DE QUELQUES CONTEMPORAINS DE ROUSSEAU
Pour achever de bien connaître Jean-Jacrpies , il est nécessaire de le considérer dans ses rapports avec ceux qui l'accusèrent. Nous avons rempli ce devoir autant que nous le pouvons faire sans perdre de vue celui dont nous écrivions l'histoire. Maiutenant il dnit nous être permis d'examiner la conduite de ceux qui n'ont pu trouver place dans cet ouvrajje. Tous, sont an nombre des di'tracteurs de Rousseau , à l'exception d'un seul , milord Maréchal.
Nous suivrons l'ordre alphabétique , en commençant par Grimm, sur lequel nous sommes loin d'avoir tout dit.
Grimm (Fn'^c'r/c Melchior), né à Ratisbonne en Ï723 , mort à Gotha en 1807. 11 th'buta dans le monde littéraire par une Irai^t-dic intitulée : Banisc , qui fut huée, seule particularité (juc l'on connaisse sur cette pièce. Le comte de Schomber;? ayant envoyé ses enfants à Paris, Grinuu les accompagna, devint lecteur du duc de Saxe-Gotha , puis successivement secrétaire «lu comte de Fricse , du maréchal d'Estrées , du duc
(l'Orléans ; correspondant de plusieurs souverains d'Allemagne , envoyé du duc de Saxe à la cour de France , enfin ministre ple'nipotentiaire de Catherine II, près des états de Basse-Saxe. Ce fut lorsqu'il n'était que lecteur que Rousseau le connut. Un même goût poar la musique italienne les lia tous les deux. Jean-Jacques le produisit dans les sociétés où lui-même était reçu , et cessa de voir ceux qui ne voulurent pas recevoir son ami. Grimm reconnut ce service en détachant de lui ses connaissances et ses amis. Si l'on n'en croit pas Rousseau , on ne peut refuser de croire madame d'£pinay , dont les mémoires confirment pleinement le témoignage du premier , tout en voulant l'affaiblir. On y voit clairement que Grimm introduit chez cette dame par Jean-Jacques la prévenait contre celui-ci , bien avant que ce nouveau venu eût remplacé M. de Francueil dans les affections de madame d'Épinay. Grimm était d'une toilette recherchée qui prouvait qu'il en avait besoin. Son aventure avec mademoiselle Fcl si plaisamment racontée par Rousseau , le mit à la mode , ainsi que la douleur qu'il fit paraître à la mort du comte de Friesc , ayant chaque jour devant les yeux un mouchoir qu'il mettait dans sa poche pour en tirer un livre au détour d'une allée. Grinwn, bon comédien, vit qu'il fallait l'être pour parvenir aux honneurs, fit son calcul et réu.ssit. Il prit le titre de baron; ce qui lui attira les plaisanteries les plus piquantes de l'abbé Galiani. Mais il ne se fâchait qu'avec ceux dont il n'avait rien à craindre.
Il sera difTicilc , pour ne pas dire impossible, de
designer avec précision le ni('rltc littéraire dcGrimm, et même il offre un phe'nomènc unique en son espèce. Pendant sa très-longue carrièi'C , il ne se distingua par aucun ouvrage remarquable ' ; se reposa les vingt dernières années de sa vie , et ce n'est qu'après sa mort que la publication de sa correspondance lui fit une réputation et le plaça dans le petit nombre de critiques éclaires dont les jugements prouvent du goût , du tact et le talent d'observer. Mais comment faire sa part dans cette correspondance quand on sait que Diderot et Raynal l'aidèrent , et lui fournirent beaucoup d'articles ^ , et qu'on a lieu de croire que d'autres écrivains moins connus enricbissent son recueil? Il fut d'abord employé par la duchesse de Saxe-Gotha , et bientôt devint le ministre de littérature (c'est ainsi que l'appelle le comte d'Escherny) de sept autres souverains , parmi lesquels on comptait trois tètes couronnées. C'étaient l'in)pératrice de Russie, la reine de Suède, le roi de Pologne, le duc de Deux-Ponts, la princesse de Ilesse-Darmstadt, le prince Georges de liesse, et la princesse de Nassau-Saarbruck. Il leur faisait passe r à tous sa correspondance. Naigeon l'accuse d'avoir dénaturé ce que lui remettait Diderot, ilaiis la crainte de déplaire aux souverains , et pour en obtenir des croix et des dignités. Ce reproche no
' Le prlit Prophète de lioclniiischbt'oda est une lirocliure forl spiriluclle , mais non un ouvrage rcmarqualilc. Kllc a l'U le sort des circonstances auxiiucUcs elle avait rapport , la dispulc sur la musique.
^ Voyez ù l'arlicle iViJolbach une note qui motive nos doutes.
prouve que l'humeur tic celui qui le fait. Du moment où Grimm était paye pour correspondre avec des princes , il ne pouvait leur adresser des injures ou des leçons.
Pour bien juger de la véracité de Jean- Jacques sur le compte de Çrimra et s'assurer de la sincérité de son témoignage , on peut consulter les amis du corl'espondant. Je citerai entr'autres Galiani , qui traite mal Rousseau , dont il ne goûtait pas les ouvrages , et qu'il n'a connu du reste que par ses liaisons intimes avec madame d'Épinay, Diderot , d'Holbach et Grimm. Le rapprochement à faire entre le langage de Jean-Jacques et celui de Galiani sur Grimm est curieux. Le trait caractéristique que fait ressortir le premier est une fatuité choquante. Elle augmenta quand il devint baron de la création de je ne sais lequel des sept princes avec qui il correspondait (ou peut-être de la sienne). Il ne repondait plus à Galiani , qui , dans ses lettres à madame d'Épinay, s'en plaint à sa manière , c'est-àdire , eu se moquant de Grimm. Dans une lettre à celui-ci , datée de 1772 , il lui dit : c^ Le choiera niorbus r> est un effet des souffrances que vous avez occasion- « nées à votre bas-ventre par des révérences multi- » pliées et excessives. Réformez-les donc et venez à » Naples apprendre l'impolitesse. » Il termine cette lettre par ces mots , contez cela au vrai baron. C'était le baron de Gleichen, d'une noblesse moins fraîche «pie celle de Grinnn. Il faudrait , disait-il à madame il'Épiuay, chercher un nom pour distinguer Grimm du véritable bai'on.
Le langage que , dans sa correspondance , Grimm
Dt J. J. ROUSSEAU. 227
tient sur Rousseau , varie suivant les époques. Dans le mois de septembre 1753, il le met au nombre des gens illustres, à l'occasion de son portrait au bas duquel Mormontel avait mis ces deux vers :
A ces traits, par le zèle et l'amilic tracés , Sages, arrêtez- vous; gens du monde , passez.
Grimm prétend qu'il faudrait ôtcr le premier qu'il regarde comme froid et inutile. Il aurait pu , sans inconvénient conlme sans injustice , étendre encore la suppression. Jean-Jacques à cette époque venait de se faire connaître par son premier discours et son Devin du village représente à l'Opéra dans le mois de mars précèdent. L'envie n'était qu'eveillee, parce qu'elle ne prévoyait point encore la supériorité de l'auteur.
La louange se soutient assez jusqu'à la fin de 1767, année dans laquelle les deux amis se brouillèrent. Jusque-là, le discours contre les sciences est écrit avec force , avec J'en ; il y a dans la préface de Narcisse des pages dignes de INIontesquieu : il n'y a que l'éloquent et vertueux citoyen de Gcnc\'e qui serait digne d'écrire sur le code de la nature. Le discours sur Tiiu'galité des conditions offre un style simple et noble à la/ois; il est plein de lumière , d'énergie et de chaleur; une éloquence mdle et touchante attire aux écrits de l'auteur une grande célébrité ' .
Mais en 1758, c'est-à-dire quelques mois après la riqiture , Rousseau n'est plus qu'un sophiste , dont les
• Correspondance iiltvrairo et philûsophùiuc , l']C>!^ , juillet 1755.
février
arguments sont spécieux , et les raisonnements pleins d'art et d'artifice. Cependant on lui reconnaît toujours une éloquence , une magie de stjle , qui font de lui un adversaire très-redoutable.
Il est bon de rappeler ce que Jean-Jacques a luimême fait observer ; c'est-à-dire que toute ^a doctrine est renfermée dans ses deux premiers discours ; que même son De\>in du village est en harmonie avec celte doctrine , enfin que ses autres ouvrages n'en sont en quelque sorte que le développement. Les sophismes signales ne le furent qu'à l'occasion de la lettre sur les spectacles. La haine rend clairvoyant : la critique de Grimm précéda de plusieurs années l'explosion qui se fit contre Rousseau. Ce ne fut qu'au sujet d'Emile qu'elle eut lieu , et la Nouvelle Hélolse où l'on trouve toujours les mêmes principes , avait impunément paru dix-huit mois avant la publication de cet ouvrage.
La célébrité de Jean-Jacques augmenUmt de jour en jour, les coi'respondants de Grinnn lui demandèrent probablement des détails sur cet homme dont les ouvrages faisaient tant de bruit. Voici ce qu'il leur écrivit dans une lettre datée du i5 juin 17(12 , et le compte qu'il leur rendit de sa liaison avec Jean-Jacques , du caractère , des goûts et de la vie de cet homme célèbre '.
u Depuis plus de quatre ans que Jean-Jacques viv> vait à Montmorency , il occupait tantôt sa petite « maison de la ville , tantôt un appartement du châ-
« Voycï Correspondance littéraire, T. VI, p. 172. Juia 1762.
fl tcau. Il avait quitté » tous ses anciens amis , entre » lesquels je partageais son intimité avec le philosophe w Diderot. 11 nous avait remplacés par des gens du rt premier lang. Je ne décide pas s'il a perdu ou ga- « gné au change. Dans la société de ses amis, il trou- « vait de l'amitié et de l'estime : mais la réputation '5) et , plus encore , la siipériorilè de talent c/u'iL était » obligé de reconnaître à quelques-uns d'entr'eux », « pouvaient lui rendre leur comjnerce pénible; au « lieu qu'à Montmorency , sans aucune rivalité , il « jouissait de l'encens de ce qu'il y a de plus grand « et de plus distingué dans le royaume. Le rôle de la « singulai'ité réussit toujours à qui a le courage et la *> patience de le jouer. J.-J. Rousseau a passé sa vie 11 à décrier les giands , ensuite il a dit qu'il n^avait i> trouvé de l'amitié et des vertus que parmi eux '.
1 11 ne les avait pas quittes. II faut lire dans l.s Confessions, liv. IX , l'histoire de ces prétendus amis. Quant à Grinini, éU-anger, seci-étairc d'un allemand , il reçut lous ses amis de ïlousseau , à qui il n'en laissa aucun.
2 Grimm parle de cette supériorité de talent que Jean- Jacques était obligé de reconnaître , comme d'une chose incontestable , comme d'un point convenu. Or, les amis de Jean- Jacques auxciuels nous ajoutons les gens de lettres avec <|iii il jxiuv.it avoir quelque liaison, étaient Diderot, le l.aron A' Holbach , Grimm, Francueil, Rinjnal , Duclos, Alurinontcl , Saint-Lumbert , Mably , Helrètiiis, d'Alcmbcrl , Vcsmuliis ; quel est celui que nous sommes obligés de •t-oronnaîtrc comme supérieur à Rousseau daus Tuu des genres où celui-ci s'est essayé ?
•^ llcmarquons en passant que lorsque Rousseau s'exprimait ainsi c'était ù l'occasion de rtolimitû ilaus laquelle il
'À ao.
« Ces deux extrêmes étaient également philosophifl c{ues ; en m'amusant de ses préventions , je me mo- « quais souvent de lui. Je me plaisais à le combattre » quelquefois avec ses propres armes ».
w Un des grands malheurs de M. Rousseau, c'est « d'être parv(*nu à l'âge de ^o ans sans se douter « de son talent =. Le sort l'ayant, je ne sais com-
vlvait avec le maréclial de Luxemhourg , de l'inlcrèt que jircnaitàlui M. de MalesLerbes , enfla de celui du prince de Conli. Conséqucmnient depuis I75g. Or il y avait deux ans qu'il était brouillé avec Grimm qui ne l'a pas revu depuis !']•>'] et conséquemment qui ne pouvait le plaisanter et so moquer de lui.
' Dans les plaintes que Jean-Jacques fait de Grimm, il n'est pas question de ses plaisanteries , et il n'avait aucune raison de n'en point parler. 11 donne des détails sur les airs inipt-rtincnls du Iniron allemand ; la fausseté de sa conduite , sa roideur, son manège hypocrite pour se donner la réputation d'un homme sensible , etc. Grimm oljscrvait et toujours avec fruit pour ses propres intérêts; il rend compte de ses réflexions avec talent, avec esprit; il analyse l)ien, quand il met les préventions de côté ; mais il n'avait pas dans l'esprit celte légèreté sans laquelle les plaisanteries ne peuvent être ni bonnes ni fréquentes. Grimm était tout d'une pièce , gêné dans sa longue taille ; il mettait du blanc , du rouge , des odeurs , ses mouvements étaient compassés de peur de déraYiger l'économie de sa coiflure. Un homme de cette sorte pouvait prêter i la plaisanterie , plutôt que la manier habilement. On va le voir plus bas.
* Ou ne voit pas que ce soit un malheur. En général , on écrit beaucoup trop tôt. Le genre d.uis lequel Jean-.lacques surpassa tous ses rivaux, exige de la maturité, de l'expérience, de l'observation. Emile ne pouvait cire l'ouvrage d'un jeune homme.
r> ment I, comluit à Paris, il s'attacha à M. de Montai;4u « qui , ayant été nommé à l'ambassade de Venise , l'y » mena » comme son secrétaire. Ces deux hommes « n'avaient aucune sorte d'analogie pour rester en- « semble. Ils se séparèrent bientôt. M. Rousseau rey> vint à Paris, indigent, inconnu. Il ne s'occupait » alors que de musique et de vers. Il publia une nou- » velle méthode qu'il avait imaginée, de noter la mu- » sique. Elle ne prit point. Il faisait d'assez mauvais « vers dont plusieurs furent insérés dans le Mercure. II « faisait aussi des comédies dont la plupart n'ont point » vu le jour. L'amant de lui-même, qu'il a fait jouer et » imprimer , prouve qu'il n'avait pas la vocation de i> Molière. Dans le mêjne temps il s'occupait d'une ma- * chine avec laquelle il comptait apj)rendre ù voler- »> Il s'en tint à dos essais qui ne réussirent point. » Mais il ne fut jamais assez désabusé de son projet « pour souffrir de sang froid qu'on le traitât de chi- » mérique 3. Ainsi ses amis, avec de la foi, peuvent
• Kous le savons , ce fut le projet de f.ùre ailojUer sou nouveau système de niusi([iic qui l'amena à Paris. Il croyait avec ce système faire fortune. { Voyet le liv. VU des Confessions. )
3 M-deMonlaigu ne le mena pas. H iiril un autre secrétaire , *l"i n'eut rien de mieux, à l.ure , quW quitter cet ine|ito ambassadeur. Jean-Jacques partit seul pour aller le remplacer. Il Y ïi <lc bien plus graves inexactitudes dans le récit de Grimm.
