DES MÉMOIRES CONTEMPORAINS
(B) ExUMits des Mémoires secrets , etc. , connus sous le nom de Bachaiimont.
Tome XIII , page 53 , à la date du 20 juillet 1778. « Comme on avait fait courir des bruits sinistres sur » la mort de M. J.-J. Rousseau , qu'on prétendait « volontaire , il se répand un extrait des minutes « du bailliage et vicomte d'Ermenonville , dii 3 juil- » let , par lequel il est constaté juridiquement et « d'après la visite des gens de l'art , que Rousseau n est mort d'une apoplexie séreuse. «
Même vohune , p. 87 , à la date du 17 août 1778. tt 11 paraît une lettre imprimée , fort rare » , d'un « anonyme aux auteurs du Jourual de Paris. Elle est » datée du i3 juillet 1778 : elle roule sur la mort » de J.-J. Rousseau et en contient les particularités. « L'écrivain semble avoir pour but de réfuter tous y> les bruits qui ont couru à l'occasion de cet évé- » ncment singulier.... Certaines gens ne trouvent pas
i Celle lettre se trouve dans la Corrcspond.mce de Crimm 2 iq.
« que le défenseur ait rempli son objet , par les cirw constances de l'accident de Jean- Jacques ; par ses » propres paroles , et le genre de douleurs dont il se fl plaint, par la certitude q u'il a de s afin prochaine ) ' ; « ils en infèrent , au contraire , une suite de preuves » qu'il s'est empoisonné, et ne peut être péri de l'apoï) plexie séreuse énoncée au procès-verbal 2, »
T. XIII , p. 3o3, à la date du 9 mars 1779. " L'obfl jet de l'écrit de M. Le Bègue de Pi-esle sur Rous- » seau est , comme le premier dont on a parlé , de » dissiper les soupçons répandus dans le public sur « la cause de la mort de Rousseau et sur la manière t> dont elle était arrivée , ainsi que sur sa créance.... n il y a peu de clicmin de l'état vaporeux que décrit w le docteur , au suicide. «
T. XIV , p. 289 , à la date du 27 novembre 1779. 0 Mademoiselle Levasseur , veuve de J. J. Rousseau , n qui de sa servante était devenue sa femme , vient fl de rentrer dans son premier état : elle a épousé le fl nommé iSicolas Montretont , un des laquais de « M. le mai-quis de Girardin , seigneur d'Ermenon- « ville , cbcz lequel le pbilosophe s'était retiré.... i> Cet événement confirme l'idée qu'on avait du triste « intérieur de Rousseau , et les soupçons que dans « son désespoir il a accéléré sa moi't. »
» C'est en efTct un terrible argunicut coatrc l'apoplexie.
2 Après la publication dans Paris «le ce rapport ou procèsverlKil, M. Bcrdelen, chirurgien de M. Le Noir, lieutenant de police, disait : « Rousseau est mort; où? on le sait; mais >' coMiment on l'ignore. » Ce propos, que la position rendait jiK'isrret, fut recueilli et fil faire des conjectures.
DE J. J. ROTJSSEAU. 2f9
Mc'mc volume, p, 3i2, à la date du 17 dc'ccinbrc I77q. « Le mariage de la veuve de Jcan-Jacqucs w est très-vaai, et M. le marquis de Girardin a cxrt puise de chez lui cette femme à laquelle il avait « conservé la retraite donnée à son mari, w
T. XV , p. 320 , à la date du 12 septcm])rc 1780. w Un Anglais , dans une note du dialogue intitidé « Rousseau juge de Jean-Jacques , dit que peu de n temps avant sa mort il le chargea de lui chercher » un asile en Angleterre. Fait précieux , en ce qu'il » confirmerait les soupcous que ce philosophe inconsn tant commençait à se déplaire à Ermenonville , et " surtout celui que , dans un accès de son humeur « noire , il avait accéléré la fin de ses jours. « Cet Anglais se nommait Brooke-Boolhly ; mais je ne crois pas qu'il ait vu Rousseau à Ermenonville. Ainsi la conjecture de l'auteur des Mémoires serait sans fondement. Je ne rapporte cet extrait que pour faire voir que le bruit dix suicide n'était pas détruit.
(C) Extraits lie la Correspondance littéraire île Grimm.
T. 17, juillet 1778, p. 262. w L'opinion gênéra-
» leincnt établie sur la nature de la mort de Jean-
« Jacques Rousseau n'a pas été dctvuitc par la Ict-
w tre de M. Le Bègue de Presle. On persiste à croire
« que notre philosophe s'est empoisonné lui-même....
» Celle ame nate.rellement susceptible et déliante ,
'1 victime d'une persécufion peu cruelle , à la vt'rité ,
« mais du moins fort étrange , était à la fois trop
» forte et trop faible pour porter le farileau de b
» vie. ii> C'était , comme on voit , dans le mois de la mort Je Rousseau que Grinim écrivait aux souverains d'AlIcjnagnc avec lesquels il correspondait , que Rousseau s'était empoisonné. Ce n'est donc point de l'invention de madame de Staël , qui n'avait alors que i3 ans.
(D) Mémoires du comte d'Esoberny.
