A MONSIEUR BOSWELL
Mo tiers, le 3o mai 176a.
«. La crise orageuse où je me trouve , monsieur , depuis votre départ d'ici, m'a ôté le temps de répondre à votre première lettre , et me laisse à peine celui de répondre en peu de mots à la seconde. Pour m'en tenir à ce qui presse pour le moment , savoir une recommandatioD en Corse , puisque vous avez le désir de visiter ces braves insulaires , vous pouvez vous informer à Bastia de M. Butta-Foco, capitaine au régi-
1 M. Boswell le remercia et lui écrivit la lettre singulière que j'ai rapportée, p. ^io du ier volume des OE livres inédites, et dont j'ai possédé l'autographe.
a Sous ce titre : « Giomale dcl viaggio falto nell' isola di » Corsica , da Giacomo Boswell , con alcune memorie del çe- » nerale Pasquale Paoli. — Londra 176;), presso A\'i lli.ti» , » in-8°. » C'est une brochure paginée en chiffres romains. Elle a cxxxi pages.
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ment Royal-italien. Il a sa maison à Vescovado, où il se tient assez souvent. C'est un très-galant homme qui a des connaissances et de l'esprit. Il suffira de lui montrer cette lettre et je suis sur qu'il vous recevra bien , et contribuera à vous faire voir l'ilc et ses habitants à votre satisfaction. Si vous ne trouvez pas M. Butta-Foco , et que vous vouliez aller tout droit à M. Pascal de Paoli , général de la nation , vous pouvez également lui montrer cette lettre , et je suis sûr , connaissant la noblesse de son caractère , que vous serez très-content de son accueil. Vous pourrez lui dire même , que vous êtes aimé de roilord Maréchal d'Ecosse et que milord est un des plus zélés partisans de la nation corse. Au reste , vous n'ave* pas besoin d'autre recommandation auprès de ces messieurs que votre propre mérite ; la nation corse étant naturellement si accueillante et si hospitalière que tous les étrangers y sont bien venus et caressés. Bons et heureux voyages , santé , gaieté et prompt retour. Je vous embrasse , monsieur , de tout mon cœur. «
M. Boswell fit usage de cette lettre et fut parfaitement bien accueilli par le général Faoli et M. Butta- Foco. Ce dernier lui montra sa correspondance avec Jean-Jacques. Le premier voulait qu'il vint s'établir en Corse pour y étudier les mœurs et les caractères des haHtants, avant de leur donner des Lois. » 11 m'exprima , dit M. BosweU , une grande admiration pour M. llousseau ; sachant que M. de \ oltaire avait taché de répandre des doutes sur l'invitation faite en son nom par M. Butta-Foco, et qu'il s'était permis de tourner cette invitation en ridicule, le général Taxait
aussitôt renouvelée de sa propre main , avec de nouvelles instances '. ■
Le projet de Paoli était d'engager Jean -Jacques à écrire l'histoire des Corses , dès- qu'il aurait achevé leur constitution.
Les plaisanteries de Voltaire n'avaient donc pas plus de fondement que l'inquiétude de Rousseau : car celui-ci craignit un moment d'avoir été persiflé , tant le premier avait persuadé de monde.
Jetons maintenant un coup-d'œil sur Rousseau livré, dans sa retraite , à ses goûts , à ses habitudes , et pénétrons dans l'intérieur de cette retraite. Plusieurs de ceux qui l'observèrent nous ont laissé des détails qui prouvent sa* bonhomie et la simplicité de ses mœurs • deux témoignages suffiront. Le premier est celui de M. Mouchon, un de ses compatriotes; et le second de M. d'Eschemy qui demeurait près de Motiers-Travers et le vit fréquemment pendant son séjour dans cette vallée.
Les renseignements que nous offrons nous ont été
1 « Mi dirnostro ( Paoli ) una grande animirazione per moni> sieur Rousseau invitato in Corsica per assistere la nazione » nella formuzione délie suc leggi. Pare, clie M. de Voltaire» » aLhia riferlo in modo burlesco , che l'invilo non lu clie uno x> scherzo. Paoli mi disse, clie nel sentir questo , scrisse egli » stesso a Rousseau , e ne awaloro cou nuovc istanze l^nvito. » Dans la suile de sa relation, Bosucll raconte qu'étant allé à Ferncy où il trouva plutôt le séjour d'un prince que l'asile d'un poète , il remarqua que Voltaire ne parlait de Jean-Jacques qu'avec un sourire sardonique et ne le désignait jamais que par ces mots , ce yarçon.
remis par M. Mouchon jeune , frère de l'ami de Rousseau. Nous reproduisons son récit.
« Dans le mois d'octobre 1 762 , trois jeunes Genevois allèrent pédestrement à Motiers pour y visiter leur célèbre compatriote, après s'être assures de sa dispo. sition à les recevoir. Ces Genevois étaient MM. les ministres Mouchon et Rousfan, et M. Beauchâtcau , horloger , connu alors par les agréments de son esprit, l'aménité de son caractère et un goût éclairé que les jeunes gens venaient consulter avec fruit. M. Roustan avait débute d'une manière distinguée par ses GJJ'randes aux Autels et à la Patrie , où se trouvent plusieurs morceaux dont Rousseau n'eût pas désavoué les principes énergiques et la mâle éloquence. M. Mou. chon est le même qui . dans la suite , pendant son pastorat à Baie , fit , pour Panctouke , la table analytique et raisonnée de X Encyclopédie et de ses suppléments) travail immense , et qu'il put cependant exécuter en ciiif[ années , en se livrant, avec un zèle égal, à ses fonctions évangéliques. Tels étaient les trois amis qui vinrent visiter Rousseau élans sa retraite. Prévenu du jour de leur arrivée , il alla au-devant d'eux à une assez grande distance sur la route. Une rrne nlre aussi peu attendue, témoignage touchant d'une amitié' empressée et délicate , et les effusions de cœur qui raccompagnèrent, lurent reçues avec un attendrissement qui alla jusqu'aux larmes. Cet accueil affectueux put leur faire pressentir tous les agréments qu'ils éprou. vêtaient dans sa société. En effet , 1rs cinq ou six jours qu'il leur Put permis d'en profiter durent s'écouler bien rapidement , au sein des plus pures jouissances de Tes-
prit et du cœur. Dans les libres épanchements auxquels E.ousseau se livra , il se montra souvent éloquent et quelquefois sublime. Ils reconnurent à la fois en lui et l'homme de génie , doué d'une ame profondément religieuse , et l'homme de société le plus aimant et le plus aimable , tel qu'il a dû être naturellement avant que ses infortunes et les écarts d'une imagination malade eussent aigri et altéré son caractère».
■ Ce fut dans l'enchantement de l'accueil qu'ils en reçurent et du séduisant aspect avec lequel il s'offrit à eux que M. Mouchon, se livrant à l'expression de ce sentiment vif et tendre , de ce goût passionné , pour le vrai , pour le beau , qu'il porta toujours dans son cœur , en fit le tableau suivant , en écrivant à son épouse :
c< Nous voici donc , depuis vendredi à une heure , » à Motiers ; nous voici avec M. Rousseau. L'aimable » homme ! Tu n'as pas idée combien son commerce » est charmant ; quelle politesse bien entendue dans » les manières , quels fonds de sérénité et de gaieté » dans sa conversa I ion : ne t'atteiulais-tu pas à un » portrait tout différent ? Ne te figurais-tu pas un » homme bizarre, toujours grave et même quelqu » brusque? Ah! quelle distance de là à son vrai ca- » ractère ! A une physionomie douce , il joint un n - » gard plein de feu . des yeux d'une vivacité sans » égale. Quand on traite une matière à laquelle il » prend intérêt , ses yeux , sa bourbe , ses mains , tout » parle chez lui. On aurait bien tort de s'imagine r en « lui un frondeur, un censeur perpétuel. Point du » tout , il rit avec ceux qui rient ; il badine , il c
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» avec les enfants ; il raille avec sa gouvernante , ma-
» dame. Le Vasseur; enfin , je tombais des nues en le
a voyant pour la première fois. Invite par milord
a Maréchal , gouverneur du pays , il était aile à la
» campagne , près de Neufchâtel. Cependant, pres-
a sentant notre arrivée , il avait résisté aux instances
» qu'il lui faisait d'y rester deux jours de plus , et il
» était revenu en hâte pour nous recevoir. Nous en
» fûmes accueillis par mille embrassades ; toute sa sen-
» sibilité fut excitée; mais cette sensibilité est si
» grande que je n'ai jamais vu personne l'éprouver
» avec plus d'énergie , recevoir des impressions plus
« pénétrantes. Dès ce jour, nous avons constamment
« dîné ou soupe chez lui; l'intervalle des repas est
r> rempli par des courses que nous faisons avec lui ,
a suivant sa coutume, dans les lieux les plus sauvages ,
« tantôt parmi les rochers , tantôt dans les bois qu'on
v> rencontre souvent dans une vallée qui, quoique
» riante et des plus belles , est environnée de monta-
» gnes , et n'a pas plus de trois quarts de lieue de
» largeur.
« A propos , j'oubliais de te dire que M. Rousseau
« et moi ne nous appelons plus que cousins. Voilà
fi sans doute qui est plaisant , mais qui montre bien
» jusqu'où vont ses souvenirs et son ingénieuse amitié.
« Il m'a donné , pour raison de cette parenté , qu'un
« de ses oncles cousinail avec un de mes parents , cl
« c'est ce qu'il me rappela dans notre première en-
9 ti ivue. Je crois , me dit-il en riant , </uc nous som-
« mes parents. Et je ne m'avisai pis de nier la thèse .
n d'où s'ensuivit un cousinage dans les formes. • i 19.
» Parmi les traits que les trois amis se plaisaient à raconter de leur séjour auprès de Rousseau , en voici un qui fera juger à quel point il chercha et re'ussit à le leur rendre agréable :
» Comme il avait désiré que ses hôtes vinssent tous les jours partager son frugal repas , refusant lui-même constamment leurs invitations à leur auberge, il lui vint un soir, avant souper, l'idée fort plaisante de leur imposer, ainsi qu'à lui-même, selon l'ancien usage, la tache de tourner, chacun à son tour, au coin du feu , la broche du rôti , en y joignant de plus l'obligation de réciter, pendant ce temps-là , quelque joli conte, fable , ou historiette. Lorsque son tour fut venu , il paya son contingent par sa Reine fantasque , conte charmant, alors inédit, et d'un intérêt tout nouveau pour eux. Hamilton , avec lequel il y rivalise , n'a rien fait qui lui soit supérieur pour la grâce et pour l'enjouement. Le ton aimable et gaiement varié avec lequel il le récita , la vivacité de son geste , le jeu animé de sa physionomie, en un mot toute sa personne en action, y ajoutèrent le plus vif intérêt , et ravirent d'aise et d'admiration ses heureux auditeurs.
* Que l'imagination se transporte à cette scène familière , à ce tableau de l'éloquent auteur iY Emile. , du peintre brûlant de Julie , oubliant ses ennemis et sa gloire , pour n'offrir qne la touchante simplicité du génie et son aimable abandon ; qu'on se le représente animé de la plus franche gaieté , et cherchant , par son joyeux récit , à la communiquer à ses amis , qui le contemplent et l'écoutentdaus une espèce d'ex-
tase. Qu'on y joigne , si l'on veut , mais dans le fond du tableau , Thérèse Le Vasscur , partagée entre' les soins du ménage et l'attention qu'elle prête à la seule des productions de Rousseau qu'elle ait été' peut-être en état de comprendre ; qu'on se peigne la physionomie de Rousseau , alors âgé de cinquante ans , et son costume à l'arménienne , tel qu'il l'avait adopté à cette époque; et pour porter la vérité jusque dans un des petits détails de ses habitudes , que son chat favori ! ne
soit pas oublié , reposant sur ses genoux je ne sais
si je me trompe , mais il me semble que . d'après ces renseignements et ces souvenirs , J.-J. Rousseau , à Motiers-Travers , récitant sa Heine fantasque à trois de ses amis de Genève , pourrait offrir un sujet assez intéressant pour exercer le pinceau de quelque habile peintre , qui trouverait ici un grand nom et une scène originale. »
Ajoutons , aux détails que vient de nous donner M. Mouchon, une remarque sur la Reine fantasque , dont Rousseau régala ses hôtes. Voici l'occasion à laquelle il l'avait fait jadis. Rousseau fut présenté par Duclos , dans la société de mademoiselle Quinault , en i 755. Cette société était remarquable par L'esprit et les talents de ceux qui la composaient 2. On l'appelait la Société du Bout-du-Banc , parce que les diners
« Rousseau aimail mieux le clial que le chien , parce que la cuat, disait-il, est uu animal libre, cl ente le chien a le caractère scrvile.
» C'étaient, Voltaire quand il était à Paris, Dcslouches , Pontdc-Vcylc , Marivaux, le comte de Caylus , le marqua d'Argensou , Duclos , etc.
n y étaient pas aussi succulents que ceux du président Hénault , d'Helvétius et du baron d'Holbach. On e'tait censé dîner sur le bout du banc , c'est-à-dire à la hâte et sobrement. Mais l'enseigne était trompeuse : on faisait bonne chère , et la table , outre le plat du milieu, consistant dans une écritoire », était bien garnie et long-temps occupée. Les convives jouissaient d'une grande liberté ; chacun faisait des contes , et le Recueil de ces Messieurs et de ces Dames est le produit de cette réunion. C'est pour payer son contingent que Jean-Jacques fit la Reine fantasque. Comme il ne voulait pas que sa plume devint libre ni libertine , il se priva de toutes les ressources dont les autres disposaient à leur fantaisie, et prétendit qu'il était possible de faire un conte gai , sans polissonnerie , sans équivoque , sans amour , sans allusion , sans mois graveleux : de là cette Reine fantasque , qui remplit toutes les conditions qu'il s'était imposées. Au mois de mars i 756 a , Jean-Jacques avait en portefeuille quelque chose « de gai , de fou , qu'il ne pouvait lire qu'à b un ami , sur les bords de l'Arve. a 11 allait alors chez mademoiselle Quinault ; et nous uc trouvons rien , dans ses œuvres , qui soit gai ,fou , si ce n'est ce conte. Quantau parallèle entre cebadinage et ceux d'IIamilton , nous pensons que Rousseau n'aurait pas essayé de lutter contre un conteur de profession, dans un genre auquel il était étranger , et qui n'avait aucun rapport à ses travaux.
1 Chaque convive se servait a son tour do celle Méritoire. * Lettre à M. Venus du 28 mars 17.IO.
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Passons à M. d'Escherny ».
« Ma connaissance avec Rousseau , dit-il , date de l'année 17G2. La première fois que je l'ai vu, j'étais à Sauvigni , chez l'intendant de Paris ; et la première fois que je lui ai parle , c'est à Motiers-Travers , deux ans après. J'y avais loue une petite maison pour jouir des charmes d'un vallon délicieux , pour y être seul, y vivre avec moi-même ; j'y partageais mon temps entre la culture des lettres , la musique, la promenade et la chasse.
» Un jour j'allai voir Rousseau et le trouvai assis sur un petit banc de pierre au-devant de sa maison rustique , exposé aux rayons d'un beau soleil qu'on ne fuit pas en février. Le premier regard fut pour moi , le second sur son vêtement , et le premier mot qu'il me dit , en le désignant : il est fou , mais il est commode 2. La connaissance fut bientôt faite. Je deve nais un peu plus intéressant pour lui que les étrangers et les Suisses des environs , qui souvent l'ennuyaient , et qu'il recevait fort mal , parce que j'arrivais de Paris , et que j'y avais passé dix-huit mois dans la société de plusieurs gens de lettres île sa connaissance , tels que Diderot , Marmontel , Helvétius , Thomas , etc. «
11. d'Escherny donne beaucoup de détails sur les promenades . les exeursions qu'il lit avec Rousseau , du Peyrou , le colonel Pury, dans les montagnes de la
» OEuvres philosophique* , historiques, cic. , du comte d'Escherny, i vol. in-r> , Paris , iS\ ').
'•Il était velu, la robe et le bonnet, en Arménien.
242 HISTOIRE DB J. J. EOTJSSEAU ,
Suisse. Leur étendue ne nous permet d'insérer ici qu'une de ces relations , celle d'une course dans la montagne de Chasseron.
n Nous avions une partie du vallon à traverser pour arriver au pied de la montagne de Chasseron ; et comme nous ouvrions une campagne qui devait durer plus d'un jour, il s'agissait d'avoir des vivres et de camper. Nous avions pourvu à tout ; nos magasins portatifs reposaient sur le dos d'une mule ; ils consistaient en couvertures pour la nuit , enpâte's , volailles et gibier rôti ; cantine bien fournie. Le justicier Leclerc était le pourvoyeur. M . du Peyrou avait soin des herbiers . Le colonel de Pury était notre éclaireur : il portait la boussole ; car dans la sombre épaisseur des forêts on ne peut se guider qu'en connaissant le nord. Accoutumé au pays de montagnes où j'ai vécu si long-temps, je fus créé fourrier : j'avais de plus la garde du café et l'emploi de le faire : muni d'un briquet que je garde précieusement , c'était moi qui dans le bois allumais le feu , comme le plus adroit à le reproduire , et à donner au café sa juste cuisson. Rousseau , comme le plus âgé , était le capitaine de la petite troupe , chargé de la discipline du corps , et d'y mainten ir l'ordre et la subordination.
» Nous avions cinq bonnes lieues de marche pour gagner le haut de la montagne , et souvent par des sentiers escarpés et rompus. Ce fut Rousseau et moi qui les premiers atteignîmes le sommet de Chasseron. Nos compagnons étaient restés en arrière ; et je me souviens toujours que M. du Peyrou, qui ét;iit excédé , rendu , et qui pouvait à peine se traîner , lors-
qu'il nous aperçut sautant et cabriolant, s'étendit à terre : il nous avoua le soir qu'il avait éprouvé , en nous voyant , un moment de desespoir.
*> Sur ces lieux élevés , la nature paraît expirante ; elle semble n'avoir laisse à la végétation qu'un reste de vie : des buissons maigres et clair-seraés , des arbustes che'tifs , des sapins de petite venue , rabougris et usés par le temps ; nous nous amusions à les secouer , les ébranler , les renverser , et lorsque nous les avions étendus à nos pieds, nous, comme des enfans ou des sauvages , nous formions des ronds , nous dansions autour d'eux en signe de victoire.
ï> La montagne se termine dans son point le plus élevé par un rocher large et plat , et qui paraît comme lancé dans les airs : ce rocher , appelé le Bec de Chasseron , est le lieu que nous avions choisi pour nous reposer et prendre nos repas. Bientôt on soulage la mule d'un fardeau que nous brûlions de porter nous-mêmes et de nous partager. Le jeune conducteur étale à nos yeux des richesses plus précieuses pour nous que tout l'or du Pérou : pâtes , jambons , volailles ; nous tressaillons à cette vue , car nous mourions de faim.
» Jamais dîner ne fut plus gai , plus bruyant . pins animé , plus sensuel en même temps. Si en général la conversation excite à table l'appétit , l'appétit à son tour l'éehauffc et la nourrit.
» Le repos et le bien-être d'un long diuer nous avaient délassés. Avant de nous engager dans les bois touffus du levers de la montagne où nous devions
herboriser le lendemain, mais voulûmes reconnaître
les environs d'un lieu où nous avions pris un si bon repas, et où nous comptions revenir les jours suivants.
» Le Bec de Chasseron est, comme noixs l'avons dit , une espèce de jete'e ou de môle qui se prolonge dans les airs. Au-dessous sont des abîmes dont l'oeil à peine peut sonder la profondeur. La montagne , à une assez grande distance de droite et de gauche , est coupée à pic , et 'présente à vue d'oiseau les mêmes précipices. Dans le gros de l'été , on laisse les vaches paître sur ces hauteurs, et il arrive quelquefois qu'attirées par les herbes savoureuses qui croissent sur les bords de l'abîme (comme la coquelourde , dont elles sont très-friandes) , le pied leur glisse , elles tombent ; et dans le fond du précipice nous en découvrions deux ou trois tombées récemment, qui ne nous paraissaient que de la grosseur d'un levreau; on peut juger de son énorme profondeur.
» Nous arpentions avec délices ces hauteurs , d'où nous découvrions de tous côtés une vaste étendue de pays ; nous ne laissions pas de rencontrer çà et là quelques plantes qui ne croissent que sur le sommet des plus hautes montagnes; nous respirions un air trèspur , très-vif, présage heureux de l'appétit du lendemain. Rousseau était de la meilleure humeur du monde , excepté quand il voyait que nous avancions de trop près sur le précipice , il nous priait en grâce de nous retirer : je l'ai vu nous donner une preuve de son excessive sensibilité : comme le plus jeune de la troupe , j'étais aussi le plus étourdi , et je poussais l'imprudence jusqu'à pirouetter sur cette lisière scabreuse. Je l'ai vu se jeter à genoux, et me supplier
en grâce de ne pas récidiver , parce que je lui faisais un mal affreux.
» Nous descendîmes près d'une heure , tout en nous promenant , jasant , herborisant; le jour baissait. En ma qualité de fourrier , je fus envoyé à la recherche d'un gîte pour y passer la nuit. Suivi de la mule j'arrivai à un chalet d'assez bonne apparence ; il appartenait à des vachers de Fribourg , qui fabriquent les fromages de Gruyère. Je leur demandai l'hospitalité qui me fut aussitôt accordée. Je détachai le jeune berger qui conduisait la mule , et l'envoyai à nos botanistes pour leur servir de guide; ils arrivèrent : la mule fut conduite à l'étable, les vivres dans le cellier. Nous avions dîné tard, nous étions harassés ; personne ne soupa ; on ne songeait qu'à se coucher ; chacun prit sa couverture , et nous escaladâmes , au moyen d'une échelle, d'énormes tas de foin ra-semblés dans la grange. Là, côte à côte, chacun s'endormit comme il put ; la chose n'était pas aisée , car ce foin nouvellemeut fauché, et très-chaud, fermentait au-dessous de nous : nous étions presque sur un volcan ; 1'embiasement quelquefois suit la fermentation.
» On se leva; la toilette fut bientôt faite, on ne s'était point déshabillé. J'allai préparer le café « t pourvoir au déjeuner. Réunis dans la pièce continue à la grange où mangeaient les m. litres «lu chalet, l'un d'eux nous apporta de la crème dans un baquet de bois très-propre. Mais quelle crème! Nous convînmes tous que nous n'en avions jamais goûté de si délicieuse : elle était fraîche , de la veille , et si épaisse
que la cuiller s'y tenait; nous étions tous amateurs du café à la crème , mais surtout Rousseau qui ne pouvait se lasser d'exalter et de savourer cette crème. Je lui fis remarquer qu'il mettait la moitié plus de sucre que moi. — • C'est vrai , dit-il , je n'ai jamais pu me » sucrer également ; chaque jour j'ajoute à la dose de y> la veille ; mais aussi quand je suis parvenu à uue » certaine hauteur , tout-à-coup je me retranche des » trois quarts , puis j'augmente insensiblement , c'est » le flux et le reflux ; vous venez que dans quelques » jours je commencerai par un très-petit morceau de * sucre ; il n'y a que le premier jour qui me coûte ; » le lendemain je trouve déjà mon café très-bon , y> parce qu'il est plus sucré que le jour précédent. ■
» Ce sont là des simplicités sans doute. Je ne sais pourquoi on ne les oublie pas : on se les rappelle souvent mieux que des choses importantes.
