II
gage inconnu jusqu'à lui ; remua toutes les puissances de l'aine 5 sépara , pour mieux les terrasser, le despotisme politique du despotisme sacerdotal , presque toujours appuyés l'un sur l'autre , interdits de tant d'audace et frémissant d'être désormais dans la nécessité de se voir désarmer par l'opinion ou de marcher avec elle. Rousseau devança tellement l'époque dans laquelle il vivait, qu'aujourd'hui même nous sommes en arrière dans quelques rapports. Une réflexion bien simple vient à l'appui de cette assertion. Il est hors de doute que depuis près de 70 ans qu'ont paru ses ouvrages, l'esprit humain n'ait fait de grands progrès , non-seulement dans les arts, dans les sciences physiques, mais dans les sciences morales et philosophiques , particulièrement dans celles dont le sujet et l'objet sont l'homme isolé , étudié dans sa destination ' ; les hommes réunis, considérés soit dans leurs rapports entre eux , soit dans les rapports de société ta société , ou de nation à nation ; enfin les hommes chargés de gouverner les autres. Eh bien ! qu'offrent sur cette matière intéressante les ouvrages publiés depuis un demisiècle, qui ne se retrouve dans ceux de Rousseau ? Et si ces derniers contenaient des aperçus auxquels nous ne sommes point encore arrivés , ou dont nous nous éloignons tous les jours , après avoir été sur le point de les atteindre ?
1 Ce mot est du nomhrc des X'i/ujl mille ajoutes a l'édition du Dictionnaire de l'Académie de 1802. Il n'est pas heureux , mail il exprime une idée qui ne pouvait être rendue ni par la destinée ni par le destin.
Puissent nos petits-neveux répéter et s'appliquer avec plus de justesse ce mot d'un orateur de l'assemblée constituante : « Né pour nous , il est venu trop * tôt pour lui ! »
Un coup-d'ceil sur ces ouvrages peut faire voir jusqu'à quel point ces observations sont fondées : leur histoire est d'ailleurs inséparable de celle de Jean-Jacques. Nous suivrons l'ordre dans lequel ils furent publiés ».
Le Discours sur les lettres est le premier ouvrage remarquable de J. J. Rousseau 2 ; celui qu'il regarde comme la cause de ses malheurs , parce qu'il se trouva jeté dans la littérature. En effet, il n'eut probablement pas replia la plume sans le succès que ce discours obtint. Mais obligé de répondre aux critiques , entraîné par le sujet, il écrivit , empruntant aux lettres , pour les combattre , leurs propres armes ;
• Voici cet ordre : Le Discours sur les Lettres (i;"»")- Le Deri/i du Fillaijc (i7.r)2). Le Discours sur l'inéf/alitr des conditions (i;"»)). Celui sur V Économie poH&qve (i<]55). La Lettre sur les Spectacles (1758). Essai sur le Projet de paix perpétuelle (1760). La Nouvelle Ilrloi.se (février 176Î). £0 Contrai Social (mars 1762). Emile {mai 176a). D'où l'un
voit <|iie les trois derniers, qui sont les plus importants , Ont
para dans L'espace de oroinae mois. Us avaient été , (ainsi que la Lettre sur les Spectacles) composés, soit a PHemttago,
suit à iUunlloiiis , près de Montmorency.
2 Sa Dissertation sur la musique , l'aile plusieurs années auparavant, <>t L'explication ou L'exposé d'«n syatèana nouveau par L'artiste inventeur de ce système, et non une production littéraire.
H6 histoire de j. j. Rousseau,
se servant de ce qu'elles ont de plus séduisant , l'imagination , l'enthousiasme , le talent , les charmes du style et de la diction.
Il décrit lui-même l'impression qu'il avait éprouvée en lisant le programme de l'académie de Dijon *.
C'est à tort, nous le répétons , qu'on a prétendu que Rousseau ne prit parti contre les sciences et les arts que d'après le conseil de Diderot. Soutenir une
1 Voyez liv. VIII des Confessions, et la seconde des quatre lettres à M. de Malesherbes.
Voici , de plus , ce qu'il dit de ce discours dans le second dialogue : « Une malheureuse question d'académie vient tout-à. » coup dessiller ses yeux , débrouiller ce cliaos dans sa tète , » lui montrer un autre univers, un véritable âge d'or. De la » vive effervescence qui se fit alors dans sonanic, sortirent » des étincelles de génie , qu'on a vus briller dans ses écrits du- » rant dix ans de délire et de fièvre, mais dont aucun vestige » n'avait. paru jusqu'alors, et qui vraisemblablement n'auraient » plus brillé dans la suite, si, cet accès passé, il eût voulu » continuer d'écrire. Enflammé par la contemplation de ces » grands objets, il les avait toujours présents à sa pensée. » Bercé du ridicule espoir de faire enfin triompher des préju- »'gés et du mensonge, la raison, la vérilé, et de rendre les » hommes sages en leur montrant leur véritable intérêt , son » cœur, échauffé par l'idée du bonheur futur du genre hu- » main et par l'honneur d'y contribuer, lui dictait un langage x> digne d'une si grande entreprise. Contraint par-la- de s'oc- » cnper fortement et longtemps du même sujet, il assujétit » sa tète à la fatigue de la réflexion. Il apprit a méditer » profondément, et, pour un moment, il étonna L'Europe » par des productions dans lesquelles les aines vulgaires ne » virent que de l'éloquence et de l'esprit. »
DEUXIEME PERIODE. i 17
pareille assertion , ce serait vouloir douter cîc tout , et refuser de se servir des bases sur lesquelles s'appuie le jugement des hommes. L'opinion de Jean-Jacques était prononcée bien avant l'époque où la question fut proposée par l'académie de Dijon. Dans une lettre écrite en I 748 , il s'exprime ainsi : « Je suis bien sur « qu'il n'y a aucun poète tragique qui ne fut très- » fâché qu'il ne se fût jamais commis de grands
» crimes Eh ! messieurs nos amis des beaux-arts ,
» vous voulez me faire aimer une chose qui conduit v> les hommes à sentir ainsi! Eh bien, oui, j'y suis * tout résolu -, mais c'est à condition que vous me » prouverez qu'une belle statue vaut mieux qu'une n belle action , qu'un morceau de toile peinte par v> Yanloo vaut mieux que la vertu, a
L'envie contesta le talent de Jean-Jacques pour en faire les honneurs à Diderot ■ ; malgré les Muses galantes et beaucoup de romances , elle assurait qu'il ne savait pas la musique; bientôt Héloïse, Emile et le Devin du Village la firent taire. Afin de
' On assurait que Rousseau n'avait soutenu b négative} dans la question proposée par l'académie de Dijon que d'après l'avis de Diderot. Mais eclui-ci ne fil qne l'em-oura^er à donner t'cssoi' à sel idées. — On a encore prétendu que M. de
Francneil influa sur Le parti qu'il prit Ces accusation», pesnr avoir été renouvelées par La Harpe, dans sou Cours, n'en sont pas plus vraies : et les épithètes du jhis impudent des cyniques, de sophiste, et de vil charlatan, qu'il prodigue à Jean-Jacques dans Ifexcèi de son «èle, ne sont \>m une démonstration bien évidente. La raison prend un tout autre langage, et ne se sert pas d'injures, encore moins la charité
l'empêcher d'écrire , ses amis le tourmentèrent longtemps dans sa retraite , pour le forcer de retourner à Paris , dont le séjour lui était insupportable.
11 est un moyen infaillible de reconnaître la bonne foi d'un écrivain : c'est son style. On n'a point cette chaleur entraînante quand on n'écrit pas de sentiment et de conviction ; on ne cause point de si vives émotions sans être ému soi-même. Jean-Jacques peut être dans l'erreur, mais il fut sincère avec lui-même , et , si l'on veut , dupe de son illusion , mais jamais de mauvaise foi.
Ce discours , qui parut en \ 750 , obtint un trèsgrand succès. // prend tout par-dessus les nues , écrivait Diderot. Voici le témoignage de Grimm , qui ne louait qu'à son corps défendant.,
« Le discours couronné par l'académie de Dijon ' , » écrit avec une force et avec un feu qu'on n'avait » pas encore vus dans un discours académique, fit » une espèce de révolution à Paris , et commença » la réputation de M. Rousseau , dont les talents
n étaient jusqu'alors peu connus Il est fâcheux
« que cet écrivain éloquent et outré n'ait point » trouvé un adversaire cligne de lui : sa Réponse au » roi Stanislas, et celle à M. Bordes , contiennent * des choses admirables , et même sublimes -, et la » dernière est , à mon avis , égale et même supé- » fleure à son discours même. »
Tlus sévère envers lui-même que ne l'étaient ses critiques, Jean-Jacques a prétendu que ce discours
1 Correspond, liltùr. , lume 2 , p. 122, année )7~>V
DEUXIÈME PÉRIODE. i 49
» manquait d'ordre et de logique , et qu'il était tout » au plus médiocre. » C'est en comparant cet ouvrage au Discours sur l'inégalité des conditions , à V Emile,' qu'il porta ce jugement rigoureux.
De tous les écrits de Rousseau , ce discours est celui qui eut le plus d'influence sur sa destinée. On l'attaqua de tous les côtés : il demeura maître du champ de bataille ; mais la querelle , après avoir dure deux ans , resta cependant indécise , parce que tous ceux qui s'en mêlèrent étaient juges et parties. Dans la préface de Narcisse , Rousseau fait un résumé de son opinion sur les sciences et les arts. Cette préface et le discours ont ensemble une liaison nécessaire.
Cet écrit étaut le; début de. Jean-Jacques , on nous pardonnera de donner quelques détails sur le jugement de l'académie. Quatorze mémoires furent envoyés à cette société. Le septième portait pour épigraphe : Djecipimur specie recti. Le prix lui fut adjugé : l'ouverture du bulletin cacheté lit connaître Jean- Jacques.
Le mémoire, n° 10 , obtint le Ie» accessit ; il avait pour épigraphe .postquem docti prodicrunt ., !>oni dcsunt. Le billet cacheté portait M. deChasselasde Troyes. Mais on a su depuis que Groslef en était l'auteur.
Le mémoire , n° -1 , ayant pour épigraphe : cor prudens possidebit scienliam, eut le second accessit. L'auteur était M. l'abbé Tallwrt , de Besançon.
Dans les archives de L'académie de Dijon on conserve un acte passé par-devant Perret et Régnant , notaires à Taris, le 28 juillet. {7m). C'est une procuration du sieur Jean- Jacques Rousseau , citoyen de ta
ville et république de Genève , demeurant à Paris, rue de Grenelle , paroisse Saint-Eustache, qui constitue pour son procureur M. Jean- Jacques Antoine Tardy, écuj'er , demeurant à Dijon , à l'effet de retirer et recevoir en son nom le prix qu'il avait remporté. D'après les registres de l'académie, ce prix avait été adjugé le 9 juillet 4 750 à la séance où étaient présents, MM. Vitte, piésident, Darlay , Genreau , Lantin, directeurs; Derepas , Léauté , Liebaut , Raudot , Fournier, Gelol, F roi nage au , Giifot, Perret, C haussier, Melot, Maret , Barberet et de Frasans , associés.
Ce discours causa beaucoup de désagrémens à la compagnie qui l'avait couronné. Il fut réfuté et critiqué par MM. Gautier, Bordes, Le Roi , Boudet , de Bonnewal, F orme y , le P. Menou , le roi Stanislas et Lecat. Ce dernier ayant pris le titre d'académicien de Dijon , qui avait refusé son suffrage , l'académie fit imprimer un désaveu. Mais plus tard elle se désavoua elle-même , et ce n'est pas sans surprise qu'on lit dans sou histoire, en tète du I' r volume de ses mémoires , ce passage : « La couronne » qui fut décernée à cet auteur trop célèbre et trop » infortuné (Jean - Jacques) a pu faire croire que » l'académie entière s'était laissé séduire, par l'c'lo- » quence de ce dangereux écrivain ; mais on ne doit r> pas rejeter le blâme de ce jugement sur l'académie » entière, ni reprocher cette espèce d'erreur à une « société qui ne compte plus parmi ses membres » aucun de ceux qui concoururent par leur suffrage « à couronner M. Rousseau. «
DEUXIÈME PÉRIODE. \bi
Nous devons ces détails à M. Giraud. Le repentir tardif de cette société n'était point motivé. Car en supposant cpie la cause eût été mauvaise , insoutenable, dans un Discours académique, c'est plus particulièrement le talent et le style du concurrent que l'on couronne , que son opinion ; d'ailleurs proposer la question c'était laisser la liberté du choix , et l'on ne devait plus s'occuper que de la manière dont le sujet était traité.
Le Devin du Village suivit de près le Discours sur les Lettres. Jean-Jacques rapportant beaucoup de particularités sur cette pastorale • qu'il fit en six jours à Passy , il ne nous reste à nous occuper que de l'influence que ce petit ouvrage eut sur la destinée de l'auteur, et de l'accusation de plagiat dont il fut l'objet.
Le mérite du Devin du Village est encore apprécié (malgré les progrès de la musique , en France , depuis soixante - quinze ans) , puisque l'on continue de le jouer et que le public le voit encore avec plaisir. A la première représentation il eut le plus grand succès.