« Cet homme ( Rousseau ) si jaloux de sa liberté, w de son indépendance , (va entraine' ou séduit on ne » sait comment ) , perdre l'une et l'autre à Ermenont> vilie ! il n'y peut pas supporter plus de quatre « mois I le fardeau de la vie. Il devança le moment T> marque par la nature ; il prit son congé' , et n'atten- »> dit pas qu'elle le lui doimât. Où serait donc l'obli- » gation de vivre , quand on ne vit plus que pour » souffrir toujours ? «
Ces diffe'rents extraits font naître la reflexion suivante : Si la mort de Pvousseau eut e'te' naturelle , il est bien extraordinaire que le bruit du suicide de cet illustre écrivain se soit répandu subitement d'Ermenonville à Paris , sans cause , sans motifs ; et qu'il devînt bientôt assez public pour donner l'éveil au gouvernement, assez grave pour le déterminer à publier dans la capitale le procès-verbal cpii devait constater une mort causée par une attaque d'apoplexie.
1 Le romte d'Esclurny était dans l'erreur quant à la durée du séjour de Jean-Jacques à Ermenonville. Il y alla le 20 mai et y mourut le 2 juilli-t. Mais comme le comte était \ Paris A celte époque, nous rapportons son témoignage comme une preuve de l'opinion générale sur le genre de mort de Rousseau.
DE J. J. ROUSSEAU. 2'2l
(E) Papier écrit de la main de J. J. Rousseau.
Il remit ce papier au chevalier de Flaraanvillc , clans le mois de juin 1778 , pendant la vi.^ite que lui fît ce chevalier de Malte à Ermenonville '.
Nota. Cet écrit fut imprimé , pour la première fois , le 20 juillet 1778, àxnslc Journal de Par Is ; ensuite dans les Mémoires de Bacliaumont, dans la Correspondance de Grimm. ' Cl Ma femme est malade depuis lonî;-temps , et le progrès de son mal , qui la met hors d'état de soigner son petit ménage , lui rend les soins d'autrui nécessaires à elie-mt'me quand elle est forcée à garder son lit. Je l'ai jusqu'ici gardée et soignée dans toutes SCS maladies : la vieillesse ne me permet plus le même service. D'ailleurs , le ménage , tout petit qu'il est , ne se fait pas tout seul : il faut se pourvoir au dehors des choses nécessaires à la subsistance et les préparer : il faut maintenir la propreté dans la maison 2. Ne pouvant remplir seul tous ces soins, j'ai été force , pour y pourvoir , d'essayer de donner une servante à ma femme. Dix mois d'expérience m'ont fait sentir l'insiiflisanceet les inconvénients inévitables et intolérables de celte ressource dans une position j)areille à la nôtre. Réduits à vivre absolument seuls , cl néan-
' « Où est ce papier, dit M. de Girardin (p. 6 )'' M. do Co- » rancez n'avance pas qu'il l'ait lu : l'on peut donc douter de » son existence. » Voyer dans cette réponse , p. i8-j , notre observation à ce sujet.
* Rousseau , dans cet endroit, a ms la note suivante ; « Mon » inconcevaldc situation , dont personne n'.i d'idée, pas même » ceux qui m'y ont réduit , me force d'entrer dans ces détails. »
moins hors d'ctat de nous passer du service d'antrui , il ne nous reste, dans les infirmités et l'abandon, qu'un seul moyen de soutenir nos vieux jours : c'est de trouver quelque asile où nous puissions subsister ù nos frais , mais exempts d'un ti-avail qui. désormais passe nos forces,, et de détails et de soins dont nous ne sommes plus capables. Du reste , de quelque façon cpi'on me traite ; qu'on me tienne en clôture formelle , ou en apparente liberté , dans un hôpital ou dans un désert , avec des gens doux ou durs , faux ou francs ( si de ceux-ci il en est encore ), je consens à tout , poui'vu qu'on rende à ma femme les soins que son état exige , et qu'on me donne le couvert , le vêtement le plus simple , et la nourriture la plus sobre jusqu'à la fin de mes jours , sans que je ne sois plus obligé de me mêler dé rien. Nous donnerons pour cela ce que nous pourrons avoir d'argent , d'effets et de rentes , et j'ai lieu d'espérer que cela pourra suffire dans des provinces où les denrées sont à bon marché , et dans des maisons destinées à cet usage , où les ressources de l'économie sont connues et pratiquées , surtout en me soumettant , comme je fais de bon cœur , à un régime proportionné à mes moyens. »
Ce paj)i('r , remis à M. de Flamanville avec une date du mois de juin 1778 , prouve que Rousseau n'était point encore dans un asile qui lui convint, et coïncide avec l'article de la lettre de Thérèse , relatif au dé.sir qu'il avait de sortir d'Ermenonville.
Ce n'est point à nous à tirer les conclusions. Nous avons mis sous les ycnx du lecteur les arguments produits des deux parts dans cette discussion. Nous avons
ir
fait cet exposé avec franchise et bonne foi : et nous répétons (pic si notre opinion n'est point appuyée surime certitude suflîsunte pour exclure toute espèce de doute , l'opinion contraire nous parait être bien plus éloignée encore de ce résultat.
REVL'E BIOGRAPHIQUE