» Il était cinq heures du matin , lorsque , délassés et refaits par un bon déjeuner, nous sortîmes du chalet pour nous répandre dans les belles prairies et les bois qui couvrent les flancs et une partie des sommets de ces montagnes. Nous fîmes une assez ample moisson de plantes et de fleurs , tout en nous promenant , allant et revenant, mais toujours nous élevant pour nous trouver à deux heures sur le plateau de Chasseron , où la mule et le dîner nous attendaient.
j> Comme je ne me souviens ensuite de rien d'intéressant , et que je ne veux rien inventer, je passe tout de suite à notre retour au chalet , à son rustique refeetoire, et au souper que nous y fîmes. 11 me semble que je m'y vois encore , tous assis sur des bancs , au-
TROISIEME PÉRIODE. 2l7
tour d'une table , et au-devant de chacun de nous une e'cuelle de bois remplie de la crème du matin ; nous y trempions de fort bon appétit du pain bis a la lueur d'une lampe suspendue au plancher, lampe qui réveillait plutôt l'idée d'obscurité que celle de lumière.
» Mais que ne donnerais-je point pour me souvenir de la conversation qui s'engagea entre Rousseau et moi sur le chapitre de la gloire , et qui dura plus de deux heures! Elle était d'un grand intérêt ; j'aurais dû l'écrire le lendemain; mais je ne prenais note de rien. Le dialogue est sorti de ma mémoire, si le tableau est encore sous mes yeux. Je me rappelle seulement que l'idée de gloire me transportait . et que je soutenais contre Rousseau qu'il n'y avait rien dans le monde audessus du bonheur tic porter un nom célèbre.
» J'ai une idée confuse que tous les moyens de Rousseau, dans ses déclamations contre la gloire et la célébrité , roulaient sur les tourments qu'éprouve celui qui aspire à se faire un nom , surtout dans la carrière des lettres ; sur les amertumes dont on l'abreuve . sur les obstacles qu'on lui suscite et qu'il rencontre à chaque pas élans l'amour-propre et l'ambition <1. vaux; sur l'envie qui s'attache à l'homme île génie, qui le poursuit, le persécute : 'Point de />assion , disait-il , plus opposée à la tranquillité et au bonheur de la rie!
» Nos entretiens roulaient quelquefois SUT l< de lettres et les philosophes de Paris : Rousseau rendait justice à tous , ne les présentait (pie BOUS le côté
le plus avantageux , jmqu'à Voltaire , dont il oubliait
les injures, pour ne se souvenir que de ses talents et
de son génie; il ne prononçait son nom qu'avec respect.
» Quoique brouillé avec Diderot, depuis long-temps, il en faisait le plus grand éloge : ce qu'il admirait surtout , c'était la profondeur de ses vues , et la clarté avec laquelle il traitait les matières les plus abstraites. Il appuyait beaucoup sur l'heureux choix de ses expressions , et sur le don qu'il lui reconnaissait du mot propre *.
v> Lié avec tous les deux et alternant entre le séjour de la Suisse et celui de Paris, Diderot m'avait prié de faire sa paix avec Rousseau , et de ménager entre eux un raccommodement ; je m'y suis porté avec tout le zèle possible : j'ai parlé, j'ai écrit, j'ai prié, j'ai pressé , Rousseau a été inexorable 2.
» La démarche de Diderot lui fait honneur, le refus de Rousseau n'est pas le plus beau trait de sa vie; mais la vengeance qu'en a tirée Diderot après sa mort ,
• Diderot , au lieu d'imiter son ancien ami , ne cessa de tenir sur Jean-Jacques un langage injurieux.
2 Des lettres' de Rousseau qui ont Irait à cette affaire , il ne m'en est resté qu'une : elle est datée deMoticrs, le (] avril fj6~> ; le cacliet est vue h/ïû ; et je crois que c'est la première qu'il m'ait adressée sur ce sujet.
« Je n'entends pas bien , monsieur, ce qu'après sept ans de » silence M. Diderot vient tout d'un coup exiger de im>i. Je » ne lui demande rien , je n'ai nul désaveu à faire. Je suis bien » éloigné de lui vouloir du mal , cncore.plus de lui en faire eu » d'en dire de lui. Je sais respecter jusqu'à la fin les droits de » l'amitié , même éteinte, mais je ne la rallume jamais , c'est » ma plus inviolable maxime. »
TROISIÈME PÉRIODE. 2l9
dans la note sanglante del1 'Essai sur lavie de Sènèque, est inexcusable pour tout homme qui ne l'a pas connu ».
» Qui le croirait ! cet homme , ce Jean-Jacques , si connu par sa misanthropie, était avec nous, dans toutes
1 J'ai retrouvé, en feuilletant de vieux papiers de ce temps-là, la copie d'une lettre surce sujet, que j'écrivais à M. duPeyrou , le 18 juillet 1779- La voici :
a Diderot, en exhalant sa rage sur le cadavre d'un homme » qui avait été autrefois son ami, et qui avait à la vérité re- » poussé ses avances, et refusé de le redevenir, a commis une » faute d'autant plus impardonnable qu'il s'est fait le plus » grand tort à lui-même II y a plus; son procédé n'est pas » d'un homme adroit , il est d'un homme à qui la passion a » fait perdre l'esprit. Je crois hicn connaître Diderot , parce » que je l'ai vu hors du tréteau ; je l'ai vu dans la familiarité » de la vie privée , à la campagne, en route ; si je ne le connais- » sais que par sa note de Sénèque , je dirais comme vous , c'est » v?i monstre ; mais je le connais , et je vois que cette note » est l'elFct d'une haine franche et ouverte, et que cet effet » est lourd et gauche , parce que l'homme est gauche et très- » gauche : il ne sait pas préparer ses poisons , il n'est pas » artificieux comme bien d'autres ; il est impétueux , brusque » et bon homme ; il hait comme il aime , sans art. Diderot a » d'excellentes qualités, un fort bon coeur, /nais c'est une tète ! » une |è|e !... a
Plusieurs années après , je me suis avisé de parcourir de nouveau cette Vie de Scnèque , et j'ai remarqué deux traits <pui m'avaient échappé , et qui me prouve nt que je l'ai bien jugé dans la lettre ci-dessus, surtout lorsque j*aî répété qu'il
était gauche, maladroit : j'aurais pu ajouter qu'il est naît dan» sa méchanceté. Qu'y a-l-il en effet de plus gauche, et de plus naïf en même temps, que d'écrire une pareille note ; et dans
nos courses , le plus simple , le plus doux et le plus modeste des hommes : il est vrai qu'il était dans son clément , dans des contrées un peu sauvages , mais extrêmement variées , pittoresques et romantiques ; que nous étions tous de bonnes gens, qu'il se plaisait avec nous , qu'il y était libre et à son aise ; que nous respirions un air pur, vif; que nous jouissions tous de la meilleure santé' , que nous avions grand appétit , et qu'il avait pour la botanique un goût beaucoup plus vrai que le mien , quoique je lui aie entendu dire assez souvent : « Chaque printemps je suis oblige de recora- » mencer, parce que tout s'e'chappe de ma mémoire * pendant l'hiver. »
» Nous étions long- temps à table. La conversation roulait sur toutes sortes de sujets ; Rousseau ne soutenait jamais ses opinions avec aigreur ou ténacité ; son
le même livre, quelques pages plus bas , dire que l injure qu'on fuit uux morts est plus lâche que celle qu'on fait aux vivants? n'est-ce pas prononcer sa propre condamnation p c'est du moins convenir qu'injurier un mort est une lâcheté.
Et dans un autre endroit du même livre, je lis de plus : Il est lâche de calomnier ceux qui ne sont plus et qui ne peuvent se défendre.
Qui dit cela ? Diderot qui vient d'insulter aux mânes de son ancien ami. C'est ici la seconde sentence qu'il prononce contre lui-même.
( Note de M. le tomte d'Eschermj. )
Je ne sais comment M. d'Escherny pourrait justifier Diderot qui , long-temps après cette époque, a dit et écrit qu'il avait toujours repoussé les avances de Rousseau pour se réconcilier avec lui : refus auquel il attribue la haine de Jean-Jacques, et le mal qu'il doit dire de lui dansées Confessions.
ton n'était jamais tranchant ; et je me souviens que sur l'histoire de France , deux ou trois fois le colonel de •Pury le releva avec dureté , et que Rousseau baissa la tête et ne répondit rien. On peut juger par-là combien il était bon convive.
« IL s'est plu souvent dans ses Lettres, et je crois même dans ses Rêveries , à rappeler nos intéressantes courses , et surtout notre séjour à Brot ; il n'en parlait qu'avec regret et attendrissement. »
Parmi les correspondants de Rousseau pendant son séjour à Moticrs-Travcrs , nous devons remarquer le prince L. E. de Wurtemberg qui lui demandait des conseils sur la manière dont, il devait élever ses enfants. Rousseau les lui donne ; indique les règles à suivre dans l'éducation ; distingue ses devoirs comme prince et comme père , l'avertissant qu'il n'y a point d'ail paternel que celui d'un père : lui rend compte de la manière dont il a observé les hommes en s* incorporant dans tous les états pour les bien étudier, et lui fait voir combien son projet est grand, utile et beau. Cette correspondance est en quelque sorte un supplément à Y Emile qui ne contient que de* préceptes généraux , tandis que Rousseau passe à l'application dans ses lettres au prince , et parle d'après une position donnée.
Avant de quitter le Yal-de-Ti a\ en pour n'y plus revenir, disons un mot d'une faute grave (pie commit Rousseau. Ce fut d'attribuer à M. A crues un libelle dégoûtant que Voltaire publia contre lui peu de temps après l'impression des Lettres de la Montagne. 11 représentait Rousseau connue un mendiant traînant
avec lui une fille publique. Ce libelle était intitule' Sentimetits des Citoyens. Rousseau' y mit quelques notes et le fit passer au libraire Duchesne , en l'invitant à le réimprimer avec ses notes ; il indiquait comme l'auteur du libelle M. Vernes qui le désavoua ». Jean- Jacques conserva toujours des doutes. Ce qui peut l'excuser, c'est que l'accusé se défendait avec mollesse et sans exprimer l'indignation que devait lui causer un pareil outrage. De son côté , Voltaire n'eut garde de se nommer, et laissa l'accusateur et l'accusé se débattre entre eux. M. Vernes n'avait pas devant lui , comme le véritable auteur du libelle, un rempart inattaquable , des monuments indestructibles , de la gloire, tout ce qui peut enfin faire oublier les écarts du génie.
Nous n'avons fait que suivre Rousseau jusqu'ici, rappelant les principales circonstances de son récit, et réparant, soit avec son secours, soit avec celui de témoins dignes de foi, les omissions qu'il avait faites. Nous n'avons plus maintenant à notre disposition que sa correspondance , la tradition et les témoignages de ses contemporains. Nous devons ne faire usage de ces secours qu'après les avoir soumis à l'examen le plus sévère et n'avancer qu'avec circonspection.
A dater de son départ de Montmorency pour fuir le décret lancé contre lui , Jean-Jacques change de position. Jusqu'alors il avait frondé les usages , bravé
« Le désaveu et la correspondance a ce sujet entre Jean-Jacques et M. Vernes se trouvent dans le XVIe volume de l'édition des OEuvres de J. J. Rousseau, faite par l'autcue do cette histoire et publiée chez M. Dupont.
les ridicules , et dans le pays où le ridicule est ce qu'on craint le plus , ce n'était pas une médiocre preuve <le courage. Il n'avait point encore été exposé à des accusations juridiques. Son honneur restait intact. Mais au 9 juin -1762, il est décrété de prise de corps et déclaré coupable. Les tribunaux arment contre lui, et la justice semble devenir l'instrument des passions et de l'envie. C'était un spectacle digne d'intérêt de voir si , conséquent à ses principes , il allait profiter des leçons qu'il donna lui-même avec tant d'éloquence et lutter contre l'adversité , ou se laisser abattre. Il a jusqu'ici répondu à notre attente. Nous l'avons vu pendant les trois années qui viennent de s'écouler depuis sa condamnation «, oublier ses ennemis , l'injustice des hommes , goûter le repos et ne reprendre la plume que deux fois seulement 3 , et pour repousser des attaques injurieuses ou défendre les lois de son pays.
Rousseau termine ses Confessions au -19 octobre •1763 3. Il avait l'intention de les achever; mais il eut rarement l'esprit assez tranquille pour se livrer à ce travail , étant obligé de copier de la musique pour avoir des moyens d'existence 4. D'ailleurs , comme
1 Depuis le 9 juin 1762 jusqu'au 29 octobre 1765, qu'il partit de la Suisse.
a Sa lettre à M. V archevêque de Paris, et les Lettres écrites de la Monta ij ne.
3 La date précise de son départ se trouve dans la lettre du 28 octobre 1765, à M. du Peyrou.
4 Le XII8 livre des Confessions fut acheva1 en 1770. Ci'tie année, il vint à Taris et reprit ses occupation! de copiste,
254 HISTOIRE DE J. J. EOCSSEAU ,
il le dit lui-même , il n'avait plus de confession a faire» se croyant exempt de reproche.
Il partit de Bienne le 29 octobre 1 765 , et se rendit par Bàle à Strasbourg , où il arriva le 4 novembre. On voit par sa Correspondance l qu'il avait le projet d'aller en Prusse ; projet auquel l'accueil qu'il reçut à Strasbourg , et d'autres circonstances , le firent renoncer. M. le maréchal de Contades , qui commandait en Alsace , n'omit rien pour lui rendre agréable le se'jour qu'il ferait dans la capitale de cette province.
Il paraissait se plaire à Strasbourg , sortait souvent, se montrait au spectacle, lorsqu'on y publia un journal qui dut le contrarier, et dont nous allons donner un extrait.
Du 9 novembre \ 765. — « Jean- Jacques s'est rendu » aujourd'hui à deux heures après-midi à la salle » du spectacle pour y voir la répétition générale de
* son opéra. Ses ajustements sont fort simples; il est » habillé en Arménien , excepté un bonnet de drap » petit-gris avec une bordure de poil de quatre à cinq » doigts de hauteur. Je ne sais si le bonnet en est » doublé , car il ne l'ùte jamais à personne.
Du 4 0. — • Le Devin du Village a été exécuté au- » jourd'hui avec tout l'applaudissement possible ; le « spectacle était rempli dès quatre heures et demie; » ona été obligé de rendre l'argent à beaucoup de » monde qui n'a pu trouver place. Jean -Jacques avait v» loué une loge grillée sur le théâtre, ainsi que pour
* les personnes dont il a payé les places et la sienne ,
1 Voy. Lettres à M. du Pcyrou , des 5 et 17 novembre 176.5.
» et il n'a pas été possible au directeur de refuser son » argent.
Du \1. — « M. Angar lui a rendu visite et lui a dit : » Vous voyez , monsieur, un homme qui a élevé son » fils suivant les principes qu'il a eu le bonheur de » puiser dans votre Emile. Tant pis, monsieur, lui » répondit Jean-Jacques, tant pis pour vous et pour » votre fils , tant pis ».
Du 13. — « Il a été présenté à M. de Blair de Boi- » semont,par M. de Saint-Victor, lieutenant de roi » de la place; il avait été quelques jours auparavant » chez M. le maréchal de Contades, dont il a été » très-bien reçu.
Du 16. — « Au concert qui se donne tous les samei> dis chez M. de Chastel , trésorier de la province : » il avait été à celui de la ville le U de ce mois. Il » paraît s'amuser ici et être content .
Du M. — « Il ne sort pas aujourd'hui, et est un i> peu indisposé.
Du 18. — a II va aujourd'hui au concert de la ville , » où mademoiselle de Barbcsan doit chanter : J'ai i> perdu mon serviteur.
« Jean- Jacques a plusieurs lettres de crédit 2 chez » différents banquiers dont il ne tait pas grand usage; i> entre autres sur M. Sollikof, qui lui a ouvert sa
1 Ce mot, que je suppose vrai, fait voir que Jean-Jacques u'avait pas voulu l'aire un trailé d'éducation qu'on dût suivre littéralement; il le répèle assez souvent clans Emile.
* Ces lettres lui avaient été données par M M. «te Luge et du Peyrou , ses amis.
» caisse : il en a pris trois louis d'or, disant qu'il n*a-
» vait besoin que de cela.
« Le bruit court que des personnes en place ont
*> e'crit au ministre pour savoir si l'on pouvait le gar-
* der ici sans inconvénient ; c'est par l'envie qu'on a » qu'il reste, que l'on prend cette précaution. Il est » bien accueilli , mais il le serait bien davantage , si » l'on pouvait avoir cette permission pour lui. ■
Pendant que Jean- Jacques était à Strasbourg, il reçut de M. Hume « les invitations les plus tendres de
* se livrer à lui , et de le suivre en Angleterre , où il » se chargeait de lui procurer une retraite agréable » et tranquille «. » ÎSous donnerons des particularités qui pourront jeter quelque jour sur la sincérité de ces offres , et qui étaient jusqu'à présent ignorées.
En attendant il est nécessaire de bien connaître David Hume qui va jouer un rôle important; voyons jusqu'à quel point était fondée la remarque que l'on fit lorsqu'il rechercha Rousseau : que jamais deux personnages ne se convinrent moins que Jean-Jacques et David.
David Hume était Ecossais. Il eut de bonne heure un goût prononcé pour la littérature et la philosophie : comme on le voyait sans cesse à l'étude , on le crut propre au barreau; ensuite on lui persuada de se destiner au commerce , et bientôt on le fit partir pour Bristol , en le recommandant à de riches négociants de cette ville. Mais, se sentant pour cette carrière une
' Expression de Rousseau , dans sa lettre à M. de Maleshcrbcs , datée de Wootton , le 10 mai 1766-
aversion qu'il ne pouvait surmonter, il résolut de suivre son penchant , de conserver son indépendance, et , passant en France où la vie était moins chère que dans son pays, il se rendit à Reims, puis à La Flèche. Ce fut dans cette jolie petite ville et sur les bords frais du Loir qu'il composa son Traité de la Nature humaine, dans lequel, se montrant incrédule et sceptique , il sapait toutes les religions. N'étant point décourage par le peu de succès de cet ouvrage, il fit la première partie de ses Essais moraux , politiques et littéraires, qui valaient mieux, et dont la seconde lui lit dans la suite une grande réputation. Forcé de sacrifier son indépendance au besoin, il fut successivement précepteur du marquis d'Annaldail , secrétaire du général Saint-Clair, qui devait l'emmener au Canada , et n'y passa point ; candidat pour une chaire de philosophie morale , qui lui fut refusée à cause de ses principes. Le général Saint-Clair s'en fit accompagner en qualité d'aide-de-camp dans ses ambassades de Vienne et de Turin. Il fut ensuite nommé bibliothécaire à Edimbourg. Ce fut là qu'il conçut le plan de son Histoire d'Angleterre. La véracité et l'impartialité . sont deux qualités essentielles dans un historien. Nous ne pouvons guère être bons jugés lorsque nous lisons l'histoire d'un peuple étranger, à moins que nous n'ayons la patience de vérifier si l'auteur a puise aux sources, ce qui nous arrive rarement. C'est peut-être la cause du grand succès de l'histoire de lluine en France, du moins s'il faut s'en rapporter à son ami Horace Walpole. Celui-ci \ int à Paru en I 765, et séjourna dans cette capitale depuis le { 1 septembre
jusqu'au i 7 avril de l'année suivante. Il correspondit ' avec Georges Montagu pendaut ces sept mois, et l'on trouve dans ses lettres des observations piquantes sur nos mœurs , nos usages , notre littérature. La traduction de l'histoire d'Angleterre de David Hume , par madame Belot et l'abbé Prévost, était publiée, et cette histoire avait eu beaucoup de succès. Voici ce qu'écrivait Horace Walpole à ce sujet : « Le goût des » Français est on ne peut plus mauvais. Croiriez-vous » que Hume est un de leurs auteurs favoris ? son his- « toire , si falsifiée en maint endroit , si partiale en » d'autres , si incohérente dans ses parties , passe à » Paris pour un modèle. «
Lorsque je connus pour la première fois ce jugement , j'en fus frappé , et j'étudiai les rapports qu'il y avait eus entre Horace et David : je vis que , paraissant s'estimer mutuellement , ils étaient liés ensemble , et cette circonstance augmenta ma surprise. AValpole tenait ce langage dans le moment où il voyait fréquemment Hume ; tous deux étaient éloignés de leur pays. La société dont il parle était celle de l'historien : ils se retrouvaient chez mesdames de Boufllers, du Deffand, chez l'ambassadeur d'Angleterre, chez les grands seigneurs anglais, qui y venaient se distraire à Paris. Je ne vois donc aucune trace de prévention dans "Walpole contre son compatriote, et rien qui puisse faire soupçonner sa sincérité. 11 le regardait donc franchement comme partial et menteur. Luc anecdote antérieure à ce fait ne doit pas être omise
• Lettres à'HoTace Walpole à Georges Montagu , 1818, P 353.
puisqu'elle a trait à la sincérité de l'historien. En f 762, quelque temps après la prise de la Guadeloupe, David Hume rendit compte de cet événement, et, voulant devancer les autres qui attendaient des renseignements certains, il fit un récit dans lequel , adoptant tous les bruits populaires et les arrangeant à sa façon , il s'éloigna de la vérité dans tous les points. M. le général Barrington fut obligé de lui donner un démenti, et d'adresser à M. Smolet une relation authentique de la conquête de l'île , afin de détromper le public que David avait induit en erreur. Cette anecdote prouve que l'historien se souciait peu de la vérité.
Madame du Deffand , l'amie de "Walpole , la confidente de toutes ses pensées , partageait son opinion sur David. Elle l'appelait le paysan du Danube, parce que, sous une enveloppe matérielle, il avait de l'esprit et du sens. Voici les termes dans lesquels elle lui en parlait.
« "Vous me faites grand plaisir de m'apprendre que David Hume va en Ecosse. Je suis bien aise que vous ne soyez plus à portée de le voir, et moi ravie de l'assurance de ne Le revoir jamais, a
Revenons auprès des deux nouveaux amis.
- Le projet de David était de revenir en France après avoir conduit son hôte à Londres, firimin, qui voyait beaucoup l'historien anglais, annonce ainsi ses intentions au prince avec lequel il correspondait v> N.Roua-
» seau, dit-il, partira pour Londres, accompagné de « M. David Hume , qui repasse en Angleterre, mais » qui se propose, s'il faut l'en croire, de revenir
» passer beaucoup de temps à Paris i. Toutes les jolies « femmes se le sont arraché , et le gros philosophe * écossais s'est plu dans leur société. Il entend fine- » ment et dit quelquefois avec sel , mais il est lourd : » il n'a ni chaleur, ni grâce, ni agrément dans » l'esprit, t
La manière dont Grimm parle de "David donne lieu de penser qu'il lui savait fort mauvais gré de sa conduite : mais il change ensuite de langage , et quand les deux amis sont brouillés , il appelle Hume le bon David et dit que sa droiture et sa bonhomie étaient bien établies 2. Il n'est plus question de gaucherie.