3 C'est la seule trace de ce prétendu projet qui a l'air d'être imaginé par Griuuu pour amener la plais.uitirie qui en termine le rcciU
n s'attendre à le voîr quelque jour planer dans les airs. . . « Je lui conseillai dans ce temps-là de se fiiire limo- » nadier et de tenir une boutique de cafc'sur la place « du Palais-Royal. Cette idée nous amusa beaucoup « pendant long-temps. Elle avait l'avantage d'être » d'une folie gaie » ; mais , comme elle avait un côté ^> utile , elle était trop sense'e pour être adopte'e par 11 le citoyen de Genève. Il alla faire un tour dans sa « patrie, d'où il revint assez mécontent au bout de^ w six semaines. A son retour il passa deux ou trois « ans dans la socie'te' de ses amis. Madame d'Épinay fl ayant dans la forêt de Montmorency une petite « maison dépendante de sa terre , il la persécuta >i long-temps = pour se la faire prêter , disant qu'il ne » lui était plus possible de vivre dans cet horrible » Paris.
« VoiKi les principales époques de la vie de cet » écrivain célèbre. Sa vie privée et domestique ne
' On peut juger, par celte plaisanterie et la précédente , de celles que faisait Grimm , qui paraît les trouver trèspi(|uanles. Ne dirait-on pas , par ce qui suit , que Jean-Jacques ne s'est jamais livré qu'à des travaux inutiles , et que ses ouvrages sont frivoles ?
3 Ce n'est plus une inexactitude , c'est un mensonge. Les Mémoires de madame d'j>jpinay , publiés en i8i8, et les lettres entre cette dame et Rousseau, qui font partie de ces mémoires , prouvent que Jean-Jarques fut persi'Ciité pour accepter cet asile , et fpi'cn l'acceptant , il prcscririt des conditions. Or, Grjmm était dépositaire et des mémoires cl des lettres. Il n'ignorait point ce qui s'était passé. Il a do«c laissé dans ces manuscrits des preuves de sa mauvaise foi.
DE J. J. ROTJSSKAIJ. 233
ft serait pas moins curieuse ; mais clic est écrite clans r> la mémoire de deux ou trois de ses anciens amis , » lesquels se sont respectes en ne l'écrivant nulle » part ».
Par cette perGde réticence , Grimm se donnait un grand mérite et montrait sa discrétion. Mais c'était par ces deux amis dont il était, que le public connaissait kl seule faute grave qu'eût commise Jean- Jacques avant qu'il eût réfléchi sur ses devoirs. C'était par Grimm et Diderot que l'on savait qu'il avait mis ses enfants à l'hospice des Enfants trouvés.
Grimm, comme on le voit, couvre charifahlomrnt d'un voile transparent les vices de son ancien a)ni. Plus indiscret que lui et ayant seul le (hoit de l'être , Rousseau a écrit cette vie prix'èe et domcsliquc (pie Grimm avait raison de supposer curieuse; il a lui-méuie instruit le public des reproches qti'il eut à se faire ; et? ne s'épargnant pas de dures vérités , il eut le (Unit de dire celles qui étaient nécessaires pour sa défense et ne dit que celles-là.
Les réticences sont un moyen aussi connnode que facile pour suppléer à l'absence des faits et des preuves. La calonuiie enq>loi(! hal)ilement ce moyen , quand la vérité se refuse à ses efforts , et lorsqu'ayant tout dit, il ne lui resle i)lus rien à dire. Nous venons de voir que Grimm en lit usage. 11 s'en servit plus victorieusement encore en 17()G-, c'est-à-dire au moiiHMit où llousseau , toujours sous le poids d'un tlécret de prise de corps , vivait dans le fond d'une province de l'Angleterre. Nous avons rapporlé le passage où se trouve cette rélicence remarquable par son adresse,
en l'expliquant par des témoignages qui de'tniisent l'accusation et mettent au grand jour l'intention de l'auteur.
Grimm est le seul homme contre lequel Jean-Jaccjues ait conserve des sentiments pénibles. Il faisait, entre Diderot et lui, une différence remarquable. « En rompant , dit-il , avec Diderot que je savais moins r> méchant qu'indiscret et faible, j'ai toujours con- )> serve dans l'ame de l'attachement pour lui , même « de Testime et du respect pour notre ancienne ami- « tie que je sais avoir ete' long-temps aussi sincère de « sa part que de la mienne. C'est tout autre chose « avec Grimm , homme faux par caractère , qui ne « m'aima jamais, qui n'est pas même capable d'ai- « mer , et qui de gaieté de cœur , sans aucun sujet de « plainte et seulement pour contenter sa noire jalou- » sie , s'est fait sous le masque mon plus cruel calom- « niateur. Celui-ci n'est plus rien pour moi , l'autre « sera toujours mon ancien ami.
Helvétics {Claude- Adrien) , ne en 1715, mort en 1771, fils et petit- fils de médecins qui durent une grande partie de leur fortune à des poudres, à des drogues , à l'ipècacuanha. Claude- Adrien dut la sienne à la faveur de son père , premier médecin de la reine. Cette princesse obtint pour le fils une charge de fermier-général qui valait cent mille écus de rente. Helvétius en fit un noble usage, et se distingua par sa bienfaisance et sa bonté. 11 donna trois mille francs, de pension à Saurin , et, lorsque celtii-ci se maria, le piiucipal d(; cette rente. Il faisait deux mille francs à Marivaux, qui n'en discutait pas avec moins d'ai-
greur avec Helvetius. Un jour il s'emporta plus vivement qu'à rordiniiire ; quand il fut sorti , son bienfaiteur se contenta de dire : comme je lui aurais répondu si je ne lui avais pas l'obligation d'accepter ma pension! La soif de la gloire vint gâter le bonheur d'Hclve'tius. Le succès de l'Esprit des lois troublait son sommeil. Il voulut élever un monument pareil , se démit de sa charge , épousa M^l^. de Ligneville remarquable par sa haute naissance , ses grâces , sa beauté et ses vertus ; il passa les deux tiers de l'année à Vore , terre qu'il possédait dans le Perche , et se livra au travail. Il avait deux secrétaires qu'il conserva , quoiqu'ils lui fussent inutiles depuis qu'il n'était plus fermier-général. L'un d'eux, nommé Baudot , était toujours de mauvaise humeur, et lui tenait des propos cttisobligeants. Il disait à cette occasion : V. Je n'ai pas tout les torts que me trouve Bau- « dot, mais j'en ai quelques-uns-, c[ui me les rappel- » lera si je le renvoie ? »
Le résultat des travaux d'Helvétius fut le fameux livre de V Esprit qui lui causa bien des désagréments , parce qu'il fut obligé de faire une rétractation humiliante des principes qu'il y professait. Il la fit à trois différentes reprises.
Rousseau qualifie avec raison la doctrine d'Helvétius, de désolante. Il résolut de le réfuter, mais il y renonça quand il apprit que le livre de VEsprit était condamné. 11 se contenta de mettre sur l'exemplaire que l'auteur lui avait donné , des notes critiques. C'est cet exemplaire dont il est question dans a correspondance entre Jean-Jacques et Dutcns , qui
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en fit l'accpiisition avec la bibliothèque de Rousseau ^ sous la condition expresse de ne poiut communiquer les notes manuscrites. Voici ce que rapporte à cette occasion le biographe d'Helvétius * : « A la maxime 1) d ont il a si cruellement abuse, tout devient légitime « et même vertueux pour le salut public , Rousseau » répond , le salut public n'est rien , si tous les ■0 particuliers ne sont en sûreté. Quand tout fut pai> ciûè , il eut occasion de s'expliquer sur les sujets » traites par Helvètius et il le fit sans nommer le « livre ni Tautcur. Il combattit ses subtilités contre n le pouvoir de l'organisation {Nouvelle UHoise , » 5" part. lett. III) , ce fut à lui qu'il adressa {Emile , n liv. IV) ce reproche honorable : tu veux envain » l'éviter : ton génie dépose contre tes principes : « ton cœur bienfaisant dément ta doctrine , et l'abus » même de tes facultés pi^ouve leur excellence., en « dépit de toi. «
Telle est la manière dont Jean- Jacques censurait , quand il se permettait la critique ; ce qui lui airiva très-rarement. Il est fâcheux devoir que cette noble gène'rositè ne fut point imitée par celui, qui, plus que tout autre, était en état de la sentir et de l'apprécier. IIcLvétius prit parti pour David Hume, qui seul parlait dans sa querelle. jSous n'attribuons cette faiblesse qu'au besoin que croyait avoir Helvétius, des iren» de lettres qui prirent fait et cause contre Rousseau ;
' M. Saint-Surin article Heîrctius , dans la Biographie vnircrsi'llc. Cette notice , pleine d'intérêt et de détails curieux , est un modèle en ce "cnrc.
sans savoir en quoi ni comment Jean Jacques était coupable. Voici la manière dont Galiani regrettait Ilelvetius.
tt S'il était bon à quelque chose de pleurer les morts , dit-il , je viendrais pleurer avec vous la perte de notre Helvétius. Mais la mort n'est autre chose que le regret des vivants. Si nous ne le regrettons pas, il n'est pas mort; tout comme si nous ne l'avions jamais ni connu ni aime , il ne serait pas ne.
» Le mal de la perte d'Hclvetius est le vide qu'il laisse dans la ligne du bataillon. Serrons donc les lignes , aimons-nous donc davantage , nous qui restons , et rien n'y paraîtra. «
Holbach {Paul-Thyin , baron d'), ne à Heidelsheim dans le Palatinat en 172.3, mort en 1789 à Paris, où , ayant c'te envoyé dans son enfance , il passa la plus grande partie de sa vie. Marie avec mademoiselle d'Aine , sœur de l'intendant de Tours , il la perdit presqu'aussitôt , et oljtint , à prix d'argent, de la cour de Rome , la j)ermission d't'pouser la sœur do sa femme, qui n'est morte qu'en 1814, à plus de 80 ans.
Le rAle qu'a voulu jouer le baron d'Holbach mérite d'être étudié. Il visait à la célébrité , mais sentant qu'(>lle ne s'acqui(>rt pas sans frais, ([uand on n'est pas tourmenté par le génie qui crée et entraîne irrésistiblement, il réunit chez lui les tromjiettes de la renommée; i.'est-à-dire beaucoup de gens de lettres. A cette éjHxjue les ouvrages philoso|ihiques de "N'oltaire avaient produit un<' partie de bur ellVt. 11 sapait la religion avec l'arme puissante du ridicule.
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Mais au moins il semblait laisser subsister le théisme. D'Holbach , en s'enrôlant sous les drapeaux du patriarche de Fcrncy , restait confondu dans la foule ; il voulait être chef de secte. Il le devint, se fit athée de profession; prêcha le matérialisme , prétendit que Dieu était deTinvention des prêtres et mit la nature à sa place. Cette doctrine qui n'est dangereuse que par la manière dont on la traite , demandait la plume de Voltaire , sa légèreté , ses plaisanteries , cette ironie fine et piquante à laquelle l'austère raison est quelquefois obligée de céder. D'Holbach n'avait pas ces armes à sa disposition. Aussi la plupart de ses ouvrapes sont morts , et quelqu'ardent que puisse être ou devenir le zèle antireligieux, il ne parviendia point à les ressusciter. Celui qui fit le plus de bruit est le Système de la nature ou des lois du monde physique et moral. L'auteur le fit imprimer sous le nom de jNIii'abaud, académicien qui avait fini depuis dix années , à 86 ans , sa tranquille carrière et qui ne s'était fait connaître que par de froides traductions du Tasse et de l'Arioste. La Harpe dit à cette occasion dans son cours de littérature , que , par respect pour une famille qu'il honore , il imitera les jdiilosol)hes qui n'ont pas cru devoir rendre aulhentiquciiient cet infâme livre à son auteur. Moins discret, Griinm le nomma dans sa correspondance , mais dans les éloges qu'il donne au baron , il y met un article (|ui rendrait sa gloire fort douteuse, quand bien même l'ouvrage eût mérité ces éloges. « Il y a, dit-il , « des pages entières , et il y en a un grand nombre, w où l'on reconnaît aisément la plume d'Un écrivaùv
DE J. J. ROUSSEÀtl. 239
» supérieur ; et cela est fort simple , car ces pages sont « de Diderot « . On ne peut plus dès-lors faire avec certitude la part du baron d'Holbach -, et ce doute est justifie par les fréquentes inégalités qu'on rcmar- (|ue dans le style de tous ses écrits. En réunissant à sa table , pentlant quarante ans , tous les dimanches , les auteurs qui avaient quelque réputation , il s'exposait à se voir contester ses ouvrages. On sait déjà que ÎSaigcon ', fidèle convive , s'absenta plusieurs fois pour aller faire imprimer en Hollande quelques-unes des productions de son Mécène; et qu'il en faisait les pré-faces ou discours préliminaires. Du reste , ces réilexions n'ont point pour objet de nier le méiite scientifitpie et littéraire du baron d'Holbach. Il est constaté par un témoignage digne de foi , celui de Jean-Jacques toujours juste même avec ceux qui ne l'étaient pas envers lui. « C'était , dit-il , un fils de « parvenu , qui jouissait d'une assez grande fortune )> dont il usait noblement , recevant chez lui des gens » de lettres , et , par son savoir et ses connaissances, » tenant bien sa place au milieu d'eux. «
Ces gens de lettres devaient , au moins par reconnaissance, contribuer à la célébrité ilu baron , en ce qui dé|)eudait d'eux , c'est-à-dire autant <[ue ses ouvrages n'auraient pas démenti lettfs louanges. Soit qu'il sentît <pi'on pourrait leur attribuer le fruit de
» Ils étaient deux frircs ÎVaigcon : l'un était enn>loyé dans los vivres sur les frontières , et l'autre restait A Paris au service <1c M. d'Ilolbacb, celui-ci envoyait à son frère les manuscrits lUi burun.