Tout autre que Jean-Jacques eût certainement profit ('• des circonstances et recueilli le fruit de son talent ; ces circonstances étaient on ne peut pas plus favorables. Le- Devin plut au roi, et, ce qui valait mieux encore, à la maîtresse du roi , eonséqnennnent à toute la cour, comme à ce qui reçoil le ton de la cour. On s'engoue île L'auteur; on vent le voir, le présenter au prince : le jour est pris , et l'heure désignée ,
* Conf. liv.YUl.
i 52 HISTOIRE LE J. J. EOUSSEATJ ,
il s'esquive et fuit , renonçant à l'honneur qu'on veut lui faire , à la pension qu'on veut lui donner. Il fut taxe d'orgueil et traité de personnage grossier et mal appris. On conçoit l'embarras et la timidité que devait éprouver un homme transporté tout-à-coup de l'obscurité devant le souverain de l'Europe que la majesté de ses regards, l'éclat de sa couronne et le faste de sa cour rendaient le plus imposant des rois. Les motifs que Rousseau donne de sa fuite méritent d'être examinés avec impartialité. Du reste s'il eut tort , il ne fit de mal qu'à lui.
Il retira de ce petit ouvrage plus que de Y Emile , toute proportion gardée «,
On lui contesta le Devin du Village. Le baron d'Holbach parut douter qu'il en fût l'auteur. Il fallait, pour décider la question, l'examen impartial d'un grand compositeur, qui voulût de bonne foi découvrir la vérité. Le célèbre Grétry s'est chargé de ce soin. Laissons-le parler.
^ On voulut , dit-il, (Mémoires , t. I, p. 276) lui contester son Devin du Village. S'il eût menti une seule fois en face du public , l'apôtre de la vérité n'était en tout qu'un imposteur , et il perdait sonpre-
1 II eut 1200 fr. de l'Opéra , 2joo fr. du roi , 1200 fr. do madame de Pompadour, el iôoo fr. du libraire qui fit imprimer lo+Devin. Ainsi cet intermède lui produisit 63oo fr. , c'est-ùdire plus même que Y Emile dont il vendit le manuscrit 6000 fr. , et qui lui avait coûté quinze ans de méditations et trois ans de travail; tandis que !<• Devin du Vilhuje fut, quant au plan et A la musique , fait en si\ jours et m trois semaines.
DEUXIEME PERIODE. i 53
raier droit à l'immortalité. Comment un tel homme eût-il pu forger et soutenir un tel mensonge? J'ai examiné la musique du Devin avec la plus scrupuleuse attention : partout j'ai vu l'artiste peu expérimenté , auquel le sentiment révèle les règles de l'art. Si Jean- Jacques eût choisi un sujet plus compliqué , avec des caractères passionnés et moraux, ce qu'il n'avait garde de faire , il n'aurait pu le mettre en musique ; car, en ce cas , toutes les ressources de l'art suffisent à peine pour rendre ce qu'on sent ; mais , en homme d'esprit , il a voulu assimiler à sa muse novice de jeunes amants qui cherchent à développer le sentiment de l'amour. Souvent gêné par la prosodie , il l'a sacrifiée au chant. « Grétry en cite des exemples pris dans les règles de l'art que Rousseau n'a point ohservées dans les exemples cités et qu'un compositeur se serait gardé de violer. Non content de cette preuve , Grétry voulut connaître la personne à laquelle on attribuait le Devin, v J'ai , dit-il , fréquenté exprès l'homme de Lyon « que les littérateurs , envieux de Rousseau , nomi) maient le principal auteur de cette production lé- » gère. Je n'ai rien trouvé dans cet homme qui an- » noneât qu'il eût pu en faire une phrase de chant, a Les doutes se sont évanouis. Cependant on rencontre encore aujourd'hui des gens qui , sans contester l'ouvrage à Rousseau , prétendent qu'il y a des morceaux qui ne sont pas de lui. S'ils avaient eu la patience de lire les dialogues « , ils y auraient trouvé des ren-
1 11 faut de la patience, mail on est dédommage par des passages où l'on retrouve Rousseau.
seigncments propres à rectifier leurs idées. » Il y a , » dit Jean- Jacques , trois seuls morceaux dans le » Devin du Village qui ne sont pas uniquement de » moi , comme je l'ai dit sans cesse a tout le monde , » tous trois dans le divertissement : \ ° les paroles de » la chanson , qui sont en partie . et du moins l'idée » et le refrain de M. Colle ; 2" les paroles de l'ariette » qui sont de M. Cahusac, lequel m'engagea à faire » après coup cette ariette pour mademoiselle Fel qui « se plaignait qu'il n'y avait rien de brillant pour sa » voix dans son rôle ; 3« et l'entrée des bergères que , « sur les vives instances de M. d'Holbach , j'arrangeai n sur une pièce de clavecin d'un recueil qu'il me « présenta. Je ne dirai pas quelle était l'intention de « M. d'Holbach ; mais il me pressa si fort d'employer » quelque chose de ce recueil, que je ne pus, dans » cette bagatelle , résister obstinément à^on désir. «
Malgré le succès qu'avait obtenu le Devin du Village sur le théâtre de Fontainebleau , ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés qu'il fut joné à l'Académie royale de musique. C'était le premier opéra dont les paroles et la musique fussent du même auteur. Le genre était nouveau. Le Devin paraissait au milieu de la querelle élevée à l'occasion des bouffons italiens arrivés depuis peu de temps à Paris , où l'on n'avait point encore entendu de musique italienne , dont se rapprochait celle du Devin du Village.
Rousseau ne dissimula pas le mécontentement que lui causait la manière dent se faisaient les répétitions, par l'insouciance de exécutants. Ceux-ci , pour se venger , le pendirent en effigie. Jean-Jacques le sut et
DEUXIÈME PÉRIODE. i 55
dit qu'il n'était pas étonné qu'on le pendît , après l'avoir si long-temps mis à la question ».
Enfin les partis se trouvèrent eu présence à l'Opéra, le jeudi i'r mars 4 753 , à la suite du Jaloux corrigé. Pendant la représentation , deux hommes , dont l'un était partisan delà musique française , et l'autre de la musique italienne, défendaient leurs opinions avec tant de chaleur , que l'attention du public fut troublée. La sentinelle s'approcha pour leur faire baisser la voix ; mais le lulliste dit au grenadier : monsieur est donc bujfoniste ? ce qui déconcerta tellement le militaire qu'il retourna tout confus à son poste 2. Il n'en fallait pas plus pour empêcher le succès de la pièce. Elle réussit cependant , malgré le parti des amateurs de la musique française. Il est pro bable que l'influence de la cour , qui avait applaudi sur le théâtre de Fontainebleau cet intermède , se fit sentira l'Opéra , d'autant plus que les grands seigneurs, étant du parti opposé à la musique italienne , ne pouvaient se démentir et refuser leur suffrage après l'avoir donné précédemment.
Madame Favart fit", sous le titre des Amours de Bastien et Bastienne , une parodie du Devin du / illage , qui malgré la réussite complète qu'elle obtint
- ' Grétry, Mémoires, tome i , p. 279.
» Anecdotes dramatiques, i>. 279. En 1766, pendant le séjour de Jean-Jacques eu Angleterre , on joua sur le théâtre de Drury-L;ine, IcDcrhi , traduit en anglais par M. Burnej. II y eut également deux partis. Celui des Ecossais è*lai1 contre 1;» pièce, et pendant les premières représentations il (il le bruit
le plus affreux.
et qu'elle méritait , n'a pu survivre à l'ouvrage parodié.
Dans le même temps , Rousseau publia sa Lettre sur la musique française , qui fit une grande sensation. Tous les détails qu'il donne à ce sujet sont confirmés par Griram dans sa Correspondance.
Passons au Discours sur l'inégalité des conditions. En ^ 753 , l'académie de Dijon proposa cette question, que le discours de Jean- Jacques rendit célèbre , quoiqu'il ne fut point couronné. Le nom de celui qui remporta le prix est resté dans l'obscurité : ce fut l'abbé Tallert , qui triompha modestement , étonné sans doute de sa victoire , autant que le tribunal litté. raire était honteux de son choix , puisque ni l'un ni l'autre ne donnèrent de publicité à l'ouvrage couronné.
Jean-Jacques passa huit jours à Saint-Germain. Il s enfonçait dans la forêt , méditant sur V origine de l'inégalité parmi les hommes ; et le résultat de ses méditations fut ce Discours.
Il acheva dans un voyage à Chambéry , qu'il fit en 4 754 , la dédicace qu'il avait esquissée avant son départ de Paris. Cette dédicace, que le plus «pur pa- » triotisme avait dictée , ne fit que lui attirer des en- » nemis dans le conseil et des jaloux dans la bourgeoi. » sie : aucun Genevois ne lui sut un vrai gré du 2èle » de cœur qu'on sent dans cet ouvrage. »
« Ce Discours ne trouva , dit-il encore , que peu » de lecteurs qui l'entendissent , et aucun de ceux- » là qui voulût en parler. » Il est cependant bien supérieur à celui qui précède. Mais la matière était plus
abstraite: Jean-Jacques heurtait toutes les notions reçues ; et la manière dont il avait traite ses adversaires dans la précédente discussion sur les sciences et les arts , était toute envie d'entrer en lice avec lui. Voilà probablement la seule cause du silence qui suivit la publication de cet ouvrage. Grimm , en en rendant compte dans sa Correspondance littéraire « , le juge avec impartialité.
« Je doute , dit-il , qu'il y ait eu parmi les conçu r- « rents un discours approchant de celui du citoyen » de Genève. Un style simple à la fois et noble . plein t> de lumière , d'énergie et de chaleur , une éloquence » mâle et touchante , ont attiré à ses ouvrages une » grande célébrité. Il y a apparence que le Discours « sur l'inégalité n'est, pour ainsi dire, qu'une suite » du précédent sur les sciences , et que c'est celui-ci i> qui a donné à M. Rousseau l'occasion de méditer » sur la nature de l'homme et sur sa vocation. Son » objet est grand et beau.... Vous trouvère/, beaucoup >i de sagacité dans ses méditations ; mais il n'a pu se » défaire des défauts qu'on lui a reprochés quelque- » fois. Ses vues sont, grandes, fines, neuves, philoso-
n phiques ;,mais sa logique n'est pas toujours exacte,
» et les conséquences et les réflexions qu'il tire de
i> ses opinions sont souvent outrées.... Si vous voulez
* suivre M. Rousseau , vous aurez la satisfaction de
» réfléchir avec un philosophe profond et lumineux ;
» mais vous serez toujours obligé de prendre carde
» qu'il ne vous mène trop loin. Ce défaut morne a
« Tome i , p. 3o5, joillcL î;.1")."».
i il...
■» cependant ses avantages pour les lecteurs , en leur t> procurant l'occasion d'exercer leur esprit à la jus- » tesse , en rectifiant les idées d'une esprit vrai , mais *> bouillant , et en les retenant dans leurs vraies lift mites.... Vous trouverez aussi à la suite du dis- » cours des notes, dont une expose les malheurs » de la société actuelle comparée à la vie sauvage , » que je regarde comme un chef-d'œuvre d'élo- « quence. »
L'influence des écrits de Jean-Jacques sur la destinée de ce célèbre écrivain étant en raison de leur succès , le Discours sur l'inégalité des conditions n'en eut aucune. Ce n'était que l'extension et le développement des idées et de l'opinion exprimées dans le premier discours avec tant d'éloquence , et ce discours avait produit tout son effet : il n'exigeait pas, comme le second, pour être apprécié, une attention continuelle , et par-là même fatigante pour beaucoup de lecteurs.
Mais , quoique peu lu dans le temps où il fut publié, ce discours a été' plus apprécié depuis, et il est mis aujourd'hui au rang des meilleures productions de l'auteur. Le sujet en lui-même, et la manière dont il est traité , lui donnent une égale importance. On l'a considéré comme l'exposé de ce que l'on appelait son système et de ce que nous nommons son opinion, parce que nous le croyons sincère jusques dans ses paradoxes. Mais il est essentiel de se faire une idée juite de cette opinion , et nous Croyons devoir, pour la bien connaître avoir recours à lui-même. Voici comment il s'explique dans un ouvrage peu connu , qu'il composa peu
DEUXIÈME PtniODE. i 51)
tic temps avant sa mort ». « Son objet , dit-il en par-
» lant de lui , ne; pouvait être de ramener les peuples
» nombreux ni les grands états à leur première sim-
y> plicité , mais seulement d'arrêter , s'il était possible ,
» le progrès de ceux dont la petitesse et la situation
» les ont préservés d'une marche aussi rapide vers la
» perfection de la société et vers la détérioration de
îi l'espèce. Ces distinctions méritaient d'être laites ,
» et ne l'ont point été. On s'est obstiné à l'accuser de
r> vouloir détruire les sciences , les arts, les théâtres ,
v> les académies , et replonger l'univers dans sa pre-
v> mière barbarie-, et il a toujours insisté au contraire
» sur la conservation des institutions existantes, sou-
» tenant que leur destruction ne ferait qu'ôter les
* palliatifs en laissant les vices, et substituer le bri- » gandage à la corruption. Il avait travaillé pour sa » patrie et pour les petits états constitués connue die. » Si sa doctrine pouvait être aux autres île quelque « utilité, c'était en changeant les objets de leur cs- » time et retardant peut-être ainsi leur décadence « qu'ils accéléreront par leur fausse appréciation.... « On voit dans ses écrits le développement de boo » grand principe , que la nature a fait l'homme lieu- » reux et bon , niais que la société le déprave et le » rend misérable. Dans ses premiers ouvrages . il >\it
* tache à détruire ce prestige d'illusion qui nous « donne une admiration stupide pour les instruit ments de nos misères, et à Corriger cette estima-
1 Ses Dialoijucs , ou Rousseau juge dfl Jean- Jacques ;
l'extrait que nous donnons appartient au troisième dialogue.