Rousseau partit le 9 novembre de Strasbourg pour se rendre auprès de son nouveau patron. Il arriva le 16 à Paris chez la veuve Duchesnc. Il y resta jusqu'au 20 , qu'il alla loger chez M. le prince de Couti , qui lui avait fait préparer un appartement à l'hôtel Saint-Simon , dans l'enceinte du Temple , dont ce prince était grand-prieur. Cette enceinte privilégiée offrait un asile inviolable où les lettres de cachet ne pouvaient atteindre l'illustre proscrit. Il y reçut un grand nombre de visites. Sa présence dans la capitale , sa réputation , et peut-être plus encore son costume
1 Plusieurs raisons devaient déterminer Hume à séjourner à Paris. D'abord il y fut pendant quelque temps chargé de fonctions diplomatiques du cabinet de Saint-James; cusuite, il s'y plaisait , étant goûté dans la haute société , dans celle des gens de lettres; enfin, à l'époque de son départ pour mener Jean-Jacques à Londres , il avait fait des arrangements qui prouvaient l'intention de se fixer dans celte ville.
* Tome v de la Correspondance littéraire, p. 333.
d'Arménien qu'il avait conserve , causèrent quelque sensation. Lorsqu'il se promenait, la foule se pressait sur ses pas. « L'affectation de se montrer, a dit un de » ses ennemis ', a choque le ministère; on lui a fait » dire par la police de partir sans délai 2. »
Pour voir à quel point le reproche d'affectation est fondé, cherchons dans les lettres de Jean- Jacques à ses amis quelques indices sur l'effet que produisaient en lui les hommages qu'on lui rendait : « J'ai l'hon- » neur, écrit-il à du Peyrou , en attendant mon dé- » part arrangé pour le conmencement de janvier, » d'être l'hôte de M. le prince de Conti. Il a voulu » que je fusse logé et servi avec une magnificence » qu'il sait bien n'être pas selon mon goût -, mais je « comprends que , dans la circonstance , il veut don - » ner en cela un témoignage public de l'estime dont « il m'honore 3. »
Le 26 décembre il pressait son compagnon de voyage , M. de Luze , de se préparer à partir. ■ Je ne « saurais , lui disait-il , durer plus long-temps sur ce » théâtre public. Pourriez-vous , par charité , accélé- » rerun peu votre départ? M. Hume consent à partir t> le jeudi 2 à midi, pour aller coucher à Sentis. Si «> vous pouvez vous prêter à cet arrangement , vous » me ferez le plus grand plaisir 4. *
i Grima , lom. v de la Correspondance littéraire , y. 3.1.1. a II n'a jamais porté à Paris le costume arménien qu'a ce
voyage, et seulement depuis le 1 5 novembre jusque vers la fin de décembre.
3 Lettre <lu :'i décembre 176.").
4 Lettre <ln 2G décembre 17Ù'».
Enfin le 2 janvier il exprimait à du Peyrou l'ennui que lui causait le tourbillon de Paris : « Je suis ici » dans mon hôtel Saint-Simon, comme Sanclio dans » son île de Barataria , en représentation toute la jour- » née. J'ai du monde de tous états, depuis l'ins- » tant où je me lève , jusqu'à celui où je me couche , » et je suis forcé de m'habiller en public. Je n'ai i jamais tant souffert; mais heureusement cela va « finir. »
Le départ ayant été « arrangé pour le commenec- » ment de janvier, « nous poumons avoir des doutes sur l'avertissement que Grimm prétend avoir été donné par la police , puisque Rousseau se mit en route le jour indiqué. Cependant nous trouvons dans la correspondance de Hume des motifs de croire que , non la police , mais le duc de Choiscul donna des ordres pour accélérer le départ '. L'arrêt du parlement qui n'était point révoqué et les ménagements que ce
1 Dans une leltre du 2 février 1767 , datée d'Edimbourg, et adressée à la comtesse de Boufflers, David Hume dit: « Qu'ayant eu le projet de s'établir à Paris , il avait loué deux » maisons, l'une dans le faubourg Saint-Germain, que ma- » dame Gcoifrin s'était chargée d'arranger; mais la trouvant » trop petite , il en loua une autre dans le quartier du Palais- » Royal. Le bail pour celle-ci fut nul , parce que, pendant » qu'il le passait avec l'intendant du propriétaire, celui-ci » en passait un autre de sou côté. Ceci, ajoule-t-il , arriva » deux jours avant mon départ de Paris, et étant pressé par » les ordres du duc de Choiscul à M. Rousseau, je n'eus » pas le temps de chercher vue autre maison. » Priv. Corrcsp. , p. 232.
TKOisikMii: rinioBE. 263
ministre était obligé de garder envers cette compagnie > expliquent cette mesure et la motivent.
Rousseau s'embarqua dans les premiers jours de janvier (1766), accompagne de M. de Luze, Genevois , son ami , et de David Hume qui voulait passer pour l'être. Il allait vivre dans un pays dont il ignorait la langue , où il ne connaissait personne, à l'exception de celui qui l'y menait pour lui chercher un asile , et revenir en France dès qu'il l'aurait trouve. En partant de Paris , Jean - Jacques y laissait une cause qui devait contribuer à le brouiller avec ce nouveau bienfaiteur. Nous voulons parler de la lettre qu'Horace Walpole repandit sous le nom du roi de Prusse.
Il est important de connaître avec une précision rigoureuse , et l'époque où cette prétendue lettre de Frédéric à Rousseau fut composée, et la part qu'y prit David Hume. Pour établir cette précision , il fallait connaître des particularités qui , jusqu'à présent , sont restées ignorées ou douteuses. Elles cesses! de l'être, grâces à l'éditeur qui , plus ami de la vérité que de l'historien anglais , a publie* dans le mois d'août 4820, à Londres, la correspondance inédite de l>i\ id Hume et de madame de Boufïlers ».
C'est dans cet ouvrage que nous prendrons plusieurs détails inconnus avant sa récente publication , et qu'il était cependant essentiel de savoir pour se
faire, relativement à la querelle entre David et Jcan-
» Privato Correspondance of David Hume, beiww tl>o ycars i^lii ami 1770,111- '}''• Loiulon. i8:u>.
Jacques , une opinion juste et fondée sur des documents certains.
Horace Walpole fut le principal auteur de cette lettre , où toutes les convenances e'taient blesse'es , puisqu'on prenait le nom d'un roi , pour tourner en ridicule un proscrit. Il raconte lui-même dans ses œuvres * , « que s'étant amuse' chez madame Geoffrin » à plaisanter sur Rousseau , il avança des proposi- » tions qui divertirent la compagnie. De retour chez » lui , il e'crivit une lettre qu'il lit voir à Helvétius , o ainsi qu'au duc de Nivernais. Ceux-ci en furent si * contents , qu'après avoir indique' plusieurs fautes de » langage à corriger , ils engagèrent l'auteur à la pu- » blier. »
On répandit dans le public que d'Alembert et madame du Deffand avaient eu part à cette lettre , qui n'est cependant pas un chef-d'œuvre pour être l'enfant de tant de gens d'esprit a.
Elle circula dans le mois de décembre i 765 , conséquemment pendant le séjour que fit Jean-Jacques à Paris avant de passer en Angleterre. Cette date nous est fournie par deux contemporains : le premier est l'auteur des Mémoires secrets, qui (T. II, pag. 277, 28 décembre i 765) s'exprime ainsi : « Il court une » lettre très-singulière du roi de Prusse , au célèbre
« Tome V, p. 129. Elles n'ont été publiées que depuis quelques années, en 1817 ou .1818.
a Elle finit par une faute qui, pour être devenue fréquente , n'en est pas inoius une faute. « Je cesserai de vous periécu- » ter quand vous oosscrea de mettre votre gloire à lVtrc. »
TaOISlÈMK PÉRIODE. ' 265
« Jean-Jacques Rousseau. Si elle est authentique , » elle peut expliques les motifs du changement de » ce philosophe , sur le lieu de sa retraite. « Le second est madame du Deffand ' qui , le même jour , écrivait à Voltaire une lettre , dans laquelle on lit ce passage : « Savez - vous que Jean - Jacques est ici ? » M. Hume lui a ménagé un établissement en Àngle- *> terre : il doit l'y conduire ces jours-ci. Je vous cn- » voie une plaisanterie d'un de mes amis, a Cette plaisanterie était la lettre de Frédéric , roi de Frusse , à Jean- Jacques , ou plutôt de Walpole, qui prit le nom de ce roi .
Hume avait si peu ménagé l'établissement , qu'après l'arrivée de Jean- Jacques à Londres , il employa plus de six semaines à lui trouver un asile. Il est bon de noter , en passant , cette circonstance , pour montrer l'importance que se donnait David , qui voyait souvent la vieille et caustique marquise.
Cette lettre fut donc faite pendant que David Hume et Jean-Jacques se liaient intimement et se préparaient à partir de la capitale. L'un des deux connut la plaisanterie dont l'autre était l'objet. On prit des mesures efficaces pour que ce dernier l'ignorât.
Ce serait faire injure au lecteur, que de supposer qu'il faudrait lui prouver combien serait odieux le rôle de Hume , caressant Rousseau , et contribuant en même temps à le tourner en ridicule : ce qni résulterait cependant de la moindre participation à la prë-
1 Lettres do la marquise du Deffand , 1812. Toum i\ .
tendue lettre de Fréde'ric. La suite du récit nous fera voir si l'historien anglais fut entièrement étranger aux railleries injurieuses qui servirent à Walpole dans la fabrication de cette lettre.
Nous touchons à l'événement le plus intéressant de cette période , et celui sur lequel il est important de dissiper tous les doutes : c'est la liaison entre Jean- Jacques et David Hume , suivie d'une rupture éclatante. L'enthousiasme du premier pour le second , et la confiance sans bornes qu'il lui témoigne pendant la courte durée de cet enthousiasme , contrastent avec l'idée de méfiance attachée par tant de gens au caractère de Rousseau. De tous côtés il semble y avoir contradiction ; voyons si elle peut être expliquée ou si les faits peuvent se concilier. Avant de les suivre dans leur développement (ce qu'il est utile de faire pour découvrir la vérité , qui se cache quelquefois dans les circonstances les plus minutieuses), il importe d'exposer le sommaire de ces faits.
Hume offre un asile en Angleterre à Jean-Jacques , qui , quoique le plus méfiant des hommes , accepte et lui abandonne aveuglément sa destinée. Ils partent tous les deux et se rendent à Londres. On trouve à cinquante lieues de cette capitale une solitude qui convient à Rousseau. Les deux amis se séparent pour ne plus se revoir. Jean-Jacques arrive dans cette solitude avec la triste et fatale compagne qu'il s'est associée. Le voilà dans un pays ennemi , bien séquestré de la société , ainsi que, depuis long-temps , il le désirait. Le seul appui qui lui reste, et sur lequel il semble qn'il doive compter , est David Hume. Tout
TROISlÈMB PÉRIODE. 267
lui fait un devoir de se ménager cet appui , et même , en supposant qu'il découvre dans l'historien anglais un ami perfide, il est de son intérêt de dissimuler , puisqu'il s'est entièrement mis à sa disposition '. Tout-à-coup, au mépris de ces considérations, si puissantes sur l'esprit des hommes, il rompt avec David Hume , lui exprime un sentiment qui ne se pardonne jamais , le mépris ; et ne veut plus entendre parler de lui. Une coterie de gens de lettres, en France , apprend cet événement , écrit sans savoir de quoi il est question , condamne Rousseau et le voue au ridicule.
Tels sont, dans la plus rigoureuse exactitude, les faits. Cherchons dans les circonstances ce qui les explique , et tâchons de découvrir pourquoi d'un côte Rousseau se brouille avec son hôte; et de l'autre, pourquoi les hommes de lettres français se hâtent de donner gain de cause au littérateur anglais , avant d'avoir aucune connaissance de l'événement.
C'est de Strasbourg que Rousseau demanda et obtint un passeport pour l'Angleterre. On a cru , mais sans preuves suffisantes , que le voyage de Londres fut pro-
' II faut toujours voir les choses comme elles sont, .lean- Jacques, en Angleterre, n'a d'autre prolecteur, d'autre soutien, que David Hume; les connaissances qu'il s'y fait, les liaisons qu'il y contracte , le repos dont il y jouit , l'asile qu'il y iiniiM-, t. ml... il doit tout à David Hume. Je ne dis pas un mot de trop. Dana une pareille situation, une rupture ouverte avec David Hume, une déclaration de guerre supposent ou le dernier degré de la folie, ou quelque outrage sanglant.
tô8 HISTOIRE DE 3. J. ROUSSEAU,
jeté avant son départ de la Suisse ». Ce qui paraît ceivtain , c'est qu'alors il avait été proposé par madame la comtesse de Bouftlers , ajourné par Jean- Jacques , enfin accepté par une lettre du 4 décembre \ 765 , écrite de Strasbourg. Hume lui vanta son pays , la liberté dont on y jouissait , lui promit l'obscurité , lo „ repos , et l'entraîna.
Il est nécessaire de ne pas omettre une circonstance dont lui seul a parlé dans le compte qu'il a rendu sous le titre d'Exposé 2 . La voici : croyant Rousseau réduit à l'indigence , et sentant combien il était difficile de vaincre sa fierté , David Hume imagina des moyens détournés pour venir à son secours sans exci-
* Voy. dans la Correspondance la lettre du 19 février i^63 , de Jean-Jacques à David Hume. Ce dernier écrivit à madame de Boufflers , une lettre datée d'Edimbourg , le 3 juillet 1763 , et dans laquelle il lui dit : « Milord Maréchal et Rousseau ne c disent rien de positif sur l'intention de celui-ci , de chercher » un asile en Angleterre. Edimbourg lui conviendrait mieux » que Londres , parce qu'il y fait moins cher vivre , et qu'il y » trouverait beaucoup de gens de lettres désireux de le con- » naître, mais ils ne savent pas le français ,.. le plus grand obs- » tacle sera toujours dans noire langue. »
> Exposé succinct de la contestation élevée entre M. Hume et M. Rousseau; traduit et augmenté par M. Suard. Comme cette pièce est généralement connue , ayant clé comprise dans plusieurs édiiioas des OEuvres de Rousseau, nous préférons, dans le récit de cetle fameuse querelle, lès lettres de Hume même , et celles de madame de Boufllers , récemment publiées à Londres. Elles servent à faire apprécier la franchise de l'historien qui garda dans le temps le silence le plus absolu sur les justes reproches que lui faisait celle dame
ter ses soupçons. Il convint avec le savant Clairaut de faire acheter par un libraire le Dictionnaire de musique; de payer cet ouvrage plus qu'il ne valait, et de faire offrir ce prix par le libraire. Dans ce but , on voulait s'adresser aux amis de Jean-Jacques , à ses protecteurs , qui devaient concourir par des sacrifices pécuniaires à l'exe'cution de ce projet ; mais Clairaut mourut * , et comme il était chargé des démarches , le projet fut abandonné.
On partit donc pour Londres, le 3 janvier 1766, sans. avoir préparé de ressources. Hume entre dans quelques détails sur les tentatives qu'il fit pour y suppléer. C'était d'abord une pension à laquelle Rousseau mit des conditions , et dont ensuite il refusa le paiement , ne voulant point la devoir à David , quand ils furent brouillés ; c'était des arrangements pris , par l'intermédiaire de M. Steward , avec un fermier qui aurait loué à Rousseau , pour six cents livres , une maison de campagne qui en valait quatre mille ; c'était, enfin, des propositions dans le même genre, faites au colonel Webb , chez qui Jean-Jacques passa deux jours.
Le premier soin de David , à son arrivée à Londres , fut d'écrire à son amie la comtesse de Boulllers, sous
» La mort de Clairaut , arrivée le 17 mai 1 ~tu , c'esl-A-dire sept, mois avant que David el Jean-Jacques se connussent ; la lettre de ce dernier, qui s'adressa directement à Clairaut, rendent le fait douteux : en le supposant vrai, Rousseau dut être aigri, lorsqu'il connut cette espèce de quête ; tôt ou tard il aurait appris les démarches humiliantes dont il était l'ohjet.
les auspices de laquelle s'e'tait faite cette liaison, et qui avait confié Jean-Jacques à David. Voici le langage qu'il tient dans cette lettre, datée du i 9 janvier \ 766 : « Mon pupille est arrivé en bonne santé ; » il est très-aimable ; toujours poli ; souvent gai ; ordi- » nairement sociable *. Une se connaît pas lui-même , r> quand il se croit fait pour la solitude. Son cœur est » excellent e t plein de chaleur. Dans nos entretiens , » il s'anime quelquefois jusqu'à l'inspiration....
Peu de temps, après , Hume écrivit la lettre suivante à la marquise de Barbantane : « Vous avez été t> embarrassée par des données contradictoires sur le » caractère de M. Rousseau. Ses ennemis ont fait naî- » tre des doutes sur sa sincérité. Vous m'avez de- » mandé mon opinion. Après l'avoir examiné sous *> tous les points de vue, je suis maintenant en état » de le juger. Je vous déclare que je ne connus jamais » un homme plus aimable ni plus vertueux. Il est » doux, modeste, aimant , désintéressé , doué d'une t> sensibilité exquise 2. En lui cherchant des défauts , » je n'en trouve point d'autres qu'une extrême impa-
' ... « Hc is very amiable , always polite , gay oflea , com- » monly sociable. Ile bas an excellent waraa bcar. » Cette lettre fait partie de celles qu'on a publiées à Londres , en 1820 , sous le titre de : Privato Correspondance, dont nous avons
déjà parlé.
» « lie is mild , gcntle , modest , afl'cclionatc , disinterested » and above ail, cndovvcd wilb a sensibilily of boalt in ;i » suprême degree. » Cette lettre est du iG lévrier 1766- Il y avait conséqueinment plus de six. semaines que David et Jean-Jacques vivaient dans la plus grande intimité.
» tience, de la susceptibilité, et une disposition à » nourrir, contre ses meilleurs amis , d'injustes soup- » çons. Je n'en ai cependant vu aucun exemple , » mais ses, querelles avec d'anciens amis me le font » présumer. Quant à moi , je passerais ma vie dans sa » société, sans cpi'il s'élevât aucun nuage entre nous. » Il a, dans ses manières, une simplicité remarqua- « ble , et c'est un véritable enfant dans le commerce » ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensi- » bilité , fait que ceux qui vivent avec lui peuvent » le gouverner avec la plus grande facilité. En voici » une preuve : il m'a montré des lettres de Corse , » dans lesquelles on l'invitait à venir dans ce pays » pour y donner des lois. 11 consulta Thérèse, et la a répugnance de cette femme le fit entièrement rc- » noncer ta ce projet. Son cbien le rend esclave. Ce » n'est qu'avec la plus grande peine que je suis parvenu » à l'en séparer momentanément , pour l'amener dans « la loge de Garrick , où il avait promis de se rendre » peur être vu du roi et de la reine d'Angleterre.
» Je l'ai mis dans un village situé à six milles de Lonn (1res; mais ilpersiste à vouloir un isolement plus coru- » plet, et il va bientôt partir pour le pays de Galles , b malgré tous les obstacles que j'ai fait naître contre » l'exécution de ce projet. Dites à madame de Bouffi fiers que la seule plaisanterie que je me sois per- « mise relativement à La prétendue lettre du roi de » Prusse, fut faite par moi à La table de lord Ossory '.»
1 II est nécessaire de prendre date de cel aveu irai «luit recevoir une grande importance «les événements dont on valût
le récit.
LjL histoire de j. j. mnhhus ,
Nous devons dire un mot de cette lettre. Elle prouve que David Hume a fait tout ce qui dépendait de lui pour contrarier Rousseau dans le projet qu'il avait ( et qu'il exécuta , malgré tous les obstacles ) d'aller demeurer loin de Londres : elle prouve encore que l'historien anglais s'est permis une plaisanterie contre Jean- Jacques , au moment même où , lui témoignant le plus grand intérêt, il se pre'parait à l'emmener en Angleterre. Ainsi, à l'époque où David donnait à Rousseau les plus grandes marques d'amitié , il contribuait d'un côté à le rendre un objet de ridicule, par un bon mot qui fit partie du persiflage d'Horace TValpole ' -, et de l'autre . il contrariait sourdement ses projets. Quelque minutieuses que soient ces deux circon>tanccs , il était nécessaire de les noter en passant, pour connaître la franchise et la loyauté que David Hume mettait dans sa conduite avec l'hôte qu'il emmenait dans son pays.
Après avoir séjourné pendant deux mois environ , tant à Londres qu'à Chiswiek . Jean- Jacques se rendit à "Wootton , maison de campagne située à cinquante lieues de la capitale , dans le comté de Derby. Elle lui était offerte par M. Davcnport, distingué par sa naissance , sa fortune et son mérite. Il n'allait que
1 C'est-à-dire, de la lettre supposée de Frédéric à Jean- Jacques. Le passage de celte lettre relatif à la plaisanterie de Hume est celui-ci : « Si vous persistez à vous creuser l'esprit » pour trouver de nouveaux malheurs , choisissez-les ; je suis » roi , je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; jeees- » serai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre » votre gloire à l'être. »
rarement dans son domaine. Rousseau ne l'accepta qu'après être convenu qu'il paierait , pour sa gouvernante et pour lui, une modique somme.
Il s'y installe , se dispose à s'y promener, à botaniser, à faire de la musique , goût qu'il conservait depuis l'enfance ; et , suivant son système de se créer des occupations, il se prépare à la rédaction de ses mémoires , sous le titre de Confessions.
Les deux premières lettres qu'il écrit de cette retraite sont adressées à David Hume , et remplies d'expressions de reconnaiss nce et d'amitié ; mais dans une autre , écrite à M. d'Ivornois , et datée du 3| mars i 767 , il commence à se plaindre amèrement de Hume , qu'il. accuse «d'être lie'- avec ses plus dangereux en- » nemis , et auquel , s'il n'était pas un fourbe , il aura » intérieurement, beaucoup de réparations à faire. ■
Cette révolution est arrivée dans l'espace de vingtquatre heures , car la lettre amicale qu'il venait d'écrire à David porte la date du 29 mars. Il faudrait donc supposer que le 30 il aurait reçu des renseignements propres à l'éclairer sur le compte de son ami. Mais d'après l'étude du caractère de Rousseau , d'après l'observation qui prouve que, dans la solitude . l'imagination s'effarouche aisément, il est plus naturel de •croire que tout-à-coup une multitude de circonstances s'offrirent à la fois à la mémoire de Jean-Jacques . et , quoique minutieuses en elles-mêmes , qu'elles devinrent , par leur nombre et leur coïncidence, importantes ei graves. Il ne fallait qu'un incident pour les rendre telles , connue nue goutte suffit pour faire dé ■
border un vase plein d'eau.
Ce que Ton considère dans le commerce ordinaire de la vie comme indiffèrent , cesse de l'être entre deux amis. Pope a bien exprime' cette pensée en disant que la négligence « dans les petites choses, rendai! » l'amitié suspecte ». » Il n'y avait pas de négligence de la part de Hume , quant aux attentions ; mais c'était bien pis., si ces attentions parurent à celui qui en était l'objet faire partie d'un plan combiné.
Nous sommes maintenant au vrai point de vue pour juger. Nous voyons agir les deux acteurs. L'un s'abandonne sans réseive à l'autre , qui le fait mouvoir et dispose entièrement de lui. Chacun des deux nous rend compte, par sa correspondance, de ses pensées et de ses actions. Rousseau, confiant envers Hume jusqu'à manquer de prévoyance , va rompre tout-à-coup , et tout-à-coup le regarder comme son espion, comme dévoué à ses ennemis , et en quelque sorte comme leur agent. Il n'en donne pas de preuves incontestables , et , jusqu'à ce que nous les ayons acquises, .nous pouvons , nous devons même récuser son témoipi. ■ comme entaché de prévention ; mais si , d'après les lettres de Hume, récemment publiées, nous découvrons ce qui , pendant plus d'un demi-siècle, est resté ignoré ou sans preuves , nous serons forcés de reconnaître la justesse du tact de Rousseau . et la justice de ses plaintes.