240 HISTCIB.E
SCS veilles , soit par goût et pour appuyer sa doctrine sur les sciences naturelles, il s'occupa de celles qui pouvaient le faixe atteindre à ce but, et qui étaient étrangères à la plupart de ses convives -, car d'Alera- Lert ne fut jamais de leur nombre , et BufTon cessa d'en être de bonne heure. Il écrivit donc sur la chimie métallurgique ' , sur la minéralogie , sur l'art de la verrerie , celui des mines , sur l'histoire des couches de la terre , sur le soufre , sur la physique ; séparant ces divers traités (la plupart traduits et commentés) par THistoire de la superstition , la Contagioti sacrée, V Imposture sacerdotale , la Tliéologic portative VHistoire critique de Jésus-Christ , arrivant enfin au fameux Système de la nature dont nous avons parlé. La réputation de bienfaisance devait encore être le résultat de la conduite du baron d'Holbach. Mais il paraît qu'elle se réduisait aux dîners du dimanche^ malgré tout ce qu'a pu dire Naigcon qui , par les services particuliers qu'il rendit à l'amphitryon pour l'impression de ses ouvrages , fut probablement récompensé de ses peines. Cette conjecture est appuyée sur la fortune du baron qui ne lui permettait pas d'être aussi généreux qu'Helvétius , et sur un passage curieux de Grimm que nous devons rapporter '.
* Il confia môme à Jean-Jacqurs un manuscrit sur la chimie, sachant qu'il avait suivi les cours tic Kouillc avec M. île Francueil. 11 chargea Ruusseau de faire un travail sur le manuscrit ; circonstance qui justifie l'emharras qu'un é|)rouVc ù flétcrminer avec précision , la part du baron dans les ou^Ta- \,fs qu'on lui atlrihue.
=» Correspondance litlcraire, janvier 1772.
DE 3. J. ROrSSEAU. 241
Il Hclveiius, dit-il , sans rien refuser à ses plaisirs, « donnait beaucoup et continuellement et de la raa- « nièrc du monde la plus simple et la plus libérale . » 11 vivait beaucoup avec les gens de lettres et il fit » un sort à plusieurs d'entr'eux , nommément à Ma- 0 rivaux ainsi qu'à Saurin. Il n'y a pas fort long- » temps qu'il fit la reflexion qu'il avait conserve peu fl de liaison et d'intimité avec ses anciens amis , sans w qu'il y eût de sa faute. Vous en avez oblige' plu- » sieurs , lui répondit le baron d'Holbach , et moi je « n'ai jeûnais rien fait pour aucun des miens et je « vis toujours et constamment avec eux et depuis w vingt ans. Parallèle assez singulier entre deux homw mes de mérite , tous les deux riches , et qui , tous » deux , ont passé leur vie avec des gens de lettres. >i Grimni se contente de cette remarque, parce qu'il était un des amis du baron d'Holbach. Nous imitons sa discrétion en rappelant seulement qu'à l'époque où Grimm tenait ce langage , Helvétius n'existait plus et que l'historien n'avait consécjucranienl aucun ménagement à garder avec lui.
Jean-Jacques, loin de désirer d'être admis dans la société du baron d'Holbach, s'en tenait éloigné, servi , en cela , par une sorte d'instinct qui ne le trompait guère. <* Lié, dit-il, depuis long-temps avec « Diderot, il m'avait recherché par son entremise > « même avant que mon nom fut connu. Une répart gnance naturelle in'enq»ècha long-tenq)s de répon- >^ dre à ses avances. Du jour il me demanda pounjuoi '^ j(^ le fuyais ; je lui réponilis : vous èt''s trop riche >^ H s'obslina et vainquit enfin. Mon plus grand malsi 91.
« heur fut toujours de ne savoir résister aux cares- » ses. Je ne me suis jamais bien trouve d'y avoir « cède ! fl
La société du baron s'augmenta des amis de Rousseau , tels que Grimm et madame d'Épinay ; et comme les indifférente firent chorus avec ces prétendus amis lorsqu'ils eurent cesse' de le paraître , c'est à cette société qu'il donna dans la suite , lorsqu'il en parla , la dénomination de coterie Holhachique. Le premier symptôme d'aversion qu'il y remarqua fut à l'occasion ilii Devin du Village. Il raconte , dans le huitième livre de ses Confessions , la tactique employée pour lui contester la musique de cette pièce , et pour lui tendre un piège dans lequel il donna. Laissant ce récit dans l'ouvrage même , voyons la manière dont le baron d'IIolbach rapporte le même fait. Ce parallèle pourra servir à vérifier la sincérité de Jean- Jacques.
V. Rien n'était plus commun que la conversation « ordinaire de Rousseau i ; mais elle devenait réel- »> lement sublime ou folle dès qu'il était contrarié. " J'ai à me reprocher d'avoir multiplié ces contrait riéiés pour multiplier ces moments d'éclat et de » verve. J'étais idolâtre de la musicpic italienne : il » ne l'était pas moins. Son Devin du Village ne » fut goûté ni prôné par personne autant, que par >» moi : mais le génie musical de l'auteur était sujet
' Cet extrait est île Ccrulti , qui assure rapporter les propres paroles du l>aron , qu'il écrivit immédiat enicul après un enlrctieD avec lui.
•>•> aux mêmes disparates que ses autres talents. On « l'accusa de plagiat. Je voulus vérifier. Je ne teiif> dis pas de pièges, mais je hasardai des épreuves. « 11 s'aperçut de mes défiances . et dès ce moment je « perdis son amitié'. Ayant perdu ma première « fenmie , je reçus de lui une lettre si touchante « « que je crus son amitié ranime'e par mes chagrins. « Je l'accueillis , je le recherchai , je le soignai avec « un zèle nouveau et , pour ainsi dire , paternel. C'est » dans ce moment qu'il venait de se vouer tristement ->> à une bien plate union 2 ; on ne peut imaginer un « constiaste plus allligtant que celui qu'il présentait i> avec sa Thérèse et son génie 3. Diderot , Grinnu et » moi nousyiV;ze5 une conspiration amicale contre ce w bizaire et ridicule assemblage. Il fut blessé de « notre zèle , indigné de notre désapprobation, et, « dès ce moment , il se tourna avec fureur contre « notvc philosophie antithcrésienne. Plus nous cher-
« Dans le VII'" liv. des Co/ifoss-ions , Boussoau dit : « JV- » crivis à M. «l'Holbach à l'occasion de la mort de sa fomine : » il nie répondit hoiinèlemenl. Celle triste circonstance me » fil oublier tous ses torts. »
2 Ici, le baron ou n'est pas sincère, ou confond les cpocjues. Ce n'est que douze ans après que Jean- Jacques épousa Thérèse. Voyez tome I , p. i(hj. 11 est possible du reste que , par le mot itnlon , il n'entende point parler du mariage.
3 Rien n'est plus vrai, niais le but île la ronsj>iration dont on va parler n'était pas tant d'empêcher celle union que de ramener Jean-Jarques A Paris, par le moyen de Thérèse. Voyez les Confessions : ce qui le prouve , c'est qu'on ne coo- Irariait pas celte union dans la capitale, où elle était aussi choquante qu'à l'ilcrmitagc.
3 ai..
r> chions à le ramener vers ses anciens prineijîes et 1) vers ses anciens amis , plus il s'éloignait des uns et « des autres, n Ces aveux précieux sont une preuve de la bonne foi de Rousseau. Si véritablement ces trois conspirateurs bénéyoles n'avaient que l'intention de le séparer de Thérèse , pourquoi tous ces conciliabules entre la mère de celle-ci , Grimm et Diderot ? cette correspondance orageuse dans laquelle , en prenant toujours le parti de la vieille Levasseur , on persécutait Jean-Jacques pour le forcer à ramener à Paris ces deux femmes et à vivre avec elles ? Quand Rousseau se plaint des manières hautaines du baron et de son aigreur, il n'était pas si loin de la vérité , puisque M. d'Holbach dit naïven>cnt qu'il aimait à le conti'arier pour exciter sa ver\'e. Il n'était donc pas dans Terreur quand il parlait des embûches que lui dressait le baron et de ses méfiances , puisque ce dernier convient qu'il a hasardé des épreuves : les espions ne font d'autre métier c^e de hasarder des épreuves. Pour voir jusqu'à quel point en imposait cette coterie holbachique , on peut faire un rapprochement curieux. Ce sont des témoins non suspects cpii vont nous en fournir les matériaux ; c'est-à-dire , le baron lui-même et Grimm. Il s'agit de la cause immédiate de la rupture entre Jean- Jacques et le baron d'Holbach. Le premier raconte que , sans sujet et sans motif, il fut un jour traité brutalement par le second ; qu'il ne revint chez celui-ci qu'à l'occasion de la mort de sa femme ; que Diderot l'y entraîna de force ; qu'il fut reçu froidement par sa seconde femme , sœur de la première , et très-bien par le baron. Ils continué-
rent de se voir, quoique rarement , jusqu'à la rupture de Jean-Jacques avec madame d'Épinay, Grimm et Diderot , sur laquelle nous avons donne des détails.
M. d'Holbach , lui , prétend que Rousseau se brouilla avec lui , à l'occasion de la mystification du curé de Montchauvet, si plaisamment racontée par Grimin dans une lettre à Saint-Lambert '. Jean-Jacques ne persifla point le curé. « Le seul citoyen de
* Correspondance , aoûl 1755, tome I^"" , page !\n\ el suivantes, ^OIls avons exprimé , à l'arlicle de Grimm , IV-mliarras où l'on doit être pour faire sa part dans la Correspondance qui porte son nom; puisque MM. Diderot, Raynal cl Suard onl fait un grand nomlM-c d'articles et tenu la plume à leur tour. Au moins devrail-ou supposer que ces messieurs avaient pris connaissance des antécédents; c'est-à-dire , de ce qu'écrivait Grinun , afin d'éviter les répétitions. Mais la mystification du curé de Montchauvet nous prouve qu^on n'a pas toujours pris ce soin. Racontée avec esprit dans le I'**" volume de l'ouvrage , elle se retrouve, dépouillée de tout ornement , dans le dernier ou cinquième do la troisième partie, à l'année 1790. C'est le baron d'Holbach qui parle , ou qu'on fait parler, et qui dit que Jean- Jacques , in ligné de ce qu'on persillait ce curé , fit une scène , sortit plein d'une rage qui n'a iiut que croître depuis, qu'on a vainement tenté de le'ramener chez le baron, etc. Remarquons que, dans cette nouvelle narration du même fait (raconté , trenle-cinq ans auparavant , et dans le premier des seiie volumes de cette correspondance ), on met Saint-Lambert au nombre des convives et témoin ronséqucmment de l'aventure , lui lis qu'il était ;\ Lunéville lorsqu'elle arriva , et qu'elle faille sujet de la lettre de Grimm, <1 liée du if) août 17:"»"»; el puis, croyons .\ rexactilu le el i la sincérité du baroji d'Holbach !
» Genève ( dit Grimra ) , arec sa probité à toute « épreuve , était résolu de faire le rôle d'honnête * homme , et a en effet si bien réussi , que le curé « Va. pris dans une haine inexprimable. « Seul dans cette troupe joy^euse , qui conservât sa gravité, Rousseau critiqua impitoyablement les vers du pasteur de Montchauvet : ils eurent une discussion assez vive , mais l'historien ne dit point que Rousseau fit une scène au baron , ni qu'il avertit le curé qu'on se moquait de lui. Plus de trente ans après , M. d'Holbach raconta cette aventure. Son récit se retrouve dans le dernier volume du même ouvrage. 11 prétend que Jean-Jacques , apostrophant ce poète , lui dit que son discours était une extravagance , qu'il ferait mieux de sortir et d'aller vicaricr dans son village. Le baron ajoute que Rousseau s'en alla furieux et que, depuis ce moment, il a toujours évité sa présence. Il me paraît évident que M. d'Holbach a luimême arrangé cette histoire comme il convenait à ses intérêts. La date donnée par Grimm le prouve sans réplique. Le fait arriva dans le mois d'août lySS au plus tard , puisque la lettre dans laquelle on le raconte est datée du i5 de ce mois. S'il s'était passé comme long-temps après le baron voulut le faire croire , il en faudrait conclure que Jean-Jacques et lui ne se sont plus revus depuis 1755. Or, ils ont eu des rapports ensemble postérieurement à cette époque. En 1767 , le baron vint à la Chevrette pour voir Rousseau ; moins , il est vrai , par plaisir que par curiosité , puisque c'était pour voir Jean-Jacques amoureux ; mais madame d'Épinay aurait évité de les
LE J. J. ROUSSEAU. 2l7
faire trouver ensemble sHls eussent été brouilles à l'occasion (lu curé de Montchauvet J. Les lettres de madame d'£pinay à Jean-Jacques et celles de ce dernier, datées de la Chevrette et de lySy, prouvent que tous les deux allèrent chez le baron d'Holbach ; enfin Diderot y mena Rousseau dincr dans le même temps. J'ai lait remarquer tians la note précédente une autre inexactitude relative à Saint-Lambert , à qui Grimm envoya le récit de la mystification , dont le baron le fait témoin dans le sien. Ce mensonpe, bien démontré , suffit, je pense, pour faire réduire le témoignage de M. d'Holbach à sa juste valeur, et me donne l'occasion de répéter une remarque déjà laite : c'est que toutes les fois qu'on vérifie une accusation contre Jean-Jacques (lorsqu'il existe des matériaux pour le faire) on arrive au même résultat : c*est-à-dire à une imputation calomnieuse : et ce fait est sans exception , ainsi qu'on le prouve dans les articles d'Alembert, irÉpinay , Grimm, llume, Keith , JNIarmontel.
Dans le temps où Jean-Jacques avait à se plaindre de la brutalité du baron , il oubliait si bien les torts
« Voycx dans la Correspondance , n° 97 , le refus qu'il fait, parce fjull dînait cbct M. d'HoUiacli. C'était en mars 1756; c'est-à-dire, près d'un an après la mystification, et l'événement depuis lo<[uel , suivant le baron , ils ne se seraient plus revus. Cepentant cet infidèle historien est cru. Gins;uené , le véridicpic Gin;;uené admet sa version , parce qa'il n'a point comparé le récit fait dans le premier volume de Grimm , avec celui qu'on retrouve dans le scixième du même fait.
de celui-ci , que ," livré , clans sa solitude de FIIoimitage, à la composition de la Nouvelle Héloïsc, il forma le projet de rendre un athée intéressant et dessina le rôle du baron de Wolmar. D'Holbach , connu par son athéisme ( opinion que même il aflichait ) , aurait dû savoir i;ré à son ancien ami de ce procédé qui prouvait combien Rousseau était incapable de haïr. Nous ignorons quel effet produisit sur le baron la lecture de la Nouvelle Héloïse , qui parut deux ans après la sortie de l'Hermitage. Les deux auteurs ne se vh-ent plus depuis cette époque , et nous savons seulement que l'un , en parlant de l'autre , le traitait de petit cuistre , tandis que Rousseau se taisait , ou ne tenait qu'un langage honorable sur le compte du baron.
