Histoire de J.J. Rousseau
La troisième édition de l'Histoire de Jean- Jacques Rousseau a paru dans le mois de juin dernier à Paris. Peu de temps après , l'auteur se trouvant à Bruxelles , apprit qu'on se proposait d'y publier son ouvrage : il a bien voulu en surveiller la réimpression et fournir à l'éditeur plusieurs documents nouveaux, ce qui augmente cette bistoire de plus d'un tiers. C.
La forme donnée à V Histoire de la vie et des ouvrages de J. J. Rousseau et la marche suivie clans la première édition de ce livre , ne devaient plus être adoptées dans les suivantes. En voici les raisons :
Nous avions divisé cette Histoire en quatre parties. La première était consacrée à Rousseau ; la seconde à sa correspondance ; la troisième à ceux de ses contemporains avec lesquels il eut des liaisons ou des rapports ; la quatrième enfin à ses ouvrages. La première seule est reproduite, augmentée de ce qui devait être conservé dans les trois autres : ce qu'on a retranché de celles-ci ne consiste , en quelque sorte , que dans les Pièces justificatives, lien fallait pour motiver des assertions qui paraissaient hardies; pour attaquer une opinion injuste « dénuée de fondements , mais qui
1 Rousseau s'est mis, ou s'est trouvé, pendant sa vie , clans une position singulière. Après sa mort, sa mémoire fut en butte , comme l'avait été sa personne , aux traits de la calomnie. En cessant de vivre il laissa tous ses ennemis, à l'exception d'un seul (Voltaire), qui avait disparu de la scène du monde peu de temps avant lui. Ils savaient mie, SOU Le titre «le Confessions, il avait fait des mémoire! dont le manuscrit ne devait être ouver t <[u'en 1800. Inquiets du langage qu'il pouvait tenir sur leur compte, ils sentirent qu'il fallait affaiblir ce témoignage accusateur, et , provisoirement, taxèrent Rousseau de mauvaise foi , de perfidie et d'ingratitude. D'Alembcrt et
semblait reposer sur des bases inébranlables , telles que les témoignages de d'Alembert , de Diderot , de David Hume , de Marmontel , du baron d'Holbach , de Grimm , d'Helvétius , de Mably, de La Harpe, de Dussaux, de Rulhière , de M. Suard, de AValpole, de ces écrivains ci èbres , à la tête desquels se faisait rc marquer le géant de l'époque, si supérieur à tous , et qui n'aurait dû connaître l 'envie qu'en l'inspirant au lieu de l'éprouver.
Il fallait détruire ces témoignages imposants. La calomnie a le droit d'être laconique : elle crée , elle invente : un mot lui suffit ; il est toujours compris. Pour en détruire l'effet , il faut des volumes. De là , pour l'historien de Rousseau , l'obligation de citer ses preuves , de leur donner le développement nécessaire. Ces preuves n'ayant point été contredites , parce qu'on ne peut réfuter les faits qu'en les niant et que ceux-là il était impossible de les nier, ces preuves, disons-nous, ne devaient plus être reproduites. Il suffit qu'elles existent et que ceux qui voudraient les consulter puissent le faire facilement en ayant recours à la première édition de cet ouvrage.
Du reste, dans cette réduction nous nous sommes
Diderot donnèrent le signal; le premier, dans l'éloge du maréchal d'Ecosse; le second, dans la vie de Sénèaue, tons deux sans motif, car ils n'avaient point à se plaindre de Jean- Jacques ; comme sans occasion , puisqu'il n'était pas naturel de parler de Eousscau dans aucun de ces deux oui rages, lis furent compriset trouvèrent de nombreux échos. Les dîners du baron d'Holbach leur furent d'un grand secours. C'est de celte manière Que se forma l'opinion sur le caractère de l'auteur à1 Emile.
conforme aux avis des critiques les plus éclairés; nous avons profite de leurs conseils, et fait les suppressions indiquées. Elles nous ont donné le moyen d'offrir de nouveaux documents ; de manière que cette Histoire réduite d'un côté est augmentée de l'autre* Les principaux articles de la troisième partie, consacrée aux contemporains de Jean- Jacques, ont été, comme nous le conseillaient les critiques qui ont Lien voulu s'occuper de cet ouvrage , fondus dans le texte.
