendre les lectures des Confessions. On sait seulement que Rousseau fut mandé à la police , mais on ignore ce qui se passa entre le magistrat et lui.
Ce qui montre combien madame d'Épinay avait de reproches à se faire , c'est l'expression de sa vive inquiétude. // f va de mon repos, dit-elle ; que l'on compare avec les mémoires de cette dame le IX"* li-
• Il n'avait point encore parlé ; et le langage qu'il a tenu prouve, ainsi que les craintes et les Mémoires île madame d'Epinay, qu'il n'a pas tout dit.
2 Dans son trouble , madame d'Epinay , qui écrit mieux que cela , laisse de côté les prétentions qu'elle avait à bien écrire , et qu'ont justifiées et les Conversations d'Emilie et les Mémoires récemment publiés.
QUATRIEME PERIODE. àl
vrc des Confessions pour jugor entre elle et Jean- Jacques , et Ton verra facilement de quel côte furent les torts.
En disant qu'elle ignoraù s'il ai'oit nommé, les f)ersnnnages , c'était avouer etourdîiucnt qu'il devait être question d'elle et prévenir l'accusation. Croire qu'un homme tient sa parole quand il l'a donnée , c'est lui reconnaître une vertu qui entraîne nécessairement la véracité' : c'est le supposer incapable de mensonge.
On a vu que Dussaux croyait et voulait persuader non-seulement que Rousseau ne s'était pas repenti d'avoir mis ses enfants à l'hôpital , jiiais encore qu'il s'en applaudissait , et qu'il aurait ete très-lixche d'en retrouver un. L'expression du repentir est souvent retracée dans ses ouvrages , et toujours dans des termes qui ne permettent pas de douter de sa sincérité. Pour ne plus revenir sur cet article , il faut rapporter ce qiii a été dit. D'abord Jean-Jacques a parlé du mauvais exemple que ses enfants auraient eu sous leurs yeux ; la famille de Thérèse n'était composée que de détestables sujets. Ensuite , avait-il le moyen de les élever , lui qui , pour vivre , copiait de la musique du matin au soir , et ({ui n'a recueilli de tous ses travaux que 1 1 '|0 livres de rentes viagères , seule fortune qu'il eût à sa mort ! enfin , comme il pensait que, dans quelque condition que ce soit, l'hiunnu; devait apprendre \u\ métier pour trouver dans .son industrie dos moyens d'existence indépendants du sort et des événements ( opinion dont il a rais le précepte en exemple dans son Eiiiilc), croyait-il •>. I.
manquer à ses principes en plaçant ses enfants dans une maison où la seule éducation qu'on reçût alors était d'apprendre un métier ? Telles sont les observations qui ont été faites , et que nous repetons.
Quant aux causes du moment et immédiates qui le déterminèrent , il y en a deux peu connues , et qu'il convient de ne point passer sous silence ; madame (ï'HaïuIetot prétendait que , quoique Jean-Jacques en ait dit , ce fut Thérèse qui voulut donner cette destination à ses enfants , et qu'elle en avait la certitude. La conduite de Thérèse , dans les dernières années de la vie de Rousseau , et surtout après sa mort , prouve que cette femme n'avait aucune sensibilité. Selon M. de Barruel » , Jean- Jacques n'était pas le père des enfants de Thérèse Le Vasseur , et ne l'ignorait pas. Rousseau convient lui-même qu'il avait eu un prédécesseur , et nous savons que son indigne femme lui a donné , à l'âge de 5; ans , un palfrcnicr pour successeur.
L'assertion de madame d'Houdetot nous paraît être d'un grand poids. Elle eut tous les secrets de Jean- Jacquos , comme il le dit lui-même. Pourquoi celui-ci peint-il la répugnance de Thérèse ? Il est difficile de répondre à cette question , autrement qu'en supposant que Jean-Jacques a senti combien il rendait Thérèse odieuse en disant la vérité.
Jean-Jacques , en faisant l'aveu de cette faute , qu'il s'est amèrement reprochée , et qu'on n'a sue nue par lui , expose les circonstances propres à l'at-
• Fie de Jeon-Jacqties Rousseau, p. 3gi.
QUATMÈME PÉRIODE. 39
tdnucr , et dans lesquelles il se trouvait. Ce sont les exemples qu'il avait eus sous les yeux, et que lui donnaient des personnes riches qui plaçaient ainsi leurs enfants pour mieux cacher le dérèglement do leur conduite -, une situation gênée et voisine de l'indigence , qui augmenta par l'arrivée de huit à dix pa^ rents de Thérèse , tous à sa charge. Le lecteur apprêt ciera ces excuses , nous avons dû les lui remettre sous les yeux. Quor qu'il en soit , la raison nous prescrit de prendre , dans un événement contrariant ou malheureux , les compensations qui nous sont offertes ; et l'étude faite avec soin de la vie et des ouvrages d'un homme qui ne mourra point dans la mémoire des hommes , donne lieu de croire ,
i» Que , s'il avait élevé ses enfants ( possibilité douteuse ) * , il n'aurait pas écrit ;
' o La crainte d'une destinée , pour eux mille fois pire que » la mienne, cl presque inévitable par toute autre voie , m'a » le plus déterminé dans celte démarche. Hvrs d'état de Ics il élever inoi-mcme , il aurait fallu , dans ma situation, les » laisser élever par leur mère qui les aurait pâtés , et par sa » famille qui en aurait fait des monstres. » lit dans sa lettre à madame ]i. , datée de Monquin , Ir 17 janvier 1770, il s'ex. prime eu ces termes : « Mais moi , qui parle d'enl'auts.... » Madame, plaignez ceux qu'un sort de fer prive d'un pareil » bonheur; plaignez-les s'ils ne sont que malheureux, plai 9 gnei-les beaucoup plus s'ils sont coupables. Pour moi, » jamais on ne me verra, prévaricateur de la vérité, plier D dans mes égarements mes maximes à ma conduite ; jamais ■> on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du » devoir pour atténuer mes fautes. J'aime mieux les expier i> quo les excuser : quand ma raisou me dit que j'ai fait , dans 3 4..
2° Que , s'il avait eu un autre caractcre , il n'aurait Cùinpose que des ouvrages médiocres. Ce ne sont , nous avons soin de le rëpe'ter , que des compensations.
Passons à Rulhière, dont nous avons d(^jà parlé. Il se mettait à l'aise avec Jean- Jacques. « Ce bel esprit » mondain i, cet homme du grand monde, et qui » l'avait e'tudié en satirique, connaissait à fond Rous- » seau, dont il n'aimait guère que la céle'brité. Tour- » à- tour profond et frivole, il ne s'était maintenu » auprès de lui que par les ressources et la souplesse « de son esprit ; d'ailleurs nulle conformité de goùt^ »> ni de caractèi'e ». Les amis de Jean-Jacques le plaiw gnant de ce qu'il avait eu à souffrir de la part des » méchants. ■ — Est-ce que vous autres vous croyez » aux méchants ? cht Rulhièx'e ; en vérité c'est avoir n peur de son ombre. Frappé de ce mot virulent, » Rousseau renijla , c'était son tic : mais cela n'alla « pas plus loin. Jamais (raconte Rulhière) je n'ai fait » pleurer Jean- Jacques , toujours je l'ai fait rire, n quelque peu d'envie qu'il en eût. Mais je touche à » la fin de mon crédit. L'aventure est singulière. V) J'allai dernièrement-^ chez lui sur les onze heures
» ma situation, ce que j'ai du faire, je l'on crois moins n que mon cœur qui gémit cl qui la dénient. »
* Expressions de Dussaux.
a C'est un conuncrce bien agréaLle que celui qui jicul exister entre un lioniine illustre et les hommes qui ne le recherchent qu'à cause de sa célébrité , et qui u'ont avec lui aucune conformité de goûts et de caractère!
3 C'était en" 1771.
QUATRIÈME PERIODE. 4i
du matin : je sonne ; il ouvre. Que venez-vous faire ici ? Si c'est pour dîner, il est trop tôt; si c'est pour me voir , il est trop tard. Puis se ravisant : — Entrez ; je sais ce que vous cherchez , et n'ai rien de cachc^.... même pour vous. — Cela me promettait une bonne scène ! J'entre : la marmite dtait au feu. — Ma chère amie , dit Jean- Jacques , as-tu sale le pot ? y as-tu mis des carottes ? et hion d'autres questions de la mêjnc importance. J'étais à mille lieues de cette espèce d'apoloj;uc. —> Vous voilà suffisamment instruit des secrets de ma maison, et je défie toute votre sagacité d'y jamais rien ti'ouver qui puisse servir à la comédie que vous faites. Il ne se doutait pas qu'il venait de m'en fournir le meilleur trait. Calme et serein , je restais toujours là. J\ittendais son dernier mot. — Bon soir , monsieur , allez unir votre Dij/iant. — Je vais vous obéir -, mais pardon , mon cher Jean- Jacques, est-ce Défiant {in^il faut dire ou Misant? car un habile grammairien , M. Domergue , me rend perplexe à cet égard. • — Comme il vous jilaira, monsieur, comme il vous plaira : bon soir.
i Qu'aurait fait , qu'aurait dit l'élocpicnt Dussaux ?
( Les exclamations , les protestations , les mouvements
> oratoii'cs et le grand patlu-ticpie auraient été mis eu » jeu! Rien de tel : je laissai dire Jeau-Jaocpies, I l'applaudissant du geste et de la voix. Quand il eu| ) fuii , je l'embrassai malgré lui ; et, par méprise, il
> me serra la main , tle sorte que je ne me tiens pas » encore pour battu. S'il en arrivait autrement , je suis » tout consolé. Faites de même , et dites avec moi :
Je sais rendre au sullan de fidèles services ; Mais je laisse au vulgaire adorer ses caprices.
» A travers ce persiflage de Rulliière , ajoute Dus- » saux , et son enjouement frelate , le vrai perçait. •
C'est-à-dire apparemment le dépit. Cependant il ne pouvait y aVoir aucun rapport entre Jean-Jacques et un homme du grand monde : ce n'aurait été qu'un pur caprice de la part de celui-ci de rechercher un solitaire qui fuyait les hommes, si nous ne trouvions dans la mode , à l'empire de laquelle Piulhière était aveuglément soumis, un motif suffisant pour expliquer sa conduite. En eflet Jean - Jacques , à son retour, était l'ohjet de la curiosité des Parisiens , et le sujet des conversations. Il était du bon ton de le voir , de l'entendre , et de se trouver sur son chemin , si l'on ne pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas. Ilulhière avait d'ailleurs un autre motif que celui que nous avons indiqué , dans le désir d'oh tenir de llonsseau la communication du manuscrit de ses Confi'ssions , pour le fds du roi de Suède , qui vint , vers la fin du mois d'août 1770, à Paris, sous le nom du comte de IVasa ».
Le prince de Ligne voulut connaître Rousseau , à
» Il clait accompagne de sou frère. On lit dans les McmoifCS secrets, au iS février 1771 , cet article : Le prince royal de Suède et son frère sont depuis quclijues jours ici. Ils voyagent incognito. Au 2 mars suivant , on annonce qu'il a clé proclamé roi à Stockiiolm. Ainsi la communication du manuscrit de Jcan-Jac(|Ues dut avoir lieu entre le mois d'août 1770 et le mois de mars suivant.
QUATRIEME PERIODE. 4o
qui jiiêiiic il offrit un asile. Voici le compte qu'il leiul do l'entrevue qu'il eut avec lui '.
>» Lorsque Jean - Jacques Rousseau revint de son exil , j'allai le relancer dans son grenier , rue Plàtrirre. Je ne savais pas encore, en montant l'escalier, comment je m'y prcndxMis pour l'aborder ; mais accoutume à me h'.isser aller à mon instinct, qui m'a toujours mieux servi que la reflexion , j'entrai , et parus me tronquer. — Qu'est-ce que c'est? me dit Jean- Jacques. Je lui repondis : Monsieur , pardonnez , je cherchais M. Rousseau de Toulouse. — Je ne suis, me dit-il , que Rousseau de Genève. — Ah oui , lui dis-je , ce grand herboriseur! je le vois bien. Ah ! mon Dieu 1 que d'herbes et de gros livres ! ils valent mieux que tout ce qu'on écrit. — Rousseau sourit presque , et me lit voir peut-être sa pervenche , que je n'ai pas l'honneur de connaître , et tout ce qu'il y avait entre chaque feuillet de ses ùi-folio. Je fis semblant d'admirer ce recueil très-peu intéressant, et le plus commun du monde : il se remit à son travail , sur lequel il avait le nez et les lunettes , et le continua sans jue regarder. Je lui demandai pardon de juon ètourderic, et ]i\ le priai cU' me dire la demeure de jNI. Rousseau de Toulouse ; mais , de peur qu'il ne me l'ajiprît , et que tout fût dit, j'ajoutai : — Est- il vrai (jue vous soyez si habile pour copier la nmsique ? — Il alla me chercher de petits livres en long , et me dit : Voyez comme cela est propre ! et il se mit à parler de la dif- (iculté de ce travail , et de son talent en ce genre ,
• Ce (lui îtrc m 1770.
comme Sganarelle de celui de faire des fagots. Le res. pect que m'inspirait un homme comme celui-là m'avait fait sentir une sorte de tremblement en ouvrant sa porte , et m'empêcha de me livrer davantage à une conversation qui aurait eu l'air d'une mystification , si elle avait duré plus long-temps. Je n'en voulais que ce qu'il me fallait pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée , et je lui dis que je croyais pourtant qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupation servile, que pour éteindre le feu de sa brûlante imagination. Hélas! me dit-il, les autres occupations que je me donnais pour m'instruire et instruire les autres ne m'ont fait que trop de mal. Je lui dis après la seule chose sur laquelle j'étais de son avis dans tous ses ouvrages : c'est que je croyais comme lui au danger de certaines connaissances historiques et littéraires , si l'on n'a pas un esprit sain pour les juger. Il quitta dans l'instant sa musique , sa pervenche et ses lunettes , entra dans des détails supérieurs peut-être à tout ce qu'il avait écrit, et parcourut toutes les nuances de ses idées avec une justesse qu'il peidait quelquefois dans la solitude , à force de méditer et d'écrire ; ensuite il s'éciia plusieurs fois : les hommesJ les hommes! J'avais assez bien réussi pour oser déjà le contredire. Je lui dis : u Ceux qui s'en pUiigncnt sont « des hommes aussi , et peuvent se tromper sur le » compte des autres hommes. « Cela hii fit faire un moment de réflexion. Je lui dis que j'étais bien de son avis encore sur la manière d'accorder et de recevoir des bienfaits , et sur le poids de la reconnaissance > quand on a pour bicnfaitcui's des gens qu'on ne peut
aimer ni estimer. Cola parut lui faire plaisir. Je me rabattis ensuite sur l'autre extrémité à craindre , l'ingratitude. Il partit comme un trait, me fit les plus beaux manifestes du monde , qu'il entremêla de quelques petites maximes sophistiques , que je m'étais attirées, en lui disant : — Si cependant M. Hume a été de bonne loi? Il me demanda si je le connaissais. Je lui dis que j'avais eu une convei'sation trèsvive avec lui à son sujet , et que la crainte d'être injuste m'ari'êtait presque toujours dans mes jugements.
w Sa vilaine femme ou servante ■ nous interrompait quelquefois par quelques questions sauprenucs qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe : il lui répondait avec douceur et aurait ennobli un morceau de fromage s'il en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il se méfiât de moi le moins du monde. A la vérité je l'avais tenu bien en haleine depuis que j'entrai chez lui pour ne pas lui donner le temps de réfléchir sur ma visite. J'y mis fin malgré moi ; et , après un silence de vénération , en regardant encore entre les deux yeux l'auteur de la Nouvelle Héloîsc , je quittai le galetas , séjour des rats , mais sanctuaire du génie. Il se leva, me reconduisit avec ime sorte d'intérêt, et ne me demanda pas mon nom.
« Il ne l'aurait jamais retenu , car il ne p)uvait y avoir que celui de Tacite , de Salluste , ou d(> Pline, qui put l'intéresser-, dans la société intime de M. le prince de Conti, dont j'élais avec l'archevêque de
» Il y a dans lous ceux qui ont connu Tliéièsc Le Vasseur unconccil clVx|Ufssi()ns de nié|)ris Lien rcmaniu.iblc.
Toulouse , le président d'Aligre , et autres prélats et parlementaires , j'appris que ces deux classes de gens corrompus voulaient inquiéter Jean- Jacques , et je lui écrivis la lettre qu'il donna à lire ou à copier assez mal à propos , et qui se trouva enfin , je ne sais comment , imprimée dans toutes les gazettes^ On peut la voir dans^ l'édition des ouvrages de Rousseau , et dans son dialogue avec lui-même , qui est aussi dans ses œuvres ; il eut la bonté de croire , à sa façon ordinaire , que les offres d'asile que je lui faisais étaient un piège que ses ennemis m'avaient engagé à lui tendre : cette folie avait attaqué le cerveau de ce malheureux grand homme, ravissant ' et impatientant- Mais son premier mouvement était bon : car le lendemain de ma lettre il vint me témoigner sa reconnaissance; on m'^annonce M. Rousseau, je n'en crois pas mes oreilles j il ouvre ma porte , je n'en croyais pas mes yeux. Louis XYV n'éprouva pas un sentiment pareil de vanité en recevant l'ambassade de Siam. La description qu'il me fit de ses malheurs , le portrait de ses prétendus ennemis , la conjuration de toute l'Europe contre lui, m'auraient fait de la peine, s'il n'y avait pas mis tout le charme de son éloquence ; je tâchai de le tirer de là , pour le ramener à ses jeux champêtres. Je lui demandai comment lui , qui aimait la campagne , était allé se loger au milieu do Paris? 11 me dit alors ses charmants paradoxes sur l'avantage d'écrire eu faveur de la liberté , lorsqu'on est en-
' Ces deux cxpressiuiis sont rcmarqualiles par leur jus- Icssu.
ferme , et de peindi-e le printcnips lorsqu'il neige. Je parlai de la Suisse , et je lui prouvai , sans en avoir l'air , que je savais Julie et Suint-Prciix par cœur : il en parut étonne et flatte. Il s'aperçut bien que sa Nouvelle Héloîse était le seul de ses ouvrages qui nie convînt, et que , quand même je pourrais être profond, je ne me donnerais pas la peine de l'être. Je n'ai jamais eu tant d'esprit (et ce fut , je crois , la première et la dernière fois de ma vie) que pendant les huit heures que je passai avec Jean-Jacqurs dans mes deux conversations. Quand il me dit définitivement qu'il voulait attendre dans Paris tous les décrets de prise de corps dont le clergé et le parlement le menaçaient, je me permis quelques vérités un peu sévères sur sa manière d'entendre la célébrité ; je me sou viens que je lui dis : w M. Rousseau, plus vous vous w cachez , et plus vous êtes en évidence ; plus vous « êtes sauvage , et plus vous devenez homme public. « « Ses yeux étaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans ses regards, et m'électrisait. Je me rappelle que je finis par lui dire , les larmes aux yeux , deux ou trois fois : « Soyez heureux , monsieur , soyez n heureux malgré vous. Si vous ne voulez pas habiter n le temple que je vous ferai bâtir dans cette souve- » raincté que j'ai en Empire , où je n'ai ni pailement, ï) ni clergé, mais les meilleurs moutons du monde , w restez en France. « Si, comme je l'espère , on vous y laisse en repos , vendez vos ouvrages , achetez une jolie petite maison de campagne près de Paris ; ontr'ouvrez la porte à cpielques-uns de vos admirateurs , et bientôt on ne parlera plus de vous.