» tion trompeuse qui nous fait honorer des talents per- » nicieux et mépriser des vertus utiles. Partout il » nous fait voir l'espèce humaine meilleure , plus » sage et plus heureuse dans sa constitution primitive : » aveugle , misérable et me'chante , à mesure qu'elle n s'en éloigne. Son but est de redresser l'erreur de nos » jugements, pour retarder le progrès de nos vices. »
On est en droit de conclure que lorsqu'on accusa Rousseau d'avoir voulu tout détruire , ou l'on était de mauvaise foi , ou l'on ne l'avait pas compris , puisqu'il a u toujours insisté sur la conservation des insti- » tutions existantes. v>
Le Discours snr l'économie politique fut composé pour V Encyclopédie et parut en i 755. Plus tard et lorsque Rousseau eut acquis de la célébrité, le libraire Duvillard l'exhuma , pour l'imprimer isolé-. ment sous le titre de Discows ; car originairement ce n'était que l'article Economie politique qu'il avait fait, à la demande de Diderot , pour l'insérer dans ce vaste monument du dix-huitième siècle.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous dit relativement à la Lettre sur les spectacles dont Rousseau parle avec détails dans ses Confessions. Rappelons seulement (pie cet ouvrage augmenta la réputation de l'auteur , mais en même temps le nombre de ses ennemis. "Voltaire , qui voulait un théâtre près de Genève , prit pour un outrage l'offre d'un exemplaire : Marmontel fut piqué de la note ' mise sur le sien : celui de Saint-Lambert fut
' « Cet hommage n'eU p.is pour l'auteur du Mercure , » mais pour M. Marmontel. »
DEUXIÈME PERIODE. l6l
renvoyé à l'auteur : enfin, d'Àlembert, obligé de reconnaître la supériorité de son adversaire , put à peine dissimuler le dépit que lui causa le succès de la lettre.
A la Lettre sur les Spectacles succéda ( quoique compos i quelques années auparavant ) Y Essai sur la paix perpétuelle.
Arrêtons-nous un moment sur ce Projet , auquel un traité récent « plus fameux que connu , donne , dans les circonstances où nous nous trouvons , un certain degré d'intérêt. L'utilité du Projet , en lui-même , a toujours été mieux sentie que la possibilité de son exécution. Il n'était rien moins que nouveau : sans rc^ monter aux temps anciens , au tribunal des Amphictyons , dont ce projet n'est , en quelque sorte , que le développement et l'application en grand à de vastes états 2, nous voyons Henri IV et Sully former le plan delà république chrétienne , et le mûrir pendant long-temps 3. Le roi commença par le communiquer à la reine Elisabeth , à qui il écrivait : C'est une entreprise plus céleste qu'humaine. Quoiqu'il n'eut pas , pour le successeur de cette princesse , l'estime qu'il
1 La Sainte-Alliance. La ligue contre Henri III et Henri IV portail les noms de Sainte vnion, et de Sainte litjue. . a Application aussi difficile à Elira en Europe , qu'elle l'était peu entre les douze cités de l'Ioiiie.
3 Henri IV le conçut dans sa jeuucssc. Il en réserva l'exécution pour sa vieillesse; tant il sentait de difficulté" dans l'exécution ! Pour la faciliter il remplit ses coffres , ses arsenaux , prépara, pendant une paix de |5 ans, ses dispositions, lorsqu'il fut frappa au moment àéàùt.
avait pour elle • , il fit entrer clans ses idées le roi Jacques , parce qu'il ne pouvait s'en dispenser. Sully, seul de'positaire des secrets de son maître , fit plusieurs voyages, et la partie fut liée entre les rois d'Angleterre, de Suède, les princes d'Allemagne et ceux d'Italie. Ce n'était point, comme le croyait l'abbé de Saint-Pierre , l'amour de la paix qui faisait entrer chaque prince dans cette confédération. C'était l'intérêt particulier que chacun trouvait , et que Henri IV avait eu l'art de montrer à chacun. Il s'agissait d'un ennemi commun qui venait de faire trembler l'Europe. La peur qu'il inspirait encore devint le lien secret de cette ligue , et le motif irrésistible qui donnait au projet une activité qu'il n'eût reçue de toute autre considération. Si le fanatisme eût épargné les jours de Henri IV, on aurait vu la maison d'Autriche finir par entrer dans le projet dirigé contre elle , et la paix établie ; mais il est douteux qu'elle eût été perpétuelle.
On trouve , dans le jugement que porte Jean-Jacques sur l'ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre , une nouvelle preuve de la justesse de son coup d'oeil. » Admirons , dit-il , un si beau plan , mais consolons- » nous de ne pas le voir exécuter : car cela ne se peut » que par des moyens violents et redoutables à l'huw manité. On ne voit point de ligues fédératives s'éta- » blir autrement que par des révolutions -, et , sur ce » principe , qui de nous oserait dire si cette ligue euro- « péenne est à désirer ou à craindre ? Elle ferait plus
» H appelait Jacques Ifr tantôt la reine Jacques, tantôt Maître Jacques.
» Je mal tout d'un coup qu'elle n'en préviendrait » pour des siècles, a
Ce projet l'étant réalise sous nos yeux , il était utile de rappeler les observations applicables à tout traite avec lequel il peut avoir quelque analogie. Comme nous en avons vu conclure un de cette espèce , sans en connaître les dispositions , nous sommes autorises à supposer qu'on n'a point oublie la leçon d'un homme qui avait particulièrement étudie cette matière , et qui a dit en parlant du projet ' : a On sent » bien que , par la diète européenne , le gouverne- » ment de chaque état n'est pas moins fixé que par « ses limites -, qu'on ne peut garantir les princes de la » révolte des sujets sans garantir en même temps les » sujets de la tyrannie des princes , et qu' autre- » ment l institution ne pourrait subsister. » D'où, si l'institution ne subsistait plus, nous aurions droit de présumer que la seconde clause n'a point été stipulée.
Yoici un ouvrage qui diffère également et de ceux dont nous venons de parler , et de ceux dont il sera question par la suite : il s'agit de la Nouvelle Héloïse
Réfugié dans une solitude charmante , livré au souvenir des amours d'une jeunesse occuper, à divers intervalles, par mademoiselle Vulsoa , mademoiselle Graffenreid, madame deWtrens méme,avan1 la triste découverte de son avilissement , madame Bazile, mademoiselle Serre, il forme de tous ces êtres, dont il
1 Juyement sur ht paix perpétuelle-
effleure toutes les perfections, une Julie d'Ëtange faible une fois et revenant à la vertu ; mais il se trompe en croyant qu'elle trouverait grâce pour une seule faute , dans un siècle où l'on avait tant d'indulgence pour les crimes.
Rousseau met souvent dans la bouche des personnages qu'il fait agir ou penser , ses opinions , ses ide'es , ses rêves , ses paradoxes. La promenade sur le lac de Genève, dont il parle au livre VII des Confessions , se trouve dans YHêloïse : la scène du bosquet d'Eaubonne est retrace'e à Clarens : une autre scène d'un tout autre genre , qui se passe rue des Moineaux , reparait dans cet ouvrage. Enfin il déclare ( liv. IX des Confessions) qu'il « s'identifiait avec Saint-Preux , le » plus qu'il lui était possible , lui donnant les vertus w et les défauts qu'il se sentait. »
Pour éviter des répétitions, nous nous croyons obligé de renvoyer aux IX1' et XP livres des Confessions , où Jean- Jacques entre dans beaucoup de détails relatifs à YHêloïse. Il l'acheva à Montmorency pendant l'hiver de \ 758 à \ 759. Il l'avait commencée à l'Hermitage. L'ouvrage parut en \ 761 .
Rien n'égale le plaisir que Rousseau parait avoir éprouvé dans la composition (YHélotse ; plaisir partagé par le plus grand nombre des lecteurs. Il s'était créé un monde idéal.
Son délire eut peu d'interruption : il s'y livra sans avoir le projet d'écrire. A la fin , tourmenté par les êtres fantastiques qu'il avait créés , séduit par ces fictions, il prit la plume. In philosophe tel que Jean- Jacques De pouvait faire un roman qui ne présentât qu'un
DEUXIÈME PÉRIODE. i G5
tissu d'aventures , et que de l'agrément sans utilité.
Il sentit d'abord qu'il allait se placer dans une fausse position et se mettre eu contradiction avec luimême. A j >i es avoir tonné contre les livres efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse , il lui semblait choquant de s'inscrire parmi les auteurs de ces livres. 11 avoue qu'il sentait cette inconséquence dans toute sa force, qu'il en rougissait , qu'il s'en dépitait, mais qu'il fut subjugué complètement.
Il résolut , en cédant à la tentation , d'avoir un but moral , afin que son ouvrage différât de ceux qu'il avait censurés avec tant de raison.
Rousseau avait vécu dans une société où les devoirs étaient entièrement sacrifiés au bon ton , aux manières élégantes et gracieuses, aux goûts les plus effrénés pour les plaisirs. Madame d'Épinay , dans ses Mémoires , se présente comme ivre d'amour pour M. de Francueil , qui l'abandonne ensuite. Elle lui fait succéder Grimai , pendant que M. d'Épinay entretenait des actrices de l'Opéra sous les yeux de sa femme. Madame d'IIoudetot , sa sœur , n'eut au moins qu'une passion, mais son mari n'en fut pas l'objet ; tout brutal , tout chicaneur qu'on le représente , il vivait en tiers avec l'heureux Saint-Lambert, sans mot dire, sans se plaindre , sans même soupçonner en avoir le droit , .tant il subissait l'empire des mœurs à la mode. Madame de Jully, belle-sœur de Madame d'Épinay avait , dans Jëlyotte , fait un choix moins excusable. Mademoiselle d'Ette , pleine d'esprit et de méchanceté , vivait publiquement avec le chevalier de Valori , etc. Ce spectacle remplissait Rouleau d'une secrète et
profonde indignation. « Rien ne lui paraissait au i » révoltant que l'orgueil d'une femme infidèle qui , » foulant ouvertement aux pieds tous ses devoirs . » prétend que son mari soit pénétre de reconnaissant "i? « de la grâce qu'elle lui accorde de ne pas se laisser » prendre sur le fait. Les êtres parfaits ne sont pas » dans la nature ; mais qu'une jeune personne , née T> avec un cœur aussi tendre qu'honnête , se laisse » vaincre par l'amour étant fille , et retrouve , étant » femme , des forces pour le vaincre à son tour, *> et redevenir vertueuse ; quiconque vous dira que ce » tableau , dans sa totalité , est scandaleux et n'est » pas utile , est un menteur et un hypocrite : ne Pé- » coûtez pas. » Ainsi , Jean-Jacques opposa au tableau général des femmes de son temps , qui manquaient à leurs devoirs, une jeune personne , faible avant d'être mariée , qui retrouve alors assez de force pour résister à son amant quoique sa passion ne soit pas éteinte. Une autre idée séduisit Rousseau, qui composait Hcloïse au moment de l'orage excité par F Encyclopédie. Deux partis acharnés l'un contre l'autre étaient près d'en venir aux mains : l'un était formé de philosophes qui niaient ou l'existence de Dieu , ou tous les rapports entre le Créateur et l'homme ; dans l'autre , bien plus nombreux, étaient tous ceux qui professaient ( de bonne foi ou non ) l'opinion contraire. Jean-Jacques fut assez bon pour croire qu'il était possible « d'adoUv> cir leur haine réciproque en détruisant les préju- » gés , et de montrer à chaque parti le mérite et la » vertu dans l'autre , dignes de l'estime publique et n dn respect de tous les mortels. »
Plein de ce projet ' , « il dessina les deux caractères » de Wolmar et de Julie , dans un ravissement qui o lui faisait espérer de les rendre aimables tous les a deux , et , qui plus est , l'un par l'autre. »
Les deux partis ne se rapprochèrent point , et ne ae reunirent que pour l'accabler. En effet le parlement , le cierge , tonnèrent contre Jean- Jacques ; et les philosophes ne le comptèrent plus dans leurs rangs.
Le double objet que s'est proposé Jean-Jacques /ait d'Héloîse un ouvrage particulier , qui , quoique moral , n'est point un livre de morale , quoique phi- ! (sophique n'en mérite pas le titre , quelque fiction n'est point un roman , et ne peut être classé dans ce ;,cnre frivole. On ne peut le juger d'après une pre-
• Dans une lettre écrite de Montmorency, le i\ juin 1761 , Jean-Jacques développe ce projet à M. Vernes. « Vos griefs • contre Wolmar, lui dit-il, prouvent que j'ai mal rempli " l'objet du livre, ou que vous ne l'avez pas bien saisi. Cet » objet était de rapprocher les partis opposés, par une estime » réciproque, d'apprendre aux philosophes qu'on peut croire ■> en Dieu sans être hypocrite, et aux. croyants qu'on peut » être incrédule sans èlrc un coquin. Julie dévole est une » leçon pour les philosophes, et Wolmar alliée en est une » pour les intolérants. Voilà *le vrai but du livre. C'est à » vous de voir si je m'en suis écarté. Vous me reprochée de » n'avoir pas (ait changer de système à "\\ nlin.ir sur la lin du • roman. .Mais, mon cher Vernes, vouj n'avez, pas lu cette » fin; car sa conversion y est indiquée avec une clarté qui
» ne pouvait souffrir un plus grand développement saus vou- » loir faire une capneinade. »
inière lecture , ni même d'après une seconde , si toutes les deux sont faites à peu d'intervalle l'une de l'autre. Il est diverses époques dans la vie. Les parties dCHéloïse qui déplaisent dans l'une recouvrent leurs droits dans une autre. On aime moins ce dont on était enchanté, on goûte avec délices ce qu'on avaitrepoussé; l'on finit par saisir l'ensemble de ce bel ouvrage , et l'on modifie les jugements qu'on avait portés.
