J. ï\cu$&tâu
ÇEPOIS SA NAISSANCE JUSQU'A SON DÉBUT DANS LA ULPULLIQUi: DES LETTRES. 1712 A 17/ÏO.
Jean-Jacques ayant écrit, sous le titre de Confessions , les Mémoires de sa vie , nous devons nous borner à reparer les omissions qu'il a faites. Ainsi, pendant l'espace de temps cpie renferme son récit , nous le suivrons pas à pas, notant les circonstance! propres à faire connaître le caractère de cet homme célèbre ; donnant la clef de quelques faits qui avaient besoin d'éclaircissements; achevant, de rétablir les noms supprimes par des considérations (|iii n'existent plus; ajoutant aux événements la date qui leur manque ; mettant enfin à leur place les faits dont le \ i.
récit se trouve , soit dans sa Correspondance , soit dans ses autres ouvrages , soit dans les Mémoires du temps ; et tâchant ainsi de compléter tout ce qui est relatif à ce grand homme, en suivant Tordre chronologique.
Le but auquel nous tâchons d'atteindre est de le voir tel qu'il fut-, d'e'carter également et l'enthousiasme qui admire sans réflexion , et l'envie qui condamne sans examen. Il n'est question ni de ses talents ni de son génie , dont l'envie n'a blâmé que l'usage ou l'emploi. Nous ne nous occuperons que de sa personne : c'est son caractère ; ce sont ses vertus , ses vices , ses défauts que nous allons étudier dans sa manière de vivre , dans ses goûts , dans ses occupations journalières, dans les actions de sa vie privée, enfin dans ses relations sociales ou littéraires. Nous n'avançons que précédé d'un guide ; nous citons nos autorités, ou , ce qui vaut mieux, des faits, quand ils sont certains.
Confessions. Liv. I. — de 1712 a 1728. — Jean- Jacques commence par mettre au fait de sa famille. A cette occasion , il commet des erreurs et des omissions. Nous allons redresser les premières, et réparer les secondes.
Au lieu d'être né , comme il le croyait , le 4 juillet 1712 , il avait reçu le jour le 28 juin. Il fut présenté à l'église, le 4 juillet, par Jean- Jacques Valençon. Ainsi , il paraît que Rousseau a pris le jour de son baptême pour celui de sa naissance.
Sa famille était établie à Genève , depuis l'an 1 529 , que Didier se rendit dans cette ville. Il était fils d'Antoine Rousseau , libraire à Paris. Il exerça la
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même profession que son père , et fut admis , en \ 555 , à la bourgeoisie. Son petit-fils Jean eut, d'un seul mariage, seize enfants, dont dix garçons. Jean-Jacques dit que le bien de son aïeul fut partage entre quinze enfants. Ainsi, le père éleva cette nombreuse famille, à l'exception d'un seul : circonstance assez rare, qui le fit exempter d'impôts par la république.
Il n'eut qu'un frère qui tourna mal , s'enfuit de la maison paternelle, et ne donna plus signe de \ ie. Tous deux étaient fils d'un habile horloger, qui vivait de ce métier, parce que le patrimoine fuit médiocre de son père avait été partagé entre quinze enfants '.
Le père de Rousseau souffrait non-seulement que son fils lui lût des romans à sept ans, mais il le suppléait, et tous deux passaient les nuits à Cette occupation. Jean-Jacques acijiiil une intelligence unique , à cet âge , sur les passions ; et les émotions qu'il éprouvait lui donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques dont il n'a jamais pu se guérir.
A huit ans , les lectures devinrent plus sérieuses. BoMuet, Molière, La Bruyère, et particulièrement riutarque, remplirent les soirées de l'hiver de 1720. Jean-Jacques qui, l'année précédente , s'était identifié
« Il est probable que l'un tle ces enfants alla s'établir on Perse, et que ce fut le pire île «fini qui vint a Paris, un peu après la mort île Jean-Jacques. Son fils est aujourd'bui consul en Perse.
avec les héros de ses romans, se crut, avec Plutarque, tantôt Grec et tantôt Pvomain. C'est à ces lectures , ainsi qu'aux entretiens qui les suivaient , qu'il attribue cet amour de la liberté, cet esprit républicain, ce caractère fier et impatient du joug, dont il fut tourmenté toute sa vie.
Ainsi , à huit ans , celui qui devait rester si longtemps dans l'obscurité était un enfant précoce,
Il attribue son goût pour la musique au plaisir qu'il trouvait auprès de la sœur de son père, qui chantait agréablement. Ce goût devint ensuite une passion.
Une affaire d'honneur oblige son père de s'expatrier. Cet événement change toute la destinée de Rousseau qui , de ce moment , est abandonné à des gens indifférents. On le met en pension à Bossey. 11 y passe deux années.
Pendant ce séjour, deux circonstances doivent être remarquées , quoique minutieuses en elles-mêmes , par l'influence qu'elles ont eue sur Rousseau. La première est l'effet (pic produisit sur lui le châtiment infligé par mademoiselle Lambercier, et qui décida de ses goûts , de ses désirs , de ses penchants et de ses passions , dès l'âge de dix ans ■ .
La seconde est la même punition , mais vigoureusement appliquée et infligée pour un délit dont il était innocent. C'était la première injustice qu'il éprouvait. Elle le rendit furieux, et lui inspira contre la violence et l'injustice une haine qui ne s'est jamais démentie.
1 Jcau-Jacrjues se trompe en mettant huit au lieu de dix.
Rousseau rapporte dans le second livre d'Emile , vers la fin , une aventure qui lui arriva pendant son séjour à Bossey , chez M. Larabercier, et dont il est nécessaire de lire le récit pour connaître toutes les particularités de son enfance. Il s'agit de son expédition dans le temple pour y chercher la Bible , pendant la nuit ; des frayeurs qu'il eut ; de l'incident qui les fit cesser et lui rendit le courage. Nous croyons , quoiqu'il n'en dise rien , que le mobile principal qui le fit retourner sur ses pas fut l'amourpropre '.
Rousseau rend compte de plusieurs vols que sa gourmandise lui faisait faire, et tâche d'expliquer comment , ayant le plus grand mépris pour l'argent, et n'ayant jamais pris un sou , il est fripon de bagatelles qui le tentent, et qu'il aime mieux prendre que demander. Le seul vol d'argent qu'il ait fait dans sa vie est un billet d'opéra que lui donna M. de Francueil , et dont il se fit rendre le prix en sortant de la salle, avant que la toile fut levée. Ce n'était point un vol puisque le billet lui appartenait; mais, dit-il , moins c'était un vol , plus c'était une infamie. M. de Francueil dut croire Rousseau perdu dans la foule; il ignora l'usage qu'il fit de son billet; on ne l'a donc su que par son aveu : ce qui n'empêche pas que le reproche ne lui soit encore adressé aujourd'hui par des gens qui le traitent d'infâme , après avoir ra-
« Voy., Emile , liv. II , le récit do cette aventure. Nous ne devons qu'indiquer ce qui se trouve dans les œuvres de Rousseau, que nous supposons êi>-o à la disposition du lecteur. i i.
26 HISTOIRE DE J. J. ROlSSliAU ,
conte le trait; car ici le coupable exagère tellement sa faute , qu'il ôte à la haine toute possibilité de l'envenimer. Supposons une circonstance que le rapprochement des dates rend très-vraisemblable ; supposons, dis-je, que ce fait soit arrive dans une des grossesses de Thérèse, et lorsque Jean-Jacques, qui ne recevait alors que sept cents livres d'honoraires de madame Dupin , était dans une situation d'autant plus pénible , qu'il avait à sa charge la famille de Thérèse : supposons , en un mot , qu'il n'eut pas le sou , serait-ce une excuse pour justifier le vol de l'emploi du billet?
On le retire de Bossey. Il reste deux ou trois ans chez son oncle , est ensuite placé chez le greffier pour apprendre le métier de procureur. Il s'en fait renvoyer pour entrer chez un graveur qui le maltraite de coups et d'injures. Ennuyé, dégoûté, il se remet à la lecture des romans , et épuise toute la boutique d'une loueuse de livres. 11 en excepte les ouvrages licencieux qu'une belle dame de par le monde, dit-il, trouve incommodes , parce qu'on ne peut les lire que d'une main. Cette belle dame était Mademoiselle de Clermont. Le vieux marquis de Ximénès racontait qu'un jour, cette princesse ayant demandé un ouvrage amusant, on lui (it passer un livre de cette espèce. Elle le renvoya , en disant : qu'il tiaiL incommode , parce qu'on ne pouvait le lire que d'une main. Le prince de Ligne prétend que la belle dame est la maréchale de Luxembourg, ce qui paraît plus vraisemblable.
La tante dont il est question dans ce livre, et qu'il
ne nomme pas , est madame Gonceru , à qui Rousseau , malgré l'insuffisance de ses moyens, fit une pension '.
La distinction des enfants du haut et du bas vient des localités. Dans le dix-huitième siècle , on a construit à Genève de belles maisons sur le coteau de Saint-Gervais. C'est maintenant un quartier recherché. De là les gens du haut et les gens du bas.
Rousseau termine le premier livre à sa sortie de Genève. Ici commence pour son historien une tâche fastidieuse, c'est de relever les inexactitudes de l'auteur de la Notice consacrée à Jean-Jacques dans la Biographie universelle de MM. Miehaud a. Nous le ferons sommairement , en renvoyant aux preuves de détail que nous avons déjà publiées 3.
Maltraité de son maître, M. du Commun, pour n'être pas rentré à l'heure accoutumée , il fut menacé d'un châtiment plus terrible s'il récidivait. Il résolut de ne pas s'y exposer, mais sa vigilance Jut mise en défaut. Il arriva aux portes de la ville au moment où l'on venait de les fermer. « Dans le premier transport de sa douleur, il mordit la terre, et jura de ne jamais retourner chez son maître. « Ce fait est raconté par son biographe de la manière la plus laconique. « 11 s'évade , dit-il , pour courir après
• Correspondance. Lettres du u juillet i-~>] ci du 8 février lyjo-
* Tome \x\ix , p. i?.G à î.V.
t Œuvres inédites de J. J. Rousseau, ton. u, i>. \\y.
— 2 vol. iu-8° , 1826, chez 1\ Dupont
la fortune. » C'est une évasion d'un nouveau genre que celle où l'on prend tous les soins possibles , toutes les mesures imaginables pour rentrer chez soi.
LlV. II. — DU MOIS DE MARS 1728 AU MOIS D'OCTOBRE
de ia même a^înée. — Il rôde autour de Genève , arrive à Confignon, se présente à M. de Pontverre , curé , descendant des fameux gentilshommes de la cuiller. « C'était le nom d'une confrérie instituée en » i 527 , dans un château du pays de Vaud , où des » gentilshommes , mangeant de la bouillie avec des » cuillers de bruyère , se vantèrent d'en faire au- » tant -à ceux de Genève , qu'ils mangeraient à la ■ cuiller. Chacun pendit la sienne à son cou , pour » signal. Ils choisirent pour capitaine François de « Pontverre , sieur de Terny. Ils dévastèrent les » environs de Genève. En 1530, leurs châteaux fu- « rent brûlés *. » Depuis ce temps , il n'a plus été question de ces gentilshommes. Jean-Jacques aurait dû rapporter ce fait pour expliquer la qualité qu'il donne au curé de Confignon. Ce curé l'adressa à madame de Warens , habitant Annecy. C'était en 1 728 , au mois de mars. Elle avait vingt-huit ans , et lui quinze ans et huit mois. Dès qu'il la vit, il sentit pour elle un vif attachement et une confiance parfaite.
On l'envoie à Turin dans l'hospice des Catéchumènes ; à peine en route , son père arrive ; mais , apprenant que Jean- Jacques venait de partir , il re-
1 Histoire de Genève, par Jacob Spon, édit. de 1730 , in-4° , tome 1 , p. 190.
tourne à Nyon , quoiqu'il eût la certitude de joindre son fils à Chambéry. Rousseau croit qu'il eut poussé le lèle plus loin , s'il avait pu se passer du bien de ses enfants dont il jouissait en leur absence. D'où il tire cette maxime utile, « d'éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts , qui nous monlrcnt aotre bien dans le mal d'autrui , sur que, quelque amour de la vertu qu'on y porte, on faiblit tôt ou tard sans s'en apercevoir , et l'on est injuste , dans le fait , sans avoir cessé d'être juste et bon dans l'ame. »
Il était nécessaire de noter ici cette maxime , parce que Jean-Jacques l'ayant adoptée plus tard , elle lui donna l'air bizarre et fou, comme il le dit luimême. Ce fut cette observation , dont il reconnaissait d'autant plus la vérité qu'elle lui était personnelle , qui lui lit prendre , en I 7.31 , le parti de réformer sa toilette , de ne plus aller dans le monde ; et , plus tard , de s'en retirer tout-à-fait.
La petite caravane dont il faisait partie se rentl , à pied , d'Annecy à Turin , dans sept à huit jours. Il prend un goût très-vif pour les promenades pédestres.
Mis à l'hospice, il est catéchisé ; il lutte , il combat pour changer de religion, et quoiqu'il n'eût que sein
ans , il sentait la faute qu'il commettait : au lieu de reculer, il se croyait forcé d'achever par une mauvaise honte , se plaignant de manquer de fore* , quand il n'était plus temps den user. Il développe le sophisme qui le perdit, et ne dissimule aucun de ses tort<.
Nous passons rapidement sur l'aventure de madame Bazile , le séjour chez madame de Verccllis , pour bous occuper un moment du vol d'un ruban rose et argent. Cette action inexcusable , quoiqu'elle n'ait e'videmment d'autre motif que la honte , n'a été connue que par l'aveu de Jean-Jacques. Il en exagère la noirceur : deux circonstances qui auraient dû atténuer une faute dont on a répété le reproche jusqu'à satiété.
Quatre-vingt-dix-sept ans après cet événement arrivé en i 728 , c'est-à-dire en \ 825 , le biographe de Rousseau • substitue un couvert d'argent au ruban : « Des renseignements , toutefois , pris depuis long- » temps, dit-il avec une admirable simplesse , ont » fait présumer que ce vieux ruban était un couvert » d'argent ; selon d'autres versions , c'était un dia- » mant. « Il y a, dans cette nonchalante accusation , une perfidie remarquable. Il fallait, un siècle après le vol du ruban, faire dater de loin les renseignements : mais comme Rousseau n'a jamais confié son crime à personne , on n'a pu le connaître que parles Confessions , c'est-à-dire soixante ans après que ce vol obscur avait eu lieu : c'était un peu tard pour prendre des informations : et si l'on veut bien se rappeler que la scène se passe chez madame de Vercellis, dont les meubles furent vendus ,les domestiques dispersés , parce qu'elle n'avait pas d'héritiers directs , on conviendra de l'impossibilité de prendre ces informations. Enfin , si l'on songe que l'objet volé appartenait à la
' Biographie Universelle , tome xxxix,p. 126.
PREMIÈRE PÉRIODE. 3l
femme de chambre , et non à la maîtresse ; qu'il avait si peu de prix , qu'on ne fit aucune poursuite , on appréciera l'accusation à sa juste valeur. De plus , on sera surpris de la distraction de l'accusateur qui oublie que M. de la Roque , neveu de madame de Verccllis, présenta lui-même Rousseau chez M. de Gouvon , chef de la maison de Solar. Aurait-il pris quelque intérêt à un voleur de couvert d'argent , lui qui avait été le juge du débat élevé à l'occasion du vieux ruban ? Du reste , justice est faite maintenant de cette pitoyable accusation «.
Rousseau fait , dans ce livre , un tableau tellement cynique qu'il en est dégoûtant. Il est question de la scène qui se passa dans l'hospice des Catéchumènes entre un Maure et lui. Il avait dit , quelques pages avant de décrire cette scène révoltante , que « rien » de lui ne devait rester obscur ou caché , et qu'il » donnait assez de prise à la malignité* des hommes » par ses récits , sans lui en donner encore par son a silence. » Certainement le silence eût été cent fois préférable au récit d'un fait dans lequel il n'a eu ni tort ni mérite. J'ai réfléchi sur le motif qu'il pouvait avoir, et je suppose que , dupe de son système de tout dire , il a cru qu'on ne douterait pas de sa véracité , s'il avait le triste courage de faire une pareille description , après laquelle , en effet , on pi ut s'attendre à tout. Mais il s'est abusé , en se donnant un
1 Voyez à la fin de cet ouvrage une note détaillée sur le manège employé pour accréditer la substitution du couvert au ruban, et les singulières découvertes que nous avons {sites.
tort réel, et dabs cette circonstance, il s'est plus exposé à la justice de ses lecteurs qu'à leur malignité.
LlV. III. — DU MOIS DE NOVEMBRE "I 728 A CELUI
d'avril -1 73 1 . — Pendant qu'il reste cinq ou six semaines sans occupation , il a des entretiens avec M. Gairae , précepteur des enfants du comte de Mellarède , et l'un des deux modèles du Vicaire Savoyard. Dans le préambule de la fameuse profession de foi qui fait partie du quatrième livre d'Emile , Jean- Jacques décrit la situation où il se trouvait en Piémont à cette époque ■ , et rend compte de ses sages entretiens. C'est lui qui lui apprit qu'il valait mieux avoir l'estime des hommes que leur admiration , et qu'en général , si l'on consultait le fond de son cœur , en voudrait plutôt descendre que monter.
Il entre chez le comte de Gowon , dont le fils lui enseigna la langue italienne. Il parait qu'on voulait le former , pour s'en servir dans la carrière des ambassades que parcourait la maison de Solar. Mais après avoir répondu aux soins que l'on prenait de lui , il se laisse déranger par un coureur genevois , nommé Bâcle, et décampe avec lui , à près de dix-huit ans , au moment où l'on allait sérieusement s'occuper de sa fortune.
Il retourne près de madame deWarens, qui habitait encore Annecy ; et dans ce second séjour chez sa bienfaitrice , il fait des lectures instructives. On pro-
1 >~ous l'indiquons , parce qu'il nous paraît nécessaire de lire ce morceau avec le 3e livre des Confessions, pour bien connaître l'auteur.
nonce, une seconde fois, qu'il est très-borne. Il explique les motifs qu'on pouvait avoir de le croire : c'était la lenteur de sa conception et de ses idées , etc.; défauts auxquels l'embarras lui faisait ajouter quelque sottise par l'obligation où il se croyait être de parler quand il fallait se taire. Il en cite un trait qui prouve en effet une étrange distraction '.
On le met au se'minaire d'Annecy. 11 y est instruit par M. Gâtiera, autre modèle du Vicaire Savoyard; mais il s'y occupe de musique , en reçoit des leçons du professeur des enfants de chœur de la cathédrale, qui s'appelait Le Maître. Au mois de février (1 730) arrive Venture , dont Rousseau s'engoua bientôt.
Dans la semaine sainte , M. Le Maître, pour se venger de quelques duretés que lui dit un chanoine , décampe nuitamment d'Annecy, accompagné de Rousseau ; d'après l'ordre de madame de Warcns, qui voulait l'éloigner de Venture. 11 était depuis un an à Annecy.
M. Le Maître, que l'excès du vin avait rendu é|>ilcptique , éprouve à Lyon un violent accès de cette maladie. Saisi d'effroi , Rousseau , le seul ami sur lequel il dût compter , l'abandonne et disparait 3.
Rousseau , vers la fin de ce livre , fait remarquer qu'il écrit de mémoire ; que ce qu'il va raconter dans
1 Les deux dames qu'il ne nomme pas , et qui étaient avec M. le duc de Gontaut , sont les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix.
Q Abbé Fait.ssiijtieran , dit Rousseau : c'est-à-dire Dedans le Faucigny , petite province de Savoie.
3 C'est le troisième aveu pénible. Les termes dans lesquels jil les fuit n'atténuent jamais sa faute.
•A HISTOIRE DE J. J. EOTTSSEATJ ,
le livre suivant est entièrement ignore ; que , n'ayant point de matériaux , « il est difficile que , dans tant « d'allées et de venues , dans tant de déplacements suco cessifs , il ne fasse pas quelques transpositions de » temps et de lieu ; mais qu'il est sûr d'être exact et » fidèle dans le récit des faits. »
Il revient a Annecy et ne retrouve plus madame de Warens. Il n'a jamais su le secret de ce départ. Ce qu'il a cru entrevoir est que , dans la révolution causée par l'abdication du roi deSardaigne, elle craignit d'être oubliée, de perdre sa pension , et voulut, par l'entremise de M. d'Àubcnnc , en obtenir une du roi de France. L'abdication nous donne un moyen d'établir l'ordre chronologique. Elle eut lieu le 2 septembre i 730. Il faut supposer que M. Le Maître et Rousseau étaient sortis d'Annecy au mois d'avril précédent , et , dans ce cas , ce dernier ne serait pas retourné de suite dans cette ville ; ou qu'ils n'en partirent que vers Tàques t73l. Alors c'est moins de l'abdication que des efforts faits par Victor-Amédéc pour remonter sur le trône, dont J. J. veut parler. Ils eurent lieu quelques mois après l'abdication. Je pense que c'est l'opinion qu'il faut adopter.
Ainsi Rousseau serait parti d'Annecy en avril 1731 pour y rentrer presque aussitôt. D'où l'on voit que sa dix-huitième année n'était pas encore révolue lorsqu'il revint de Turin. Mais il y a une autre difficulté : en i 742 , Rousseau donna au Y. Boudet , chargé de recueillir des renseignements sur M. Bernex , un certificat par lequel il attestait avoir vu , au mou de septembre 1729, celui-ci faisant un miracle à Annecy.
Or , d'après son calcul , il aurait passe cette année eu Piémont; il faut donc, de toute nécessite, reculer le miracle, ou réduire la durée de son séjour eu Piémont. C'est le parti auquel on doit s'arrêter.
Un mot sur la fontaine de Héron, dont il est question dans ce livre , n'est peut-être pas inutile.
Cette fontaine, inventée par un mathématicien d'Alexandrie, et perfectionnée par Neeuwentyt, est composée dedeux bassins bien fermés, qui communiquent par un tuyau. On remplit de vin le bassin supérieur* lui mettant de l'eau dans Tau Ire, la pression de l'air fait jaillir le vin eu forme de jet, de manière qu'on a l'air de changer de l'eau en vin. Cette fontaine perdit Jean Jacques , et lui fit abandonner une carrière dans laquelle il aurait eu des succès , comme on le verra dans la suite.
LlV. IV. DU MOIS DE MAI I 73 1 AU PRINTEMPS DE
-1 733. — 11 attend des nouvelles tic madame île "Wurens à Annecy. Pendant ce séjour , il n'y a de remarquable que la partie de campagne avec mesdemoiselles Calluy et Graffenried, dont il a couservé long-temps le souvenir.
Chargé de conduire la Mercerèt à IYibonrg.il passe par Genève , voit son père à Nyon,et se nn [ de Fribourg à Lausanne, où , sous le nom île Vau M il montre la musique sans savoir déchiffrer un air. 11 donne, chez M. de Treytorens , ce eonecrl laineux où l'on aurait bien voulu se boucher te* oreilles. Il fait une course à Vevay, patrie de madame de Warens , et dont l'aspect lui laisse des impressions qu'il a retracées dans la Xouvelle JJcloïse.
ob HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU ,
Il passe l'hiver de 173i à 4 732 à Neufchâtel , où il continue de donner des leçons de musique , qu'il finissait par apprendre en la montrant. Il fait la connaissance d'un archimandrite , avec lequel il va successivement à Fribourg , à Berne , à Soleure , où M. de Bonac, ambassadeur de France, le retient " et l'envoie à Paris pour être mentor de M . Godard , qui entrait très-jeune au service. Il fait la route à pied. L'impression désagréable qu'il reçut en entrant à Paris par le faubourg Saint-Marceau n'a jamais été entièrement détruite par la magnificence réelle qu'il trouva depuis dans cette capitale.
11 compose contre le colonel Godard une satire qui n'a pas été conservée. C'est la seule qu'il ait faite.
Apprenant que madame de Warens était retournée en Savoie, il repart à pied de Paris. Égaré dans sa route, il reçoit l'hospitalité d'un paysan, forcé , par les lois fiscales , de paraître mourir de faim pour éviter sa ruine. C'est à l'effet que produisit en lui cette vexation , qu'il attribue le germe de cette haine inextinguible contre les oppresseurs du peuple.
Après quelque séjour à Lyon, il arrive chez madame de Warens, qui venait de se fixer à Chambéry. Elle le présente à l'intendant-général , qui lui donne un emploi dans le cadastre.