1 « Little thinys neglecied make friôtulship suspectêd. » Pope's Ess;iy. » Madame Geoffrin a «lit qu'il ne f.illait pas Jaisscr croître l'herbe «Unis le chemin «le l'amitié. Ce mol , qui n'est peut-être pas exempt d'affectation, a quelque rapport avec Ja pensée de Pope.
Voyons si le récit des faits nous mène à ce résultat , et continuons leur examen.
D'abord, une particularité relative au départ' de Rousseau pour se rendre de Londres à Wootton ; doit fixer un moment notre attention. David Hume et M. Davcnport louèrent une voiture pour le voyageur , et le trompèrent sur le prix. Il s'en aperçut , et témoigna beaucoup de mécontentement pour cette supercherie. Hume raconte d'une manière le fait ; et , dans une lettre que nous avons, Rousseau parle de ce fait à David , comme s'il s'était passé d'une toute autre manière. Comparons les deux récits.
Dans sa lettre du 3 avril i 7G6 , à madame de Boulflers i , Hume s'exprime ainsi : « J'ai placé Rousseau à ma satisfaction 2 et à la sienne. H y a un M. Davenport, homme de lettres, bon, sensible, veuf et riche d'environ sept mille louis de revenu. Parmi ses nombreux domaines, il en est un dans le comté de Derby, au milieu des rochers, des forêts et îles ruisseaux. Il a offert cette retraite , et consenti , en riant, à prendre une pension de trente louis, pour
• Prirate Correspondance , p. i j;.
a N'oublions pas que dans la lettre que nous avons rapportée, ikl 16 février 176b, Hume a dit à madame do lïarbaiil.ine , '[u'il a fait naître tous les obstacles , pour empêcher Rousseau d'aller ù Woolton; remarquons que c'est à madame de Uurbanlanc, et non à la comtesse de Uoufilers, qu'il lient Cfl langage ; et tâchons de comprendre pourquoi le même homme dit à l'une de ces daines, çru'il a voulu, mais inutilement , contrarier ce projet, ol ù Fautre , qu'il s'exécute à sa grande satisfaction.
276 HISTOIRE DE J. J. ROTISSAIT ,
Jean- Jacques et sa compagne. Tous les deux m'ont quitte' depuis quinze jours; mais je crains qu'il ne soit pas heureux long-temps à Wootton. Son impatience , ses attaques de mélancolie en sont cause. Quand il est de bonne humeur , son imagination embellit tout , et c'est le contrarier crue de troubler sa solitude , de manière qu'il n'est pas fait pour la société. Cependant , quand il veut y aller , c'est l'homme de la meilleure compagnie. Tous ceux qui l'ont vu ici ont admiré la simplicité de ses manières , sa politesse , aisée sans affectation , et la finesse ainsi que la gaieté de sa conversation. Quant à moi, je ne connus jamais dans notre sexe , et très-peu dans le vôtre , personne d'un plus agréable commerce «.
■ Voici un trait qui prouve la bonté de son cœur. M. Davenport lui avait fait accroire que la voiture qu'il lui procurait pour aller à Wootton en venait, et que, comme elle y retournait, les frais seraient peu de chose. Rousseau fut d'abord dupe de cette ruse innocente; mais un propos indiscret de M. Davenport ayant fait naître ses soupçons, il m'adressa de violents reproches. Après une heure environ de mauvaise humeur, il s'approcha de moi , m'embrassa en pleurant, et me demanda pardon de sa folie. Je mêlai mes larmes aux siennes. Racontez , je vous prie , ce trait à mesdames de Luxembourg . de Barbantanc , et à tous ceux qui seront dignes de l'entendre. »
Ce fait , qu'on recommande de raconter , ne serait
1 « For my part , 1 newer saw a man , ami vrrv few women ■ of a more agrcablc commerce. »> Privât. COTfCSp.
lien moins qu'exact , d'après la lettre que Jean- Jacques écrivit à David, le 22 mars 17G6; lettre que David reçut, puisqu'il en cite un fragment dans la sienne à madame de Boufflers. « L'affaire de ma voi- » ture n'est pas arrangée , parce que je sais qu'on » m'en a imposé : c'est une petite faute qui peut
■ n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante , quand » elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé ,
■ je vous conseille de quitter une fois pour toutes » ces petites ruses , qui ne peuvent avoir un bon prin- » cipe, quand elles se tournent en pièges contre la » simplicité. Je vous embrasse, mon cher patron, t> avec le même cœur que j'espère et désire trouver « en vous. »
Ainsi , Jean- Jacques ignorait non-seulement la part (pic David pouvait avoir dans la supercherie de SI. Davenport , mais , quand il Fapprit , il était séparé de ce même David, qu'il n'a plus revu; conséquemmeiit , la scène serait inventée par le patrvn , qui , ayant sous les yeux la lettre de Rousseau , puisqu'il en transcrit une partie dans celle qu'il écrit à madame de Boufflers, en imposait sciemment à cette dame. Mais cette scène n'était pas de son invention , et cette circonstance ajoute aux soupçons qu'inspire la conduite équivoque de David. Il en fait seulement une autre application , en la dénaturant. Kilo se retrouve dans les explications, datées du 10 juillet i 766 . et que Jean-J&cques donne enfin , à la sollicitation de M. Davenport. Dans la scène telle qu'elle eut lieu , et qui eut pour cause une nunni turr de lettres et des
regards scrutateurs de Hume , celui-ci resta froid à
278 HISTOIRE DE J. J. EOrsSEAU ,
l'émotion de son ami, et ne mêla point ses larmes aux siennes. Notons que ces explications sont adressées à David Hume, qui n'a point contredit le récit de cette scène , que lui-même avait autrement racontée.
Cette même scène se lit encore dans les lettres de Rousseau , datées du 9 avril et du i 0 mai; la première adressée à madame de Boufllers , et la seconde à M. de Malesherbes. Il donne dans celle-ci plus de détails que dans celle-là , qu'il avait écrite au moment où il était le plus agité. La peine de cœur qu'il éprouvait était excessive : elle l'était au point de troubler sa raison. Assez malheureux pour s'apercevoir de cet état digne de pitié , il dit à madame de Boufllers : « J'ai toutes mes facultés dans un bouleversement qui t> ne me permet pas de vous parler d'autre chose. » Mais il reprend bientôt le dessus ; et , fidèle au système qu'il s'était fait d'oublier les hommes , il se livre aux impressions qu'inspirait le lieu pittoresque qu'il habitait , et le décrit avec ce charme qu'il sait si bien communiquer quand il est inspiré '.
Voulant bannir Hume de sa mémoire, il forme la résolution de ne plus correspondre avec lui. Mais il ne pouvait éviter d'en entendre parler, toute son existence , au milieu d'un pays étranger, se composant , pour ainsi dire , de rapports créés par David Hume. Comment rompre entièrement ces rapports , et que devenir? Sachant attendre les événements qu'il ne pouvait ni prévoir ni prévenir, il n'y songe plus, et
' Lettres A madame de Luzc , du io mai 1766.
s'occupe des agréments du lieu qu'il habite ». Voyons ce qui se passe à Londres , pendant qu'il se livre à la botanique , et se dispose à composer ses mémoires.
Hume était, ou devait être étonne du silence de Rousseau. Le mois d'avril se passa sans recevoir de ses nouvelles. Il correspondait avec les amis de Jean- Jacques. Ce fut à l'un deux, dont le nom n'a point été conserve , qu'il écrivit la lettre suivante , que nous copions textuellement 2.
Litllc-Slrcct , LciccsterFiclds, ce 2 niai 1766.
« J'ai besoin de bien d'apologies , monsieur, auprès de vous, d'avoir tardé si long-temps de reconnaître l'honneur que VOUS m'avez l'ait ; mais j'ai différé de vous répondre jusqu'au temps que notre ami serait établi. 11 parait être à présent dans la situation la plus heureuse , ayant égard à son caractère singulier, et il m'écrit qu'il en est parfaitement content. Il est à cinquante lieues éloigné de Londres , dans la province de Derby, pays célèbre pour ses beautés naturelles et sauvages. M . Davenport, très-honnête homme et très-riche, lui donne une maison qu'il habite l'or t. rarement lui-même , et comme il 7 entretient une table pour ses domestiques , qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce «pie des person-
1 Lettre à madame de Luxe.
» Priva te Carres}), of David Hume, y. iiio. Cette lettre est écrite dans notre langue , probablement parée (pie le correspondant oe savail pas l'anglais,
nés si sobres et si modérées peuvent souhaiter. Il a la bonté de prendre trente livres sterlings (environ trente louis) par an , de pension, car, sans cela, notre ami n'aurait mis le pied dans sa maison. S'il est possible qu'un homme peut vivre sans occupation , sans livres , sans société, et sans sommeil , il ne quittera pas ce lieu sauvage et solitaire, où toutes les circonstances qu'il a jamais demandées semblent concourir pour le rendre heureux. Mais je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelles à tout homme, surtout à un homme de son caractère. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite ; mais en ce cas-là, il sera obligé d'avouer qu'il n'a jamais connu ses propres forces , et que l'homme n'est pas fait pour être seul. Au reste , il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s'est empressé de lui montrer des politesses , et la curiosité publique lui était même à charge.
n Madame de Bouiïlers vous a sans doute appris les bontés que le roi d'Angleterre a eues pour lui. Le secret qu'on veut garder sur cette affaire est une circonstance bien agréable à notre ami l. Il a un peu la faiblesse de vouloir se rendre intéressant en se plaignant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Mais j'ai découvert , par hasard . qu'il a quelques ressources d'argent , très-petites à la vérité , mais qu'il nous a cachées quand il nous a rendu compte de ses biens. Tour ce qui regarde sa santé , elle me paraît plutôt robuste qu'infirme, à moins que vous ne vouliez comp-
1 Voilà cinq oti six fois -que David confie ce secret. David lUait un jicii gossip.
ter les accès de mélancolie et de spleen auxquels il est sujet. C'est grand dommage-, il est fort aimable par ses manières ; il est d'un cœur honnête et sensible ; mais ces accès l'éloignent de la société , le remplissent d'humeur, et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence , qualités qui ne lui sont pas naturelles. »
Cette lettre mérite d'être remarquée. i° Elle fait voir jusqu'à quel point la prétention qu'avait Hume d'écrire élégamment dans notre langue , est fondée , et s'il est possible , comme il l'a prétendu , que Rousseau l'ait assuré qu'aucun auteur français ne l'aurait surpassé. 2° Elle prouve l'indiscrétion de David, qui n'a encore confié qu'à une douzaine de personnes le secret de la pension du roi d'Angleterre ; secret qui devenait celui de la comédie. 3° Elle est écrite sur un tout autre ton que celui dont jusqu'alors David avait parlé de Rousseau. Elle eut été probablement moins réservée, si elle n'était adressée à un ami de ce dernier ; Hume prévoit trop bien ce qui va arriver, pour qu'il ne soit pas instruit de ce qui se passe depuis un mois à AVootton. 11 rappelle la maxime de Diderot , il n'est pas bon que l'homme soit seul; maxime dont Jean-Jacques avait été si justement affecté. 1° Enfin elle contient plusieurs accusations indirectes, Bur lesquelles ilesl nécessaire de s- arrêter un moment; parce que si elles étaient fondées, elles supposeraient de l'impudence et de l'hypocrisie. Rousseau se plaignait de sa santé, mais non de sa pauvreté. Le vire de conformation qu'il avait dans la vessie, l'usage habituel des bougies , circonstance s bien connues, donnent le droit
de se plaindre de la santé : une existence douloureuse , quand la vie ne serait pas compromise , justifie 1rs plaintes. Parce que Jean-Jacques n'a pas eu le mal de mer en passant le détroit , tandis que l'insulaire en était incommode , le premier est métamorphose par le second en homme robuste. Quant aux réticences , il faudrait plus de détails et de preuves : l'accusation est sans fondement , si David connaissait de Rousseau ces réticences ; si c'est d'un tiers , il faudrait savoir quel il est , et connaître ce qu'il a caché : Jean- Jacques a souvent donné Y état de sa fortune. Il est mort ayant i i 40 livres de rente viagère , dont 600 appartenaient à Thérèse , à qui le libraire Rey les faisait, pour reconnaître les bénéfices considérables que lui avaient produits les ouvrages de Rousseau. Les faits démentent donc M. Hume , et l'on doit sentir que si son assertion eut été appuyée de preuves , il aurait eu soin de les donner. Nous devons dire , à cette occasion , que dans ses lettres à madame de Boufilers , il ne cesse de lui recommander de prendre des informations chez le banquier Rougemont ; mais il ne s'explique , ni sur l'objet, ni sur la nature de ces informations, et rien ne prouve qu'elles concernassent Rousseau. Nous n'eu aurions point parlé, sans la découverte , faite par hasard, de ces très-petites ressources. Les ennemis de Jean-Jacques l'ont taxé d'orgueil, prétendant qu'il se vantait même de sa pauvreté : David dit qu'il s'en plaint, et l'accuse de faiblesse. Il faudrait cependant s'entendre.
Il paraît que lorsqu'il écrivit la lettre que nous venons de rapporter, il regardait l'affaire <îe la pension
TROISIÈME ri'.&IODE. 28j
comme terminée ; mais elle était loin de l'être , comme on va le voir.
Jean-Jacques, avant d'accepter une pension du roi d'Angleterre, voulait le consentement de milord Maréchal , qu'il appelait son pore.
Cette condition était remplie. Le refus devenait inconséquent; c'était manquer à ses amis, à ses protecteurs, au roi même : c'était s'exposer aux reproches d'orgueil, de folie et d'ingratitude. Mais l'idée de cette pension venait de Hume , et Rousseau ne voulait point la lui devoir.
David rendant compte à madame de Boulflers de ce qui se passe à cette occasion, nous n'avons rien de mieux à faire qu'à présenter son propre témoignage. Voici ce qu'il écrit à cette dame ■ , le 16 mai i 766 :
« Rousseau rient de se rendre coupable d'une inconcevable extravagance ; vous savez combien j'ai fait de démarches, de son consentement 3,pour lui obtenir une pension. Dès que milord Maréchal eut donne* son avis , j'en avertis le général Conway, qui termina l'affaire, obtint une décision favorable du roi , m'en fit part , et me témoigna la joie qu'il éprou vait d'avoir rendu service à un homme «lu mérite do Jean-Jacques. Il ajouta que , s'il eût eu son ac'u.
il- lui aurait écrit directement. J'enyoyai sa lettre' j Jean-Jacques. Hier je vis le général , qui me montra
• Prir. Cofresp. , p. 168. Hume envoyait A madame de Boufllers , avec cette Lettre, àx exemplaire! du portnîl de Jean-Jacques par Ramsay, dont il chargeait M. Ainslîe.
3 Après avoir reçu celui de milord Maréchal, on devait en instruire Jean Jacques au lieu dlagîr.
la réponse de Rousseau , me priant de détruire ses scrupules. Je compte lui mander qu'il ne peut plus hésiter sans s'exposer aux justes reproches du roi , du lord Conway, de lord Mare'chal et de moi.
a Milady Aylcsbury croit que son humeur est cause'e par la lettre d'Horace Walpole. Celui-ci vient d'en faire une seconde pleine d'esprit ; mais il est résolu de n'en point. laisser prendre de copie. Il m'assure qu'il est , ainsi que madame du Dcffand , innocent de la publication de la première lettre * , prétendant qu'elle est due à l'uue de vos amies.
« Vous connaissez probablement la lettre de Voltaire à notre philosophe étranger; j'imagine qu'elle le réveillera de sa léthargie. Ce sont deux gladiateurs dignes d'entrer en lice : ils rappelleront la lutte de Darès et d'Entellus 2. La souplesse, l'ironie et la grâce de l'un , formeront un contraste agréable avec la véhémence et l'énergie de l'autre. »
La réponse de Jean- Jacques au général Conway, que David faisait passer à madame de Boufflers , est du 12 mai i 766 , et fait partie de la correspondance. Ayant à se plaindre de Hume, ne voulant pas lui devoir la pension , et ne pouvant encore donner au gé-
•" David oublie qu'il a chargé madame de Barhantane de dire à madame de BoufHers qu'il ne s'est permis qu'une seule' plaisanterie dans le persiflage de Walpôle contre Rousseau. Puis dans l 'exposé succinct, il fait imprimer un certificat de ce même Walpole, pour attester que Hume ne connaissait pas la prétendue lettre de Frédéric , dont il avoue n'avoir fuit que l'une des plaisanteries qu'elle contient. ■> Virgile , En. liv. V.
noral la véritable raison de son refus , il lui dit que de nouveaux malheurs lui étant la liberté cl esprit nécessaire , il était force de suspendre sa résolution sur toute affaire importante. « Loin de me refuser, ajoutc- » t-il, aux bienfaits du roi , par l'orgueil qu'on m'im- » pute , je le mettrais à m'en glorifier, et tout ce que » j'y vois de pénible, est de ne pouvoir m'en honoa rer aux yeux du public , comme aux miens pro- » près. » On conclut de ce passage que le véritable motif de son refus était le secret que le roi exigeait.
Quant à la lettre de Voltaire, dont parle Hume, il est probablement question de celle au docteur Pansophe », qui fut imprimée ou publiée à Londres, et attribuée à cet homme célèbre : il en écrivit, à cette occasion, une à M. Hume. C'est une ironie sanglante contre Rousseau qui ne la connut point ; s'il lut le pamphlet du docteur Pansophe , il n'y répondit pas, et le bon Hume fut trompé dans son espoir.
Pour éviter le reproche de partialité, nous continuons de produire la correspondance de David , et nous le laissons exposer lui-même les faits. Voici ce qu'il écrivait le i 5 juillet I 766 , à madame de Bouillcrs , qu'il ne prenait pour confidente qu'à la dernière extrémité 3.
« J'espérai,, dit-il, le ramener et lui Eure comprendre que la condition du secret sur cette pension était
1 Elle est île M. Hordes , ancien ami <lo Rousseau , <jui vint à Londres pendant <n«- Jean-Jacques était à Woolton et lit imprimer ce pamphlet qu'on attribua à Voltaire, ronre m lui avait attribué l'odieux Libelle intitulé : Sentiments des eitôyens.
-' Prie. Corresp. , i>. 17.1.
286 III^TOlUE DE J. J. ROUSSEAU,
ou devait lui être plus agréable. J'engageai le général Conway à prier le roi de se départir de cette condition , qui semblait offenser Rousseau. Ce général y consentit, pourvu que je fusse certain de son acceptation. Sur ces entrefaites je reçus la lettre incluse ( celle du 23 juin). »
Hume met la réponse qu'il y fit : il demande avec une remarquable énergie à se justifier, et somme Jean-Jacques , sur l'honneur, sur l'amour de la justice et de la vérité, de lui déclarer et l'accusation et les accusateurs.
« Quoique je suppose un calomniateur, je sais qu'il n'en est pas ; soit parce qu'il ne reçoit aucune lettre par la poste, soit parce qu'on ne pourrait, s'il en recevait, que lui parler des preuves de ma constante amitié. C'est donc un projet formé de me nuire. Son affliction n'était qu'un mensonge , car M. Davenport m'écrivait dans le même instant et me parlait de la gaieté , de la sociabilité deRousseau.il lui remit ma lettre en exigeant une réponse. Jean-Jacques promit de la faire. M. Davenport crut que ses reproches portaient sur ma liaison avec quelques philosophes de Paris, ennemis de cet homme.
• Donnez-moi vos avis. Si je suis le conseil que me donnent lord Herford et le général Conway. «le publier les détails relatifs à cette querelle. Je ruine entièrement ce malheureux ». Chacun tournera le dos à un
1 Ce langage suppose dans celui qui le tient une eslime de soi-même portée au dernier degré ; car c'est se nieltre à un bien liant prix , que de croire que chacun va tourner le dos à notre ennemi , par amour pour nous.
«Hre aussi faux, aussi ingrat, aussi méchant, aussi dangereux. Je ne sais dans quel coin de terre il pourrait aller cacher sa honte , et cette situation aurait pour résultat le desespoir ou la folie. Maigre sa conduite monstrueuse envers moi , je ne puis me résoudre à commettre une telle cruauté envers un homme qui a si long-temps trompé une partie du genre humain. D'un autre côté, le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu'ils soient publiés après sa mort , ma justification perdra beaucoup de son authenticité. L'on me dira qu'il est aisé d'inculper un mort. J'ai donc l'intention d'écrire le récit de cette querelle , en y joignant les pièces originales-, de donner à ce récit la forme d'une lettre adressée au généra] Conway; d'en faire des copies qui seront déposées dans vos mains , dans celles de milord Maréchal, du général Conway, de M. Davenport et de quelques autres personnes , enfin d'eu envoyer une à Jean-Jacques en lui désignant les dépositaires, afin que , s'il a quelque chose à répondre , il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moim nt. Mais n'est-il pas cruel pour moi de prendre tant de pente à cause d'un pareil scélérat?
BOjez pas surprise si vous entendez parler de celte affaire dans Paris. J'en ai entretenu tous les amis que j'y possède, afin de nie justifier contre un homme ri dangereux: j'en ai dit uw m.>t au baron d'Holbach. Faites-en part au prince de Conti en lui demandant: 863 ordres sur la conduite que j'ai à tenir. Je désirerais, si la santé de la maréchale de Luxem-
bourg lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de la lui faire. Je compte sur l'intérêt de madame de Barbantane , si elle est à Paris. Je n'ai pas encore écrit à milord Maréchal, mais je vais le faire. *
Cette lettre méritait d'être rapportée, pour faire connaître l'emportement du bon David. Soit qu'on se méfiât de sa sincérité, soit qu'on vît cette querelle sous son véritable point de vue , elle ne lit perdre à Jean-Jacques aucun des amis qui lui restaient. M. Davenport continua de le voir, et même correspondit dans la suite avec lui lorsqu'il sortit de l'Angleterre. Le prince deConti le reçut après cet événement et lui offrit un asile. Personne ne crut que Rousseau fût le plus grand scélérat qu'il y eût au monde. Les gens raisonnables le plaignirent , parce qu'il était à plaindre , plus encore en mettant les torts de son côté qu'en le supposant innocent. Ils durent suspendre leur jugement, parce qu'ils n'avaient pas les renseignements que nous publions pour la première fois, c'est-à-dire la correspondance secrète de Hume, dans laquelle il se présente lui-même plutôt comme l'observateur de Bousseau que comme son ami. Poursuivons.
Nous devons faire remarquer la différence que chacun des deux amis tint, dans sa conduite , en se brouillant avec l'autre. La personne qui les avait liés ensemble avait un droit égal à leurs confidences réciproques, et devait naturellement être l'arbitre et même le juge en dernier ressort de leur différent. C'était la comtesse de Boufflers. Rousseau sentit sou devoir, et ne s'en écarta point. Le 9 avril i 7GG , il lui
TROISIÈME PÉRIODE. 2#i)
écrit la lettre dont nous avons déjà parlé , dans laquelle il lui dit : « Il faut absolument que vous con- « Baissiez ce David Hume à qui vous m'avez livré. » Que fait Hume? il informe tout, le monde littéraire de la France des torts de Jean-Jacques. Madame de Boufflersne les apprend qu'après les d'Alembert , les d'Holbach, etc. Elle reçoit enfui la lettre que nous avons rapportée et que David ne pouvait plus se dispenser d'écrire. Voici la réponse remarquable qu'elle lit à cette lettre. La date du post-scriptum prouve qu'elle fut commencée le 22 juillet à Pougues, où madame de Boulflers avait accompagné le prince de Conti.