« Je crois que ce n'était pas son compte , car il ne serait pas demeure à Ermenonville , si la mort ne l'y avait pas surpris. Enfin , touche' de reflet qu'il pioduisait sur moi, et convaincu de mon enthousiasme pour lui , il me témoigna plus d'intérêt et de reconnaissance qu'il n'avait coutume d'en montrer à l'égard de qui que ce soit ; et il me laissa , en me quittant , le même vide qu'on sent à son réveil après avoir fait un beau rêve. «
Après» avoir fait connaître , sans les atténuer , les reproches faits à Jean-Jacques , nous contentant de les accompa^-iner des observations propres à les e'clairer du flambeau de la critique , il doit nous être permis de rappeler quelques détails sur la simplicité de ses manières, et sur son caractère, quand il était rendu à lui-même , si l'on peut s'exprimer ainsi. Consultons à ce sujet Bernardin de Saint-Piei're , qui sait toujours répandre sur ses récits un charme inexprimable.
« Au mois de juin « de 1772 , un ami m'ayant proposé de me mener chez Jean-Jacques Rousseau , il me conduisit dans une maison , rue Plàtrière , à peu près vis-à-vis l'hôtel de la poste ; nous montâmes au quatrième étage. Nous frappâmes , et madame Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit : Entrez, messieurs , vous allez trouver mon mari. Nous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés ; de
■ OEuvrcs de Bernardin de Saint Pierre , lomc xii , p. 41. .
QUATEIÈME PÉRIODE. 49
là nous entrâmes dans une charabrc où Jean- Jacques Rousseau était assis en redingote et en bonnet blanc , occupe' à copier de la musiijue. Il se leva d'un air riant , nous présenta des chaises , et se remit à son travail , en se livrant toutefois à la conversation.
i> Il était maip*e et d'une taille moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l'autre, soit que ce fût l'efTet de l'attitude qu'il prenait dans son travail ou de l'âi^e qui l'avait voûte , car il avait alors soixante ans. D'ailleurs il était fort bien proportionne. Il avait le teint brun , quelques couleurs aux pommettes des joues, la bouche belle, le nez très-bien fait , le front rond et élevé , les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche et qui caractérisent la physionomie , exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie , par l'enfoncement des yeux et par l'afTaisscmcnt des sourcils, de la tristesse profonde, par les rides du front ; une gaieté trèsvive et même un peu caustique, par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux , dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes les passions se peignaient successivement sur sou visage , suivant que les sujets de la conversation afTectaient son ame ; mais, dans une situation calme, sa figure conservait ime empreinte de toutes ces afTections , et oflrait à la fois je ne sais quoi d'aimable , de fin , de touchant , de digne de pitié et de respect.
»> Près de lui était une épinctte sur laquelle il cs- 2 .5
sayait de temps en temps des airs. Deux petits lits de cotonnade rayée de tleu et de blanc comme la tenture de sa chambre ; une commode , une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attaches un plan de la forêt et du parc de Montmorency , où il avait demeuré , et une estampe du roi d'Angleterre , son ancien bienfaiteur. Sa femme e'taft assise , occupe'e à coudre du linge ; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond ; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côte de la rue , et sur celle de l'antichambre on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait dans l'ensemble de son petit me'uage un air de propreté , de paix et de simplicité , qui faisait plaisir.
« Il me parla de ses voyages ; ensuite la conversation roula sur les nouvelles du temps ; après quoi il nous lut une lettre manuscrite en réponse à M. le marquis de jMirabeau ' , qui l'avait interpellé dans 1U1C discussion politique-, il le suppliait de ne pas le rengager dans les tracasseries de la littérature. Je lui pai'lai de ses ouvrages et je lui dis que ce que j'en
' Ce devait être l'une des deux lettres du p juin ou du 26 juillet 1767. Celle lettre étant alors écrilç depuis longtemps, on ne saurait indiquer, d'une manière positive, le molif pour lequel Rousseau la communiquait. Je pense que c'était un moyen qu'il employait pour faire voir qu'il ne s'occupait plus ni de littérature ni de politique , cl pour déduire les raisons qui lui avaicut fait prendre le parti de renoncer à l'un et à l'aulrc.
aimais le plus, c'était le Dan'n du Village et le troisième volume d'Emile. Il me parut charme de mes sentiments , « c'est aussi , me dit-il , ce (jue >> j'aime le mieux avoir fait; nu's ennemis ont beau « dire , ils ne feront jamais un Devin du Village... » 11 nous montra une collection de graines de toute espèce ; il les avait arrangées dans une multitude de petites boîtes. Je ne pus m'empêchcr de lui dire ([ue je n'avais jamais vu personne qui eût ramassé une si grande quantité de graines et qui eût si peu de terre. Cette idée le fit rire... A quelques jours de là il vint me rendre ma visite : il était en pennupic ronde bien poudrée et bien frisée , portant un chapeau sous le bras , et en habit complet de nankin. Il tenait une petite canne à la main , tout son extérieur était modeste , mais fort propre , comme on le dit île celui de Socratc. Je lui oll'ris une pièce de cocomarin avec son fruit , pour augmenter sa collection de graines , et il me fit le plaisir de l'acceptci'. Comme je le reconduisis à travers les Tuileries , il sentit l'odeur du café, w Voici , me dit-il , un parAun »> qu(! j'aime beaucoup : quand on en brûle dans » mon escalier, j'ai des voisins qui ferment lem* « porte, et moi, j'ouvre la mienne. « A^nis prenez, donc du café , lui dis-je , puisque vous en aimez l'odeur? « Oui me répon(ht-il , c'est presque tout ce » que j'aime des choses de luxe ; les glaces et le » café. « J'avais apporté luu; balle de café de l'île de Bourbon, et j'en avais fait quelques paquets que je distribuais à mes amis. Je lui en envoyai un le lendemain, avec un billet où je lui mandais cpie, 2 5..
52 nisTomE de j. j. Rousseau,
sachant son goût pour les graines étrangères , je le priais d'accepter celles-là. 11 me répondit par vin billet fort poli, où il me remerciait de mon attention, mais le jour suivant j'en reçus un autre d'un ton Lien différent. En voici la copie :
tt Hier, monsieur, j'avais du monde chez moi qui » m'a empêché d'examiner ce que contenait le pa- » quet que vous m'avez envoyé. A peine nous nous » connaissons et vous débutez par des cadeaux : « c'est rendre notre société trop inégale ; ma fortune » ne me permet point d'en faire. Choisissez de re- •K prendre votre café ou de ne plus nous voir. » Agréez mes trés-hurables salutations. Jean-Jacques i> Rousseau. »
» Je lui répondis , qu'ayant été dans le pays où croissait le café , la qualité et la quantité de ce présent le rendaient de peu d'importance ; qu'au reste je lui laissais le choix de l'alternative qu'il m'avait donnée. Cette petite altercation se termina aux conditions que j'accepterais, de sa part, une racine de ginseng , et un ouvrage sur l'ichthyologie , qu'on lui avait envoyé de Montpellier. Il m'invita à dincr pour le lendemain. Je me rendis chez lui à onze heures du matin. Nous conversâmes jusqu'à midi et demi. Alors son épouse mit la nappe. Il prit une bouteille de vin , et en la posant sur la table , il me demanda si nous en aurions assez boire. Combien sommes-nous, lui di vous , majeminc et moi. Quand je bois du vin, lui répondis-je , et que je suis seul , j'en bois bien une dcmi-lx)uteille , et j*cn bois un peu plus quand je suis
QUATRIKME PKniODE. 0)
avec TTioj nîiii:i. u Cela étant, repiit-il nous n'en aui> rons pas assez-, il i'aul que je (hîscendc à la cave. » U en rapporta une seconde bouteille. Sa femme servit deux plats : un de petits pâtes et un autre qui était couvert. Il me dit en me montrant le premier, tt voici votre plat et l'autre est le mien. » Je mange peu de pâtisserie, lui dis-jc, mais j'espère bien i,'oiiter du vôtre. « Oh ! me dit-il , ils nous sont communs « tous deux ; mais bien des gens ne se soucient pas » de celui-là : c'est un mets suisse ; un pot pourri de « lard , de mouton , de légumes et de châtaignes. « 11 le trouva excellent. Ces deux plats furent relevés par des tranches de bœuf en salade, ensuite par des biscuits et du fromage ; après quoi, sa femme servit le café.... Pendant le repas nous parlâmes des Indes , des Grecs et des Romains. Apiès le dîner, il fut me chercher quehpies manuscrits. Il me lut une continuation iVjEniilc , quelques lettres sur la botanique et des morceaux charmants , traduits du Tasse. Comptez-vous donner ces écrits au public ? « Oh ! Dieu » m'en garde ! dit-il , je les ai faits pour mon plaisir, *■> pour causer le soir avec ma femme. « — Oh ! oui , que cela est touchant ! reprit madame Rousseau ; cette pauvre Sophronie ! j'ai bien pleuré quand mon mari m'a lu cet endroit-là. Knlin elle m'avertit «pi'il était neuf heures du soir : j'avais passé dix heiwes de suite comme un instant.
>> Lecteur, si .vous trouvez ces (h'fails frivt)les, n'allez pas plus avant : tous sont précieux pour nioi ,
et l'amilié m'ôte la liberté de choisir Je ne donne
rien à l'iina^zination ; je n'exaj^ère aucune vertu, je 2 5...
ne dissimule aucun défaut : je ne mets d'autre art dans ma narration , qu'un peu d'ordre.
» Le plaisir disparaissait pour lui dès qu'il dtait en opposition avec quelque vertu. Un jour d'dtë trèschaud , nous nous promenions aux près Saint- Gervais. Il était tout en sueur. Nous fûmes nous asseoir à Tombre des cerisiers , ayant devant nous un vaste champ de groseillers , dont les fruits étaient tout rouges. J'ai grand'soif , me dit-il , je mangerais bien des groseilles : elles sont mûres ; elles font envie , mais il n'y a pas moyen d'en avoir, le maître n'est pas là. Il n'y toucha pas. Il n'y avait aux environs ni garde , ni maître , ni témoin. Il voyait dans le champ la statue de la Justice. Ce n'était pas son épée qu'il respectait; c'étaient ses balances.
*> J'ai souvent remarqué sur son front un nuage qui s'éclaircissait à mesure que nous sortions de Paris, et qui se reformait à mesure c{ue nous nous en rapprochions. Quand il était une fois dans la campagne , son visage devenait gai et serein. Enfin nous voilà, disait-il , hors des carrosses , du pavé et des hommes...
» Il venait des hommes de tout état le visiter , et je fus témoin plus d'une fois de la manière sèche dont il en éconduisait quelques-uns. Je lui disais : Ne vous suis-je pas importun comme ces gens-là? — Quelle différence d'eux à vous! ces messieurs viennent par curiosité, pour dire qu'ils m'ont vu. — Ils y viennent , lui dis-jc , à cause de votre célébrité. — II rép('ta avec humeur , CéUbriLè! célébrité.' ce mot le fâchait : l'homme célèbre avait rendu l'homme sensible trop malheureux.
QUATRIF.MK PÉEIODK. 55
* îl y avait deux mois et demi que je ne l'avais vu , lorsque nous nous rencontrons une après-midi au détour d'une rue. Il vint à moi et me demanda pourquoi je ne le venais plus voir. Vous en savez la raison, lui répondis-je (Jean-Jacques l'avait mal reçu) : « Il y a des jours , me dit-il , où je veux être seul. Je « reviens si tranquille, si content de mes promenades w solitaires ! là , je n'ai manqué à personne , personne n ne m'a manqué. Je serais ûiché, ajouta-t-il d'un » air attendri, de vous voir trop souvent, mais je sert rais encore plus fâché de ne vous pas voir du fout. « Puis , tout ému : Je redoute l'intimité ; j'ai fermé
» mon cœur L'humeur me surmonte; ne vous en
» apercevez-vous pas ? Je la contiens quelque temps , ^ je n'en suis plus le maître; elle éclate malgré moi. » J'ai mes défauts ; mais quand on fiiit cas de l'ami Lié » de quelqu'iui , il laut pi'cndre le bénéfice avec les >i charges. « On peut juger , par ce trait , de la noble franchise de son caractère.
" Il faut distinguer le caractère naturel du caractère social , pour bien fi\ire comprendre une chose que disait Rousseau .Je suis d'un naturel hardi et d^ui taractèrc timide, lleprésentons-nous Jean- Jac<[ues livré , en naissant , aux douces lois de la nature , élevé par un bon père , exalté par la lecture des vies des graiuls boinmes de l'anticjuité ; jeté ensuite dans un monde corrompu , sans aj)pui , sans fortune ,saiis crédit , sans intrigue. Quel contraste étrange dut se former entre \('s mœurs de cet honniie simple et celles de lu société , entre sa franchise et l'astuce d'autrui ; son iiiexpérieiue , et rexpérience des autres , sa pureté et la
corruption du inoncle ! Il dut rt'sultcr de ces diffcrcnts contrastes que le monde fut toujours pour lui un pays ennemi ; ce qui le rendit méfiant , timide et sauvage. D'un autre côté , son ame élevée à la vertu , et frappée par l'adversité , devint supérieure à la fortune , et produisit d'immortels ouvrages. En élevant une barrière entxe lui et les hommes , il échappa aux partis et se rendit maître de ses opinions. Heureux de n'être point obligé de se trahir par de fausses louanges du monde , il regarda toute sa vie la liberté comme la seule chose qui pi\t nourrir une bonne conscience. Ainsi il sacrifiait tout à cette noble indépendance qui a élevé et formé sa pensée.
« Mais ce que j'ai trouvé de plus admirable dans son caractère, c'est que jamais je ne l'entendis médire des hommes dont il avait le plus à se plaindre. 11 me disait : Quand je me brouille avec quelqu'un, la première fois c'est de sa faute ou de la mienne , mais la seconde , à coup sûr , c'est de la mienne. 11 était naturellement disposé à railler , et c'est un caractère commun à Socrate, à Phocion , à Caton; car la vertu a la conscience de sa supériorité sur le vice. Je lui dis un jour que Montesquieu appelait Voltaire le pantalon de la philosophie. Non, dit-il , il en est l'arlequin.
» On sait combien Voltaire l'avait maltraité, et ee- ]iendant il nv. parlait jamais de lui qu'avec estime. 11 disait de lui : Son premier mouvement est d'être bon; c'est la réflexion quj le rend méchant. Il aimait d'ailleurs à parler de Voltaire et à conter le trait de son j)èr(> , qui assistait en cachette à la première représentation d'mipide, et qui , plein de joie, ne cessait ,
grATRlÊME PÉRIODE. 57
quoique janséniste , de s'écrier : Ah ! le coquin ! ah ! le coquin ! Rousseau me demanda un jour si je n'irais pas le voir comme tous les gens de lettres. Non , lui dis-jc , je serais trop embarrassé pour aborder un hoinme qui , comme un consul romain , a des peuples pour clients et des rois pour flatteurs. Je ne suis rien, je ne sais pas même tourner un compliment. — Oh ! me dit-il, vous n'avez pas une idée convenable de Voltaire : Il n'aime pas tant à être loué. Un jour, un avocat du Bugey, l'étant venu voir , s'écria en entrant dans son cabinet : Je viens saluer la lumière du monde. A'oltaire se mit à crier aussitôt : Madame Denys , apportez les mouchettes.
» Il se reprochait plusieurs choses , entre autres , ce qu'il avait dit contre les médecins. De tous les savants , me disait-il , ce sont ceux qui savent le plus et le jnieux. Si on lui racontait quelque trait de sensibilité , il j)leurait. Il était méfiant, mais il n'avait que trop sujet de l'être. J'ai connu un homme qui se disait son ami et qui s'amusait à faire sur lui une comédie du méfiant. L'auteur de cette trahison me la confia lui-même : je l'arrêtai en lui disant : Si vous faites jKiraître votre pièce , je me charge d'eu faire la préface. Cet homme était RuUiière.
n On a accusé Jean - Jactpies d'être orgueilleux , parce qu'il refusait ces dîners où les gens ihi monde se plaisent à faire cond)attre les gens de lettres eomuie des glailiateurs -, il était lier , mais il l'était également avec tous les hommes , n'y trouvant tie dill'érence que l.i V(;rlu.
La bonté du cœur lui paraissait supérieure à tout ;
elle dtait la base fondamentale de son caractère : il pre'fe'rait un trait de sensibilité à toutes les t'pigranijues de Martial. Son cœur, que rien n'avait pu dépraver, opposait sa douceur à tout le fiel dont nos sociétés s'abreuvent aujourd'hui.
w II était gai , confiant , ouvert , dès qu'il pouvait se livrer à son caractère naturel. Quand je le voyais sombre , à coup sûr , disais-je , il est dans son caractère social, ramcnons-le à la nature. Je ramenais alors la conversation sur Plutarque : il revenait à lui comme sortant d'un rêve.
» Quatre ou cinq causes réunies contribuèrent à altérer son caractère , dont la moindre a suffi quelquefois pour i^ndre un bomrae méchant : les persécutions , les calomnies , la mauvaise fortune , les maladies , le travail excessif des lettres , travail qui trop souvent fatigue l'esprit et altère l'humeur; mais toutes ces causes réunies n'ont jamais détoiu'né Rousseau de l'amour de la justice. Il portait ce sentiment dans tous ses goûts ; et je l'ai vu souvent , en herborisant dans la campagne , ne vouloir point cueillir une plante quand elle était seule de son espèce.
w L'iiomme vertueux , me disait - il , est forcé de vivre seul : d'ailleurs la solitude est une affaire de goût. On a beau faire dans le monde , on est presque toujours mécontent de soi ou des autres. Comme il composait son bonheur d'une bonne conscience , <le la santé et de la liberté, il craignait tout ce qui peut altérer c(!s biens , sans lesquels les riches cuxmêjnes ne goûtent aucune félicité.