LlV. V. DU PRINTEMPS DE i 733 AU MOIS DE SEPTEM-
• Il écrivit pour le secrétaire d'ambassade, M. de la Ittarti-
nière, le récit de ses aventures qui a été conservé au ministère des affaires étrangères. Nous l'avons inséré dans le Recueil des OE nvrcs inédites de J- J. Rousseau, tome i , p. 3.
bre 1 736. — Rousseau fixe à l'an i 732 son retour à Chambery et dit qu'il avait près de vingt-un ans. Ce doit donc être en 1733, puisqu'il était ne en 17 fi. D'ailleurs il nous donne un moyen* sur de rectifier son erreur, en disant que quelques mois après son arrivée , la France déclara la guerre à l'empereur , et que l'armée française filait en Piémont pour aller dans le Milanais. Or, cette déclaration eut lieu Le <0 octobre i 733. Il y eut dans le mois de novembre des événements militaires près de Milan; ainsi les Français devaient passer par Chambery à la fin d'octobre. C'est à cette circonstance (qui lui lit lire la vie de nos anciens capitaines) qu'il attribue l'origine de son amour pour la France. — 11 prend la musique dans une telle passion, qu'il néglige tout autre travail, et se démet de son emploi , après l'avoir occupe* moinsde deux ans.
Il donne des leçons de musique, et compte parmi ses élèves des femmes appartenant aux premières lamilles du pays. Répandu dans le monde, il y trouve des éeueils. Tour l'en garantir, madame <le Warens le met au fait, et afin de rendre l'instruction complète , elle joint la pratique à la théorie (I 735).
Elle lui donne des maîtres d'agrément , qu'il abandonne bientôt après quelques mois de leçons sans progrès.
Toujours occupée de projets, madame de Warens en conçoit enfin un qui pouvait être utile : c'était de faire établir à Chambery un jardin royal de plantes avec un demonstrateurappointé. Cedevaitétre Claude Ànet. Si ce projet eût reçu son exécution, Rousseau serait devenu botaniste, démonstrateur à son tour, et
nous n'aurions jamais entendu parler de lui. Mais Claude Anet mourut, et le projet n'eut pas de suite.
Jean- Jacques hérite de l'habit de Claude , avec un plaisir qu'il ne dissimule pas, et qui augmente les larmes de madame de Warens. s Ces précieuses lar- » mes, dit Rousseau, lavèrent jusqu'aux dernières « traces d'un sentiment malhonnête : il n'y en est « jamais entré depuis lors. »
Il fait un voyage à Besancon pour prendre des leçons de composition de l'abbé Blanchard : en chemin , il va voir ses parents à Genève et son père à Nyon.
Sa malle ayant été confisquée par les commis des douanes pour un pamphlet qu'ils trouverait dans la poche d'un habit , il fut obligé de revenir à Chambéry. On établit dans cette ville des concerts publics dont il fit partie.
Il met ces événements à peu près à l'époque où l'armée française repasse les monts. Les préliminaires de la paix furent signés le 30 octobre i 735. Ainsi c'est dans l'hiver suivant que ces concerts eurent lieu.
Parmi les personnes avec lesquelles J. J. faisait de la musique , était M. de Conzié. Mais ils causaient de littérature et lisaient ensemble la correspondance de Voltaire et de Frédéric. Rousseau donne une date certaine en disant que Frédéric venait de monter sur le trône. Or , ce fut le 1er juin \ 710. Il a donc fait une transposition de temps. Mais il y en a plusieurs autres dans ce livre, et nous donnerons, dans la suite . tous les éclaircissements (pie nos recherches nous auront procurés.
Jean-Jacques suppose que les lettres philosophe-
FUMlàaE PÉRIODE. 3(J
ques de Voltaire parurent après sa correspondance. C'est une erreur. La première édition est, suivant M. Beuchol, de 1734; mais sa correspondance, qui commença le 8 août 1736, iinit le 18 mai 1740. Frédéric cessa d'être prince royal pour succéder à sou prie le Ie» juin suivant. Ainsi Jean-Jacques a pu lire en 1735 les lettres philosophiques, mais non sa correspondance. Comme il écrivait ces détails trente ans après et de mémoire (en 1766) , il n'est pas étonnant qu'il ait commis ces erreurs qui, d'ailleurs, sont peu importantes.
Il fait plusieurs voyages à Genève , à Lyon , à Nyon , tantôt pour son plaisir, tantôt pour les affaires de madame de Warens.
Dans un de ces voyages il vit en 1731 , à Genève , M. Barillet et son fils sortir de la même maison , tous deux armés , attachés à deux partis différents , et pour se trouver opposés l'un à l'autre. Trappe de ce spectacle affreux, il jure de ne jamais tremper dans aucune guerre civile : il fut fidèle à son serment dans uneoccasion délicate ' , près de trente ans après. Il passe deux ou trois ans de cette façon, entre la musique, les projets, les voyages , etc. In accident , sur lequel nous reviendrons, le rend aveugle pendant quelque temps. Ensuite sa santé s'altère. 11 est absorbe* successivement par la musique, les échecs, l'étade. Il mettait de la passion dans tout. 11 devient mélancolique, tombe sérieusement malade. Les soins de madame de
> Dans les troubles de Genève de 17© <: i;iM- Voy. pj-après l'analyse du ii° livre des Confessi
YVarens le tirent d'affaire. Il guérit , et tous deux vont habiter les Char/nettes, campagne près de Chambéry. Ils y allèrent à la fin de l'été de i 736. C'est plus particulièrement dans les cinq et sixième livres que Jean- Jacques a fait des transpositions. Lui-même indique quelquefois le moyen de les reconnaître et de les rectifier , ainsi que nous l'avons fait observer à propos de l'abdication de Victor- Amèdée. Les transpositions ne nuisent point à la véracité de l'auteur quand les faits sont exacts; elles prouvent seulement que sa mémoire se charge difficilement de dates ; et celle de Jean- Jacques , sur cet article , résistait à tous ses efforts. Il apprenait même , comme il nous le dit , avec des peines incroyables , des fragments de Virgile , qu'il oubliait aussitôt, malgré le charme qu'il trouvait dans la poésie du chantre d'Enée.
Il y a , dans le cinquième livre , dont le récit s'arrête à l'automne de 1736, des événements qui ne se sont passés qu'en { 737. Tel est l'accident qu'il raconte à la fin de ce livre , et dont il faillit à devenir victime. Il est constaté par un testament récemment découvert à Chambéry et (pic M. Antoine Métrai a publié dans l'été de i 820. En voici un extrait :
« L'an i 737 et le 27me de juin, après midi , dans la » maison du seigneur comte de Suint-Laurent, con- « trôlcur-général des finances de S. M. , où habite » dame Françoise-Louise de la Tour de Warens , par » devantmoi, notaire collégid, soussigné, et en pré- » senec des témoins sous-nommés , s'est établi le sieur » Jean- Jacques , fils du sieur Isaac Rousseau , natif » de la ville de Genève, habitant à la présente ville ,
lequel, détenu clans son lit par un acculent qui lui est arrive cejourd'hui , néanmoins sain de ses sens , mémoire et entendement , ainsi qu'il a apparu à moi , notaire , et témoins , par la suite et solidité de ses raisonnements, considérant la certitude de sa mort et l'incertitude de son heure , et qu'il est près d'aller rendre compte à Dieu de ses actions, a fait son testament comme ci-après ; premièrement s'est muni du signe de la sainte-croix, etc., donne et lègue aux révérends pères capucins, aux révérends pères augustins et dames de Sainte Claire , à chacun desdits couvents, la somme de seize livres pour célébrer des messes pour le repos de son ame. 11 lègue et délaisse à son père su légitime , telle que de droit dans tous ses biens , le priant de se eonl. nter de ladite légitime, et est obligé de donner le surplus de ses biens , soit par reconnaissance pour ses bienfaiteurs , soit pour payer ses dettes ; il donne au sieur Jacques Barillot , de la ville de Genève , outre ce qu'il lui doit, la somme de cent livres; exhorté ledit testateur de faire quelques legs aux hôpitaux de la sacrée religion des Saints Maurice et Lazare, aux hôpitaux de la présente ville et province, a répondu que ses facultés ne lui permettaient pu de faire aucun legs, etau surplus il a fait , Créé et institué et de sa propre bouche nommé pour son héritière, ladite dame Françoise-Louise de La Tour, comtesse de Warena . la priant trèshumblement de vouloir accepter son hoirie . comme la seule marque qu 'il lui peut donner de la vive reconnaissance qu'il a de ses bontés, voulant que le
» présent soit son dernier testament, et que, s'il ne a peut valoir comme testament, il vaille comme do- » nation à cause de mort et par tous autres moyens » qu'il pourra mieux valoir , priant les témoins ci- » après nommés , connus et appelés par ledit testait teur, d'en porter témoignage; et par ces mêmes * présentes , s'est établi et constitué ledit sieur Rous- » seau, lequel, pour la décharge de sa conscience, » déclare devoir à ladite dame Françoise de La Tour « de Warens , absente , moi , dit notaire , pour elle sti- » pulant et acceptant , la somme de deux mille livres » de Savoie pour sa pension et entretien que ladite » dame lui a fournies depuis dix années , laquelle « somme ledit sieur Rousseau promet lai payer , si » Dieu lui conserve vie , dans six mois prochains. Con- » iesse de plus avoir passé une promesse de sept cents a livres , en faveur du sieur Jean- Antoine Charbon- » nel, pour argent prèle et marchandises livrées. »
Ce testament l'ut passé en présence de M. Claude Mcrel , procureur au sénat ; de M. Antoine Bonne de la paroisse des Échelles ; de Jacques Gros de celle de Vansy , habitants de Chambéry ; d'honorables Antoine Bonnau , Pierre Catagnole , Pierre George , cordonnier, et d'Antoine Ferras, de la paroisse de Bissy, tous habitants de la même ville , témoins requis. 11 est terminé par ces mots : « Ledit sieur Rousseau n'a pu » signer à cause de l'accident qui lui est arrivé , ainsi •> qu'il a apparu à moi , notaire et témoins , par l'appa- « reil mis sur ses yeux. » Signe Rivoirc , notaire.
L'éditeur de ce testament a l'ait, en le publiant , des conjectures et des observations sur lesquelles je
dois m'arrêtor un moment. La première est qu'il
suppose que l'accident en question était une chute. « Rousseau, (lit-il, venant de donner à Chambéiy » une leçon de musique , se précipita du sommet jus- » qu'au Las d'une rampe de degré* de bois longue el » rapide : il se fracassa la tête. Le chirurgien le fit n transporter dans son logis, chez madame de Wa- » rens , lui mit le premier appareil , et lui banda les « yeux. Rousseau se crut perdu , fit appeler un no- » taire el des témoins, et leur dicta son testament. » M. Métrai ne donne aucune preuve de ce fait, c'est-à-dire de la chute pre'tenduc , et je propose de substituer à cette version un témoignage que je regarde comme incontestable. C'est celui du patient ; le voici : « .Te voyais à Chambêry, un jacobin pron fesseur de physique, bon homme de moine dont » j'ai oublié le nom . et qui faisait souvent de petites » expériences qui m'amusaient extrêmement. Je vou- » lus , à son exemple , et aide des Récréations ma- % thématiques dOzanam , l'aire de l'encre de sym- » pathie. Pour cet effet , après avoir rempli une » bouteille plus qu'à demi de chaux vive, d'orpi-
» ment et d'eau , je la bouchai bien. L'effervescence
» commença -presqu'à l'instant très-viole niincnl . .le « courus à la bouteille, pour la déboucher, mais je n n'y fus pas à temps , elle me sauta au visage comme « -iiiio bombe. J'avalai de l'orpiment . de la chaux, j'en faillis mourir, .le restai aveugle plus de six m semaines , et j'appris ainsi à ne pas me mêler de « physique expérimentale sans en savoir les elc- « ments. « Confus., liv. Y . vers la fin.
Ce récit me paraît s'appliquer beaucoup mieux à l'état du malade qui avait un appareil sur les yeux , qu'à une chute dans un escalier , et je suis étonné que M. Métrai n'ait pas été frappé , comme moi , de la coïncidence des deux situations : c'est-cà-dire de celle dans laquelle le notaire représente Jean-Jacques , et du tableau que fait celui-ci des résultats de son imprudence. Il me semble que , s'il n'adoptait pas le récit de Rousseau , il en devait , au moins , faire mention. Je ne dois pas laisser passer les observations que fait l'éditeur du testament sur les dispositions du malade , qui se croyait à l'article de la mort. « C'est , dit-il , un spectacle digne d'attention , » de voir Rousseau , les yeux cachés à la lumière , » faire le signe de la croix , recommander son amc à » Dieu , invoquer ses patrons , protester de vivre et « mourir dans la religion qu'il avait adoptée , et qu'il » changera par la suite ; faire des legs à des religieu- « ses, à des capucins, à d'autres moines.... Souvent » on rencontre chez des hommes de génie des con- « tradictions inexplicables : leurs cerveaux ressem- » blent à ces machines qui se dérangent d'autant » plus facilement , qu'elles ont un plus grand degré » de perfectibilité. Peut-être le génie touchc-t-il à « la folie. »
Nous devons rappeler que le signe de la croix , l'invocation des saints , etc., entraient dans la formule en usage à cette époque ; que Jcan-Jucques , ayant fait à seize ans, à la religion catholique, le sacrifice de la sienne, à laquelle il revint ensuite, devait satisfaire à ces formalités ; qu'en 1 737 , Jean-
PREMIERE PKRI0BE. ].">
Jacques n'était pas l'homme qui parut en 1 750 ; qu'il ne pouvait être dans une; contradiction inexplicable. que. postérieurement à cette époque, et depuis sa métamorphose. Ces! dans des accusations de cette espèce qu'il ne faut pas confondre les temps, comme on Ta fait , ainsi que nous le prouverons en examinant l'abandon de ses enfants «.
Nous ne pouvons qu'applaudir aux autres observations de M. Métrai. « Religion , tendresse filiale , » reconnaissance, amitié, bonne foi, tout e trouve » dans le testament de Rousseau , également l'œuvre » de la vertu et du devoir. Mais ce qui s'y trouve » plus particulièrement , ce sont les preuves d'une " affection profonde pour madame île YVarens. a Ces preuves d'une reconnaissance qui ne s'est jamais démentie se retrouvent dans la correspondance a. Supposer que Jean-Jacques ait eu l'intention de déshoi bienfaitrice par le récit de ses faiblesses, C*esl ne pas le connaître: disons mieux, c'est le calomnier. 11 a donc attaché à ses révélations une autre idée que celle que nous y mettons nous-mêmes. M. Métrai repousàe celte accusation avec < Madame de Warens , étant , comme le remarque IV-
1 On a dit : il recommande d'élever ses enfants, il en fait un devoir, ci il a mis les siens à l'hôpital. Quelle coupable contradiction ! Il fallait dire, Jean-Jacques a place1 se< enfants à l'hôpital , et , tourmente de remords , pleurant amèrement sa faute, il a prescrit aux pères d'élever leurs enfants.
Dans relie marche il n'\ a pas 'le contradiction. On en fut naître
gratuitement une en intervertissant l'ordre des événements. a Lettres du i3 févriei i~ ■ ;
ditour du testament , perdue de re'putation par sa conduite dissolue , ne pouvait recevoir aucun tort des récits de Rousseau. « Celui-ci la relève de cet état » d'avilissement, ne parlant de ses faiblesses que « pour mieux faire ressortir des vertus ignorées. •>■>
Toutes les concessions que je demande se réduisent à celle-ci. Il faut, pour juger des intentions de Jean- Jacques , entrer dans ses idées , dans sa manière de voir. On peut bien le combattre , l'attaquer , tâcher de prouver qu'elle ne valait rien ; mais on ne peut nier que Rousseau ne l'ait eue, et , dès-lors , la question se réduit à en examiner les conséquences. Se déduisent-elles du principe, Jean-Jacques est de bonne foi. Sont-elles opposées à ce principe, c'est alors un imposteur. On doit, se rappeler la première confidence que lui fit Thérèse, l'indifférence avec laquelle il apprit d'elle qu'un autre avait eu ses premières faveurs , et cette singulière exclamation : « Ah! ma Thérèse , je suis trop heureux de te possé- « der sage et saine , et de ne pas trouver ce que je » ne cherchais pas ! « (Confcss., liv. VII.) Quand on pense ainsi , l'on est disposé à considérer les écarts de madame de Warens sous un point de vue particulier.
Il est nécessaire de rappeler les époques de l'histoire de Genève , auxquelles Rousseau fait allusion , parce que leur date sert à constater celle des événements qu'il raconte , soit dans ce livre, soit dans le suivant. Ainsi i ° , le 6 décembre i 734 , il y eut. dans cette ville une grande émeute. Le peuple prit les armes , et se souleva contre les conseils qui le gouvernaient. Il y avait, depuis plusieurs années, une
nVEMIKRK PÉRIODE. '17
grande fermentation, à l'occasion de plusieurs décrets rendus par les magistrat* , en 4 71 1 et i 71 5 , pour augnienter les fortifications de la ville , et, dans ce but , pour lever les impositions, sans lesquelles on n'aurait eu aucun moyen d'éxecution. Les citoyens prétendaient que le peuple devait être consulte pour une a flaire de cette importance. Le gouvernement avait d'abord négligé ces plaintes; mais, au mois de mars, les syndics furent autorisés à prendre quelques précautions pour contenir le peuple. Ils firent faire des visites dans l'arsenal pour mettre les armes en état, et des réparations aux portes. Le peuple alarmé demande la déposition des magistrats. Les conseils résistent, et soutiennent les syndics qui n'avaient agi que par leurs ordres. Enfin, leG décembre, la sédition est si dangereuse, que les magistrats déposent leurs confrères pour apaiser le peuple. Cette mesure remit momentanément le calme dans la ville.
'2". En I 737. Les troubles, depuis trois ans. avaient recommencé à diverses époques, mais sain mettre la république en danger. On avait puni par on jugement tr<»i>
habitants qui étaient considérés comme y ayant pris la part la plus active. Le peuple se souleva pour leur défense , et le sang allait couler , Lorsque M. de la Closure, résidant pour le roi de France à Genève, offre
aux magistrats la médiation de son souverain , de «' D rert avec les envoyés de Zurich et de berne. Cette médiation étant acceptée, le comte de Lautree est
choisi pour travailler à cette pacification. 11 m rend le 18 octobre à Genève. Sa présence empêche d\-n venir
aux mains. Les conférences durèrent plusieurs mois.
3°. Enfin , le 8 mai i 738 , le comte de Lautrec , assisté des envoyés représentant les cantons de Zurich et de Berne , ayant fait un projet d'accommodement entre la bourgeoisie de Genève et ses magistrats , et un règlement général pour remédier aux inconvénients qui avaient causé les derniers troubles , présente ce règlement au conseil-général de la ville , assemblé en corps, dans l'église St-Pierre. Le conseil l'adopte, l'approuve , en ordonne l'insertion dans les édits , pour servir de loi fondamentale et perpétuelle. Après cette pacification, le comte de Lautrec reste , pendant plus d'un mois , à Genève , pour s'assurer des effets de cette mesure, et repart le 2l juin. La république envoya des députés pour remercier le roi de son intervention. Ils furent reçus le -19 juillet.
Liv. VI. DU MOIS DE SEPTEMBRE 4 736 A l'ÉTÉ DE
4 741. — Jean- Jacques prétend que le temps qu'il passa aux Charmettes est le plus heureux de sa vie. Sa santé, cependant, ne s'y rétablit point. Un accident, ou plutôt une révolution dont il décrit les effets singuliers, plutôt qu'il n'en explique les causes, le rendit malade. Il donne quelques détails sur la religion de madame de Warens, qui prétendait « qu'il « n'y aurait point de justice en Dieu d'être juste cn- » vers nous , parce que , ne nous ayant pas donné ce » qu'il faut pour l'être, ce serait redemander plus » qu'il n'a donné. »
Ils retournent passer l'hiver à Chambéry. Jean- Jacques se livre à des lectures sérieuses , avec le secours de M. Salomon, dont la conversation était trèsinstructive.
PREMIÈR1I F&LIOftE. -l'J
Au printemps de 1737, ils vont aux Charmettes. Jean-Jacques essaie plusieurs méthodes pour mettre de l'ordre dans ses études, rendant l'hiver qu'il passe à Chambery, il prend du goût pour l'histoire delà musique. Au mois d'avril 1738, il se rendit à Genève, où son père se trouva de son côté , pour liquider la part de la suecession qui revenait à Jean- Jacques. Lvs citoyens étaient, dit-il, occupés du grand projet qui eut lieu quelque temps après. Le 8 mai 1738, le marquis de Lautrec, ambassadeur de: France-, et les députes de Zurich et de Berne , terminèrent les différends qui existaient, depuis quelque temps, entre les magistrats et la bourgeoisie. Il est probable que Rousseau veut parler de cet événement.
11 rapporte à madame de Warcns les fonds qu'il avait touchés. L'altération de sa santé augmente : il s'imagine avoir un polype au cœur. Afin de le guérir, il part pour Montpellier. C'était dans le mois de septembre.
Nous avons suivi littéralement la chronologie telle que Rousseau l'indique. L'automne de I 736 aux Charmettes; l'hiver à Chambery; le printemps, retour à la campagne , qu'où n'abandonne qu'à la li:i de l'automne de 1737, pour passer encore à Chambéry l'hiver, à la (in duquel il fait un voyage à Genève. 11 en indique si bien L'année, qu'il parle d'un événement qui doit dissiper tous les doutes , et dont l'histoire a conserve1 la date précise (la pacification «le Genève) Cependant, tout, ce calcul est erroné, si la date des lettres qu'il écrivil pendant son voyage de Montpellier ne l'est pas. Toutes portent le millésime 1737, 1 3...
tandis qu'elles devaient avoir été écrites en 1738. Ce qui précède et ce qui suit le prouverait , si la date de ces lettres n'était pas aussi précise , et si nous n'avions vérifié diverses circonstances " , qui démontrent que ce voyage eut effectivement lieu en i 737.
Dans sa route , il rencontre madame de Larnagc et d'autres dames avec lesquelles il voyage. On lui demande son nom. Il prend celui de Dudding, se dit Anglais et jacobite. C'était la seconde fois qu'il changeait de nom : ce ne devait pas être la dernière.
Amours de voyage entre madame de Larnage et lui. Il doit aller chez elle à son retour de Montpellier. Il refuse l'argent qu'elle veut lui donner , quoique sa bourse ne fût pas bien garnie.
Il part de Montpellier vers la fin de novembre , après six semaines ou deux mois de séjour. Cette indication contrarie encore les lettres , dont la dernière , écrite de cette ville , est du 14 décembre.
Il avait promis à madame de Larnagc d'aller chez elle. Le souvenir de madame de Warens , le remords qui en est la suite , le tourmentent dans la route. Il
1 Entre autres celle-ci : Jean- Jacques , dans sa lettre a madame de Warens , datée de Grcnohle , le i3 septembre 17^7, annonce qu'il doit arriver à Montpellier , mercredi 18 du même mois , et nous avons vérifié L'exactitude de cette indication. Il faut donc supposer que Jean- Jacques s'est troi.ipé; que ce n'est qu'après ce voyage qu'il se rendit a Genève , pour toucher la succession de sa mère; qu'il a fait une transposition dans son récit, et que le voyage de Genèse suivit celui de Montpellier , au lien de le précéder t comme il le raconte.
hésite entre le devoir et le plaisir. Le premier l'emporte , non sans quelques regrets; niais il éprouva la satisfaction qu'on goûte à mériter sa propre estime. C'est, dit -il, la première obligation qu'il ait eue à l'étude. Content de lui-même , du témoignage de sa conscience, du sacrifice qu'il faisait, il espérait en recevoir le prix auprès de madame de Warens. Il se presse : il arrive tout ému , et trouve sa place prise.... Ses idées, ses sentiments sont bouleversés. • Ce mo- » ment fut affreux; ceux qui le suivirent furent tou- » jours sombres; jeune encore, ce doux sentiment de » jouissance et d'espérance qui vivifie la jeunesse • le quitta pour jamais. L'être sensible fut mort à » demi. • Madame de Warens lui fait entendre que la même intimité, dans tons les sens , régnerait toujours entre eux, et que ses droits , quoique partagés, demeureraient les mêmes. Ne voulant point l'avilir, aimant mieux l'honorer que la posséder, il prend la résolution de renoncer à elle, et il la tint avec constance. «
« Ainsi commencèrent à germer avec les malheurs , » les vertus, dont la semence était au fond de son » ame, que l'étude avait cultivées, et qui n'atteni» daient pour éclore que le ferment de l'adver- » site. »
11 ajoute à la résolution de renoncer à madame de Warens celle de foinier son rival cl de le rendre digne d'elle; mais il n'y avait pas d'étoffe, cl ses soins furent perdus.
Madame de Warens se refroidi! pour lui, parce qu'il commettait un crime impardonnable i ux yeux
d'une femme , c'est d'en pouvoir jouir et de n'en rien faire.