Il y a des personnes qui ne veulent plus entendre parler de Julie du moment qu'elle est madame de "Wolmar. On est forcé d'avouer que c'est une concession bien dure à faire , mais il le faut si l'on ne veut pas renoncer à une lecture instructive qui captive sans cesse et qui dédommage du sacrifice , quelque coûteux qu'il ait été.
En s'obstinant à s'arrêter au mariage de Julie , on se prive du plaisir que donne la lecture des IV et VIe parties regardées avec raison comme des chefs-d'œuvre , et du spectacle de cette Julie mère de famille , fidèle épouse , sans avGirces.se d être Jidèle amante '.
1 « De vous dire que nos jeunes gens sont plus amoureux » que jamais, ce n'est pas sans doute une nouvelle à vous » apprendre ; de vous assurer au contraire qu'ils sont parfaite- » ment guéris , vous savez ce que peuvent la raison , la vertu ; » ce n'est pas non plus leur plus grand miracle. Mais que n ces deux opposés soient vrflis en même temps; qu'ils brô- » lent plus ardemment que jamais l'un pour l'autre, et qu'il » ne règne plus entre eux qu'un honnête attachement ; qu'ils » soient toujours amants et ne soient pins qu'amis : » pense , ce que vous aurez plus de peine a comprendre , el n ce qui est pourtant selon l'exacte vérité. » | I M. de Wolmar à Claire d'Orbe, .]' j« m
deuxième période. <69
C'est , je le répète , une concession difficile à faire que ce mariage. Mais on est obligé de convenir qu'il est piquant de savoir comment l'auteur a pu conserver de L'intérêt sur Julie consentant à devenir la femme d'un homme qu'elle n'aime pas , qui a quarante ans plus qu'elle ; comment et par quels moyens cet intérêt peut s'étendre sur cet homme , tout athée qu'il soit , et quelque humeur que l'on éprouve et qu'on ne cesse de ressentir contre lui. Plus il est maître de ses passions , moins on lui pardonne de vouloir être l'époux de Julie, qu'il sait ( puisque le baron d'Ëtangc lui a confié cet important secret ) ne pouvoir plus disposer de son cœur ni de sa main. Sous le rapport de la difficulté vaincue , il est intéressant de connaître comment l'auteur a pu surmonter tant d'obstacles , surpris que L'on est de le voir se les créer. Quand il n'y aurait que ce motif, il doit être assez puissant pour engager à poursuivre sa lecture. Nous invitons ceux qui s'y refusent à lire seulement la lettre \1 de la IV" partie.
k Julie influa de deux manières sur la destinée de l'auteur. Elle le rendit généralement l'objet de la bienveillance de i femmes, qui dès-lors furent disposées d'avance à devenir dociles aux leçons , et à suivre les préceptes à1 Emile. Quant aux hommes de lettres . les "avis furent partagés ; ils ne donnèrent jamais d'éloges sans restriction ou sans une critique plus ou moins amère.
Mais dans le monde le succès fut au-delà de L'imagination. « Les libraires ne pouvaient suffire aux de » mandes de toutes les classes. On louail l'ouvrage à
4 70 HrSTOIRE DE J. J. ROUSSEAU.
» tant par jour ou par heure. Quand il parut, on » exigeait douze sous par volume , en n'accordant que » soixante minutes pour le lire '. «
Le Contrat social est un fragment des Institutions politiques. C'est le seul des écrits politiques de Jean- Jacques qui eut de l'influence sur sa destinée. Le livre étant condamné à Genève , l'auteur ne put rester dans sa patrie.
Cet ouvrage a été maltraité par un grand nombre de critiques : nous ne devons nous occuper que de celui dont la supériorité , les talents et la variété des connaissances , sont reconnus , et qui était le plus redoutable ennemi de Rousseau.
Voltaire a fait , sous le titre ÏÏIdces républicaines par un citoyen de Genève 2 , la satire plutôt que la critique du Contrat social. Il extrait des passages qu'il commente à sa manière et sans faire attention à ce qui les précède ou les suit; il les altère même quel quefois, et, par la substitution d'un seul mot, il fait dire à Jean- Jacques une absurdité. En voici des exemples.
Rousseau dit dans son Contrat (livre IV , chap. 8) : « Deux peuples étrangers l'un à Poutre , et presque » toujours ennemis, ne purent reconnaître long-temps » un même maître. »
Voici la citation de Voltaire : « Deux peuples étran- » gers l'un a l'autre et presque toujours ennemis ne
■ L'allx- Brisard.
* OEuvves de Voltaire, édit. de Kelil , in-8° , tome x\ix , p. i85.
DEUXIÈME PÉRIODE. <7l
» purent reconnaître un même Dieu •. » Au moyen delà métamorphose de maître en Dieu, et delà suppression d'an mot, Voltaire fait avancer par Jean- Jacques une assertion démentie par mille faits. Bfaia ces changements étaient nécessaires pour motiver l'accusation d' ignorance , de présomption, d'extravagance.
11 ne se contente pas de mettre un mot à la place de l'autre; il substitue à son gré une question à l'autre : ce qui fait que la réponse n'a point de rapport à l'objet proposé.
s « Le même écrivain , dit Voltaire 2 , en parlant » des systèmes de gouvernement , s'exprime ainsi :
* L'un trouve beau qu'on soit craint de ses voisins , » l'autre qu'on en soit ignoré ; l'un est content que
* l'argent circule, l'autre exige que le peuple ait » du pain. Tout cet article semble puéril et cona tradictoire. » Ce n'est point du chapitre sur les différents systèmes de gouvernement qu'est extrait le passage cité , mais de celui sur les signes d'un bon. gouvernement; ce qui est fort différent , et l'on va voir comment la citation est faite.
Rousseau se demande 3 à quel signe on peut connaître qu'un peuple donné est bien ou mal gouverné. « On ne résout point cette question, répond-il, parce » que chacun veut la résoudre à sa manière. Les su- » jetfl vantent la tranquillité publique : les citoyens .
1 id. i/i. , page 201.
' Edition «le Ki-lil , ton» \\i\ . p iga ioiï
* Contrat social , liv. III, chap. g.
i 72 KISTCIUE DE J. J. ROUSSEAU ,
■ la liberté des particuliers ; l'un préfère la sûreté « des possessions et l'autre celle des personnes ; l'un » veut que le meilleur gouvernement soit le plus sé- » vère , l'autre soutient que c'est le plus doux : celui « ci veut qu'on punisse les crimes , et celui-là qu'on » les prévienne-, l'un trouve beau qu'on so/l craint » des voisins, l'autre aime mieux qu'on en soit » ignoré; l'un est content quand l'argent cir- » cxde , et l'autre exige que le peuple ail du pain. » Quand même on conviendrait sur ces points « et d'autres semblables , en serait-on plus avancé ? » Pour moi , je m'étonne qu'on méconnaisse un » signe aussi simple , ou qu'on ait la mauvaise foi » de n'en pas convenir. Quelle est la fin de l'as- « sociation politique ? c'est la conservation et la » prospérité de ses membres. Et quel est le signe » le plus sûr qu'ils se conservent et prospèrent? « c'est leur nombre et leur population. N'allez ï> donc pas chercher ailleurs ce signe si dis- « puté. »
Ainsi Voltaire n'est pas littéral en rapportant la très-petite partie d'une longue période. 11 change la question; ce qui est au moins de l'inexactitude ; il l'ait plus, il met dans la bouche de Rousseau et suppose comme opinion de celui-ci ce que I\ousscaa rejette comme étranger à la question; si ce n'est pas là de. la mauvaise foi , c'est au moins de : . lé èreté.
Aprè^; avoir traité Jean-Jacques d'ignorant présomptueux, de cyniqu n horloger, d'auteur plein de contradictions , d'inepties et d'à
tes, Voltaire termine ainsi sa critique •: « On a » brûle ce livre chez nous. L'opération de le brûler « a été aussi odieuse peut-être que celle de le com- » poser. Ce sont les livres d'injures qu'il faut brûler » et dont il faut punir sévèrement les auteurs , parce » qu'une injure est un délit, s
On trouvera dans la Correspondance plusieurs lettres dans lesquelles Rousseau donne des explications sur sa doctrine , et qu'il est nécessaire de lire pour juger avec équité , particulièrement celle du 15 juillet ■1763 , adressée à M. Ustéri , professeur à Zurich , et celle du 26 juillet 1 767, écrite à l'auteur de VAmi des hommes. Avant de se faire une opinion définitive et de prononcer un jugement sur des matières importantes , il est de toute justice de bien les connaître , ainsi que le but et l'objet de l'auteur, et de le consulter lui-même. En suivant cette marche on se garantit de l'erreur. Voici , par exemple , ce que dit Jean-Jacques du Contrat social , dans un autre ouvrage2 : .(Lisez-le , monsieur, ce livre si décrié : vous y verrez partout la loi mise au-dessus des hommes : vous y verre?. partout la liberté' réclamée , mais toujours sous l'autorité des lois , sans lesquelles la liberté ne peut exister, et sous lesquelles on est toujours libre . «le quelque façon qu'on soit gouverné. Par-là je ne fais pas , diton , ma cour aux puissances ; tant pis pour elle- . cai
1 Édition de Kebl, tome xx ix, pageaoa.Le Contrat xoi ta! n'a été* brûlé «pi'A Génère.
1 lettres de la montagne, première partie, Lettre \l Elle <'it entièrement eon icrée au Ci.:'
je fais leurs vrais intérêts , si elles savaient les voir et les.suivrc. Mais les passions aveuglent les hommes sur leur propre bien. Ceux qui soumettent les rois aux passions humaines sont les vrais destructeurs des gouvernements : voilà les gens qu'il faudrait punir. Les fondements de l'état sont les mêmes dans tous les gouvernements. Quand il s'agit de comparer les diverses*formes , on ne peut éviter de poser séparément les avantages et les inconvénients de chacun ; c'est ce que je crois avoir fait avec impartialité. Tout balancé . j'ai donné la préférence au gouvernement de mon pays. Cela était naturel et raisonnable : on m'aurait blâmé si je ne l'eusse pas fait '. Mais je n'ai point donné l'exclusion aux autres gouvernements : au contraire j'ai montré que chacun avait sa raison qui pouvait le rendre préférable à tout autre , selon les hommes , les temps et les lieux. Ainsi , loin de détruire les gouvernements , je les ai tous établis. Je n'ai rejeté aucun gouvernement , je n'en ai méprisé aucun. En les examinant, en les comparant , j'ai tenu la balance et j'ai calculé les poids ; je n'ai rien fait de plus. On ne doit punir la raison nulle part , ni même le raisonnement. Je ne suis pas le seul qui, discutant par abstraction des questions de politique , ai pu les traiter avec quelque hardiesse. Tout homme a droit de le faire. Mes livres , quoi qu'on fasse, porteront toujours témoignage d'eux-mêmes. »
VÉmile termine cette série. Recommander aux
' Et c'est clans ce pays seulement que le Contrat soi inl ■> 'ij Lrûlé !
DEUXIEME PERIODE, i 7">
hommes d'élever leurs enfants, faire sentir la nécessité de l'éducation ' , c'était un précepte usé dont on reconnaissait plutôt la sagesse, qu'on ne savait. en faire l'application convenable.
Donner à ce précepte une forme attrayante et tous les charmes de la nouveauté , afin d'éveiller l'attention et de la soutenir par l'intérêt et la curiosité , c'était faire un grand pas, et personne n'aurait eu l'idée d'exiger davantage.
Mais pour atteindre au dernier degré , acquérir par l'étude et la méditation l'expérience de tous les âges , y joindre celle de son siècle, voir dans l'une et l'autre les présages certains d'un avenir aussi menaçant qu'il est inévitable, armer l'homme contre les fléae.x que renferme cet avenir, et , dans ce but , rajeunir le vieux précepte de l'éducation , voilà , certes, un projet utile , une entreprise digne de tous les éloges. Telle est celle que conçut et qu'exécuta celui-là seul qui pouvait l'exécuter, parce qu'il l'avait conçue.
Du point où il se place , il voit le bouleversement des classes de la société : il prend son élève4 dans une des premières , de celles que la fortune se plaît à combler de ses faveurs ; il se dit, : Comment faut-il élew r celui qui doit tout perdre un jour : parents j femme j enfants, amis, richesses , considération , tout ce qui embellit l'existence, puisqu'il doit être entièrement
1 L'éducation embrasse toute la vie de l'homme en M sens <[u'A loin âge on reçoil des leçons. Que de prétendus hommes d'étal <>nt perdu leur partie, du jour au Lendemain, parce
qu'ils croyaient leur éducation faite!
i 76 KItTOIRE DE J. J. &OU8SEAU ,
dépouillé , réduit à lui , puisque même la liberté lui doit être enlevée ? Comment fera cet infortune' qui n'a plus rien , pour être libre encore dans les fers et trouver du prix à la vie ?