» Allant avec lui à une représentation de VIphi-
génie de Gluck, je m'aperçus que la foule l'incominotlait. Nous étoufTions : l'envie me prit de le nommer dans l'espérance que ceux qui l'environnaient le protégeraient contre la foule. Cependant je balançai longtemps , dans la crainte de faire une chose qui lui déplut. Enfin m'adressant au groupe qui était devant moi , je me hasardai de prononcer le nom de Rousseau , en recommandant le secret. A peine cette parole fut-elle dite , qu'il se fit un grand silence. On le considérait respectueusement, et c'était à qui nous garantirait de la foule , sans que personne répétât le nom que j'avais prononcé. J'admirai ce trait de discrétion rare dans le caractère national , et ce sentiment de vénération.
« En sortant du spectacle il me proposa de venir le lundi des fêtes de Pàtpu's au mont Yalérien. Nous
nous donnâmes rendez-vous aux Champs-Elysées
Arrivés sur le Lord de la rivière , nous passâmes le bac. Ensuite nous gravîmes une pente très-roide , et nous fûmes à peine à son sommet , que pressés par la faim , nous songeâmes à dîner. Rousseau me conduisit alors vers un hermitage, où il savait qu'on nous donnerait l'hospitalité. Le religieux qui vint nous ouvrir nous conduisit à la chapelle , où l'on récitait les litinics de la Providence. Nous entrâmes justement au moment où l'on prononçait ces mots : Pixfv'tdcncc , qui avez soin des voyageurs I Ces paroles si simples
nous remplirent d'émotion On nous introduisit
au réfectoire : nous nous assîmes pour assister à la lecture à laquelle Rousseau fut très-attentif. Le sujet était l'injustice des plaintes de l'homme. Après cette
lecture , Rousseau me dit d'une voix profondement einue , Ah! qu'on est heureux de croire ' !
ii> Un jour il me parla ô^Emile, et voulut m'engager à continuer d'après son plan. — Je mourrais content, me disait-il , si je laissais cet ouvrage entre vos mains. Surquoi je lui repondis : Jamais je ne pourrais me résoudre à faire Sophie infidèle ; je me suis toujours figure 'qu'une Sophie ferait un jour mon lx)nlieur. D'ailleurs , ne craignez-vous pas qu'en voyant Sophie coupable , on ne vous demande à quoi servent tant d'apprêts et tant de soins ? Est-ce donc là le fruit de l'e'ducation de la nature ? Ce sujet, me rèpondit-il, est utile : il ne suffît pas de se préparer à la vertu , il faut se garantir du vice. Les femmes ont encore plus à se méfier des femmes que des hommes. — Je crains, lui dis-je , que les fautes de Sophie ne soient plus contraires aux mœurs, que l'exemple de sa vertu ne leur sera profitable : d'ailleurs , son repentir pourrait être plus touchant que son innocence , et un pareil effet ne serait pas sans danger pour la morale. — Il me pressa de nouveau de traiter ce sujet : il voulait remettre en mes mains tout ce qu'il en avait fait a ; mais je le suppliai de m'en dispenser. Je n'ai point
» Ces détails sont tirés des OEuvres postLunies de Bernardin de Sainl-Pierre. On en trouve dans les Études dc la Nature, et surtoul dans h préface de VJrcadie , beaucoup d'autres intéressants , auxquels nous préférons , comme moins connus, ceux que nous transcrÏTons.
a 11 est factieux que Saint-Pierre n'ait point accepté ce dépôt ; il eût conservé ce que Jean Jacques a détruit , et nous posséderions le projet de l'auteur à^ Emile.
votre style, lui disais-je, cet ouvrage serait de deux couleurs. J'aimerais mieux vos leçons de botanique. Eh! bien, dit-il, je vous les donnerai, mais il faudra les mettre au net , car il ne m'est plus possible d'e'crirc. J'avais renonce à la botanique, mais il me faut une occupation; je refiis un herbier, Nous parlâmes de Jiutarque au retour de cette promenade. Rousseau l'appelait le grand peintre du malheur. Tacite, me disait -il , éloigne des hounnes , mais Plutarquc en rapproche.
rt Un jour, en voyant des enfants qui jouaient sur le gazon des Tuileries. Voilà, lui dis-je , des enfants que vous ave/ rendus hcuieux , on a fait ce que vous (lemandez. Il s'en faut bien , me repondit-il , on se jette toujours dans les extrémités. J'ai parlé contre ceux qui leur faisaient ressentir leur tyrannie , et ce sont eux à présent qui tyrannisent leurs gouvernantes et leurs précepteurs. On l'a taxé d'orgueil , parce qu'il repoussait la main qui voulait lui mettre un joug; parce qu'il refusait les dîners; parce qu'il n'adoptait pas les opinions du jour; parce qu'il n'accordait pas son estime au rang et à la fortune et qu'il s'éloignait des réunions d'artistes, de gens de lettres et de qualité. Mais ce sont les orgueilleux qui taxent d'orgueil. L'orgueilleux est celui qui cherche à subjuguer ; et Rousseau , solitaire , sans ambition et sans fortune , ne voulut que vivre libre. Il se fit même un l'iat pour être indépendant ; mais , en cherchant à échappi-r à la société, il ne voulut point échapper aux lois, et il prit , pour règle de sa conduite , des lois encore plus sévères que celles de l'état , celles (K- la couscicuce.
62 HISTOIRE DE J, J. ROrSSEATT,
» Toutes les facultés de son esprit , ses mœurs , ses ouvrages portaient Tenipreintc de son caractère. Il n'y avait pas d'homme plus conséquent avec ses principes ; mais souvent un homme passe pour inconstant , par la raison que tout change autour de lui et qu'il ne change pas lui-même.
>i La société de Rousseau i me plaisait heaucoup. Il n'avait pqint la vanité de la plupart des gens de lettres. Il partageait les bénéfices et les charges de la conversation : laissant parler les autres et se réglant à leur mesure avec si peu de prétention , que , parmi ceux qui ne le coiinaissaient pas , les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire , et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux ; car avec ceux-ci il parlait peu ou de peu de chose ; il a été quelquefois accusé d'orgueil à cette occasion ; mais , entre plusieurs traits , en voici un qui convaincra le lecteur de sa modestie habituelle. En revenant du mont Galérien , nous fiuues surpris par la pluie près du bois de Boulogne , vis-à-vis la porte IMaillot ; nous y entrâmes pour nous mettre à l'abri sous des maiTonicrs : nous Irouvâmes sous ces arbres beaucoup de monde, qui, comme nous, y cherchaient couvert. Un des garçons du suisse , ayant aperçu Jean-Jacques , s'en vint à lui plein de joie , et lui dit . « Hé bien , « bonhomme , d'où venez-vous donc ? il y a un lemps ï) infini que nous ne vous avons vu ? « Rousseau lui répondit tranquillement : C'est que ma fejume a été
• Fragmcnl .servant <lo préaiiilmle à VArcodic- {OE^It'rcs de linrjinrdiii de Saint-Pii'vrc. )
long-temps malade , et moi-même j'ai été incommode'. « Oh! mon pauvre bonhomme, reprit le garçon, w vous n'êtes pas l)ien ici; venez , venez , je vais vous » trouver une place dans la maison. « En efiet il s'empressa de nous mener dans une chambre haute , où , malLTiê la foule, il nous procura des chaises, une ta- J)le , (hi pain et du vin. Ce mot de bonhomme , dit de si l)onne loi par ce garçon d'aul)erge , qui sans doute prenait depuis long-temps Jean-Jacques pour un homme de quelque état mécanique ; sa joie en le revoyant, et son empressement à le servir, me firent connaître combien le sublime auteur d'^'miVe mettait en effet de bonhomie jusque dans ses moindres actions. Loin de chercher à briller, il convenait lui-même avec un senfimcnt d'iiumilitc bien rare , et selon moi bien injuste, qu'il n'était pas propre aux grandes conversations. «* Je n'ai , me disait-il un jour, je n'ai d'esprit « (jii'une demi-heure après les autres ; je sais ce qu'il » faut répondre précisément quand il n'en est phis » tenqis. o Cette lenteur de réflexion venait de son équité natureUe , qui ne lui permettait pas de prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné ; de son génie , qui le considérait sur toutes ses faces , pour le connaître à fond; enfin de sa modestie. Il était au milieu de nos beaux-esprits avec sa sinqilicité , comme une fille avec ses couleurs naturelles parmi îles femmes qui mettent du blanc et du rouge ; encore moins aurait-il cherché à se donner en spectacle chez les grands. Mais dans le tête à tête , dans la liberté de l'intimité, et sur les objets ([ui lui (-taitMit familiers , particulièrement ceux (pu intéressaient le boidieur u (î..
des hommes, son amc prenait l'essor, ses sentiments devenaient touchants , ses idées profondes , ses images sublimes , et ses discours aussi véhéments que ses écrits.
t) Mais ce que je trouvai de bien supérieur à son génie , c'était sa probité. Il était du petit nombre d'hommes de lettres éprouvés par l'infortune , auxquels on peiit sans risque communiquer ses pensées les plus intimes ; on n'avait rien à craindre de sa malignité , s'il les trouvait mauvaises , ni de son infidélité , si elles lui semblaient bonnes. Il fuyait bien sincèrement la vanité ; il rapportait sa réputation non à sa personne, mais à quelques vérités naturelles répandues dans ses écrits ; d'ailleurs s'estimant peu luimême. Il m'est arrivé plus d'une fois de combattre quelques-unes de ses opinions. Loin de le trouver mauvais , il convenait avec plaisir de son erreur dès que je la lui faisais connaîti'e. Ce n'est pas que j'approuve la franchise sans réserve dans un ordre de société tel que le nôtre , et que je n'aie trouve d'ailleurs à reprendre de l'inégalité dans son humeur , des inconséquences dans ses écrits , et quelques actions dans sa conduite, puisqu'il a lui-même publié celles-ci pour les condamner. Mais où est l'homme , où est l'écrivain , où est surtout l'infortuné qui n'ait point d'erreurs à se reprocher ? Jean- Jacques a agité des questions si susceptibles de pour et de contre ; il s'est trouvé à la fois une ame si grande et une infortune si misérable, des besoins si pressants, et des amis si trompeurs, qu'il a été souv(!nt forcé de sortir des bornes comnmnes. Mais lors même qu'il s'égare et 1
qu'il est lu vlctiino des autres ou de lui-mdme , on le voit partout oul)lier ses propres maux pour ne s'occuper que de ceux du genre humain. Partout il est le défenseur de ses droits et l'avocat des malheureux ; on pourrait écrire sur son tombeau ces paroles touchantes d'un livre dont il a fait un si sublime c'ioge : on lui a beaucoup remisparce (juiLa beaucoup aime. v> D'aj)rès l'ordre chronologique nous devons placer ici une circonstance propre à faire connaître Roussau. Il paraît qu'on lui demandait des conseils sur l'éducation ; et plus particulièrement ceux qui jouissaient d'une grande fortune. Au nombre de ces derniers était M. de Saintc-Aldegondc d'une ancienne famille originaii'e du Brabant hollandais '. Quoique marié à une femme charmante , il avait une maîtresse. C'était à cette époque , une espèce de devoir dont les
» Philippe de Marnix , seigneur de Siiinlc-Aldogondc , convoqua, dans le mois de lévrier i5G6, dans su demeure à Breda , une douzaine de gcnlilshoniiues calvinistes comme lui , cl leur (il signer unpjd/i (l union et de défense pour maintenir la liberté et s'enyaijer, au risque de ses bi'ns , son sany et sa vie ^ de combatire toute oppression et de dé fendre les priviléijes de sa pairie. C'esi en verlu de col acle, connu sous le nom de cotnpromis , el que P. de Marni\ fit signer aux gentilshommes, que la noblesse linl des assemblées régulières pour résister à la tyrannie de Philippe II. Ou peut regarder Marnix de Sainle-Aldegonde comme l'un des fondateurs de la liberté balave. Il était l'ami de Guillaume le Taciturne qui , deux ans après, trouva le parti lormé. M. de Sainte-Aldegonde , i qui Jean-Jacques écrit, était de celle famille. La veuve du maréchal Augereau a épousé un oUiciergénéral de ce nom.
jcnncs îrons riches , ne pouvaient se dispenser , sous peine du ridicule Les princes et les gens de qualité étaient obligés de choisir la leur parmi les actrices. INI. de Sainte - Aldegonde en entretint donc une. Elle devint grosse en même temps que madame de Sainte- Aldegonde. Le mari de cette dernière , en se mettant à la mode , crut qu'il fallait s'adresser à Rousseau Sachant que IJauteur d'£'m//e logeait dans un grenier; qu'il avait pour les richesses un mépris hien connu , il en conclut qu'il ne pouvait pas être heureux , et qu'il devait se plaindre de son sort. M. de Sainte-Aldegonde crut qu'il eût ete cruel de paraître content du sien. En conséquence il écrivit à Jean-Jacques , une longue lettre dans laquelle il se plaignit de sa destinée , exprimant le projet extravagant d'en vouloir garantir l'enfant dont il allait devenir le père. Rousseau lui fit, le i3 février 1774, une réponse dont voici les passages les plus remarquables : v Mon cher monsieur de « Sainte-Aldegonde ! que vous me faites gémir sur la t) misère humaine ! que je vous plains ! et que je plains « tout ce qui a le malheur de vous approcher ! quelle n triste et miséral)le philosophie ! Votre cœur sourd n aux plus doux sentiments de la nature , se ferme « aux plus vrais attachements. Vous habillez vos foi> lies du nom de vertu ; et pour jouir de cette vertu » dans un commerce intime , foulant aux pieds , avec n les serments qui vous lient , les plaisirs et les devoirs " qui vous entourent pour vous rendre le plus heu- « reux des mortels, vous allez gravement chercher » le modèle d'une autre encore plus sublime vertu , « dans une fille de théâtre qui se moque de vous et
qui pour mettre à contribution votre fortune , vous honore de quelque part dans le fruit qu'elle porte , ou feint de porter. Dans l'excès de vos douleurs vous me demandez conseil, tremblant pour surcroit, d'être frustre de la gloire que vous trouviez à donner l'existence à votre semblable par le canal de cette héroïne. Enfin , ( et c'est ce qui me confond ) une subite re'miniscence vous fait tcimincr cette pathétique lettre par une courte et froide apostille sur les prochaines couches de votre femme, de cette adorable et respectable femme , aussi pleine de sagesse , de sens et de douceur que de charmes , sans paraître sensible au bonheur dont elle vous comble , sans dire un mot de celui qu'aura votre enfant iniique tl'avoir une si tUgnc mère et d'être forme par elle dans ses premiers ans ! « Tenez , monsieur de Sainte-Aldegonde , je ne saurais , sans m'èchaufler, continuer cette lettre qui n'est déjà que trop longue , et je ne serai pas assez fou pour tenter de raisonner avec vous : mais conchicms (pieltpje chose. Vous me demandez conseil. Voici celui que j'ai à vous donner et dont au moment où vous êtes , vous avez le plus pressant besoin. Je vous exhorte et vous conjure de consentir dès cet instant , à être le plus heureux des maris et des pères , puisque cela dépend de vous seul ; à vous défier des écarts tle votre tête -, à laisser à votre excellente compagne, l'entier gouvernement de votre enfant durant ses premières années , sans vous mêler de. contrarier en rien le vivu de la natur<Mpii rend la mère seule nécessaire à l'enfant jusqu'à l'âge
» OÙ il convient que le père s'en mêle. Si vous prenez » cet engagement et si vous y restez fidèle , je ne » refuserai pas de conférer avec vous des moyens de t> lui donner ensuite la meilleure éducation possible , • et je suis disposé à m'y intéresser de tout mon ■n cœur. Mais si , sans écouter ni la nature ni la rai- « son, vous vous obstinez à suivre l'extravagante ex- « périence dont on dit que vous avez formé le projet , » et à faire de votre enfant une brute, sa tendre w mère en mourra de douleur , l'enfant finira par être » enfermé . le père deviendra l'horreur des honnêtes » gens et pour moi je suis décidé à ne le revoir ja- « mais. Adieu , monsieur de Sainte-Aldegonde , voilà « mes conseils et ma résolution i. n
Comme on ne possède point la lettre à laquelle celle-ci sert de réponse , on ne peut faire que des conjectures sur l'exty^avaganl projet dont parle Jean-Jacques. Peut-être M. de Sainte-Aldegonde exagérant, comme tant d'autres , le prétendu système de l'auteur A^Emile , voulait-il élever ses enfants comme des sauvages et ne leur rien apprendre. Peut-être, n'a-t-il voulu que le sonder ou le mystifier ; et crut-il lui plaire en affichant les opinions qu'on attribuait à Rousseau. Il est permis de douter de la sincérité d'un
» Cette lettre que j'ai vue est pleine de ratures. Rousseau, daas un post-scriptmn, s'excuse et dit qu'il n'a pas le temps de la transcrire. 11 suppose qu'elle sera ouverte à la poste. Dans beaucoup de lettres , il exprime la même crainte. Nous n'avons donne que des extraits de celte lettre qui a été vendue cent francs, au mois d'août 1827 , par M.L ... libraire , i qui elle ajipartenait.
lioiniiic opulent quand il annonce qu'il veut renoncer à la fortune. Du reste il dut être bientôt détrompe. La bonhomie et la simplicité de llousseau sont attestées par beaucoup de témoignages ; mais , comme il y a des esprits mal faits , qui dénaturent tout ce qui paraît louable et digne d'estime, on a prétendu que Jean-Jacques n'était simple et bon dans la société et ne se niontrait tel à ses égaux que par orgueil ; il a donc fallu chercher des preuves du contraire et voir comment il était avec ses inférieurs. A celles que nous a domiées Bernardin de Saint-Pierre , ajoutons un trait rapporté par Grétry. w J'ai connu , dit-il ' , w une fille très-ordinaire , que Jean-Jacques allait » voir souvent : elle demeurait dans la même maison , w rue Plàtrière. — Il y a , me dit un jour cette » lillc , un bonhomme logé tout là-haut , qui entre » souvent chez moi , lorsqu'on descendant il m'entend » chanter (elle se destinait au théâtre italien). Quel » est cet homme ? lui répondis-je , quel est son nom ? « — Je n'en sais rien , il m'a dit qu'il me donnerait « des avis sur montaient, je l'ai regardé en riant : n Est-ce que vous chantez , vous ? lui ai-je dit. — « Oui , m'a-t il réplitpié : je compose même quehjue- " fois de la musicpie. — Quelles sont vos conversa- « tions ? — 11 me regarde beaucoup , et ne dit pres- >• (pie rien. — Et vous ? — Ma foi , je fais mes alfaires » du ménage , je chante et le laisse dans un coin ; n l'aiilre jour , connue je chanUiis , il me dit que je « ne disais pas bien certiiines paroles : je le denion-
' Essais sur la mtisique , lome ii , p. 20.'».
« cicrai à mon maître , lui rcpondis-je , et je ne vou-
* lus pas dire autrement. — Eh bien ! il riait comme
» un fou chaque fois que je re'petais ce passage-là.