Il se sent isolé-, la vie lui est insupportable : il forme le projet de quitter la maison, le communique à madame de Warens , qui le favorise , et , par suite de ses démarches, il entre chez M. de Mably, grand prévôt de Lyon, en qualité d'instituteur de ses deux enfants. Il y reste une année, pendant laquelle il apprit , à n'en pouvoir douter , qu'il n'avait pas les talents nécessaires pour être précepteur. Il arriva chez M. de Mably à la fin du mois d'avril \ 710.
En i 11 I , il revient aux Charmettes , trouve madame de Warens aussi froide et les mêmes sujets de dégoûts et d'ennui. Il invente un nouveau système pour noter la musique , croit sa fortune faite , et se met en route pour Paris. C'était vers le milieu de l'année 1711.
Madame de Warens , dont il se sépare pour ne plus la revoir qu'une fois (en 1 75 1) , ayant été la cause de reproches sanglants adressés à Rousseau , nous devons faire , à son sujet , quelques observations. Il n'est peutêtre pas de contradiction aussi choquante que celle qu'offre une jeune femme, belle, riche, considérée, adorée même dans son pays , abandonnant ce pays , sa famille , ses amis , sa fortune , tout enfin pour se convertir à la religion catholique , et bientôt être le scandale de cette religion, en violant tous les jours de sa vie l'un de ses préceptes les plus recommandés.
Son exemple prouve que, même en matière de conversion, il ne faut pas juger d'après les apparences. Elle abjura à Ëvian,le8 septembre 1726. Les nabi-
PHEMIKRE PERIODE.
tants de Vcvay voulurent l'enlever à force armée , et le roi de Sardaigne fut obligé de lui donner une escorte de quarante dragons. Ce prince dit à M. de Bernex , évêque de Genève , qu'il faisait des conversions bien bruyantes. On mit cette conversion au nombre desactions miraculeuses qui pouvaient contribuer à la béatification de cet évêque qu'on voulait placer au nombre des saints. Kousseau dit que ce fut le dépit qui la fit changer de religion ; il fallait que ce dépit fut bien grand pour la déterminer à se vouer à la misère , en se mettant à la charité d'un prince ren. nnmé par son avarice , comme l'était Yietor-Amédée. Si le dépit rend la conversion moins miraculeuse , la conduite de la nouvelle convertie fait craindre qu'il n'y eût aucun motif religieux dans cette conversion. Certes , M. de Bernex n'avait pas de quoi se glorifier d'une pareille acquisition.
La facilité de madame de Warens , cette succession non interrompue d'amants sans choix , lui tirent d'abord à Annecy , puis à Chambéry , une réputation telle qu'il n'était plus possible de la diffamer, quoiqu'on ait accusé Rousseau de l'avoir fait. De là le reproche d'ingratitude envers sa bienfaitrice.
En publiant ses faiblesses il a cru qu'elles seraient rachetées et au-delà par les vertus dont il pare cette bienfaitrice : il n'apprenait rien aux habitants de Chambéry , si ce n'est l'existence de qualités précieuses qu'ils avaient ignorées ; il ne faisait aucun tort à personne, puisque madame de Warens, morte depuis long-temps, avait survécu à son niai i et même à bons ses parents. Sa famille et celle de M. de Warens étaient
éteintes. II traita de préjuge l'opinion qui la condamnait; crut qu'elle rachetait ses écarts par le grand nombre de vertus dont il fait un tableau si séduisant : se trompa , si l'on veut , mais fut sincère et nullement ingrat. Les nombreuses preuves de sa reconnaissance envers madame de Warens abondent et dans les Confessions et dans sa correspondance.
Madame de Warens mourut en 1 762. Une singularité remarquable , c'est que l'abbé Gaime , modèle du Vicaire Savoyard , curé de Saint-Pierre de Lemens dans un faubourg de Chambéry, lui rendit les derniers devoirs. Au lieu de se contenter de la formule ordinaire , il inscrivit une notice et l'éloge de cette dame sur le registre mortuaire de la paroisse indiquée, à la date du 30 juillet. Elle avait cessé de vivre la veille de ce jour. Jean- Jacques venait alors de se réfugier en Suisse , pour éviter le décrit de prise de corps lancé contre lui par le parlement de Paris à l'occasion ti Emile.
Arrètnns-ncus un moment sur deux circonstances de la vie de Jean-Jacques , comprises dans cet espace de cinq années.
La première est l'expédient pour lequel, dit-il , il ferait renfermer celui à qui il en verrait faire autant. C'était de lancer contre un arbre une pierre pour savoir .s'il serait sauvé. Cette puérile ocupation n'a point été oubliée par ceux qui prétendent trouver dans les premières actions de Jean-Jacques îles preuves d'un germe de ctimence développé plus tard. C'est un pur enfantillage -, il n'est personne d'entre nous qui ne se souvienne de faits analogues.
rr.r.MURK pi-.&iodk. ■ >■>
Mais, sans aller chercher dans notre adolescence
dos traits de Cette espèce , passons aux grands enfants, aux hommes faits. Y a-t-il donc si loin du jeune homme dent l'enfance est prolongée , cherchant dans le jet. d'une pierre un présage de perte ou de salut, aux potentats qui se font, tirer les cartes, pour connaître l'avenir, et dire leur bonne aventure ; aux princes qu'on a vus aux pieds d'une illuminée qui promène de pays en pajrs ses visions et ses chimères !... Mais, sans nous élever aussi haut, combien verrons-nous d'hommes , qu'en n'a jamais taxés de folie . se rendre chez la fameuse Le Normand, qui éta- Mit sur les infirmités de notre raison un calcul aussi certain que lucratif! Si la honte n'enveloppait du voile le plus épais les nombreux néophytes qui ont fait un pèlerinage cBez la moderne sybille; si elle inscrivait fidèlement ses honteux adorateurs, quel registre plus curieux que le sien !
La seconde circonstance et la plus importante , es! la victoire qu'il remporte sur lui-même en ne passant point chez madame de Larnagé ; victoire qui lui rend les autres moins difficiles; car la première est toujours pi plus coûteuse.
Il lui fut, en effet . plus facile de renoncera madame de Warens, sacrifice plus pénible que celui qu'il venait de faire , mais moins qu'il ne l'aurait été sans celui-ci.
Se voyant supplanté par un aventurier, il pouvait partir pour Saint-Ae.déol , et retrouver madame de Larnage; il en était encore temps. 11 ne nous dit pas si cette idée lui vint . et s'il eut le mérite de la rejeter.
Cette première partie des Confessions finit en 1741, et comprend conséquemment les vingt-neuf premières années de la rie de Jean- Jacques ; elle fut écrite à Wootton , en Angleterre. Il habita Wootton depuis le mois de mars i 766 jusqu'à la fin d'avril I 767.
Qu'il nous soit permis de récapituler tout ce qui , dans l'espace de temps que nous venons de parcourir, est relatif à l'éducation de Jean-Jacques, ainsi qu'à l'instruction qu'il a reçue ou qu'il s'est donnée. C'est une curiosité raisonnable que celle qui fait rechercher par quels moyens un homme né dans l'obscurité , sans fortune , sans asile , abandonné à lui-même . s'expatriant dans son adolescence , changeant d'état et de culte , s'élève tout-à-coup au-dessus des autres hommes, excite l'enthousiasme, acquiert enfin une incontestable célébrité.
Il y a deux choses distinctes que l'on confond quelquefois , et qu'il est nécessaire de séparer : ce sont l'éducation et l'instruction. « La naissance est un » hasard , disait un philosophe du dix-huitième sic* » cle , l'éducation ne l'est pas tout-à-fait. Savez-vous a quel est le précepteur qui nous élève? Le siècle » et la nation au milieu de laquelle on vient au « monde. Tout ce "qui nous environne nous élève , et » l'instituteur est un infiniment petit méprisé par « les bons calculateurs. Mais il faut multiplier les » hasards heureux. « On ne prit pas ce soin envers Jean-Jacques. A peine adolescent, il erra sans protecteur et sans appui. Depuis l'âge de douze ans . il ne reçut ni éducation ni instruction. Cette ai ne mérite aucun développement , et n'a besoin d'au-
trcs preuves que celles qui résultent de la lecture de ses Confessions. Quant à l'instruction, il est bon de remarquer qu'à l'époque où vivait Jean-Jacques, on acquérait, dans la jeunesse, bien moins l'instruction proprement dite que l'instrument propre à se la procurer. Rousseau ne fut. point élevé comme un autre. On le débarrasse des éléments ; il sait lire sans tavoir appris , il lit au moment où l'on apprend à lire. A six ans , il est ému en lisant , il verse des larmes ; il ne dort pas , il lit. A sept ans , Plutarque l'intéresse , il le dévore. Dans l'enfance , à cette époque de la vie où les jeux, l'exercice, les ébats, les ris, la joie, la fatigue et le sommeil se partagent l'existence-, où les facultés intellectuelles ne reçoivent presqu'aucun développement, celles de Jean-Jacques sont exercées. On offre à son intelligence des aliments de toute espèce qui doivent nécessairement être en partie repousses, ou déposer des germes que les circonstances feront naître plus tard, et. produire quelques fruits précoces. En général, l'instruction a lieu d'après un système : on y fait concourir la raison , le plaisir, l'émulation. Dans celle de Rousseau , Ton ne suivi! aucune méthode. Mais, s'il ne fut pas assujéti au cours ordinaire des études classiques, il n'en axait pas moins lu de très bonne heure , et lu avec fruit. foui écrivain, sans instruction, ne peut être (pie ■médiocre, quel que soit son talent , parce que 1«' srj !< ne se forme (pie par la lecture ; parce qu'il <"-t Décès- Boire d'avoir, pour écrire , une suite de connaissances
positives que L'étude seule fait acquérir, et auxquelles
ni' peuvent suppléer les plus beaux dons de la nature. i i.
Nous allons retracer, dans l'ordre chronologique . et d'après les renseignements qu'il nous donne luimême , les lectures qu'il avait laites. Cette revue , nous donnera l'occasion de remarquer les circonstances légères qui firent naitre le germe de sa haine contre la plupart de nos institutions , et de l'opinion dominante qu'on voit régner dans ses écrits.
A six ans, il lisait des romans avec son père; il y prenait un tel intérêt , que les nuits se passaient dans cette occupation.
A sept , V Histoire de l'Eglise et de l'Empire , par Lesueur; le Discours de Lossuet sur l Histoire universelle : Plutarque ; Y Histoire de Venise par Nani : Ovide, La Bruyère , Fontenelle et Molière. Il avait un goût particulier pour Plutarque. Il lisait ces divers auteurs à son père, tandis que celui-ci se livrait au travail de l'horlogerie.
Pendant deux années, il est en pension à Bossey , chez M. Lambercicr. 11 y est puni sévèrement pour une faute qu'il n'a point commise. L'impression profonde qu'il eu reçoit le décourage, et lui inspire l'horreur de l'injustice. Au retour, il passe deux ou trois ans chez sou oncle; il y apprend le dessin; il y étudie Euclidc.
Après être resté quelque temps chez le greffier de la ville, on le met en apprentissage daas la boutique d'un graveur. Là, toutes ses études sont interrompues -, mais l'ennui lui rend à la fin le goût de la lecture. Il s'y livre avec fureur, et lit toute espèce d'ouvrages. Quoique ces lectures se fissent sans choix, « elles » ramenaient cependant son cœur à des scntinni.l.
neessjèsub yliuodv,. 59
11 plus nobles que ceux que lui avaient donnes son « état,» ajoutons, et l'abrutissement dans lequel le tenait son maître , qui le Happait sans CCMC.
Rousseau ne de'signe pas le genre d'ouvrages qu'il lut à cette époque, lions, médiocres , mauvais , tout était préférable à un travail manuel toujours accompagné de traitements cruels et de manières brutales. 11 n'excepte que les livres obscènes , et pour lesquels il éprouvait du dégoût. On peut présumer que la boutique du libraire n'était compose'e que de romans. Le magasin étant épuise , il se trouve dans un désoeuvrement total. Alors son imagination lui retrace les situations qui l'avaient intéressé dans ses lectures , les lui rappelle en les variant, en les combinant; il se les approprie , devient un personnage de roman, éprouve l'amour des objets imaginaires, et cette facilite1 de s'en occuper le dégoûte de tout ce qui l'environne , et lui donne le goût de la solitude qui lui resta toujours depuis. 11 avait alors treize ans. Cette occupation a dû nécessairement exercer ses facultés intellectuelles, et les tenir dans une tension rarement interrompue. Il ne Tant pas l'oublier. Ces rêveries, cet èiai fictif, ce va abondage dans les espaces imaginaires , n'étaient pas entièrement perdus pour l'instruction, puisque l'instrument qui serl à l'acquérir était toujours en activité. Ce qu'il lisait se classai! sans qu'il s'en aperçût et sans qu'il eût l'intention d'eu tirer quelque fruit.
Cet état dura jusqu'à près de seize ans (vers le mois d'avril i 728 ). Il sort alors de Genève; il était au l'ait de l'histoire de son pays, puisqu'il avait le
désir de connaître un descendant du chef des fameux gentilshommes de la Cuiller. C'était M. de Pontverre , curé de Confîgnon , avec lequel il parle théologie. Il en savait plus que ce pasteur ; d'où l'on voit que la lecture faite à sept ans n'était pas perdue. 11 sort du presbytère pour ai'rivcr chez madame de Warens , de laquelle il devait , par la suite , recevoir une instruction étrangère à celle dont nous parlons.
Nous devons noter son séjour, soit dans l'hospice des Catéchumènes de Turin , soit dans la ville même , parce qu'il y soutint des thèses , des dissertations théologiques qui ajoutèrent à ses connaissances. L'abandon du culte de ses pères lui faisait éprouver des remords ; il combattit , appelant à son secours saint Augustin, saint Grégoire, dont il avait retenu des fragments cités dans l'ouvrage de Lesueur qu'il avait lu à huit ans. Il étudie et passe en revue les dogmes à seize ans. Il sort de l'hospice après moins de trois mois de séjour. Il se lie avec M. (raime , homme instruit, et précepteur des enfants du comte de Mallarède. Ils ont ensemble des entretiens sérieux qui ne furent pas sans fruit , puisque la Profession de foi du Vicaire Savoyard en est en partie le résultat. Ils laissèrent dans l'esprit de Jean- Jacques des germes qui se développèrent lentement, cette Profession ayant été écrite près de trente ans après.
L'abbé de Gouvon veut lui enseigner le latin ; mais , au lieu de profiter de ses leçons , il apprit et sut trèsbien l'italien. Cet abbé lui montra comment il fallait lire moins avidement et avec plus de réflexion.
L'instruction s'acquérait, comme on voit, sans plan,
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sans ordre, sans méthode ; mais enfin elle avait lieu.
Il part, de Turin à dix-huit ans.
11 revient chez madame de Warens . y rédige des projets, met au net des mémoires , transcrit dv^, ncettes. Il lit ensuite Pufiendorf, le Spectateur, la Hcuriade; causait a\'cc clic, de ses lectures, ou lisait pî'ès d'elle , et s'exerçait à bien lire. Madame de Warens avait l'esprit orne, connaissait la bonne litù' rature , en parlait fort bien. De pareils entretiens valaient une étude. Ils lisaient ensemble La Bruyère, qui leur plaisait plus que La Rochefoucauld.
M. d'Àubonne le prend pour un homme très-borné. On avait déjà , et l'on a même encore depuis porté le même jugement sur Jean-Jacques: il eu explique la cause par la a lenteur de penser jointe à la vivacité « d'esprit , et par la difficulté (la plus incroyable) » avec laquelle ses idées s'arrangeaient dans sa tète. »
L'avis de M. d'Aubonne lui d'en faire un curé de campagne. En conséquence de celte singulière décision, on le met au séminaire, où il s'occupe particulièrement de musique. A Turin il avait pris pour cet art un goût qui se changea bientôt en uni' véritable passion.
On le remit au latin qu'il n'a jamais bien su . ne pouvant apprendre avec des maîtres. Le peu qu il sait, il la appris seul. 11 sort du séminaire sachant l'air d'Jlphéeei A'Arêthuse, cantate «le QérambauJi, fruit de ses et mies pendant sa retraite.
Four mieux cultiver la musique, on le met en ]>■ n sion chez M. Le Maître . professeur de muscla cathédrale d'Annecy. En y comprenant le temps l t...
qu'il avait passe1 au séminaire, il séjourna une année dans cette ville. Il accompagne M. Le Maître à Lyon, revient . à Annecy , et n'y trouve plus madame de Warens,qui était partie pour Paris.
Dans sa vingtième année , il fait un voyage à Fribourg , séjourne à Lausanne pour y montrer la musique-, passe l'hiver à JVouchàtel; part pour Jérusalem avec un archimandrite pour lequel il harangue le sénat de Berne avec succès et sans timidité. C'est la seule fois qu'il ait parlé en public. M. de Bonac , ambassadeur de France, le retient à Solcurc. Logé dans la chambre qu'avait habitée Jean-Baptiste Rousseau, il en lit les œuvres, et fait une cantate.
On l'envoie à Paris pour être auprès de M. Godard, qui entrait fort jeune au service de France. Se croyant destiné pour l'état militaire , il ne rève que batailles , remparts, gabions , batteries , etc. ; probablement il lut, quoiqu'il ne le dise pas, des ouvrages relatifs à cet art. Désappointé bientôt à son arrivée à Paris , où il se trouve sans ressource, il en repart après avoir fait une satire contre l'avarice du colonel Godard, et se dirige vers la Savoie pour y revoir madame de Warens.
Il voyageait à pied par goût plus encore que par nécessite' , rêvant, parcourant les espaces imaginaires, s'écartant de sa route , et s'égarant quelquefois. C'est dans ce voyage qu'il reçut une vive impression à laquelle on peut attribuer l-origine de sa haine contre les oppresseurs du peuple. Le fait qu'il raconte (livre IV), de peu d'importance en lui-même, le frappe; la 1 1 [ueur «les lois fiscales qui punissaient sévèremi nt
celui qui fraudait les droits (le paysan cachait son vin à cause des aides , et. son pain à cause de la taille); l'énorme disproportion qu'il y avait entre la peine et le délit , font naître dans Jean-Jacipies un sentiment d'indignation qui doit éclater vingt ans après , et produire le Discoiœs sur F inégalité , etc.
11 séjourne; à Lyon, copie de la musique pour un moine, lit Gil fJlas avec plaisir; mais il n'était pas encore mûr , il lui fallait encore des romans à grands sentiments. Il a souvent avec mademoiselle Du Châtelet des entretiens sensés , instructifs, «plus propres, » nous dit-il, à former un jeune homme une toute « la pédantes; pie philosophie des livres. *>
Il rejoint madame de Warens. Depuis environ une année qu'il en était séparé , il n'avait , je ne dis pas, fait aucune étude, excepté celle de la musique, mais de lecture suivie.
Il est placé comme secrétaire du cadastre, à Cliamhéry , en 1733 , « après quatre ou cinq ans de cour- « ses , de folies et de soulirances depuis sa sortie de » Genève. «
Il prétend que, du coté de l'esprit, il était assez formé pour son âge, mais que le jugement ne l'était guère. •
Depuis 1733 jusqu'en 1711 , qu'il partit ponr Taris , il arrive peu d'événements. o C'est dans < (-. pré. t> cieux intervalles que son éducation mêlée et sans
» Suite, ayant pris de la consistance . l'a l'ail ce qu'il » n'a plus cessé d'être. « Mais on \a m ir que cette
remarque n'est fondée que pour les dernières années
de celle époque.
Il travaille d'abord assidûment au cadastre. Il apprend, seul et bien par celle raison, les mathématiques. Il dessine des fleurs, des paysages, y passe tout son temps ; on est oblige de l'arracher à cette occupation ; son goût pour la musique augmente , mais ses progrès sont lents. Il meuble de gravures et de livres un cabinet, dans un jardin loue pour y mettre des plantes.
Le 4 0 octobre 4 733,1a France ayant déclaré la guerre à l'empereur d'Allemagne , les troupes françaises passèrent à Chambéry , pour se rendre dans le Piémont. Rousseau se passionne pour la France. Il lisait alors les « grands capitaines de Brantôme : » il avait la tète pleine des Clisson , des Bayard , » des Lautrec , et s'affectionnait à leurs descendante t> comme aux héritiers de leur mérite et de leur cou- *> rage, b L'intérêt qu'il prenait aux Français lui fait lire les gazettes.
Le Traité de l'Harmonie de Rameau lui tombe entre les mains ; il étudie , organise des concerts chez madame de Warens. Il est entièrement absorbé par la musique. Ce goût devient une fureur ; et , pour s'y livrer , il se démet de son emploi.
Envoyant cette* conduite , ce goût constant , qui ne se dément jamais , qui augmente sans cesse, auquel Jean-Jacques sacrifie tout, qui ne croirait qu'il ne doit être question que d'un musicien, d'un compositeur, d'un homme de génie .même si Ton veut, d'un Mozart, ou plutôt d'un Grétry , mais enfin d'un homme qui , s'il doit jamais sortir de l'obscurité , n'y pourra parvenir que comme musicien P La musique a, jusqu'à pré-
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sont et plus tard, pendant les trente-lmit premières années de sa carrière, été l'occupation la plus constante et la plus suivie de Rousseau.
Il donne donc des leçons do musique. Voulant le former, madame de Warens lui fait apprendre la danse et l'escrime, que Jean-Jacques abandonne bien vite et par de;;oût.
Parmi ses écoliers était M. de Conzié, gentilhomme savoyard , qui heureusement n'avait aucune disposition pour la musique', de manière que les heures de leçon se passaient en lectures; celle de la Correspondance de Frédéric et de Voltaire , et des Lettres anglaises ou philosophiques de ce demi', r les eapiive et les intéresse; elle « développe dans « Rousseau la germe de littérature et de philosophie * qui commençait à fermenter dans sa tête. Rien de « ce qu'écrivait Voltaire ne nous échappait , dit » Jean-Jacques ; le coût que je pris à ce^ lectures
■ m'inspira le désir d'écrire avec élégance , ef de » tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur . dont » j'étais enchanté, n Remarquons , en passant , la noble franchise de cet aveu fait (en 17G7) long-temps après les traitements injurieux de Voltaire contre Rousseau. Celui-ci ajoute que les a Lettres philoso- » phitjues furent l'ouvrage qui l'attira le plus vers » l'étude , et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis
-» ce temps-là. »
« Il passe (\cu\ ou trois ans entre la musique . les
■ magistères, les projets, les voyages ; cherchant à se » fixer Bans savoir à quoi , mais entraîné pourtant » par degrés vers l'étude ; voyant des gens de lettres,
« entendant parler de littérature , se mêlant quel- « quefois d'en parler lui-même , et prenant plutôt » le jargon des livres que la connaissance de leur » contenu. «
"Un Genevois fomente son émulation naissante par les nouvelles de la république des lettres , tirées de Baillct et de Colonnes. Un moine , professeur de physique à Chambéry , lui donne quelques notions de cette science.
Il lit avec fureur Cléveland , dont les malheurs imaginaires l'affectent plus que les siens. Sa passion pour la musique est momentanément interrompue par celle des échecs ; elle fut telle qu'il s'enferma , et en perdit le boire et le manger.
Rétabli d'une maladie grave , il va demeurer aux Charmettes avec madame de Warens , dans l'automne de i 736.
Il a des entretiens instructifs avec le médecin Saloroon , homme d'esprit , grand cartésien , qui parlait bien du système du monde. Il lit plusieurs ouvrages qui t mêlaient la dévotion aux sciences , partieulnre- » ment ceux de l'Oratoire et de Port-Royal. « lia relu souvent les Entretiens sur les sciences du P. Lanri.
Enfin il se sent entraîné vers l'étude avec une force irrésistible.
Au printemps de 1737 , il emporte des livres aux Cliarmeltes , songe à mettre de la méthode dans ses études.
Voici les essais qu'il fit successivement avant d'en adopter une bonne ; ils prouvent une patience in-
croyable, et peuvent éclairer dans la route qui conduit aux connaissances , en indiquant ce qu'il faut éviter autant que ce qu'il faut faire pour y parvenir.
Le premier essai ne fut pas heureux. Croyant que , pour lire un livre avec fruit , il était nécessaire d'avoir toutes les connaissances qu'il supposait , et que le plus souvent l'auteur était loin d'avoir , il était arrêté à chaque instant, forcé de recourir d\m livre a l'autre. Avant d'être à la dixième page de celui qu'il voulait étudier , il lui aurait fallu épuiser une bibliothèque ; il perdit un temps infini en s'obstinant à cette extravagante méthode qui faillit à lui u brouiller la ■ tête , au point de ne pouvoir plus rien voir ni rien » savoir, a Heureusement il s'aperçut qu'il s'égarait dans un labyrinthe immense, dont il sortit avant d'y être tout-à-fait perdu. Sentant qu'il y avait entre les sciences une liaison qui u fait qu'elles s'attirent , s'aillent , a s'éclairent mutuellement , et que l'une ne peut se » passer de l'autre , « il vit que ce qVil avait entrepris était bon et utile en lui-même , et qu'il n'y avait que la méthode à changer. « Prenant d'abord l'En- » Cjrclopédie, j'allais , dit-il , la divisant dans ses bran- » ches. Je vis qu'il fallait faire tout le contraire , les » prendre chacune séparément , et les poursuivre « ainsi jusqu'au point où elles se réunissent. Ainsi je « revins à la synthèse ordinaire , mais en homme qui » sait ce qu'il fait. «
S'apereevant qu'il travaillait mieux . et mettait plus de temps à profit en faisant SUCCédei dei sujets différents: que l'un le délassait de l'autre , il les entremêla tellement qu'il s'occupait ton! le jour sans se fatiguer.