Et qu'on ne croie pas que , chez Jean- Jacques, ce soit un jeu de son imagination ; que , pour exercer son talent , il pose un problème que des hypothèses chimériques rendent insoluble, ou qu'accoutume à vaincre les difficultés , il aime à s'en faire pour jouir d'un facile triomphe. Ce qui me reste a. dire va prouver le contraire , et démontrer jusqu'à l'évidence que l'intention de Rousseau fut de faire un homme de son élève , et que jamais intention ne fut appuyée sur des motifs plus puissants , plus pressants même , puisqu'ils étaient pour ainsi dire irrésistibles , Jean-Jacques ayant , en leur cédant , sacritié le repos de sa vie. Laissons-le les exposer lui-même.
« Appropriez, nous dit-il» , l'éducation de l'homme « à l'homme, et non pas à ce qui n'est point lui. Ne « voyez-vous pas qu'en travaillant à le former exclusive vement pour un état, vous le rendez inutile à tout » autre; et que , s'il plaît à la fortune, vous n'aurez
n travaillé qu'à le rendre malheureux ? Vous
» vous fiez à l'ordre actuel de la société, sans » songer que cet ordre est sujet à des révolutions » inévitables , et qu'il vous est impossible de prévoir » ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. » Le grand devient petit , le riche devient pauvre . » le monarque devient su je t : les coups du sort sont-ils
• Emile , liv. III , vers la fia.
si rares que vous puissiez compter d'en être exempts ? Nous approchons de l'état de crise » et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que:
1 Ce passage est écrit en 1760. Jean-Jacques ajoute dans une note : Je tiens pour impossible (pie les grandes monarchies de l'Europe aient encore long -temps à durer ; toutes ont brillé, et tout état qui brille est sur son déclin. Celte ol> servation est appuyée sur des faits, il est vrai; mais les exemples sont isolés, et l'application serait peut-être hasardée : c'est-à-dire que tous les états d'une partie du monde n'ont pas brillé à la fois connue ceux de l'Europe, ce qui faisait envahir par les barbares Le pays dont le peuple était le plus policé. Mais il n'y a plus de barbares depuis que ceux qui pouvaient passer pour l'être oui pris des leçons de politesse et de civilisation, qu'au lieu de payer, ils ont fait payer assez cher. Ainsi l'élatde la question est changé. On peuple corrompu finissait par être conquis; les faits le prouvent : mais aucun exemple ne nous apprend quelle est la fin de ce peuple quand ses voisins sont aussi corrompus que lui. Du reste, Vital de Crise suivit de près la prédiction, et précéda de peu de temps le siècle des révolutions. Remarquons la justesse ue ^expression dont il se sert : le siècle des révolutions! Douze ans après L'époque OÙ Rousseau tenait ce Langage, arrivait la révolution de Pologne par trois grandes puissances qui donnèrent L'exemple du mépris des droits au profit de ta force.
Yingt ans après, la révolution des colonies anglaise* qui, sous le titre dtÉtats Unis, assurèrent leur indépendance.
Trente ans plus tard, ( le point de dépari est toujours 170'*) commençai) la révolution française, la plus importante de toutes , soi) en elle-même , soil par une influence incalculable; enfin les révolutions de L'Amérique Méridionale.
L'étude et la réflexion firent trouvera Jean-Jacques dans
» vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hom-
« mes, les hommes peuvent le détruire : il n'y a de carac-
« tères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature, et la
» nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs.
» Que fera donc , dans la bassesse, ce satrape que vous
« n'aurez élevé que pour la grandeur? que fera, dans la
a pauvreté , ce publicain qui ne sait vivre que d'or?-
a que fera , dépourvu de tout , ce fastueux imbéeille
a qui ne sait point user de lui-même et ne met son
a être que dans ce qui est étranger à lui ? Heureux
a celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte , et
« rester homme en dépit du sort ! . . . . Un roi qui n'existe
a que par sa couronne n'est rien du tout s'il n'est roi.
a Mais celui qui la perd , et s'en passe , est alors au-
a dessus d'elle. Du rang de roi , qu'un lâche , qu'un
» méchant, un fou, peut remplir comme un autre,
« il monte à l'état d'homme , que si peu d'hommes
« savent remplir. Alors il tromphe de la fortune , il
» la brave , il ne doit rien qu'a lui seul ; et , quand
» il ne reste à montrer que lui , il n'est point nul , il
« est quelque chose. Oui . j'aime mieux cent fois le
» roi de Syracuse maître d'école à Corinthe , et le
» roi de Macédoine greffier à Rome , qu'un malheu-
a retuc Tarquin ne sachant que devenir s'il ne régne
a pas ; que l'héritier possesseur des trois royaumes»
le présent et le passé les présages fie l'avenir, et levèrent à ses yeux le voile <(ni le couvrait. S'il vivait <le nos jours , il aurait peut-être moins île mérite à prévoir ce qui nous est préparé.
< Charles-Edouard , petit-fils «le Jacques II, était plu- fait potir régner que son aïeul , qui perdit la couronna pour tt'avt ii
DEUXIEME PKBIODE. 179
« jouet de quiconque ose insulter à sa misère , errant « de cour en cour, cherchant partout cîcs secours et « trouvant partout des affronts , faute de savoir faire n autre chose qu'un métier qui n'est plus en son pou-
n voir Travailler est un devoir indispensable à
n l'homme social. Riche ou pauvre , puissant ou fai- » Lie, tout citoyen oisif est un fripon. De toutes les « conditions , la plus indépendante de la fortune et
» des hommes est celle de l'artisan Partout où l'on
» veut vexer l'artisan , son bagage est bientôt fait ; » il emporte ses bras, et s'en va. «
Il fallait, pour que la leçon fut instructive , qu'Emile perdît tout, et Jean-Jacques ne lui épargne aucun des malheurs auxquels l'homme est exposé ; il l'en
pas compris le véritable sens du mot de Henri IV , U/l royaume vaut bien une messe; mot bien interprété par Charles-Jean. Le prétendant se montra Jinmmc en i~\~>- Mais il échoua , el fut sacrifié : par un article secret du traité d'Aixla-Chapelle, signé le 18 octobre 1748, la cour de France s'engagea à le renvoyer de ses étals. Ce prince ne se pressant pas d'obéir à l'ordre qu'il avait reçu de sortir de France , M. de \ audreoil fut chargé de l'arrêter. Il se vit obligé d'employer la force. Le prince chercha dans l'usi • g.e immodéré des Liqueurs et dn vin L'oubli de ses maux et de ses espérances , et finit par s'abrutir entièrement A l'époque où Jean-Jacqnes écrivait Emile, le prétendant était toujours ivre. Il mourut à Rome le 3t janvier 17SS. Le cardinal d'York était sou frère. Il ne reste plus de cette illustre famille que de tristes .souvenirs, des exemples terribles de L'inconstance de ta forlime, el de grandes leçons, mais de peu d'utilité , puce que le très-petit nombre de eeiec a l'usage desquels elles sont n'en profitent jamais.
iSO HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
abreuve , il lui fait avaler le calice jusqu'à la lie. Après l'avoir placé dans des circonstances telles qu'il est obligé de fuir sa femme , son enfant , d'abandonner sa fortune , et de se servir de ses ressources personnelles, il le met dans l'esclavage , et l'y fait conserver l'indépendance de sa pensée et la fierté de son caractère.
Si Jean-Jacques avait pris son élève dans une classe inférieure, son but n'eût pas été rempli. Il veut rendre Emile propre à toutes les conditions humaines. On élève un pauvre pour être riche ; lui veut élever un riche pour être pauvre.
L'épreuve contraire n'eût peut-être pas été totalement inutile. On n'aurait pas vu sans intérêt Emile luttant contre la prospérité , qui , dans l'homme le moins imparfait composé de bien et de mal , développe plutôt le mal que le bien. Supposons Emile transporté tout-à-coup sur ce théâtre où règne la flatterie , où personne n'est à l'abri de son influence , où quelque élevés que soient les trônes des dieux de la terre , elle les enveloppe d'une atmosphère embaumée , et mêle sa fumée enivrante à celle de l'encens le plus pur. Quelle conduite tiendrait Emile dans ce séjour ? S'y/ mettra-t-il à l'abri de la contagion ? Doué de toutes les facultés que lui donne son gouverneur et qui brillent dans l'adversité , saura-t-il les conserver dans tout leur éclat au faite des grandeurs ? .... Mais celui qui n'a jamais connu (pie le malheur ou la misère; qui fut persuadé que les honneurs favorisaient la corruption; qui sans cesse appelle à son secours l'expérience, ne pouvait présenter l'élève jouant un rûle auquel le maître était étranger : il voulait offrir
deuxième téuiode: i O I
des Leçons d'un usage général, et peu de personnes sont appelées à gouverner les hommes.
Ces observations nous amènent naturellement à examiner quelle marche on devait suivre dans l'examen critique iï Emile afin de la comparera celle qu'on a suivie.
Pour qu'une critique soit raisonnable et fondée , elle doit s'appuyer sur des bases reconnues , et partir il'iiii principe (ixe -, autrement elle porte à taux. Quelque bien enchaînés que paraissent être les raisonnements , quelles que soient la liaison des idées , la justesse de la logique , si l'on est parti d'une supposition gratuite , tout s'écroule à l'examen.
Il est d'abord nécessaire de bien connaître le but que se propose un écrivain; autrement on ne peut porter un jugement motivé sur les moyens qu'il a pris pour arriver à ce but. Telle est la marche également prescrite par le bon sens et l'équité.
Si l'on prétend que Rousseau ne devait pas se proposer le but qu'il veut atteindre , j'entends cela : c'est une opinion particulière susceptible d'être discutée. Qu'on dise qu'il n'y a point de rapport entre le Lut et tes moyens, j'entends encore cela , pour\ u qu'on le prouve. Dans cette double attaque . on part d'un point connu , c'est-à-dire du but. proposé , qu'on doit commencer par rappeler avec précision et clarté . pour faire voir qu'on s'entend soi-même et qu'on veut être entendu des autres.
Mais qu'on vienne nous dire que l'éducation d'Emile ne convient point à tel état . à telle profession . dans tel rang . nous n'y entendons plus rien . par v ; ■ ! i 14...
le gouverneur d'Emile n'a pas voulu faire de son élève un membre du parlement, un évèque , un mare'chal de France ', L'étude des lois, celle de la tactique militaire font une partie de l'instruction qu'Emile peut ou doit recevoir , comme l'escrime et la danse sont au nombre des exercices propres à entretenir la souplesse et l'agilité de ses membres : mais son gouverneur ne prétend pas plus lui apprendre la tactique que l'escrime , ni le droit que la danse : son but est d'en faire un homme ; nous verrons ce qu'il entend par-là.
Qu'isolant des passages on crie à l'impiété , au mépris des lois ou des souverains , à l'oubli des convenances , on s'écarte de la question ; et pour se reconnaître il faut remettre chaque passage à sa place , parce qu'il n'en doit pas sortir , sans ce qui l'accompagne.
Il ne faut voir dans les choses que ce qui s'y trouve , et dans un livre que ce que l'auteur y met. Entrons donc dans les idées du gouverneur d'Emile. Il ne se contente pas de donner à son élève un métier qui, pouvant être exercé dans tout, pays civilisé , met celui qui le possède à même de gagner son pain . parce qu'il n'est pas question d'en faire un artisan. On lui donne une ressource assurée dans le malheur, un genre d'industrie qui reçoit des circonstances son prix et son emploi. 11 faut crae ce ne soit qu'une ressource , parce
> Il Le déclare positivemenl : « Yi\ re, dit-il , esl le métierque » je lui reui apprendre. En sortant de mes mains, il p« sera , o j'en conviens, ni magistral, ni soldat, ni prêtre,. Il sera » premièrement nomme, (uni ce qu'un homme doit être. Sa » fortune aura beau lui fair* i place , il sera toujours
ieni ' • ,"''•• , liv. I.
DEUXIÈME PÉRIODE. i8'Ô
que l'homme à qui vous la donnez doit occuper un rang dans la société , et même y remplir des fonctions. Mais comme nous supposons une époque où les rangs sont renverses et les classes confondues , et que , dans cette hypothèse , il serait imprudent de faire choix d'un état et de fonctions déterminées , parce que ce choix pourrait tomber sur un état qui n'existera plus , il est nécessaire de rendre notre élève propre à tout. Il y a des principes communs à tous les états , àcs connaissances générales applicables à tous , et qui , dans une révolution même, trouvent leur emploi, parce que, sans ces connaissances et ces principes, la société serait dissoute , et que , dans l'espèce , il s'agit d'une révolution qui confond les rangs et renverse les fortunes, mais ne dissout pas la société. Ce sont ces principes généraux que le gouverneur fait acquérir à son élève , non -par des discours , des leçons , des lectures , mais par la pratique. Il le met dans des positions où l'élève déduit de lui-même le principe : c'est l'instruction en action , s'il est permis de s'exprimer ainsi.
Mais Emile n'a ni connaissances , ni préjugés . ni opinion, quand son gouverneur s'en empare , conséquomment aucune idée sur les religions et les cuites. -11 est, dans celte hypothèse, l'objet d'une exception unique, et peut se choisir une religion : ce qui n'arrive une de nous , puisque chacun reçoit la sienne , et la suii parceqn'il l'a reçue. Dans cet étal de i le gouverneur, ne doit poinl , en parlant de religion à son é!è\ il que si
l'on pxtrail un passage pour le comment
i 84 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU ,
une application qui n'a point été faite par l'auteur , et qu'on perd la question de vue.