« Quelque raison que vous me puissiez dire, pour ne m'avoir pas instruite la première de l'étrange événement qui occupe à cette heure l'Angleterre et la France, je suis convaincue que par réflexion vous sentirez, si vous ne l'avez déjà senti, qu'il n'y en peut avoir de valable. Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m'éviter ne pouvait être que retardé, et l'état d'incertitude où vous m'avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j'avais de croire L'histoire fabuleuse; combien ma surprise et mon ignorance, (pic j'exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d'Holbach « n'eut pas du être votre premier confident:
• Voilà donc un témoignage contemporain el oigne d d'après Lequel on ne saurait douter de la malveillance du baron pour Jean* Jacques. Jusqu'à présent Rousseau seul avait <
290 HISTOIRE DE », J. ROUSSEAC ,
enfin le déplaisir que vous m'avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l'ifmitié que vous m'avez promise. En tout cela vous trouverez, je pense , de quoi contrebalancer les faibles motifs qui vous ont déterminé au silence avec moi. Persuadée que vous êtes incapable de vous refuser à l'évidence , ou de nier une vérité reconnue , je tiens ce point pour accordé , et je le conclus , en vous assurant que , si j'ai commencé par vous expliquer mes sentiments à cet égard , ce n'est pas que mon mécontentement soit considérable. C'est pour agir avec plus d'ingénuité ; pour qu'on ne me soupçonne pas d'affecter de la modération ; enfin , pour traiter les choses dans l'ordre qu'il convient, en réservant le plus important pour le dernier.
» Voici, maintenant, la question qui se présente. Avez-vous recommandé au baron d'Holbach de taire ou de répandre les plaintes que vous faites du | i de Rousseau? Le public, non encore instruit, les trouve amères, et juge que le baron, en servant votre indignation dans sa première chaleur, vous a mal servi vous-même. Votre douceur, votre bonté, l'indulgence que vous avez naturellement, font attendre et désirer de vous des efforts de modération, qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d'un cœur grièvement blessé que la raison n'a pu encore dompter? Pourquoi vous dérober la plus noble ven-
sijjnalé cette malveillance ; mais contrat il était partie intéresse f on ne l'avait j>as CTU,
geance qu'on puisse prendre d'un ennemi " , d'un ingrat, ou plutôt d'un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement)-, celle de l'accabler de votre supériorité, de l'éblouir par l'éclat de cette vertu même qu'il veut méconnaître? Mais venons au tond de l'affaire. La lettre de llousseau est atroce; c'est le dernier excès de l'extravagance la plus complète : rien ne peut l'excuser, et c'est l'impossibilité d'effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie. Ne croyez p. h pourtant qu'il soit coupable d'artifice , ni de mensonge ; qu'il soit un imposteur, ni un scélérat. Sa colère n'est pas fondée, mais elle est réelle 2 , je n'en doute pas. « Voici le sujet que j'en imagine : j'ai ouï dire, et on le lui aura peut-être mandé , qu'une des meilleures phrases de la lettre de M. Jl'alpolc était de vous 3; que vous aviez dit, en plaisantant et parlant
1 Par celte adroite concession , madame de Boufllers se réserve Je droit de dire la vérité à son ami; mais les ménagements qu'elle va prendre prouvent que cet ami n'était guère moins irascible que celui dont elle plaide la cause.
a Par UB seul mot, madame de Boufllers met la question dans sou véritable point de vue, et ce mot, qui peut èlre appliqué à beaucoup de circonstances de la vie 'le Rousseau, démontre à la lois l'erreur et la véracité de Jean-Jac<Jues.
3 Ce faii seul justifierait entièrement Rousseau. C'est une perfidie révoltante que de caresser un malheureux , lui offrir un asile , l'entraîner avec soi , au moment même où l'on \ieut de prendre toutes les mesures les plus propires a le bafouer, à le rendre u;i objet de ridicule. Ce serait cependant la tactique de David Hume, s'il avait pris pari à la prétendue lettre de Frédéric. On voit qu'il en fut accusé, non par
au nom du roi de Prusse : « Si vous aimez les persécu- » tiens , je suis roi et je puis vous en procurer de » toutes les espèces ; » que depuis cela , M. JValpole avait employé cette phrase , disant qu'elle était de vous , pour ne pas s'approprier un bon mot dont il était l'auteur. Si ce fait est vrai, et que Rousseau l'ait su; sensible, fougueux, mélancolique, orgueilleux même , comme on dit qu'il l'est , faut-il s'étonner qu'il soit devenu fou de rage ? Cette lettre , si peu digne de son génie, qu'il adresse au gazetier anglais, témoigne sa disposition et en indique la cause. Tel est indubitablement le vrai principe de son déplorable égarement , que j'ai deviné trop tard; car, de l'accuser, comme vous faites , de préméditation , de dessein formé de -vous nuire et de vous déshonorer , c'est ce qni n'est nullement vraisemblable. Tous les intérêts humains se réunissent pour l'en détourner. E^timet-il la gloire, la réputation? était-ce un moyen d'acquérir l'une ou l'autre de se montrer ingrat? 11 est sans appui , sans ressource , sans consolation quelconque , si vous l'abandonnez ; et vous imaginez que c'est de sang froid, avec toute sa raison, qu'il s'expose à de pareils malheurs ! Aon : il n'est pas possible.
i On assure que vous avez écrit qu'il voulait se ranger du côté de l'opposition ■ : je ne puis croire
Rousseau , qui, du fond de sa retraite, dans une province sauvage de l'Angleterre, ignorait ce qui se passait en France , mais par le public de Paris.
» Pour comprendre reflet, et le motif d'une pareille inculpation, il faut se rappeler la pension do roi d'Angleterre i
que vous ayez eu cette idée. Rousseau de l'opposition ! Connaît-il les différents intérêts de l'Angleterre ! Derbyshire est-il un lieu propre à intriguer? Tirerat-il plus d'avantage des m -Lueurs du parti, qu'il n'en a pu tirer, s'il l'eut voulu, de votre amitié, de la protection de M. Conway . et des boutés du roi ? Mais c'en est trop là-dessus ». Je le répète, je ne me persuaderai qu'à la dernière extrémité* qu'il ait formé nu projet infâme et nuisible à lui-m'me. avec l'enlier usage de sa raison. Mais cette raison une fois troublée par ses passions ardentes , il n'a pu s'en servir pour les commander. 11 a oublié toute décence, lia cru, contre toute apparence, ce qu'il ne devait jamais penser , ce que la rectitude de son propre cœur aurait dû empêcher qu'il pensât jamais : c'est qu'un homme connu . estimé comme m Tètes, dont la probité est confirmée par un long exercice, ait pu tromper tant d'années, ou ebanger en un instant. Quelques preuves qu'on lui ait données contre vous. il a du les rejeter, démentir ses yeux mêmes . et s'expliquer sur ses soupçons avec boute d'être assez faible pour les avoir conçus. Au reste . si ses plaintes ne tout fondées que sur la phrase qu'on vous attribue, on peut dire que son amour-propre est trop facile à
<jui n'aurait (ait qu'an ingrat; et la situation de Jean- Jacques, qui se serait mis en contradiction manifeste avec lui-même , ayant toujours, danc ses écrits , professé publiquement L'obéissance el le respect au gouvernement du pays qu'il ba-
J.ilait.
• .Madame de BonfQers parle i nmue quelqu'un qui est persuadé que David Hume 8 tenu Le pn
blesser, puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que coutre lui ». Se laisser aller à cette violence, sur une simple raillerie; passer toute borne ; oublier tout devoir , c'est un excès d'orgueil bien criminel. S'il vous a cru de moitié dans toute la lettre , cela l'excuse un peu plus , mais pas assez. Mais vous! au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même , que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible? Vous eussiez évité un éclat qui scandalise , qui divise les esprits , qui flatte la malignité , qui amuse , aux dépens de tous deux , les gens oisifs et inconsidérés , qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. J'ose croire que , si vous eussiez été près de moi , lorsque cette cruelle offense vous a été faite , elle vous eût inspiré plus de compassion que de colère. Mais , dans l'état où sont les choses , il ne faut s'occuper du passé , qui est irrémédiable, qu'autant qu'il en est besoin pour régler votre conduite présente et future. Vous me demandez mon avis sur une question délicate; savoir, si vous devez instruire le public de cette aventure par un écrit , ou l'ensevelir dans l'oubli. C'est à quoi j'ai besoin de réfléchir. Je vais me reposer : mais , avant de conclure cette première partie de ma lettre , je dois vous déclarer que c'eat parle devoir que vous m'en imposez et selon ce que l'amitié
1 II est vrai qu'elle est piquante contre Frédéric; mais elle suppose dans celui qui aimerait les persécutions, un orgueil insensé, et l'amour de la célébrité poussé jusqu'à la àémeuce.
exige de moi , que je hasarde mon opinion , et que j'entreprends de vous dire ce que je ferais, mais non pas peut-être ce que vous devez faire ; car il est difficile de se mettre entièrement a la place d'autrui. En conséquence , suit que vous suiviez , suit que vous rejetiez mon avis , je serai contente si vous l'êtes, et si le public vous approuve. Je n'ai pas la présomption de me croire la capacité qu'il faudrait pour bien conseiller un homme tel que vous qui a sa gloire à soutenir , et sur lequel tous les yeux vont se fixer. Yutre prévention en ma faveur ne peut aller jusqu'à me la supposer r ; vous faites bien néanmoins dans la crise OÙ vous êtes, de ne négliger aucune précaution, et d'écouter tous les avis. Le mien , en particulier, sans être décisif, ne peut être méprisable; et les sentiments qui le dicteront doivent sans doute lui donner quelque poids. »
Ce 25 , à Paris (juillet).
P. S. « Ma lettre a été interrompue trois jours , pendant lesquels j'ai fait soixante-quatre lieues ». En
1 S'il avait suppose celle capacité dans madame de Roufflers, il aurait commence par la consulter, avant d'écrire ans principaux ennemis de Rousseau; à moins, ce qui serait possible, que, bien certain du blâme de la comtesse, et m>ulant exécuter son projet , il n'ait craint l'ascendant qu'elle pouvait avoir sur lui, ou, s'il ail. lit plus loin, une rupture entière. Cette lettre prouve qu'elle était très-capable decoitseillcr un homme tel que David ; et même un nomme tel <jue Rousseau.
» Madame de Boufflers était aux eaux de Fougues.
296 HISTOIRE DE J. J. EOUSSEAU ,
arrivant à Paris , j'ai trouvé la vôtre à M. à'Alembert, qui l'avait envoyée chez moi pour que je la lusse J'avoue qu'elle m'a surprise et affligée au dernier point. Quoi ! vous lui recommandez de la communiquer * , non-seulement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien étendue) , mais à M. de Voltaire, avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions ! Après ce trait de passion; après tout ce que vous avez dit et écrit, les réflexions que je vous communiquerais , les conseils que je pourrais vous donner, seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu , dans votre colère , pour m'écouter. Peu s'en faut que je ne brûle ce que j'ai déjà écrit 2. Au reste , vous aurez ici un parti nombreux composé de tous ceux qui seront charmés de vous voir agir comme un homme ordinaire. Ce n'est pas un médiocre avantage pour ceux qui ne pouvaient atteindre jusqu'à votre hauteur, de vous rapprocher tant soit peu do lu leur. Pour moi, je suis pénétrer de cet événement. Je n'ai pas la force d'écrire rien de plus sur ce triste sujet et je n'ajouterai que quelques lignés , parce que
1 La recommandation était .superflue, et le choix de d'AIem. bert prouve que madame de Bouftlcrs aurait donné et donnait d'inutiles conseils.
a Heureusement elle ne l'a pas fait, car nous aurions été privés de la pièce la plus inLeressante du procès , de celle qui met 80 état déjuger avec impartialité, et sans laquelle on n'aurait été que persuadé des torts de David ; .m lieu qu'au moyen de cette lettre pleine de sagesse , de raison et de bonté , Fon n'unit la conriction à la persuasion.
raa conscience et mon amitié m'y obligent. Si les choses sont telles que je me les figure, le trouble de Rousseau , en écoutant M. Davenport et en lisant votre lettre, n'est point la conviction d'une noirceur méditée. Il naît d'un trait de lumière qui lui aura fait entrevoir l'abîme où son fol orgueil l'a précipite. Il aura commencé à douter de la réalité de ses griefs; il en aura été accablé. "Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas.
» Autre article auquel je dois répondre. M. le prince de Conti , à qui je n'ai pas montré votre lettre , parce qu'il est absent depuis six jours , s'était chargé de l'information chez M. de Rougemont. Il l'a différée d'un jour à l'autre; ensuite il a passé lui-même chez ce banquier qui s'est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom, aurait dû venir sur-le-champ demander quels ordres on avait à lui donner. II n'en a rien fait : bref, tantôt par une raison , tantôt par une autre, ce que nous voulions savoir n'a pas été su. Vous ne me connaissez point quand vous imaginez que je puisse vous avoir caché le résultat des recherches que nous faisions de concert. Mais que prétendez-vous faire des nouvelles informations dont vous chargez M d'Holbach? Vous n'avez pas dessein apparemment de i -ion écrire contre ce malheureux homme qui soft
étranger à voire cause t ? Voua ne serez pas son déla-
« Ces recherches , chez M. de Rougemont, avaient pour but de savoir si ce banquier n'était ]>.is dépositaire de fonds appartenant à Rousseau déni Hume voulait Eure un capitaliste, prétendant qu'il affectait La pauvreté. On découvrit que c'était par ee banquier que du Peyrou lit passer à son uni le produit de i 24
298 HISTOIRE DE J. J. ROrsSEAU ,
teur , après avoir été son protecteur. De semblables examens doivent précéder les liaisons et non ftrivre les ruptures. Au nom de ce que vous vous devez ; au nom d'une amitié dont l'estime fut la base; prenez garde àct. que vous allez faire. Que craindriez-vous? Ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire. Vous êtes invulnérable si vous ne vous blessez pas vousmême.
« J'ai fait prier votre ami, M. Smith, de venir chez moi. Il me quitte à l'instant, je lui ai lu ma lettre. Il appréhende aussi bien que moi que vous ne soyez trompé dans la chaleur d'un si juste ressentiment. Il vous prie de relire la lettre de Rousseau à M. Conway. Il ne nous parait pas qu'il refuse la pension, ni qu'il désire qu'elle soit publique. Il demande qu'elle soit différée , jusqu'à ce que la tranquillité de son ame, altérée par un violent chagrin , soit rétablie , et. qu'il puisse se livrer tout entier à sa reconnaissance. Dans la mauvaise humeur où il était, votre méprise qu'il aura crue volontaire , aura achevé de l'aigrir et de lui renverser la raison. »
— Cette leUre contient tout ee qu'on pourrait dire en faveur de Rousseau , et madame de Boufflers , en exposant les torts des deux amis , rend le lecteur juge, mieux que nous ne pourrions le faire. Tout le tort de Jean-Jacques , serait d avoir cru avec trop de facilité, nous ne disons pas légèrement , parce qu'il avait des motifs raisonnables de croire. En lisant attentivement celte lettre , on est persuadé que David n'était étran-
la vente des livres et de quelques effets qu'il avait laisses en Suisse, lorsqu'il partit pour Strasbourg.
TROISIEME FE1UODE.
gër ni au persiflage que Walpole eut l'insolence de mettre sur le compte de Frédéric ; ni au bruit calomnieux qui faisait , de Jean- Jacques , en le supposant dans le parti de l'opposition, un ingrat, un tracassier . un intrigant, un homme en contradiction avec les principes hautement professes par lui (obéissance passive aux lois du pays qu'il habite et silence sur le gouvernement de ce pays).
Deux causes expliquent donc la conduite de Rousseau , la motivent suffisamment d'après la connaissance que nous avons de son caractère , et rendent sou indignation légitime : la lettre du roi de Prusse et un bruit injurieux à l'honneur de Jean-Jacques. Et celui qui lui donna l'hospitalité a pris à l'une comme à l'autre une part active ! On conviendra que mieux vaut un ennemi déclaré qu'un ami de l'étoflé de David Hume. Madame de Boulllers devait commencer par Hume, parce qu'il fallait, s'il en était encore temps, arrêter le mal ; ce qui dépendait plus de David , vivant dans le monde, que de Jean-Jacques , enseveli dans la solitude. D'ailleurs elle connaissait les torts de l'historien , c'est-à-dire son indiscrétion, mais elle ignorait ceux de son rival.
Elle écrit donc ensuite à Rousseau une lettre datte de Paris, le '27 juillet 1766 '. « M. Hume m'a envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui ave/ écrite; je n'en vis jamais de semblable : tous \<» amis sont dans la consternation et réduits .m mI< uce. Eh! que peut-on dire pour •unis, monsieur, après
• La recouse à celui lettre- eit du 3o août.
une lettre si peu digne de votre plume, qu'il vous est impossible de vous en justifier , quelque offensé que vous puissiez vous croire ? Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez ? quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez? Ajoutez-vous foi si facilement aux trahisons? Votre esprit, par ses lumières, votre cœur, par sa droiture , ne devaient-ils pas nous garantir des soupçons odieux que vous avez conçus? Vous vous y livrez contre toute raison, vous qui eussiez dû vuus refuser à l'évidence même , et démentir jusqu'au témoignage de vos sens. M. Hume, un lâche! un traître! Grand Dieu ! mais quelle apparence qu'il eût vécu cinquante ans aimé, respecté, au milieu de ses compatriotes, sans en être connu? Attendait-il votre arrivée pour lever le masque? Et pour quel intérêt? Ce ne peut être ni jalousie , ni rivalité. Vos génies sont différents , ainsi que vos langages , ainsi que les matières que vous avez traitées. Il n'envie pas non plus votre bonne fortune , puisque de ce côté il a toutes sortes d'avantages sur vous; ce serait donc seulement le plaisir de faire le mal et de se déshonorer gratuitement , qui lui aurait inspiré les noirceurs dont vous l'accusez. Qui connut jamais de pareils scélérats? de pareils insensés? Ne sont-ce pas des êtres de raison? Je veux néanmoins supposer un moment qu'il en existe : je veux , de plus, supposer que M. Hume soit un de ces affreux prodiges. Vous n'êtes pas justifié pour cela , monsieur; vous l'avez cru trop tôt, vous n'avez pas pris des mesures suffisantes pour vous garantir de l'erreur. Vous avez en France des amis et des protec-
leurs ; vous n'en avez consulte aucun : et quand bien même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis ; quand vous auriez acquis toutes les preuves imaginables de l'attentat le plus noir, vous eussiez dû modérer votre emportement contre un liomine qui vous a réellement servi. Les liens de l'amitié sont respectables , même après qu'ils sont rompus , et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. ^1. le prince de Conti , madame la maréchale de Luxembourg et moi , nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce, monsieur , ne les différez pas ; que nous sachions au moins comment vous excuser, si l'on ne peut vous disculper entièrement. Le silence auquel nous sommes forces vous nuit plus que toute chose. «
Cette lettre et la précédente mettent dans tout son jour le beau caractère de madame de Bouillers. riacée entre deux amis qui cessent de l'être pour devenir ennemis irréconciliables ; ne voulant perdre aucun des deux , juge, et bon juge de leur diffé rent qu'elle, voit sous sfen véritable point de vue ; elle détermine les torts de chacun, les lui désigne, non-seulement sans aucun palliatif, mais en les aggravant même pour le mieux disposer à l'indulgence . "en lui faisant ainsi sentir qu'il en a besoin pour lui-même; elle nous donne enfin une leçon qu'il est plus facile d'admirer que d'imiter....' Crains ir/-ïlabile vatum.
Passons à U réponse mie lui lit David Hume, dont.
la conduite passionnée, haineuse et maladroite , allait donner gain de cause à Rousseau, qui ne cherchait
302 HISTOIRE DE J. J. RftRfeKAXr,
point d'ennemis à son ennemi , qui , se croyant trahi ' , ne se vengeait que par un silence dédaigneux , et que même il aurait gardé toujours , si David ne l'eût forcé de le rompre.
La lettre de David Hume porte la date du 12 août { 766 3 , : elle commence par des rcmercîincnts pour les avis qu'on lui donne, même pour les reproches qu'on lui fait , et par des excuses qui sont fort mauvaises. « Il eût été , dit-il , fort inconvenant que vous et M. le prince de Conti fussiez instruits de ma querelle avec Jean- Jacques , par d'autres que par moi. Je vous savais à cent lieues de Paris. J'écrivis à la vérité au baron d'Holbach , mais sans lui recommander ni en attendre le secret. Je croyais que cette histoire serait racontée à huit ou dix personnes ; dans une semaine ou deux . vingt ou trente pouvaient en entendre parler, et il fallait trois mois avant qu'elle vous parvînt à Pougues. Je m'imaginais peu qu'un fait particulier raconté à un seul homme , serait porté d'un
• Quand ce serait à tort, il croyait Titre, et nous devons, pour le juger, admettre cette supposition , parce que dans l'erreur et dans la persuasion d'un fait qui n'existe pas , nous agissons comme s'il existait, et nous nous montrons tels que nous sommes , quoique la cause soit imaginaire. Blàmaldes dans le principe, pour n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait pour découvrir l'erreur, nous pouvons ensuite ne mériter que des louanges par notre conduite , cl Rousseau va nous en offrir la preuve.
2 Ce qui suffit pour fixer la date de la lettre de madame de 13ou(ïïers; qui s'était contentée de mettre le quantième, sans ;• le mois ni l'Année.
bout du royaume à l'autre en un moment. Si le roi d'Angleterre avait déclaré la guerre à celui de France , cette nouvelle n'eût pas fait plus de bruit que ma rupture avec Rousseau. J'avoue que cela m'inquiéta. Je différai de vous écrire . attendant de jour en jour de nouveaux renseignements pour vous les communiquer, afin qu'il vous lut possible de me donner des conseils avec plus de connaissance de cause. "Nous voyez que mon erreur vient de ce que j'ai mal calculé x. Je vous prie de m'accorder mon pardon et de l'obtenir du prince de Conti. Quant à l'article bien plus important que l'oubli «les devoirs de la politesse, c'est-à-dire mon emportement et ma précipitation envers Rousseau, je vous soumets les considérations suivantes sur lesquelles j'appelle toute votre attention. Songez 1° à l'effet d'une lettre aussi outrageante que celle qu'il m'écrivit subitement après tant de services rendus par moi et au moment OÙ il n'en avait plus besoin ; 2° à la découverte que je (is sur-le-champ que sa fureur , si elle était réelle , n'était point le résultat d'une passion BOndaine , mais bien d'un calcul fait de BSJlg-froid pendant plusieurs mois et clans le temps même que je lui rendais les plu- grands services : 3° au mensonge prémédité qu'il li! « dans le détail qu'il vous a donné d'une conversation que uous eûmes
' « You sec niy error procccdcd only from.il Monder in a iiiv reasoning. »
- Voy. lettre du Q ayril 1766. Tous les deux s'accordaient sur le fait en lui-même , mais Jean Jacques taisait <!<■> interprétations qui, bien <>u mal fondées, &ë constituent pis un menson^o prémédité.
ensemble. Mais ce qui m'a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme , c'est la certitude qu'il écrivait ses mémoires et qu'il m'y faisait faire une belle figure. J'ai reçu de lui un énorme volume, contenant beaucoup de mensonges et d'injures ■ J'ai
donné quelques détails à M. d'Alembert , qui vous les communiquera. J'aurais dû vous écrire , mais j'ignorais votre adresse et savais seulement que vous n'étiezpoint à Paris. J'ai fait un récit de cette histoire que j'ai envoyé au général Conway pour le faire passer à M. d'Alembert. Toutes les conjectures qu'on a faites à Taris , et dont vous m'informez 2 sont fausses ; il les invente : jamais on ne l'instruisit de la plaisanterie dont vous me parlez , quand même elle aurait eu lieu ?. »
1 C'est la lettre du 10 juillet 1766, provoquée par Hume , qui ne le dit point , et publiée uniquement par lui.
3 La question n'est pas tant de connaître jusqu'à quel point elles étaient fondées, que de savoir si Jean-Jacques en avait connaissance, et s'il y croyait; ce qui ne peut guère cire mis en doute. Une simple dénégation ne suffi l point de la part de quelqu'un qui manque de franchise, et prend , comme on l'a vu , des détours , avec madame de Boufllcrs , à qui d'abord il devait compte de celte querelle, au lieu d'en faire part à d'autres. Rousseau avait Les mêmes obliquions envers celle dame qui l'avait lié avec Hume; son premier soin fut de les remplir.
l/fsuch (t tlii,nj evet esisted. Ce passage est remarquable. Hume savait bien la part qu'il avait à La lettre de Walpole : m.ii^ il ne pouvait savoir, ave; autant de certitude, ce qu'on avait dit à Jean-Jacques. Il prononce sur ce qui devait être douteux , el glisse sur ce qui ne pouvait l'être à ses yeu\.