La méthode une fois trouvée ,il fallait une distribution régulière de son temps. Elle fut l'objet de plusieurs essais pareillement infructueux. Il partagea les heures de la journée entre la promenade , la conversation avec madame de Warens, et l'étude : mais il prit encore une fausse route dans ses lectures. Il les commençait chaque jour par quelque livre de philosophie , comme la Logic/ ue de Port-Royal , Y Essai de Locke , Mallebranche , Lcibnitz , Descartes , etc. Voyant ces auteurs souvent en contradiction , il forme le projet insensé de les mettre d'accord , se fatigue , perd du temps et se brouille les idées. Enfin , y renonçant , il se fait un système auquel il « attribue » tout le progrès qu'il peut avoir fait , malgré son dé- « faut de capacité , car il en eut toujours fort peu a pour l'étude. En lisant chaque auteur , il se fit une loi d'adopter et suivre ses idées sans y mêler les siennes , ni celles d'un autre , et sans disputer avec lui. Il se dit : ci Commençons par me faire un magasin d'idées « vraies on fausses , mais nettes , en attendant que » ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les com- » parer et choisir. »
Il passa de là à la géométrie élémentaire , ne goûta point celle d'Euclide , qui lui parut chercher plutôt la chaîne des démonstrations que la liaison des idées-, il lui préféra la Géométrie du P. Lami , qui fut son guide dans l'algèbre, et dont il a toujours lu les ouvrages avec plaisir. Plus avancé , il prit la Science du calcul du P. lleyneau , et son Analyse démontrée , qu'il ne fit qu'effleurer. Il n'a jamais été assez loin pour bien sentir l'application de l'algèbre à
PREMIERE PKRIODE.
a géométrie , « n'aimant point cette manière tPope- » rer sans voir ce qu'on fait. a
Aux heures consacrée* à ces sciences, succédait l'étude du latin, pénible pour lui , et dans laquelle il n'a jamais fait de grands progrès. 11 étudia, mais sans fruit , la méthode do Port-Eoyal , qu'il abandonna , se déterminant à lire un auteur latin à l'aide d'un dictionnaire , et à faire quelques traductions. Après dîner , ne pouvant supporter l'application du cabinet, il s'occupait, a sans gène et presque sans règle à lire « sans étudier. » Ce qu'il suivait le plus exactement était l'histoire de la géographie. Il voulut étudier le P. Tétau , et s'enfonça, dans les ténèbres de la chronologie; mais il se dégoûta de la partie critique qui n'a ni fond ni rive, et préféra l'exacte mesure des temps et la marche des corps célestes. Il fut obligé . faute d'instruments , de se contenter de quelques éléments d'astronomie pris dans les livres.
Ces diverses études se faisaient dans sa vingt-cinquième année. N'ayant pas de mémoire , il <.< s'était » mis dans la tète de l'es donner par force. « Il voulut apprendre par cœur Virgile, recommença vingt lois sans pouvoir retenir un seul vers.
Dans l'hiver de 1737, on lui apporta d'Italie des ouvrages sur la musique, qui lui donnèrent dugoAt pour l'histoire et pour les recherches théoriques de ce bel art.
Ayant fait entrer un peu de physiologie dans sa
lecture, il veut étudier Panatomie et la médecine. Il
Croyait avoir toutes les maladies, et connaissant le jeu «Je toutes les pièces qui composent notre machine, et
les risques qu'elles courent clans les moindres mouvements , il croyait à chaque instant qu'elles allaient se détraquer, tant son imagination se frappait vivement de l'objet dont il s'occupait. Le résultat de ses études en médecine fut de lui faire croire qu'il avait un polype au cœur , pour la guérison duquel il se rendit à Montpellier. C'est au retour de ce voyage qu'il remporta sur lui-même une victoire dont il attribue la cause à l'étude qui « lui fit préférer son de\ oir à son plaisir. » Il s'agit de la promesse qu'il avait faite à madame de Larnage d'aller la retrouver. « Il passa tout droit , ■ non sans quelques soupirs , mais avec cette satisfac- » tion qu'il goûtait pour la première fois , en se disant » qu'il méritait sa propre estime. C'est la première » obligation , dit-il , que j'aie à l'étude , qui m'avait a appris à réfléchir , à comparer. Sitôt qu'il eut pris n cette résolution , il devint un autre homme , ne « pensant qu'à régler désormais sa conduite sur les » lois de la vertu. • Le sacrifice qu'il faisait de madame de Larnage à madame de Warens méritait d'être reconnu par cetle dernière; mais il trouve un rival qui avait pins sur cette femme l'empire et les droits de Rousseau. Qu'on juge de l'état de celui-ci par l'étendue du sacrifice qu'il croyait avoir fait. Cet événement est une époque intéressante de sa vie par la resolution qu'il prit de se vaincre encore. Laissons-le rendre compte lui-même de cette circonstance :
y Réduit à me chercher un sort indépendant d'elle , « et n'en pouvant même imaginer , je le cherchai tout » en elle, et l'y cherchai si parfaitement que je par- » vins presque à m'oublie* moi-même. L'aident désir
>•> de la voir heureuse absorbait toutes mes affections. « Elle avait beau séparer son bonheur du mien , je le » voyais mien en dépit d'elle. Ainsi commencèrent » à germer avec mes malheurs les vertus dont la sert mence était au fond de mon ame , que l'étude avait « cultivées , et qui n'attendaient pour éclore que le » ferment de l'adversité. Le premier fruit de cette >•> disposition si désintéressée fut d'écarter de mon cœur » tout sentiment de haine et d'envie contre celui qui » m'avait supplanté. »
Il poussa la générosité au point de vouloir former son rival et travailler à son éducation, mais ce fut sans succès. ISavré du changement de madame de Warens , il s'enferme avec ses livres. Ne pouvant ni se consoler ni se distraire, il forme le projet de quitter la maison; projet que madame de YVarens favorise. Il part pour faire à Lyon l'éducation des enfants de M. de Mably, y séjourne un an; et revient à Chambéry. A peine eut-il resté une demi-heure près de sa » maman, qu'il sentit son ancien bonheur mort pour » toujours. 11 venait rechercher le passé" qui u'étail a plus, et m> pouvait renaître. * 11 appelle à son secours la lecture et l'étude : son cabinet était sa seule distraction. Prévoyant la ruine prochaine de madame
de W arens . il rêve aux moyens de venir à son secours. Ne se sentant pas assez savant , et ne se croyant pas assez d'espril pour briller dans la république des lettre-et faire fortune par cette voie . il croil pouvoir y parvenir par la musique , dont il avait fait une étude particulière. Trouvant les signes défectueux , il imagine de les simplifier, croit réussir, et se met en route i 5..
pour Paris avec son nouveau système : c'était en \ 74 < . Il avait vingt-neuf ans. Il devait rester encore neuf ans dans l'obscurité.
Telles sont les études que fit Jean- Jacques dans les trente premières années de sa vie. Dans cet espace de temps , il ne compose qu'une satire contre M. Godard , la seule qu'il ait jamais faite ; Narcisse , ou l'Amant de lui-même ; les Prisonniers de guerre ; quelques autres pièces moins importantes , une Note pour l'éducation des enfants de M. de Mably. 11 y a loin delà à Y Emile, aux Discow^s sur les sciences , sur l'inégalité des conditions , à la Nouvelle Héloïse.
Apprenti greffier , graveur , laquais , valet de chambre, séminariste , interprète d'un archimandrite, secrétaire du cadastre , maître de musique , précepteur : telles sont les professions qu'exerça tour-à-tour, en les séparant par les intervalles consacrés à des occupations de son choix, à des courses, à la paresse, à des promenades , à des lectures, celui qui devait un jour , sans cesser d'être le jouet de la fortune , forcer les mères à remplir le plus saint de leurs devoirs ; apprendre à l'homme à ne compter que sur son travail et son industrie ; se voir demander des lois pour une nation brave, généreuse, victime du plus fort, dont elle a subi le joug humiliant ; donner à la morale un charme inconnu ; faire enfin une révolution dans l'éducation , dans les mœurs , et dans la politique.
Liv. VII. Depuis l' automne de 4 711 jusqu'à <7lD. Il s'arrête quelque temps à Lyon , où il fait connaissance avec l'abbé de Mably ; il avait , l'année précédente 0/10), f;iit celle de l'abbé de Condillac , tous.
deux frères du grand-prévôt Ëpris de M1*' Serre, qui le payait de retour, il s'arrache d'auprès d'elle, et ce sacrifice fait à sou devoir lui laisse de doux souvenirs.
Ce fut dans l'automne de 1711 qu'il arriva à Paris. Il logea dans une des plus sales rues, celle des Cordiers près la Sorbonne , à l'hôtel Saint-Quentin. Gressct , Mably, Condillac y avaient demeure.
Les personnes auxquelles il était recommandé lui font faire des connaissances. Il soumet sa nouvelle méthode de noter la musique à l'Académie des sciences, et lit son projet le 22 août 1712. On lui donne trois examinateurs dont aucun ne savait la musique. Il résulte et des conférences qui se tinrent, et de leur rapport, que le système n'était, ni neuf ni même utile. La seule objection solide lui fut faite par Hameau. Ce qui le porte à conclure (pic , pour bien juger d'une chose , il vaut mieux la connaître à fond et même exclusivement , que d'avoir toutes les lumières que donne la culture des sciences , lorsqu'on n'y a pas joint l'étude particulière de celle dont il s'agit. 11 appela au public du jugement de l'Académie , par une Dissertation sur la musique moderne, imprimée au commencement de 1743, et dans laquelle il refondit le mémoire qu'il avait lu à l'Académie. C'est son premier ouvrage1 : mais c'est moins celui d'un homme de lettres que d'un artiste qui veut enseignerai! ail
1 CYsi-à-ilire le premier publié; carilavail déjà f.iit «'esessais qu'on a conservés , et qui n'ont d'autre mérite que d'être de Rousseau.
74 HISTOIRE DE J. J. HOESSEAU ,
et propager une nouvelle méthode. L'époque où Rousseau devait devenir auteur, sans avoir eu le projet de l'être , n'était point encore arrivée.
Obligé de renoncer à ce projet de musique qu'il avait tant caressé , comme moyen infaillible de fortune , il ne se désespère pas , quoique sans ressources ; mais il n'agit pas pour s'en procurer et partage son temps entre l'étude et les échecs. Le P. Castel lui conseille de voir les femmes , « parce qu'on ne fait « rien à Paris que par elles, « C'est à ce jésuite qu'il dut la connaissance de madame de Besenval , de madame Dupin, de M. de Francucil et par ce dernier de madame d'Épinay et de madame d'Houdetot, qui eurent une grande influence sur sa dcstjnée. Il trouve chez madame Dupin une société nombreuse et brillante , parce qu'elle aimait à voir tous les gens qui jetaient de l'éclat.
Il suit avec M. de Francucil un cours de chimie. Il tombe dangereusement malade ; et . dans le transport de la fièvre , compose des chants, des chœurs. Ces idées lui reviennent dans sa convalescence : il médite un plan , et fait l'opéra des Miisos galantes.
Vers le mois d'avril ou de mai 1743, il part en qualité de secrétaire pour aller rejoindre M. de Montaigu . ambassadeur de Franco à Venise. Il passe dixhuit mois dans cette ville. C'est une époque remarquable dans sa vie. Une fermeté de caractère, un esprit de conduite,- des talents pour la diplomatie , un grand sentiment des convenances lui concilièrent tous les souffrages. C'était un autre homme , différent de ce qu'il avait été et de ce qu'il fut depuis. Il fait
des démarches hardies , et réclame du sénat de Venise l'exécution d'un engagement pris par ce corps envers la France ; fait rendre la justice, supprime des abus, protège ouvertement les Français négligés par l'ambassadeur, trouve enfin, au milieu des plaisirs et des travaux , le temps de faire une étude particulière du gouvernement vénitien; étude qui lui donna pour l'économie politique le goût auquel il se livra depuis. La sottise et l'injustice de M. de Montaigu lui fermèrent une carrière dans laquelle , à en juger par sa conduite, il aurait obtenu des succès , mais qui nous aurait privés iV Emile , etc.
L'occasion de se montrer tel qu'il avait èlè à Venise ne s'est plus présentée : aussi fait-il remarquer sa conduite, en s'exprimant ainsi : « 11 était temps que je fasse une fois ce que le ciel, qui m'avait doue d'un heureux naturel , ce que l'éducation que j'avais reçue de la meilleure des femmes, ce que celle que je m'étais donnée à moi-même . m'avait fait être . et je le fus. Livré à moi seul, sans ami, sans conseil, sans expérience, en pays étranger-, servant une nation étrangère, au milieu d'une foule de fripons . qui . pour leur intérêt, et pour écarter le scandale du bon exemple, me tentaient de les imiter : loin (Yen rien faire, je servis bien la France à qui je ne devais rien, et mieux l'ambassadeur, comme il était juste, en tout ce qui dépendit de moi Irréprochable dans un poste assez eu vue. je méritai, j'obtins l'estime de la République, celle de tous les ambassadeur avec qui nous étions en correspondance, et L'affection de tous les Français établis à Venise. ■
76 HISTOIRE DE J. J. ROfSSEAU ,
Pendant son séjour dans cette ville, Rousseau rendit un service essentiel à la maison régnant aujourd'hui à Naples. Il reçut l'avis qu'un agent de l'Autriche allait furtivement dans l'Abruzze y faire souk-ver le peuple à l'approche des Autrichiens. Il avertit le marquis de l'Hôpital, et c'est peut-être, dit-il en parlant" de lui, à ce pauvre homme si bafoué, que la maison de Bourbon doit la conservation du royaume de Naples. Pour l'intelligence de ce fait, il faut se rappeler qu'en i 743 , don Carlos , fds de Philippe Y , bien loin d'être affermi sur le trône d'Espagne , n'était pas reconnu de tous les souverains de l'Europe; que les Autrichiens marchaient à Naples pour l'en chasser , et que si les habitants de ce ' royaume se fussent soulevés en leur faveur, la cause de la maison d'Espagne eût été perdue. En s'emparant de cet agent de l'Autriche , on maintint la tranquillité.
De retour à Paris , il demande inutilement justice de son ambassadeur, qui ne lui avait même pas payé son traitement. Les refus qu'il éprouva laissèrent dans son ame « un germe d'indipnation contre nos « sottes institutions civiles , où le vrai bien public et » la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne « sais quel ordre apparent, destructif en effet de » tout ordre , et qui ne fait qu'ajouter la sanction de « l'autorité publique à l'oppression du faible et à » l'iniquité du fort. »
11 importe de bien établir les rapports qui exisfa rent entre Jean-Jacques et M. de Montaigu. Il fut son secrétaire , et remplit à Venise les fonctions de
secrétaire d'ambassade. Voilà le fait dans toute son exactitude.
Je ne sais quel si grand intérêt ont eu récemment MM. de Seveîinges et le marquis de Fortia d'Urban à tâcher de prouver qu'au lieu d'être secrétaire de M. de Montaigu, Jean-Jacques était son laquais. 11 l'avait été de madame de Verccllis , et c'est de lui que nous l'avons appris : il le fut ensuite dans la maison de Solar, c'est encore lui qui nous l'apprend en ces termes : « Quoi! toujours laquais , me dis-je en « moi-même avec un dépit amer, que la confiance » effaça bientôt : je me sentais trop peu fait pour •» cette place, pour craindre qu'on m'y laissât. » S'il l'avait été de M. de Montaigu, pourquoi ne nous l'aurait-il pas dit en s'écriant : encore laquais !
Voilà une première réflexion que devaient faire ces messieurs
Voici maintenant un fait qui méritait quelque attention de leur part : Voltaire , qui avait un peu plus d'esprit que nous n'en avons, tous tant, que nous sommes , s'était donné beaucoup de peine pour faire , de Jean- Jacques , un laquais de M. de Montaigu. Par son crédit sur M. de Choiseul , il se fit communiquer la correspondance de cet ambassadeur et de son secrétaire, déposée aux archives des affaires étrangères- Il en eut une très-acfivc, à ce sujet , avec l'envoyé de France à Genève. 11 éeboua dans son entreprise, parce que. tout Voltaire qu'il était, il luttait contre la vérité. Au moins, dans sa conduite baineusc, .s'adressait-il à un homme qui vivait, qui pouvait répondre. C'est ce que fit en effet Rousseau .
éprouvant une juste indignation de ce que celui dont il avait hautement reconnu le ?enie et les talents, qui jouissait dans son opulence des hommages de toute la terre , l'attaquait lui, pauvre, infirme, persécuté, vivant alors dans l'exil. Il répondit avec plus de franchise que de politesse : u Si M . de Voltaire a dit qu'au lieu d'avoir v> été secrétaire de l'ambassadeur de France à Vc- » nise , j'ai été son valet, M. de Voltaire en a menti » comme un impudent. Si dans les années 1 743 et » 1 744 , je n'ai pas été premier secrétaire de l'ambas- » sadeur de France ; si je n'ai pas fait les fonctions * de secrétaire d'ambassade , si je n'en ai pas eu les » honneurs au sénat de Venise , j'en aurai menti moi- » même. »
Rousseau savait (ce qu'ignorent ses détracteurs) qu'une assertion, quelque positive qu'elle soit, ne suffisait point. Il accompagna son démenti de preuves incontestables. Du fond de sa retraite dans le Derby sbire , il indiqua les personnages qui- se trouvaient alors à Paris et qui l'avaient vu à Venise ,. ayant le pas sur les gentilshommes de l'ambassade; allant au sénat; assistant aux conférences à la place de M. de Montaîgu (qui n'aurait pu ni comprendre, ni répondre); visitant en son nom les ambassadeurs. Ces personnages étaient le chancelier du consulat, M. Leblond , consul à Florence , M. de Jonvillc chargé d'affaires, le secrétaire de l'ambassade d'Espagne à Venise, qui était passé dans la même qualité à l'ambassade espagnole à Taris. De plus, la correspondance de Rousseau avec le ministre des affaires étrangères prouvait qu'il avait été chargé de fonc-
tions bien au-tlcssus de celles d'un valet. Voilà ce qu'à fallait savoir, ce qu'il était facile d'apprendre, avant de renouveler au bout de soixante-deux ans » une accusation victorieusement repoussée comme calomnieuse. Il faut de plus avoir une certaine opinion de soi pour croire être plus heureux ou plus habile que Voltaire.
1745. C'est de cette année que date sa liaison avec Thérèse Le Vasscur : liaison indigné de lui, et qui eut la plus triste influence sur son sort.
Il achève , et fait jouer son opéra des Muses galantes, qui lui valut de la part de Rameau un traitement brutal.
C'est à la fin de cette même année que commencent entre Voltaire et llousseau des relations qui devaient bientôt finir par être orageuses. Il s'agissait des fêtes qu'on devait donner à l'occasion de la bataille de Fontcnoy. On voulait représenter les Fêles de Rainive , mais il y fallait des changements, et Voltaire était occupé du Temple de la Gloire 3.
On s'adresse à Rousseau , qui , du consentement de
• Toutes les accusations de ces messieurs paraissent toujours plus d'un demi-siècle après l'événement prétendu. Lis extrait! de la correspondance entre Voltaire el L'envoyé il'1 France; des documents nouveaux sur M. de RiontaigU , et les preuves enfin de nos assertions se trouvent à la suite des Oh' unes inédites de Rousseau.
j Représenté à Versailles, le 27 novembre i~\>- Pilaire demandait à L'abbé de \ oisenon s'il avait vu le Temple de la Gloire : « J'y suis ail.'', répondit l'abbé, elle n'y était pas : je me suis fait inscrire. »
l'auteur, travaille à son ouvrage *. Les désagréments qu'il e'prouvc de la part de madame La Popelinière et de Rameau le font tomber malade. Il ne retire rien de son travail.
Thiriot le ramène chez madame Dupin , dont il reçoit 900 fr. par an , en qualité de secrétaire. Il l'accompagna dans le voyage qu'elle fit à Clienonceaux , en -I 747. Ce fut dans ce château qu'il composa l'Engagement téméraire et V Allée de Sylvie.
Il met ses enfants aux Enfants trouves. Nous examinerons les motifs qui le déterminèrent , et les excuses qu'il donne pour une faute que lui-même trouvait inexcusable 2.
C'est pendant cette année , ou en \ 748 , qu'il est introduit chez madame d'Ëpinay , par Francueil. Elle avait un théâtre au château de la Chevrette ( qui a été détruit). On y joua YEngagement téméraire. Il parle des confidences que lui lit M. de Francueil sur madame d'Ëpinay , et d'un secret dont il n'ouvrit la bouche à pei^sonne. Ce secret si bien gardé n'en est plus un, grâces, aux mémoires de madame d'Ëpinay. 11 s'agit d'une maladie transmise du mari , par l'intermédiaire de sa femme, à M. de Francueil qui fut aux portes du tombeau.
Dans l'espace que comprend ce septième livre , il se lia intimement avec Condillac et Diderot. Celui-ci
1 Voy. dans la Correspondance la lctlrc de Jean-Jacques à Vollaire, en date du n décembre 1745-
■x Cet examen nous paraît mieux placé dans le récit des rapports entre Jcan-Jacqucs et Dussaux.
venait d'entreprendre avec d'Alcmbert l'Encyclopédie. Jean-Jacques fit plusieurs articles pour cette collection. Diderot ayant été mis à Yincennes pour sa Lellre sur les aveugles , publiée en i 749 « , Jean- Jacques ressent un mortel chagrin , écrit à madame de Pompadour en faveur de son ami , demande d'être enfermé avec lui , fait enfin de fréquents voyages au donjon. C'est dans l'un de ces voyages qu'il éprouve une révolution dont il va nous rendre compte. Arrêtons-nous avec lui. Rousseau va devenir un autre homme , et passer subitement de l'obscurité dans un jour éclatant.
Revenons ^ur deux circonstances , parce qu'elles se prêtent à des observations qui auraient interrompu le récit. La première est son aventure avec Zulietta. Les réflexions qu'il fait sur l'avilissement de cette courtisane (au lieu d'en jouir), celles que lui inspire une légère difformilé , ont paru à Bf. de La Harpe une preuve de folie. « Le voilà , dit-il, persuadé qu'on a » voulu le livrer à une espèce de monstre , et il fond » en larmes. Si ce n'est pas là un trait de folie , » qu'on me dise ce que c'est 2. » Qui ne croirait que la chose s'est ainsi passée ? 11 faut confronter l'extrait infidèle et tronque* avec les Confessions. Je.in-Jacques arrive près de Zulietta ; sa beauté , sa je— eme ,
■ Madame Dnpre* SaûU-Manr et Réaumor, persillés ions
deux par Diderot, obtinrent une lettre de cachet
a Noue. Suppl au Cours de Littérature de M. de Lu Harpe, p. :>. \\ , roi iu-8° , 1818. Ce sont des morceaux in
sérés dans le Mercure , et recueillis par M. Barbier.
sa fraîcheur, son esprit lui font faire des réflexions. Il déplore l'usage avilissant qu'elle fait de ces dons de la nature , et il en est agité au point d'en pleurer' ; ce sont ses propres expressions. Ce moment passé , il trouve une difformité dans Zulietta. 11 est facile de deviner l'effet que cette découverte produit sur lui , mais il ne fond pas en larmes. Celles qu'il venait de répandre un instant auparavant avaientune cause plus morale et plus désintéressée. Si M. de La Harpe n'a pas mis de mauvaise foi dans la manière de présenter le fait, qu'on nous dise ce que c'est *. Jean- Jacques se moque de son extravagance , et ne s'épargne aucun ridicule. Il mérite tous les reproches qu'il se fait; mais voir dans cette aventure les progrès de la « dé- » mence , de cette maladie trop réelle , qui tenait à a son organisation ; s'étonner que personne n'ait fait » attention à cette anecdocte très-singulière , qui a prouve que le germe du mal existait 2 ; a a c'est être soi-même abusé par la passion. On est plutôt en droit de s'étonner que quelqu'un ait fait attention à la très-singulière anecdote, pour l'interpréter connue le fait La Harpe3 .Plus tard, c'est-à-dire dans
1 La Harpe dit que la dissemblance entre deux tétons n'est pas à beaucoup près sans exemple. Cela peut être,
et ne prouve rien dans le fait dont il est question , sinon que M. de La Harpe avait plus d'expérience que Rousseau.