Rousseau commence donc par faire de son élève un homme ; et si le portrait est idéal , ce n'est point sa faute, et les hommes n'ont point à s'en plaindre. Cet homme une fois produit est propre à toutes les fonctions qui lui seraient confiées par l'état , pourvu qu'elles ne soient pas en opposition avec les devoirs que la morale impose. Cet homme idéal est bon, juste , fort-, il réunit à la force la droiture et l'amour de ses semblables : il sait « qu'il faut leur faire tout » ce qu'il voudrait qu'on lui fit à lui-même. »
Il a cette énergie qui fait que « toujours il agit « comme il parle; qu'il est toujours décidé sur le « parti qu'il doit prendre ; qu'il le prend hautement » et le suit toujours. « Ce n'est point dans les livres qu'il apprit à devenir tel; ce n'est point dans nos écoles, c'est en vivant, c'est-à-dire, « en faisant » usage de ses organes , de ses sens , de ses facultés , » de toutes les parties de lui-même qui lui donnent » le sentiment de son existence. «
Un tel homme est propre à toutes les fonctions r parce que , dans sa vie toujours active , il ne fut étranger à aucune , se pénétra de leurs devoirs , conduit par une main invisible qui faisait naître l'occasion de les remplir tous, et d'appliquer les régies aux faits avant de savoir qu'il existât des règles, de* manière qu'elles n'étaient plus à ses yeux que la conséquence de faits et comme déduites «le la nature des choses. Ce gouverneur ne donnait pas de précepleé ; il les faisait trouver.
Les critiques d'Emile, n'entrant point dans le sens de l'auteur dont ils lisaient l'ouvrage , substituaient leurs idées aux siennes, et s'écriaient : Mais à quoi servent la force et l'expérience d'Emile pour (■et élève qui doit avoir bientôt un brevet de colonel, pour cet autre à qui l'on destine la toge et le mortier, pour ce troisième qui voit dans l'horizon la crosse et la mitre , pour ce jeune prince qui n'attend que l'âge de commander aux hommes ?.... A quoi? mais, à soutenir les fatigues de la guerre et l'activité des camps ; à ne jamais prononcer un jugement sans avoir approfondi la cause et reconnu le droit; à mettre toujours entre sa morale et ses actions le rapport qu'y placent l'honneur et la probité -, à ne pas traiter les hommes comme de vils esclaves j à s'en faire aimer, à les rendre heureux ; enfin , si , comme il est arrivé , toutes ces espérances sont déçues , s'il faut renoncer aux promesses de la fortune , à savoir s'en passer.
On sait bien que manier l'équcrre et le rabot n'était pas, pour commander un régiment ou juger un procès, une chose plus nécessaire il y a trente ans, qu'elle ne le serait aujourd'hui pour être missionnaire ou jésuite , ambassadeur ou préfet. Aussi Jean-Jacques ne voulait pas plus faire de son élève un colonel qu'un capucin. Son intention était de lui donner en lui-même une ressource contre l'adversité. De cruels événements n'ont que trop prouvé combien cette prévoyance était fondée , et ce n'est pal sans intérêt qu'on a vu , dans notre tourmente révolutionnaire , des hommes combles jusqu'alors des faveurs
4 86 HiSIOiaE BE J. J. ROUSSEAU,
de la fortune, des princes même * , lutter avec avantage contre un sort rigoureux , et tirer d'eux-mêmes des ressources sur lesquelles ils n'avaient jamais compte'.
1 Les princes sont toujours assez en évidence sans qu'il soit besoin de les désigner. Celui dont il est question vécut en enseignant ce qu'il avait appris dans tout autre but que de le montrer à d'autres. Profitant sagement et par une honorable •exception de l'expérience , il en transmet les utiles leçons ù ses enfants , et ne leur laisse point oublier qu'ils sontborames avant d'être princes, et que le rang, loin de dispenser de connaître les hommes , leur en fait un devoir. Beaucoup d'exemples ont démontré la sagesse du précepte de Jean- Jacques. Et l'on a vu des gens élevés dans l'opulence , mais qui avaient eu le bonheur d'apprendre à tourner par désœuvrement, le faire avec succès par besoin, et s'applaudir de savoir manier dextrement le ciseau. Ceux-là supportaient avec philosophie le pénible joug de la nécessité, oubliant naissance, rang et fortune. Mais c'était le plus petit nombre. Les autres avaient une mémoire dont la fidélité faisait leur supplice. Il n'est peut-cire pas inutile pour ceux qui aiment à faire des observations sur le cœur humain, de leur rappeler un trait digne d'occuper un moment leur attention.
Beaucoup d'émigrés italiens et français étaient réfugiés ù Hambourg où l'on ne vit que de travail , et pour faire sa fortune, ou l'accroître quand elle est faite. Ceux qui possédaient quelque talent utile en firent usage cl restèrent. Les autres se virent tristement obligés d'aller plus loin. M. le baron ** ne savait que manger tant bien que mal deux à trois cent mille livres de rente. Sans ressources, toutes ses économies épuisées, n'ayant jamais servi, trop âgé pour l'apprendre, trop fier pour recevoir des secours, trop ignorant ( non par sa faute , mais par l'éducation qu'il avait reçue )
DEUXIÈME TJÏRIODE. ib7
Je ne crois pas qu'il existe de critique d'Emile où l'on ne se s'oit éloigné de la question ; disons mieux , où l'on n'en ait suppose une autre. Cette question est donc Celle-ci: Jean-Jacques, voulant faire de son élève un homme « , a-t-il pris les moyens pour arriver à ce but?
pour en tirer* quelque fruit, quel parti prendra- l-il? Il se
met garde-malade, exigeant qu'on l'appelle par son litre en lui f\ mandant dus soins. Quand on ne lui disait pas M. le baron, il ne bougeait pas plus qu'un tberme. La noblesse n'est pas l'idole des Hainbourgcois , qui en font trèspen de cas lorsqu'elle n'est point accompagnée de la fortune. Ce leur fut un spectacle aussi nouveau pour eux que singulier et bizarre, de voir un homme se soumettre aune pareille condition et n'obéir qu'en voulant conserver l'étiquette. C'était une mode de l'avoir. On se VaWacJlCtit : il se faisait payer fort cher. On trouvait plaisant d'appeler M. le baron pour se faire apporter tout rc dont un malade peut avoir besoin. Il ne mangeait ni à Pollice ni avec les maîtres, quoique plusieurs l'invitassent , parce que sa conversation n'était pas sans agrément. 11 n'y dînait que lorsque son service était fini. Le baron avait* comme on voit, fait une capitulation bien singulière avec son orgueil, ne conser- \ani que son titre, et, pourvu qu'on l'employât rigoureusement, ne refusant aucune des fonctions de son ministère. Remarquons qu'avec une telle prétention, un métier lui aurait été inutile. Dans quelle manufacture, à quel atelier
aurait-on reçu un ouvrier qu'il eût fallu titrer pour .s'en
faire obéir, el pour en obtenir du travail .' Remarquons encore que, dans toute autre ville, le baron n'aurait pu exercer son art avec ta condition qu'il imposait, el qu'il (allait preciseV m. ni ,'t ee garde -malade des Hamhourgeois pour malades. ' Dans lequel il y eût DltfftS Mina in corpore saiio.
188 HISTOIRE DE J. J. RGUSSEATJ,
Les moins déraisonnables * ont prétendu qu'il ne devait pas se le proposer. Mais il y a des concessions qu'on est obligé de faire en lisant : c'est de commencer par admettre le but de l'auteur, autrement il faut renoncer à lire, et surtout à juger ce qu'on n'a pas lu 2 . Que dirait-on de celui qui , à l'occasion de l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit lmmain , de Tartufe par exemple , trouverait mauvais qu'on eût mis en scène un tel personnage, parce qu'il aurait eu le bonheur de n'en avoir jamais rencontré de sa vie? on lui conseillerait sans doute de ne lire ni ne voir Tartufe , et surtout de n'en jamais parler.
. Après nous être arrêté sur les critiques générales , c'est-à-dire sur celles qui devaient embrasser l'ensemble de l'ouvrage, passons aux critiques particulières, qui ne sont ni mieux fondées , ni plus raisonnables , parce qu'elles partent toujours d'une hypothèse , et qu'on oublie iï admettre celle de Rousseau , condition sans laquelle on ne peut juger Emile.
La Profession de foi du Vicaire savoyard 3 est
1 Encore ceux-là resscniLlent-ils à Gcronte, qui revient toujours à sa galère. Il faut supposer une galère, des Turcs, le fils de Gérontc de bonne prise, et s'occuper des moyens de le Cirer d'affaire , c'est-à-dire de payer, puisqu'il n'en est pas d'autre*
• Par ce mot j'entends, saisir l'ensemble, ne pas perdre l'objet de vue, comprendre enfin.
3 M. de Malesberbes écrivit de sa propre main à Rousseau : « Que celle profession était précisément une pièce faite pour » avoir partout l'approbation du genre humain et celle de la » cour dans la circonstance. »
DEUXIEME PERIODE, i 89
la partie dont on s'occupa le plus , ce «qui prouve qu'on n'avait pas saisi le but de l'auteur, puisque cette Pj^ofession est tellement indépendante de l'ouvrage , qu'on peut l'en séparer sans nuire à l'ensemble. En exposant ses doutes sur la révélation, Jean-Jacques, par un art particulier, dispose à la piété , et , dans l'attaque même , ce sentiment se conserve. Mais douter, en pareille matière , c'est détruire , et quand même l'attaque n'eût pas été directe , le doute seul était un crime.
« J'ignore , dit le vicaire , si je suis dans l'erreur : » il est difficile, quand on discute , de ne pas prendre » quelquefois le ton afTirmatif. Mais souvenez-vous » qu'ici toutes mes affirmations ne sont que des rai- » sons de douter. Cherchez la vérité vous-même ; • pour moi , je ne promets que de la bonne foi. »
On en mit peu dans la critique : on isola des passages pour crier à l'impiété. C'était un impie celui qui , après une éloquente énumération des attributs de Dieu , s'exprimait en ces termes :
« Plus je m'efforce de contempler son essence infi- » nie, moins je la conçois; mais elle est, cela me « suffit : moins je la conçois , plus je l'adore. Je m'hu- » mille, et lui dis : Etre des êtres , je suis parce que h tu es; le plus digne usage de ma raison est de s'a- •' néantir devant toi. C'est mon ravissement «l'esprit , » c'est le charme de ma faiblesse , «le me sentir acca- » blé de ta grandeur ». » Il est permis de croire que les personnes les plus scrupuleuses souhaiteraient qu'il
' ÉmHo, li\ l\
1 90 KIùîCIRE DE J. I. EOUfiSEAD,
ne fût jamais entre clans le cœur de l'homme de sentiments plus impies que ceux-là , et Ton pourrait répéter ce que dit le vicaire : Vous gagnerez à penser comme moi.
Parcourons rapidement les arrêts , les censures , les condamnations dont Emile fut l'objet. Sans doute l'autorité se servit du talent pour l'opposer au talent dans une cause où nulle puissance ne pouvait empêcher l'action du tribunal de l'opinion publique ; mais il ne faut pas toujours s'attendre aux résultats dort la prudence semble faire un devoir.
Le premier acte , celui qui sembla donner le signal, fut le réquisitoire de l'avocat du roi. Il n'offre rien de remarquable. Une phrase seulement causa d'autant plus de surprise , que , dans leurs anathèmes , la Sorbonne et l'archevêque , qui semblaient devoir être plus sévères que le parlement , montrèrent plus d'indulgence. La voici : « Que seraient des sujets élevés » dans dépareilles maximes, sinon des hommes préoc- •o cupés du scepticisme et de la tolérance? « lu magistrat qui blâme la tolérance ! Ce qui parut encore singulier, c'est que les autorités eerlésiastiqucs reconnurent un mérite littéraire dans l'ouvrage dont ils défendaient la lecture , tandis que l'avocat-général ne convenait de rien. Dans la censure de la faculté de théologie , il est question du succès à' Emile. « Ce » livre , y est-il dit , quoique rempli de poisons moi - » ti ls , est recherché avec le plus vif empressement. » Chacun veut l'avoir avec soi la nuit comme le jour, » à la promenade comme dans son cabinet , à la cam- » pagne comme à la ville. Point d'école plus fréquen-
DEUXIEME PÉRIODE. I9l
» tée que celle de ce prétendu philosophe. ïl est comme »> honteux de ne pas se déclarer du nombre de ses » élèves ; et peu s'en faut qu'oubliant l'honneur qu'on » a d'être homme , on ne se fasse gloire de ressembler » aux bêtes et de les imiter. t> Un pareil aveu, du moment où l'on défendait la lecture CC Emile , ne pouvait que produire l'effet contraire; et, de plus , c'était prouver qu'on avait mai lu cet ouvrage , que de dire que Jean- Jacques se prétendait philosophe.