Les nouveaux documents sont le récit des circonstances qui se passèrent à propos de l'article Genève par d'Alembcrt et Voltaire ; quelques détails sur les troubles de Genève et qui prouvent que Jean-Jacques y fut étranger : des particularités sur les démarches du célèbre Faoli envers Rousseau , pour en obtenir une législation de la Corse -, démarches et demande (•gaiement niées par Voltaire; des éclaircissements donnés par le fils de madame d'Èpinay -, des recherches qui tendent ù expliquer le talent de Rousseau par la double influence qu'il subit et qu'il exerça, etc.
Pour indiquer le but que je me proposais, je rendais compte dans la première édition de cet ouvrage des motifs qui m'engagèrent à me livrer à ce travail; îles recherches que j'avais faites; des divers rapports sous lesquels devait être envisagé Rousseau ; de la cause des jugements contradictoires dont il était l'objet. Ces motifs subsistant toujours, il a paru nécessaire de les remettre sous les yeux du lecteur ».
• Ce qui suit csl extrait de l'Introduction qui te troim- M u'-te du la première éditiou.
8 1STA0DCCÏI0N.
À l'âge où l'on commence à sentir, à comprendre, je lus une partie des GZuvres de Rousseau; je fus vivement ému; les bornes de mon intelligence me parurent reculées : par un résultat naturel, j'éprouvai de la reconnaissance pour celui qui produisait en moi cet effet. J'admirais ses ouvrages et j'aurais aimé sa personne s'il eût encore vécu.
Je mettais , entre l'auteur et ses écrits , un rapport nécessaire, parce que l'objet dont il s'occupe constamment exige , pour être bien traité , une intime persuasion , ainsi qu'une conviction profonde. Il est impossible de faire aimer la vertu , d'ébranler, en parlant d'elle , toutes les facultés de l'ame , sans l'aimer soimême, sans éprouver sa puissance et ses charmes. Or, les ennemis mêmes de Rousseau conviennent qu'il produit ces impressions. La conclusion me paraissait facile à tirer.
Étonné de voir, dans la sphère où je vivais , si peu de personnes de mon avis , je fis des réflexions , et comme l'enthousiasme empêche de juger sainement , je modérai le mien.
Je connaissais un homme d'un grand mérite qui ne partageait pas mes sentiments. Il m'annonça que j'en changerais quand l'expérience m'aurait donné ses utiles , mais tristes leçons ; quand , éclairant de son flambeau les objets qui me séduisaient , elle les placerait à leur véritable point de vue.
En attendant cette époque , je relus Jean-Jacques. Ce n'était pas le moyen de me corriger... Il avait jusqu'alors parlé plus à mon cœur qu'à mon esprit : je le compris mieux sans le sentir moinf. Je vis un nouvel
INTRODl-CTIO>\
horizon; j'entrai clans un nouveau pays, et je connus alors la force de mon guide et son génie.
Je renfermai clans moi ces impressions, parce que mon Mentor était un homme froid, jouissant d'une grande réputation, occupant un rang élevé, remplissant des fonctions importantes et honorables à la luis. Je voulais connaître les bases sur lesquelles il appuyait son opinion. A propos de la mienne , il m'avai t traité de jeune homme : je commençais à ne plus l'être , j'étudiais sérieusement (t les hommes et leurs livres. Enfin, je pus m'expliqucr pourquoi M.*** appréciait les ouvrages de Jean-Jacques et si peu sa personne. C'est qu'il connaissait les premiers par la lecture , sans intermédiaire , et le second par les nombreux écrits dont il est le sujet.
Le désir de découvrir la vérité , de savoir à quoi m'en tenir, de rectifier mes idées , de modifier mon opinion, ou de la mieux motiver en l'examinant avec scrupule, m'imposa une tâche pénible : c'était de lire toutes les productions de ceux qui avaient écrit sur Jean-Jacques. Je le fis avec courage. Rien n'égala ma surprise, en trouvant de la mauvaise foi dans les unes, un esprit faux ou prévenu dans les autres : i\.m> toutes, sans exception, le langage de la passion DU de l'erreur : ici , de l'inexactitude clans les faits exposés , des conjectures gratuites ; là, de l'altération clans les citations, des suppositions sans fondement, des interprétations fausses; partout des préventions.