2 La Harpe, ibid.
3 II est bon de rappeler que M. Le Blond ayant mis Jean- Jacques d'une parti.' l'aile avec des .1 libelles parisiennes, Rousseau passa son temps à méditer sur le sort mallievïa.r de ces créatures. Conf. li\. \
le neuvième livre des Confessions, Rousseau dit en parlant de madame d'Épinay ; « de la gorge comme » sur ma main. Ce défaut seul eût suffi pour me glacer. » Jamais mon cœur ni mes sens n'ont su trouver une » femme dans quelqu'un qui n'eût pas de tétons. » C'était bien pis de n'en avoir qu'un.
La seconde circonstance est relative à madame de Bcsenval, qui voulut l'envoyer dîner à l'office. 11 en avait depuis trop long-temps oublié le chemin pour le reprendre , et malgré la détresse dans laquelle il se trouvait , il allait sortir , lorsque madame oie Broglie fit expliquer sa mère , qui , quoique pleine de son illustre noblesse polonaise , le fit manger à sa table. Elle était née comtesse Biclinska et tenait aux Leczinski par une étroite parenté. A son retour de "Venise , il fut très-mal reçu de madame deBesenval , qui ne put jamais se mettre dans la tête qu'il fût possible qu'un ambassadeur eût tort avec son secrétaire. Jean-Jacques fut tellement piqué de cet accueil, qu'en sortant de chez elle, il lui écrivit « une » des fortes et vives lettres qu'il ait peut-être écrites. » Elle a été conservée et fait partie du Recueil des Œuvres inédites de Rousseau ». Elle répond en effet à l'i dée qu'il en donne et dut piquer vivement une femme qui ne trouvait rien de beau dans ce monde que des parchemins, etrieude méritoire que lemeritedesaïeux. - Nous avons dû noter ce trait de caractère , parce qu'il n'est point étranger à la conduite de Jean-Jae* ques. Il fait partie du très-petit nombre de faits .
1 Tome i . i>. i5.
qui , établissant des rapports entre le Rousseau que nous connaissons , et celui que nous allons connaître , conservent la liaison entre l'un et l'autre.
Il est question clans ce livre d'une pièce dans laquelle Rousseau joue un rôle « qu'on fut , dit-il , oblige de s lui souffler d'un bout à l'autre de la représenta - « tion. » Cette pièce était Y Engagement téméraire dont il est l'auteur. « Elle eut , dit madame d'Ëpi- * nay dans ses mémoires, un grand succès. Je doute, » ajoute-t-ellc , qu'elle pût réussir au théâtre , mais >■> c'est l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit , » et peut-être d'un homme singulier. « Il est probable que Jean-Jacques exagère sa gaucherie ; car mademoiselle (VEtte , qui était fort méchante , dit au chevalier de Valori ( auquel elle rendait compte des plaisirs de la Chevrette) , en parlant de la manière dont la pièce fut jouée : » Les hommes ne sont pas » aussi excellents que les femmes , mais ils ne patent » rien. »
Arrêtons-nous un moment ici. Rousseau va devenir un autre homme. C'est pendant le cours de cette première période qu'il commit quelques actions basses qu'on lui a reprochées , en profitant de ses aveux pour les dénaturer : telles sont le vol d'un ruban , l'habit de Claude Anct, l'abandon de M. Le Maistrc, enfin l'envoi de ses enfants à l'hôpital. On ne doit point, quoiqu'on l'ait faitplus d'une fois , arguer de ces actions pour le mettre en contradiction avec lui-même , puisqu'il subit une véritable métamorphose en i 750. C'est parce qu'il avait commis ces fautes, que, sentant l'oubli de ses devoirs ,il fit une réforme sévère dans sa conduite,
et prit la plume , attachant à la pratique de ces devoirs qu'il avait négliges, un charme entraînant qu'aucun moraliste n'avait mis avant lui. Au lieu de les prescrire , il les fit aimer. Prétendre que l'abandon de ses enfants lui ôtc le droit de recommander aux pères d'élever les leurs, en les avertissant que , s'ilssuivent son exemple, ils éprouveront des remords semblables à ceux dont il est tourmente', c'est une loçique moins absurde que celle qui l'ait dire : Jean- Jacques, ayant mis ses enfants à l'hôpital, est en contradiction avec luimême lorsqu'il nous conseille d'avoir soin des nôtres.
Nous sommes obliges de nous occuper des amis de Jean-Jacques. 11 leur doit la réputation d'orgueilleux, d'homme de mauvaise fui , de bizarre et d'ingrat. Pendant la période que nous venons de parcourir , son obscurité' le sauva do leur haine; ; c'est dans la suivante qu'elle se manifeste et qu'il devint leur vie time. Je crois que l'envie seule, compagne presque inséparable du métier d'homme de lettres , est la cause de leur conduite.
Dès son arrivée à Paris , « il fut , ainsi qu'il le a raconte lui-même , à portée de faire connaissance « avec tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la » littérature , et , par là , cette connaissance se trou. « va toute faite , lorsqu'il se vit , dans la suite , ins- « Cri! tout d'un coup au milieu d'eux. « Il dut cet avantage à ses visites aux académiciens, pour son système de musique. Ceux qui avaient déjà de la célébrité , ou qui étaient prés d'en acquérir, ne tirent, aucune attention à lui , ne soupçonnèrent nullement ses talents : ils étaient plus disposés à lui accori 6...
dcr une pitié dédaigneuse , à le protéger . qu'à lui porter envie. Il n'eut donc point à se plaindre d'eux. Comme c'est par eux que l'on connait Rousseau , et sur leur témoignage qu'on se forme une idée de l'auteur d'Emile , il importe de peser ce témoignage et de le réduire à sa juste valeur ; c'est ce que nous ferons suivant l'ordre des temps et la série de leurs rapports avec Jean- Jacques. A l'époque où nous sommes ( \ 750 ) , ses amis étaient , Bordes , Mably , Condillac , M. de Francueil , madame d'Êpinay , d'Alembert , Diderot et Griinm. Il se lia intimement avec les deux derniers et même s'engoua de Grimm. Tant que Rousseau resta dans l'obscurité , aucun nuage n'altéra cette liaison , mais clic ne tardera pas à devenir orageuse.
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DEPUIS LF. DÉBUT DE ROUSSF.AU DANS LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES JUSQU'A SA CONDAMNATION TAU LE PARLEMENT DE PARIS. I^5o A 1762.
Liv. VIII. — De l'été de 4 749 au 9 avril 1755. Supposons un dépôt de matières inflammables qui n'attendent , pour faire explosion , cpie l'étincelle électrique , que le frottement même , et nous aurons une idée de la révolution qui va s'opérer dans Rousseau. La question proposée par l'Académie de Dijon fut cette étincelle. Jean- Jacques rend compte des singuliers effets que la lecture du programme lui fit éprouver; ils tiennent en quelque sorte du délire. II en reproduit la description avec plus de détails dans ses lettres à M. de Maleshorhcs.
■1719. Il quitte l'hôtel de Saint-Quentin el se loge à celui du Languedoc, rue de Grenclle-Saint-Hoooré , dont il ne sortitquc le 9 avril i 756 , pour aller habiter l'Hermitage. Pendant ces six à srpt années , il aurait goûté le plus parfait bonheur domestique , sans les tracasseries (îi- madame Le Vasseur. U est entraîné par le chapelain du prince de Saxe-C.otha et par Grimm dans DU mauvais lieu. C'est la seule fois de sa vie qu'il
y soit entré : la honte qu'il en eut cl le remords qu'il
88 HISTOIRE DE J. J. ROTJSSEAC ,
en conserva ont été décrits par lui clans la Nouvelle Héloïse '.
{ 750. La couronne que lui décerna l'Académie de Dijon réveille toutes ses idées et renouvelle l'enthousiasme qui lui avait dicté son discours : il veut, dès cet instant, se mettre au-dessus de la fortune et de l'opinion, et se suffire à lui-même. La mauvaise honte le retient et l'empêche d'exécuter sa résolution autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour irriter sa volonté et la rendre triomphante.
M. de Francueil lui offre l'emploi de caissier : il l'exerce pendant quelque temps; mais les soucis que lui cause cette responsahilité le rendent malade. Il renonce à tout projet de fortune ; il s'applique à briser les fers de l'opinion : « les efforts qu'il fait pour » y parvenir sont incroyables. Il se met à copier de » la musique à tant la page -, « réforme son costume , et refuse M. de Francueil , qui , le voyant inébranlable dans le projet de renoncer à la fortune , le croit et le déclare fou.
On attaque son discours : il répond , et ses répliques ont le plus grand succès. Le libraire Pissot} suivant la coutume, ne lui donne rien du discours, malgré la vente rapide de cet ouvrage.
Il est visité, recherché, importuné : il sent qu'il n'est pas aussi aisé qu'on se l'imagine d'être pauvre et indépendant.
Thérèse et sa famille , à qui de pareilles idées paraissaient fort changes, le contrariaient et lui don-
' Deuxième partie , lettre XXVI.
liaient de l'humour. « Sa sotte timidité ayant pour » principe de manquer aux bienséances , il prit le
» parti de les fouler aux pieds , affectant de mépriser » la politesse qu'il ne savait pas pratiquer, n
Il fait, en peu de jours, à Passy , les paroles et une partie de la musique du Devin du Village , qui eut le plus grand succès. On veut le présenter à la cour, on lui fait espérer une pension : il refuse , parce qu'en la recevant, « il fallait flatter ou se taire; et » qu'en y renonçant , il crut prendre un parti très- » conséquent à ses principes, et sacrifier l'apparence a à la réalité. L'accuser d'un sot orgueil , c'était, « dit-il , bien plus tôt fait : » et c'est ce qu'on fit.
1753. L'occasion « de développer entièrement ses principes se présente dans la question sur Y origine de V inégalité parmi les hommes, mise au concours par l'Académie de Dijon. 11 s'enfonce dans la forêt de Saint-Germain pour méditer ce sujet , et compose son discours.
i 75 t. Le premier juin il part pour Genève avec son ami Gauffccourt , qui lui propose ce voyage. Ce Gauffecourt , âgé de plus de soixante ans , vieux libertin , fait pendant la route d'inutiles tentatives pour séduire Thérèse : offre d'argent , livres et gravures obscènes , tout est vainement employé. Jean-Jacques, qui avait la plus grande confiance en lui , apprit cette conduite avec un serrement de cœur tout nouveau. Ayant cru jusqu'alorsl'ainitié inséparable des sentiments nobles ,
• Pou <!<• temps auparavant il les avait exposés dans la préface de JV< fcisse, imprimée bu commencement de 17"' }.
90 HISTOIEE DE J. J. ROUSSEAU,
il se voit forcé , pour la première fois de sa vie , de l'allier au dédain et d'ôter son estime à un homme qu'il aime et dont il se croit aimé. « De l'impressiou » très-vive qu'il ressent , naît cette disposition à la » méfiance que d'autres trahisons développèrent par h la suite. » Il va voir madame de Warens, qu'il trouve au dernier degré d'avilissement , et qui résiste aux efforts qu'il fait pour la déterminer à venir vivre avec lui. Pendant son séjour à Genève, il l'entre dans la religion de ses pères , qu'on lui avait fait quitter à i 6 ans. Il forme le projet de se retirer dans cette ville : mais il y renonce , alarmé de l'influence qu'y exerçait Voltaire , et craignant de retrouver dans sa patrie le ton, les avis, les mœurs qui le chassaient de Paris. M. de La Harpe a prétendu que Jean- Jacques , jaloux de l'auteur de Zaïre ne voulut point habiter son voisinage , parce qu'il y serait éclipsé par lui. Le plus bel hommage qu'on ait rendu aux talents de Voltaire est certainemennt celui de Rousseau , qui avoue que son style s'est formé en lisant ses immortels ouvrages. L'assertion de La Harpe n'est donc qu'une conjecture gratuite.
On avait représenté en i 755 à Nanci , devant le roi Stanislas , une comédie intitulée les Originaux, que Palissot avait faite sur la demande du maire de la ville. Il y maltraitait Rousseau. Le roi voulut punir l'auteur et le chasser de son académie : mais Jean- Jacques obtint sa grâce; et de plus, que ce fait ne serait point inscrit sur les registres.
L'usage où l'on est d'interpréter l'action la plus louable et d'en atténuer le mérite ( usage qui a sa
source dans le cœur humain ) , nous force à nous arrêter un instant sur le parti que prit Jean-Jacques <l*. renoncer à la société, pour vivre dans la retraite. Est-ce . comme on l'a prétendu , l'amour de la singularité et un orgueil puéril ? Alors les sentiments qu'il exprime dans ses ouvrages étaient feints. De cette hypothèse naît une objection insoluble, c'est l'impossibilité de tenir , sans la persuasion , le langage que tient Rousseau , et de communiquer , comme il le fait , l'en, thuusiasme etde vives émotions, sans rien ressentir, sans rien éprouver. Quand on fait des suppositions de cette nature , il faut nécessairement en admettre les consé- ( [i i ences. Ce fut donc par calcul qu'il prit le parti de rompre en visière à tout le genre humain ; mais quand on fait un calcul de cette espèce c'est pour en retirer quelque fruit : on ne refuse pas malhonnêtement , quelquefois même avec brutalité , des cadeaux , des pensions , de la fortune et des honneurs. Comme, sur cet article, on n'a pu le trouver en défaut , et qu'on l'a vu presque toujours dans un état voisin de la détresse, il a fallu recourir à un fol amour de célébrité. NN tablions pas que c'est toujours par esprit de calcul (puisqu'il manque, dans cette supposition, de persuasion et de bonne foi), et que nécessairement il a dû vouloir jouir du fruit de ses sacrifices . c'est-à-dire de cette célébrité dont il avait, suivant ses ennemis, une soif û ardente. Alors il faut expliquer pourquoi il s'y dérobe avec tant de soin ; pourquoi il préféré la botanique, (\r> promenades solitaires, à tant devances qui lui sont faites . et l'isolement à sa rentrée dans la société : sur ce théâtre où il aurait joui, dans tout
92 mSTGUS DE J. J. ROUisEAf ,
son éclat , de cette célébrité dont on le suppose toujours occupe5. Enfin il faut expliquer cette idée fixe, cette manie déplorable qui lui faisaient croire , dans les six dernières années de sa vie , qu'il était un objet odieux à tout le monde : manie qu'il est impossible de concilier avec l'esprit de calcul et l'absence de la bonne foi.
Cherchons , pour nous , un autre motif que celui-là. puisqu'il n'explique rien; puisque, attribuer la conduite de Jean-Jacques à l'esprit de calcul , c'est e'noncer une assertion en contradiction avec les faits et les résultats.
En suivant attentivement Rousseau , à dater de
I 750 , on voit qu'il s'étudie avec la ferme résolution de se vaincre et jusque dans les plus petites choses.
II avait déjà fait quelques essais à diverses époques de sa vie l. Mais comme le projet qu'il formait exigeait, dans son exécution, un combat continuel qui se renouvelait tous les jours et à chaque instant par les obstacles, il se séquestre de la société : et, m iu n'y pas rentrer . il adepte un costume qui n'y est pas admis , ou plutôt qu'on n'y voyait pas.
C'est ainsi que. depuis , s'est conduit Alfieri qui, toujours vaincu par une passion dont il rougissait . ne pouvant renoncer à une femme qui n'était pas diune de lui, se fit couper les cheveux pour se créer un invincible obstacle au désir qu'il aurait eu de soi tir
• La victoire qu'il remporta sur lui-même en n'allant point chez madame de Larnagc (liv. VI ) , en se séparant de mademoiselle Serre (Ut. VII), en différant d'ouvrir le paquet fjui contenait la lettre de change dont il avait si grand besoin, etc.
de chez lui ». Il ne pouvait paraître en public ainsi tondu , dans une ville où l'on portait les cheveux longs à cette époque 2.
Rousseau reforma donc son costume pour ne plus paraître dans le grand monde : il publia hautement ses opinions et prit, dans deux ouvrages, imprimés à peu de distance l'un de l'autre 3 , un ton qui le mettait dans l'impossibilité de se dédire. C'est ainsi que sa faiblesse fit sa force , et que le sentiment de cette faiblesse lui suggéra des mesures promptes et décisives qui rendaient l'exécution de son projet moins difficile .
Liv. IX. — Du 9 Avrii 4 756 au 15 décembre 1757. Ce livre comprend le séjour que fit Jean-Jacques à l'Hcrmitagc. Ses amis voulurent lui faire passer l'hiver à Paris ; et, pour y parvenir, employèrent des moyens qui lui donnèrent d'autant plus d'humeur , qu'il parut évident que leur motif n'était pas de jouir de sa société , mais de le mettre en contradiction avec lui-même.
Il rend compte de son travail et des ouvrages qu'il compose dans sa retraite. Le plus important de tous, Emile, était du nombre. Un autre, dont on doit, regretter la perte , est le Matérialisme du Sage. Il tienne les détails les plus intéressants sur les changements qui s'opèrent en lui. s Je ne vis plus , dit-il , qu'erreur o. et folie dans la doctrine de nos sages , qu'oppres-
• Vie d'Àlfieri , tome i , p. ?.^5.
a A Turin , c'était en 177").
3 La Préface de Narcisse en 17.I2, et le Discours nu VinègaKtê, en 1753.
y 4 HISI0IRE DE J. J. ROUSSEAU,
» sion et misère dans notre ordre social. Dans Fillu- » sion de mon sot orgueil , je me crus fait pour » dissiper tous ces prestiges. Jusque-là j'avais dte » bon : dès-lors je devins vertueux ou du moins » enivré de la vertu.... Yoilà d'où se répandit dans « mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui » m'échau fiait en dedans , et dont , pendant quar> rante ans , il ne s'était pas échappé la moindre w étincelle , parce qu'il n'était pas encore allumé... « J'étais vraiment transformé : mes amis ne me recon- « naissaient plus... Le mépris que mes profondes médi- » tations m'avaient inspiré pour les mœurs , les maxi- » mes et les préjugés de mon siècle , me rendait insen- » sible aux railleries de ceux qui les avaient. »
Il date le commencement de cet état , le plus contraire à son naturel , de l'époque où , quittant Taris, il se retira de cette capitale pour vivre à la campagne. Nous verrons , par la suite , que la retraite produisit d'autres effets , et nous en découvrirons les causes. Quelques détails les font déjà pressentir dans ce livre : ce sont ceux où Rousseau nous fait voir les tracasseries de la famille de Thérèse et de ses amis.
Dans le mois de mai de cette année \ 757 , commence cette passion pour madame d'Iïoùdctot , qu'il décrit en traits de feu , et qui eut pour lui des w sui- « tes mémorables et terribles. C'était , cette fois , » de l'amour , et l'amour dans toute son énergie et » dans toutes ses fureurs. »
Quelques mois se passent, et des intrigues lui font perdre ses amis , son repos , sa maîtresse , et le déterminent à sortir de sa retraite au milieu de l'hiver.
Parlons de ses amis , ou de ceux qu'il croyait mériter ce nom , qui vivaient dans la même sphère , avec lesquels il avait conservé des rapports. Dans leur nombre , il s'en trouvait un qui les lui enlevait tous , quoique Rousseau les lui eût donnés ; un entre les mains de qui les autres devinrent des instruments dociles, dirigés habilement vers un Lut. Cet ami , c'est G ri mm , et le but , l'abandon de Jean- Jacques.
Parmi les liaisons plus ou moins intimes qu'il avait unes jusqu'à cette époque , il négligea les unes en se retirant à la campagne : dans sa solitude, il rompit avec presque tous les autres.
A ceux que nous avons nommés précédemment, il faut ajouter Duclos , le baron d'Holbach , Saint- Lambert et. Marmoiilcl , tous hommes de lettres , auteurs ci philosophes. 11 ne conserva que Duclos et Çondillae, Le premier appréciait ses talents , sans en être jaloux , et les encourageait . 11 rendit même à Rousseau des services. Ils se voyaient rarement. Le second , froid . sage , métaphysicien , fut appelé en Italie pour l'éducation du prince de Parme. Cette circonstance fit cesser totalement les rapports qui existaient entre Jean-Jacques et l'abbé ; rapports qui d'ailleurs étaient devenus rares depuis la retraite du premier.
Ceux pour qui Jean-Jacques avait conçu une affection particulière lurent Diderot et Grimai. Commençons par celui-ci. Rousseau rapportant dans ce livre les particularités de sa rupture avec lui, sans les compléter , parce qu'il ne savait pas tout , Grimm va i 7..
nous aider lui-même. Quant aux autres , ils ne tarderont pas à paraître. Rousseau raconte avec quelques détails (liv. VIII) dans quelles circonstances Grimm et lui se connurent , se lièrent et vécurent dans l'intimité. Le premier était lecteur du jeune prince de Saxe-Gotha. C'était, à ce qu'il paraît , un titre sans fonctions ou du moins sans revenus , puisque Grimm nerestaitavec le prince qu'en «attendant une place, et que « son très-mince équipage annonçait le pressant besoin « de la trouver » . Jean- Jacques, sans être beaucoup plus heureux , vivait chez madame Dupin , dans la meilleure société de Paris, connaissait beaucoup de personnes qui pouvaient le mener à la fortune , s'il eût eu l'adresse de faire valoir un peu les talents qu'il avait.- Grimm la possédait en perfection, et savait mieux profiter des circonstances. Rousseau lui donna ses amis , l'introduisit dans les sociétés qu'il fréquentait , et poussa l'engouement pour cet Allemand au point de cesser de voir ceux qui ne voulaient pas le recevoir. Grimm le supplanta , lui ôta ses amis et lui tourna le dos. On trouve sur lui , dans le neuvième livre , des détails piquants auxquels nous renvoyons. Il reste seulement à expliquer leur rupture.
Parmi les femmes de Paris avec qui Jean-Jacques fut lié , on doit remarquer mesdames Dupin , de Chenonceaux sa belle-fille , d'Épinay et d'Houdetot. Il ne perdit que madame d'Épinay avec laquelle Grimm le brouilla , ainsi que le prouvent les mémoires de cette dame.
Dans le récit intéressant de cette rupture sont deux circonstances qui ont besoin d'éclarcissements
DEUXIEME YLKloDH. :'/
que Rousseau ne pouvait donner , parce que seul , au milieu de gens qui agissaient à son insu , dirigeant contre lui leurs attaques , et le frappant dans L'obscurité , il ignorait toutes leurs menées. Suppléons a son silence et donnons les explications qu'il a négligées , se Gant beaucoup trop à la pureté de ses intentions , comme à la justice de ses contemporains. Jean-Jacques raconte toutes les démarches qu'on fit pour l'engager à partir pour Genève avec madame d'Ëpinay , qui se rendait dans cette ville par raison de santé. La maladie était un secret ignoré du mari: Rousseau ne le dévoile pas; mais on a su depuis qu'il s'agissait de la grossesse de madame d'Ëpinay. Grimm, son amant alors , et que Fétat de cette dame intéressait personnellement , avait combiné ce voyage. C'était un coup de maître que de la faire accompagner par Rousseau. C'en fut un plus habile encore que de donner pour chaperon le mari même , qui conduisit en effet sa femme à Genève , revint fort inquiet, et fut ensuite informe' de la guérison sans jamais l'avoir été du mal.
La manière dont Grimm rompit avec son ancien ami mérite d'être remarquée. Il est nécessaire d'ailleurs, pour connaître la vérité, de comparer son récit à celui de Jean-Jacques. Celui-ci le consultait pour savoir s'il devait suivre madame d'Ëpinay. Sa lettre, datée du 19 octobre 1757 . se trouve dans sa correspondance. Grimm lit attendre sa réponse. Elle arrive enfin, u Elle n'était que de s< j>i à huit lunes » que je n'aehevai pas de lire, «lit Rousseau; c'était » une rupture, mais dans «les tenues tels que la plus
« infernale haine les peut dicter. Il me défendait sa » présence comme il m'aurait défendu ses états. Sans « la transcrire , je la lui l'envoyai sur-lc-charap. »
Cette lettre se retrouvant dans la correspondance de Grimm, publiée en 4 81 3, conséquemment plus d'un demi-siècle après l'événement, nous pourrions juger le diffèrent , puisque nous aurions sous les yeux les pièces du procès : mais il est probable que Grimm la remplaça par une autre. Voici celle qu' il rapporte ; elle est du 5 novembre -1 757.