L'archevêque de Paris , (pic ses vertus rendaient recommandable , et qui , dans le cours d'une vie édifiante , joignait l'exemple aux préceptes , tint un langage plus digne. 11 sentit à qui il avait affaire , et combien il serait maladroit de contester les talents de Rousseau; mais, en homme habile, il mit à côté du talent l'abus qu'en faisait l'auteur, aux yeux de l'archevêque et d'après ses principes. Il fit un portrait de Rousseau qui eut beaucoup de succès « , et mérite d'être conservé. Le voici : « Du sein de l'erreur il « s'est élevé un homme plein du langage de la philo - « sophie, sans être véritablement philosophe.; es- » prit doué d'une multitude de connaissances qui ne a l'ont pas éclairé, ei qui ont répandu des ténèbres o dans les autres esprits; caractère livré aux paran doxes d'opinions et de conduite ; alliant la simpli-
• « On voulail parier, dit Grimm, que ce morceau était » L'ouvrage d'un homme «lu monde <■! non d'un prêtre. » Correspond, idt'r. , septembre 1762. Grimm oublie q/ï'il y avait beaucoup d'ecclésiastiques qui élaienl liommos du monde, ei qui devaient ;>voir la connaissance des hommes. \ C.
*> cité des mœurs avec le faste des pensées , le zèle « des maximes antiques avec la fureur d'établir des « nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir » d'être connu de tout le monde. On l'a vu invectiver » les sciences qu'il cultivait , préconiser l'excellence n de V Evangile dont il détruisait les dogmes , peinr> dre la beauté des vertus qu'il éteignait dans l'ame » de ses lecteurs. Il s'est fait le précepteur du genre » humain pour le tromper, le moniteur public pour » égarer tout le monde , l'oracle du siècle pour ache- » ver de le perdre. Dans un ouvrage sur l'inégalité « des conditions , il avait abaissé l'homme jusqu'au » rang des bêtes ; dans une autre production plus ré- * cente , il avait insinué le poison de la volupté en pa- » raissant le proscrire : dans celui-ci il s'empare des » premiers moments de l'homme afin d'établir l'cm- « pire de l'irréligion. »
La simplicité des mœurs et le faste des pensées font un contraste heureux qui prouve qu'on tâchait d'imiter le style de l'auteur dont on condamnait l'ouvrage.
La Sorbonne ne se donna pas autant de peine. Elle s'était servie jusqu'alors de la langue latine pour censurer les ouvrages. Voltaire avait dit qu'elle parlait latin , mais non sans solécisme. A l'occasion CC Emile elle crut devoir changer l'usage; et le docteur Gervaise , syndic de la faculté de théologie , prononça le i' r juillet \ 762 un discours qui n'est ni latin ni français , et dont il n'est pas inutile de donner un échantillon.
Après s'être demandé si le dernier âge prédit par
DEUXIEME PERIODE. i(J'S
de X Apocalypse ne serait point arrive , le docteur Gervaise , qui ne parait pus bien inspiré , laisse indécise cette terrible question , et, pour motiver ses doutes , continue ainsi :
« Car voilà que paraît avec audace la nouvelle » production d'un auteur infortuné , tel dans le camp » des philosophes nouveaux , que le sont quelcjue- » fois dans le camp de nos ennemis ces hommes bara bares qui , bien moins soldats que brigands et asa sassins , ne pensent qu'à piller, à massacrer, à ra- » vager avec violence et par fraude , pour assouvir « leur méchanceté et satisfaire l'inclination comme « naturelle qu'ils ont. de nuire : tel est , dis-je . l'au- » tcur du livre intitulé Emile , qui, n'ayant d'autre n dessein que de se- faire je ne sais quelle réputation, 11 se met peu en peine d'écrire des choses véritables , « pourvu qu'il en annonce de nouvelles et d'in nouïes. a
Ce style d'Apocalypse est peut-être la nuance entre le latin et le français , nuance heureusement imaginée nour se mettre à l'abri de la critique de Voltaire. Sur la réquisition du docteur Gervaise , le docteur Xaupi mit la matière en délibération , et la {acuité conclut qu'il serait travaillé à la censure A' Emile. Cinquantehuit propositions furent frappées d'ana thème, « non a comme les seules condamnables , mais comme les « plus coupables '. »
• Enlrc antres onlitcello-ci : F. mile n'apprendra jamais
rien par coeur, <jui est traitée par Le docteur Xaupi et
son collègue Gervaise, de proposition fausse, inoirir,
contraire aux préceptes et à la pratique de tous les sages.
•{94 IIlSTOIXvE DE J. J. EOUS5I.AU,
L'assemblée générale du clergé de France , réunie en i 765 , condamna pareillement Emile.
Le saint père avait applaudi ; et dans un bref , daté de 1 763 , Clément XIII félicita la Sorbonne de sa censure et fulmina contre Emile.
Au pape , au parlement , à l'archevêque de Paris , au clergé , au synode de Genève , se joignirent bravement une multitude d'écrivains qui la plupart se cachèrent sous le voile de l'anonyme , et lancèrent contre Emile et l'auteur des traits impuissants. De ces ouvrages dont les titres sont à peine connus , deux seulement méritent quelque attention , le premier, parce qu'on y accuse Rousseau de plagiat; et le second, parce qu'il est l'objet de ce délit.
Tous les critiques avaient prétendu que Jean- Jacques n'offrait que des nouveautés hardies -, dom Cajot j bénédictin , voulut démon trer qu'il n'y avait rien de nouveau dans Emile. Il cite , entre autres écrits copiés par Rousseau, la Pcdotrophic, poème latin sans lequel nos mères n'auraient point eu l'idée de chercher une manière de nourrir les enfants à la mamelle , sujet de l'ouvrage de Scévolcdc Sainte-Marthe. On aurait pu demander au moins à qui Jean- Jacques avait vole son style , son éloquence et sou coloris «.
M. Fonney, supprimant h- nom de Jean-Jacques peur y mettre le sien, fit un Emile corrigé , puis un Emile chrétien. II parait qu'on s'intéressait beaucoup au salut, à1 Emile , car on publ tre édition de l'ouvrage de Rousseau. Mais tous ces
travestissements déplurent. Il était d'autant moins nécessaire de faire un Emile chrétien , qu'en donnant l'envie de connaître V Emile qu'on supposait ne pas l'être , on manquait le but.
Rousseau crut qu'on le dépouillait de l'ouvrage qui lui avait le plus coûte , et la substitution du nom de M. Formey l'autorisait à le croire. Il en fut vivement affecté.
Les ouvrages de Jean -Jacques qui précédèrent Emile avaient influé sur la destinée de l'auteur, en le rendant célèbre , en le mettant en rapport avec les gens de lettres qui ne pouvaient lui pardonner leur infériorité \ mais du moins l'autorité civile ni l'autorité religieuse n'avaient troublé son repos. L'une et l'autre se déchaînèrent à l'apparition d'Emile. Le parlement décréta Rousseau de prise de corps, et fit brûler son livre par la main du bourreau ». Genève imita cet exemple 2. La Sorbonne, qui ne pouvait avoir d'action sur J'auteur, censura son ouvrage. L'archevêque de Paris le condamna dans un mandement 3 , et défendit de le lire. On voit chacun l'aire ce qu'il peut, et, dans sou zèle indiscret , produire ,
' L'arrêt est du ;) juin [762; le vendredi u É A icdre* <-i brûlé au pied du grand escalier par l'exécuteur des hautes œu\ res.
[8 juin.
de DOS jours ; iciil.it : ni ■
dbevèque , justement eslînn irilé, la régularité' de
.vi conduite, sa bienfaisance touj Lançait h- irait
d'une main pli le rama
en excitant la curiosité, un effet contraire à l'effet attendu.
A l'occasion iïEmile Jeau-Jacques fut donc proscrit. Il s'étonne lui-même de ce concours unanime , et le sujet de sa surprise vient de ce qu'il avait dit précédemment sans aucune réclamation , et particulièrement dans son Discours sur l'inégalité des conditions, ce que l'on a condamné dans V Emile. Mais d'une part il n'a pas songé qu'Emile trouvait plus de lecteurs que le Discours, comme de l'autre on oubliait que la défense en augmentait le nombre. Rousseau présente sous une forme différente l'opinion qu'il avait énoncée ; il lui donne de nouveaux développements ; il appelle à son secours l'expérience-, il marche précédé de son flambeau , il attaque toutes les facultés de l'ame ; il se sert de toutes les armes ; il convainc ou persuade , il émeut , il entraîne , et né laisse jamais son lecteur indifférent. Emile produisait donc un effet qu'on ne pouvait attendre d'un discours abstrait, et dont la lecture demandait la plus sérieuse attention.
Du reste on doit convenir que le ton qu'il prend souvent dans Emile était propre à mécontenter beaucoup de monde.
S'il n'avait pas abandonné depuis long-temps les philosophes, ils l'auraient exclu peur avoir dit ■ : « Le désordre moral, qui dépose contre la TVovi- » dence ;uix yeux des philosophes , ne fait, que la dé- * montrer aux miens. » Les savants ne lui pardon-
I ofe.IW.IV.
DEUXIÈME PKIU'iDE. f97
liaient point d'avoir prétendu « qu'il y a plus d'ern reurs dans l'académie des sciences que dans tout un » peuple de Hurons > ; » ni les académiciens , d'ajoir ter cette réflexion à l'inscription des Thermopyles 2 : « On voit bien que ce n'est pas l'académie des ins- « criptions qui a composé celle-là. »
Alors , plus que de nos jours , on comptait sur la stabilité de la fortune et des rangs; pouvait-on voir avec indifférence un livre où tous les préjugés de rang et de fortune étaient heurtés de front et combattus avec énergie ?
Jean-Jacques devait donc déplaire aux classes les plus distinguées de la société , pour un livre où chacun trouvait, des leçons à son usage.
Sa condamnation , l'abandon de ses protecteurs , les clameurs des gens de lettres le mettaient dans la situation la plus critique , lorsqu'au milieu de ses maux il eut une jouissance qui les lui fit oublier, et mêla de quelques douceurs l'amertume de sa vie.
Pendant que les hommes se déchaînaient contre un prétendu 3 Traité de l'éducation, oubliant, en le qualifiant ainsi, l éducation , et cherchant dans le livre , pour le faire proscrire , tout ce qui n'avait au-
1 jd. ibïd.
■■> ÉmUe, liv. III : Passant , ra dire à LacéJémnnc , clc.
3 Jean-Jacquet n'avait pas prétendu faire un traité en règle : le titre , dan» ta premières éditions , est Emile onde F Éducation. Dans les suivantes lu mois de TYoUè 4ë i'tJ'icatio/l furent misa son insu , do môme ([in1. M. Forniey ne le consulta pas pour faire VEnule cnrêtien dont mkm parlerons.
198 HISTOIUE DE J. J. ROUSSEAU ,
cun rapport à cet objet ', des attaques contre la religion , les souverains , des blasphèmes , et , ce qui était bien plus dangereux, des injures contre les puissans du siècle ; les femmes n'y virent que ce qui s'adressait à elles , des devoirs à remplir qu'on leur rappelait avec une éloquence entraînante, et sur lesquels on répandait un charme irrésistible. Elles allaitèrent leurs enfants , et Rousseau fut vengé 2.
Emile est encore un de ces ouvrages qu'on ne saurait classer dans la littérature , et qui , s'il était possible de lui trouver un genre , y occuperait le premier rang. Mirabeau , dans son enthousiasme, l'appelait un poème, parce qu'il est hors de ligne. Il s'exprimait ainsi dans une lettre à Sophie 3 , en parlant de Rousseau : u Lis son magnifique poème à1 Emile , cet ad- « mirable ouvrage où se trouvent tant de vérités
1 On peut remarquer en effet que l'éducation a été perdue de vue dans la plupart des critiques , et totalement dans quelques condamna lions.
a C'était la seule vengeance que put goûter un homme qui n'a jamais dit du mal de personne. 11 est vrai qu'on a prétendu que c'était par orgueil , sentiment qu'on donne aussi pour motif à Voltaire construisant Ferney, défendant les Calas ; en ce cas on doit être fiché que la modestie soit si commune.
3 Lettres originales de Mirahcau , écrites du donjon de Vinccnnes. « Rousseau ! dil-il encore à Sophie, l'un des plus » grands écrivains qui lut jamais, dont l'éloquence toujours » entraînante, toujours appuyée de la plus ingénieuse dialec » tique, est guidée par un goût si exquis , et n'exclut jamais » la correction la plus sévère. Génie mâle , profond, créateur » et sublime. »
DEUXIÈME PÉRIODE. l 99
o neuves. Laisse Jes fons , les envieux , les bégueules , n hommes et femmes , et les sots , s'en moquer et dire » que c'est un homme à système. Il est trop vrai que , n vu notre dépravation, tout ce qu'il propose n'est » pas faisable ; et en vérité il n'y a pas là de quoi « nous vanter '. »
Un critique sévère , dont l'opinion mérite d'être textuellement rapportée, parce qu'Emile est le seul des ouvrages de Jean- Jacques auquel il ne refuse pas son suffrage . La Harpe , n'a pu lui trouver une place dans les nombreuses divisions et subdivisions de son Cours de littérature. 11 en parle au chapitre des Romans , pour dire que ce n'est pas un roman. Il convient (pie c'est un chef-d'œuvre.
Tins frappé des détails que de l'objet , il parait avoir moins fait d'attention à l'ensemble ; et s'il n'a pas méconnu le but que s'est proposé Rousseau , du moins ne l'a-t-il pas indiqué.