Je ne tardai pas à voir que l'opinion , sur la personne de Rousseau , s'était formée d* après ces témoignages trompeurs. Il ne suffisait pas de L'avoir appris .
il fallait l'apprendre aux autres et le leur prouver : c'était une tâche plus pénible encore que la première. Je Fai remplie avec constance , et ce travail en est le résultat. Avant d'en exposer le plan , qu'il me soit permis de soumettre au lecteur quelques observations. Leur liaison avec l'objet que je me propose me servira d'excuse.
Il y a des concessions qu'on est toujours forcé de faire. Je n'en demande qu'une : c'est de convenir du véritable état des choses, et cet état des choses se compose du caractère de Jean- Jacques et de l'empire qu'exerça sur lui Thérèse. Cet empire était continuel , et sa force augmentait de son action qui jamais n'était interrompue. Il ne faut plus objecter qu'il avait fait un choix indigne de lui : c'est un point convenu. L'on doit raisonner d'après ce choix, puisqu'on ne peut le contester ; d'après le caractère de cette femme, puisqu'il est connu; d'après son influence sur Rousseau , puisqu'elle est prouvée -, enfin , d'après la confiance qu'il lui accordait, puisque cette confiance était sans bornes. Prétendre qu'il avait tort de la lui accorder (ce dont tout le monde convient) , et de ne point passer outre , c'est raisonner comme Géronte , et répéter : Qu'ail ait-il faire dans celle galère ?
Quant au Caractère de Rousseau, plusieurs circonstances rapportées dans cet ouvrage le font ressortir. Je dois éviter les répétitions et me borner conséquemment à rapporter une opinion dont l'auteur examine Jean- Jacques sous un point de vue particulier •.
' Je répare avec plaisir l'omission involontaire que j'avais commise, dans la première édition, en ne nommant point
o On n'a pas assez senti, ce nie semble, ni assez « remarque que J.-J. Rousseau est peut-être l'homme » le plus passionne, le naturelle plus poétique qui ait » jamais existé. Je prends ici le mot poétique clans
• l'acception que lui donnent les Allemands. Ils ap- » pellcnt naturel poétique , celui de tout homme qui , » comptant pour rien le monde et ses intérêts , vit » constamment dans un univers qui nous semble t> idéal, mais qui est, pour lui, le seul réel. Ce fut « ainsi que vécut Rousseau , et nul ne l'a encore » mieux peint, nul n'a mieux expliqué son caractère » que lui-même. Ses Confessions , ses Dialogues , ses
• Lettres, nous le montrent dès sa plus tendre en- » fance, s'élancant continuellement au-delà des limi- » tes de ce monde matériel , et se créant un univers à i) lui , hors duquel il lui est impossible de se plaire et » même de vivre. Jamais il ne pense aux tristes et « sèches réalités , encore moins à s'y plier. La réalité , » pour lui , c'est le monde de ses sentiments et de ses » idées. Croit-il rencontrer des êtres conformes aux
• modèles qu'il a imagines , il les aime et les rechern chc ; s'éloigncnt-ils de son type idéal , il s'en dégoûte » aussitôt , les quitte et se retire dans son monde fa- » vori. Pùche des trésors de son imagination, il ne » laisse sur lui aucune prise aux passions dont les » autres hommes sont esclaves; et l'ambition , la cu- 8 pidité sont pour lui sans attraits. Le <!< sic
» ment le plus complot n'est d'abord en lui qu'une
l'auteur de celte opinion remarquable. C'est M. àuhejrl de
Vitry.
u qualité naturelle. La réflexion , de nobles projets et « des circonstances pénibles, en feront une de ses « plus éminentes vertus. L'amitié, la compassion « pour le malheureux et l'opprimé , l'amour de l'hnc< manité , l'indignation contre les oppresseurs , tout » sentiment généreux , en un mot , sont en lui une pasci sion. Dans son âge mûr, cpiand son talent aura été « révélé au monde , la gloire , la célébrité onflammc- « ront son génie , mais il ne voudra ni dominer, ni ci se repaître de louanges : le désir dont il sera tourci mente sera celui d'être aimé , honoré ; car, dans son ci monde idéal , quiconque se dévoue à la vérité , à la ci justice ; quiconque n'agit que pour faire du bien aux ci hommes , a droit à leur amour, à leur vénération, ce Lui refuse-t-on l'affection , l'estime dont il se sent ci digne , il ne haïra pas , il en est incapable ; mais il ci s'affligera profondément , et le sentiment de l'injusu ticc le rendra excessivement malheureux. Jean-Jaco ques est donc une exception qu'il ne faut pas juger « d'après les règles communes. «
Rousseau fut ce qu'il devait être : vertueux, parce qu'il s'était mis dans la nécessité de l'être; solitaire, parce que son repos dépendait de l'isolement , et que le spectacle de la société troublait sans cesse ce repos; juste, parce que l'injustice irritait son esprit, flétrissait sa grande ame et eontristait son cœur. 11 eut , il dut avoir les défauts ou les vices inséparables de ces qualités. Celui qui n'en aurait pas serait, parlà même, indifférent à la vertu, dont il ne sentirait pas le prix : il serait nul , inutile aux autres, souvent dans l'erreur et toujours dupe.