« J'ai fait ce que j'ai pu pour éviter de répondre positivement à l'horrible apologie que vous m'avez adressée. Vous me pressez , je ne consulte plus que ce que je me dois à moi-même , et ce crue je dois à' mes amis que vous outragez. Je n'ai jamais cru que vous dussiez faire le voyage de Genève avec madame d'Épinay. Quand le premier sentiment devait vous engager à vous offrir, elle , de son côté , devait vous en empêcher, en vous rappelant ce que vous devez à votre situation , à votre santé et à ces femmes que vous avez entraînées dans votre retraite ; voilà mon opinion : vous n'avez pas eu le premier sentiment , et je n'en ai point été scandalisé. Il est vrai qu'ayant appris, à mon retour de l'armée , que, malgré toutes mes représentations, vous aviez voulu partir pour Genève , il y a quelque temps » , je n'ai plus été
'Le baron de Grimm veut probablement parler du projet qu'avait Kousscau de retourner à Genève, à l'époque où ma . «lame d'Epinay le décida à accepter l'IIermitagc. Il raconte lui-même qu'il hésitait enlre la France et la Suisse, lorsque cette dame mil fin à sou indécision.
étonné de la surprise de mes amis , de vous voir rester, lorsque vous aviez une occasion si naturelle et si honnête pour partir. Je ne connaissais pas alors votre monstrueux système ; il m'a fait frémir d'indignation. J'y vois des principes si odieux, tant de noirceur et de duplicité.... Vous osez me parler de votre esclavage , à moi, qui , depuis plus de deux ans , suis le témoin journalier de toutes les marques de l'amitié la plus tendre et la plus généreuse que vous avez reçues de cette femme.... Si je pouvais vous parler, je me croirais indigne d'avoir un ami. Je ne vous rcverrai de ma vie, et je me croirai heureux si je puis bannir de mon esprit le souvenir de vos procédés. Je vous prie de m'oublier et de ne plus troubler mon amc. Si la justice de cette demande ne vous touche pas , songez que j'ai entre les mains votre lettre , qui justifiera aux yeux de tous les gens de bien , l'honnêteté de ma conduite. »
La lettre de Grimm n'était, au dire de Rousseau, que de sept à huit lignes ; il est fâcheux que Jean- Jacques la lui ait renvoyée. GrWnni , n'étant mort qu'en i 807 , a vu publier les Confessions , et , possesseur de sa lettre, a pu l'arranger comme il convenait à ses intérêts. Le peu de rapport entre cette lettre et l'analyse qu'en fait llousseau permet cette supposition, qui va bientôt acquérir un grand degré de certitude par les aveux de Grimm même ou plutôt par sa ténébreuse accusation. Si maintenant on lit dans sa Correspondance la lettre du 19 octobre 17.');, on verra VhorrihU qpologiedctai parle Grimm qui. ayant survécu pendant trente-neuf ans à llous>cau .n'a point
réclame contre la deuxième partie des Confessions , publiée en \ 788 , c'est-à-dire dix-neuf ans avant sa mort.
Passons à l'accusation , car il ne faut rien négliger pour découvrir la vérité. Grimm se plaint de Rousseau , mais d'une manière perfide, n'alléguant rien de positif, et laissant à l'imagination du lecteur un vaste champ à parcourir : voici comme il s'exprime dans sa correspondance littéraire, mois d'août \ 766 :
v- J'ai été intimement lié avec M. Rousseau pendant plus de huit ans, et je le connais peut-être trop bien pour ne me point récuser quand il s'agit d'un jugement de rigueur sur ses faits et gestes. Il y a tout juste neuf ans que je me crus obligé de rompre tout commerce , quoique je n'eusse aucun reproche à lui faire qui fut relatif à moi , et qu'à son tour il ne m'eût fait aucun reproche durant tout le temps de notre liaison. Vraisemblablement la probité et la justice ne me laissaient pas le choix entre une rupture et le parti vil de trahir la vérité et de déguiser mes sentiments d'une manière déshonnéte, et dans une occasion décisive, dont M. Rousseau m'avait constitué le juge fort mal à propos, mais dont je pouvais juger avec d'autant plus de sécurité , que le procès m'était absolument étranger. J'ai toujours pensé que c'est manquer essentiellement et impardonnablement à un homme , que d'oser lui confier des sentiments révoltants , dans l'espérance qu'il pourra les approuver, les écouter du moins , et les passer sous silence. C'est dire à son ami : Je me flatte que vous n'avez au foixd ni honneur , ni délicatesse ; et je ne connais point d'offense plus grave. «
DEUXIÈME PÉRIODE. -f 0 <
Il y a , clans ce langage , une perfidie remarquable. On de'nonce une action basse , vile , sans la spécifier. Pour rendre l'accusation plus vraisemblable , on annonce qu'on est étranger à cette action , qu'on n'était point l'objet de l'injure , et qu'on n'a personnellement aucun reproche à faire au coupable dans cette occasion ; consequemment nul autre intérêt que l'amour de la justice et de la vérité. Ces précautions oratoires sont évidemment prises pour inspirer plus de confiance. Mais , au fait , de quoi s'agit-il ? On n'en sait rien , on n'en peut rien savoir, et l'on se trouverait même dans l'impossibilité de faire aucune conjecture raisonnable , si l'on n'avait, dans d'autres Mémoires , des données certaines. Mais en consultant , pour les faits et leurs dates, les Confessions de Jean-Jacques et les Mémoires de madame d'Epinay , nous pouvons savoir ce qui se passa entre Grimm et Rousseau au mois d'octobre i 757 , époque précise indiquée par le premier comme celle de la rupture. Nous voyons en effet qu'il est question du voyage de Genève , de la grossesse de madame d'Epinay , qu'il importait de tenir secrète. Nous trouvons dans la Correspondance de Jean- Jacques une lettre du 1 9 octobre -( 7">7 à Grimm , et dans laquelle le premier expose au second les motifs pour lesquels il ne peut accompagner cette dame. Nous voyons (liv. 1\ des Confessions) que . dans cette même année i 757 , les deux amis se brouillèrent et se réconcilièrent ensuite ; que Grimm reçut Jean-Jacques en empereur romain, mais enfin que la réconciliation parut sincère de la part de Jean- Jacques. C'est très-peu de temps après que Grimm
écrivit cette singulière lettre, sans motif, sans provocation, et qui surprit d'autant plus son ami qu'il s'attendait à un tout autre langage. Il fallait que la cause de Grimm fût bien mauvaise, puisque, ayant gardé pendant quarante ans dans ses mains la principale pièce du procès , il n'a pu la modifier d'une manière plus favorable pour ses intérêts. Nous avons fait remarquer le peu de rapport qui existe entre la lettre de Grimm et le compte qu'en rend Jean- Jacques ; on verra , en lisant dans la Correspondance la lettre du 4 9 octobre i 757, qu'il y a moins de rapport encore entre cette lettre et la réponse de Grimm , que son ami consultait pour savoir s'il devait réellement accompagner à Genève madame d'Épinay ; il le faisait son juge -, il s'engageait à obéir à l'arrêt que ce juge prononcerait, et n'en reçoit qu'un billet outrageant !
L'époque de la rupture est indiquée avec tant de précision, et la lettre de Grimm coïncide tellement avec la date qu'il désigne lui-même (il y a tout juste neuf ans au mois d'octobre 176G), qu'on ne saurait douter que le voyage de madame d'Ëpinay ne fût la cause de cette rupture , puisque la lettre de Grimm , insérée dans les mémoires de cette dame , l'annonce clairement, quand nous n'aurions pas le récit de Rousseau. Mais Grimm se donne bien de garde de désigner ce voyage , parce qu'on pourrait porter un jugement : il parle d'un » l'ait qui foi est étranger, » dans lequel il n'a aucun reproche à lui faire per- » sonnellement; « d'un fait où JeanJacques le « eons- » titue son juge , et le met par là dans la e.Vc -
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» site do rompre avec lui , ou de trahir bassement la » vérité. » Il s'agissait d'accompagner la femme avec qui Crimm avait depuis long-temps un commerce publie, et d'en soustraire à tous les yeux le résultat !
11 est heureux que , graec à la claie précise , on puisse faire le rapprochement , et connaître le forfait odieux si vaguement exprimé.
Nous ne devons point séparer Diderot de Grimm , non que le premier ne soit , sous tous les rapports et sans aucune espèce de comparaison, plus estimable que le second ; mais , réunis tous les deux contre Jean- Jacques, ils agirent de concert pour le tourmenter, avec cette. différence que l'un, dupe de l'autre , n'était en quelque sorte que l'instrument de sa haine. Si nous ne pouvons entièrement justifier Diderot, du moins ses torts sont-ils infiniment moins graves que ceux de Grimm.
Diderot était susceptible de recevoir facilement les plus vives impressions; enthousiaste, toujours hors de mesure et ne sachant jamais se tenir dans un juste milieu. JNaigeon, son admirateur, qui devait le connaître et qui n'en parle jamais que pour le.ioucr, a cependant, au milieu de ses éloges , laissé échapper le trait suivant : « Diderot, était incapable de ne voir n dans un livre que ce qui s'y trouve : il raisonne n quelquefois sur des traits qui n'ont de réalité que a dans son imagination : il brouille cl confond tout. « 11 est rare qu'il s'autorise d'un l'ail sâbs l'altérer, n
D'où Ton Noit que Diderot pouvrul être de bonne foi en ne disant pas un mot de vrai. Les hommes de celte
espèce se persuadent aisément. Ils ressemblent à ces menteurs de profession qui finissent par se croire.
Ami sincère de Rousseau tant qu'il ne le fut pas de Grimm , il aurait continue de l'être s'il n'eût jamais connu celui-ci. Mais Jean- Jacques les lia tous les deux et ce fut à ses dépens. Grimm étudia le caractère de Diderot et vit bientôt le parti qu'il en pouvait tirer. Tous les deux aimaient le commérage et les caquets , avec cette différence , que le premier mettait beaucoup du sien , tandis que le second adoptait avidement , répétait avec feu, exagérant sans s'en douter. Les premières intrigues furent obscures . parce qu'elles se bornèrent à la famille de Thérèse , aux rapports de cette famille avec Rousseau qui donne , dans ses Confessions , des détails suffisants sur cet objet, Mais la sphère s'agrandit. La maison de madame d'Épinay était un théâtre de plaisir ; elle pouvait être une ressource pour un homme qui ne perdait jamais son intérêt de vue. Grimm y fut introduit par Rousseau. C'était un trésor pour un aventurier qu'une femme aimable , riche , négligée de son mari , et d'une grande facilité de caractère et de mœurs. D'un coup d'œil il vit tout ce qu'il était possible de faire. Supplanter Rousseau , le chasser , et , pour y parvenir , inspirer à madame d'Épinay une passion violente en feignant d'en éprouver une -, tels sont et le but auquel il atteignit en peu de temps , et le moyen dont il se servit. Mais la société intime de cette femme, et particulièrement Saint-Lambert et madame d'Houdetot , avaient et de l'affection et de l'estime pour Jean-Jacques. Il était nécessaire de détruire ces sentiments ; ce qui parais-
sait d'autant plus difficile qu'ils étaient fondés sur une longue habitude. Grimm ne se rebuta point : rien n'égale son impudence , si ce n'est la crédulité sur Ihquelle il a compté et la justesse de son calcul. Il lui fallait Diderot pour le succès de son intrigue, et Diderot persuadé , parce qu'avec le secours d'un homme qui avait toujours le langage d'un inspiré, il persuaderait bien mieux les autres-, Diderot , trompé d'abord et de bonne foi , s'avança trop pour reculer. Nous verrons que de dupe il devint sciemment complice en racontant des faits démentis par ses propres lettres. 11 ne suffisait pas de brouiller Jean-Jacques avec madame d'Ëpinay ; il fallait indisposer contre lui le public de Pains et les sociétés qu'il y avait fréquentées -, car Rousseau , depuis plus d'une année , vivait dans la solitude. Parmi ces sociétés, la plus renommée à cause des dîners , de la hardiesse des opinions philosophiques de l'amphytrion , était la maison du baron d'Holbach , « qui usait noblement de sa fortune « et réunissait chez lui des gens de lettres et de mé- » rite , et par son savoir tenait bien sa place au milieu » d'eux. » (C'est Rousseau qui s'exprime ainsi sur le Compte d'un de ses plus grands ennemis.) Grimm sentit combien il importait au succès de son plan de mettre dans ses intérêts cette société nombreuse dont tous les membres étaient répandus dans Paris. Depuis long-temps Rousseau L'avait fail recevoir par Diderot dans cette maison. C'était quel [ue temps a> ant la représentation du Dê\>in du l 'Mage. Par reconnaissance Grimm lit entendre qu'il avail pillé la musique de ectte pastorale", e! bientôt accrédita l'opinion (qui ce-
pendant n'eut pas de dure'e) que Rousseau n'était pas l'auteur du Devin. Grimm ayant tout ce qu'il faut pour réussir dans le grand monde , étant adroit , souple et flatteur avec ceux dent il voulait gagner la bienveillance , eut bientôt une grande influence chez le baron d'Holbach. C'est dans la maison de ce financier qu'il établit son quartier-général.
Pendant qu'il intriguait à La Chevrette pour en chasser Jean-Jacques , il faisait concourir à ses vues la société du baron. Lorsque le grand coup serait frappé , et la rupture entre madame d'Ëpinay et Rousseau consommée , il fallait que celui-ci ne trouvât plus de défenseurs dans la capitale , et l'on obtenait ce résultat au moyen de la coterie holbachique, qui , quoique Rousseau lui donne ce nom , était plutôt celle de Grimm. Diderot y exerçait une grande influence. Il tenait à ses affections comme à ses idées. Le point essentiel était de le persuader de la déloyauté de Rousseau. Nous ignorons les moyens qu'employa Grimm, parce qu'il mettait autant de soin à cacher ses démarches qu'à réussir dans ses entreprises. Celle de se détacher de Rousseau lui donna de la peine. Les deux amis se querellaient , se réconciliaient , pour recommencer , et l'affaire n'avançait pas. Grimm eut recours à des moyens d'autant plus victorieux , qu'on ne peut jamais s'en garantir ; et se servit d'une arme d'autant plus perfide , qu'on ne sait jamais avec certitude par quelle main elle est lancée. La calomnie et une lettre anonyme : telles furent les armes dont il fit usage.
Le commerce intime de Saint-Lambert et de nia-
dame d'Houdctot n'était plus un secret pour le public parisien , et la passion de Rousseau pour cette dame commençait à ne plus en être un. Cette passion avait cause un violent dépit à madame d'Épinay qui , pour connaître la correspondance de Jean-Jacques et de sa belle-soeur, se permit d'indignes démarches dont Rousseau rend compte dans ses Confessions. Les hommages de Grimm la dédommagèrent de l'indifférence de Jean- Jacques. Le premier , en lui inspirant de l'amour, lui fît partager sa liaine contre le second. Madame d'Épinay porta bientôt des preuves de cet amour. LTne maladie feinte , mais qu'une santé naturellement délicate et les assauts qu'elle avait soutenus rendaient facile à croire , couvrit la grossesse : des médecins prescrivirent un voyage à Genève pour sry mettre entre les mains de Tronchin ; Grimm employa tout son art à prouver que Rousseau devait accompagner celle qui avait mis tant de grâce à lui faire accepter l'Hermitage; et qu'un refus le rendait coupable d'une noire ingratitude. Selon lui , ce voyage était un devoir rigoureux qu'il ne pouvait se dispenser de remplir. Il fit partager cette opinion à Diderot qui , par un billet bien pressant, engage Jean-Jacques à partir , lui parlant de reconnaissance , de vertu , des sacrifices qu'elle exige. De son côté , madame d'Épinay dit tendrement a son hôte : Et vous , mon ours , ne viendrez-vous pas ? L'ours répondit en plaisantant sur l'utilité du cortège d'un malade pour un autre malade. Madame d'Épinay n'insista pas : il n'en fut plus question entre eux. Mais grâces à Diderot que Grimm appelle pm-te-i-nix dans une de ses lettres , il fut établi eonmie principe (pie i 8
i08 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
Rousseau devait aller à Genève , et la conséquence^ de ce principe était que , s'il ne faisait pas ce voyage, il manquait à tous les devoirs de la reconnaissance. Mais ces prétendus devoirs pouvaient n'être pas reconnus par tout le monde. Madame d'Houdetot et Saint- Lambert entre autres étaient loin de les admettre. Ils ne pouvaient aimer madame d'Ëpinay , qui avait tout. fait pour enlever à sa belle-sœur son amant. Il fallait donc imaginer , pour noircir Rousseau , une de ces actions inexcusables qui toujours excitent l'indignation et le mépris. Grimin y avait songé.
Il s'agit d'une lettre anonyme écrite à Saint-Lambert et dans laquelle on lui annonçait que son amante , au mépris du serment qu'elle lui avait fait de n'aimer que lui , se livrait à Rousseau dont elle était uniquement occupée. Grimin rédigea cette lettre avec beaucoup d'art et de manière à ce que , sans invraisemblance , elle pût être attribuée à Jean- Jacques ; celuici ne connut ni l'existence de la lettre , ni le soupçon dont il était l'objet. En parlant d'une entrevue avec madame d'Houdetot , il dit seulement qu'il lui trouva l'air embarrassé, « et qu'il vit clairement qu'il s'était « passé quelque chose qu'elle ne voulait pas lui dire , » et qu'il n'a jamais su. «
LTne lettre anonyme est une lâcheté dont il est toujours difficile de découvrir l'auteur. Si nous attribuons hardiment à Grimm celle dont il est question, c'est après avoir lu dans les Mémoires de madame d'Ëpinay les efforts qu'il fait pour attirer le soupçon sur Rousseau; c'est parce qu'elle coïncide parfaitement av» c les autres moyens qu'il employa pour le brouiller
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avec madame d'Houdetot et Saint- Lambert; c'est parce que cette bassesse est dans son caractère et que lui seul , de tous les acteurs mis en scène dans cette intrigue, en était capable.
Parmi ces acteurs il en est un qui joue le rôle de confident , mais choisi pour répandre les nouvelles , et très-bien choisi , parce qu'il était de toutes les réunions et le plus intrépide des gastronomes de l'époque. C'est Marmontel ; son nom se trouve honorablement inscrit au nombre des convives que rassemblaient chez eux tous les amphytrions des deux sexes du dix-huitième siècle, depuis madame de Tencin jusqu'à la fin de ce siècle ; Helvétius , Hénault , d'Holbach , mesdames Marchais , du DcfFand , Geofïïin , sans oublier le financier La Popelinière , chez lequel il avait toujours son couvert mis etremplissait les fonctions de maître-d'hôtel : on ne conçoit pas qu'il ait pu suffire à tant de banquets ; mais le souvenir lui en plaisait encore sur la fin de sa vie , à en juger par cette naïveté qu'on trouve dans les Mémoires adressés à ses enfants , pour lesquels il les écrivait : «Vous devez com- » prendre combien il était doux pour moi de faire d'exn cellents dîners. » Cela se comprend en effet facilement ; c'est àla suite de l'un de ces repas , chez le baron d'Holbach, qu'il fait parler mystérieusement, à voix iassc , Diderot qui ne pouvait se contenir et s'exprimait toujours avec feu. Mais il s'agit d'une confidence importante sur Rousseau : pour y faire croire il fallait beaucoup de précautions , et Marmontel n'en oublie aucune. Cette confidence est relative à une lettre écrite à Saint- Lambert , et qu'il ne qualifie cependant pas d'anonyme. l 8...
En effet nous nous étions trompes dans la première édition de cet ouvrage en supposant le contraire. Nous venons de relire le passage des Mémoires de Marmontel ( liv. vin ); nous y voyons clairement qu'il est question d'une déclaration d'amour faite par Rousseau , probablement par écrit , ce qu'il ne dit pas , à madame d'Houdetot. Craignant qu'elle ne le dénonçât à Saint-Lambert , comme ayant voulu la séduire , il venait , tout repentant, consulter Diderot sur ce qu'il avait à faire. Celui-ci lui conseilla de tout avouer à son ancien ami qui devait savoir qu'il n'était ni un Cyrus, ni un Scipion. Rousseau, transporté, l'embrasse et court écrire une lettre dans laquelle il accuse madame d'Houdetot , rejette le tort sur elle , et qui est un tissu de fourberie , d'insolence et un chefd'œuvre d'artifice. Saint-Lambert vint voir Diderot à qui il communiqua cette lettre , qui n'était donc pas anonyme. Tel est le récit , je ne dis pas de Diderot qui n'aurait pas oublié ce trait, mais de Marmontel. Pour qu'il y ait la moindre vraisemblance dans ce conte , il faudrait que Saint-Lambert et madame d'Houdetot eussent cessé de voir Rousseau , dès l'origine de la passion de celui-ci. Or on sait le contraire , et de plus , qu'ils n'ont jamais été brouillés , quoique plus tard ils n'aient eu que des relations rares.
Quand je n'aurais pas vérifié la fausseté de beaucoup d'autres accusations i de Marmontel contre
« Entre autres l'anachronisme de Marmontel sur l'halnt d'Arménien , rru'il suppose endossé par Rousseau pendant qu'il était lié avec Diderot, Grimm , pour attirer la foule, etc. , tan -
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Jean-Jacques , une réflexion m'aurait fait conclure qu'il met dans la bouche de Diderot ce que celui-ci n'a pas dit. En effet , si Jean-Jacques eût écrit cette lettre, Diderot n'eût- il pas eu contre lui une arme victorieuse? au lieu de rédiger une note infâme mise dans YEssai sur Les règnes de Claude et de Néron , n'aurait-il pas profite de l'occasion que lui présentait la lettre anonyme ? Pourquoi, dans la longue énumeratic.n des reproches qu'il fait à Rousseau, passe-t-il sous silence cette odieuse lettre qui était le chef d'accusation le plus accablant ?
On peut objecter que je suppose alors que Diderot n'ait pas eu connaissance de cette lettre. Je pense qu'il y crut d'abord ; mais que . comme il fréquentait Saint-Lambert et madame d'IIoudetot qui ne- l'attribuaient ni l'un ni l'autre à Jean-Jacques, il fut détrompé. Saint-Lambert était d\\n caractère estimable , sans envie , avait de l'amc et rendait justice au talent. Sur un homme de cette trempe, une lettre anonyme ne devait pas produire l'effet qu'en attendait celui qui l'avait écrite. Elle m1 lui inspira que «lu mépris . et ce qui prouve qu'il était loin d'en croire Rousseau coupable , c'est qu'ils se revirent depuis plusieurs fois avec la même intimité.
Le biographe de Rousseau n'a pas manque d'accueillir cette accusation, de la corroborer à sa manière, en «'appuyant de Marmontel cl du témoignage d'un intermédiaire qu'il ne nomme point,. mais qui,
dis <|iie ce ne lut qu'à Mol tiers , en irûa , au'il pril « i cimj ans iprèi sa rupture svci- iea amis.
comme on s'en doute bien , est un personnage incapable de mensonge «.
Du reste , nous n'avons , malgré toutes nos recherches , trouve trace de cette lettre anonyme que dans les Mémoires de madame d'Èpinay , où l'on met en jeu Diderot qui , de son côté , n'en dit mot dans les reproches qu'il adresse à Rousseau.
Il n'y eut entre Marmontel et Jean-Jacques aucun rapport d'intimité. Il ne pouvait y en avoir entre un parasite obséquieux , adulateur d'un financier , et celui qui , ne prostituant jamais sa plume , préféra l'indépendance à des chaînes dorées et serviles.
Nous reviendrons sur le compte de Diderot qui doit reparaître encore une fois.
Quant à madame d'Ëpinay , si l'on en croit le témoignage de son fils dont nous avons publié une lettre curieuse 2 , elle ne tarda pas à se repentir de sa
1 Biographie universelle , t. xxxix,p. i55. Sous soupçonnons que l'auteur de la notice, au lieu de vérifier dans les Mémoires de Marmontel ce que nous disions , s'est contenté de notre assertion. Ce qui motive cette conjecture, c'est qu'il reproduit notre erreur. Marmontel fait parler Diderot , comme si la lettre était signée de Rousseau. Ainsi Marmontel n'ayant point rapporté le fait de la lettre anonyme , dans ses Mémoires , n'a pu long-temps après la mort de Jean-Jacques Je raconter avec la certitude d'un homme qui ne dit que la vérité. Ou le l>iograplic a mal lu , comme nous, ce qui est peu probable : ou bien il s'en est rapporté à nous , puis au témoignage de l'homme qui n'a jamais menti. Nous avouons franchement que nous serions bien fâché de n'avoir pas commis celte erreur, et nous pouvons dire aussi , felix culpa !
2 Œuvres inédites de J. J. , tome i , p. 388.
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confiance aveugle envers Grimai. Dans cette lettre, datée du i Ornai 18H , M. Delalivé confirme tous les détails donnes par Rousseau sur sa mère ; rejette sur Grimin tous les torts de madame d'Épinay , ajoutant qu'il fut la cause de leur rupture , mais qu'en donne?. la raison ne lui est pas possible. Ne pouvant s'exprimer plus clairement sur le compte de sa mère , il en dit assez pour ceux qui connaissaient sa conduite, sur laquelle ses Mémoires , publiés ciH8l8 , ne laissent aucun doute.