« Dernièrement j'eus une bonne scène avec lui. —
» Ah! dites, je vous en prie, et n'oubliez rien. —
« Est-ce que vous le connaissez cet homme ? — Je
» crois qu'oui ; venons donc à la scène. — Il ét^iit là
« sur cette chaise , et comme j'allais sortir , je ra'habil-
» lai et mis mon rouge. — Vous êtes bien plus jolie ,
» me dit-il , sans cette enluminure. — Oh ! pour ça ,
» non , lui dis-je , on a l'air d'une morte. — A votre
tt âge on n'a pas besoin d'art, j'ai peine à vousrecon-
ft naître. — Bon , bon , à tout âge , quand on est pâle ,
« il faut mettre du rouge -, vous devriez en mettre ,
« vous. — Moi ? — Oui. Je saute à l'instant sur ses
V) genoux , et je lui mets du rouge malgré lui. 11 s'est
« sauvé , en s'essuyant , et j'ai cm qu'il étoufferait
» dans l'escalier à force de rire. Voilà comme il ai-
» mait à être traité; la petite folle ne sut pas le tré-
V sor qu'elle possédait chaque jour ». Elle changea
« de logement sans faire ses adieux à son voisin. Jean-
» Jacques avait la tournure d'un paysan proprement
w vêtu; dans le temps que je l'ai vu, il avait les yeux
» vifs , un peu enfoncés , il marchait avec une grosse
w canne longue , la tête baissée; il n'était ni grand,
» ni petit; il parlait peu, mais toujours bien, et
» avec une vivacité concentrée. Voilà ce que j'ai vu
« Qiii-Uc source iné|)ui.siil)le de conjectures pour ceux «|ui cil f;iisaienl tant sur JeaQ-Jacijues , s'ils eussent su i^u'il allait clicï une jeune actrice'
QUATRIÈME PERIODE. 7i
»> par moi-mrnic , et ce que j'ai recueilli <lc ceux qui n l'ont vil souvenl. »^
Nous allons terminer par la relation de Coranccz , qui eut avec Jean-Jacques une liaison assez intime , et qui donne sur sa mort des particularités intéressantes.
i> J'ai vu Kousseau constamment et sans interruption, pendant les dernières anne'es de sa vie. Je me propose ici non pas de le louer, non pas de le justifier, mais de le montrer tel qu'il était, en m'appuyant toujours sur des faits dont j'ai été le te'moin direct. Je veu.^ faii-e entrer mes lecteurs dans son intérieur, et par-là les mettre à portée de pouvoir eux-mêmes apprécier le mobile de ses actions. On verra que lorsqu'il était lui , si je puis me servir de cette expression , il était d'une simplicité rare, qui tenait encore du caractère de l'enfance; il en avait I l'ingénuité, la gaieté, la bonté, et surtout la timi- } dite. Lorsqu'il était en proie aux agitations d'une certaine qualité d'humeurs qui circulait avec son sang, il était si différent de lui-même, qu'il inspirait non pas la colère, non pas la liaine , mais la pitié; c'est du moins ce sentiment que j'ai long-tenqis éprouvé. Mon attachement pour lui n'in était que plus étroit; et mon r(\spect était tel, (pie, de peur de lui Ater de la considération, je taisais à mes amis les plus intimes , les observations (pie me mettaient à portée de fain' la fri'cpience de mes visites, et la confiance ([u'il semblait m'avoir accordée.
» Dès le connnencenient de ma liaison avec Jean- Jacques , je me ressentis des elVets de son caractère
ombrageux , c'était un tribut qu'il fallait payer ; mais ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que j'ai commence par où tous les autres ont fini. Il était alors dans la nécessité de copier de la musique pour vivre. Il trouvait dans le produit de ce travail ce qui suflisait amplement à ses besoins. Il copiait avec une exactitude rare dans ceux qui vivent ordinairement de ce genre de travail ; il se fiiisait payer plus cber, et sans doute que la curiosité attirait chez lui , sous ce prétexte , un grand nombre de personues qui fournissaient à son travail journalier et très-assidu.
n Un de mes amis fut nommé secrétaire d'ambassade en Angleterre ; il vint me voir avant son départ. Je lui observai que Rousseau ne touchait point sa pension du roi d'Angleterre ; qu'il me paraissait cependant en avoir besoin; que je craignais que des gens mal intentionnés n'eussent foit naître quelque obstacle dont son caractère fier et om])rageux dédaignait de connaître la source; que je le priais de prendre à cet égard les informations que sa place le mettait à portée de prendre , de travailler à les vaincre et de m'en donner avis. Trois mois après je reçus wne lettre de cet ami , qui contenait ime lettre de change payable au porteur sur un bancpiier de Paris, de la somme de 6,3361., je m'en souviens encore. Cette somme était le montant de ce qui lui était dû alors. 11 ne s'agissait que de la lui donner et d'en tirer quittance. Cette quittance m'inquiétait ; je craignais qu'il ne voulût pas s'assujétir à cette simple forme. Je récrivis pour lui demander si rigoureusement on ne pouvait l'en dispenser. Mou ami me ré-
pondit sur-le-champ que je me rendais l)icn diflicilc , que cependant il avait eto arrête que la lettre par laquelle je déclarerais que llousseau avait touché , serait sufïjsante. Je ne donne ces circonstances <juc pour rendre justice à la trésorerie du roi d'Ant:leterre , (jiii , comme l'on voit , était loin de vouloir entr^iver le paiement.
» D'abord ivre d'un succès aussi complet , je ne tardai pas à sentir le poids de la néfiociation que j'avais entreprise; il n'y avait plus pcssiijilité de reculer. J'arrive chez Rousseau , je balbutie : ennemis, pension du roi d'Anglclerre ; enfin je parle de la lettre de change et du montant de la somuie. Rousseau m'écoute avec inquiétude et étonnement, enfin il me demande qui m'a charpé de cette commission. Je lui réponds : Mon zèle ; la circonstance d'un ami qui partait m'en a donné l'idée , et le bien qui en doit résulter pour vous me donne dans ce moment une grande satisfaction, w Je suis majeur, me répondit-il » et je puis gouverner moi-même mes affaires. Je ne » sais par quelle fatalité les étrangers veulent mieux, » faire (jue moi. »
« 11 ne tenait qu'à uioi de sortir et de crier à l'ingratitude. J'aurais trouvé un grand nondjre de bouches prêtes à chanter mes louanges et mon humanité , pour se récrier d'autant plus fort sur le mauvais cœur de Rousseau , sur son orgueil et son ingratitude. J'aurais eu aussi l'honneur de figurer dans le nombre des victimes de cet odieux caractère. J'ai pris le parti que rac dictaient ma conscience et ma conviction. J'avouai mon tort , je m'excusai sur le désir peu réfié-
chi de le servir; je lui observai que cette affaire, négociée sans sa participation et par un de mes amis , n'aurait point de suites desagréables pour lui , que j'allais renvoyer la lettre de change , et qu'il n'en entendrait plus parler : je sortis et renvoyai la lettre.
j> Je tenais à ma liaison encore bien nouvelle : je n'osai retourner chez lui , j'y envoyai celui qui m'y avait présenté , homme qu'il estimait , sous le triple rapport de concitoj'cn de Genève, d'homme du premier mérite dans la mécanique , et d'une probité à toute épreuve ; c'était mon beau-père i ; ils parlèrent de cette affaire : Rousseau lui dit que , comme les autres , je m'entendais avec ses ennemis. La réponse fut simple et franche. Rousseau convint à la fin qu'il était possible que je ne fusse pas directement son ennemi, mais que ses ennemis ti-ès-ardents et trèsadi'oits m'avaient choisi , et qu'abusant de ma bonne foi , j'avais été , sans le savoir et sans le vouloir , leur agent. Je crus , d'après cette déclaration , pouvoir y retourner : et depuis il n'a jamais été question entre nous de cette affaire.
« Pour n'avoir plus à revenir sur les soupçons qui me concernent personnellement, je. vais rendre compte d'un second entretien qui n'a pas eu plus de suite que le premier , mais qui me paraissait infiniment plus sérieux. D'ailleurs il est venu à l'occasion de cette même correspondance que Dussaux vient de faire imprimer.
y> Mais , avant tout , je dois fiiirc part à mes lec-
• M. Romilly,
teurs d'une anecdote antérieure dont je me suis servi avantageusement dans cette seconde crise, et qui me semble prouver que Rousseau n'était pas toujours aussi difficile, ni même aussi susceptible que conununément on le croit.
» Je lui rendis compte un jour delà rencontre que j'avais faite de M. Dutens , Anglais , homme de mérite et très-estimable , qui souvent m'avait vu chez lui, mais qui s'en était retiré. Il m'a demandé, lui dis-je , si je vous voyais toujours. Je vous avoue que ce mot toujc^irs m'a blessé. Ma réponse a été simple : n'allant chez M. Rousseau que par attachement pour sa personne, je ne sais pas pourquoi, le voyant aujourd'hui , je ne le verrais pas Unijouvs. 11 connaît mon respect pour lui , mon attachement lui garantit l'esprit d.' mes visites, je le verrai donc toujoiws. Ce mot, ajoutai-jc, m'a cependant domié matière à réflexion. Je suis conliant , et , par cela même , peu attentif au.x formes. Il serait possible qu'avec cette négligence sur moi-même , je vous donnasse l'occasion de concevoir quelquefois des soiqxons qui auraient quelque apparence de réalité. Je ne puis vous promettre de me changer sur ce point; mais pour en éviter les cflets , si vous voidez me promettre de ne jamais garder sur le cœur les idées de ce genre que je pourrai faire naître , et de ne point les laisser fermenter dans votre esprit; enfin, si vous vouloz m'en faire part sur-le-champ , je m'engage moi , de mon côté , à vous donner une solution prompte et précise , qui sera toujours dans le cas de vous satisfaire. Si vous voulez prendre cet engagement, je ré •
/b KISTOIEE DE J. J. ROUSSEAU,
ponds bien que ce mot toujoiws de M. Dutens n'aura aucun sens ni pour vous ni pour moi. Qui l'aurait cru ? Rousseau , si peu liant , suivant le dire gênerai ,prit avec moi cet engagement , et, en lui tendant la main , je pris le mien avec ])eaucoup de solennité.
n Depuis cette convention , Rousseau me proposa im jour de lire la correspondance qui avait tout termine' entre lui et Dussaux ; c'est cette même correspondance que Dussaux vient de publier. Je l'acceptai. Parvenu à la dernière lettre de Dussaux , je lui demandai s'il n'y avait pas une lettre inteiiinédiaire entre cette dernicre de Dussaux et la dernière de lui Jean- Jacques. Pourquoi cela, me dit-il ? C'est, lui rèpondis-je , que cette dernière ne me paraît pas repondre catégoriquement à la vôtre , et Il n'y en
a point , me dit-il avec chaleur, et vous avez jugé. Il emporta ses lettres , et je sortis.
« Un ou deux jours après j'entre chez lui ; il fronce le sourcil , me regarde à peine , et continue de copier sa musique. Je dis des choses insignifiantes , et ma visite fut courte. Je vis bien qu'il boudait, et qu'il avait quelque chose sur le cœur ; mais, me rappelant notre convention , je trouvais qu'il y manquait , et que c'était à lui de me parler , et non pas à moi de l'interroger. J'y retourne une seconde fois , même bouderie de sa part , et même conduite de la mienne Voulant cependant faire cesser un étiit do choses aussi embarrassant pour moi que pour lui-même , j'entre pour la troisième fois , mais ayant bien pris mon parti : je ne dis mot en entrant , je m'assieds en silence , et ne profère 'pas une parole après m'êfrc assis. Les
QUATRIi-ME PtfilODE, //
mains lui tremblaient. Enfin , ne pouvant plus y tenir , M. (le Coranccz, me dit-il Je vous demande pardon , lui dis-je en rintcrrompant , vous me boudez depuis longtemps, et ce que vous avez sur le cœur a eu le temps de fermenter ; rappelez-vous notre convention , vous avez manque à votre parole , je vous tiendrai la mienne. J'ignore pariaitoment sur quelle matière et stir quel fait je vais être interroge. Je vous ai promis une solution prompte et précise , j'ai dit même qu'elle vous satisferait ; parlez , je suis prêt à vous répondre. Je ne pris peindre l'êlat dans lequel le mit ce préambule. ÎSnturelh ment timide , et s'entendant reprocher son manque de parole , il était dans une situation vraiment pénible à voir; et, dans ce moment même , eu mesurant l'homme devant qui j'étais, j'avais honte du ton de supériorité que ma position me forçait de prendre, et de l'embarras où je l'avais jeté en le forçant à s'expliquer.
» Vous m'avez accusé , me dit-il , île vous avoir caché des lettres de ma correspondance avec Dussaux , et sans doute que ce sont celles que vous supposez être contre moi. Parlez-vous , lui dis-je, d'après ce qui a été dit entre nous , ou vous a-t-on rapporté que je vous en avais accusé devant d'autres personnes ? Je ne vous ai pas dit à vous : f^ous avez d'autres lettres; je vous ai demanilé si vous aviez d'autres lettres , et vous avez pris alors ma demande dans son vrai sens , puisque vous m'avez répondu : Non, il n'y en a point , et vous avez jugé. Il faut donc que , depuis , (pud(]ue bon ami de vous ou de moi m'ait accusé de l'avoir dit ; or il me semble que vous pouviez aussi
78 HISTOIHE DE J. J, ROrSSEATJ,
Lien m'en croire moi-même a;i moment où je vous en ai pai'lé , qu'écouter les propos qui vous sont venus depuis par des étrangers . Il faut que vous conveniez d'une chose : si j'ai tenu ce propos , j'ai menti ; car vous savez bien vous, que, ne connaissant la correspondance que par vous, ce propos serait de ma part non pas uuq indiscrétion , mais un mensonge. Or, pour faire un mensonge , il faut un Lut , celui-là serait contre vous en faveur de Dussaux. Obsei'vez que je ne connais point Dussaux , je ne l'ai vu qu'une seule fois aux Tuileries , et c'est vous qui me l'avez montré ; il faut donc que vous alliez jusqu'à supposer que j'invente un fait en faveur d'un homme , que j'estime à la vérité sur sa réputation, mais que je ne connais point , contre vous , que j'aime et respecte, et qui me recevez avec bonté : vous voyez que cette supposition est impossible.
fl Si vousm'intciTOgiez ensuite sur le fond de votre querelle avec Dussaux , et surtout sur l'accusation d'être du nombre de vos ennemis , je vous dirais franchement qu'il n'est pas plus coupable ' que moi des vues que vous lui prêtez; tout y répugne.
« Ilousseau ne répliqua pas, et après quelques mots sur la nécessité de ma sortie , je partis sans que depuis j'aie eu lieu de m'apercevoir qu'il conservât sur mon compte aucun ressentiment. Mes lecteurs peuvent commenter eux-mêmes les deux faits précédents , ils eu tireront de grandes lumières sur le véri-
• Mais il resld'inexacliUidc au moins, dans le coniplc qu'il a rendu de ses rapports arec Jean-Jacques.
QUATRIEME PEaiODE. /^
table caractère de Rousseau , et sur la facilite qu'il laissait quelquefois daus son commerce.
>> J'ai dit qu'il était simple , et qu'il tenait du caractère de l'enfance. J'entre un jour chez lui , je le vois liilarieux, se promenant à farauds pas dans sa chambre , et regardant lièremcnt tout ce qu'elle contenait : Tout ceci est à moi , me dit-il ; il faut noter que ce tout consistait dans un lit de siamoise , quelques chaises de paille , une table commune , et un secrétaire de bois de noyer. Comment, lui dis-je, cela ne vous appartenait pas hier ? il y a long-temps que je vous ai vu en possession de tout ce qui est ici. Oui, monsieur, mais je devais au tapissier, et j'ai fini de le payer ce matin. Il jouijjsait de ce petit mobilier avec beaucoup plus de joie réelle que ne- fait le riche , qui le plus souvent ignore la moitié des objets qu'il possède.
fl Une autre fois je lui vois encore un visage riant et une ccrtiiine fierté que je ne lui connaissais pas. Il se lève , se promène , et frappant des doigts de sa main droite sur son gousset , il en fit sonner les écus : Tous voyez , me dit-il, que j'ai une hernie crurale , mais tlont je ne cherche point à me déban-asser. II m'apprit ensuite qu'il avait reçu vingt écus pour une partie de copie de nuisiquc.
i> J'ai dit qu'il était bon. Une amie de ma femme, jeune Anglaise fort jolie, avait depuis long-temps <lésiré de voir Rousseau. Comme je m'étais fait une loi de ne lui présenter jx'rsonne , cette envie ne pouvait se satisfaire. Un jour cependant que je devais nuMicr «liez lui un de mes enfanls, Iroj) jeune pour qu'il le
80 HISTOIRE DE J. J. fiOUSSEAU ,
connût encore , car il mêles demandait tous , les uns après les autres , pour jouir , me disait-il , des vertus de leur mère , la jeune Anglaise était chez moi : je lui propose de prendre le costume de la bonne , et de se charger de l'enfant ; elle adopte Tidëe avec une joie immodérée , elle prend le tablier , et s'empare de l'enfant : nous arrivons. J'ai dit que cette bonne e'tait jolie, et je dois ajouter que son extérieur annonçait peu de force; je voulus profiter de la circonstance pour m'amuscr à mon tour. Je commandais à la bonne de tenir Tenfant de telle manière , de marcher , de s'asseoir, bien assuré de son obéissance. Rousseau causa avec elle , et la plaignait d'être obligée de prendre un état dont les fatigues paraissaient devoir surpasser ses forces. Il engagea madame Rousseau à la faire goûter ; elle fut très-bien régalée , et madame Rousseau me dit le lendemain qu'il avait remarqué avec peine , et surtout avec beaucoup de surprise , que je ne ménageais pas assez la délicatesse de la bonne , et que je lui parlais avec trop de dureté.
» Je vois plusieurs de mes lecteurs sourire à ce trait de bonté , et me faire remarquer que la bonne étiit jolie. Cette circonstance, pour un homme du genre et de l'âge de Rousseau , ne me paraît pas devoir rien changer sur le motif de sa sensibilité; mais je vais y joindre un autre trait.
t> Bourru à l'excès , lorsqu'il avait sur quelqu'un de ces préventions qui tenaient à la malheureuse corde de ses ennemis , il était extrêmement attentif à ne pas blesser ceux avec lesquels il croyait, du moins pour le moment, pouvoir, sans danger pour lui, sui-
QXJAÏUIÈME PKUIODE. 81
vrc les mouvements de son cœur. Il arait cessé , depuis long-temps , de m'anêter ù dîner ; il craignait que je n'en tirasse de fausses conséquences. Je ne vous prie plus à dîner, me dit-il un jour, parce que ma fortune ne me le permet plus. Quelque peu de dépense que je fisse pour vous , je serais forcé de la prendre sur notre nécessaire. Je voulus lui répondre, il continua : Si je vous fais part de ma situation , c'est afin que vous n'attribuiez pas le changement de ma conduite à votre égard , à quelque changement dans mes sentiments. Souriant ensuite: J'aime, me dit-il , à boire à mes repas une certaine dose de vin pur. J'avais d'abord imaginé de partager également la quantité que je puis nie permettre de boire entre mon dîner et mon souper, mais il en résultait que se trouvant trop modique , aucun de mes deux repas ne m'offrait ce qui me convient. J'ai pris mon parti , je bois de l'eau à l'un des deux , et je réserve la totalité de mon vin pour l'autre.