INTRODUCTION. i 3
Jean-Jacques eut donc des vices et fut soumis à la loi commune qui n'en exempte personne ; mais il en fit l'aveu sincère , et passa sa vie à les combattre , ce qui le distingue des autres hommes.
En prenant la cause des peuples , c'est-à-dire en réclamant leurs droits, en prouvant qu'ils ne devaient être soumis qu'aux Lis et non aux caprices des dépositaires de l'autorité , Rousseau devait naturellement dëplaire à ceux-ci, qui , toujours aveugles dans leurs propres intérêts , croient que les lois diminuent cette autorité , tandis qu'elles ne font que l'affermir. Aussi peut-on remarquer que sur deux princes qui voulurent être ses bienfaiteurs , l'un était roi d'un pays où les lois étaient observées ; et l'autre , impitoyable sur la transgression des siennes, exigeait que ses ministres donnassent l'exemple de la soumission '. Ils ne pouvaient donc qu'applaudir à l'écrivain qui, prêchant avec une rare éloquence l'obéissance aux lois , se soumit à celles des pays où le jeta sa destinée.
Ces réflexions tendent à faire voir sous combien de rapports il peut être utile d'étudier Rousseau. Comme penseur , quelle force de tête 2, quelle profondeur dans ce publiciste , cherchant toujours à résoudre le grand problème (qu'il compare à celui de la quadra-
1 II n'y avait dans la Frussc qu'un seul homme Mfdassiu à» la loi • c'était Frédéric. Encore dans plus d'une occasion naontra-t-il tlu respect pour celte Loi , et ne se fâcha point quand on U menaça du tribunal de Berlin.
a Voyez dans ce volume, p. 1 \i , le langage qu'il tient sur un projet que nous avons \u se réaliser SOUS 1>- nom de
Sa'inlr Jllianrc.
i 4 INTRODUCTION.
tare du cercle), et sans cesse occupé du moyen de mettre la loi au-dessus de l'homme ! Comme écrivain , il est classé : je n'ai rien à dire; et, sur cet article au moins, la calomnie reste muette. Comme citoyen, quel respect pour les lois , quelle que soit leur imperfection ! Ce sont des lois : il s'incline et leur pbéit.
Mais c'est particulièrement l'homme qu'on peut observer dans Rousseau. Personne n'a dit autant de mal de soi que Jean-Jacques : personne ne s'est donc autant fait connaître que lui , et l'on n'a sur qui que ce soit autant de données que celles qu'il nous a fournies. La nature de certains aveux ne permet pas de douter de sa sincérité. Il crut qu'on lui saurait gré de sa franchise, et tous ceux qui ont écrit leurs mémoires ont commis la même erreur. On ne tient aucun compte du bien; on a, pour le mal, une mémoire imperturbable. Voyez le cardinal de Retz : tous les témoignages contemporains sont en contradiction sur ce personnage. Le doute devait en être le résultat. Il écrit des mémoires admirables ; mais il entre dans le détail de ses projets, de ses opinions : il y a de belles actions, de beaux sentiments : on ne s'en souvient plus , et l'on ne conserve que l'idée d'un factieux.
Rousseau rend compte non-seulement des actions de sa vie. mais des mouvements de son ame, des impressions qu'il éprouve, et que nous blâmons si souvent, parce que nous attachons l'idée de honte à des impressions qu'il ne dépend point de nous de ne pas recevoir '.