Le 29 août M. Hume écrivit à madame de Barbantane , toujours occupée de Rousseau , qu'il traite d'homme dangereux , ayant le caractère le plus noir et le plus atroce : ofthe blakest and mosl atrocinus inind. Il mande à cette dame qu'il a communique le récit de cette querelle au roi ainsi qu'à la reine d'Angleterre , qui l'ont lu avec avidité et lui ont conseillé de ne rien publier sur cette affaire , à moins qu'il n'y soit forcé par Rousseau. Or ce fut ce dernier dont Hume provoqua les explications. C'était à David Hume qu'il les avait données : au lieu de prendre , comme David Hume , les trompettes de la renommée , il ne confia ses chagrins qu'à madame de Boufïlers et à M. de Malesherbcs.
Avant de terminer le récit de cette querelle, mettons encore sous les yeux du lecteur une lettre de Hume , à madame de Boulflers. Elle est datée d'Edimbourg . le 2.décembre i 766 : « Grâce à Dieu, mon affaire avec • Rousseau est entièrement finie , du moins de mon t> côté, car bien certainement il ne m'arrivora plus » d'écrire une seule ligne sur ce sujet. Ce fut avec » une extrême répugnance que j'ai publié le dernier » récit '. Entre dci\x partis désagréables j'ai dû choi- •o sir celui qui avait le moins d'inconvénients. Toute t> publication nu; taisait accuser d'être indiscret, et t> le silence me faisait traiter de calomniateur et de
1 Exposé de sa conduite , etc. L'empressement avec lequel llavait communiqué au baron d'Holbach , à (PAlembert .etc., les premiers détails de sa rupture, et PmriUttrôn de lesté pandre permettent de douter de h réalité de celte rénugnance.
* faux ami : j'ai dû le rompre Une chose me con.
* trarie : c'est que votre nom se trouve dans le der- » nier écrit publie à Londres. Je l'avais elFace , mais « pas assez pour qu'on ne put le lire. C'est la faute » de l'imprimeur ».
cv J'ai reçu il y a quelque temps une lettre vrai- » ment curieuse d'un Suisse qui demeure à Londres. » Il s'appelle Dcyverdun , et se dit de Lausanne. Il » me mande qu'il est trcs-surpris d'apprendre que % Rousseau m'accuse d'être auteur ou complice de » deux libelles publiés contre lui ; il ajoute que ces » deux libelles sont de lui . et me permet de le faire a connaître au public; mais je ne veux rien faire im- » primer. J'ai seulement envoyé copie de cette let- » tre à Ml. Davcnport , afin qu'il la communiquât à » Pvousseau. S'il lui reste le moindre sentiment d'hon- » neur, il se prosternera devant moi. »
Jean-Jacques ne se prosterna point , et crut que M. Deyverdun n'était qu'un prête-nom : sa lettre du mois de janvier 1 7G7 ne laisse aucun doute à cet égard. Si les soupçons qu'il y exprime étaient fondés , il en faudrait conclure que Hume était un fourbe consommé et qu'il en imposait à madame de Boufllers. Il est toujours constant, d'après les fragments que nous avons rapportés de sa correspondance avec cette dame, qu'il ne lui disait pa8 toute la vérité; qu'il
» Nous ne rapportons celte circonstance que pour faire voir la franckisc de David et la nature de ses excuses : celle-ci est tout aussi valable ijtie celle «pj'il a donnée précédemment à madame de Boufllers, en lui disant qu'il ne savait pas son adresse ;im eaux de Pou
craignait son attachement pour Rousseau; qu'il lui donnait enfin de pitoyables excuses pour se justifier de ne l'avoir pas prise, comme il le (levait, pour sa première confidente dans cette querelle.
D'après les détails dans lesquels nous venons d'entrer, on peut juger si Jean-Jacques crut qu'il était le jouet de David Hume; s'il eut des motifs suffisants pour le croire; si l'historien anglais fut étranger à la lettre d'Horace Wàlpole. Dans plusieurs lettres de Rousseau l'on trouve des plaintes sur la manière dont on le traitait à Londres , très-peu de temps après avoir reçu, dans cette capitale, la plus flatteuse hospitalité. On y publia contre lui plusieurs libelles. Voici, à celte occasion, un témoignage non suspect: c'est relui de M. de Magellan, memhre de la société royale de Londres , et collègue de David Hume'.
« J'av.'.is vu ici, à Londres, dit il, l'effet des ca- » haies des ennemis de M. Rousseau. Sous l'appa- » renec de se rendre ses bienfaiteurs , ils nemanquè- » îent pas d'exciter sa délicatesse de sentiments, » afin de le faire passer pour un fou , un misanthrope , » et même pour un ingrat . épithète la plus injurieuse 11 et insupportable dont on puisse flétrir une ame » honnête. Ce l'ut en maniant adroitement cette mé- »"canique obscure et méchante, qu'ils l'obligèrent » enfin d'abandonner l'asile qu'il avait trouvé au
« centre de la liberté, au sein d'une nation qu'on « appelle philosophique, à juste titre, mais dont il
« Addition à la relation «lu docteur Le Bègue de Prcsle,
par M. d« Magellan , iu-8° , Londres et Taris , 177S.
» serait fort ridicule tic croire que tous les individus » sont philosophes. J'avoue franchement que je fus » alors vivement touché de ces procédés indignes-, » car tout honnête homme malheureux a droit à ma » compassion -, et , quelle que soit sa fortune , quelle » que soit sa situation à l'égard du public , à qui on » en impose presque toujours , et qui ne juge que d'art près les opinions qu'on a le talent de lui suggérer , » je ne saurais m'empêcher de partager l'amertume *) de sou cœur, a
On comprend ce que M. de Magellan a voulu dire , et son témoignage prouve que les plaintes de Jean - Jacques n'étaient pas dénuées de fondement.
On a vu que , par la faute de Hume , cette rupture acquit le plus grand éclat. Ce n'est que réduit à la dernière extrémité , que Rousseau , qui voulait , suivant sa coutume, tout ensevelir dans un méprisant oubli, rompit le silence. « Je croyais (lui écrit-il enfin « le 23 juin 4 766) que mon silence , interprété par » votre conscience , en dirait assez ; mais , puisqu'il » entre dans vos vues de ne pas l'entendre , je parle- » rai. » Et dans sa lettre du 4 0 juillet suivant, il lui dit : « Vous voulez une explication , il nuit vous la » donner. Il n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis « long-temps: vous n'en voulûtes point alors, je me » tus : vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. » Elle sera longue, j'en suis fâché : mais j'ai Jxau- » coup à dire , et je n'y veux pas revenir à deux fois. » Il termine ainsi cette explication, très-volumineuse eu effet : a 11 ne me reste qu'un mot à vous dire Si « vous êtes coupable , ne m'écrivez plus, cela sera if
TROISIF.MK PKUIODE. 30D
» inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si »' vous êtes innocent , daignez vous justifier. Je con- » nais mon devoir , je' l'aime et l'aimerai toujours, a quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'ab- » jeetion dont un coeur qui n'est pas ne pour elle ne » puisse revenir. Encore un coup , si vous êtes inno- » cent, daignez vous justifier : si vous ne l'êtes pas , » adieu pour jamais. « David Hume se le tint pour dit, recul cet adieu, ne repondit point, et se conforma dans tous les points aux intentions de Jcan- Jaequcs. Mais, au lieu de suivre son exemple et de rester dans l'inaction , laissant le temps , qui apaise à la longue les haines les plus invétérées, produire son effet, il envenime sa querelle par une correspondance active, dans laquelle il prodigue à Rousseau des injures sanglantes , le traitant de scélèval atroce , comme si des torts envers Hume ( en les supposant réels) étaient un crime au-dessus de tous les autres.
Les deux traducteurs de sowfactum, qui certes n'avaient pour Jean- Jacques aucun sentiment de bienveillance , crurent devoir supprimer une partie de ces injures, tant elles étaient grossières, même à leurs yeux. C'étaient MINI. Suard et d'Alembert, qui n'avaient , ni l'un ni l'autre , aucun sujet de plainte eontre Rousseau. D'Alembert, dont les preuves de talent , d'esprit, et de logique, n'étaient plus à l'aire, meaura ses forces une fois avec fauteur d1 Emile , et n'y revint plus '. Mais M. Suard , timide en raison de l'intervalle immense qui le séparait de Jean-Jacques;
> Sa répons* .'i la Lettre nu K's tpecUdta.
3l0 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
M. Suard, ayant, avec la conscience de son talent. trop d'adresse pour le compromettre, traduisit clandestinement le plaidoyer de David. Il aurait pu se dispenser de garder l'anonyme ; Rousseau , parmi ses critiques, comptait un roi et un archevêque. Il leur avait répondu , bornant là ses répliques. Il eût laissé le nouvel agresseur dans sa tranquille obscurité , comme il avait laissé dans la leur l'abbé Gervaise , le P. Griffet, dom Deforis , dom Cajot, bénédictins ou barnabites, et MM. Comparet, Cbiniac , André, François Xaupi , Marin ,et d'autres personnages aussi célèbres. D'Alembert , lorsqu'É mile parut, écrivit à Rousseau que « cet ouvrage décidait de sa supériorité, et ■ devait le mettre à la tête de tous les gens de let- * très ; » d'après cet aveu , que nous croyons sincère , il ne pouvait plus prendre la plume ouvertement contre Jean- Jacques ; mais il dirigea celle de M. Suard. en coopérant à la traduction de ce dernier. Nous en avons la preuve dans une lettre de David Hume, datée d'Edimbourg , le < 9 novembre 1766 ». o Je ne sau- » rais, monsieur, lui dit-il, trop vous remercier de " la complaisance que vous avez mise à traduire un r> ouvrage qui ne méritait guère votre attention ni » celle du publie. Je suis on ne peut plus satisfait de » ce travail. L'introduction m'a semblé particulière - « ment écrite avec une grande prudence , et une
1 Elle n'a élé puLliéc qu'en 1820, dans le NetD-Monthhf- Mayazino. On peut remarquer que les lettres qui contenaient des renseignements sur celle querelle, lurent soigneusement mises en réserve par ceux à <pii ces renseignement •n'auraient pas été Irès-lavoraMcs.
TROISIÈME PÉRIODE. 3| i
* rare discrétion , si j'en excepte la partialité que
* vous montrez en ma faveur. Je me plais du moins » à la regarder comme un gage de votre amitié. Vous » et M. d'Alembert avez agi sagement , en adoucissant » quelques expressions... Je ne crois pas pouvoir m'àc- » cuser moi-même de la plus légère imprudence , si ce » n'est , toutefois , d'avoir accueilli cet homme quand •> il s'est jeté dans mes bras ». Pouvais-^e m'attendre « à un tel prodige d'orgueil et de férocilé ? »
Il est assez plaisant, de voir Hume convenir qu'on a bien fait d'adoucir ses expressions, et en reproduire qui n'ont pas moins besoin d'adoucissement.
La marche suivie par David Hume prouve qu'il croyait que celui qui faisait le plus de bruit avait toujours raison, et qu'il comptait sur l'appui de ceux à qui la décence, à défaut de justice , devait faire garder la neutralité. Il ne se trompa point dans ce double calcul. Sa première lettre est écrite au baron d'Holbach, dont la table était un point de réunion des philosophes et des gens de lettres ; la seconde , à d'Alembert, répandu dans d'autres sociétés, et qui fréquentait celles de madame du Defland, et le cercle de madame GeoUïin. Il correspondait (Tailleurs assiduement avec Voltaire. Ces lettres furent lut >< liez M. Nccker,qui, dans ce temps, paraissait aussi ¥©uloir devenir un îles Mécènes de notre littérature.
Si l'on ne nous croyait pas, nous produirions mi témoin irrécusable , ce serait madame Suard . qui
» On a vu que cet homme ne t'élait point jeté dans «es
IllMS.
3<2 HISÏOIPJÎ DE J. J. KOLSsEAl.",
s'exprimerait ainsi ' : « Six semaines après le départ n de Rousseau pour l' Angleterre , nous étions allés n souper chez Madame JNccker. Une personne qui » sortait de chez le baron d'Holbach nous dit qu'il ve- « nait de recevoir une lettre de M. Hume, qui comn mençait par ces mots : mon cher baron, Rousseau n est un scélérat. On resta frappé d'étonnement. Ces o mots étaient échappés à l'indignation de cet excelo lent homme. Je crois que l'épi thè te d'insensé lui » aurait mieux convenu , quoiqu'on ne puisse le dis- » culper d'ingratitude. On passa toute la soirée à en » citer des preuves sans nombre. Je ne les rappelle- « rai point : je dirai seulement que M. Suard traduisit » cette correspondance, et qu'il y joignit une pré- » face pleine d'impartialité , mais peu favorable à » l'auteur de l'insulte faite à son respectable ami. »
Comme cette ingratitude est bien démontrée par des preuves sans nombre, ainsi que l'impartialité peu favorable , qui fait songer à la partialité dont s'est plaint cet excellent Hume ! Ai-jc dit un mot de îrop en parlant de la réunion des hommes de lettres? leur ménage même s'en mêlait! Celui-ci n'est pas certain que l'épithète d'insensé n'eût pas mieux convenu que celle de scélérat; le doute sur la scélératesse de Jean- Jacques est exprimé comiquement, avec autant de charité que de scrupule.
Rien ne manqua donc pour donner à la querelle , entre David et Rousseau, la plus grande publicité,
■ Essais de Mémoires sur M. Suard, 1820, in-12 , ]»• <»<>.
Ouvrage Irès-rarc, yarce qu'il se donne. Il est «le mid.unc
Suard.
TKOISIÈ.UE PÉRIODE. 3|3
et les intentions du premier furent remplies. Que faisait le second ? il partageait ses journées entre la botanique, la musique, et la rédaction de ses mémoires. Quand, forcé par ses. amis de songer à David Hume il était obligé de s'en occuper et de parler de son ancien hôte , c'était pour dire à l'un « : « Je continuerai, » quoi qu'il arrive, de laisser M. Hume faire du bruit tout seul; » à l'autre 2 : « On dit que M . Hume me traite » de scélérat et de vile canaille ; si je savais répon- » dre à de pareils noms , je m'en croirais digne ; >■> à un troisième 3: « Laissons dire et M. Hume et les puis- » sauces, et les gaze tiers, et tout le monde; » au quatrième : <t Lorsqu'on vous parlera de ce qu'écrit » M. Hume , faites comme moi, gardez le silence et » demeurez en repos 4 ; « au cinquième5 : «.Mettez-vous « donc sur mon compte le vacarme qu'a fait le bon « David, pendant que je n'ai dit un mot qu'à lui , « dans le plus grand secret ,et quand il m'y a forcé ? » enfin, au sixième, et c'est le résumé île toute la quenelle G : « Après un premier mouvement d'indi- « gnation , je me suis retiré paisiblement ; il a voulu •> une rupture formelle , il a fallu lui complaire ; il a • voulu ensuite une explication, j'y ai consenti •
» M. DaveoporL
' M. Guy; lettre du 2 août 1766" Elle est curieuse 3 M. Marc-Micliel Reyj aoûl 1766.
i M. Divernois, Lettre dn 3o août 1760.
5 Lciiiv .\ M. du Perron . 1
6 Lettre «lu 2 parier 170;- Dani celle du 7 février sui- \.int, adressée .1 !M. Dutens, il ilii <|u'/7 désire sincèrement qu'on laisse kn rhr tout leur soûl David el ses «mis.
d tout cela s'est passé entre lui et moi; il a jugé à » propos d'en faire le vacarme que vous savez ; il Va » fait tout seul; je me suis tù ; je continuerai de me » taire , et je n'ai rien du tout à dire de M. Hume , » sinon que je le trouve un peu insultant pour un » bon homme, et un peu bruyant pour un philov sophe. »
Jean- Jacques a , dans sa lettre du mois d'août i 766 , à la marquise de Verdelin , établi clairement la question, en disant : « Que la fausse lettre du roi de >■> Prusse soit de M. d'Alembert , ami de M. Hume . » ou de M. Walpole, ami de M. Hume , ce n'est pas, » au fond , de cela qu'il s'agit; c'est de savoir, quel » que soit l'auteur de la lettre , si M. Hume en est » complice ». »
Nous avons mis le lecteur en état de juger cette question , et de prononcer sur le degré de complicité Je David, en rapportant les lettres qu'il écrivit , ou qui lui furent écrites à cette occasion; le naïf aveu qu'il fait à madame de Barbantane , à laquelle il protestait que ce fut chez lord Ossori , et non chez cl autres, qu'il s'était permis la plaisanterie la plus pi-
» On peut, d'après lout ce tpii précède , connaître ce qu'il faut entendre par le libelle de Rousseau contre Hume ; répression dont se sont servis plusieurs écrivains du temps. Ce n'est pas autre chose que la lettre même du premier a:i second. David la commenta, la fit imprimer avec ses observations qui furent traduites par M. Suard , et publiées :\ l'insu de Rousseau qui ne répondit pas un mot, et ne sut même pas qu'on fît paraître sa lettre. Tel est ce qu'on appelle le libelle de Jean-Jacques contre l'historien anglais.
.(liante du persiflage contre Jean- Jacques ; enfin , en exposant les faits , d'après lesquels il est aise de voir s'il fut confident du principal auteur de ce persiflage, et s'il ne fut que confident. Laissons maintenant David Hume, avec lequel Rousseau n'eut plus aucune espèce de rapport i.
Quant aux écrivains français qui prirent parti dans cette querelle , que l'un des deux personnages rendit scandaleuse, leur réunion />ow /m Anglais contre un des leurs, et celui dont aucun d'eux ne contestait le mérite littéraire, est remarquable. Une seule voix se fit entendre en faveur de Jean- Jacques ; ce fut celle d'une femme. Son enthousiasme pour Rousseau , la juste indignation qu'elle éprouvait en voyant tant d'agresseurs et pas un seul défenseur . lui firent prendre la plume, l'inspirèrent, lui donnèrent de l'énergie. Elle lutta toute seule , tant avec David qu'avec ses traducteurs, et, de concert avec du Peyrou , publia une réfutation qui produisit de l'effet , et fit naî- Irc au moins le doute parmi ce grand nombre de lecteurs, toujours disposés à croire celui qui parle . ou
1 La liaison de Hume et de Rousseau ne Jura guère plus de trois mois. Ils auraient pu rompre sans mettre le publie dans leur eonfidence. On a vu (pie, s'il en fat aulremeut, la faute n'en est pas a Rousseau. Qui forçait Hume à publier Les explications qu'il avait provoquées, ci que Jean-Jacques lui annonçait m- devoir communiquer à personne, le suppliant d'y répondre et de se justifier.' David ne dil pas un mot Al cette querelle dans ses Mémoires : silence d'autant plus étonnant qu'il craignait que Rousseau n'en parlât dan* les siens.
3i6 'histoire de j. j. rovsseau ,
le dernier , ou seul clans sa cause. C'était madame de Latour Franquevrlle. En répondant à celui qui lui faisait passer son ouvrage, Jean- Jacques s'exprimait ainsi : « Je vous charge, monsieur, ou plutôt j'ose » vous permettre , en lui donnant ma lettre , de vous » mettre en mon nom à genoux devant elle , et de » lui baiser la main droite , cette charmante main , » plus auguste que celles des impératrices et des » reines , qui sait défendre et honorer si pleinement » et si noblement l'innocence avilie ». »
Le séjour de Jean-Jacques à Wootton n'est marqué par aucun autre événement digne d'intérêt. C'est là qu'il fit les six premiers livres de ses Confessions. Pendant les treize 3 mois qu'il passa dans cette solitude , il écrivit un grand nombre de lettres 3 dans lesquelles on voit qu'il s'occupait de botanique , de musique , de la rédaction de ses mémoires et de quelques affaires , telles que la vente de ses livres et de ses estampes qu'il ne voulait point faire venir de Londres à Wootton.
Mais il traînait après lui la plus cruelle ennemie de son repos : c'était Thérèse Le Vasseur. La confiance qu'il avait en elle était sans bornes , comme L'empire qu'elle avait sur lui , et cette confiance était fondée sur ce qui devait la détruire ; cYsl -à-dire sur une excessive simplicité. Thérèse était bornée au-delà de ioute expression , puisqu'elle ne cessa point de l'être
•' Lettre à M. Guy, du 7 février 17(17.
a II y arriva vers le 20 mars, et quitta cette solitude lu l( ' mai 1767.
* Environ cent.
TIIOIMKMK VÉRlODE. 3i7
en vivant pendant trente-trois ans avec Rousseau dans la plus grande intimité. Il la crut incapable de le tromper, et se trompa lui-même. L'habitude impose un joug d'autant plus fort, qu'établi graduellement, il est insensible-, et Jean- Jacques subissait ce joug sans en avoir le moindre soupçon. Il est facile de concevoir combien Thérèse devait s'ennuyer à Wootton , ignorant la langue du pays. Ceux qui parlaient la sienne ne pouvaient vivre long -temps avec elle en bonne intelligence ». Elle brouilla son maître avec les habitants de la maison de M. Davenport. La lettre que Jean- Jacques écrivit à ce dernier le 30 avril i 767 ne permet pas d'en douter. Après s'être plaint des traitements qu'il éprouve dans cette maison, il annonce à son hôte qu'il en sort le lendemain. La précipitation qu'il mit dans ce départ, la lettre qu'il écrivit en route au général Comva3r , donnent lieu de croire qu'il y eut dans cet événement des causes plus, importantes que le commérage de Thérèse, mais on les ignore.