Dès que Grimm eut mis Diderot de son bord , la réputation de Rousseau fut à la disposition de deux hommes qui possédaient les moyens les plus efficaces de détruire toute réputation. L'un s'exprimait en illuminé ; l'autre se renfermait dans de perfides réticences. Le premier semblait inspiré par L'enthousiasme de la vérité, le second par sa pitié pour son ancien ami : le moyen de résister? Grimm le crut perdu. A cette époque Rousseau n'était encore connu que puises deux premiers discours. Dans la république des lettres , il faut presque toujours des preneurs , «les coteries ,de l'intrigue pour parvenir. Grimm le privait de tous ces secours , croyant qu'il ne pourrait s'en passer. Il se trompa. S'il avait entrevu dans un avenuprochain la Lettre sur les spectacles , la Nfmvelim Uélo'ise , Y Emile ; s'il avait aperçu le prince de Conti , le maréchal de Luxembourg, Frédéric le Grand, remplacer M. le baron de Grimm el M. le baron d'Holbach, s'il avait alors deviné les Confessions, il aurait probablement tenu une autre conduite. Du reste il dut bientôt oublier naturellement sa victime,
étant devenu le correspondant de sept souverains , parmi lesquels on comptait trois têtes couronne'es. L'un des sept le cre'a baron , les autres le décorèrent : dès-lors il fut inabordable pour ses égaux et ses inférieurs. Le spirituel et caustique abbé Galiani, fon ancien ami, se moque dans ses lettres de sa fatuité' r de ses airs impertinents , et se venge de son dédaigneux silence par les plaisanteries les plus piquantes. Le baron d'Holbach (Paul Thiry) était d'une giande ressource à la coterie de Grimm. On se réunissait chez lui et l'on y dînait. Il a , pendant quarante ans , tenu tous les dimanches table ouverte aux gens de lettres. D*Alembert ne fut jamais de leur nombre ; BufFon cessa bientôt d'en être , et Rousseau refusa long-temps d'en faire partie , finit par céder , -et s'en repentit. Les dîners hebdomadaires du baron étaient moins renommés que ceux d'Helvétius , qui , de plus , faisait des pensions à plusieurs de ses convives, tels que Saurin et Marivaux, l'n jour, il se plaignait d'être négligé de quelques-uns de ses anciens amis. v. C'est que vous les avez obligés , répondit naïvement le baron d'Holbach, et moi je n'ai jamais rien fait pour aucun des miens, aussi je les vois toujours. » Nous croyons que , sans Grimm , d'Holbach eût toujours bien vécu avec Rousseau : car dans toutes les impertinences et les tracasseries qu'il lui fit , on voit le nom de Grimm accolé à celui du baron. Ce dernier affichait l'athéisme , opinion qui rendait plus intime sa liaison avec Diderot. Tous les deux se laissaient conduire par Grimm ; ce qui , comme l'observe Rousseau , faisait que la partie était mieux liée. Sans
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le vouloir , d'Holbach a , long-temps après la mort de Jean-Jacques , confirmé toutes les plaintes de celui-ci. Dans un récit du baron , conservé par Cérulti , le premier dit que, s'apercevant que la contradiction animait Rousseau , il se reprochait d'avoir multiplié les contrariétés pour lui donner plus de verve. Il raconte que , lorsque l'on contesta la musique du Devin du Village , voulant vérifier , il ne tendit pas de pièges, mais qu'il hasarda des épreuves.
C'est dans ce récit que le baron , voulant donner à Rousseau le tort de sa rupture , commet un mensonge que le rapprochement des dates rend évident. Il attribue cette ruptiu*eà un fait raconté par Grimm, qui , n'étant point encore brouillé avec Jean-Jacques, tenait sur lui un langage bienveillant. Il s'agit de la mystification du curé de Mont-Chauvet , persiflé par tous les convives , à l'exception de Rousseau. « Le w seul citoyen de Genève (dit Grimm dans sa lettre » du t5 août t755 , à Saint-Lambert ) , avec sa pro- » bité à toute épreuve , était résolu de faire le rôle « d'honnête homme, et a en effet si bien réussi que » le curé l'a pris dans une haine inexprimable. « Seul dans cette troupe joyeuse qui conservât sa gravité. Rousseau critiqua les vers du pasteur. L'incartade du citoyenîul une secondescène qui amusa 1rs convives. D'Holbach prétend dans sa narration que .loan-Jaequcs
sortit furieux , et que depuis ce moment il a toujours évité sa présence. 11 me paraît certain que le baron a lui-même arrangé cette histoire comme il convenait à ses intérêts. Si l'on devait la croire, il en faudrait conclure que Jean-Jacques et lui ne se sont plus revus
depuis i 755. On voit dans la correspondance et dans les Mémoires de madame d'Ëpinay qu'ils eurent des rapports ensemble en i 756. Dans une lettre du mois de mars de cette année , il s'excuse de ne point se rendre à l'invitation de madame d'Ëpinay , parce qu'il dînait chez le baron. Ce dernier a donc voulu qu'on prit le change sur la cause de leur rupture , ce qu'il pouvait croire d'autant plus facile , que faisant son récit vingt ans après la mort de Rousseau , et plus de quarante après la mystification du curé , il devait croire qu'il n'existait aucun témoignage propre à le contredire. Nous reviendrons sur M. d'Holbach à propos de la Nouvelle Héloïse. Il ne paraît plus ensuite. Faisons remarquer que dès que Grimm , devenu baron et transporté dans une sphère plus élevée, fut occupé , suivant l'expression de Galiani , à remiser les princes allemands > la coterie dont il était le chef fut paralysée , les membres firent chorus avec ceux qui écrivirent contre Rousseau , la plupart sans se nommer et pour cause. Mais celui contre lequel ils s'acharnaient avec si peu de mesure et d'équité , s'était mis à l'abri de leur haine , en vivant dans une retraite profonde, où l'expression de cette haine ne parvenait pas jusqu'à lui.
Duclos , quoique lié pendant quelque temps avec madame d'Ëpinay , fut étranger à ces intrigues contre Rousseau. 11 était brusque et franc. Jean-Jacqr.e ■ le peint comme un homme droit ci adroit. La (!r<.;ture ne pouvant jamais éire prise en mauvaise pari , détermine i<-i le sens de l'adresse , et toute la conduite de Ducloe prouve la justesse du mot. Quoiqu'il eût
pris hautement le parti de La Chalotaissonami, et qu'il eût biaisé plusieurs actes du pouvoir, il se tira toujours d'affaire et sans manquer à la loyauté. D'après la réputation dont il jouissait , Grinnu et madame d'Épinay sentirent combien son suffrage aurait de poids. Ne pouvant le mettre de leur Lord , ils le calomnièrent dans un écrit que Grimm même n'osa publier de son vivant1. La franchise et la probité de Duclos y sont attaquées sans pudeur. Heureusement justice s'est faite , et la portion des Mémoires relative à cet écrivain estimable a été généralement regardée comme une fiction calomnieuse.
Jusqu'à l'époque où nous en sommes, il n'y eut que des marques d'une estime réciproque entre Duclos et Rousseau. Le premier rendit quelques services au second , relativement au Devin du Village. Il lui lit entrevoir d'une manière singulière le danger de la publication iE Emile et les orages qui menaçaient l'auteur , en le priant de ne dire à personne qu'il lui en eut lu un fragment. Lorsque cet ouvrage parut . il fut le seul de ceux à qui il en avait offert un exemplaire , qui ne lui écrivit pas. « Duclos , dit Jean Jacques à cette occasion , ami sûr , homme vrai mai, circonspect, et qui faisait cas de ce livre, évita de m'en parler par écrit. » Nous venons, par suite, les relations qu'ils eurent ensemble. Passons a Mal l\ C'était une des plus anciennes connaissances de Rouk-
■ Mémoires ei Correspondance de mad « <■ i ,
sWoLia S". Voyei V Examen <!>■ ce* mémoire*, àmmèm .
doteë médite* qvà leur l'uni mile. In h", I&1& Baudouin.
il8 HISTOJB.E DE J. J. ROUSSEAU,
seau, mais ils se virent peu et d'après ce qu'on va lire , ne se seraient probablement pas convenus. L'abbé , vers le commencement de i 740 , avait publie son Parallèle des Français et des Romains. Dans cet ouvrage , il veut que le roi jouisse d'une autorité indépendante des lois , reconnaît la nécessité du luxe et l'utilité des arts et de l'industrie. Ces principes le firent cboisir pour l'examen des dépêches diplomatiques ; mais la roideur de son caractère lui ferma bientôt une carrière où semblaient l'appeler son goût et ses études. Piqué du congé qu'on lui donnait , il changea de principes et professa bientôt une doctrine diamétralement opposée. Il voulait anéantir son parallèle qui déposait contre lui , et trouvant un jour chez le comte d'Égmont un exemplaire de ce livre, il le mit en pièces.
Dans les productions qui suivirent celle-là , il prêche : \ ° l'égalité de fortune et de conditions , comme fondement de la prospérité des états ; 2" la nécessite de bannir le commerce et les arts , regardant la civilisation comme la source de tous nos vices , et prenant en haine toutes nos institutions : jamais Rousseau n'en avait tant dit • , et l'on doit remarquer , à cette occasion, la différence dans les résultats pour deux opinions qui semblaient avoir tant d'analogie.
• L'abbé réunit ces principes epars dans plusieurs de ses ouvrages , el les publia sous le tilre d1 Entretiens de Phaeinn. Rousseau l'accuse de plagiat fuit sans retenue et snns honte. Mais il ne saurait l'accuser du moins , dit le biographe de Mahly , de lui avoir dérobé la séduction du style.
Pourquoi la puissance religieuse et le pouvoir souverain s'arment-ils de foudres contre l'une , et laissent-ils l'autre dans l'impunité ? C'est que le danger n'était pas tant dans la doctrine même que dans le talent de celui qui la professait.
Quelque temps après l'arrivée de Jean-Jacques en Suisse , on fit circuler à Genève une lettre contre lui , signée de Mably. Rousseau , à qui on l'envoya, en fit passer une copie, à l'abbé , le priant de lu' mander , non pas ce quil devait croire , mais ce qu'il en défait dire . v> Si mes malheurs , lui écrivait-il , ne vous ont point fait oublier nos anciennes liaisons et l'amitié dont vous m'honorâtes, conscrvez4a, monsieur, à un homme qui n'a pas mérité de la perdre , et qui vous sera toujours attaché. » Mably ne répondit point , et son silence accusateur autorisa Jean-Jacques à croire qu'il avait réellement écrit cette lettre, dans^ laquelle l'abbé disait , entre autres assertions injurieuses , que sa morale était au bout de sa plume. et non dans son cœur.
Nous verrons plus tard que ces deux auteurs .s'exercèrent sur le même sujet , à l'insu l'un de l'autre, quoique provoqués par le même personnage.
Liv. X. — Du t5 décbmbre 1757 x 1768 l. Le dépit et l'indignation venaient de fa ire sortir Rousseau brus quement de l'IIermitagc. La force que kii donnaient
• Ecrit à Montrais, près Bourgoih , ea 1769. Dapt •*■•*■ est dans on passage do ce livre. Après avoir rapporte* «les hit. 1res, dont âne est en date do 8 décembre 17^!, Roassaaa dtl :
// 1/ a maintenant dix ans que ces lettres ont été écrites. i 0..
ces sentiments passagers disparut avec eux , et fut remplacée par un état de langueur et de découragement qui altéra sa santé.
Il développe le plan de Griuim contre lui , et fait sentir la différence de situation , toute à l'avantage du premier , parce que , vivant dans le grand monde, il disposait de ceux qui y donnaient le ton , et particulièrement du baron d'Holbach.
Rousseau rend compte de la manière dont il composa sa Lettre à cl ' Alcmbert sur les spectacles , en réponse à l'article Genève de l'Encyclopédie. Il avait toujours cru , sans en avoir de preuves , que Voltaire n'était point étranger à la rédaction de cet article. Il y avait reconnu la main du maître. Nous allons voir qu'il ne s'était pas trompé ; comme cette lettre sur les spectacles est la cause de la haine de Voltaire , il est nécessaire d'entrer dans quelques détails.
A son retour de Berlin , Voltaire vint habiter le canton de Vaud ; d'abord au château de Frangins ; puis , voulant se rapprocher d'une ville où l'on imprimait ses ouvrages , il acheta les Délices , et s'y établit en i 755. Il commença par y faire construire un théâtre sur lequel il admit aux représentations de ses pièces l'élite de la société de Genève. Tronchin, Cramer , De Constant et d'autres citoyens du haut par.ige figurèrent sur ce théâtre avec le duc de Villars, La Harpe et Chabanon. Le Kain et Clairon y parurent. Madame Denis , d'après son oncle qui se moquait d'elle , surpassait Gaussin et Dumcsnil. Voltaire éeri- ▼ait: « Nous avons fait pleurer presque tout le coo- • seil de Genève. Jamais les calvinistes n'eut, été* si
* tendres... Dieu soitloué! tout va bien, j'ai corrompu le conseil et la république ! • Cette expression ne doit sans doute pas être prise rigoureusement ; mais quoique relative , elle était juste par rapport à Genève où les lois et les règlements pour les moeurs interdisaient également le théâtre. Rousseau , qui se plaignait de Voltaire , disant qu'il corrompait son pays , n'était donc pas aussi près de l'exagération qu'on le prétendait. Ils se sont servis du même mot ; l'un disait la vérité en riant et l'autre en philosophe austère.
a Cependant les partisans de la comédie , à Genève , éprouvaient des obstacles et particulièrement de la part des prêtres. Voltaire les cajola, les attira chez lui et se crut assez fort pour frapper ec qu'il appelait le coup de grâce. WAlembert fut. mandé aux Délices. Il y vint sous prétexte de consulter Tronchin et dans la réalité pour s'entendre avec Voltaire. De ces conférences naquit le fameux article Genève de V Encyclopédie ; lequel parut comme l'ouvrage du seul d'Alembert, fit beaucoup de bruit, et produisit un effet contraire à celui qu'on en avait espéré. Le consistoire s'alarma ; les bourgeois virent le piége qui leur était tendu. On en vint a blâmer les représentations théâtrales sur le territoire genevois : on signala ceux qui .s'y rendaient comme de mauvais citoyens. Enfin la lettre de Jean- Jacques parut, et, tombant comme une bombe dans le camp ennemi, elle réduisit au silence et dispersa les acteurs et les amateurs. Voltaire , contraint de transporter son théâtre , soit à Ferney , soitàTourney, terres qu'il venait d'acquérir, en conçut \ 9...
i22 HISTOIRE DE J. j. norssEAu ,
un dépit mortel. Il voua la haine la mieux conditionnée à Jean- Jacques, et chacun sait avec quel soin il remplit ce vœu.D'Alembcrt. répliqua : sa réponse est un petit chef-d'œuvre d'entortillage et se termine par une petite méchanceté. Marmontel et La Harpe combattirent pesamment le philosophe genevois. Favart le mit sur la scène dans la parodie du Parnasse. Il n'y eut si mince auteur qui ne se crût dans l'obligation de lui donner un coup de patte. Mais de tout le papier qui fut noirci sur ce sujet , il n'est resté dans la mémoire des hommes que l'admirable lettre de Jean- Jacques , et, malheureusement , les injures de Voltaire ». ■>■>
On voit que Rousseau n'avait pas tant de tort de croire que Voltaire n'était point étranger à l'article Genève qu'il réfuta. L'auteur de Zaïre se donna beaucoup de peine pour achalander son théâtre de Ferney. Comme ses démarches coïncidèrent avec la condamnation d'Emile , nous en parlerons plus tard.
Dégoûté des amis protecteurs , Rousseau prend la résolution de s'en tenir désormais aux liaisons de simple bienveillance. Il donne des détails sur celles qu'il avait à cette époque.
Il refuse une place de collaborateur au Journal des Savants , par la certitude de mal remplir lei fonctions dont il aurait fallu se charger. «■ 11 savait que « tout son talent venait du vif intérêt qu'il prenait » aux matières qu'il avai! à traiter, et qu'il n'y avait » que l'amour du grand , du vrai , du beau , qui put
1 Os détails, donnés par nn vieillard contemporain , ont été publiée dans le Jnvrv.nl de Genève dn mois i
» animer son génie. Il ne pouvait écrire par métier,
* et ne sut jamais ('«Tire; que par passion. »
Nous rapportons ce passage , parce qu'il nous donne le secret de son talent.
11 forme le projet d'écrire ses mémoires et « d'en » faire un ouvrage unique , par une véracité sans o exemple. « Il sentait , par sa propre expérience,
* qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il » puisse être , qui ne recèle quelque vice odieux. «
Il fait , en 1 759 , de nouvelles liaisons. Les plus importantes sont la famille du maréchal de Luxembourg et M. de Malcshcrbes , dont le père (!tait chancelier. H était chargé de la librairie, et facilitait l'impression de la Nouvelle Héloïsc et de VEmile. Rousseau vécut à cette époque dans la familiarité du maréchal et de la maréchale de Luxembourg. L'un, par la simplicité de ses manières et la sûreté de son commerce . lui convenait mieux que L'autre , qui , ayant été d'une rare beauté , et l'objet de tous les hommages , avait vécu dans le plus grand monde. Elle passait pour méchante, et comme elle avait beaucoup d'esprit, cette réputation faisait trembler Jean-Jacques. Soit par curiosité , soit par pitié réelle , elle lui témoigna nu intérêt si vif, (pie ce fut en quelque sorte un engouement dont la durée devait être en raison inverse de la vivacité. Gauche et maladroit, Rousseau commil envers elle, comme il h' dil lui-même, ccnl lui-
l'nitrtu'srs.
Rousseau parle, dans ce livre , de la perte d'une grande bataille, qui força le maréchal de Luxembourg de retourner à Versailles, et qui afflij ea beau-
i24 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
coup le roi. Cette bataille, qu'il ne désigne pas , est celle de Minden, livrée le i'r août < 759 , et perdue par le maréchal de Conta de s.
Pendant le séjour de Jean- Jacques à Montmorency, d'Àlembert eut recours à lui pour faire sortir de la Bastille l'abbe' Morellct , par l'entremise de la maréchale de Luxembourg. Elle obtint, à la prière de Rousseau , la grâce de l'abbe qui avait offensé la princesse de Robeck, fille du maréchal. Madame de Luxembourg fit le sacrifice de son ressentiment. Rousseau dit que l'abbé le remercia par une lettre dans laquelle il atténuait le service qu'il lui avait rendu. Dans les Mémoires qu'il a laissés ( monument remarquable de l'égoïsme le mieux conditionné ) , l'abbé tient bien un autre langage sur Jean-Jacques qu'il représente comme ingrat jusqu'à la haine envers son bienfaiteur. Nous avons démontré , par de simples rapprochements de dates et par ses propres Mémoires , que l'abbé en imposait sciemment ».
Liv. XI. — De 4 760 a ia rh de juin 1762. Rousseau fait la connaissance d'un personnage qui ne fut point étranger à sa destinée; ce fut M. de Choiscul, qui , apprenant son histoire de Venise , exprima des regrets sur ce qu'il avait abandonné la carrière diplomatique , et le désir de l'occuper s'il y consentait. Cette offre n'eut pas de suite , à cause de la santé de Jean-Jacques. Celui-ci commet une erreur à propos de ce ministre , en faisant des vœux pour qu'il triomphât des intrigues de madame de Pompadour. Cette
• Œuvres inédites, rame i , p. /jS- .'. i<;--
DEUXIÈME PÉRIODE. \ 2f>
maîtresse du roi vécut avec M. de Choiscul dans la plus parfaite intelligence. Ce fut plus tard , entre mamadame Du Barry et le duc, qu'il y eut une lutte dans laquelle ce dernier succomba. La méprise de Rousseau vient de ce qu'écrivant ce livre à l'époque où cette lutte avait lieu , il confondit dans son esprit (Jeux femmes , dont l'une avait moins que l'autre des droits au mépris ».
Madame la maréchale de Luxembourg fait d'inutiles recherches pour retrouver un des enfants de Rousseau; nous parlerons des réflexions de ce dernier à ce sujet, en rendant compte de sa liaison avec Dussaux , pour redresser l'interprétation que celui-ci leur donne avec une insigne mauvaise foi.
Ce livre contient beaucoup de particularités sur la Nouvelle Héloïse ainsi que sur V Emile , dont l'impression fut suspendue eu retardé».' par des motifs ignorés de l'auteur, qui en conçut, les plus vives alar- •tnes, et se tourmenta tellement qu'il en perdit le repos. Il avoue et décrit avec franchise son extravagance. Les causes de cette suspension , qu'il n'a jamais connues , sont les communications qu'on avait faites
1 II y avait, entre madame de Pompadour et madame Du Barry, une différence totale et tout entière à L'avantage- de la première, qui n'oubliait dans sa grandeur, ni la gloire de son amant , ni même l'intérêt de l'état, tandis que la leCOfl l>- insongeait qu'A ses plaisirs : L'une voulait (aire pardonner sou élévation, en développant les qualités dont lesfLaUeuri avaàanjl
en partie étouflé le germe dans Louis XV ; l'autre aeheva Lur ouvrage, et ne sut qu'avilir.
ne
du manuscrit , à son insu , l'examen de cet ouvrage , l'hésitation sur le parti que l'on prendrait , le partage des opinions , Emile étant approuvé par des hommes puissants , tels que le prince de Conti , le maréchal de Luxembourg, M. de Malesherbes-, et condamné par le clergé , qui l'emporta 1 .
Dans une lettre du i 9 mai < 762 , Jean-Jacques annonce à la maréchale de Luxembourg qu'Emile doit paraître du 20 au 30 mai ; qu'il en a retenu cent exemplaires , dont quarante pour elle et le maréchal ; il la prie d'en remettre au prince de Conti , au duc de Tilleroy , au marquis d'Armcntières. Le dimanche 23 mai , le libraire Duchesne doit commencer la distribution. Il désire qu'elle fasse la sienne le même jour, afin que moins de personnes se plaignent des préférences pour un livre honoré publiquement des soins et de la protection de madame la maréchale. Il écrit ensuite à M. de Sartine pour le prier d'empêcher la vente de la contrefaçon à"1 Emile. Il y en avait deux , une à Lyon et l'autre à Paris.
Les jours suivants , il reçut beaucoup de lettres. Dans les unes , on cherchait à l'effrayer ; dans les au-
1 Dans une lettre du 19 octobre 1761 , à M. Duclicsne (voye* les OE livres inédites, tome 1, p. 69), Rousseau se plaint de ce qu'on veut commencer par le second tome , au lieu du premier, et ne conçoit pus la cause de cette inversion. Il paraît que le manuscrit fut communiqué , et qu'on put noter et extraire les passages qu'on trouvait réprcbensibles. Ce qui motive cette conjecture, c'est le peu d'intervalle entre la publication et la condamnation. On n'eut besoin que de rassembler le parlement pour l'adoption de l'arrêt préparé d'avance.
DEUXIÈME PÉRIODE. i 11
très , on lui offrait des retraites. Mais il déclare vouloir rester «.. • Il ne pouvait concevoir comment lui, » citoyen de Genève , devait compte au parlement de » Paris d'un livre imprime en Hollande , avec privi- » lége des États-Généraux. »
Le parlement était en vacances 2 , il rentrait le 7 juin. On attendait avec curiosité le parti qu'il prendrait. Il ne laissa pas long-temps les esprits dans l'incertitude , et décréta le 9 Rousseau de prise de corps. Celui-ci partait le même jour, pour ne pas compromettre M. de Maleshcrbes et le maréchal de Luxembourg , impliqués tous les deux dans l'impression d'Emile, c Non-seulement Jean-Jacques était par- » faitement en règle , mais il en avait les preuves » les plus authentiques ; preuves dont il s'est défait » pour la tranquillité d'autrui 3. a
Au moment de la publication d'Emile , parut , sur le même sujet , un autre ouvrage qui inquiéta Rousseau , parce que l'auteur prenait le titre de citoyen de Genève. Cet ouvrage fut même couronné par l'Académie de Harlem , et Jean-Jacques crut l'Académie imaginaire , vit dans ce fait une intrigue dirigée contre lui et même se plaignit du plagiat. Il se trompait , mais la coïncidence pouvait motiver ses soupçons, ainsi que la manière dont furent annoncés les deux ouvrages dans les Annales typographyques. «Si quel - « que chose , dit le critique', pouvait détruire le
1 Lettre du <] juin 1 7* V> , À M. Yluiiliou.
a A cuise (les fêtes de l.i Pentecôte.
3 Lettre du u> juin 176a , 1 VL Rfovllosu
l'28 HISTOIIXE BE J. J. ROUSSEAU,
» maillot , ce serait sans doute les deux ouvrages » des deux citoyens de Genève , qu'on vient de pu- * blicr. a L'Emile parut , à la fin de mai , et la Dissertation de M. Balexsert, citoyen de Genève , dans le mois de juillet. Quant au plagiat , il est fonde par rapport aux principes; c'est-à-dire que M. Balexsert prescrit médicalement l'allaitement maternel. Mais dans quel style !