1 Par exemple, la première pensée de Jean-Jacques en héritant de l'habit noir de Claude Anet. Il la repousse bieptôt
INTRODUCTION i5
Dans ses ouvrages il rappelle aux hommes les devoirs qu'ils ont à remplir ; il leur en prescrit de nouveaux avec une énergie de logique et d'expression à laquelle on ne peut résister. Il était intéressant de 6avoir si sa conduite et son langage , sa morale et ses actions étaient en harmonie depuis l'époque où il nous avait parle de nos devoirs; non antérieurement à cette époque , parce que ne s'étant point inscrit parmi les moralistes, ses obligations n'étaient pas plus étroites que celles des autres hommes , et que n'ayant point prescrit défaire , on n'avait pas droit de lui demander compte de ce qu'il avait fait; ce droit ne commençant que du jour où il adopte une réforme , un plan de vie analogue à sa doctrine.
Mais on ne peut guère écrire avec impartialité quand les passions font sentir leur joug. Comment parler de sang froid de celui qui les met en mouvement; qui cause ou l'enthousiasme ou l'indignation; flatte ou heurte les affections du cœur et laisse rarement ce calme nécessaire pour bien juger?
Afin de ne pas me briser contre cet écucil , j'ai séparé l'auteur de ses ouvrages ; je l'ai dépouillé de ce brillant cortège , et le suivant dans les sentiers détournés où il voulait se dérober à nos regards , j'ai surpris cet amant de la nature, les yeux fatigués de cette àcrejumée de gloire qui J ait pleurer » ; s'en-
a'u lieu de s'y livrer; ce qui n'a pas empêché ses détracteurs d'en prendre note , et ceux qui criaient le plus haut ne s'amusaient pas à convofter des habits noirs.
« Expression d'une de ses lettres à M. Coimlet , en data .lu 2Q mars 1766; on sent qu'il avait goùtc toute l'amertume de
4 6 iNTB.ODrciio>-
ferraant dans la solitude avec l'homme (ju'on quitte le moins; oubliant ses envieux, ses maux, son exil; se livrant à ses douces rêveries ; goûtant cette paix du cœur qu'il appréciait tant , mais que troublait sans cesse l'indigne compagne dont il avait lié l'existence à la sienne. Là , j'ai tâché de lire le mot de cotte énigme qui semblait inexplicable : de cette énigme qui présentait la réunion de la force à la faiblesse , et de la sublime audace du génie , à la timide pusillanimité d'un enfant. Ce mot , c'est Thérèse î
Avec le secours des lettres qu'il écrivait dans cette solitude , et de celles qu'il y recevait , j'ai pu rendre compte de cette vie agitée et paisible. Je me garantissais ainsi de l'influence de ses ouvrages , et passant à ceux de ses contemporains qui se sont occupés de Rousseau , je n'ai plus couru les mêmes dangers.
J'ai partagé la vie de Jean-Jacques en trois périodes »• La première renferme l'espace de temps dont luimême a fait le récit dans ses Confessions , qui m'ont causé , je l'avoue , un mortel embarras. Il était dangereux de les rappeler, et l'on ne pouvait les passer sous silence. J'ai pris le parti de les compléter autant qu'il dépendait de moi; je présente donc un sommaire analytique de ces mémoires , en ajoutant aux événements
cette gloire, plus qu'il n'en avait savouré la jouissance. Lorsqu'il s'exprimait avec celte énergie, il sortait de Londres, où tout ce que les hommages des mortels ont de plus tlatteur, et leur encens de plus subtil et de plus enivrant venait de lui être offert.
1 Je me suis vu forcé de partager en quatre dans cette nou velle édition.
les dates et les faits que Jean-Jacques avait omis. J'ai plus particulièrement indiqué les circonstances relatives, soit à son caractère, soit à son talent, et j'ai pensé qu'il était intéressant de connaître celles qui firent naître ou développer le germe de ses opinions. Bien persuadé qu'on ne pouvait sans études , sans instruction se placer dans le rang où l'on vit Rousseau monter rapidement et presque dés son début, je passe en revue, avec son secours , toutes les lectures qu'il fit, et surtout les diverses méthodes , qu'avant d'en trouver une bonne , il essaya pour acquérir des connaissances.
Il fallait encore noter les particularités , les impressions qui pouvaient établir quelque liaison entre Jean-Jacques obscur, agissant sans aucun but , sans plan fixe , et Rousseau célèbre, ayant un but qu'il ne perd plus de vue : je l'ai fait.
Les périodes suivantes sont motivées sur les principales situations dans lesquelles se trouve Jean-Jacques. Dans l'une, proscrit, errant d'asile en asile, changeant de nom , il cherche partout le repos qu'il ne trouve nulle part. Dans l'autre , reprenant un nom qui ne doit jamais périr, il revient à Paris , il se montre d'abord à tous les yeux , et rentre bientôt dans l'obscurité qui convenait à ses goûts.