Rousseau partit donc brusquement de Wootton , le Ier mai i 767 , laissant ses effets , et dans la plus violente agitation d'esprit. Le 2l il arriva à Calais, d'où il écrivit au marquis de Mirabeau (chargé par le prince de Conti de lui offrir un asile à Trie-Ie-Château) que pour accepter cet asile, il faudrait qu'il eût la certitude d'y pouvoir vivre en paix. Le 23 il parlai pour Amiens , il y vit Grcssct, qu'il ne connaissait que
1 AMolicrs, ;\ Trie, A Monqnin , elle eut «les çueretlei «jui troublèrent la tranquillité «k Rotuaeut.
de réputation. Le caractère de cet aimable poète lui plut, et tous deux se convinrent. M. Renouard, dans sa Vie de Gresset, a rapporte un mot de Jean- Jacques qui, jusqu'alors , avait été travesti et qu'on avait rendu grossier, d'obligeant qu'il était. « Je suis per- » suadé , dit Jean -Jacques en quittant l'auteur de » Vert-Vert, qu'avant de m'avoir vu , vous aviez de « moi une opinion bien différente; mais vous faites si a bien parler les perroquets , qu'il n'est pas étonnant » que vous sachiez, apprivoiser les ours ». «
Vu personnage qui a joui de quelque célébrité , et dont le nom, dit La Harpe, « est à-peu-près oublié » dans l'histoire des lettres, tandis que celui de son s fils appartiendra toujours à l'histoire de France, « va paraître momentanément sur la scène. Il importe de l'examiner dans les rapports qu'il eut avec Jean- Jacques. C'est le marquis de Mirabeau, auteur de l'Ami des Hommes, titre qu'on lui donne encore, ce qui ne veut pas dire qu'il l'ait mérité 2.
1 Vie de Gresset , p. 71. Dans l'anecdote travestie, on suppose que Rousseau garda le silence pendant la visite de Gresset , et qu'en le reconduisant , il lui dit : 11 vous est plus dillîcile de faire parler un ours qu'un perroquet.
3 L'Ami des hommes, piaula contre sa femme, Marie de Vassan. Les débats prouvèrent qu'il était le plus mauvais mari, le père de famille le plus dérangé, le fermier le plus ignorant, et qu'il entretenait des femmes chez lui. Ou lut à Paudience une lettre au curé du Pognon , qu'il invitait à lui faire une harangue à son arrivée dans sa terre ; une autre a celui d'une terre qu'il venait d'acheter, afin qu'il « annonçât « en chaire qu'il fallait remercier Dieu d'avoir donné- au pays
TROISIÈME rî:i;ioDE. 3l!)
Il rechercha beaucoupJean-Jacques au moment où ce dernier arriva d'Angleterre. Comme il se fit l'intermédiaire entre le prince de Conti et l'auteur <ÏEmilc , à qui son altesse prenait depuis long-temps un vif intérêt, on pourrait croire que le désir de plaire au prince fut le motif de la conduite du marquis: mais il y eut un motif personnel que nous allons tâcher de découvrir. Il commença par offrir un asile à Rousseau cpii le remercia . sans accepter, mais cependant avec effusion de cœur : « Il serait beau , lui disait-il. » que l'ami (]vs hommes donnât retraite à l'ami de » l'égalité. « Mais il semble vouloir le détourner de ce projet, en ne lui déguisant rien , en se montrant tel qu'il était, en le prévenant que s'il acceptait, il se livrerait sans gêne à ses fantaisies. « Si j'allais, » dit-il, dans une de vos terres , vous pouvez compter « (pie je n'y prendrais pas le plus petit soin en faveur « du propriétaire : je vous verrais voler, piller, dé- '» valiser, sans jamais dire \\n seul mot, ni à vous ni « à personne. Tous mes malheurs me viennent de » cette ardente haine de l'injustice que je n'ai jamais
» un homme équitable et d'une race accoutumée à commander » aux hommes. » C'était bien le cas de répéter qu'il faut re- .mercier Dieu de touL Dans une de ses Lettres . il l'exprimai! ainsi : « Au fait uuc femme est la première serrante de son a mari. Vous voyea que je ne mâche pas mes termes, et t. un » ce qui vous viendra «lans la t. te à ['encontre de cela est pu* » renient contraire au droit divin el humain. » Tel était l'Ami des hommes. Il mangea le bien de sa femme , lui transmit une maladie honteuse, persécuta son fils, et donna les preuves de la vanité la plus sotte et la plus ridicule.
» pu dompter. Je me le liens pour dit. Je suis las de » guerres et de querelles. Je suis bien sûr de n'en « avoir jamais avec les honnêtes gens , et je n'en veux » plus avec les fripons , car celles-là sont trop dan- » gereuses. Voyez donc , monsieur , quel homme utile » vous mettriez dans votre maison ! A Dieu ne plaise » que je veuille éviter votre offre par cette objection ! » Mais c'en est une dans vos maximes et il faut être » conséquent. «
Il semblait que Rousseau sentît que l'ami des hommes avait dans ses offres généreuses quelque dessein secret. Ne pouvant le deviner, il supposait un projet faisant partie du système général de M. de Mirabeau, et l'intention de le choisir pour l'exécution de ce projet. Mais il n'était question ni à' avances, ni de produit net, ni de doctrine économique. Il s'agissait de faire reprendre la plume à Jean-Jacques. Celui-ci passe quelques jours à Fleury chez M. de Mirabeau , en attendant que le château de Trie soit dispos*! pour le recevoir. Son hôte l'y visite et ne tarde pas à se laisser pénétrer; on le voit dans une lettre du 9 juin -I 767. Après des expressions de reconnaissance , Rousseau lui dit : » Je ne saurais devenir votre hôte » à demeure, sans contracter des obligations qu'il « n'est pas en ma volonté de remplir, et pour ré- « pondre une fois pour toutes à un mot que vous n m'avez dit en passant, je vous répète, et vous « déclare (pie jamais je ne reprendrai la plume » pour le public, sur quelque sujet que ce puisse i être -, que je ne puis ni ne veux rien lin' désormais, * pas même VOS propres écrits ; que, dès à présent ,
« je suis mort à toute littérature, et que jamais rien « ne me fera changer de resolution sur ce point. Je ■» suis assurément pénétre pour vous de reconnais- « sanec , mais non pas jusqu'à vouloir ni pouvoir me n tirer de mon anéantissement mental. »
Le marquis revint à la charge et reçut cette réponse plus sévère : « Je suis affligé , monsieur, lui n dit Rousseau , que vous me mettiez dans le cas » d'avoir un refus à vous faire; mais ce que vous me )i demandez est contraire à ma plus inébranlable o résolution, même à mes engagements, et vous » pouvez être assuré que de ma vie une ligne ne v> sera imprimée de mon aveu. « Il ajoute qu'il renonce à toute autre lecture qu'à celle des livres des plantes , et même à celle des articles de la correspondance du marquis, qui réveilleraient des idées qu'il doit et veut étouffer. Dans une autre lettre Rousseau lui dit que sa morale est trop haute pour lui , et qu'il la trouve plus stolque que consolante. Vient ensuite l'absurde question du despotisme légal, car l'ami des hommes , ne pouvant le faire écrire , le faisait disserter ; el je soupçonne qu'à l'instar du baron d'Holbach il voulait le contrarier pour exciter sa verve.
Dans sa Ici Ire du 2l juin I 767 . Jean-Jacques, qui ne sait point farder la vérité , (iil au marquis qu'il a voulu lire et comprendre sa. philosophie rurale, mais qu'il n'a pu jamais en venir à bout.
L'ami des hommes, ne se tenant point pour battu, se creuse la cervelle pour savoir par quels moyens il peut arriver à ses fins , et se souvenant que le Devin
322 HISTOIRE EE J. J. ROfSSEAU ,
du village n'était pas un épisode indifférent de la vie de Rousseau, lui témoigne l'envie de faire un opéra. Jean- Jacques , qui ne s'était pas interdit la musique, accueille avec joie le projet du marquis et l'encourage. «Il s'en faut peu, lui écrit-il, que ma « muse chenue à moi , vieux radoteur, ne soit prête « à se ranimer aux accents de la vôtre. « Mais , comme s'il recevait intérieurement et tout-à-coup un avis salutaire , il ajoute : » Votre proposition m'a tout •>•> l'air de n'être qu'une vainc amorce , pour voir si » le vieux fou mordrait encore à l'hameçon. « Cependant l'idée lui sourit , il le prie de s'expliquer franchement, et il lui dit ce qu'il croira pouvoir faire. Ainsi le piége n'était pas si maladroit. Je ne sais si le marquis s'était trop avancé , et si cet homme aimait la musique , mais il paraît que c'est lui qui renonça au projet , et Rousseau lui en témoigna ses regrets. ,
Il n'est pas aisé de savoir quel motif avait l'ami des hommes pour faire écrire l'auteur d'Emile. Jttait-cc pour voir s'il tiendrait ses engagements? Ëtait-ce pour mettre son nom à des écrits que Fauteur ne pouvait publier sous le sien? Il nous semble , comme la conjecture la plus vraisemblable, que c'étail pour faire de Rousseau le chef du parti dans lequel était l'ami des hommes. Car il faut se rappeler que les Économistes étaient divisés en deux partis. Tous les deux révèrent le bonheur du genre humain : projel qui suppose plus d'enthousiasme que de raison , plus d'esprit que de jugement , cl qui n'est entre les mains des fripons qu'un moyen de plus de tromper les hom-
mes. Si les partisans d'une même religion ont rarement été d'accord entre eux , on ne doit pas s'étonner de voir les Économistes divisés en deux partis. « Vers « -1 750 , messieurs Qucsnay et de Gouruay examinè- » rents'il ne serait pas possible de trouver dans la nan ture des choses les principes de l'économie politique, » et de les lier de manière à en faire une science. Us *> arrivèrent , par deux routes différentes , aux mêmes « résultats qui leur parurent positifs, et quoique » chacun regardât la méthode de l'autre comme la » démonstration de la même vérité, ils formèrent » deux écoles. M. de Gournay , négociant , s'attacha n au principe de la liberté et de la concurrence du « commerce. M. Qucsnay, cul! ivateur instruit, s'oc- » cupa plus particulièrement de l'agriculture et de » ses produits , qu'il considérait, comme les véritables n sources de la richesse et de la prospérité des nations. t> Il fit cet adage .pauvres pay sans, pauvre royaume ; « pauvre royaume , pauvres paysans , et parvint à le » faire imprimer à Versailles de la main de Louis » XV i.-«
On sent, d'après cet exposé , combien il importait à chaque école d'avoir îles hommes célèbres parmi ses disciples. Gournay comptait dans les siens Males- . herbes , Morellet, Les Irudame , Champion de Cicé l'archevêque , le cardinal de Bois-clin , le docteur Triée , David Hume, Beccaria , Filanghieri. Dans l'école de Qucsnay figuraient le marquis de Mirabeau, lourqueux , Dupont de Nemours , Taventi , ministre d'État
1 OEuvrcs de Turgot. «
de Florence , le chancelier de Litliuanie , le margrave de Bade, l'archiduc Le'opolcl , depuis empereur, Mercier de la Rivière , Roubaud et l'abbé Beaudeau. TJn tiers-parti , ne voulant point adopter de système , ni appartenir à aucune école , n'eut d'autre but que l'amour et la recherche de la vérité. C'étaient Turgot, Condillac , Adam Smith, Germain Garnier, mort pair de France , Sismonde , Say , etc.
Mercier de la Rivière et l'abbé Beaudeau se détachèrent de l'école de Quesnay pour en établir les principes , et pour en obtenir les résultats d'une autre manière. C'est le premier qui établit la doctrine absurde du despotisme légal , dans son ouvrage sur l'ordre essentiel des Sociétés , dont Yami des hommes fît passer un exemplaire à Rousseau. L'énergique réfutation qu'il reçut en réponse lui prouva que l'auteur iï Emile repoussait de toutes ses forces une pareille doctrine. Le marquis n'avait pas été plus heureux pour une de ses productions qu'il avait fait passer à Jean-Jacques , qui lui déclara franchement qu'il ne comprenait rien à son livre.
Si l'on suit attentivement la marche du marquis , le choix des livres qu'il lui envoie , en le priant de les lire, les questions dont il lui propose l'examen , enverra que son intention était de tâcher qu'il s'occupât de la doctrine , de la lui faire adopter et défendre -, et de compter soit parmi les disciples, soit à la tète; de l'école , le premier et le plus célèbre des publicistes du siècle. Mais il s'adressait mal , et fut obligé de renoncer à son projet. Telles sont les conjectures probables sur lelnotif tic la conduite du marquis de Mirabeau,
Rousseau ne resta que dix jours dans la capitale de la Picardie : les honneurs qu'on voulut lui rendre, des qu'on sut qu'il y était , et les empressements des citoyens et des militaires , le firent sortir de cette ville dans laquelle il avait le projet de séjourner plus long-temps ». Il en partit le 3 juin, et se rendit à Saint-Denis. L'auteur de l'Ami des hommes vint l'y prendre le 5 , pour le mener à Fleury , où il avait une maison de campagne -.
Le 21 juin 1767, il alla s'établir au château de Trie , où le prince de Conti lui avait fait préparer un appartement. Il y prit le nom de Renou , par égard pour le prince , résolu « de ne rien lire désormais de • ce qui pourrait réveiller ses idées éteintes 3 , an- « noncant qu'il était mort à la littérature , sur quelle que sujet que ce puisse être, I
Pendant son séjour à Trie , il correspond avec plusieurs personnes , entre autres avec le marquis de Mirabeau, qui lui avait envoyé un de ses ouvrages , dans lequel l'auteur de l'Ami des hommes plaide la cause du despotisme. « Cette lecture, lui écrit-il 4, » m'a moins satisfait que je ne m'y attendais ; et je » sens que les traces de mes vieilles idées . racornies « dans mon cerveau, ne permettent plus à des idées " » si nouvelles d'y faire de ferles impresaMOB. .Je n'.u » jamais pu bien entendre ce que c'était que cet le
» Lettre du 5 juin 1 7^7 , 1 H. du Peyron.
3 Nous ignorons si cYst Fleurv-sous-Cli.mmon; , dans le voisinage de Trio-le-CJi.Ue.iu , ou Kl.'iuy, prit ÎUeudon.
3 Correspondance , Lettn du 9 juin 1707-
4 ibid. , lettre du b6 juillet 1-07.
« évidence qui sert de base au despotisme légal , et
» rien ne m'a paru moins évident que le chapitre
* qui traite de toutes ces évidences. La science du » gouvernement n'est qu'une science de combinaisons , t> d'applications et d'exceptions , selon les temps , •o les lieux , les circonstances. Jamais le public ne » peut voir avec évidence les rapports et le jeu de » tout cela. Et, de grâce, qu'arrivera t-il , que deo viendront vos droits sacrés de propriété dans de » grands dangers , dans des calamités extraordinaires, » quand vos valeurs disponibles ne suffiront plus , » et que le salus populi suprema lex esto sera pro- » nonce par le despote? Messieurs, permettez-moi » de vous le dire , vous donnez trop de force à vos »> calculs , et pas assez aux penchants du cœur hu- *> main et au jeu dés passions. Ignorez-vous que » chacun se conduit très-rarement par ses lumières , » et très-fréquemment par ses passions? Voici , dans
* mes vieilles idées , le grand problème en politique , » que je compare à celui de la quadrature du cercle » en géométrie , et à celui des longitudes en astro- » nomie; trouver une forme de gouvernement qui « mette la loi au-dessus de l'homme. Si cette forme » est trouvable , cherchons-la , et tâchons de l'éta-
* blir. Le conflit des hommes et des lois, qui met » dans l'état une guerre intestine continue lie . feft le » pire de tous les états politiques ; mais les Caligula . » les jNéron, les Tibère !... Mou Dieu! je me rouit f) par terre, et je gémis d'être homme. Monsieur, » ne me parlez plus de votre despotisme légal, je ne « saurais le goûter ni même l'entendre, et je ne vois
TROISIEME PEIllODE.
■ôL
» là que deux mots contradictoires. Maintenant , » illustre ami des hommes et le mien , je me pros- » terne à vos pieds pour vous conjurer d'avoir pitié » de mon état et de mes malheurs , de laisser en « paix ma mourante tête , de n'y plus réveiller des • idées presque éteintes , et qui ne peuvent plus re- » naître que pour m'abimer dans de nouveaux gouf- » 1res de maux. Aimez-moi toujours , mais ne m'en- » voyez plus de livres, et n'exigez plus que j'en » lise. »
On voit, d'après cette lettre, que Jean-Jacques avait conservé toute la vigueur de sa tête et l'énergie de sa pensée. On peut encore remarquer qu'aucune considération ne l'empêche de dire la vérité et qu'il combat l'opinion du marquis de Mirabeau , qui venait de lui rendre service. Les rapports entre cet économiste et Rousseau cessèrent bientôt. Il est probable que celui-ci ne tarda pas à s'apercevoir que l'I/ni des hommes , partisan du despotisme le plus absolu , voulait faire des esclaves de ses amis et qu'il était l'ennemi de ses propres enfants.
Il paraît que Jean-Jacques éprouva des tracasseries , de mauvais traitements même , de la part des habitants de Trie. Il est vraisemblable que Thérèse n'y fut point, étrangère , car partout où elle a séjourne' avec Jean- Jacques , elle a passé pour une femme d'une humeur difficile et d'un commérage dangereux. La solitude et l'isolement de Rousseau ne lui convenaient pas.
Le \6 août <7G7. — Jean-Jacques prie madame la maréchale de Luxembourg, son ancienne amie, «Tel'-
tenir du prince de Contila permission de quitter , sans encourir sa disgrâce, l'asile qu'il lui avait offert, et de savoir s'il peut s'établir avec sécurité dans quelque coin du royaume.
On n'a point de détails certains sur la nature des contrariétés qu'il éprouvait à Trie. Voici ce qu'il dit au marquis de Mirabeau. « Je crains Lien que vous » n'ayez deviné juste sur la source de ce qui se passe* « ici, et dont vous ne sauriez même avoir l'idée; a mais tout cela , n'étant point dans l'ordre naturel » des choses , ne fournit point de conséquence contre » le séjour de la campagne , et ne m'en rebute assu- « rément pas. Ce qu'il faut fuir n'est pas la càmpa- » gne , mais les maisons des grands et des princes , » qui ne sont point les maîtres chez eux et ne savent »> rien de ce qui s'y fait. Mon malheur est d'avoir un » hôte si élevé , qu'entre lui et moi il faut nécessairc- ». ment des intermédiaires. « Dans une autre lettre à son ami du Peyrou , il mande qu'on a « suscité « contre lui toute la maison du prince , les prêtres , » lespaysans.» On lui refusait les fruits et les légumes. Quand le prince de Conti lui fit uue visite , il y avait deux mois qu'on ne lui en avait donné , malgré les ordres de S. A. On voulait dans le même temps faire imprimer son Dictionnaire de musique. Il écrivit à M. de Sartine pour empêcher cette impression jusqu'à ce que l'ouvrage eût été de nouveau soumis à la censure.
M. du Peyrou devant venir passer quelque temps à Trie, Jean- Jacques le prie d'apporter des volants, voulant partager les moments de la journée entre ce jeu , les promenades et les échecs.
Ne pouvant plus tenir , à Trie , il prit le parti de sortir de cette habitation au mois de juin i 768 , après en avoir prévenu le prince de Conti « : il se rendit à Lyon le 18 , y resta quelques semaines , et fit dans les environs de cette ville plusieurs herborisations , accompagne de l'abbé Rosier et de M. de La Tourette. De Lyon il alla à Grenoble. Il en partit le 25 juillet pour Chambèry , où il ne séjourna que peu de jours. Dans sa lettre 2 , en annonçant à Thérèse ce voyage , il lui fait des adieux comme s'ils ne devaient plus se rejoindre , et lui donne des conseils et des consolations. On ne sait rien sur le projet qu'il pouvait avoir.
Il vint demeurer à Bourgoin le i G août i 768. D'après une lettre en date du 2 novembre (i 768) , il parait qu'ennuyé de ses relations, de son existence, il avait demandé des passeports à M. le duc de Clioiseul pour sortir du royaume , et qu'il avaitpris la résolution de retourner à Wootton en Angle terre; à moins qu'on ne lui pei nu t d'aller dans l"i le -Minorquc, qu'il prêterai ta cause du climat.
L'insalubrité de Bourgoin le força d'accepter \ui logement dans une maison appelée -Monquiu , située «i à demi-lieue de la ville , à mi-côte, agréable, ise>- « lée et loin du village. » 11 s'y établit dans les premiers jours de février 1769. C'est de ce séjour qu'est datée 3 une longue lettre à Thérèse Le Yasseur. Jean-
• Ce prince avait dit à son intendant : Je le mets i< i à ma 2>lucc, et je n'entends pxs qu'on lui offre rien , parée que je le rends maître de tout.
1 Yoyes Corretipondxnce , Latin du zj juillet, à trois
heures du malin , 1768.
3 Du 12 août 1769.
Jacques y fait entendre pour la première fois des plaintes contre cette femme. « Je n'ai cherché depuis y vingt-six ans , lui dit-il , qu'à vous rendre heureuse. « Je m'aperçois avec douleur que le succès ne répond » pas à mes soins , et qu'ils ne vous sont pas aussi doux » à recevoir qu'il me l'est de vous les rendre. Non- » seulement vous avez cessé de vous plaire avec moi , r> mais il faut que vous preniez beaucoup sur vous » pour y rester quelques moments par complaisance. » Tous ceux qui vous entourent sont dans vos secrets , » excepté moi , et votre seul véritable ami est exclus » de votre confidence. Je ne vous parle point de beau- » coup d'autres choses... Rien ne plaît, rien n'agrée » de la part de quelqu'un qu'on n'aime pas. Voila » pourquoi^ de quelque façon que je m'y prenne , « tous mes soins , tous mes efforts auprès de vous sont » insuffisants.... Je n'aurais jamais songé à m'éloigner « de vous , si vous n'aviez été la première à m'en ••> faire la proposition ; vous êtes revenue très-sou-
a vent à cette idée Tu voulais me quitter et tY-
» clipser sans que je susse même où tu voulais al- » 1er!... Je vais m'absenter pour quinze jours. Si quel- » que accident doit terminer ma carrière , souvenez - » vous en pareil cas de l'homme dont vous êtes la » veuve, et d'honorer sa mémoire en l'ous honorant. » Qu'aucun moine ne se mêle de vous ni de vos afo faires en quelque façon que ce soit ». «
Il la prie de bien réfléchir pendant son absence au
« Cette lettre est extrêmement touchante : Jean-Jacques n'imaginait pas qu'il fallait mettre Thérèse en garde contre un palfrenicr.
projet qu'elle a de se mettre en pension clans une communauté; la laissant libre de choisir un asile et l'assurant qu'elle n'y manquera de rien. Après avoir écrit cette lettre , il partit pour une herborisation au mont Pilât avec « trois messieurs qui faisaient sem- « blant d'aimer la botanique , lui faisaient bien des » façons , l'ont trouvé très-maussade , oubliant que ce » sont eux qui l'ont rendu tel '. «
La séparation entre Thérèse et Jean- Jacques n'eut pas lieu , et il n'en est plus question. Il est permis de croire que Thérèse, s'ennuyant de la solitude de Monquin , tâchait d'en dégoûter Kousscau. Elle y réussit. Bientôt les inquiétudes de Jean-Jacques renaissent : il veut changer d'asile -, il en témoigne l'envie à son ami Moultou dans une lettre du 28 mars 1 770. Nous trouvons dans cette lettre un trait de caractère qu'il est bon de faire connaître. M. Moultou avait offert sa bourse à llousscau : celui-ci lui répond ainsi : « Je ne suis point dans le cas d'avoir besoin de la a bourse d'autrui , du moins pour le présent; mais je » suis fâché que l'oîTrc de votre bourse m'ait ôlé la » ressource d'y recourir au besoin; ma maxime la » plus chérie est de ne jamais rien demander à ceux >•> qui m'offrent ; je les punis de m'avoir ùté un plair> sir en les privant d'un autre, cela tient à mon « tour d'esprit particulier dont je n'excuse pas la n bizarrerie. Autant je suis touché de tout ce qu'on » m'accorde , autant je le suis peu de ce qu'on me
j> Voyez Corrcspoidaiicc , Lettres du 16 septembre et du to octobre 1769, dans lesi|uellcs Jean-Jacques fait un récit trèsgai de cette course.