» Combien de choses découvriront dans ce dernier trait mes lecteurs attentifs ! Quelle bonté , quelle candeur et quelle supériorité sur les autres hommes, soit pour prenche sou parti sur les événements de la fortune , soit pour savoir les apprécier , en n'y voyant rien qui doive être caehé \ JLe blâme universel qu'il a encouru en se refusant aux dons qu'on voulait lui fiiire , prouve seulement que peu de personnes sont eu état d'envisager la fortune comme il le faisait. Sachez composer avec elle , et boire de l'eau à l'iui de vos repas , pour boire votre vin à l'autre , et ce refus ne vous paraîtra plus ni si extravagant , ni si oi-gueilleux ,
ni même si héroïque. Joignez à cela la réponse qu'il faisait lorsqu'on allait jusqu'à l'interroger sur ce point : « Je suis pauvre , à la vérité , mais je n'ai pas » le cou pelé. «
» 3\\i dit qu'il était gai. J'ai vingt fois eu l'occasion de remarquer en lui cette qualité, mais je me borne à un seul fait*.
» Tous mes lecteurs ont entendu parler de l'abominable aventure dont il a été si cruellement la victime à la butte de Mesnil-Montant. Il fut rencontré par le chien danois de M . de Saint-Fargeau , qui , voulant rejoindre le carrosse deson maître , avait dans sa course la vitesse d'une balle de fusil. Il passe entre les jambes du malheureux Rousseau , qui tomba le visage sur le pavé , sans avoir eu le temps de se garantir avec ses mains. La chute fut d'autant plus malheureuse , qu'il descendait la butte , et conséqucmmcnt qu'il tomba plus que de sa hauteur. Je cours chez lui le lendemain matin. En entrant , je fus saisi d'une odeur de fièvre véritablement effrayante. Il était dans son lit. Je Taborde ; jamais sa ligure ne sortira de ma mémoire. Outre l'enflure de toutes les parties de son visage , qui , comme l'on sait , en change si fort le caractère , il avait fiiit coller de petites bandes de papier sur les blessures de ses lèvres ; ces blessures étaient en long , de façon que ces bandes allaient ilu nez au menton. Mon effroi fut proportionné à l'hoiTCur de ce spectacle. Après m'avoir rendu compte de l'accident , je vis avec grand plaisir qu'il excusait le chien; ce qu'il n'eût pas fait, sans doute , s'il eût été question d'tm homme : il aurait
QrATRiÈME pimoDE. 83
vu infailliblement dans cet homme un ennemi qtii depuis lonir-temps nu'ilitait ce mauvais coup ; il ne vit dans le chien qu'un chien qui , nie dit-il , a cherche à prendre la direction propre à mV'viter ; mais, voulant aussi agir de mon côte , je l'ai contrarié ; il faisait mieux que moi , et j'en suis puni. J'observerai , car cela est nécessaire pour le but que je me propose , qxi'il n'était pas possible de se bt>uver dans un état plus affligeant et plus dangereux, puisque la fièvre attestait que la chute avait causé , dans toute la machine , un ébranlement général ; mais l'accident était , comme je l'ai dit , occasioné par un chien: il n'y avait jias moyen de lui prêter des vues malfaisantes et des projets médités : dans cet état , Rousseau restait ce que naturellement il était lorsque la corde de ses ennemis n'était point en vibration. Jamais, de mon côté, je ne fus moins disposé à rire. Jamais Rousseau n'avait eu plus de raison de s'affliger ; cependant le cours de la conversation nous amena tous deux à des propos si gais , que le malheureux , dont le rire rouvrait toutes les plaies couvertes par les petites bandes de papier , me demanda grâce , mais avec des instances réitérées. J'en sentis moi-même et l'importance et la nécessité , et tout cessa par ma retraite.
J'ai remarqué dans Rousseau une qualité bien rare , et qu'on ne serait pas disposé à lui supposer, «('après l'aigreur que souvent il versait autour île lui. Pendant le temps que j'ai vécu avec lui , je ne lui ai entendu dire du mal de qui (jue ce soit. Souvent , en me parlant des personnes, il lui arrivait de les classer dans le nombre de ses cmicmis , mais jeûnais il ne s'est pcr-
01 HISTOIRE DE J. J. KOUSSEAXJ ,
rais de s'expliquer sur leur compte , soit en leur imputant des faits particuliers , soit en se permettant à leur égai'ddcs qualifications injurieuses. Ce qui prouve, jusqu'à l'évidence , que, lorsqu'il ne voyait point à travers ce prisme fatal , son véritable caractère reprenait le dessus , c'est que , lorsqu'il envisageait ces mêmes homirres sous le seul rapport de leur mérite intrinsèque et réel , non-seulement il leur rendait justice , mais il faisait valoir ses opinions à leur égai'd avec beaucoup de chaleur. Je ne citerai pour preuve que deux faits qui, ayant rapport à deux de ses détracteurs les plus déclarés , feront aisément supposer tous les autres.
» Je louais un jour devant lui Diderot, et l'on sait la haine que Diderot lui portait-, j'ajoutiii : je lui trouve cependant un défaut bien important , c'est de n'être pas toujouis clair pour les autres , et je crois même que souvent on pourrait dire qu'il ne l'est pas pour lui-même. Prenez-y garde, rae dit Rousseau , lorsqu'il s'agit de matières traitées par Diderot, si quelque chose n'est pas compris , ce n'est pas toujours la faute de l'auteur. C'est la seule expression dure qu'il ait jamais employée contre moi. Mes lecteurs verront, je l'espère, que je ne suis bien réellement que ce que je veux être , historien fidèle. Ce mot, rjui pouvait me blesser, l'avouerai-je? nie fit un bien infini. Je vis Ilousseau tel que j'aurais voulu qu'il fût toujours.
« Le lendemain du jour où yoltaire fut couronné au Théâtre -Français , ce jour précédait de bien près le dernier de ces deux grands hommes j un de ces per-
QUATRIEME PKRIODE. 85
sonnages qui ont le secret de se glisser partout, croyant sans doute lui faire la cour , lui en rendit compte devant moi , et se permit sur ce couroimeraent des plaisanteries telles qu'on peut se les figurer de ce genre de personnages. Conmient, dit Rousseau avec chaleur, on se permet de blâmer les honneurs rendus à Voltaire dans le temple dont il est le dieu , et par les prêtres qui , depuis cinquante ans , y vivent de ses chefs-d'œuvre : qui voulez-vous donc qui y soit couronne ? Ce trait n'a pas besoin de rapprochement pour être senti.
» J'ajouterai que , juste envers ses ennemis , il était de la plus grande indulgence pour tous les e'crivains', il me répétait souvent qu'il ne fallait s'arrêter que sur ce que l'on trouvait de bon dans un livre. Si Fauteur vous a donne deux pages seulement dans lesquelles vous trouvez ou du plaisir ou de Finstruction , ne de>1?z- TOus pas lui en savoir grê ? passez , sans mot dire, ce que vous rencontrerez qui vous déplaît.
« Il ne parlait que très-rarement de ses ouvrages , et jamais le premier. Je ne lui vis mettre de chaleiuà leur occasion qu'en regrettant la perle volontaire qu'il fit, dans une circonstance qui trouvera sa place dans mon récit , du manuscrit tHune nouvelle édition <V Emile. Il y avait fait entrer une partie dos idées qu'il n'avait pu mettre dans la première, à cause de leur abondance, dont alors son imagination , me dit-il , était surchargée. Sans les rejeter, il les avait «îcriles sur des cartes (pi'il réservait poiu- une nouvelle <.'dition. Elle contenait aussi le parallèle de Tt^ducation |)ubliquc ctdcréducalion particulière; morceau qu'il « 8.
86 HISTOIRE DE J. J. ROrsSEAU ,
me (lisait être essentiel au traité de l'oducation , et qui manque à Emile. Il était quelquefois , sur son propre* compte, d'une ingénuité qui, en me causant de la surprise, me jetait dans le ravissement. Il me dit im jour qu'api'cs avoir publié son discours sur les sciences , etc. , madame Dupin de Francueil, chez laquelle il demeurait , lui.parlaitun soir, au coin du feu , de l'efiet qu'avait produit cet ouvrage : mais, dites-moi donc, M. Rousseau , qui aurait pu deviner cela de vous ? Notez que c'est de lui que je tiens cette anecdote.
« On donna le Devin du village , qui , depuis trèslong-temps , n'avait pas été représenté. Je vais le lendemain chez lui ; et , croyant le flatter, je lui rends compte des applaudissements qu'il a reçus , et de l'enthousiasme avec lequel il a été écouté. Je vois un honmie qui rougit de colère. Ne se lasseront-ils point , me dit-il , de me persécuter. Je ne pouvais compren- (h'C pourquoi des applaudissements étaient des persécutions, et moins encore par quel raisonnement on pouvait en venir à cette conséquence. Il est tout simple , me dit-il , qu'avec votre bonne foi , vous ne voyiez dans des applaudissements que des applaudissements; vous ignorez combien mes ennemis sont adroits et ardents pour me perdre. D'abord ils ont dit du mal de cet opéra , mais voyant le public obstiné à s'y plaire , ils ont changé de batteries , ils ont dit que je l'avais volé; alors vous sentez qu'il leur importait de le louer pour gi'ossir d'autant plus le vol. Ils persévèrent aujounl'hui dans le même esprit.
« On voit que non-seulement les soupçons se multiplient, que tout leur sert d'aliment, jusqu'aux cir-
constances qui en paraissent le plus (iloignt'es ; mais on doit remarquer aussi que les raisonnements sur lesquels ils sont appuyés prennent un caractère de véritahle folie ; c'est ce qui me reste à prouver.
» Ses amis et ses ennemis se sont également trompés sur son caractère. Ses amis ont prétendu que les persécutions que lui ont suscitées ses cuncinis réels , tels que les philosophes et tous ceux, qui avaient lieu d'être mécontents de lui , avaient fini par mettre le feu dans un cerveau déjà susccptihle d'un tel cmhrascment. Ses ennemis ont dit que l'orgueil seul lui avait tourné la tète. Je les crois tous tUins l'erreur. Les persécutions et les sarcasmes d'un grand nombre de pliilosophes , proprement dits, et do littérateurs, ont certainement servi à convaincre ce malheureux que sa chimère était une réalité , puisqu'il pouvait se prouver à lui-même que réellement il avait des ennemis ; mais très-certainement ses ennemis réels , car il en a beaucoup , ne lui ont pas donné sa chimère , elle venait de plus loin. A l'égard de l'orgueil , je n'en ai pas remarqué un seul Irait tians le cours de douze années ; et , si l'on y fait attention , il y a une mauvaise foi bien caractérisée dans le reproche (pi'on lui fait d'avoir demandé qu'on lui élevât une statue : mais je sors , non pas de mon sujet à la vérité, mais de mon plan. « Nous avions fait la partie, lui et nioi , d'aller en batclet à Meudon avec sa femme et la mieiuu^ et d'y dîner. Elle fut exécutée. En causant à table , il nous raconta qu'il avait fui de l'Angleterre plutôt qu'il ne l'avait quittée. Il se mit dans la tète (juo M. do Choiseul , alors ministre en France , lo f;iisait
chercher , ou pour kii mettre ses ennemis en avant , ou pour quelque autre mauvais tour. Je ne me le rappelle pas bien ; mais sa peur fut telle , qu'il partit sans argent et sans vouloir embarrasser sa marche d'effets ou de paquets qui ne fussent pas de première ne'cessitë. C'est dans cette occasion qu'il brûla la nouvelle e'ditwn ^ Emile , dont j'ai déjà parlé, et qu^l m'avoua regretter beaucoup. Il payait avec un morceau de cuiller ou de fourchette d'argent , qu'il cassait ou faisait casser , dans les auberges. Il arrive au port ; les vents étaient contraires : il ne voit dans cet événement si ordinaire qu'un complot et des ordres supérieurs pour retarder le départ , et cela pour un but quelconque , qu'il interprétait toujours dans le sens de sa manie d'ennemis ! Quoiqu'il ne parlât pas la langue , il se met cependant sur une élévation et harangue le peuple , qui ne comprenait pas un mot de son discours. Que mes lecteurs ne perdent pas de vue que c'est de Rousseau lui-même que je tiens tous ces détails. Enfln le vent le permet et l'on part. Il m'ajoute qu'il ne peut me dissimuler ni se dissimuler à lui-même , que c'était une attaque de folie. Elle était telle , ajouta-t-il , que j'allai jusqu'à soupçonner cette digne femme, en me montrant la sienne, d'être du complot et de s'entendre avec mes ennemis.
» C'est ici le lieu de rendre justice à la mémoire d'un homme dont les ouvrages feront toujours honneur » à la France , à d'Alembcrt. Je le voyais sou-
• Nous partageons cette opinion tout en prouvant que , dans sa conduite avec Rousseau , d'Alembcrt ne mit ni franchise , ni procède , et qu'il fut toujours hoJlile , mais en secret , car il ne
QUATRIÈME rKRIODE. 89
vent en maison tierce , mais j'évitais soigneusement de lui parler de Rousseau , parce que je le savais son ennemi déclare. Après la mort de ce dernier , nous en parlâmes souvent. Sans lui adresser aucun reproche direct, je le mis dans le cas de se jui^cr lui-même. Il se reprocha franchement et amèrement les tracasseries qu'il lui avait suscitées » , quoique s'cxcusant sur son erreur. lien vint un jour juscju'à répandre quelques larmes. Je ne puis dissimuler qu'elles me firent })laisir. Elles honoraient à mes yeux et l'homme de mérite qui les versait, et celui qui en était l'objet.» Nous sommes forcés d'interrompre ici Corancez, pour nous occuper du mauéi;c de d'Alembert , dont il était dupe , sans en avoir le moindre soupçon.
se souciait pas de lutter avec lui. Rousseau l'aecuse de sV-trc approprii-, en les dénaturant, des fragments sur la musique, i[u'il avait faits i^our VE ncijclopcdie. Que dirait-il auj()ur4'Iuii en retrouvant dans le Dictionnaire de Musique de M. Casiil- Blazc, 338 articles pris dans le sien? Le plagiaire , auijuel on ne peut comparer que M. Auguis , traite Rousseau, le vol fait, de musicien ignorant. Son rival se garde Incn de dénigrer ceux qu'il pille ; il n'en dit mot. Il a trop d'esprit et de tact pour faire autrement. Voyez i la fin des Dialogues des morts de M. D'Oulreponl , un travail curieux sur le plagiat de M. Castil-Blazc.
• D'Alcndicrt , comme on va le voir, mystifiait Corancez , qui eut la Lonliomic de croire à des larmes de contmandc. Quand on se repcnt d'avoir tracassé (piclqu'un pcnd.iul sa vie , on ne le calomnie pas après sa mort ; on ne s'appuie pas sur une correspondance imaginaire, dont on est hors d'olal de produire un mot , sur le témoignage d'un homme, qui non-seulemonl n'a ni parlé ni écrit , mais dont on ne peut prouver l' existence.
Lié d'abord avec Rousseau qui lui rendit service ^ d'Alerabert en fut bientôt jaloux et devint son ennemi. Mais sa haine prit la teinte de son caractère timide et circonspect. On a vu que , dans la querelle de Hume, il se cachait derrière M. Suard qui , luimême , gardait l'anonyme. 11 savait dissimuler cette haine avec le's amis de Jean- Jacques , il réussissait d'autant mieux qu'il était mime et pleurait ou riait à volonté ; talent qui donne peu de droits à l'estime , parce qu'il est difficile , dans nos idées , de concilier la profondeur et l'étendue des connaissances d'un savant avec les crimaces d'un pantin. C'est à ce don des larmes que La Harpe dut le succès de sa Mêlante que d'Alembert lisait de cercle en cercle, pleurant aux mêmes endroits. Ces particularités » justiûent Rousseau d'avoir dit dans une de ses lettres que le philosophe n'aurait fait qu'un arlequin du gi-and-duc ( Paul I ) , s'il l'avait élevé.
Ce ne fut qu'à la mort de l'auteur d'Emile que d'Alembert, devenu par-là plus hardi, fit paraître les sentiments qu'il avait pour lui. Voici comment il s'exprime dans l'éloge de milord Maréchal , ami de Rousseau. « La vérité nous oblige de dire , et ce n'est « pas sans un regret bien sincère, que milord eut « beaucoup à se plaindre de celui qu'il avait si noblo- » ment obligt;. Mais la mort du coupable, les justes w raisons que nous avons eues de nous en plaindre « nous-mêmes , nous obligent de tirer le rideau sur
• Transmises par madame du Dcifand dans sa correspondance; par Grimm, dans la sienne i par l'auteur de la vie de La Harpe, etc.
QUATRIÈME PÉRIODE. 9i
« ce détail affligeant , dont les preuves sont malheu- » reiiseinent consignées dans des lettres authcnti- *> qiies. « Avec quelle adresse d'Alembert se met de la partie et veut faire cause commune avec le bienfaiteur de Rousseau : le tout pour rendre son accusation moins invraisemblable et paraître indulgent et bonhomme ! mais la me'moire de Rousseau n'était pas abandonnée de tout le monde ; et ce fut une femme qui se chargea de démasquer d'Alembert. Madame Latour de Franqueville, indignée du langage qu'il tenait sur Jean- Jacques, écrit à du Peyrou , dépositaire des papiers de leur ami commun , ainsi que de la correspondance de milord Mare'chal ( tous deux morts à peu de distance l'un de l'autre) et provoque des renseignements. Du Peyrou fait voir d'incontestables témoignages de l'amitié de milord jusqu'à ses derniers moments , pour Rousseau à qui même il fit un legs, et de la reconnaissance de celui-ci. Madame de Franqueville écrit alors à d'Alembert , le somme d'indiquer les preuves de son assertion ou plutôt de sa réticence injurieuse , et le défie de citer une de ces lettres authentiques dont il parlait. Le géomètre met d'abord en avant un secrétaire de milord ; mais il était mort long-temps avant son maiti-e. Sentant qu'il ne suflisait j)as de le faire parler , laissant de côté le secrétaiie , il mit en jeu un M. Muzelstock , .s'écrivit ou se fit écrire sous ce nom une lettre dont il publia des fragmenbj. Forcé par la suite d'imprimer la lettre en entier , on vit ((uc les extraits n'étaient pas conformes et que même il y en avait un qui ne se trouvait point dans la lettre : ce qui fit souiiçonner
92 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAr ,
qu'il l'avait composée : comme les recherches jx)uy trouver ce Muzelstock furent infructueuses, on ne douta point qu'il ne fût de l'invention du mathématicien. Ces faits sont constates dans la correspondance de madame de Franqueville et de du Pcyrou i , ce qui n'empêche pas que la fiction de d'Alcmbert n'ait ete reproduite* comme un document historique , dans \di Biographie uni\>erselle'^.