Keith (Georges), connu sous le nom de milorcl Ma- 7'cchal, d'un*,' ancienne famille d'Ecosse, naquit dans ce pays , en i685 , et mourut le 25 mai 1778 , près de Potsdara dans une maison que lui avait fait bâtir Frédéric.
On a consacré dans la Biographie universelle à Georges Keith , un article très-bien fait, plein d'intérêt ' et par cela même d'autant plus dangereux , qu'il inspire la confiance , et la mérite excepté sur un point qtii accrédite une vieille calomnie , parce que , pour la découvrir , l'auteur n'a pas fait des recherches suffisantes. Avant de le lui prouver, nous allons commen-
« 11 fst signé (les Kllrcs D. Z. S. , qui indiquent pour auteur M. Vczos de I2 Roquette , que nous n'avons pai l'avantagc de cunnatlrc.
DE J. J. RaUSSEAU. 2 19
cor, par faire connaître Georges Keith , nous servant des renseignements donnes par son biographe.
Georges Keith , dévoue à la cause des Stuart , souleva TÉcosse en 17 1 5 , en faveur du prétendant à qui il écrivit pour le faire sortir de sa retraite , quiin soiwerain privé de ses Etals devait partager tes périls de ceiix qui exposaient leur vie pour les lui rendre. Il fut condamné à mort , erra pendant six mois en Ecosse , parcourut plusieurs cours de ITurope , voulant les intéresser au sort du prétendant : mais il ne tarda pas à se convaincre (p.ruu roi sans force et sans Etats n'a rien à espérer de ses augustes confrères. Le prétendant lui donna l'ordre de la Jarretière dont il ne se parait que devant ce prince, parce i\u''\\ fallait renoncer^, selon lui, sous peine de ridicule^ à ces vains ornements , lorsque celui de qui on les tient n'est plus en état de les faire respecter. Jean- Jacques , qui vécut pendant trois ans dans rmtimité de mllord Maréchal, dit qu'il se dégoûta de la maison de Stua?^. ',par l'esprit injuste et tyrannique qu'il y remai^ua, et qui en fit toujours le caractère dominant.
Keith servit en Espagne, pendant la guerre contre l'enqiereur , après laquelle il se retira dans le royaume de "N'alencc , oh , disait-il , il trouvait de bons amis à commencer par le soleil. Son frère , le maréchal Keith, au service du roi de Prusse, réussit à l'attirer à Berlin. Il ne tarda pas d'y devenir l'ami de Frédéric, qui le nomma successivement envoyé en France , gouverneur de Ncufchàlel , ambassadeur en Espagne. Il
' Confessions, liv. XII.
échoua dans ses négociations , pour lesqueUes ^disait-il, il faut une finesse que je ni! ai pas , que je ne me soucie pas d'avoir. Frédéric , à son insu , obtint , après avoir contracté une alliance avec l'Angleterre , la réhabilitation de Kcilh, qui partit pour l'Ecosse, et rentra dans unb partie de ses biens. Il y comptait finir ses jours , inais l'àpreté du climat et les défiances du cabinet de Saint-James le déterminèrent à quitter ce pays. La reconnaissance et l'amitié le ramenèrent à Berlin. Frédéric le logea près de Sans-Souci. Milord Maréchal , pour qui le palais était une espèce de couvent , disait de ce roi : « Notie père abbé est l'homme y) le plus aisé à vivre : cependant si j'étais en Espagne, •o je me croirais obligé de le dénoncer à la sainte in- « quisition , comme coupable de sortilège ; car , s'il ne « m'avait pas ensorcelé , rcsterais-je ici , où je ne vois » que l'image du soleil, pendant que je pourrais aller « vivre et mourir dans le beau climat de Valence? «
Deux jours avant sa mort , il fit prier M. EUiot , envoyé d'Angleterre à Berlin, devenir le voir, u Je vous « ai l'ait appeler , parce (|ue je trouve plaisant qu'iui ^1 ministre du roi Georges reçoive les derniers soupirs « d'un vieux jacobite. D'ailleurs , vous avez peut-être « quelcfues commissions à me donner jiour milord » ChatJiam (mort quinze jours auparavant), que je « compte voir demain ou après. »>
Il ordonna qu'on lui rendît les derniers devoirs sans O('rémonie, fixant, pour être obéi, les frais de son enterrement à trois luuis, ne voidant pas t:oHsacrer à une pompe vaine cl inutile , un argent qui serait bien mieux emplojc au soulagement îles pauvres.
DE J. J. ROrsSEAU. 25 J
Gcori^cs Kcitli avait l'aruc noble et généreuse. Pour bien connaître son caractère , il faut lire les détails que donne Jean-Jacques dans le XII*^ livre de ses Confessions.
C'était un véritable philosophe , faisant le bien sans ostentation , et l'oubliant aussitôt après. A la tolérance, à la simplicité des manières, il joignait beaucoup d'esprit et de gaieté : mais il avait l'abord fioi<^ , l'humeur singulière , et quelquefois bizarre. Son défaut était d'être accessible aux préventions.
Parmi ceux qui le servaient , il y avait des gens de toutes les religions , entre autres , un tartarc qui prétendait descendre du grand Lama, ce qui faisait que milord l'appelait son grand-aumônier.
Passons à l'erreur dont nous avons parlé , et qui méritei'ait d'être ti-aitée plutôt d'assertion calomnieuse , si l'auteur n'avait pas été de bonne foi. Mais son tort est de répéter , sans le vérifier , ce qu'on avait dit avant lui.
Voici ce qu'on lit dans l'article cité : n Milord INIa- » réchal a toujours cherché à faire du bien à Kousseau , « quoi(jue celui-ci n(; l'ait pay»' que d'ingratitude.... « Oubliant les injures ilont Ji'au-Jaopies l'avait acw câblé dans une de ses dernières h^tlres , milord qui « le regardait comme un malade que le malheur ren- « dait injuste, lui jiardouna sincèrement et lui légua « par son testament la montre (pi'il avait toujours « portée « .
Cette manière de pnrh'r , en passant, d'un fait connue connu de tout le monde, comme généraleuient admis , incontestable et n'ayant beaoin d'aucune preuve ,
mancjuc rarement de produire son effet. L'auteur ne cite point les autorite's sur lesquelles il devrait s'appuyer. Nous allons réparer son omission.
C'est d'Alembert qui , le premier , a parlé de l'ingratitude de Jean- Jacques envers milord Maréchal. L'auteur aurarit dix le dire.
M. Ginguené qui , au lieu de croire sur parole, -avait le bon esprit de n'admettre une accusation que lorsqu'elle était prouvée , a fait des recherches pour découvrir la vérité. Si l'auteur de l'article avait suivi cette marche prescrite par l'équité, il serait parvenu à connaître le résultat de ces recheixhes : ce qui l'aurait probablement engagé à modifier son jugement.
A'oici donc et l'accusation de d'Alembert et la réfutation de Ginguené '.
«I La vérité nous oblige de dire (c'est d'Alembert qui parle), et ce n'est pas sans un regret bien sincère y que le bienfaiteur eut depuis beaucoup à se plaindre de celui qu'il avait si noblement et si promptement obligé. Mais la mort du coupable , les justes raisons que nous avons eues de nous en plaindre nousmêmes, nous obligent de tirer le rideau sur ce détail iiflligeant , dont les preuves sont malheureusement consignées dans des lettres authentiques «. M. Ginguené dit que cette calomnie avait été assaisonni'e d'une bénignité pcjjîdc , v. de quelle autre expression,
» Voyrz d'ahorJ YÉloije dc mijovd Maréchal, i7.'>9 , in- 12 ; ensuite, Lettres sur les Confesions dc J.-J. Rotisscau , par M. Gi/iyuc/ié , in-S". I*aiis, Barois, 1791. L'extrait que nous r;ijJi)orlons est à la j)Jgc 127.
ajoute-t-il , puis-jc me sorvir , quand non-seiilrmcnt il n'y a ni preuves , ni lettres authentiques , mais quand il est authentiquement prouve qrte jusqu'à la fin de sa vie, Rousseau conserva et professa pour milord Maréchal la même vénération et la même ten(h-esse? On en trouve mille preuves dans ses lettres et dans ses ouvrastes posthumes. On y peut joindre cet extrait d'une lettre de M. du Peyrou : <t Je sais de milord Ma- « réehal qu'en ralentissant sa correspondance par des » raisons pleines de sagesse et fondées sur son âQ;e « il desirait et demandait des nouvelles de son Jeanw Jacques. J'ai vu celui-ci à Paris , en 1770, m'expri- « mer avec plénitude de cœur , les sentiments de « tendresse et de vénération pour l'homme qn'il ai- 11 mail et respectait au-dessus de tous les honmies. Je « l'ai vu s'attendrir aux preuves multiplii'es que j'a- » vais eues à Valence du souvenir que l'on y conserw vait pour sa personne et ses vertus >^ .
Si jamais une louani;e fut sincère de la part «l'iui auteur , c'est lorsqu'elle est exprimée dans un ouvra;;e destiné par cet auteur à ne paraître qu'après sa mort. Voici le langai^e que tient Rousseau sur Georges Keilh , à la fin de ses Confessions :
Il 0 bon milord ! ô mon digne père! que mon cœur s'cmcut encore en pensant à vous 1 Ah ! les barbares ? quels coups ils m'ont ])ortés vn vous détachant de moi ! Mais non , non , prand fiomme , vous êtes et serez toujours le même pour moi, qui suis le même toujours. Ils vous ont trompt" : mais ils ne vous ont pas changé. » De quelle expression se servira la rccoimaissancc, si ce sont là celles de l'ingiatitudc î
La paresse et l'insouciance de la plupart des lecteurs sont inconcevaljles , et lorsque l'envie et la méchanceté comptent sur leur secours , elles ne font jamais un mauvais calcul. Hien n'était si simple et surtout si juste que de vérifier les preuves dont parlait d'Alerabcrt. Personne ne le fiiit. L'assertion calomnieuse s'accrédite et devient un fait incontestable. Tingt-un ans après , un homme de lettres que ses talents et sa franchise rendaient également rccommandable, M. Gingucné prouve que l'accusation n'a point de fondement. Mais le mal est fait , la prévention enracinée et je ne doute pas qu'elle ne résiste à nos efforts.
S'il était facile de vérifier l'assertion de d'Alcm- Ijcrt , il ne l'est pas moins , et c'est un devoir pour nous de le faire, relativement à celle de l'auteur de l'arlicle qui est allé plus loin que l'académicien. D'àl)ord il dit que Rousseau ne paja Keilh que d'ingralinule. Comme ils ont vécu dans l'intijuilé pendant quelque lemps, il faut supposer au moins que l'aclion de cette ingratitude fut alors suspendue. Ensuite il pnrle comme cVun Jait des injures contenues dons les lettres de Jean- Jacques à milord Maréchal. Or , il n'en est aucune où l'on ne trouve l'expression de la tcnchvsse la plus vraie et la plus resjxîctueuse !
Dans celle du 8 février 1767 , il se plaint de son silence et lui dit : « Craindre à Hi fois pour votre amilii'; »> et pour votre vie, ah! c'en est trop! Mon ptofl tecteur , mon bienfaiteur , mon ami , mon père , au- ■n cun de ces titres ne pourra-t-il donc vous énuiuvoir f >i Je me prosterne à vos pieds pour vous demander un
« seul mot « . La dcrnicic lettre ù Georges Kcitli est «.lu 29 mars 1767 : on y voit les mêmes regrets sur le silence de milortl et l'expression des mêmes sentiments. Si l'auteur en connaît d'autres , il est prié de les indiquer. Quand on accuse il faut citer ses preuves et surtout êtie exact. L'auteur est loin de l'être dans le trait de bienfaisance qu'il rapporte de G. Kcith. II dit que Jean- Jacques ayant écrit à milord AlaïX'chal (/u'il était content de son soft, mais qu'il gémissait sur les malheurs dont sajemme était menacée, s'il venait à mourir; qu'il voudrait seulement lui procurer, par' son tî^avail , 600 y}\ de rente; il fut parfaitement entendu, et Goofr. de rente fuj^ent assurées au mari et à la femme.
Yoioi le fait et les circonstances qu'il est nécessaire de rétablir. Nous consultons, pour les connaître, les pièces originales , c'est-à-ilirc les lettres de Georges Keith et les réponses de Rousseau. Le biographe n^a consulté que le prétendu éloge de milord Maré( liai Y^ixv d'Alembert qui a été convaincu depuis long-temps /!e calomnie , comme nous le prouvons à son article. 11 est de toute justice d'écouler les accusés et de vérifier les pièces d'un procès. L'historien ne l'a point fait et se contente de co|)ier d'Alembert : c'<'st-à-dirc de répéter sans le savoir, une imposhirc.
Miloril Maréchal rentré dans une partie de ses biens . grâces à Frédéric, écrivit d'iùlimlnnu-g à J. J. Tlousscau, une lettre datée du (> mars \^'h)] , dans bupu^lle il s'exprime ahisi . <> L'unique profit ipii u\c revitiit » (de ma fortune) est de pouvtùr faire «pulque bien » à des gens que j'cstinjc et que j'aiujc. Mon bvni et a 29..
V) respectable ami , vous pourriez me faire un grand fl plaisir en me permettant de donner , soit à présent , » ou par testament , cent louis à mademoiselle Le » A'asseur : cela lui ferait une petite rente viagère « ix)ur lui ai<ler à vivre. Je n'ai pas de parents : je ne s puis emporter dans l'autre monde mon argent. J'ai » encore un 61s chéri, c'est mon Ion saiwagCj s'il était » un peu traiiahle, il rendrait un grand service à son » ami et serviteur ».