Nous avons considéré la Correspondance de Jioiissjsau sous le rapport historique , c'est-à-dire comme tellement liée à sou histoire , qu'elle en est presque inséparable. En effet, elle fait connaître un grand nombre de particularités qu'on chercherait vainement ailleurs. C'est là qu'on peut le prendre sur le fait;
18 ISTRODVCTIO?r.
qu'on voit les mouvements de son ame dans les effusions d'un cœur blesse' vivement , mais promptement guéri : effusions qui servent à faire juger celui qui les confie à l'amitié. Il m'aurait été pénible , je le répète, de supposer que Rousseau n'était pas l'homme de ses ouvrages -, il me semblait qu'on ne pouvait plus croire à rien; qu'on n'avait plus de base pour asseoir un jugement1. J'ai voulu vérifier : je l'ai fait. Mais ce ne pouvait être que dans cette multitude de lettres , écrites sans calcul , sans combinaison et dépositaires de ses pensées les plus secrètes. J'ai vu que , lorsqu'il laisse échapper l'expression d'un trop juste dépit , elle n'est jamais accompagnée de celle de la haine , et que jamais le fiel ne'l'empoisonne.
L'examen de ses rapports avec ses contemporains était de la plus haute importance , parce qu'il devait détruire ou confirmer les reproches faits à Jcan-Jac-
xIVous examinons dans le cours de celte histoire les reproches et les accusations dont Rousseau fut l'objet. Un des moins graves , mais des plus absurdes , est de vouloir expliquer toute sa conduite par un fol amour de célébrité. ]\"ous réfutons par des faits sans réplique cette accusation. On conçoit qu'un liommo porte le délire de la gloire au point de se retirer du monde pour faire parler de lui ; mais on ne conçoit plus qu'il repousse de tout son pouvoir les moyens de savoir, au inoiai , si l'on parle de lui. Or, on le voit constamment chercher les posiùons où cette ignorance était un résultat nécessaire. A Motiers , à file de La Motte , à Woolton , à Trie , à Monquin , il ne s'occupe que de botanique , ne lit plus rien qui soit étranger à cette science, et, comme il le dit, se meubU la /<!''' dr fan.
HNTB.ODUCTIOX. il)
qucs. On verra , dans le compte que j'en rends < , combien de fois la vérité fut outragée sans pudeur; on conviendra sans peine , avec un peu de bonne foi , que rien n'égale la légèreté que nous mettons dans nos jugements , si ce n'est la répugnance que nous éprouvons à prendre la peine de les rectifier. J'ai quelquefois obtenu un résultat auquel je ne m'attendais pas : c'est tantôt de prendre l'accusateur en flagrant delit, et tantôt de le mettre en contradiction avec luimême. En découvrant la calomnie, en la faisant paraître au grand jour, j'ai toujours été surpris de la trouver assise sur la base la plus fragile, et je n'ai pu m'expliquer la facilite de son rèyne qu'aux dépens du cœur humain , honteusement disposé à la recevoir, à l'écouter, à l'accueillir, et même à la croire avec avidité.
Les ouvrages de Jean-Jacques curent sur sa destinée , sur la nôtre , sur son siècle , une influence remarquable. 11 était denc utile de les passer en revue, et d'examiner leur origine , les circonstances dans lesquelles ils furent, publiés , l'effet , ou le résultat qu'ils produisirent.
Le plus important de tous , celui qui nous rendit les mères que la nature nous avait données; qui nous fit jouir de la Liberté dès le berceau; qui nous apprit , en grandisssant , à faire usage de toutes nos facultés, à braver les caprices de la fortune, à devenir hommes ,
" Les détails à M sujet sont fondus dans le récit , au lieu d'être isolés , connue ils L'étaient dans la première édition.
20 IKTRODfCTION.
V Emile enfin qui remua le monde social ■ , méritait une attention particulière. Nous n'avons rien négligé de ce qui pouvait contribuer à faire connaître le sort de ce bel ouvrage.
' Le pape , le Clergé , la Sorlionné , le Parlement , Genève, Berne, La Haye pour le condamner; les liommes éclairés pour y applaudir, les mères et les jeunes gens pour en suivre les deux préceptes fondamentaux.