Du reste on en peut trouver l'excuse dans une particularité que nous ne devons pas oublier. « Lorsque « l'éloge de m ilord Maréchal fut imprimé, tous les « journalistes en parlèrent et r('pétcrcnt les asser- » tions de d'Alcmbert. La justification faite d'après t> milord Maréchal et sur ses lettres fut envoyée aux w mêmes journalistes : aucun n'en voulut dire un » mot. « C'est du Pcyrou qui rapporte ce fait , en se plaignant avec raison de cette partialité révoltante.
Ces détails nous ont paru nécessaires pour apprécier à sa juste valeur le repentir dont parle Corancez. Nous reprenons son i-écit.
« Je suis enfin parvenu à l'époque la plus douloureuse , au départ de Piousscau pour Ermenonville. Mes lecteurs attendent de moi des détails sur sa
' La première a publié celle corrcspotulance avec un rccil sous le titre de P races de l'Esprit et du Cœur.
2 Article Kcith (Georges). La répétition de la calomnie de d'Alcmbert est uue nouvelle preuve de l.i légèreté avec laquelle on se forme une opinion , de l'erreur des jugcmenis qui en sont les résultats , de la difiiculté qu'on éprouve à rectifier l'erreur, parce que, rapidement propagée, facilement admise, clic semble acquérir tous lès caractères de la vcrilé.
mort , qui a donné lieu à des opinions diverses. Je vais les satisfaire. Je ne leur citerai , comme je l'ai fait jusqu'à présent , que des faits , diaprés lesquels ils pourront fixer leur opinion. J'observerai seulement que jusqu'à la fin Rousseau , que l'on a toujours accusé d'être la victime de son amour-propre , l'a toujours été , au contraire , de l'amour-propre des autres. C'est ce dont les lecteurs attentifs ont dû s'apercevoir.
» Depuis long-temps j'avais remarqué qu'il travaillait moins : ses ressources étaient diminuées dans cette proportion. La santé de sa femme se dérangea , il m'en parla plusieurs fois , et toujours avec inquiétude. Il n'avait de confiance qu'en elle ; sans elle , seul dans l'univers , il se serait cru au milieu de ses nombreux ennemis , toujours occupés de sa perte.
» Il me dit un jour qu'il avait consulté un médecin sur le parti à prendre relativement au dérangement de la sauté de madame Rousseau ; que ce médecin avait ordonné l'air tle la campagne , mais lorsque le tcuips serait fixé à la chaleur. JVous étions alors au printemps : il m'ajouta que ses jnoyens ne le lui permettaient pas. Je ne crus pas le moment favorable pour lui oilrir un piîtit logement que j'avais à ScciW't » et que je tenais à loyer.
» A ma première visite je lui en parlai. Il m'obscn a <jue ma femme , nourrice de ses enfants , en avait besoin, et que certainement il ne l'en priverait pas. Je fis alors des efforts et des raisomiemi'uts inutiles. Je revins une secimde fois lui dire qu'une affaire imprévue nous priverait cette aimée de notre séjour ordi-
94 HISTOmE DE J. J. ROUSSEAU,.
naire à la campagne , et que , dans ce fcas , je croyais pouvoir le lui offrir; il me dit qu'il n'était pas ma dupe , et qu'il ne l'accepterait pas. Sans insister pour l'acceptation , je l'assurai de la vérité du fait et m'en allai. Je revins enfin une troisième fois , j'en parlai de nouveau , mais avec indifférence. Je lui dis seulement que , forcé de rester à Paris , je soufflais de voir mon appartement vide , mais que mon parti était pris. Mon air traucpiille lui en imposa probablement ; il me dit alors que , s'il était bien assuré que je ne dusse pas l'habiter, il y irait volontiers , attendu que le sol de Sceaux, propre à la végétation, offrait de belles herborisations. Je le lui confirmai de nouveau, et il accepta , même avec des démonsti-ations de satisfaction. J'ignorais que je le voyais pour la dernière fois ; si je l'eusse soupçonné , je n'aurais pu me déterminer à le quitter. « Je crus devoir raisonner mes démarches ultérieures , et , de peur qu'il ne soupçonnât (pie je voulais ni'emparer de sa personne , j'éloignai mes visites. C'est pendant cet intervalle que M. de Girardin, propriétaire des supeibes jardins d'Ennenonville,qui connaissait peu Rousseau , et depuis peu de temps , et M. Le Bègue de Preslc , médecin , homme de mérite et très-estimable, lui proposèrent , ainsi qu'à madame Rousseau, de venir habiter ce beau lieu ». Rousseau
' On ne trouve en elTet aucune trace de la connaissance Je Jean-Jacques cl de M. de Girardin , dans la correspondance du premier. La dernière lellre qu'il ail écrite csl adressée à M. le comte Dupral, le i5 mars 1778. Elle constate des arrangcmenls mutuels proposés et disculés de pari et d'aulre , relalivcDicnt à l'offre d'un asile f.iil par le comte à Rousseau. Ainsi^
rtait déjà parti lorsque je me présentai chez lui. Madame Rousseau, que je trouvai, me dit qu'il était sorti, et quoique je sois reste avec elle pour l'interroger sur sa santé , elle ne me dit point qu'il avait fjuitté Paris.
« J'ai su depuis , par M. Lebègue de Prcsle, car je dois citer de qui je tiens les faits dont je n'ai pas été le témoin direct \ je tiens de M. Lebègue de Presle que Rousseau était parti pour cinq jours, qu'il voulait revenir pour raisonner de son départ de Paris , de ses papiers, de ses effets, etc. ; mais qu'il lui fut observé que madame Rousseau , sur les lieux , ferait mieux que lui, qu'il paraissait se plaire dans cet endroit, et que ce serait doubler pour lui la fatigue du voyage , puisque, madame Pvousscau arrivant incessamment, il serait obligé de revenir avec elle.
« Je n'ai pas eu occasion de dire que Rousseau , en apparence sîdiflicile , était cependant , dans des mains étrangères, comme un enfant. Timide à l'excès, il ne savait point répondre à l'objection qu'on lui faisait , il obéissait. Mais le lendemain , livré à ses réflexions soupçonneuses, elles en acquéraient d'autant plus île force, que, peu communicatif , il prêtait à cette même objection ^ qu'alors il pouvait détruire , luie intensité qu'elle n'avait pas , et savait toujours la rame-
il(Uix: mois avant son aé|iarl pour Ermenonville, il halancait entre Sceaux, la terre île M. Duprat , cl il n'était nullement (.lucsliou de M. de Giranlin. Ce dernier élait donc peu connu de Jean-Jae([Ues : circonstance qui explique la ri'pugnance qu'il éprouva liientôt à rester à Ermenonville , d'après le tciuoi^'n.me de Thérèse Le Vasseur.
ner à sa manie ordinaire de conspiration. Les meubles vendus en partie , ou eraporte's , madame Rousseau fut rejoindre son mari.
fl Je dois observer ici que la préférence de madame Rousseau pour Ermenonville était bien naturelle. Sceaux ne lui offrait que l'habitation , et les moyens de Rousseau pour soutenir son ménaçre e'taient devenus insuffisants. M. de Girardin , M. Lrbcgue de Preslc et madame Rousseau, qui ne considéraient que ce côte' de sa situation, étaient donc louables de chercher à effectuer ce parti. Le mal est qu'ils raisonnaient à l'égard de Rousseau comme on devait le faire avec les autres hommes, sans faire attention de combien il en diflerait.
t> J'étais tourmenté du désir de voir ce malheureux , mais je craignais les suites de cette démarche, et je ne pouvais en limiter les conséquences. Le silence de madame Rousseau suffisait seul pour me rendre circonspect. J'ignorais donc ce qui se passait, et je le craignais. Je rencontre un jour, à l'amphithéâtre de l'Opéra un jeune chevalier de Malte , nommé Flamanville i. Il m'avait donné de lui une excellente opinion , par le prix qu'il mettait à se conserver chez Rousseau. Il y venait assez fréquemment, et souvent nous nous rencontrions. En m'abordant, il me serre la main , me dit qu'il arrive d'Ermenonville , et me témoigne un grand désir de m'cntretenir particulièrement; nous sortons. Il m'apprend que la tète de Rousseau travaille , il ne m'étonne pas ; il m'ajoute qu'il lui
' Flaiiianvillc dont le nom ;lc famille tlait LCCOnlc,
QUATRIKME PJ-RIODE. 97
avait remis un papier écrit de sa main pour le prier de lui trouver un asile dans un hôpital,
n Ce jeune homme sensiLlo et sinrrrement attaché à Rousseau avait les yeux en larmes. Il m'ajoute qu'il lui avait oHert d'habiter une des ileux terres qu'il possédait en Picardie et en Normandie, toutes deux, ou bien certainement l'une d'elles , situées sur le Lord de la mer; que là il y serait seul , puisqu'il ne les haletait point. Je n'ai pas, nie dit-il , perdu l'espérance de l'y déterminer. 11 se proposait un second voyage dont il me rendrait compte. Hélas ! ce second voyage n'eut pas lieu , Rousseau mourut trop tôt. Ce jeune homme était, comme je l'ai dit , chevalier de Malte; il possédait deux terres , l'une en Picardie , l'autre en Normandie ; il est mort à Lyon , de la petite vérole » , dans la même année de juillet 1778 à 1779, ou bien près de cette épo(jue. Sa mort à Lyon suppose ou qu'il en était , ou qu'il y avait des relations étroites.
« Rousseau est mort le 2 juillet 1778 , âgé de G6 ans. Le procès-verbal qui constate son genre de mort est du 3. Deux chirurgieui attestent « qu'après visite du w corps et l'avoir vu et examiné dans son entier, ils « ont tous deux rai)i)orté , d'une commune voix , que w ledit sieur Rousseau est mort d'une apoplexie sert reusc , ce qu'ils ont adirmé véritable. »
« Rousseau, Genevois et prolestant, ne pouvait partager la sépulture des catholiques; il fallait de*
« D'aulrcs awurent i|iir lo clicvalior do FLuiianvillc s'est hrùlé la cervelle A Lyoïi.
98 HISTOIRE DE J. J. IIOISSEAU ,
témoins et des témoins instruits cln rite des protestants relativement à rinlmmatiou : mon beau-père, Genevois et protestant , fut appelé ; je l'accompagnai.
« En arrivant â Louvres , dernièx-e poste jusqu'à Ermenonville, le postiilon fut demander les clefs des barrières des jardins. Le maître de poste se présenta à notre voiture*: il s'appelait Payen. Il nous (Ut qu'il présumait notre voyage occasioné par le malheureux événement de la mort de Rousseau ; puis , il ajouta , d'un ton pénétré : Qui l'aurait cru, que M. Rousseau se fut ainsi détruit lui-même ! Nos oreilles furent étonnées de cette nouvelle ; nous lui demandâmes de quel moyen il s'était servi : D'un coup de pistolet, nous dit-il. Nous ne doutions ni l'un ni l'autre que sa mort n'eût été naturelle: mon cœur saigna, mais j'avoue que je n'en fus pas étonné.
» Nous arrivons , nous fûmes reçus avec politesse. Nous fîmes part à M. de Girardin de ce que nous avaif appris le maître de poste Payen. 11 en parut étonné et choqué. Il nia le fait avec chaleur, et nous recommanda , avec la même chaleur, de ne pas le propager. Il m'oiïiit de voir le corps : ne sachant pas quelle serait ma réponse, il me prévint qu'étant à la garderobe , Rousseau s'était laissé tomber, et qu'il s'était fait un trou au front. Je refusai , et par égard pour ma sensibilité et par l'inutilité de ce spectacle , (juehjue indice qu'il dût jue pit'scnter. L'inhumation eut lieu le soir même par le plus beau clair de lune, et le temps leplus rahne. Le lecteur ])eut se (igurcr quelles lurent mes sensations en passant dans l'île avec le corps.
QUATHIÈME PKFvlODE. 99
w Le lieu , le clair de lune , le calme de l'air , l'homme, le rapprocliejnent des actes de sa vie, une destinée aussi extraordinaire , le résultat qui nous attend tous , mais sur (|'.i('i ma pensée s'arrcta le plus long-temps et avec le plus de complaisance, c'est qu'enfin le malheureux Rousseau jouissait d'un repos , bien acheté à la vérité , mais qu'il était impossible d'espérer pour lui tant qu'il aurait vécu.
n Toujours accompagné de jNI. de Girardin, que son urbanité empêchait de me quitter, il me fut imjwssible de causer soit avec les gens de la maison , soit avec les habitants du lieu. INIon beau-père me rapporta avoir appris que le jour même de sa mort, Rousseau no fut point au château le matin comme à son ordinaire , pour donner au jeune Girardin , cncoie enfant , la leçon qu'il avait coutume de lui donner; (ju'il avait é'té herboriser, qu'il avait rapporté des plantes , qu'il les avait préparées et infusées dans la tasse de café qu'il avait jn'i>e.
« Madame Rousseau me raconta qu'il conserva sa lêt(; jusqu'au dernier moment. Il fit ouvrir sa fenêtre , le temps était beau , et, jetant les yeu.x sur li-s jardins , il proféra des paroles qui prouvaient la situation de son ame calme et pure comme l'air qu'il respirait, se jetant avec conliancc dans le sein de l'élernité '• .l'observe que ce momeait a été dessiné et grave avec les paroles ([u'il a proférées.
fl Madan>e de Girartlin, de son côté, me raconta ([u'ell'rayée de la situation de Rousseau, elle se i>ié-
' Ou vcna plus lias iju clU- (il uiu> aulic vcision. o «»
senta chez lui , et y entra. Que venez-vous faire ici , lui
dit Rousseau? votre sensibilité doit-elle être à Véjncuve d'une sccne pareille , et de la catastrophe qui doit la terminer? Il la conjura de le laisser seul , et de se retirer. Elle sortit en cfict. A peine avait-elle le pied hors de la chambre , qu^elle entendit fermer les v(^rroux , ce qui l'empêcha de s'y représenter.
» Voilà les faits principaux que ma mémoire peut me fournir, mais tous sont de la plus grande exactitude. Je remarque et je n'ai pu mVmpêcher de remar* quer que le maître de poste Payen, le lendemain ou le surlendemain de sa mort , m'a dit que Rousseau s'était tué d'un coup de pistolet. Il est difficile de supposer que ce fait est inventé : Payen était sans intérêt ; c'est dans le premier moment, et le premier monient est toujours sans précautions , c'est alors au contraire que la vérité se fait jour, elle perce par cela seul qu'elle est la vérité. La blessure que le pistolet suppose est confirmée par M. de Girardin , qui l'attribue à une chute. Cette blessure importante est omise dans le procès-verbal des chirurgiens, qui, disent-ils, ont examiné le corps dans son entier. Le procés-verbal porte qu'il est mort d'une apoplexie séreuse. Une apoplexie ôte, à ce qu'il me semble, au corps ?i faculté d'aller et venir, et à l'esprit celle de raisonner. S'il a été à la garde-x'obc , y a-t-il été seul ? 11 pouvait donc marcher ; l'y a-t-on conduit? il ne devait pas tomber. Pour être malade accidentellemint , on ne se persuade pas ainsi une mort certaine. Les paroles gravées prouvent que Rousseau ne doutait point d(; sa mort. Le renvoi de madame de Girardiu, dont lu scn-
QL'ATRIKME piuiODE. <0(
sibilitc devait cfro trop éprouvée par la catastrophe tic la scène , atteste de nouveau que Rousseau attendait toujours sa fin , mais une (in certain^ et prochaine, ce qui ne peut, à ce qu'il nie semble, s'accorder avec une apoplexie séreuse. Tout me porte* à croire que Rousseau s'est débarrasse lui-même d'une vie qui lui était devenue insupportable. Ajoutez les fantômes ennemis qui, pendant le cours de six semaines que dura son séjour, le touriuentai(!nt jour et nuit ; fantômes qui naissaient tout naturellemejit du dérangement de son cerveau , mais auxquels les circonstance:} de sou départ précipité et visiblement arrangé d'avance donnaient plus de réalité. Observez l'ijnpatiencc et la volonté bien déterminée de sortir de ce séjour, prouvées par la confidence faite au jeune chevaliei^ de Malte ; l'inqiossibilité d'eu sortir faute de riioyens pécuniaires, faute d'un autre asile, et ne voulant point se faire entourer de tous les habitants de la maison , qui s'y opposeraient, ni surtout s'exposer à répondre à tous les raisonnements avec la connaissance qu'il avait de sa timidité -, et je crois que non-seulement sa mort a été volontaire , mais ipie par les circonstiuices elle était forcée.
« M. de Girardiu la nie ! Qu'on se mette à sa place. 11 n'avait cherché à attirer chez lui Rousseau (jue |>our son bonheur et celui (h; sa fennne ; il avait bien certainement, et sans qu'il puisse raisonnablement s'élever le moindre doute à cet égard, enq)loyé tous les moyens pour parvenir à ce but; n'étail-il pas bien fâcheux, non-seulement de n'avoir pas réussi , mais de pouvoir être accusé d'être la cause première de ce •> <>
malheureux dvcneraent? N'cst-il pas dans l'iiomme et bien pardonnable de chercher à couvrir une vérité de cette nature, de l'envelopper dévoiles, puisque enfin elle ne peut apporter au mal aucun adoucissement? Sa dûncgatioa et son silence sont donc dans l'ordre naturel.
« Me trouv'ant aujourd'hui dans d'autres circonstances que celles où se trouvait M. de Girardin, j'aurais à me reprocher, et les autres me reprocheraient^ connaissant la ve'rité ^ de ne pas la faire ressortir tout entière. Rousseau n'appartient ni à ses amis particuliers , ni même aux hommes de son temps . Il appartient au monde littéraire , aux philosophes et aux moralistes; il appartient à la postérité. C'est par elle qu'il doit être jugé , et jugé sur toutes les actions de sa vie. Or, la mort, comme dit Montaigne, est un acte de la vie , et cet acte est le dernicT\ Rousseau était assez extraordinaire en tout sens , et ses ouvrages jettent assez d'éclat sur sa personne, pour devoir senûr d'objet aux méditations des philosophes et des moralistes, dont les travaux tendent toujours à sonder et connaître les profondeurs du cœur humain, pour en expliquer les contradictions. Rousseau dans sa conduite , offre un second livre à étudier, dont peut-être en pourra tirer autant d'avantages que de ses autres ouvrages.