Voici maintenant la réponse de Jean- Jacques , datée du 3i mars 1764 :
u Suç vos offres qui regardent mademoiselle Le » Vasseur et moi,]c commencerai par vous dire, raifl lord, que loin de mettre de l'amour-propre à nie re- » fuser à vos dons , j'en mettrais un très-noble à les « recevoir. Mais j'ai dii pain quant à présent , et , » au moyen des arrangements que je médite , j'en au- » rais pour le reste de mes jours : que me servirait » le surplus ? rien ne me manque de ce que je désire a et qu'on peut avoii' avec de l'argent, Milord , il faut » préférer ceux qui ont besoin à ceux qui n'ont pas » besoin, et je suis dans ce dernier cas. Vous savez , » milord, -ipic mademoiselle Le Vasseur a une petite « pension de mon libraire avec laquelle elle peut vivre « quand elle ne m'aura plus. Cependajit j'avoue que « le bien que vous voubz lui faire , m'est plus précieux fl que s'il me regardait directement-, et je suis extrè- » mement touclié de ce moyen trouvé par votre cœur fl de contenter la bienveillance dont vous m'honorez. « Mais s'il se pouvait que vous lui assignassiez plutôt » la rente de la somme , que la somme même , cela
» m'éviterait l'embarras de lu placer» sorte d'aflFairc » où je n'entends rien. « Milord , avant de recevoir cette lettre , en avait cci it à Jean-Jacques une seconde, datée de Keith-hall, le i3 avril 1764, dans laquelle , après avoir parle du plan de vie qu'il compte adopter quand il sera de retour à Berlin, il lui dit : « Je n'aurai que deux choses à regretter , le soleil de « Beneditta-Valenciaci mon fîLs le ^auv'rt^-c. Dans » ma dernière , je lui liiis une proposition très-raison- » nablc. Je ne sais ce qu'il me répondra ; rien qui » vaille , j'ai peur. Bonjour , je vous embrasse de la « plus tendre amitié. «
Il est bon de remarquer que J.-J. n? avait point écrit pour gémir sur les malheurs de Thérèse ( expression de d'Alembert littéralement répétée), mais que railord avait prévenu son Jils le sauvage, comme on vient de le vou'.
Georges Keilh, enchanté de la réponse de Rousseau , le remercie dans une lettre datée de Londres le 6 juin 176'!. 11 lui dit : Je ne puis vous exprimer le plaisir que votre indulgence en ma faveur, m'a donné. J'en sens vivement la valeur.
Devenu le commensal (Ui grand Frédéric , Kcith , que J.-J. consultait sur le choix d'une retraite, lui répondit de Postdam , le 8 février 1765; <« Si vous « n'étiez plus sauvage <jue les sauvages du Canada , « il y aurait remètle. Parmi eux , si j'avais tué plus » de gibier qu'il ne m'en faudrait , je dirais au prc- » mier passant: Tiens, voilà du gibier. Il l'emporte- >• rait. Mais Jean-Jacqiws le laisserait. Ainsi j'ai » l'aison de dire qu'il est trop sauvage. >^
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Le 22 mai suivant (i765) inilord lui dit dans une lettre : « Ce qui me fâche c'est la crainte que l'ira- » pression de vos ouvrages ne se faisant pas , il ne » vous manque un secours nécessaire , car item il n faut manger , et l'on ne vit pas de glands dans ce » siècle de fer. Vous pourriez me rendre plus à mon w aise que je ne suis , et il me semble que vous le » devriez. Vous m'appelez votre père, vous êtes » homme vrai : ne puis-je exiger , par l'autorité' que » ce titre me donne, que vous permettiez que je « donne à mon fils 1200 fr. de rente vi^igère? Si mon « fils chéri avait quelque chose assure pour sa vie , » je n'aurais plus rien à désirer dans le monde , ni *> aucune inquiétude à le quitter : il ne tient qu'à » vous d'ajouter infiniment à mon bonheur. Seriezï) vous à l'aise si vous étiez en doute que j'eusse du » pain dans mes vieux jours ? Mettez-vous à ma n place , faites aux autres comme vous voudriez qu'on « vous fit. Ne croyez-vous pas que la liaison d'amitié « est plus forte que celle d'une parenté éloignée et » souvent chimérique? Moi, je le sens bien... Je T> voudrais sur ma terre vous assurer cinquante livres » sterling (1200 fr.}; rien n'est sûr que sur les terres. » iSoyezbon, indulgent, généreux : rendez votre ami » heureux. Adieu. « Écrit-on ainsi, prend-on tant de jirécautions avec celui qui prévient l'oflre par une denjande? Milord remit en 1766 , à M. du Peyrou , une somme d'argent pour Jean-Jacques Rousseau. Ce dernier, dans une lettre du 20 juillet 17G6,. à Georges Keith, le remercie en ces termes : « M. <lu Peyrou me » marque qu'il a reçu les trois cenls louis. Ils viennent
0 crnn bon père qui , non plus quo celui dont il est » l'image , n'attend pas que ses enfants lui demandent » leur pain quotidien » ».
Il est donc évident que milord Maréchal avait prévenu , que Jean-Jacques ne sollicita point le bienfaiteur , que d'Alembcrt en a impose' ; mais il est fâcheux que l'imposture s'accrt'dite sous la plume d'un écrivain estimable , qui , en accordant au témoignasse du géomètre une confiance qu'il ne mérite pas , en répétant ce témoignage sans le citer , devient à son tour une autorité et doimc ainsi plus de certitude ù un fait con trouvé.
Pour se faire une idée juste du caractère de d'Alembertet de sa sincérité dans cette affaire, il faut lire son article dans ce volume : on y verra des détails donnés par M. deCorancez. Ils prouvent la llexibilité du géomètre.
La Harpe (^Jean-François de), né à Paris en 1789 , mort en i8o3. On n'est pas d'accord sur sa naissance : elle lui fut très- injustement reprochée , parce qu'ayant été nourri , pendant six mois , par les sœurs de la charité de Saint-André-des-Arcs , on le crut en-
I On lil ce passage dans les Lettres écrites de la viontaijne (Icltre V) : « Dois-jc me plaindre du choix de ma n-trailc? Non , malgré tant d'acliarnomcnt et d'oulrages, j'ai plus gagné que perdu; j'ai trouvé \in homme. Ame noblo cl grande ! oh • Georges Keitli ! mon protecteur, mon ami, mon père! où qun vous soyez , où cpie j'ach'Ve mes tristes jours , et dussc-je ne vous revoir de ma vie , non , je ne reprocherai point au ciel mes misères : jo leur dois votre amitié. » L'ingratitude , il faut en convenir, tient lA un bien singulier langage!
fant illégitime. Cette 4)pinion ne nous paraît ni assez prouvée , ni assez réfutée pour motiver une décision L'auteur de son article dans la Biographie universelle semble le reconnaître comme appartenant à la famille noLle des La Harpe établie en Suisse. Celui de sa vie, M. Mely-Janin, penche pour l'opinion contraire et la fonde sur le silence de La Harpe et sur le voile dont il voulut envelopper ses premières années. Le sentiment le plus général était qu'il avait pris le nom de la rue dans laquelle il aurait été exposé. Gilbert en parle dans une de ses satires , et ses vers faisaient des blessures difficiles à guérir. Mais un vers sanglant n'est pas une preuve , quoiqu'il fasse quelquefois plus d'eflet. Que la naissance de La Harpe soit ou non scniblal)le à celle de d'Alembcrt qui le valait bien ; qu'il ait reçu son nom d'une rue ou d'une famille suisse, peu nous importe; c'est un avantage ou une défaveur dont il ne fut pas responsable , et la distinction qu'il obtint , il ne la dut qu'à lui-niême. Ses titres littéraires sont trop comius pour que nous nous en occupions : son vrai mérite , celui qui paraît devoir être durable, est comme critique, et nous ne devons examiner que son opinion sur Rousseau.
Rappelons , comme une chose qui n'est point étran gère à l'objet de nos recherches , que La Harpe , après avoir long- temps combattu sous les drapeaux de la philosophie , les déserta \ qu'il se convertit -, et , <{uoique l'idée d'une conversion emporte avec soi celle de la douceur, de la charité , de la tolérance, qu'il ne fut ni tolérant ni charitable: et qu'enfin,
conservant toute l'àprctd de son caractère, il ne changea point d'armes , mais fit seulement prendre à SCS coups une autre direction. •
La Harpe eut , dans sa jeunesse , une de ces aventures qui laissent des iuipres^iions ineffaçables et souvent ont une grande influence sur toute la vie. Admis au collège d'Harcourt en qualité de boursier, par une suite de la bienfaisance de M. Asselin, principal de ce collège , il fit contre un professeur une satire et fut accuse d'en avoir fait une seconde contre son bienfaiteur. Il nia la seconde , avoua la première , et passa , malgré ses protestations, pour être l'auteur de toutes les deux. Aucun des châtiments en usage dans les collèges ne parut probablement assez sévère pour punir un tel délit; ce qui fait présumer qu'outre l'ingratitude , il y avait dans cette pièce d'autres motifs pour provoquer la rigueur des lois , puisqu'on crut devoir s'adresser à M. de Sartine qui mit La Harpe d'abord à Bicètrc , ensuite au fort rÉvêque. Quoique l'ingratitude soit un vice odieux , on le poursuit rarement et le grand nombre de coupables explique cette impunité. Nous ignorons si La Harpe reconnut, par une satire, les bienfaits de M. Asselin ; nous dirons seulement avec son biographe , qu'il se troiu'c clans sa vie quelquesjaits que l'exactitude ne permet pas de passer sous sileuce, parce qu'ils ont quelque liaison avec celui-là.
On sait que Voltaire aida de sa bourse , de son crédit, de ses conseils le jeune La Harpe qui n'avait pour ressource que son 'talent. Il alla plusieurs fois à rcriiey , et même , au second voyage , il y mena sa
femme , fille d'un limonadier, qu'il venait d'e'pouscr. Ils passèrent treize mois chez le patriarche. » La >> Harpe , dit l'auteur de sa vie , ne se ressouvint pas » toujours des égards qu'il devait à son protecteur : T il avait dans ses opinions un despotisme dont il » ne pouvait jamais se corriger, et ce desjwtisme » il rétendait quelquefois sur des ouvrages de son » maître. »
A son retour il fut accusé d'avoir payé la générosité de Voltaire en enlevant de sa bil)liotlièque plusieurs papiers importants. Voltaire démentit cette accusation insérée dans une gazette étrangère ; mais , dans sa correspondance publiée long-temps après , il s'exprime de manière à faire voir qu'il croyait La Harpe réellement coupable et qu'il avait été puni de son trop de conjîance.
Un fait incontestable c'est la conduite de l'accusé à la mort de Voltaire. Siquelcpx'un étiiit forcé d'étendre un nuage épais sur les faiblesses du grand homme, ce devait être celui pour lequel il avait employé son crédit, ses amis, ses connaissances, ses protecteurs, son argent, La Harpe en un mot. n A peine Voltaire »> eut-il fermé les yeux, qu'il fit en quelque sorte » parade de son insensibilité '. A l'entemlrc, il y
« Vî-e de La Harpe , par M. Mcly-Janiu , en tète Je l'éditionin-i2 , du Cours de Littérature. La plupart des biographes modernes sont en général plulùt panégyristes «pi'liisto riens ; celui de La Harpe paraît impartial et vcridique, deux qualités csscnlielles à l'Iiisloire qui^ sans elles , change de nature et devient fal>lo ou fiction.
» avait long-temps que Voltaire était mort pour les « Ictties. Son goût était tout-à-fait perdu et les plus n belles choses le laissaient insensible. Afin de dissi- » per toute incertitude , La Harpe mit le public dans » sa confidence, il fit dans les journaux une criti- « f|ue amcre d'une des tragédies de son bienfaiteur. « On le fit rougir de sa conduite : on traita dans le môjnc temps ses Barmécîdcs avec la même rigueur. Honteux, il avoua son imprudence (mot qui ne fut jamais synonyme de celui d'ingratitude); et, comme sa réparation parut insufiîsantc , il fit les Muscs rii'idcs dont le succès mérité racheta sa faute.
De ce qu'on fut ingrat une ou deux fois, il ne suit pas qu'on l'ait été trois ou qualrc, et ces faits ne prouvent pas que La ILirpe fut l'auteur de la satire contre M. Asselin : mais on doit convenir en même temps rpi'ils ne l'en disculpent pas.
Le traitement qu'il éprouva , si jeune encore , dut influer sur son talent, soit que l'auteur fût victime de l'injustice , soit qu'il eût mérité son sort. Aussi remarque-t-on que , dans plusieurs de ses tragédies , la vengeance est le moiilc que le poète semble affectionner ; qiie l'aigreur se numlre dans un grand nombre de ses pièces couronnées , et que l humeur di'nigrante lui est naturelle. Pendant quarante ans il travailla à des journaux littéraires et maltraita tellement les écrivains, que d'Alend>erl lui appliqua ce vers :
Gillc a cel.» ilc l)on , .lu.uul il frappe , il a85oninic. Les excès de la révolution ne devaient pas trouver un homme de ce caractère impassible. Aussi le vit-on.
en 1792 , s'affubler tlu bonnet rouge à l'ouverture du lyce'e, et débuter par une ode dans laquelle il me aux armes et termine ainsi l'une des strophes :
Le fer 1.... il hoit le sang : le sang nourrit la rage, Et la rage donne la mort !
Comme cette rage , qu'il prêchait si bien , dévorait tout , il en devint victime ; et , malgré les articles les plus fougueux , malgré l'engagement qu'il prit de faire connaître les iniquités des ministres et des parlements , il fut mis en prison. C'est-là qu'un verset de l'Imitation le convertit.
Ainsi que nous l'avons dit , cette conversion prit la teinte de son caractère. Elle ne lui fit point faire tous les sacrifices qu'elle semblait exiger, puisque, lorsque la liberté lui eut été rendue , il publia sa corvespondance littéraire avec le grand-duc de Russie, dans laquelle ti il juge , dit son biographe , presque fl tous les écrivains avec la dernière rigueur ; ses « décisions sont dictées trop souvent par l'amoury> propre et par des préventions haineuses. Un Tf> égoïsme aveugle y perce : il n'oublie aucun des » compliments qui lui sont adresses , et prononce « avec une hauteur dédaigneuse sur le mérite de ses « concurrents et celui de ses confrères. « Ces reproches sont graves quand ils sont mérités par un nouveau converti.
Saint-Lambert ayant passé quelque temps à la campagne avec La Harpe , donnait de ce critique une idée juste en disant : t< Pendant huit jours de convern siition presque continuelle , il ne lui est échappe
» ni une erreur en matière de goût , ni un propos » qui annonçât le moindre désir de plaire à per- « sonne. «
J'ai fait voir, ou la mauvaise foi de La Harpe , ou -la léi^èreté avec laquelle il lisait ce qu'il voulait censurer. Ce dernier reproche ne pouirait être admis que dans un critique ordinaire. La Harpe est trop supérieur pour qu'il mérite celui-là. Il reste donc la mauvaise foi , ou, si l'on veut, une passion aveugle. Dans le trait que j'ai cite , La Harpe dénature les expressions de Rousseau qu'il (ait J'ojidre en larmes , tandis que Jean-Jacques dit qu'il fut affecte au point d'en pleujxr. Le critique donne ensuite lices larmes, une cause différente de celle qui les fit répandre. Il y a donc une double infidélité. Elle se retrouve dans ie tome XV du Cours de littérature , au chapitre des philosophes du dix-huitième siècle , article Rousseau. Il isole une pensée , la torture de mille manières , la commente à sa façon , et , la séparant de ce qui la précède et la suit , en tire des conclusions opposées à celles auxquelles ces pensées donnaient lieu . et les laissant à leur place. Il ne voit dans Rousseau que le Y\ns subtil des sophistes, le plus élo(juent des rhéteurs vX\c plus iuqiudent des cyniques; il dit que le ciel a permis que ce funeste novateur fût horriblement réfuté par tout le mal qu'il a fuit. Ainsi , suivant M. de La ILupe , c'est à celui qui a dit que la liberté serait achetée trop cher par la vie d un seul homme, qu'il faut attribuer tout le sang qu'on a versé.