Le prince de Conti , le maréchal de Luxembourg , avertis du décret de prise de corps , facilitent l'évasion de Rousseau; disons mieux , la lui rendent nécessaire. Il part pour la Suisse. Aux détails pleins d'intérêt qu'il donne , ajoutons quelques observations de fait sur le parti qu'il prit ou qu'on lui fit prendre , et qui décida de son sort.
Dans an événement singulier, qu'on a voulu couvrir d'un voile épais, et dont on a supprimé les causes avec soin , on ne peut faire que des conjectures pour l'expliquer ; mais si ces conjectures s'accordent avec les données certaines et les faits connus, elles doivent approcher de la vérité.
Les faits connus et certains sont le refus bien positif que fit lloussean de laisser imprimer Y Emile en France ; la protection spéciale du maréchal de Luxembourg, celle de M. de Malcsherbcs , chargé de la librairie , et conséquemment seul responsable de la publication d'un ouvrage dont il revoit les éj ; et dont il fait faire une édition en France, contre levœu de l'auteur. Toutes ces circon lances étaient cob par des lettres et des pièces donl il ne reste que la plus importante , le certificat de M. de Malciherbcs.
DEUXIÈME PÉRIODE. "i 29
En paraissant avec toutes ces pièces, Rousseau gagnait évidemment son procès; mais il compromettait ses protecteurs.
En se renfermant clans une dénégation pure et sim- ' pie , il ne pouvait éviter le mensonge.
Dans l'un et l'autre cas , madame de Luxembourg et les autres couraient des risques.
Il était beaucoup plus simple de sacrifier l'auteur. C'est ce qu'on fit. On le mit dans la nécessité de partir précipitamment, et les personnes intéressées et compromises par leur correspondance s'emparèrent de cette correspondance. Elle fut détruite.
Le parlement était alors occupé des jésuites : le 6 août (près de deux mois après la condamnation d'Emile) , il prononça la dissolution de la société. Le 8 juillet 1761 , il avait condamné plusieurs ouvrages des jésuites à être brûlés par la main du bourreau . Epargner Emile et l'auteur , c'était , aux yeux de cette société et de ses nombreux partisans , une contradiction choquante.
La cour ne pouvait donc , d'apjx'S les principes , se dispenser de faire ce qu'elle fit ». Il était malheureux i^i* Emile parût dans de telles circonstances.
Jean- Jacques avait pour protecteurs M. le maréchal et madame la maréchale de Luxembourg, le prince de Conti, et M. de Malesherbes. Ce magistrat suffisait , comme seul responsable d'un livre dont il corrigeait les épreuves.
Remarquons qu'en paraissant Jean-Jacques con-
1 Seulement elle aurait tlù faire un meilleur réquisitoire. i *0.
tentait cette soif insatiable de célébrité qu'on lui suppose si gratuitement. Celui que cette soif aurait tourmente ne pouvait souhaiter, dans ses désirs am-
.bitieux, une plus belle occasion de la satisfaire. Paraître devant toutes les cours assemblées ; paraître en criminel pour avoir fait Y Emile; y prouver que, dans la publication de cet immortel ouvrage, on s'était conformé à toutes les lois; qu'on était entièrement étranger à l'introduction de ce livre en France , qu'on s'était soumis avec un scrupule religieux' à tous les règlements , c'était un spectacle nouveau , qui , sans nul doute , eût occupé toutes les trompettes de la renommée; c'était marcher à la victoire, car nous ne ferons pas au parlement l'injure de supposer qu'il aurait brûlé l'auteur avec le livre.
C'est pendant cette période que Rousseau composa ses principaux ouvrages; ceux qui eurent sur sa destinée , sur la nôtre , sur son siècle , une influence remarquable. Il est donc utile de les passer en revue et
-d'en examiner l'effet ou le résultat. Mais avant de nous livrer à cet examen , nous devons dire un mot des liaisons qu'il eut pendant son séjour à Montmorency , parce qu'elles contribuèrent à la publication du plus important de ces ouvrages,
La première est madame la maréchale de Luxembourg, qui nous fournit l'occasion de faire remarquer à la fois et la discrétion et la véracité de Rousseau. Sous le nom de duchesse de Boufllers , qui était celui de son premier mari , elle avait surpassé par la licence de sa conduite celle des femmes les plus renommées sous ce rapport dans la cour la plus licencieuse de
DEUXIEME PÉRIODE. \o\
l'Europe. Le comte de Tressan fit contre elle des couplets moins satiriques encore que grossiers. On en jugera par celui que rapporte dans ses Mémoires le baron de Bescnyal que nous allons laisser parler :
« Un esprit trop mêlé d'humeur,
» Catin outrée ou précieuse, » Le mensonge ou la noirceur » Enfin l'ont rendue heureuse, »• Et pour comhle d'horreur,
» Son état nous fait mal au cceur. »
» Du côte de la figure , dit le baron , madame de Boufllcrs était une des femmes les plus accomplies qui eussent jamais paru ; son esprit e'tait agréable et plein de grâces ; mais tous ces- avantages étaient ternis par une inégalité, une humeur insupportables. D'ailleurs sa méchanceté et sa noirceur la rendaient aussi dangereuse dans le commerce de la vie , que son humeur était fâcheuse dans la société. Un libertinage entré dans tous les genres , auquel elle se livra , détruisit tous ses charmes , sans changer ses goûts , et répandit sur l'extérieur de sa personne des traces que M. de Tressan rappelle si durement dans les derniers vers de sa chanson. Après son mariage avec le duc de Boufllcrs, elle fut nommée dame du palais de la nouvelle reine Marie Leczinska ( i 734). 11 faudrait des volumes pour raconter tous les excès dans lesquels le libertinage la fit donner , et la méchanceté de son caractère l'a entraînée ». » Le baron raconte ensuite
« Mémoires du baron de Besenml , tome i , p. 1^7 , édit.
de 1821. On a prétendu <pue ces Mémoires étaient du vicomte de
les faits les plus odieux , et dit qu'elle s'enivrait souvent. Comme la maréchale avait beaucoup d'esprit , elle sut vieillir, si l'on peut s'exprimer ainsi , prit son parti d'assez bonne grâce , et ne pouvant rappeler la jeunesse et la beauté , se fit à son âge et goûta , dans une société choisie , qu'elle rassemblait autour d'elle et sur laquelle elle domina toujours , toutes les jouissances que cet âge lui permettait encore. Madame du Deffand s'exprime ainsi sur son compte dans une de ses lettres ( \ 765). «Elle domine partout où elle se trouve et fait toujours la sorte d'impression qu'elle veut faire. Elle use de ces avantages presque à la manière de Dieu , et nous laisse croire que nous avons notre libre arbitre. Elle est pénétrante à faire trembler , et plus crainte qu'aimée. Elle le sait et ne daigne pas désarmer ses ennemis par des ménagements qui seraient trop contraires à l'impétuosité de son caractère, a
Cesdétails expliquent et justifientle malaise que Jean. Jacques éprouvait toujours auprès d'elle , et qu'il avoue n'avoir jamais pu surmonter entièrement. Mais en même temps ils prouvent sa discrétion; car, vivant depuis i 745 jusqu'en i 757 dans la société de madame Dupin , dans celle du baron d'Holbach et de madame d'Epinay , il ne pouvait ignorer la conduite de la maréchale. Une
Ségur ( frère du pair de France actuel ) , qui les aurait rédigés sur les uotes du baron. L'un el l'autre connaissaient parfaitement la cour et les mœurs décrites dans ces Mémoires. Les ùter à L'an pour les donner à l'autre , n'altère en rien la certitude à laquelle il? ont droit, ni la conG ince qu'inspire l'auteur, quel qu'il soit , du vicomte ou du baron.
chanson suffisait pour la faire connaître , à cette époque où la police n'empêchait pas les chansons de circuler. 11 dit seulement qu'elle passait pour méchante, et que dans une aussi grande dame cette réputation le faisait trembler. 11 dit ensuite que , quoiqu'il ne fût point parfaitement rassure sur son caractère, il la redoutait moins que son esprit, parce qu'elle avait droit d'être diflicile en conversation. Enfin il lui fit le sacrifice des Aventures de mi Lord Edouard, «parce qu'il y » avait dans ces Aventures une marquise romaine o d'un caractère très-odieux , dont quelques traits , » sans lui être applicables, auraient pu lui être appli- » quèspar ceux qui ne la connaissaient qucderèputa- « tion. » Il lui fit passer ce manuscrit, qu'il avait écrit avec soin , en la prévenant qu'il avait brûlé l'original, que la copie était pour elle seule, et conséquemment qu'elle ne serait jamais vue de personne , à moins qu'elle ne la montrât elle-même. Cette maladresse , comme il le remarque , avertissait la maréchale du jugement qu'il portait lui-même sur l'application des traits dont elle aurait pu s'offenser. Jamais madame de Luxembourg ne lui parla de ce manuscrit; mais elle ne le détruisit point, quoiqu'il fut entièrement à sa disposition, et c'est d'après cet exemplaire , le seul qui existât'1 , que les Aventures de milord Edouard ont été publiées. Il eu faut conclure ou qu'elle ne se
« Il en avait bien conserve le brouillon ; mais lorsqu'il parût précipitamment de Montmorency pour la Suisse, il le laissa ainsi que tous ses papiers cii.v. madame de l.u\cmbour£ : et ce brouillon fut du nombre de ceux qu'on ne lui fit point passer.
reconnut point , ce qui est peu présumable , d'après le silence qu'elle garda toujours sur ce manuscrit avec Rousseau qu'elle ne remercia même pas ; ou qu'elle se moquait de sa re'putation ; ce qui nous parait vraisemblable , puisqu'elle chantait elle-même les couplets du comte de Tressan, à l'exception de celui que nous avons rapporte. En effet , d'après le caractère de la maréchale qui s'était mise à un si haut degré au-dessus de l'opinion , la publication des amours de la marquise et de milord Edouard , et les allusions dont' elle y pouvait être l'objet, lui étaient également indifférentes. Mais elle pouvait être fâchée que Rousseau , qu'elle estimait beaucoup alors, la mit à même de supposer qu'il ne lui rendait pas le même sentiment.
Le maréchal de Luxembourg , que Rousseau représente comme un homme plein de bonté , n'est pas flatté par M. de Besenval. «. S'il avait été , dit ce dernier , un simple particulier , on l'aurait trouvé trop borné pour être jamais de rien , et même pour qu'on se liât avec lui : mais c'était uu grand seigneur fort riche , qui en imposait par son faste : ce qui lui faisait jouer un rôle que certainement il ne devait qu'à sa position. Madame de Boufflers , sentant tout l'avantage d'avoir un mari bête et opulent , chercha à fixer M. de Luxembourg, sans lui faire aucun sacrifice : elle y réussit. «
Cet homme si bête eut assez de discernement pour distinguer le mérite de Rousseau, trouver du charme dans sa conversation et devenir son ami.
Malcshcrbcs , protecteur de tous les talents, montra dans toutes les circonstances un vif intérêt à Rom-
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seau qui le vit , pour la première fois , chez le maréchal de Luxembourg. Jean- Jacques , après avoir rendu à cet illustre magistrat toute la justice qu'il mérite , dit que , par sa faiblesse , il nuisait aux gens qu'il aimait , à force de vouloir les préserver. Ce reproche est motive par les suppressions qu'il exigeait de plusieurs passages de la Nouvelle Héloïse » , afin qu'elle pût être imprimée à Paris. L'intention du magistrat était bien évidemment d'augmenter les honoraires de l'auteur et de concilier avec ses intérêts l'observation des règlements qu'il était chargé de faire exécuter, en sa qualité de directeur de la librairie. Ce fut avec la même intention qu'il supprima de l'exemplaire de madame de Tompadour le passage dans lequel il est dit « que la femme d'un charbon- » nier est plus digne de respect que la maîtresse d'un « roi.» Ce retranchement , dont celle de Louis XV fut avertie par des aines charitables , ne mérite pas l'humeur qu'en éprouva Jean- Jacques.
Ce fut dans ce qui se passa pour Y Emile que M. de Malesherbes eut des torts. Le premier est de n'avoir point assez calculé l'effet que devait produire cet ouvrage : le second de ne pas avoir aperçu les bornes que les lois , les usages , les passions et les circonstances mettaient à sa protection : le troisième est d'avoir inspiré à l'auteur une sécurité trompeuse , en le forçant , "comme la preuve en existe , à répandre Y Emile en
1 La demande de ces suppressions fit naître entre .le. m- Jacques cl Malesherbes une discussion ijiii 16 livuvc dans le premier volume des OEuvres incditi's de J. J. , p. \ç) à 62.
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France ; le quatrième enfin , en ne le couvrant point de son égide au moment du danger. Ce dernier tort serait le plus grave si Maleslierbes avait pu faire autrement. Mais il se crut plus fort qu'il ne l'était , avec le prince de Conti , le ! maréchal de Luxembourg et l'influence que devait exercer sur l'opinion cet imposant triumvirat.
Il est probable que M. de Malesherbes , qu'on voit correspondre avec Rousseau proscrit , exilé , contribua, lorsqu'il put le faire , à sa tranquillité, c'està-dire à le laisser vivre en France , et qu'il usa de son crédit pour qu'on fermât les yeux sur sa présence dans une ville où siégeait le parlement qui l'avait condamné.
Célèbre par ses vertus , par son amour du bien , par sa tolérance , par la droiture de ses intentions , par sa philosophie aimante et douce, parla simplicité de ses goûts , par le mépris des grandeurs qui vinrent deux fois l'arracher de sa retraite, par son dévouement au roi , par le courage héroïque avec lequel il termina une vie pure et glorieuse , Malesherbes a trouvé des critiques , tandis qu'il ne devait être que l'objet de la reconnaissance et de l'admiration. On l'a dernièrement accusé d'avoir été philosophe. Ce reproche, nous le répétons , est une amende honorable pour les outrages faits à la philosophie : c'est la plus éclatante de toutes les réparations.
Parmi les connaissances que fit Rousseau chez le maréchal de Luxembourg, il ne faut oublier ni madame la comtesse de Boufllers , maîtresse du prince
de Conti, ni le chevalier de Boufflcrs. Nous verrons la comtesse jouer , par la suite , un beau rôle dans la discussion entre David Hume et Rousseau. Quant au chevalier , il n'eut point d'autres rapports avec ce dernier que ceux don* il rend compte dans ses Confessions ; mais comme il le traita avec sévérité , le biographe de Jean-Jacques a cru pouvoir supposer impunément que le chevalier était disposé à se venger ; il se sert de son témoignage pour calomnier Rousseau; te'moignagc entièrement controuvé , ainsi que nous en donnerons la preuve ailleurs. '
Ce fut encore pendant son séjour à Montmorency qu'il fit la connaissance du prince de Conti . qui même vint le voir. Aux détails que donne Rousseau , nous ajouterons, suivant l'ordre des temps , quelques circonstances qui prouveront que ce prince ne cessa de prendre intérêt à son sort.
Une femme de beaucoup d'esprit , belle , aimable et riche , se passionna pour Jean- Jacques , à la lecture de la Nouvelle Héloîse. Et pendant qu'il était encore près de Montmorency 2 , désirant de connaître son
« Voyez A la fin de cet ouvrage.
a Lousseaudit dans ses Confessions , a proposdela Nouvelle fféloïse : « Les femmes s'enivrèrent du livre et de l'auteur, u J'ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire. » L'histoire de madame de Franqueville justifie ce langage qu'on a Regardé comme L'expression de l'orgueil. Jean-Jacques a eu le tort de ne pas prononcer le nom de celle dame, gui lui a rendu desgervices désintéressés. Mais il ne se doutait pas que sacorres-
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idole , elle en chercha les moyens long-temps sans pouvoir s'arrêter à aucun , parce qu'elle apprit que Rousseau vivait dans la solitude , renonçait au monde , et , bien loin de vouloir faire de nouvelles connaissances, se séparait des anciennes. Elle imagina de prendre le nom de Julie pour lui écrire , de concert avec une amie qui se donna celui de Claire.
Cette dame était madame La Tour de Francjueville. Mariée à un homme qui la rendait malheureuse et qui dissipa une partie de sa fortune , elle fut obligée de s'en séparer pour conserver le reste. Cette séparation eut lieu en ^ 775 , et, cette année , elle reprit son nom de fdle ( de Franqucville ) " .
La durée du moyen qu'employait madame de Franqueville avec autant de bonheur que d'habileté , ne pouvait être qu'en raison de celle du charme auquel il donnait lieu. Elle le sentit : il fallait entretenir l'illusion, et, pour y parvenir, éviter tout parallèle entre cette seconde Julie et l'être idéal et parfait créé par Jean-Jacques -, conséquemment demeurer invisible. Rousseau , qui commençait à cette époque à devenir méfiant , avait dans son humeur les inégalités qui naissent de la méfiance. Il écrivit une lettre qui mit Claire en fureur et la détermina à ne plus prendre part à ce commerce. Cette Claire , plus ini-
pondanec avec clic la ferait un jour connaître du public , et qu'on aurait ainsi la preuve de l'engouement des femmes, preuve qu'il dédaignait de donner.
» Son père exigea cette séparation : elle avait vingt-huit ans quand la Nouvelle Ilèlnlse parut.
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placablc que celle de la Nouvelle Hélo'ise , adressa à madame La Tour, le 1 5 janvier i 762 , un billet dans lequel elle parle de l'idole de son amie avec une colère comique ; le voici : « Je ne puis l'exprimer ni » bien comprendre tout ce que m'inspire la lettre de » ton ours. Si je n'y avais remarque que du caprice , » cela ne me surprendrait pas : mais je trouve de « l'inconséquence , de la fausseté , de l'impertinence. « Je me suis donné trois fiers coups de poing sur la » poitrine , du commerce que je me suis avisée de » lier entre vous. Socrate disait qu'il se mirait quand « il voulait voir un fou. Donnons cette recette à notre » animal, pour lui épargner la peine de quitter son » antre , quand il aura pareille curiosité. Mon mari « prétend qu'il faut enterrer Jean-Jacques auprès de » son chien : je trouve , moi , qu'il lui fait encore trop » d'honneur. » Plus constante dans son attachement , qui devint une véritable passion , madame de Franqucville n'imita point son amie et continua sa correspondance. Rien ne la découragea , ni les reproches, ni le silence. Elle exigeait une exactitude dont Rousseau n'était point capable. C'est en vain qu'il le lui répète en lui parlant de sa santé , de ses inquiétudes , des persécutions dont il était l'objet. Madame de Franqueville ne tenait compte de rien , et voulait toujours une réponse qui , lorsqu'elle arrivait , L'affectait quelquefois par sa sécheresse. Mais elle aimait mieux des reproches que le silence. Sa passion , car c'en était une véritable, ne s'est jamais démentie. Dans la querelle que Jean-Jacques eut avec David Hume , pendant qu'un grand nombre de gens de lel-
très, profitant de l'absence du premier, écrivaient contre lui en faveur du second , madame de Franqueville prit la plume pour défendre son ami , et mit dans cette défense une chaleur remarquable. Rousseau fut sensible à ce procédé et reprit une correspondance long-temps interrompue1.
Il paraît que les deux correspondants ne se sont vus que trois fois ; encore les deux dernières fois madame de Franqueville fut-elle obligée de recourir au moyen qu'on employait pour voir un moment Rousseau; c'est-à-dire de lui faire copier de la musique.
La passion de madame de Franqueville survécut à Jean- Jacques. Après sa mort, elle écrivit contre ceux qui attaquaient sa mémoire , et de concert avec M. du Peyrou , justifia complètement Rousseau de l'accusation d'ingratitude de celui-ci envers milord Maréchal, calomnieusemcnt intentée par M. d'Alembcrt. Il en sera question dans la suite de cette histoire 2.
Avant de passer aux ouvrages de Rousseau publiés dans l'espace que nous venons de parcourir, voyons si ces productions admirables ne furent pas , en quelque sorte , le résultat nécessaire des positions dans
1 Voyez lettre du 7 février 1767.
2 Madame La Tour-Franquc ville est morte en 1789 , a 1 hôpital de Saint-Mandé ; conséquemmcnt dans la misère. Elle a laissé une fille qui demandait l'aumône et qui s'est adressée a M. Micliaud , éditeur de la correspondance de madame de Franqueville. C'est de lui que je tiens ces tristes circonstances. On trouve sur cette dame des détails intéressants dans le premier volume des OEuvres inédites de Rousseau, p. 241 ^ 25o.
lesquelles il s'était trouve et des observations qu'il avait faites.
Tour Lien apprécier son mérite , comme penseur, comme philosophe , comme publiciste , comme moraliste , comme écrivain , il faudrait bien se pénétrer tic la situation des esprits et de l'état de la société au milieu de laquelle il avait vécu ; voir quel ébranlement il a causé dans un court espace de temps, et quels progrès il a fait faire. En d'autres termes, (et cette indication est plus précise) il faudrait connaître et l'influence sous laquelle il écrivit , et celle qu'il exerça. Jetons un coup d'ceil rapide sur cette double influence , en commençant par celle dont il subit le joug.
Son séjour à Venise , ses relations avec le sénat de cette république qui , jadis , avait brillé d'un si vif éclat, et qui était encore à bon droit renommé par la sagesse , la prudence et la fermeté de sa conduite ; les conférences qu'il avait avec les sénateurs vénitiens les plus consommés dans l'art de gouverner les hommes , l'initièrent à tous les mystères de la politique européenne , et lui donnèrent un goût décidé pour cette science. C'est alors qu'il se convainquit de cette triste vérité : « que tout tenait radicalement à la » politique , et que, de quelque façon qu'on s'y prit , o aucun peuple ne serait (pic ce (pic son gouveme- » ment le ferait être, a Les connaissances pratiques qu'il acquit à Venise dans une science peu cultivée et presque inconnue eu France à cette époque , préparèrent une influence sous laquelle il agit plus tard. Les résultats en sent , le Discours sur t économie po~ i 11.
litique , la Paix perpétuelle ,1e Contrat social, le dernier livre d? Emile, le Gouvernement de Pologne. Obligé de chercher sa place dans un ordre de choses et dans un pays où il ne paraissait pas devoir en exister une pour lui , il est admis comme secrétaire dans une des maisons les plus opulentes de Paris, où tout ce qui portait un nom célèbre était reçu, chez M. Dupin , dont le fils l'introduit dans la maison d'un autre financier. M. Delalive d'Ëpinay. Chez le premier, il vit la société la plus brillante de Paris où l'on conciliait les plaisirs et la décence ; chez le second , une société corrompue où la licence des mœurs se faisait remarquer. Alors elle était à son comble à la cour depuis plus de trente ans. On n'en peut lire sans dégoût les irrécusables preuves dans les Mémoires Contemporains *. Rousseau vit ces désordres, en fut choqué , n'y prit aucune part : ils lui causèrent une indignation dont on retrouve souvent l'influence dans ses ouvrages et plus particulièrement dans la Nouvelle Héloïse.
Si , remontant plus haut , nous voyons cet homme , devenu si puissant par la magie de son talent , la force de sa logique et l'entraînante énergie de son éloquence , errant depuis l'âge de seiae ans , luttant contre des situations et des événements de toute espèce; commettant des fautes dont il conserve le remords tandis qu'un autre n'en eût point gardé le souvenir; victime ou témoin d'actes ou de disposition» injustes
i Madame de Luxembourg vicnl de nous en donner un échauillon.
aux([ucls l'habitude empêche de faire aucune attention , mais qui le frappent vivement , nous trouverons une masse d'impressions reçues, prolongées, obscurcies , puis ravivées , et dont l'influence se fait encore sentir, d'abord dans ceux de ses écrits où l'on remarque un mélange d'indignation contre l'oppresseur et (l'attendrissement pour l'opprime , et plus spécialement ensuite dans ses Confessions , où tous ces souvenirs sont si habilement retracés.
Si, combinant ces diverses sortes d'influences , nous supposons qu'elles agirent tour-à-tour ou toutes à la fois , nous serons moins surpris de ce délire , de cette fièvre qu'il éprouva lorsqu'il prit la plume à l'appel de l'académie de Dijon; de la révolution qui suivit cet enthousiasme sans le calmer, et des résultats de cette révolution.
Voyons maintenant l'influence active de Jean- Jacques. Elle est immense quant à l'éducation des enfants, quant au développement des esprits.
La politique ' était, je ne dirai pas négligée , mais à peine soupçonnée. 11 n'était question que île DOS devoirs. L'opinion en faisait autant de chaînes rivées par la prescription , rouillécs par le temps. Rousaeau , d'un mot , les brisa , parla de nos droits ; les ht jaillir du pacte social; démontra qu'ils étaient imprescriptibles et que ce pacte n'existerait pas sans la reconnaissance de ces droits: prit ainsi la défense île nos intérêts les plus chers, les plus sacrés; tint un lan-
» C'ost-a-dire la connaissance du droit public, dos divers intérêts cl de tout ce qui a rapport à l'art dfl gouverner.