« Actuellement, lecteurs, si vous me demandez: I]nQn Rousseau s'est-il «iérait volontairement? je vous répondrai que je n'en sais rien , mais que je le crois. Je vous ai donné tous les faits, je vous ai (h'taillé toutes les circonstances , je n'ai point voulu aller au-delà ,
QUATRIÈME PKRIODE. < 0"5
formez vous-m^'mcs votre opinion. Vous connaissez actuellement Rousseau aussi bien que je le connais moimême. •
r> Je crains bien , avec l'intention d'intéresser mes lecteurs, d'avoir manque mon but, car je suis devenu bien long. Si j'en ai trop dit, je n'ai cependant pas tout dit , je me suis resti-eint à ce que j'ai cru al)solument nécessaire. Je craignais souvent de n'en pas dire assez , parce que, sur un homme tel que Housseau , il vaut mieux , du moins je le crois , aller au-delà que de rester en-deçà . Rappelé d'ailleurs à des temps où je communiquais avec lui , je me ressaisissais, pour ainsi dire, de sa personne , et je me plaisais à m'y arrêter ; c'est pour cette considération que je les prie d'avoir pour moi un peu d'indulgence. «
Ne voulant négliger aucun moyen de connaître la vérité, M. de Corancez écrivit à la veuve de Rousseau , dont il reçut la réponse suivante :
Du Plessis-Belleville , le 27 prairial an 6 '•
« Citoyen , je suis justement aflligéc des détails que vous donnez sur la mort de mou mari , d'après des
» Jt; i;ipj>i)rlc cette Ii'Urc, parce que M. de Girardin sciiiMc on adnieUrc le cDulenu lorsrm'il nie dit (p. i.\) (pie Tliorè.so « écrivil une leUrc do roproclics très-londés i M. de Corancez , » pour se plaindre de ce ipi'il s'était perinis d'avancer que » Rousseau s'était tué d'un coup de pistolet, u Plus bas M. de Girardin insiste sur le poids et l'importaucc de ce témoignage : ce qui m'a paru d'autant plus sin2;ulior que monsieur son père est gravement compromis daiu celle lettre, ainsi •ju'on va le voir.
104 HlilOiaE DE J. J. ROUSSEAU,
propos cpic vous dites avoir entendus dans une auberge. Cette mort est encore et sera présente à ma mémoire tant que je vivi'ai , et je puis en tracer tous les accidents ; mais , auparavant , recevez de la veuve de votre ami le double reproche d'avoir eu pour elle un oubli trop long-temps prolongé , et de ne l'avoir point consultée avant d'écrire.
» Le 3 juillet 1778 , et non le 2 juillet i , mon mari se leva à son heure ordinaire -, il ne sortit point le matin -•, il devait aller donner une première leçon de musique à mademoiselle de Girardiu l'ainéc. Il ht apprêter par moi et la servante les choses nécessaires à sa toilette. Nous déjeunâmes; il ne déjeuna point 3 -. il avait dîné la veille au château d'Ermenonville 5 soit qu'il eut trop mangé , il se senUxit indisposé. Mou déjeuner fait, il me dit que le serrurier qui avait fait notre emménagement demandait son paiement. J'allai lui porter son argent. A mon retour, il n'était
■ Remarquons en passant combien une ccrliUide exacte et précise est dilïïcilc à constater. JuC seul témoin de la mort de
Rousseau, de cette înort qui sera toujours jjréscnte à sa ■ménwire , se trompe de date! Les deux, procès-verbaux de visite et d'ouverture du corps sont dalcs du 3 juillet; cl les deux opérations furent faites trente-trois beures après révénement. Ainsi Jcan-Jacipics avait cessé de vivre le 2.
a On a vu /juc M. le marquis de Girardin raconte qu'il sortit et se promena.
3 On a vu que M. de Girardiu raconte qu'il déjeuna. Le procès-verbal le ciinslatc. Les détails que donne Tbérèsc pour prouver qu'il ne déjeuna point sont rcm.-ft-quables. Mais elle avait tlit le contraire à M. de Girardin, qui ne sut que par elle ce qui s'était passe.
QTJATBIÈMK PÉniODE. < 05
pas dix heures , j'entendis , en montant rescalier, les cris plaintifs de mon mari. J'entrai précipitamment , et je le vis couché sur le can-cau » ; j'appelai du secours, il me dit de me contenir, cpi'il n'avait besoin de personne , puisque j'étais revenue ; il me dit encore de fermer la porte et d'ouvrir les fenêtres ; ce que j'ai fait ; ensuite, j'aidai mon mari, de toutes mes forces, à se mettre sur son lit , je lui fis prendre des goutte» de Peau des Carmes ; lui-même versa les gouttes ; je lui proposai un lavement, il le refusa ; j'insistai, il consen. tit à le prendre ; je le lui donnai le mieux que je pus ; mais , pour le rendre , il descendit lui-même et sarw mon aide du lit , et alla se placer sur la garde-robe. J'allai à lui , en lui tenant les mains ; il rendit le remède ; et au moment où je le croyais bien soulagé , il tomba le visage contre teire avec une telle force , qu'il me renversa -, je me r«^levai , je jetai des cris perçants ; la porte était fermée. M. de Girardin, qui avait une double clef de notre appartement, ei-tra, et non madame de Girardin ; j'étais couverte du sang ([ui coulait du front de mon mari ^. 11 est mort en me tenant les mains serrées dans les siennes , sans prononcer une seule parole ^. « Je vous atteste , j'atteste à mes concitoyens , j'atteste à la postérité , que mon mari est mort dans
I » Elle trouva en rcnlranl , dil M. de Girardin , son niari » sur une grande chaise de paille, le coude appuyti sur une com- » mode. » (i>ag. /j3.)
« Ce qui csl assez singulier pour uno lôijèrc déchirure : expression du procès-verbal.
3 Que faul-il penser de la gravure qui roprtîscnle Rousseau mourant en regardant le soleil , et proférant de helle* paroles ?
iOG HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
mes bras de la manière cpic je viens de vous décrire > ; il ne s'est point empoisonne dans une tasse de café ; il ne s'est point brûle la cervelle d'un coup de pistolet 2.
« Peu de temps après l'arrivée de mon mari à Ermenonville , ce séjour-là lui inspira des craintes ; il m'en fit part , pour me convaincre de la nécessité de son retour à Paris. Toutes peu fondées qu'elles me parurent ( je verse des larmes lorsque j'y pense ), non, je ne me pardonnerai jamais de m'étrc opiniàtiée à rester à Ermenonville , et les instances de M. de Girardin , qui s'est plusieurs fois agenouillé devant moi , pour que je ne consentisse pas à revenir à Paris , ni la dépense énorme que notre déplacement nous avait coûtée , et qu'il fallait recommencer , n'ont été à mes yeux depuis sa mort que de faibles excuses.
« Mon mari moit , oubliant tout ce qu'il m'avait dit, je me suis jetée dans les bras de l'homme qui s'était prosterné devant moi. Je lui ai remis tout l'argent comptant qui était dans la maison. Je l'ai laissé s'emparer des manuscrits , de l'herbier, de la musique , et de tous les objets qui composaient notre avoir.
1 Ce qui a'cmpêclie point qu'elle n'ait fait un autre rccit a M. de Girardin. Voy. pag. 43 ^t suiv. de la IcUrc de monsieur son fils.
2 Enadinellant le contraire, elle n'en conviendrait point, parce qu'c//e scule aurait ctc la cause de cet acte de désespoir. H f;iut combiner ensemble l'énergie avec laquelle elle repousse celte version, et l'expression des remords qui vont sccliappcr....
QUATHIKME PF.r.IOBE. <07
« Aussi rapide clans sa course que l'aigle dans son vol, cet hoiunie a été à Genève, et, sans me consulter, sans me donner le temps de me reconnaître il a vendu tous mes cfTcts , ni03'^cnnant des lettres de change qui n'ont pas etè payées , et sur les quelles j'ai depuis transigé en acceptant tuie rente viagère.
fl Je ne dois pas oublier de vous dire que l'argent que je lui avais donné pour avoir soin de moi pendant ma vie , il me l'a remboursé en assignats.
« Il ne reste pour vivre à la veuve de votre ami , cà la veuve de J.-J. Rousseau , presque octogé.^aire, qu'une modique rente viagère sur des particuliers de Genève, diliicilement payée, et une pension de I ,5oo livres que la nation lui a accordée , dont l'an V est dû , et qui est assimilée aux rentes et pensions «lu grand livre . Aussi habite-t-ellc une chaumière , où elle mancpie pres^pie de tout ».
•>•> Je finis en vous priant de me rappeler au souvenir de votre épouse.
Marie-Thérèse le YAssErn , veuve de J.-J. lîoitsseau. »
M. Corancez fait sur cette lettre les observations suivantes :
• CVlait une manière île «Icmantlcr des secdurs d'après une vieille liaLiludc. Tliércsc a mange bcaucunp d'argonl : il élail «l'ailleiirs facile de la voler. Elle sVnivrjil sur la fin de sa vie. Klle allail souvcnl au collège de Juilly y recevoir des auinùnes. On prileiul même iju'clle y était omplt^Ncc dacs les cuisines.
i 08 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU ,
» Je me suis abstenu de répondre publiquement à cette lettre , parce que je n'ai point voulu compromettre la veuve de ce grand bomme. Voici les observations que j'aurais pu y joindre.
w Cette lettre , tout en me contredisant , est jH*écicuse , en ce qu'elle confirme , d'une manière positive , tout ce que je n'avais donné que comme probabilités.
» Madame Rousseau ne me conteste qu'un seul fait , c'est le genre de la mort de son mari. Rappelez-vous que mon opinion à cet égard est fondée, i» sur ce qu'il n'avait réellement point cboisi Ermenonville comme le lieu de sa retraite ; 2"^ sur ce qu'il n'y avait point été heureux ; 3'^ sur ce qu'il avait fait de véritables efforts pour en sortir, et que, n'ayant pu réussir, il n'avait trouvé que ce moyen de se soustraire à une situation ([uc chaque jour rendait plus pénible.
w Madame Rousseau confirme tous ces faits de la manière la plus énergique. Elle fait un récit des circonstances de sa mort, mais ce récit est en contradiction et avec lui-même , et avec ce qui m'a été dit en arrivant , et surtout avec le discours annoncé par elle-même avoir été tenu par Rousseau au moment de sa mort ; discours qui a été gravé comme monument authentique.
i> M. de Girardin , madame Rousseau et M. Houdon, sculpteur, qui a moulé sa tète api'ès sa mort, attestent tous un trou au front , occasioné par une chute à la garde-robe. Ce trou était si profond , que M. lloudon m'a dit, à moi, avoir été embarrassé
pour en remplir le vide. Une chute de la hauteur de Rousseau , retenu par sa femme qu'il a entraînée avec lui , peut-elle occasioner un trou aussi profond ? Le suicide , sous l'ancien gouvernement , était puni et deshonorait. On pouvait donc et on devait même le nier ; c'est ce qui a eu lieu , et les motifs en sont louables. Mais moi , qui ne crois point à ce déshonneur, je dis franchement ce que je crois la vérité ; et ne pouvant concilier avec les faits incontestables ks mensonges officieux débités à cet égard , je me confirme de nouveau dans cette opinion que Rousseau s'est donné la mort. «
Au témoignage de M. de Coiancez ajoutons celui de madame la baronne de Staël ' .
« Vous qui l'accusiez de jouer un rôle , de
» feindre le malheur, qu'avez-vous dit quand vous « avez appris qu'il s'est donné la mort ? c'est à ce n prix que les hommes , lents à plaindre les autres , >) croient à l'infortune. Mais qui put inspirer à Rous- « seau un dessein si funeste ? c'est , m'a-t-ou dit , la rt certitude d'avoir été trompé par la fennne ([iii rt avait seule conservé sa confiance , et s'était rtîu- « due nécessaire en le détachant de tous ses autres^ » liens "*. »
Madame de Staël , sentant qu'il ne fallait pas s'en
• Lettres sur les ouvrages et le curactère de J.-J. Rousseau, édition de 1789, p. 108.
a La conduite de Tliércse, après la mort <le Rousseau , donne du poids A celle conjecture; cl si le malheureux Jeun- Jacques s'était aperçu du penchant de celle femme pour un valel d'ccuric plus jeune qu'«'lle , tout seniil expliqué.
110 UlsïOirjî hZ J. J. ROUobKATJ,
tenir à drs coniccturcs , a donne les motifs sur lesquels elle fondait cette opinion, v On sera peut-être » étonne , dit-elle , de ce que je regarde comme cer- « tain que Rousseau s'est donné la mort. Mais un fl Genevois qui a vécu avec lui dans l'intimité penn dant les dernières années de sa vie , m'a montré » une lettre /:pie Jean-Jacques lui écrivit quelque rt temps avant sa mort , et dans laquelle il semblait rt lui annoncer ce dessein. Depuis, s^étant informé w avec un soin extrême de ses derniers moments , il a 11 su que le matin du jour où Rousseau mourut , il se » leva en parfaite santé ; mais que cependant il dit « qu'il allait voir le soleil pour la dernière fois, et « prit, avant de sortir, du café qu'il lit lui-même. Il n rentra quelques heures après , et commençant alors •>•> à souffrir horriblement , il défendit constamment » qu'on appelât du secours et qu'on avertit personne. » Peu avant ce triste jour, il s'était aperçu des viles >i inclinations de sa femme pour un homme de l'état « le plus bas : il parut accablé de cette découverte , 11 et resta huit heures de suite sur le bord de l'eau <i dans une méditation profonde. Il me semble que « si l'on réunit ces détails à sa tristesse habit utile , à " l'accroissement extraordinaire de ses terreurs et »i de ses méfiances , il n'( st plus possible de douter » que ce grand et malheureux homme n'ait terminé » volontairement sa vie. »
Madame la comtes.-;e de Vassi , fille de M. de Girardin, écrivit à madame de Staël, pour l'assurer ffiie Jean-Jacques n'avait point avancé ses jours. Elle (lit , dans cette lettre , que c Rousseau ne pouvait pas
QUATRIÈME PERIODE. < f 1
rt être instruit de l'infidélité de sa femme, ou du » moins de la personne à laquelle il avait accordé la » grâce d'en porter Je nom , puisque ce n'est que plus » d'un an ajnès la mort île Jean-Jacques qu'elle a w eu des torts assez graves ' pour ne pouvoir plus » rester à Ermenonville. « Les preuves qu'elle offre pour détromper madame de Staël , sont le procèsverbal et le témoignage de M. Le Bègue de Presle , preuves que M. de Corancez a examinées, et sur lesquelles nous reviendrons. Madame de Staël , dans sa réponse, cite ses autorités. « Un Genevois, ditw elle , secrétaire de mon père , et (jui a passé une fl partie de sa vie avec llousseau ; un autre , nommé n Moultou , homme de beaucoup d'esprit , et confit) dent de ses dernières pensées, m'ont assuré ce qui; » j'ai écrit; et des lettres que j'ai vues de lui, peu » de temps avant sa mort , annonçaient le dessein » de terminer sa vie ; voilà ce qui peut excuser m(>u n erreur, car c'est ainsi que j'appelle une opinion » que vous combattez, «
11 y a peut-être moins de sincérité que de politesse dans ce langage; nous, dont le devoir est de rechercher la vérité et de la dire , nous partageons Yerreur de madame de Staël , qui n'en est jamais revenue , et nous croyons que Jean -Jacques avança le terme que la nature avait mis à sa triste existence. L'opinion d'un auteur qui , tiès-jeunc encore , assurait quu
I Madame de Vassi ne !>\-x[)Ii(|Uc pas sur la naturu de ces torls : mais il est possible tju'cllo ne sut jias le rommcrrc de Tliérèsc et de John, du vivant tic Jean-Jactjucs , d'.nilant plus (|u'ollc devait être très- jeune.
2 lo..
Jean- Jacques avait abrégé ses jours , nous parut avoir d'autant plus de poids , que , dans les nombreux ouvrages qu'elle a publiés, elle a toujours librement exprime sa pensée , et qu'on ne l'a jamais accusée d'avoir trabi la vérité '.
Cette opinion , cpie nous avons dû rapporter , est appuyée du témoignage imposant d'un ami de Rousseau , qui se rendit le jour même de sa mort à Ermenonville.
Nous croyons que, pour accélérer le moment fatal , J(>an-Jacques employa les deux moyens , c'est-à-dire ((u'il se prépara lui-même et prit le poison , et que , pour abréger la lenteur des effets , la durée des soufirances , il les termina par un coup de pistolet '.
' Madame de Staël, quoi(jiie critiquée et méritant quelquefois de l'être , malgré la supériorité de son talent , n'a point élé l'objet d'un semblable reproche.
^ M. de Girardin , récemment enlevé à la cliarabre des députés, dont il était un des orateurs remarquables, a pris la peine de m'écrire pour me prouver que la mort de Jean- Jacques était naturelle. Obligé de lui répondre , j'ai dû faire de nouvelles recberclics. Elles ont dissipé tous mes doutes sur un événement dont il est impossible de prouver la certitude. Rousseau se portail Inen à dix. heures, le 3 juillet 1778 : A onze, il n'existait plus. Pendant cette heure il est resté renfermé avec Tliérèsc. C'est donc sur le témoignage de Thérèse .■;eule qu'on est forcé de s'appuyer. Or , ce témoignage , invoqué et jiublié par M. de Girardin, ne s'accorde point avec celui 'ju'flle fit passer à Corancez. L'Apostrophe à la Nature, liubliée par M. de Girardin, dément l'apoplexie où toutes les facultés sont suspendues. J'ai fait examiner le procèsverbal par des médecins qui nient la possibilité de certaines
QUATRIÈME PKRIODE. i I 3
Aux détails donnes par M. de Coranccz et madame de Stacl, on oppose et l'on opposera toujours le procès-verbal des médecins (pii certifient que Jean-Jacques est mort d'une attaque d'apoplexie. Un pareil procès-verbal serait certainement reçu en justice et aurait toute la validité possible. Aussi ne plaiderionsnous pas une pareille cause devant cette espèce de tribunal'. C'est à tort que M. de Girardin craignit
circonstances , comme en contradiction avec des obscrvalions constantes. On verra tous ces détails dans ma réponse à M. de Girardin. Je pense (jue son père commit une erreur en attirant Rousseau à Ermenonville, en croyant que ce beau séjour lui convenait ; que la catastrophe arrivée , il dut prendre tous les moyens pour cmpèclier qu'elle ne fût connue ; que tout autre aurait tenu la même conduite, et ({uc le seul reproche qu'il méritait était de ne ])as avoir assez étudié le caractère de Rousseau lors<pril le fit rester à Ermenonville qu'il n'était venu que visiter.