* L'orgueil, et l'orgueil blessé , explique les trait 23.
« vers et les paradoxes de Rousseau : l'orgueil , et » l'orgueil flatté , explique toute sa vogue et son in- « fluence. Ce prétendu martyr de la vérité ne fut » jamais , au fond , qu'un très-adroit charlatan. Il a « pour lui les femmes et les jeunes gens ; et pourr> quoi ? c'est qu'il avait l'art pernicieux de donner à ï) leurs passions favorites le ton et l'air des vertus. « Quelle jeune personne ne s'est pas crue une Julie? « quel étourdi , en cherchant à séduire l'innocence , T) ne s'est pas cru un Saint-Preux? »
Je ne sais si le célèbre critique Clément », ce en 1748 , était de la première jeunesse en i785 , lorsqu'il fit imprimer ses essais de critique sur la littèrcture ancienne et moderne - , dans lesquels je trouve ce passage : « Le célèb. e Genevois n'était pas seulement « l'anii , mais l'amant passionné de la vertu , et sa « conduite ne fut point en contradiction avec ses dis- « cours. Ses ouvrages respirent l'amour dû bien, du w juste et du beau. C'est de cet amour pur et cun flammé que naissent la force, la chaleur de son « style, et comme son génie était dans son coeur, V) c'est au cœur de ceux qui le lisent qu'il parle et se
»> fait entendre Les lettres de Julie à son amant
» seront à jamais la lecture favorite des âmes tendi'es
I Jcan-M;iric-Bcmard Clcment, né A Dijon en 1748, mort à Paris en 1812. De riv.iux , La Harpe et lui devinrenl ennemis : ensuite ils sc réconcilicrcnl cl s'einbr.issèrenl publiquement. La Harpe avait loué le goût sévère et les talents de Clément.
a Paris , 2 vol. in-12 , 178J ; tome I , p. i et suiv.
« et passionnées qui sont moins sensibles aux aven- » tures romanesques , aux intrigues multipliées qu'au » tableau des passions les plus vives du cœur humain >> et aux images les plus touchantes de la nature. » Ceux qui ne regardent ces lettres, que comme un « roman en sentent bien peu le mérite. Quelle foule » de beautt^s en tout genre se succèdent rapidement ! » Qui peut voir, sans une émotion ravissante, ce raé- » lange de faiblesse et d'honnêteté des deux amants » qui sacrifient tout à leur amour et leur amour à la » vertu? » Qui? vous allez le voir : c'est M. de La Harpe qui , bien loin de Vémotion ratissante, apostrophe Jean-Jacques et lui dit : « Ton héroïne fait « des sermons en donnant un rendez-vous à son amant w dans la maison de son père ! Vil charlatan ! ton « héros a l'insolence scandaleuse de donner par écrit « à une jeune fille qu'il a lâchement séduite la per- « mission de disposer d'elle-même ! etc. »
Entre deux critiques, très-renommés, on pourra faire un choix, et quel qu'il soit on aura toujours pour soi (même les jeunes gens) le suffrage d'un homme de mérite .
La Harpe trouve en dépeçant une pensée de Jean- Jacques, un mensonge effronté, une sottise dans touto lajorce du terme et un excès de fatuité. Cela nie rappelle ce qu'éciivait l'auteur d'Emile à propos des t^'rmes injurieux dans lestpiel.s David Hume s'exprimait sur son compte: « On m'assure , disait-il , que w M.HuuïCine tTnitc de scclcrat et de file canaille. » Si je savais ixiiiontUe à de pareils noms , je m'en ») croirais digne. »
Il serait trop long , je ne dis pas de réfuter les injures , mais de les rapporter. Il ne le serait pas moins de relever toutes les inexactitudes de M. de La Harpe dans sa critique de Ginguend ». Elles sont nombreuses lorsqu'il est question de la querelle avec Hume : les détails que nous avons domies suffisent pour les relever. J'en citerai une seule. La Harpe repousse avec colère l'accusation contre d'Alembcrt , qu'on soupçonnait d'avoir pris part à la traduction de l'exposé de David. Mais qu'aurait-il dit à la lettre que nous rapportons et dans laquelle l'historien anglais remercie d'Alembert d'avoir adouci, dans la traduction , quelques expressions trop fortes dont il s'était servi ?
Le zèle de La Harpe était celui d'un missionnaire intolérant , haineux , qui dédaigne les moyens de persuasion et leur préfère la violence. Un homme de lettres distingué par ses talents et ses connaissances , M. Aubert de Vitry m'a conté que , peu de temps avant la mort de La Haq^e , il fui invité par un ami commun à dîner avec ce célèbre critique et quelques convives d'un mérite reconnu. On devait, après le repas , aller au spectacle où l'on donnait un de nos chefs-d'œuvre, et dans lequel (pour qu'il y eût de l'harmonie) Talnia devait jouer. La Harpe, à qui l'on faisait tous les honneurs de la réunion, était écouté comme un oracle. Après quelques réflexions très-courtes sur la pièce que l'on se faisait un pLalsit d» voir, il parla de Jean- Jacques , et , toutes les foi.s
• Nouveau supplément an Cotirs de Littérature , publié par M. Barliicr.
qu'on voulut dc^toumcr la conversation , il la ramena toujours sur l'auteur d'Emile. Pour avoir la paix et s'entretenir d'autre chose que d'un fourbe, d'un moEstrc digne de tous les supplices , on fit semblant d'être de l'avis du prédicateur. Mais , remarquant le silence de M. Aubert, ill'avait interprété comme il devait l'être; et, s'empaj-ant de lui, tout aussitôt aprts le repas, il le séquestre , le chapitre, le fait renoncer au spectacle, et, pendant deux heures, le tien-, sur la sellette , s'exprimant avec une action qui ne permettait pas la moindre réflexion, (quand la nécessité de reprendre haleine aurait donné le temps d'en faire une ) et qui produisit l'effet que produit toujours la passion.
Tu-minons l'article de M. de La Harpe par une réflexion que lui-même fait naître par tout ce qu'il a dit au- Rousseau. D'un côlé, il le présente comme fou , prétendant trouver des germes de démence dans les premières actions de sa vie. De l'autre , il le traite de clarlatan tantôt vil, tantôt adroit, et conséquemraent d'homme de mauvaise (Si. La folie et la mauvaise foi s'excluent mutuellement, et je répéterai ce que )'ai dit à ceux qui prétendent que Rousseau se plaigiait et se vantait de sa pauvreté : il faudrait cependiint s'entendre.
Saist-Lambert (N.), né à Nancy le i6 décembre 1716 mort le 9 février i8o3. Il voulut mettre eu jeu l'autorité contre Clément, auteur d'une critique de son poème des Saisons. On trouva (pie ce moyen n'était ni d'un homme supc'rieur, ni d'un philosophe. Cep endant le poète irascible surprit la rclii;ion d'un
homme puissant , qui rougit bientôt de sa faiblesse , et fit révoquer la lettre de cacliet qu'il avait obtenue à la sollicitation de Saint-Lambert.
Il termina sa carrière poétique par un ouvrage en prose , intitule : Le Catéchisme universel, ou les principes des 'Mœurs chez toutes les Nations, u Son » de'but , dit Palissot , est,une analyse de l'homme » qui ne présente guère que des idées communes ; « mais, grâces à J.-J. Rousseau, dont M. de Siiint- «> Lambert , sans le citer jamais , et même en le trai- *> tant très-durement , a emprunté ce qu'on y trouve » de mieux , l'analyse de la femme est beaucoup plus a piquante... On est étonné de son acharnement con- « tre Jean- Jacques, qui lui a constamment témoigné » de l'amitié , et qui en parle avec éloge jusque dans » ses Confessions. Non-seulement il lui fait, sans le » citer, de fréquents larcins , mais il lui attribue des w opinions qu'il n'a jamais eues. Il finit même, dans n un chapitre sur l'ingratitude , par faire de lui , sous » le nojn de Cléon , le portrait le plus odieux. « En supposant que rappli?;ation que fait Palissot soit fondée , plusieurs circonstances peuvent cxpfiquer la conduite de Saint-Lambert ; mais aucune ne l'excuse.
10 Sa haine contre Jean- Jacques aurait eu pour cause première la jalousie. Saint-Lambert était extrêmement jalou.x de madame d'Houdetot : lorsque en 1798, cette dernière célébra avec son ranri la cinquantième année de leur mariage, M. do Saint- Lambert eut une humeur remarquable et rcmarcpiét^ par tous les convives. Or, la mariée avait soixante-
dix ans , le mari quatre-vingts et l'amant jaloux quatre-vingt-quatre. A'cette même époque, madame d'IIoudctot avait chez elle mademoiselle B (depuis madame Cheron). L'amitid que la première témoignait à la seconde , les soins qu'elle lui donnait, ses attentions, étaient autant de coups de poignard pour Saint-Lambert. S'il était encore si jaloux à quatre-vingt-quatre ans , qu'avait-il dû être quarante ans auparavant , et dans le temps de la passion de J.- J. Housseau pour madame d'Houdetot ? quel eflet durent produire sur lui ces paroles , adressées à Rousseau : Jamais homme n'aima comme vous ; mon cœur ne saurait aimer deux fois , et Saint-Lambert nous écoule P
20. La seconde cause de cette haine aurait etè le peu de rapport entre le caractère de Jean-Jacques et celui de Saint-Lambert, leurs opinions, et la supériorité du premier sur le second. L'unfuyaitle monik-, dont il n'avait aucun usage ; l'autre en avait beaucoup et s'y plaisait '.
Les principes développés dans le Catéchisme universel sont que les vices et les vertus ne doivent passer que pour des affaires de convention , et que ces conventions et notre intérêt personnel forment notre conscience. Certes il y a loin de ces principes à ceux de l'auteur d'Emile.
Saint-Lambert fit toujours sa cour aux grands , à
» Je doute delà justesse de l'application faite par Palissot. Saint-Lanihcrl n'a jamais rien écrit contre Jean-Jacques, vl il gardait toujours le silence lorsqu'on parlait de lui. 11 a pu le piller ; c'est uu hommage au (aient , une preutc d'estime.
ceux.qiù avaient du pouvoir, même en littérature; et l'espèce de culte qu'il rendit à Voltaire, à qui, sans he'siter , il sacrifia Corneille et Racine > , en est une preuve. Pour plaire à Voltaire, il fallait se bien garder de faire cas de Rousseau ; et quand , à cette époque , on tétait homme de lettres , il fallait choisir entre les deux.
Saint-Lambert est un des athe'es les plus déterminés du dix-huitième siècle ; circonstance qui achève de prouver qu'il n'y avait aucune conformité entre ces deux écrivains , dont l'un vivra plus que l'autre dans la mémoire des hommes.
Voici dans quels termes madame du Deffand et son ami Horace Walpolc parlent de Saint-Lambert :
« Je ne vous enverrai point Saint-Lambert (lettre du 12 mars 1769). Rien , selon mon goût, n'est plus fastidieux, excepté huit vers que voici (5io, 1. 1) :
Mallicur ù qui Ips Dieux accordent de longs jours!
Consume de douleurs vers la fin de leurs cours ,
11 voit dans le tomheau ses amis disparaître
Et les êtres qu'il aime arraches à son être.
Il voit autour de lui tout périr, tout changer ; .
A la race nouvelle il se croit étranger;
Et quand à ses regards la lumière est ravie,
Il n'a plus , en mourant , à perdre que la vie.
« Rien n'est si beau , à mon avis , que cette peinture de la vieillesse 2. J'aurais voulu que les expressions
I Par ce vers: Vainqueur des deux rivaujc qui régnent sur la scène.
=» Madame du DefTand eu parlait par expérience. Madame d'IIoudetot prenait mieux sua parti et subissait de boaoc
(lu quatrième vers eussent lîtc plus simples , mais le mot être est du style à la mode. Ce Saint-Lambert est un esprit froid , fade et faux : il croit regorger d'idées, et c'est la stérilité même ; et , sans les roseaux , les ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de choses à dire. «
Walpole , dans sa réponse à madame du Defland , est beaucoup plus rigoureux , et traite bien plus mal les Saisons : « Ah ! dit-il , que vous en parlez avec justesse ! le plat ouvrage ! point de suite , point d'imagination ; une philosophie froide et déplacée : un berger et une bergère reviennent à tous moments ; des apostrophes sans cesse , tantôt au bon Dieu , tantôt à Bacchus ; les mœurs et les usages d'aucun pays ; en un mot, c'est l'Arcadie encyclopédique. On voit des pasteurs, le dictionnaire à ia main , qui cherchent l'article tonnerre, pour entendre ce qu'ils disent eux-mêmes d'une tempête. Vous avez trouvé huit vers à votxe usage , en voici un qui m'a frappé , moi :
Fatigué Je senlir, il paratl iosoDsiblc.
» Quant aux Contes Orientaux qui suivent les Saisons , ce sont des épigrannnes en brodequins. Je persiste à dire que le mauvais goût (jui précède le bon goût est préférable à celui qui lui succède. » Madame
grucc le joug do I.> uécpisilc. Sa manière irenvisagcr la »ieil lessc et celle Je Salut Lanilicil , dans l'iulinuté JiK^uel elle vécnt pendant un demi-iiècle , forment un coulraste singulier. Voyei r.utulc Houdctot , où ces vers soûl rapporlé»
du Deffand , dans sa réplique , dit à Walpole que son analyse a débrouille tout ce qu'ellç pensait des Saisons, u C'est un froid ouvrage , dit-elle , et l'auteur un plus froid personnage. Les Beauvau se sont faits ses Mécènes :âh! qu'il y a des gens de village et des trompettes de bois ! Peut-être y a-t-il encore quelques gens d'esprit , mais pour des gens de goût , de bons juges , il n'y en a point. » •
Jean-Jacques estimait Saint- Lambert , s'en croyait estimé , et tint toujours sur lui un langage honorable pour tous les deux.