» fait accepter ; aussi je n'accepte rien qu'en rechi- « gnant et vaincu par la tyrannie des importunités : e mais l'ami qui veut bien m'obliger à ma mode , et » non pas à la sienne , sera toujours content de mon « cœur. J'avoue pourtant que l'à-propos de votre of- » fre ( le voyage) mérite une exception; et je la fais » en tâchant de l'oublier, afin de ne pas ôter à no- » tre amitié l'un des droits que l'inégalité de fortune n y doit mettre. «
Cette bizarrerie, comme l'appelle Jean- Jacques, explique pourquoi il se fâchait quand , ayant demandé deux bouteilles de vin, on lui en envoyait un plus grand nombre.
Son séjour en Dauphiné n'offre que trois circonstances remarquables. Ce sont l'affaire Thevcnin, le mariage de Jean-Jacques avec Thérèse Le Vasscur, et les rapports qu'il eut avec M. de Saint-Germain.
On trouve dans la correspondance beaucoup de détails « sur la première , sans qu'elle en soit plus éclaircic. Voici seulement le fait : Un chamoiseur, nommé Thevcnin , réclame de Jean-Jacques une somme de neuf livres de France, qu'il prétendait lui avoir prêtée en ^758, au village de Ycrdière, près de Pontarlier. Cette réclamation fut transmise à Rousseau par M. Bovier 2 , avocat de Grenoble, qui dans sa lettre du 22 août \ 7G8 , dit que par reconnais-
i Particulièrement dans colle du 18 septembre 1768.
2 La simplicilé de cet avocat <|iii De doute pas un instant des droits de Tlievcnin , excita L'indignation de Rousseau, qui cul droit de conclure que M. Bovier devait avoir fort mauvaise opinion de lui.
sauce Rousseau donna des lettres de recommandation au sieur Thevenin , dont l'une était signée le voyagcw perpétuel. L'imposture était grossière et facile à vérifier. D'abord en i 7Ô8 , Jean-Jacques habitait dans la vallée de Montmorency, depuis le 9 avril i 756 qu'il alla de Paris demeurer à la Chevrette , puis à Montmorency, jusqu'au 9 juin \ 762 qu'il partit pour éviter le décret de prise de corps lancé contre lui. Il était donc aisé de prouver l'alibi. Ensuite Rousseau ne connaissait point les personnes indiquées , pour être celles à qui il avait écrit des lettres de recommandation; jamais il n'eut de rapports avec elles. Ces deux laits , dont on pouvait acquérir la preuve , suffisaient. Mais Jean-Jacques s'alTccla vivement , et beaucoup trop de cette accusation ». Il se crut déshonoré ; a fut en proie » à mille idées cruelles , indigné , navré de se voir « compromis après soixante ans d'honneur 2. a
Voulant découvrir la vérité, il s'adresse à M. le comte de Tonnerre qui commandait la province , sollicite une audience pour confondre l'imposteur, l'obtient et se rend à Grenoble le jour indiqué pour cette audience. Mais le commandant ne s'y trouva point. Non content de demander justice, Jean- Jacques avait écrit de tous côtés pour avoir des renseignements sur
« Cependant il faut convenir que les circonstances de lieu , de temps , la modicité de la somme coïncidaient avec Le rôle que \ ollaire lui fait jouer dani L'odieux libelle intitulé* Sentiments dos Citoyen*, dans' lequel il le traite de ratjaho/nl traînant arec lui t d'auberge eu auberge, une coureuse, etc.
a Letircs du 18 septembre!
531 HIoiOJKE DE J. J. ROWêSEAV,
ce Thevenin. Il apprit qu'il avait été, en i 76 i , condamné aux galères-, après exposition en place de Grève , avec cet écriteau : calomniateur et imposteur insigne. Il envoie les preuves à M. de Tonnerre, qui ne lui répond pas , et dit seulement qu'il imposera silence à Thevenin. Jean- Jacques , au contraire , voulait qu'il le fit parler pour connaître la source de cette obscure intrigue. L'absence du commandant , le jour où il donnait l'ordre de comparaître devant lui, .son silence et l'impunité qu'il accorde à l'imposteur étaient, il en faut convenir, inexplicables et propres à faire naître beaucoup de conjectures.
Jean-Jacques , quoique plus intéressé que tout autre à recueillir des renseignements , ne put y parvenir. Les seuls qu'on ait eus viennent de son ami M. du Peyrou. Voici la note qu'il a faite , soit sur l'affaire en elle-même , soit sur la dénomination de voyageur perpétuel, donnée à Rousseau, h Toute g] dit-il, qu'était celte farce, elle tendait à compromettre la sûreté de Jcan-Jaeques en le mettant dans l'obligation de se produire sous le nom de Rousseau, que par des considérations majeures, il avait quitté pour prendre celui de Renou. «
Il est possible que ce fut le but de cette intrigue ; car le prêt des neuf francs, qu'on suppose fait long-temps avanteette époque, ne pouvait être crade personne. Ce prêtétaitpar-lù même assez indifférent, et Jean-Jacques y mit beaucoup trop d'importance. Mais la réclamation, en le forçant de reprendre son nom . le mettait dans une position où il courait le risque de faire exécuter l'arrêt du parlement cl d'êlre privé de sa liberté.
1K0IMÏ..M1: PÉBI0DE. 335
Quant à la dénomination <Jc voyageur perpétuel donnée par Thevenin à Rousseau, M. du Peyrou a publié une lettre qu'on lui avait écrite, et dans laquelle se trouve une anecdote assez singulière.
« J'étais un jour (est-il dit dans cette lettre) à me promener au jardin des Tuileries : apercevant quelques-uns de nos lettrés , et sachant l'endroit où ils tenaient ordinairement leurs assises , j'allai les y devancer plutôt par désœuvrement que par curiosité. La lettre de M. Rousseau à M. l'archevêque de Paria paraissait depuis peu. Ce fut sur cet ouvrage que roula la conversation. On en parla diversement ; on critiqua : la critique fat plutôt injuste que sévère ; on attaqua l'auteur, et l'on ne fut ni modéré, ni même honnête. M. Duclos en parla seul comme un admirateur de M. Rousseau , pénétré de ses malheurs et paraissant les partager : il me parut déplacé dans ce cercle. M. de Sainte-Foix parla en inquisiteur, Un abbé dont ma mémoire ne me permet pas d'appliquer le nom sur sa figure fraîche , brilla. If. D** était vis-àvis de lui et souriait de temps en temps à l'abbé en forme d'approbation. Je ne tardai pas d'entendre une voix de fausset gui disait : Ce pauvre Rousseau veut à tout prix occuper le public. Celte gloriole est bien permise sans doute quand elle ne dégénère pas en
folie. Que dites-vous de ses allées et -venues? 11 n'est
bien nulle part. C'esl un voyageur perpétuel. Ce
ft'eal pas sur le discours que j'appuie: je ne m'arrête qu'à <es nuits : //// voyageur perpétuel. Il est bien singulier que le maraud de Thevenin ait eu la même idée et bien long-temps après , et que M. Rousseau
l'ait fait naître , lui qui , depuis son retour d'Italie à Paris jusqu'à son départ pour la Suisse, n'avait fait qu'un voyage en dix-huit ans ». »
Passons au mariage de Thérèse Le Vasseur. Beaucoup de personnes nient ce mariage. Le comte d'Escherny en parle en ces termes': « Je sais.très-positi- » vement qu'ils n'étaient point maries. Il n'avait » contracté avec elle ni civilement , ni religieuse- » ment : il n'y avait eu ni contrat ni be'ne'diction » nuptiale. Il l'avait simplement nommée sa femme >■> en sortant de table et en présence de deux cou- « vives 3. »
Rousseau confirme cette version en donnant seulement à cet acte plus d'importance et toute la valeur d'un contrat de mariage. « Cet honnête et saint enga- » gement, dit-il, a été contracté dans toute sa sim- » plicité , mais aussi dans toute la vérité de la nature, « en présence de deux hommes de mérite et d'hon- » neur. » C'étaient MM. de Champagneux, maire de Bourgoin, et de Rosières, tous deux officiers d'artillerie. Du Peyrou , à qui Rousseau fit part de ce mariage, supposant qu'il avait repris son nom et lui ayant écrit d'après cette supposition, Jean-Jacques lui dii dans sa réponse : « Je ne sais pourquoi vous vous imaginez » qu'il a fallu , pour nie marier, quitter le nom que d je porte (celui de Jîeiiou). Ce ne sont pas les noms » qui se marient, ce sont les personnes. » Ainsi Rous-
» Celui do Genève, en l"fî!\-
'* OEuvres philosophiques et littéraires du comte d'Es cherny t tome III, p. i6G: Voyez la Correspondance , lettre du 3t août 1768.
seau ne se maria point sous son véritable nom , et ne remplit aucune des formalités rigoureusement exigées. Du reste il pouvait croire que l'engagement qu'il contractait devant deux témoins, en présence du ciel, était suffisant , lui dont les actes religieux se faisaient toujours au milieu du spectacle de la nature. Il résulte de ces détails que, dans la question relative à ce mariage, on peut également le reconnaître ou le nier suivant le point de vue sous lequel onl'envi-agc. Quelle que soit l'opinion qu'on s'en forme , il est bien reconnu que Thérèse Le Vasseur n'était pas digne de porter le nom de Rousseau.
Quant auxrapports qui existèrent entre Jean- Jacques et M. de Saint-Germain , on varie sur leur origine. Dans la notice qui a été faite et mise à la tête de la correspondance manuscrite et suivie par M. Petitain », il est dil que M. de Saint-Germain , loin de recbereber la société de Rousseau, semblait éviter de le voir; circonstance , ajoutc-t-on , qui porta le pbilosophe à rechercherlc militaire.
Voulant avoir des renseignements plus précis et surtout plus authentiques 2 , je me suis adressé à l'un des
» Appendice aux Confessions , p. 2^.
. a Les lettres de Jean-Jacques el de ML de Saint-Germaiu ont été longtemps entre les mains <leM. Roycz, libraire , rue du Pont île Lodî , qui cherchai! à les vendre. C'est dans la notice qui les précède , qu'on ilit que ML de Saint-Germain enta
de rencontrer M. Rousseau , que tout /<> monde courait. Ce sont les expressions de l'auteur. On ■ dil , et même imprimé, que eetle notice était de M. de Saiiit-C.crm.uii , en
ivonmt cependanl qu'elle n\/r lit oar elle-même
338 HIsTOIRB DE J. J. EOUSSEAC ,
pins savants professeurs de la capitale , dont la patrie était le Dauphine' , où il avait conservé de fréquentes relations. Lui-même a fait des recherches à Bourgoin , ayant recours aux personnes les plus âgées ; par un hasard heureux , il a trouvé celle que Jean-Jacques avait chargée de recevoir ses letti'es , pendant son séjour dans cette ville. Voici la note qu'il en a reçue et qu'il m'a transmise : « Rousseau vint à Bourgoin » en i 768 , sous le nom de Renou. Il logea à l'auberge *> de la Fontaine d'or, chez Bouvier. Il y fut visité par *> les notahles de la ville. M. Anglancier de Saint-Ger- » main , capitaine de dragons du régiment de Langue- » doc, fut de ce nombre. Jean-Jacques qui était » ombrageux, ayant laissé entendre qu'il ne se sou- » ciait pas d'avoir compagnie chez lui, n'admit dans » sa société que le médecin Meynier et M. de Cham- » pagneux de Rosières , avec lesquels il faisait des » courses pour herboriser. M. de Saint-Germain ne n fit plus de visites à Jean-Jacques chez lui , mais il » eut occasion de le revoir plusieurs fois , et de s'en- » tretenir avec lui. M. de Saint-Germain s'étant retiré » du service avec une pension de six cents francs, n'a » jamais habité que Bourgoin. Sa femme était de » Grenoble, née Ponnac; ce qui le mettait dans le » cas d'aller quelquefois dans cette ville/Madame de » Saint-Germain vit encore et demeure à Lyon avec
caractère d'authenticité. Il ne faut que la lire attentivement pour être convaincu qu'un militaire loyal et plein d'honneur ne parlerait pas de soi , comme on suppose que M. de Saiul- Germaiû l'aurait fait, et surtout qu'il serait exact ; tandis que l'auteur de la notice est loin de l'être.
TEOISIÈMB PÉMODE. 339
« son fils aîné qui était conseiller au parlement de » Grenoble. Il a eu ensuite une charge au tribunal *> de Lyon ; je le crois même retiré et retraité. M. de » Saint-Germain pratiquait tous les devoirs de sa re- » ligion , tous les jours assistait à la messe, et, en i> sortant de l'église, était suivi d'un grand nombre » de pauvres auxquels il faisait l'aumône.
« Avant de partir pour Paris, Rousseau alla au • mont Pilât » herboriser avec MM. Borin de Seret> zin et M. Meynier. Il a habité un vieux château » du marquis de Cezarges, situé dans la comnuulede » Maubec, à demi-lieue de Bourgoiu. Là, il ne rece- » vait pas de visites. On croit qu'il s'y maria 2.-Lcs » lettres qui lui venaient de Genève étaient adressées » à moi , pour M. Rousseau. Yoili ce que je sais. Tous » ceux qui vivaient de ce temps-là sont morts. «
Le vieux château de M. de Cezarges s'appelait Monquin. Jean-Jacques alla s'y établir dans lea premiers jours du mois de février 1 769. Il y demeura jusqu'au mois de mai de l'année suivante. On voit , dans une lettre de la fin de ce mois, datée de Monquin et adressée à M. de Cezarges. des plaintes amères sur les outrages faits à Thérèse par les gens <!<■ la maison. Ce fut l'un de^ principaux motifs pour le>queU
i Dans lf mois d'août 1769; Unsi c'était dis moisavanl de quitter h' Dauphiné. fin/ les Lettres du ni septembre et du iu octobre , dans Lesquelles il décrit cette excursion.
3 On a vu que ce devait être à Bourgoiu, L'année précédente. Le doute «-si remarquable dans celui 4111, recevant les Lettres pour Rousseau, devait avoir des rapports habituels
avec lui.
il quitta ce séjour. Nous verrons bientôt ce qui lui fit préférer Paris à tout autre. Il partit de Monquin dans le mois de mai pour se rendre à Lyon , où , sans M. de Saint-Germain , une aventure semblable à celle de Thevcnin , lui serait probablement arrivée. 11 va nous en donner lui-même les détails dans une lettre qu'il écrivit à M. de Saint-Germain, le 3 juin 1770:
« Après avoir prolongé mou séjour dans Lyon plus que je ne m'y étais attendu , je ne n'en veux point partir sans vous réitérer mes adieux , et me recommander àvotre souvenir. Je prends aussi la liberté de vous envoyer une lettre et un curieux mémoire que m'a envoyé par la poste le granger de Monquin , par lequel il prétend que je suis parti de là sans lui payer les dernières fournitures que sa femme m'a faites eu denrées : comme je ne me sens pas le bras assez bon pour lui payer ce mémoire dans la monnaie qu'il mérite , je veux au moins que vous connaissiez la manière dont on a dressé et stylé cet homme par rapport à moi; et , pour cet effet, j'ai joint à ce mémoire une feuille contenant des observations sur chaque article , par lesquelles vous pourrez juger de sa bonne foi et de ceux qui le mettent en oeuvre. Vous êtes à portée , monsieur, de vérifier tous ces faits; j'ai cru, sur votre amour pour l'équité , que vous ne dédaigneriez pas d'en prendre la peine. Je comprends qu'on a
voulu renouveler la scène de , mais il n'est plus
temps , et j'ai trop bien pris mon parti sur tout le reste pour m'affecter encore de ces choses-là. Ainsi je mets désormais au pis les fourbes, les fripons, |( s
TROISIÈME PÉRIODE. 3li
mâchants et tous les gens qui , pour me décrier , les emploient. J'espère , avant de partir d'ici , y recevoir encore des nouvelles de votre saute et de celle de madame de Saint-Germain , à qui je vous supplie de faire agréer mon respect. Ma femme vous prie , monsieur, d'agréer le sien, et nous emportons l'un et l'autre le plus tendre et durable souvenir des boutes dont vous nous avez honores ». »
Voici la réponse de M. de Saint-Germain, datée de Bourgoin le 6 juin i 770 :
« Sur ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander, monsieur, j'ai pris le parti d'aller vis-à-vis des maîtres de ce granger, manifester sa mauvaise foi, après lui avoir fait lecture et à sa femme de leur lettre et du mémoire qu'ils vous ont envoyé : je les ai interrogés sur chaque article ; et surtout, votre réponse à leur mémoire que vous m'avez adressée les a confondus au point de confesser leur friponnerie, et qu'ils ont été comblés eux et leurs enfants de vos bienfaits et de vos générosités : leur ayant reproché leur ingratitude et leur coquinerie, la femme et l'homme m'ont rappelé l'histoire du péché d'Adam; l'homme a reproché à sa femme de l'avoir, contre son gré, engagé à cette mauvaise action. La femme . pour s'excuser, a répondu : ce M. Rousseau était >i bon néreux, que j'ai cru qu'il enverrait sans examen et sans rien approfondir le montant de notre mémoire. L'un et l'autre, d'après cet aveu, ont été chassés de
« Colle lettre n'a «fié imprimée qu'en 1820 , pour la première fois.
3l2 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU ,
la maison de leurs maîtres , qui voulaient absolument que leur granger vous fit des excuses , ce que je n'ai pas juge convenable , parce que des excuses ne sont dues que d'égal à e'gal , et d'honnêtes gens à honnêtes gens.
» Madame de Saint-Germain vous remercie ; prenant autant que moi , part à tout ce qui vous intéresse, elle a droit d'en mériter une daus l'honneur de votre souvenir : celui de madame Rousseau nous est également cher , et nous l'assurons de nos devoirs. •
Heureusement Jean-Jacques s'était adressé à un militaire plein d'honneur et de probité , dont l'aspect lit trembler les fripons et les déconcerta. Supposons le granger mis en action par celui qui fit mouvoir Thévenin; un avocat crédule; supprimons M. de Saint-Germain, et nous verrous une nouvelle intrigue; Jean-Jacques accusé de ne pas payer ses dettes, tous ses envieux l'affirmant avec d'autant plus de force qu'ils n'en auraient rien cru , enfin le plus exact des hommes à remplir ses engagements , métamorphosé en un bas et vil escroc.
Le même M. de Saint-Germain a laissé le récit de plusieurs traits de la vie de Jean-Jacques pendant qu'il habitait Monquin. Nous nous bornerons au suivant : « Accompagné d'une autre personne , j'allai » visiter M. Rousseau qui s'était retiré à la cam- » pague » : quelques moments après notre arrivée . un » homme vint frapper à la porte. M. Rousseau se » lève , lui ouvre et lui dit de revenir. L'homme in-
* A Monquin , sur mu mont;igne près dm Pourvoit).
TROISIEME Pr.UIODE. 3i3
» sistc , en disant qu'il venait de loin et qu'il avait » besoin de son argent. Alors il le lit entrer et nous » vîmes sept à huit vêlements de différente* tailles » que cet homme apportait. M. Rousseau lui dev> manda ce qu'il lui fallait : il réclama dix-huit francs » qui lui furent payés. Voyant que nous nous étions » aperçus de ce qu'il voulait nous cacher , il nous dit : a c'est une famille qui n'est pas vêtue , car il ne faut » pas croire que de donner vingt-quatre sols ou un » petit écu à l'importunité d'un pauvre, ce soit rcm- * plir les obligations de la charité. 11 faut chercher » le besoin où il est, réchauffer ceux qui ont froid, » donner du pain à ceux qui en manquent . ei soula- « ger les malades. « Pourrait-on croire, ajoute M. de Saint-Germain , qu'avec de tels sentiments , soutenus par une pratique habituelle , M. Rousseau, à l'occasion de son goût pour la recherche des plantes , fut accusé d'y chercher du poison, parce qu'il fit boire une infusion à en ouvrier qui mourut dans un accès de colique néphrétique l !
Ce fut pendant sou séjour à Lyon que Rousseau souscrivit pour la statue de Voltaire, en disant que, puisque tous les auteurs avaienl le droit de souscrire. il avait payé ce droit assez cher pour oser y prétendre, l.a lettre qu'il écrivit à ce sujet à M. de La Ton
i-ette fut insérée dans un journal. Voltaire , inquii t ,
s'adressa aussitôt à M. de La Tourelle . DOQT >avoir
si cette nouvelle était vraie. « J'ai peur, luiécrivait-
» Sans M. de Saint-Germain , nons n'aurioni pai su que Jean-Jacques eût clé iraité (Tempoisonnetur.
ôii EISTCIHE LE J. 3. ROT/SSEAU ,
» il , que les gens de lettres de Paris ne veuillent point « admettre d'étranger : c'est une galanterie toute » française ; ceux qui l'ont imaginée sont tous ou ar- « tistes ou amateurs. M. le duc de Choiseul est à la » tête, et trouverait peut-être mauvais que l'article *> de la gazette fut vrai. « Voltaire voulait que Rousseau fut considéré comme étranger aux gens de lettres de Paru , quoiqu'il n'eût écrit que dans leur langue , et des ouvrages qui valaient bien les leurs : il lui refusait le titre d'artiste et d'amateur. L'auteur du Devin du Village n'était pas même un amateur! bâtons-nous de jeter un voile sur cette faiblesse du grand homme que la passion rendait quelquefois si petit, et gémissons de ce qu'au lieu d'imiter la généreuse vengeance de son rival, il n'en éprouvait que du dépit et de l'humiliation. Mais pourquoi le duc de Choiseul aurait- il trouvé mauvais qu'on inscrivit parmi les souscripteurs de la statue de Voltaire celui qui lui avait rendu le plus bel hommage, en disant qu'il devait à la lecture de ses immortelles productions son style et son talent? L'ombrageux Jcan- Jacqucs aurait donc eu raison de compter ce ministre au nombre de ceux qui n'avaient aucune bienveillance pour lui « ?
Apixs être resté quelque temps à Lyon dans la famille de M. Boy de La Tour, Rousseau se rendit à Paris par Dijon, où la fatigue et le désir de faire un
i Voyes lettre Y, sur la Botanique, adressées M. De la
Toureitc , avec lequel il trait herborise à Lyon ; il lui rend romple de snn voyage.
pèlerinage à Montbard l'obligèrent de se reposer plusieurs jours. Il arriva dans la capitale à la fin de juin ». Suivons-le sur ce théâtre mobile où, maigre l'envie , sa gloire n'avait rien perdu de son éclat.
i J'ai vu les lettres autographes de M. de Choiseul a Voltaire. Elles prouvent combien le ministre aimait le patriarche , il l'appelle souvent sa chère marmotte. Cette marmotte ne fut engourdie dans aucune des saisons de sa longue et glorieuse