' Nous avons vu le procès-verbal fait sur la mort d'un jeune homme , par le médecin légalement envoyé. Au moment de sa visite, il ne put recevoir aucun renseignement de la famille désolée : il n'ontci\d;iit que des sanglots et des gémissenjcnts. Il examine et verbalise. La maladie ([u'il crut reconnaître n'avait aucune espèce de rapport avec celle <pù enleva le jeune homme. Par un autre procès-verbal , une dame est morte d'une mala<lic nerveuse. Elle avait pris un poison tellement actif, qu'elle passa en qu(dques heures. Mais l'on i>eut, pour juger, se rappeler l'histoire de madame de Doiihault , histoire dans laquelle les procès-verbaux jouent un grand rôle. Madame do Douhault meurt ;\ Orléans ; tous les actes exigés pour constater sa mort existent. Par d'autres actes, également revêtus de toutes les formalités, on prouve qu'elle est pleine de vie, qu'elle a été renfermée à la Salpétrièrc, sous un autre nom 9 lo...
que sa réputation ne fût compromise , si l'on savait qnn Jean-Jacques s'e'tait tué dans l'asile qu'il lui avait ollert. Jean-Jacques était alors et devait être dégoûté de la vie. 11 fut blessé dans ses affections les plus vives , dans ce qu'il avait de plus cher. Il s'aperçut de l'intrigiie de Thérèse , et de son goût pour un valet. Elle s'opposait au projet qu'il avait de quitter Erraenonville. Ce fut un trait de lumière qui l'éclaira sur les motifs secrets de la résistance de Thérèse. Dès ce moment, le seul lien qui l'attachait à la vie fut rompu ; en proie au plus sombre désespoir , il se délivra du tourment d'exister ainsi. Voilà ce que nous croyons , malgré le procès-verbal. Il fallait à Rousseau la retraite offerte par M. de Flaraanville , c'est-à-
fjue le sien . Elle se rappelle son vérilable nom , prétend qu'on il onlerré une bûche à sa place , qu'on l'a plongée , elle , dans une profonde léthargie , au moyen d'un narcolique. Elle sort de sa prison, et plaide. Beaucoup de témoins attestent que c'est celle qu'on croyait morte , beaucoup d'autres que ce n'est point elle. Dans l'ordre de la société , on n'enterre pas inipunément une bùchc ; dans celui de la nature, on n'ôte \y.tipour Vîl temps donné la mémoire à un individu , on ne le rend pas méconnaissable à lui-même. On a donc commis un attentat par lequel les lois de la nature et de la société sont ('•gaiement outragées. L'un des deux faits a dû nécessairement avoir lieu; c'csl-à-dirc , madame de Douhault est morte à Orléans , ou l)icn c'est elle qui a perdu son nom , sa mémoire , sa considération. 11 n'y a point de milieu , et , quelque croyance •jue l'on adopte, on est obligé de convenir que le fait auquel (111 la refuse est appuyé de témoignages cl de proccs-verbaii^ h'u-n ci dament légalisés, et constatant cependant une imposture!
dire un vieux château inhabité , et dans lequel le propriétaire ne se serait jamais présente que sur l'invitation de Jean-Jacques ' .
Quant à nous , nous sommes donc persuades = qu'il abrégea son séjour sur une terre où la justice et le bonheur lui étaient refuse's. Il ne pouvait plus se dire à lui-même , « que je lasse encore une bonne action » avant que de mourir : il ne pouvait aller chercher « quelque indigent à secourir , quelque infortuné à « consoler , quelque opprime à défendre : il n'avait pas « d'ami puissant dont il pût rapprocher les malheu- » rcux 3 i) Il crut donc pouvoir cesser de vivre.
' La prccipilalion avec laquelle Thérèse fit partir Jean-Jacques pour Ermenonville, sans lui donner le temps de se reconnaître, donne lieu de présumer, sans invraisemblance, qu'elle avait des motifs de préférer cette demeure à toute ;iutre. L'inclination de cette femme pour un palefrenier de M. de Girardin ajoute encore à nos conjectures , et leur donne de la prohabilité.
2 Coranccz , madame de Staël , Grimm , M. d'Eschcrny, ont ia même persuasion. Elle fut générale à Paris , jusqu'i la I>uhlicité qu'on se vit obligé de donner au procès-verbal. I\l. Pelitaiu réfu'e cette opinion , et le témoignage dr Coranco qu'il a cru détruire par une lettre du célèbre artiste qui dément cehii-là. Des cliefs-d'o-uvre attestent son génie, mais cliacunsait que sa mémoire n'existe plus. Il n'a que sùjn^ la lettre, et 1\I. Petitain m'en a fait la confidence. Cette déclaration do ma part u'altèro en rien la confiance que mérite M. Petitain , jiarce que je me plais i rendre justice ù sa l)onne foi; mais la bonne foi n'exclut point l'erreur.
3 Nouvelle Hclo'isc , lettre XXII. Il fallait, aux yeux d'Edouard Bomston , la réunion de toutes ces conditions ou
i i f> HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU ,
Tout le monde sait que la dépouille mortelle de Rousseau fut déposée dans l'île des Peupliers , à Ermenonville, où M. de Girardin lui fit construire un tombeau. Le ii octobre 1794^ ses cendres furent enlevées de cet asile , pour être transférées au Panthéon , où l'on aurait dû se contenter de lui élever une statue. Dans l'invasion de 181 5 , les chefs des puissances alliées , par respect pour la mémoire de Jean- Jacques , exemptèrent le village d'Ermenonville de toute taxe extraordinaire.
On sait pareillement que, le 21 décembre 1790 , sur la proposition de M . d'Eymar , l'assemblée nationale décréta qu'il serait élevé une statue à l'auteur d'Emile, et que sa veuve jouirait d'une pension de 1,200 fi^ancs , qui fut ensuite portée à quinze. Mais , ce qu'on ignore , c'est la prcjnière démarche de cette femme. Elle crut devoir s'adresser d'abord à Mirabeau. Celui-ci , qui vénérait la mémoire de Rousseau , voulut que la faveur qu'on accorderait à Thérèse fût un hommage de la nation. \ oici la lettre qu'il répondit , le 12 mai 1790 , à celle qu'il avait reçue de cette femme » : « C'est avec un saint respect, madame , que
plulùt de ces privations , pour avoir le droit de disposer de sa vie. Nous avons parlé de jilusieurs lettres de Kousscau , <|ui prouvent f|irjl eut en i^G> le projet d'abréger ses jours. • C:tlc lettre n'a jamais été iniprinïéc. Elle est entre les mains de M. Guilc, qui a Jiien voulu nous la communiquer. Mirabeau avait mis illustré an lieu à^ éclairé ; il a de sa propre main remplacé le jircmier mot par le second. L'adresse est ainsi mise : A madame Rousseau , veuve de Jean-Jacques, au Plessis-Bellcville, près Dammarlin.
OXJATRIKME PERIODE. ■< 1 7
n j'ai VU au bas de votre lettre le nom du grand rt homme qui a le plus éclaire la France sur les sai- » nés notions de la libei'te dont elle s'honore aujour- » d'hui. La veuve de Jean-Jacques a des droits puistt sants à la reconnaissance de cette liberté. Je vois fl avec peine , madame , que votre position n'est pas i> luîureuse. Je vénère trop la mémoire de l'homme » dont vous portez le nom , pour me charger de >i l'hommage que vous doit la nation. Veuillez pre'rt senterun mémoire à l'Assemblée nationale. Les ren présentants du peuple français ont seuls le droit « de traiter d'une manière convenable la veuve de n l'homme immortel qu'ils regrettent sans cesse de * ne pas voir parmi eux. J'ai l'honneur d'être , avec « des sentiments respectueux , madame , etc. »
Signé le comte de Mirabeau.
Résumé.
Pour ne pas interrompre trop souvent le récit, il nous a paru convenable de réserver et de réunir dans un seul article quelques accusations graves. Notre silence pourrait faire croire que nous voulons en éluder l'examen , et que nous serions disposés à passer comiamuation. Bien loin de là , nous les isolons pour les faire mieux ressortir, et ne rien diminuer de leur force. Entraîné par celle des évi'nements , nous avons réfuté le reproche , non de fierté , qui est im sentiment déj'ensif, niais d'orgueil , qui est offensifs , et
• L'on a vu les récils de Rernardiu de Saint-Pierre , de Grélry, de madame de Geulis nicine , "lui, en rendant incon^
Ho HISTOIRE M .1. .1. ROUSSEAU,
rappelé les circonstances qui pouvaient atlénuer l'abandon des enfants ' , faute peu susceptible d'excuse , mais dont la gravite dépend cependant de la manière de poser la cjuestion , ainsi que nous le ferons voir.
Toutes les accusations se réduisent à deux : ce sont les contradictions et cette faiblesse d'esprit qui persuadaient à Rousseau qu'il était l'objet d'une conspiration ge'nérale,.
1° Contradictions de Jean-Jaccpies. Elles sont nombreuses , suivant les uns ; choquantes , d'après les autres. M. d'Escherny , dans son éloge de Rousseau, dit que « s'il l'admire , c'est par ses paradoxes et ses ^1 conti-adictions. » Il prononce lui-même, en s'exprimant ainsi, un étrange paradoxe. Il veut le justifier par un second , en prétendant w qu'il n'y a que les sots « qui ne se contredisent point , parce que leur esprit » borné ne voit jamais qu'un côté de l'objet. « Il ajoute qu'il s'est aperçu souvent être en contradiction avec lui-même , et avoir eu , à- telle (époque de sa vie , une opinion diamétralement opposée à celle qu'il avait eue à telle autre.
Cette conformité avec un homme célèbre serait peu digne d'envie. Il est impossible d'aJ//ii>'er quelqu'un prccisément parce qu'il offre beaucoup de contradictions , et c'est vouloir se singulariser , que d'exprimer une pareille opinion. Si , au lieu d'admirer, on eût témoigné de la surprise de voir tomber en contradiction avec lui-même un auteur presque toujours
tcstablc rexlrèmc simplicitc tic Jcaa- Jacques , réfutent suffisamment l'accusation d'orgueil.
' Voy. tom. r--, pag. 229.
QUATRIÈME PKRIODE. H[)
remarquable par la justesse de sa logique, et par l'c'nerj'ic et la précision de ses raisonnements, ou n'aui'ait rien dit que de sensé.
On doit sentir qu'il faudrait une longue discussion sur le reproche dont Jean-Jacques est Toljjet, soit pour l'edaircir en donnant les explications nécessaires , soit pour le détruire lorsqu'il n'est pas mérité , soit enfin , s'il l'était , pour convenir de sa justesse.
Ce reproche porte sur une double contradiction; la première est entre divers passages de ses écrits : la seconde dans sa conduite, non pas tant entre sa morale et ses actions ' , qu'entre telle action contraire à l'opinion exprimée par lui dans ses ouvrages. Nous nous bornerons à présenter sur les unes et les autres de courtes observations. Écoutons-le d'abord lui-même? et observons la règle qu'il prescrit '. « Lisez , dit-il , >> tous ces passages dans le sens qu'ils présentent » naturellement à l'esprit du lecteur , et qu'ils avaient » dans celui de l'auteur en les écrivant; lisez-les à » leur place avec ce fj ni précède et ce qui suit; con- » suite/ la disposition de cœur où ces lectures vous rt mettent : c'est cette disposition qui vous éclairera » sur leur vi'ritable sens.... On blâme en général ( et » avec raison) cette manière d'isoler et de défigurer » les passages d'un auteur pour les interjnéter au gré « de la passion d'un censeur injuste. «
' II cx|>Iiquc, àdivorsis reprises tt;iiis sc.<: Confessions, «-elle espèce de conlradiclion, el lorsqu'il ne peut la justifier, il en l'ait l'aveu. Ainsi nous ne devons pas nous y arrêter,
2 Rousseau jiaje de Jcan-Jacqucs, premier Dialogue.
<20 HISTOIKE DE J. J. ROUSSEAU,
Je dois faire , à l'occasion de ce passage , une remarque importante ; c'est que , dans toutes les citations , dans tous les extraits des ouvrages de Jean-Jacques , il y a injîdélité. La plupart sont tronque's; ceux qui sont textuels ne présentent pas , remis à leur place , le sens qu'on leur a donne' en les isolant. C'est après avoir vérifié que je mets en a\fant cette assertion. Il n'est* pas possible que j'aie tout vu ; mais , dans le très-grand nombre de pièces que j'ai vues , il n'y a pas une seule exception i. Cette constance à dénaturer ne suppose pas un complot, comme le croyait Jean- Jacques , parce qu'il est impossible qu'on se soit concerte -, mais elle prouve une chose plus triste, c'est le manque de bonne foi. L'intention de n'en point avoir a été commune à tous.
La contradiction apparente qu'on trouve entre deux passages isoles , et qu'on oppose l'un à l'autre , s'affaiblit et disparaît en remettant chaque passage à sa place , et en tenant compte de ce qui le précède et le suit.
Jean-Jacques se plaint amèrement dans ses Confessions ( IX'' livre ) de la sentence de Diderot : « Il « n'y a que le méchant qui soit seul ; » et dans sa Nouvelle Hélolse , il dit , sous le nom de Saint-Preux :
I Déjà l'on en a pu juger par rinfidélitc de La Harpe ( voyez l'Analyse du VII'" livre des Confessidiis ) , qui aUribue ù une diflorniilé très-indiflérente les larmes que faisait couler un louahle moliî. J'iusisLe sur ceUe altération généralement faite , soit dans les extraits , soit dans les citations ; parce que c'est une particularité remarqua])le ci décisive aux yeux de riiummc de bonne foi.
QUATRIÈME PÉHIODE. <2<
« Je suis convaincu qu'il n'est pas bon que Phonimc » soit seul. »
Il semble par-là se rapprocher de l'avis de Diderot ; d'oia l'on serait en droit de conclure qu'il se contredit en se plaignant de la sentence de son ami, et l'adoptant ensuite. Mais la différence des situations détruit toute espèce de contradiction. Dans l'une, Saint- Preux est sépare de Julie , et prétend qu'il n'est pas bon que Phonime soit seul ; dans l'autre, Jean-Jacques, solitaire à rilerniitagc , trouve choquant que son ami lui dise : il n'y a que le méchant qui soit seul.
Grétry , dans ses Mémoires ' , fait , relativement au reproche dont nous nous occupons , une observation qui nous paraît une réponse victorieuse. « On » prétend , dit-il , que Jean- Jacques se contredit sans 11 cesse dans ses écrits : je croirai à cette accusation , 1) lorsqu'on m'aura prouvé qu'une même cause , surfl tout au moral , peut se montrer deux fois sans être »i acconq>ai;née de circonstances et d'effets différents. »
Passons à la seconde espèce de contradiction , celle qui consiste à faire une action ojiposée à l'opinion qu'on a précédemment exprimée , et citons celle de ce genre commise par Jean-Jacques , et qu'on lui a souvent reprochée * : c'est d'avoir fait le De\'in du Vil-
I Tome I , p. 275.
» Nous ne parlons pas encore tic l'abandon de ses cnfanls. C'est quinze ans après avoir eonimis celle faute grave, el iju'il se reproehe tant de fuis, qu'il a reeonunandé dVIcvcr soi. même ses cnfanls. Au lieu qu'il a fait le Devin du Fillaije après avoir dil et prétendu prouver qii'il était impossible de faire de bonne musique sur des paroles françaises.
lage , après avoir prétendu que notre langue ne pouvait se prêter à la musique.
Le succès de ce charmant imterraède ne le détrompa point , et il persista dans son opinion jusqu'à ce que Gluck et Gretry lui eussent prouvé le contraire. Il ne s'est pas rétracté par écrit ; mais il l'a fait d'une manière généreuse , en suivant avec assiduité les opéras de ces deux compositeurs. Après une représentation à^ Orphée , quelqu'un lui dit : ti Eh hien ! M. Rous- » seau , croyez-vous qu'on puisse faire de bomic uiusi- » que avec des paroles françaises ? Pour toute réponse, T) il chanta : J'ai perdu mon Euridice. >>
A une représentation de la Fausse Magie , il dit à Grétry : w Que je suis aise de vous voir ! Depuis longn temps je croyais que mon cœur s'était fermé aux » douces sensations que votre musique me fait encore V» éprouver. « Grétry, bon juge, explique la cause pour laquelle Jean-Jacques avait persisté dans une opinion aussi hasardée, u C'est , dit-il , après avoir » éprouvé les diflicultés inCnies que présente la » langue française , et avoir senti qu'il ne les avait « pas toutes vaincues , que Jean-Jacques a dit : Les « Français n'auront jamais de musique. «
Il faut se reporter au temps où Bousseau se fit cette, opinion, et se rappeler ce que c'était alors que la tmisi(}ue française , le sort qu'elle éprouva en liiHant contre la musicpie italienne, et comparer à Lulli, à Rameau , Gluck ef Grétry.
Il faudrait bien s'entcnch'e sur ce qu'on apjvlle être en contradiction. On ne soutient jamais sérieusement l'aflirmative et la négative en même temps; on peut
passer rapidomciit d'une opinion à l'autre dans des temps de révolution , et nous n'en sommes pas à eher- « lier des exemples ; mais , en morale , en philosophie, sur des questions dont l'examen demande de la ré- Ihxion, qui veulent <jtre mûries, qui exigent l'cxereice continu de la raison et du jugement, on ne peut changer d'opinion qu'après un nouvel examen, une plus grande expérience . alors on avoue qu'on a été tians l'erreur, on fait voir que cette erreur était motivée , et qu'on a des motifs plus puissants pour agir ou penser autrement.
On a défini la « contradiction un jugement opposé « à un autre jugement déjà porté. « La justesse de <Httc définition n'est pas telle qu'on ne puisse la comhattre avec succès par des exemples , qui valent toujours mieux que des préceptes. Pour qu'elle soit exacte, il faut supposer que l'objet sur lequel on porte un nouveau jugement est considéré sous le même point de Tue , placé dans les mêmes circonstances, enfin le luême absolument ([u'il élait lorsqu'on en porta un jugement opposé.
11 n'y a pas de contradiction à défendre une chose <ju'on a faite, mais à la faire après l'avoir défendue- <'ii a oublié cette distiiu"tiou( (jui cependant est de toife justice) dans les reproches dont Jean-Jaccpu's <'st l'objet. Réparons cet injuste oubli.
Ainsi il a dit dans son Emile ( Liv. 1 ) : <* Uien ne « dispense un père de nourrir ses enfants. Lecteurs, « vous poiu'cz m'en croire , je prédis à (piiconque a >^ des entrailles et négligé de si saints ilevoirs , qu'il » \ crscra long-temps sur sa faute ties larmes amères ,