SE>-EBiEa (N.), ministre du Saint-Êvangile , et bibliothécaire de la république de Genève. Quoique compatriote et contemporain de Rousseau , M. Senebier, dans son Histoire litléraire de Genè\'e (tome III, page 202), dit qu'il n'eut jamais de relation avec lui ; et nous aurions pu l'omettre dans cette biographie ; mais , comme il ^ jugé l'auteur d'Emile , et , dans son jugement , commis beaucoup d'erreurs , il importe de les signaler. Il annonce l'espoir de mécontenter également et les partisans et les détracteurs de Rousseau. Cet esj)oircst une prétention, et je ne doute pas qu'elle n'ait influé sur son jugement. En 1800, j'allai voir M. Sencbier en me rendant en Italie. Je fus étonné de son langage sur l'auteur d'Emile, et du ton qu'il prit pour me dire que les Français aimaient beaucoup plus Rousseau que les Genevois. Il y avait dans ce ton quelque chose d'aigre , du pcrsiliage , je ne sais quoi d'un homme picjué., et (pii me lit d'autant plus d'impression , que M. Sencbier avait , ou du niouis me parut avoir, car je ne
DE J. J. ROUSSEAU. i/O
l'ai VU que deux fois , beaucoup de douceur et d'anicuite dans les manières.
Dans la position où se trouvait M. Scnebier, par sa profession , c'est-à-dire comme ministre , il a peutêtre tenu le langage dont les convenances lui faisaient un devoir. Peut-être encore y a-t-il eu , pendant les troubles de Genève , des circonstances qui eurent sur son esprit une influence occulte et sans cesse agissante. Je l'ignore ; je le suppose , et je fais toutes les concessions qui prescrivent ces considc'rations plissantes. J'accorde encore, et c'est beaucoup , que M. Senebier eut assez de force de tête et de capacité pour avoir le droit de dire que le Contrat social était une absurdité de plus ». C'est une affaire de goût, et les ouvrages de ce juge sévère expliquent sufllsamraent sa pense'e, et motivent sa rigoureuse sentence. Mais je ne puis étendre mes concessions aux erreurs de fait, et M. Senebier en commet un grand nombre; et, tout en annonçant qu'il ne l'euf qu'être vrai , il offense souvent la vérité.
ï". Il parle du libelle de Housseau contre David Hume, cl l'on a vu que Joan-Jac([ues ne publia pas un mot dans cette querelle. Ce fut David (jui fit inijnijner la lettre que lui-même avait provoquée ; et que M. Senebier traite de libelle.
20. Il aj)pelle l'insolente leltre «le Walpole , sous le nom de Frédéric , une letlj-e ingcnieuse ; ce qui prouverait la tolérance de M. Senebier, si ce juge-
» Histoire littéraire de Giuève, tome II! , p. 2G2.
ment singulier n'entraînait pas la condamnation de la partie plaignante.
3o. « Rousseau , dit-il, se brouilla avec M. Daven- » port qui avait exerce à son égard l'hospitalité de » la manière la plus délicate, w II se brouilla si peu , que , révenu en Fi-ance , il forma le dessein de retourner chez son ancien hôte qui l'y invitait , et obtint un passeport pour exécuter ce projet , dont les événements empêchèrent l'exécution.
M, Senebier, dans sa notice, fait aller Jean- Jacques en Auvergne , et dans d'autres lieux où il n'a jamais mis le pied : circonstances peu importantes , mais dont l'inexactitude doit être remarquée en passant.
Il termine cette notice par un jugement sur la personne et les ouvrages de Rousseau, qui manifesta, dit-il , et un amour-propj'e excessif, et une sensibilité extrêmement exaltée. Voilà les deux vessoHs , ajoute-t-il , cjui l'ont toujours fait agir... Quant aux pro(Uictions du. célèbre Genevois , son compatriote s'exprime ainsi : Ses sentiments brûlants brûlent toujours clans ses écrits, et embrasent ceux qui les lisent. Les lecteurs de M. Senebier sont , grâce à ses soins , à Vabri de la brûlure.
Voltaire (Marie-François Arouet te ) , né en i6f/4, mort en 1778.
Il me semble être devant la statue pour laquelle souscrivit Rousseau; devant la statue de cc///i"<7m/^/(?uait apprendre , à tout ce qui rapprochait, le chemin de la gloire ',- de cet Jiomme illustre, qui pouvait
» Ldlrc vie Jcan-Jarqucsdu lu soplcmbrr iJ-kk
cLrc , s'il l'avait voulu , l'admiration de l'univers » ; et terminer, par un bienfait au genre humain , la plus brillante carrière que jamais homme de lettres ait parcourue ^ ; de cet homme que Jean- Jacques honorait comme son madré ^,- à qui même il croyait devoir son propre talent. Je voudrais passer rapidement mais la vérité m'arrête , et ce n'est pas au
moment où la tâche est plus didicile qu'il y faut renoncer.
Quoique Voltaire ait , dans ses écrits , beaucoup plus maltraité Rousseau que ne l'ont fait , dans les leurs , les d'Alembcrt , les Diderot , les Grimm , les Marmontel ; quoiqu'il y revienne souvent , c'est toujours et partout l'effet de cette irritabilité nerveuse dont il subissait le joug -, c'est tantôt le dépit , tantôt la colère , quelquefois une fureur que son excès et sa cause rendaient puérile. Mais jamais on ne remarque de combinaisons lentement méditées et suivies avec soin ; jamais de trame ourdie dans les ténèbres , froidement calculée et conduite avec art. VolLiire ne fut point lié avec Rousseau ; il ne le connait point 4 , et , dans les torts qu'il eut , l'amilié n'eut point à se
» Lcllre à M. iVIvcrnois , du ."^o dcccmlirc i^Go.
2 LetUc lia iSaoùt 1706. Et lorsqu'il lui tléclaro qu'il ne l'aime jioint, il lui tlit : « Di- tous les scnLiuieuls ilonl mon » cœur était péuclrc pour Vous , il n'y reste que raduiiratiou » qu'on no peut refuser à votre l)eau f^énic, cl l'amour de vos » écrits. » Ce bienfait était le Calécliismc Ju Citoyen.
3 Même Lettre, et Confessions , liv. V.
4 II n'est pas certain qu'ils se soient jamai.^ vus. Rousseau
plaindre , et la confiance ne fut point trahie. Les impressions qu'il reçut , elles lui furent données par des intermédiaires i .
J'ai eu plusieurs fois l'occasion de faire remarquer que, dans les accusations contre Rousseau, jamais aucune ne fut appuyée sur un fait bien prouvé. Les preuves sans nombre d'ingratitude dont parle l'auteur que je cite , et qui n'en peut citer aucune (se rejetant sur leur excesjive multitude), ont toujours, jusqu'à présent, étant réduites à leur plus simple expression , consisté dans de vagues déclamations, quoiqu'on prétendit tenir cette masse de preuves des amis et des intimes de Rousseau. Voltaire, qui n'en avait point été, qui ne le connut point , se servit des armes qu'il savait manier avec tant d'adresse et de succès : le ridicule et la plaisanterie. Il écrivait à d'Alembert , le 29 août 1757, et lui disait : « Si vous avez un moment de loisir, mandez- •n moi comment vont les organes penseurs de Rousj) seau , et s'il a toujours mal à la glande pinéalc.
nomme ( Conf. I. Yll ) Vollairc au nombre des personnes que recevait madame Dupiu : mais c'est lorsque lui-mèflie était encore entièrement inconnu , en 1742.
^ Particulièrement par «l'Alcmhcrt , et sa correspondance avec Voltaire ( tome LXYIII et LXIX ) en offre raille preuves. Indiquons seulement la lettre du 29 août 1766 , dans laquelle il dit au patriarche , au moment où il traduisait l'Expose de Hume, qu'il n'a d'autre reproche à se faire t-is-àvis de Rousseau , que d'avoir trop bien pense et trop bien parlé de lui.
« S'il y a une preuve contre l'imraatc'rialite de « l'amc , c'est cette maladie du cerveau. On a une » fluxion sur l'amc , comme sur les dents. » Malgré cette fluxion , Jean-Jacques achevait alors la Nouvelle Ileloïsc , préparait Emile et terminait le Contrat social ». Le ridicule et la plaisanterie s'épuisent bientôt quand ils ne portent que sur une singularité ; or, la saiwagerie de l'auteur d'JÉmile et la supposition très-gratuite du système ([u'on lui prêtait, et d'après lequel on prétendait qu'il voulait nous renvoyer dans les forêts , nous y faire vivre de glands et marcher à quatre pattes, ne pouvaient être une matière inépuisable. Les amis du sauvage appelèrent à leur secours la calomnie , qui d'un mot se fait croire , et d'un geste, obéir. Voltaire n'en fut que l'écho : il n'inventa point , mais , faisant usage de ce qu'on inventait , il le reproduisit à sa manière. 11 ilit des injures sans pouvoir, cette fois , leur donner le seul mérite qu'elles fussent susceptibles de recevoir sous la plume de Voltaire , et que lui seul pouvait leur donner. Jetons un voile sur cette guerre de Gcnèx'e , sur ce libelle odieux des sentiinens des ciLoyetis , dont il laissa peser le poids sur M. Vernes, qui n'avait pas, connue nous l'avons dit , pour excuse ou pour défense , tics monuments nidcstructibles , de la gloire , tout ce qui peut enlin faire oublier les écarts du génie.
L'ironie , les sarcasmes , les injures peuvent être
> llfitpros<iU(> inardicr (li> front cos divers ouvr.ig.'S : l'un le délassait do l'autre , comim- il If dit lui-même. Le Contrat soclaKwisùt pai-lie <lcs institutions politùjucs qu'il lit à riiirmilago en \'j56 et i;^; , avec la Julie.
et sont l'eflet de la colère , Ju dépit ou de l'envie . suivant le caractère de l'écrivain qui ne sait point se garantir du premier mouvement des passions. Ce sont sans doute de mauvaises excuses , mais on est porté à les admettre, parce qu'on peut supposer que la réflexion n'y a point de part, tandis que, dans un ouvrage historique , qui doit èlre médité , ces passions haineuses doivent être muettes. Voltaire a fait entendre quelquefois leur langage , et , sous ce rapport , il mérita des reproches. Voici ce que je lis dans le chapitre 43 de son Précis du siècle de Louis XF :
« On a été assez fou pour soutenir qu'on ne doit « point jouir de son travail; que non-seulement tous V) les hommes sont égaux, mais qu'ils ont perverti « l'ordre de la nature en se rassemblant ; que l'homme » est né pour être isolé comme une bête farouche ; » que les castors, les abeilles et les fourmis dérogent « aux lois éternelles, en vivant en république. Ces w impertinences, dignes de l'hôpital des fous, ont >» été quelque temps à la mode , comme des singes » qu'on fait danser dans des foires. Elles ont été pous- » sées jusqu'à ce point incroyable de démence qu'un » je ne sais quel charlatan sauvage a osé , dans un » projet d'éducation , etc. « Qui croirait , à ce langage , qu'il est question de l'auteur d'Emile ! Voltiirc ne savait que trop quel était ce prétendu charlatan sauvage.
Ces attaques se détniisent d'elles-mêmes : elles tiennent du caractère fougueux de celui qui les fait , et , quoi(juc trè.s-déplacées dans lui ouvrage historique, elles paraissent moins coupables i\\\c les accusa-
tions inyst(?rieuses et les réticences des Griium , des d'Alerabcrt et des Marmontel.
Griram a dit , et d'autres ont répète' c[u'on lirait toujours Voltaire , tandis que Rousseau passerait. Cette assertion mérite un court examen. D'abord, je crois qu'aucun des deux ne passera , et je m'en réjouis ; ensuite , je suis persuadé qu'on élaguera plus , proportion gardée , des ouvrages de Voltaire que de ceux de Rousseau. Tout ce qui tient au ridicule, quand ce ridicule tient lui-même à des- circonstances qui n'existent plus , perd nécessairement de son prix. Or, beaucoup d'écrits du patriarche paraissent menacés de cette destinée. Plus un trait piquant est lié à l'intérêt du moment , plus il produit d'effet. Mais la durée de cet effet est en raison de son intensité. L'impression produite par Voltaire , dans ses pajuphlets , dut être et fut réellement prodigieuse : comme les Lettres Provinciales , qui ((pioique un chef-d'œuvre) ont beaucoup perdu depuis qu'il n'y a plus de jésuites , et surtout depuis les progrès de l'indifférence en matière de religion. Molière a travailFé sur un sujet qui survivra à toutes les institutions , à tous les cultes -, il en est de même de Rousseau , quoique dans un sens différent ; et celui qu'on accuse de vouloir faire rentrer l'homme dans une caverne, ne s'est occupé, dans ses grands ouvrages , (jue des hommes réunis en masse , et des moyens de les rendre heureux.
Malgré ses détracteurs, Rousseau sera toujours placé près de Voltaire. Le buste de l'iui corresjx)n.l à celuide l'autre, et leurs œuvres, toujours réunies, ac-^ cusent ceux ([ui voudraient l'exclusion cle l'un desdeux
282 HisToirxE
Bernardin de Saint-Pierre a fait, entre ces deux glands écrivains , un parallèle plein d'interiît par les rapprochements et les contrastes.
<* Le public , dit St. -Pierre , a toujours pris plaisir à faire aller de pair ces deux hommes contemporains et à jamais célèbres. Quoiqu'ils aient eu plusieurs choses de commun, je trouve qu'ils en ont eu un plus grand nombre où ils ont contrasté d'une manière étonnante. Jamais , dans aucune langue , personne n'a e'crit sur autant de -sujets que Voltaire , et personne n'a traité les siens avec plus de profondeur que Rousseau. Le premier, toujoiu'S léger et facile dans son Style , répand les grâces sur les matières les plus abstraites : mais le second fait sortir de grandes pensées des sujets les plus simples. Tous les deux , avec de si grands moyens , se sont proposé le même but , le bonheur du genre humain. Voltaire , tout occupé de ce qui peut nuire aux hommes , attaque sans cesse le despotisme , le fanatisme, la superstition, l'amour des conquêtes , mais il ne s'occupe qu'à détruire. Rousseau recherche tout ce qui peut notis être utile , et s'efforce de bâtir. Après avoir nettoyé, dans deux discours académiques, les obstacles qui s'opposent à ses vues , il présente aux femmes un plan de réforme; aux pères un plan d'éducation; à toutes les sociétés son Contrat social. Le vol de tous deux est celui du génie. Las des maux de leur siècle , ils s'élèvent aux principes éternels, sur lesquels la nature semble avoir posé le bonheur du genre humain. Mais , après avoir écarté des mœurs, des gouvernements et des religions qui en entourent la base, ce qui leur paraît
Di', j. j. noussiïAU. 263
l'ouvrage des hommes , celui-ci finit par la raffermir, et l'autre par l'e'branlcr.
» Leur manière de combattre leurs ennemis , quoique très-opposee , est également redoutable. Voltaire se présente devant les siens avec une armée de pamphlets , de jeux de mots , d'épigrammes , de sarcasmes , de diatribes , et de toutes les troupes légères du ridicule. Il en environne le fanatisme , le harcèle de toutes parts, et enfin le met en fuite. Rousseau, fort tic sa propre force , avec \eé simples armes de la raison , saisit le monstre par les cornes et le renverse. Lorsque , dans leurs querelles , ils en sont venus aux mains l'un et l'autre , Jean-Jacques a fait voir que, pour vaincre le ridicule, il suffisait de le braver. Pour moi, me disait-il un jour, j'ai toujours lancé mon trait franc ; je ne l'ai jamais empoisonné : je n'ai point de détour à me reprocher.
« Tous deux , cependant , se sont quelquefois égarés , mais par des routes bien difléreutes. Dans "\"oltaire, c'est l'esprit qui fait tort à l'homme de génie : dans Rousseau , c'est le génie qui nuit à l'homme d'esprit. Un des plus grands écarts qu'on ait reprochés à celui-ci , c'est le mal qu'il a dit des lettres-, mais , par l'usage sublime auquel il les a consacrées en inspirant lu vertu et les bonnes mœurs , il est à luimême le plus fort argument (pi'ou puisse lui opposer. L'autre , au contraire , vante sans cesse leur heureuse iuiluence; mais, par l'abus i[u'il en a fait , il est la plus forte prouve ilu système de Rousseau.
« Leur philosophie endnasse toutes les comlitions tle la société. Celle de Voltaire est celle des qeus
heureux. Jean-Jacques est le philosophe des malheureux ; il plaide leur cause , et pleure avec eux. Après avoir lu leurs ouvrages , nous éprouvons hien souvent que la gaieté de l'un nous attriste , et que la tristesse de l'ijutre nous console. C'est que le premier ne nous offrant que des plaisirs dont on est dégoûté , ou cjui ne sont pas à notre portée , et ne mettant rien à la place de ceux qu'il nous ôte , nous laisse presque toujours mécontents de lui , des autres et de nous. Le second , au contrairb , en détruisant les plaisirs factices de la société , nous montre au moins ceux de la nature.
« Ce goût de Voltaire pour les puissants, et ce respect de Rousseau pour les infortunés, se manifestent dans les ouvrages où ils se sont livrés à leur passion favorite , celle de réformer la religion. Voltaire fait tomber tout le poids de sa longue colère sur les ministres subalternes de l'église , les moines mendiants , les habitués de paroisse , le théologien du coin : mais il est aux genoux de ses princes ; il leur dédie ses ouvrages ; il leur offre un encens qui ne leur est pas indifférent. Rousseau choisit pour son pontife un pauvre vicaire , et , honorant dans ses utiles travaux l'ouvrier laborieux de la vigne , il ne s'indigne que contre ceux qui s'enivrent de son vin. Cependant Voltaire était sensible ; il a défondu de sa plume , de sa bourse et de son crédit îles malheureux ; il a marié la petitcfillc de Corneille ; il a usé nol)lemcnt de sa fcntune. Mais Rousseau, ce qui est plus diftîcile, a fait un noble usage de sa pauvreté : non-seulement il la supportait avec courage , mais il faisait du bien en secret.
» La réputation de ces deux grands hommes est universelle et semblable , en quelque sorte , à leurs talents : celle de Voltaire a plus d'étendue , celle de Rousseau plus de profondeur. Le premier par la clarté de son style , qui l'a mis à la portée des plus simples, était si connu et si aimé dans Paris , que , lorsqu'il sortait, une foule incroyable de peuple environnait son carrosse. Quand il est tombé malade , j'ai entendu , dans les carrefours , les porte-faix se demander des nouvelles de sa santé. Jean- Jacques , au contraire , qui n'allait jamais qu'à pied , était fort peu connu du peuple ' ; il en a même éprouvé des insultes ; cependant il s'était toujours occupé de son bonheur, tandis que son rival n'avait guère travaillé que pour ses plaisirs. Quant à la classe éclairée des citoyens, qui, également loin de l'indigence et des richesses, semblent être les juges natuiels du mérite , on ferait une bibliothèque des élbges qu'elle a adressés à Voltaire; à la vérité , il avait loué toutes les comlitions qui établissent les réputations littéraires : au contraire , llousseau les avait toutes blâmées , en désapprouvant les journalistes, les acteurs , les artistes de luxe , les avocats,
« Le rassemblement dont nous .ivons parlé tl'ajircs Grimm, en rapportant son récit, conune d'un témoin oculaire , avait une cause secrète , mystérieuse , cjuc Grimm cherche vainement à pénétrer ; mais les observations qu'il fait i ce sujet , sont d'une grande justesse. 11 paraît convenir ijue, quelle «pufut celte cause , les ellVls devaient inquiéter Jean Jacques. Cet aveu est d'autant plus remarquable qu'il ne croit pas , comme nous , que ravcrsion de Rousseau pour »e donner eu spectacle , fût sincère.
ks médecins , les financiers , les libraires , les musiciens et tous les gens de lettres sans exception i. Cependant il a des sectateurs dans tous ces états dont il a dit du mal ; tandis que Voltaire , qui leur a fait tant de compliments , n'y a que des partisans. C'est , à mon avis , parce que celui-ci ne réclame que les droits de la société , tandis que l'autre défend ceux de la nature. Il n'est guère d'iioiume qui ne soit bien aise d'entendre quelquefois sa voix sacrée et un cœur répondre à son cœur; il n'en est guère qui, à la longue, mécontent de ses contemporains, ne rentre en luimême avec plaisir , et ne pardonne à Rousseau le mal qu'il a dit des citoyens , en faveur de l'intérêt qu'il a pris à l'homme. Quant à l'opinion de ceux dont les conditions sont assez élevées et assez malheureuses pour ne leur peiniettre jamais de redescendre à la condition commune , elle est tout entière en faveur de Voltaire. Il a été comblé de louang'es et de présents par les grands , par les princes , par les rois et par les papes même. L'impératrice de Russie lui a fait dresser une statue. Le roi de Prusse lui a souvent adressé des compliments en prose et en vers. Rousseau , au contraire , a été tourné en ridicule par Catherine et par Frédéric. Cependant , il a vu le roi de Pologne , Stanislas-le-Bienfaisant , prendre la plume pour le réfuter, et en cela même, sa gloire me paraît préféra-
• Ce fait , qui ne peut être contesté , devait mettre Rousseau dans une position désavantageuse , relativement i son rival ; et force à convenir qu'il faut bien mériter la louanj;o , pour qu'elle arrive aprôs avoir été si peu provoquée, ou plutôt repousséc avec tant d'énergie.
ble à celle de son rival. II est plus glorieux d'avoir un roi pour rival que pour patron , surtout lorsqu'il s'agit.du bien des hommes.
« Après tout , ce ne sont pas les rois qui décident du mérite des philosophes, mais la postérité qui les juge d'après le bien qu'ils ont fait au genre humain.
« L'esprit d'incrédulité n'est pas universel dans Voltaire. Il détruit souvent d'une main ce qu'il élève de l'autre ; ce qui est chez lui , non une inconséquence, mais une vanité d'artiste qui veut montrer son habileté dans les genres les plus opposés. Quant à Rousseau troublé par les divisions des philosophes , par les systèmes des savants , il ne se fait d'aucune religion pour les examiner toutes; et, rejetant le témoignage des hommes , il se décide en faveur de la religion chrétienne , à cause de la sublimité de sa morale, et du caractère divin qu'il entrevoit dans son auteur. Voltaire ôte la foi à ceux qui doutent : Kousseau fait douter ceux qui ne croient plus. S'il parle de la Providence, c'est avec enthousiasme , avec amour ;• ce qui donne à ses ouvrages un charme incxprijnable , un caractère de vertu dont l'impression ne s'cfiacc jamais.
« Enfin , ils ne sont pas moins opposés dans leur fortune ; l'un avec ses richesses , l'autre forcé de travailler pour vivre , voyant ih;upu^ jour ses ressources diminuer , et obligé d'accepter un asile à soixante-six ans. Le premier né à Paris, dont il adorait le tourbillon , est alltf chercher le repos à la campagne près de Genève ; l'autre, né à Genève >
ne respirant qu'après la campagne , est venu chercher la hberté au centre de Paris. «
Plus sévère que l'auteur des Études de la Nature , un homme doué de grands talents a mis en opposition les deux rivaux , et s'est ainsi exprimé sur leur compte : (.^ Voltaire ,a*ditle comte de Mirabeau ^ , ce Voltaire, « que son propre génie mettait si au-dessus de l'envie, « comme il a outragé le plus vertueux des hommes, « dont il n'avait reçu que des éloges ; qui était malw heureux, pauvre , persécuté; qui ne travaillait point « dans son genre , et qui , osons le dire , lui était supé- •0 rieur dans le sien ! Voltaire , immortalisé à tant de *> titres ; Voltaire qui , plus que tout autre , peut-être, « mérita l'admiration et le mépris de ses semblables , w fut au théâtre un génie du premier ordre , dans tous » ses vers un grand poète , dans l'histoire de l'homme tt un phénomène , mais , dans ses ouvrages historiques w et philosophiques , il n'a le plus souvent été qu'un i> bel esprit ; tandis que Rousseau , digne de tous nos « respects par ses mœurs, son noble et inflexible cou- « rage, et la nature de ses travaux, est le dieu de »> l'éloquence ; l'apôtre de la vertu nous l'a toujours « fait adorer , et ne prostitue jamais ses talents subli- « mes , ni à la satire , ni à la flatterie « .
Walpole {Horace^ "è en 1717, mort en 1797, était fils du fameux Robert Walpole , comte d'Oxfortl , grand-chancelier , premier lord de la Trésorerie , Secrétaire-d'Ëtat, que les Anglais appelaient le Pcre de la corruption , parce (ju'il se vantait de connaître le
' Lotircs écrites du donjon de Vincenncs.
DE J. J. ROUSSL'AU. 280
prix de tous les membres du parlement, et de le connaître par expérience. Cette franchise , effet du courage et de la honte , est un trait de caractère qu'on ne retrouve pas dans les hommes d'état qui probablement possèdent, comme Robert, la même connaissance, mais qui , en ayant connue lui le tarif des consciences parlementaires , ont grand soin de le tenir secret.
Il n'était pas inutile de rappeler cette circonstance parce qu'Horace fut élevé par llobort.
La noblesse de la naissance était le i)rcmier mérite aux yeux d'Horace , qui oubhait que c'est moins un mérite qu'un a\>antage que reçoit en toute ignorance de cause et sans avoir rien fait pour l'obtenir, celui qui en jouit. Ce préjugé rare chez les Anglais, mais bien enraciné chez "Walpole , explique le profond mépris qu'il avait pour les écrivains français du i8'-' siècle, et particulièrement pour Jean-Jacques. <> J'admire Vol- « taix'e etHelvétius , disait-il souvent , mais jamais je « n'ai pu sentir Rousseau parce ([u'il cherche à f.iire )^ regarder lu naissance comme l'ellét du has.ud. « Il prétendait que pour se faire une idée du caractère personnel de Jean-Jacques , il fallait ajouter à beaucoup de prétention , un grain de fulie. Du reste son goût i)our "N'oltaire fut bientôt remplacé par le mépris. Il écrivait , en 1770 , </u'i/ a^'ait rompu tout commerce a\'ec lui , indigné de ses mensonges et de ses bassesses. Pour se faire une idée du caractère personnel de quelqu'un, il faudrait personnellement le connaître. Or, AValpale n'a jamais vu Jean- Jacques (]u'il ne pouvait juger (jie d'après ses ouvrages ou les témoignages des persuimes qui le fréijuentaient. 2 2i
Lorsqu'il vint à Paris au mois de septembre 1766 , Jeau-Jacques était clans l'île Saint-Pierre et il n'arriva qu'au mois de de'cembre suivant dans la capitale où il ne séjourna que quinze à vingt jours. Horace Walpole qui méditait la lettre du roi de Prusse à Jcan- Jaccjues ne voulut pas voir celui-ci.
Dans une lettre datée de Paris le 22 septembre 1^65, il s'exprime ainsi : v Les Français se passionnent pour « la philosophie , pour la littérature et les idées libé- « raies. La philosophie n'a jamais eu d'attraits pour » moi : je suis las de littérature; et, quant aux idées « libérales , on les a plutôt pour soi que pour la so- » ciété. J'ai dîné hier avec une douzaine de savants , « et , quoique tous les domestiques fussent derrière )> nous , on parla , même de l'Ancien Testament , avec « beaucoup plus de liberté que je ne l'eusse souffert à » ma table , en Angleterre , en présence même d'un 3) seul valet. Je crois la littérature un peu pédantesque » en société et fatigante lorsqu'on l'étalé en public. »
Horace Walpole , quoique répandu dans le monde , était misanthrope , et haïssait les hommes. « Vous me serrez le cœur , lui écrivait madame du Deffand ("janvier 1767 ) , quand vous vous épanchez sur la haine que vous avez pour le genre humain. Comment est-il possible que vous ayez autant de sujet de vous en plaindre? vous avez donc rencontré des monstres, des hyènes , des crocodiles? Pour moi , je ne rencontre que des fous , des sots , des menteurs , des envieux , quel- (luefois des perlidcs. Eh bien , cela ne m'a pas décou ragée. «
v< De quoi vouliez-vous que parlât M(intai;,'no s'il
DE J. J. nOUSSEAU. 29 i
n'avait parlé de lui.... II avait un ami, ce Michel, il croyait à ramitié , voilà la tUflcrcnce qui existe entre vous et lui... Vous n'observez que pour vous moquer , vous ne tenez à rien , vous vous passez de tout : enfin, enfin rien ne vous est nécessaire ; le ciel en soit béni ! «
II paraîtrait qu'Horace A-Valpole fut un moment disposé à se repentir de sa rigueur envers Jean- Jacques : du moins ce passage permet de le supposer. « Jean-Jacques est un grand fou : il vous donne qucl- « ques remords. Je le comprends aisément : on doit « éviter de faire le malheur de personne «.
Il est question , dans le XII*-' liv. des Confessions , d'un milord AValpoIe qui faisait offrir par madame de Verdelin un asile à Rousseau dans l'une de ses terres. Ce n'est cc^rfainemenl pas Horace, à moins cpie l'olfie ne fût dérisoire.
FIN DU SKCOND VOLIMK.
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