« Il ne faut pas , dit La Harpe 2 , regarder Emile » comme un roman ; mais la forme romanesque que » l'auteur a donnée à un ouvrage dont l'objet est si « sérieux , n'a point nui à son utilité et à son mérite, »> et y a même ajouté beaucoup. Emile et Sophie don- >■> nent de l'intérêt et du charme aux. leçons de leur n instituteur. Ce n'est pas que son système total d'édu-
1 Lettres originales de Mirabeau.
-Cours de littérature , 18e siècle, .">'' partie, Ut. II, chap. 3, des Romans. Parler à1 Emile A l'article des romana et dire que o- n'est [mini un rom m , c'esl a\ «mer gu'on est embarrassé de classer ce bel onrrage.
« cation soit admissible ; c'esî; un excès en théorie et « en pratique , comme presque toutes les idées géné- « raies du même écrivain sont des excès en spécu- » lation. Mais il y joint une foule de vérités particu- « lières et d'idées lumineuses qui n'ont pas été perb dues pour notre siècle. S'il a emprunté les idées de: » Locke sur l'enfance , l'orateur genevois a persuadé » ce que le philosophe anglais n'avait fait qu'indi- » quer. Enfin il a obtenu un des succès les plus flatn teurs pour tout homme qui prétend à la gloire de » faire le bien : il a opéré une révolution dans une » partie très-importante des mœurs publiques , l'édu- » cation. On ne peut nier que , depuis un certain nom* » bre d'années , il ne se soit fait un changement très- » sensible dans la manière dont on élève l'enfance. Si » ce premier cage de l'homme , si intéressant et si » aimable, jouit aujourd'hui en tout sens de cette douce » liberté qui lui permet de développer tout ce qu'il a « de naïveté , de gaieté et de grâce ; s'il n'est plus » intimidé et contraint sous les gênes et les entraves » de toute espèce , c'est à l'auteur d'Emile qu'on en » a l'obligation. Ainsi les générations naissantes lui » devront le bonheur de leurs premières années ; et « si l'exemple d'une statue élevée au plus grand » homme de notre siècle « amenait parmi nous l'un. sage d'honorer par de semblables monuments tous » les bienfaiteurs de l'humanité , en quelque genre
' \ oll;iirc était l'idole de Lu Harpe, qui depuis.... M.iii alors il l'admirait exclusivement et lui vouait uue espèce de culte.
» que ce soit , j'aimerais à me représenter un groupe » dans lequel la statue de l'illustre Genevois serait « couronnée par les mains d'un enfant que sa mère » soulèverait jusqu'à lui , tandis qu'il sourirait à une » autre femme qui allaiterait le sien ; et peut-être « l'entourerais-je encore d'un chœur d'enfants qui s'a- » museraient à tous les jeux de leur âgé.
« C'est surtout dans Emile que Jean-Jacques a » mis le plus de véritable éloquence et de bonne phi- » losophie. Ce n'est pas que son système d'éducation « soit praticable en tout ; mais , dans les diverses * situations où il place Emile , depuis l'enfance jus- » qu'à la maturité , il donne d'excellentes leçons , et i) partout la morale est en action , et animée de l'inté- » rêt le plus touchant. Son style n'est nulle part plus » beau que dans Emile.
« La vraie philosophie l'enflammait de l'amour du « genre humain lorsqu'il composait ce chef-d'eeu- >■> vre. »
Emile prouve donc l'insuflisance ou l'imperfection de nos méthodes , de nos cours de littérature , puisque , s'ils étaient bien ordonnés , ils donneraient les moyens de classer toutes les productions de l'esprit humain qui ne doivent pas périr dans la mémoire des "hommes. Ce n'est point connaître cet ouvrage que de le lire une fois: il veut être médité '. Tins on l'examine,
« Parce que Tailleur avait lui-même nn'ilité ton sujet. Il
disait >'ii parlant Al! mile: « Que 4e »«U«».i que de tour-
■ menti il m'a coûtés! et pourquoi? pour m'exposer aux fu-
» reurs de L'envie. C'est surtout en composant cet ouvrage
plus on y trouve de beautés ravissantes. Ce qui le dis. tiugue des autres livres de morale, c'est que la lecture en est attachante et qu'elle offre un intérêt croissant et soutenu. Au lieu de dire ce qii'il faut faire , Jean- Jacques dit ce qu'il fait. Il raconte plus qu'il ne discute ; il ordonne au lieu d'enseigner ; il ne moralise pas , il peint : et quels tableaux !
Dans les critiques dont il fut l'objet , chacun , suivant ses goûts ou ses préventions , s'arrêtait sur des détails. Mais il y a eu une opposition bien remarquable , soit dans la manière de voir le même objet , soit dans le compte qu'ils en ont rendu , de la part de deux écrivains recommandablcs par l'esprit d'analyse, La Harpe etGrimm. Le premier, comme on l'a vu , dit que « la forme romanesque donnée à Emile n'a point d. nui à son mérite , auquel elle ajoute de l'intérêt et » du charme.» Non-seulement le dernier n'a point vu cette forme , mais il reproche à l'auteur de ne l'avoir pas employée. «Une fallait pas, dit-il ' , faire un » ouvrage didactique , rempli de règles , de principes, » de maximes ; il fallait nous faire l'histoire < u le » roman de son éducation, a
Grimm donne à son tour le plan qu'il prétend avoir conçu et même communiqué à Jean-Jacques (qui foit heureusement n'en fit pas usage) d'un Traité d nîiua-
» que j'ai appris quel est le pouvoir d'une volonté ferme et m constante. Vingl fois je l'ai abandonné; -vin i^t fois [« L'ai » repris avec une nouvelle ardeur. L'homme vient àboutde o tout ; il ne s'agil que de ronloir. » • < rrespondancê littéraire, juillet 176?..
DEUXIÈME PÉHI0DE. 203
tion. C'est un père qui élève son enfant. Cet ouvrage eût présente l'histoire du père et du fils. Grimm voulait ensuite qu'on fît autant de « traites historiques d'é- * ducations particulières qu'il y a de situations domes- » tiques , afin d'approcher davantage de notre situa- » tion commune et civile. » Ces traites eussent ètè très-nombreux. L'objet de l'auteur et celui de Rousseau n'avaient aucun rapport. Le premier voulait indiquer comment il fallait élever un magistrat, un négociant , un administrateur , un militaire , etc. Le second , supposant la ruine du commerce , le renversement de la magistrature , s'est proposé d'élever un homme pour le mettre en état de se tirer d'affaire dans les plus grandes crises ; et, si elles n'avaient pas lieu , de pouvoir exercer des fonctions et remplir dignement le rang qui lui était destiné dans un ordre de choses que les ré solutions n'eussent pas troublé . Passons aux repi'oehcs directs , qu'on suppose fondés, parce qu'on les appuie sur des. résultats qui n'ont point répondu aux tentatives faites d'après les conseils de l'auteur (V Emile.
TJn des grands reproches qu'on ait faits à l'auteur d' 'Emile, est d'avoir un système d'éducation inexécutable , et on l'a jugé tel, parce ([n'en le suivant on avait échoué. On a même prétendu qu'il en était convenu lui-même en répondant à M. Àngar, qui lui disait avoir élevé sou (ils comme Emile ' : .< Tant pis , » monsieur, pourrons et pour votre fils, tant pis. » En supposant l'anecdote certaine, en con\enant du
■ Trait rapporté par Griram.
mauvais succès de ceux qui ont essayé , il reste à faire des observations sur l'intention de Rousseau dans son Emile : il est nécessaire de bien connaître cette intention afin de n'exiger que ce qu'il a promis , et pour la bien connaître , de le consulter lui-même.
L'instituteur d'un enfant s'est adressé à Jean-Jacques pour en obtenir des conseils sur la conduite qu'il devait tenir avec son élève. Il lui annonce même le projet de suivre les préceptes d'Emile. Voici la réponse de Rousseau ' : « S'il est vrai que vous ayez >■> adopté le plan que j'ai tâché de tracer dans Y Emile, » j'admire votre courage ; car vous avez trop de lu- « mières pour ne pas voir que , dans un pareil sysv> tème , il faut tout ou rien 2 , et qu'il vaudrait cent » fois mieux reprendre le train des éducations ordi- » naires, et faire un petit talon rouge , que de suivre m à demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué. » Ce que j'appelle tout, n'est pas de suivre servileo ment mes idées ; au contraire , c'est souvent de les *> corriger , mais de s'attacher aux principes , et d'en » suivre exactement les conséquences , avec les mo- » difications qu'exige nécessairement toute applica-
1 Voyez Correspondance , lettre A M. L'A. M., datée do Mocquin, le 18 février 1770.
a Si l'on s'arrêtait la , si l'on isolait celte phrase, on pourrait la qualiBer d'assertion tranchante , et taxer d'orgueil l'auteur; mais il faut voir ce qu'il entend par tovt ou rivn. Quand on aura vu l'explication, on sera forcé de convenir du ■ langer d'extraire une pensée pour l'examiner sans faire attention a ce qui la précède ou la suit, et de l'injustice ou delà mauvaise fui de ceux qui suivent une pareille méthode.
DEUXIÈME PÉKIODE. 205
n tion particulière. Vous ne pouvez ignorer quelle « tâche immense vous vous donnez : vous voilà , pen- » dant dix ans au moins , nul pour vous-même , et » livre tout entier avec toutes vos facultés à Votre » élève; vigilance , patience , fermeté , voilà surtout » trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez vous » relâcher un seul instant , sans risquer de tout per- » dre ; oui , de tout perdre , entièrement tout. »
C'est donc à tort qu'on l'accusa d'être exclusif et systématique. Tout faiseur de système défend d'interpréter ses opinions , d'altérer ses préceptes , et ne permet pas , comme Rousseau, de corriger ses idées., ni défaire les modifications qu'exige toute application particulière. Souvent , dans Emile , Jean- Jacques laisse une grande latitude. « Je crois , dit-il • , » qu'on trouverait aisément une autre méthode ; mais » si elle était moins appropriée à l'espèce , je doute » qu'elle eut le même succès, n
Pour être en droit de faire à l'auteur d'Emile un reproche fondé , il faudrait prouver que l'on a vu un enfant et un instituteur entièrement semblables à l'élève et au gouverneur mis en action par Jean- Jacques , et placés tous deux dans les mêmes circonstances.
Jean-Jacques dit (liv. I. ) que la « précaution de n faire tiédir l'eau pour laver un enfant n'est pas in- » dispensable ; » il ajoute : » commencez cependant » par suivre l'usage, et ne vous en écartez que peu .1 a peu. » 11 veut que l'entant soit élevé à la campa-
« Emile, liv. MF. Je montre seulement le but, dit-il ail
Leurs , «Me.
206 HISTOIRK DE J. J. ROUSSEAU .
pagne , et qu'on l'expose aux influences atmosphériques. Des mères imprudentes commencent par plonger dans l'eau froide leurs enfants , qu'elles élèvent au milieu de Paris. Elles les perdent et accusent Rousseau. En ordonnant aux mères d'être nourrices, il leur prescrit une vie réglée. Elles vont' au bal, elles veillent; le lait s'e'chauffe , l'enfant meurt , et Jean- Jacques est de nouveau coupable , et son livre est un ouvrage dangereux. Cette logique n'est que trop commune , et ne mérite pas de réponse.
L'auteur à' Emile était loin de croire son système parfait , ou de supposer qu'il n'avait pas commis d'erreurs. On en voit la preuve dans sa Correspondance et dans ses Confessions : a Vouloir rendre , dit- « il », les jeunes gens attentifs en leur montrant un » objet très-intéressant pour eux , est un contre-sens i> très-ordinaire aux instituteurs , et que je n'ai pas » évité moi-même dans mon Emile. »
Emile est l'ouvrage que Rousseau regardait comme le principal , le plus utile de tous ses écrits , celui même auquel il attachait toute sa gloire, et qui devait mettre le sceau à sa réputation : circonstance qui semblait nous imposer l'obligation d'en parler avec plus'de développement -, nous avons tâche* de ne conserver aucune trace de rémotion contagieuse dont il est difficile de se garantir en lisant une des plus belles productions de l'esprit humain. Si nous n'avions pas complètement réussi, il serait de toute justice , avant de nous blâmer , d'en voir la cause et d'en chercher l'excuse dans Emile même.
» Confessions , liv. V.
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DEPUIS SA CONDAMNATION ET SA SORTIE DE PARIS , JUSQU'A SON RETOUR DANS CETTE VILLE. — i;(J2
Lrv. XII.— Depuis le 15 Juin 1762 Jusqu'au 25 octobre 1765. Cet espace de temps comprend le séjour de Jean- Jacques à Yverdun chez M. Roguin , où il resta environ six semaines, celui qu'il lit pendant trois ans à Motiers-Travers d'après l'autorisation de Frédéric, son pèlerinage à l'ile de La Motte d'où il fut bientôt chasse comme il l'avait été de Moticrs ; et , pour éviter un pareil traitement , son départ précipité de Bienne.
Ce fut une des époques les plus remarquables de la vie de Rousseau que cette fuite de Montmorency . par l'influence qu'elle eut sur sa destinée. En "effet un changement de climats, de relations , d'habitudes . de manière de vivre , semble séparer ici son existence en deux parties. Celui qui toujours avait prêché de pré' cepte et d'exemple L'obéissance aux lois, allait se ?oir poursuivi par les dépositaires de ces lois, comme s'il lefl ayait violées. Les avertissements qu'on lui donnait du danger qu'il courait lui parurent tellement absurdes . par le soin qu'il avait pris de m mettre en régie,
208 ËISTOIKB DE J. J. ROUSSEAU ,
qu'il fut tenté de croire que tout le monde était devenu fou. a Fermement re'solu d'attendre l'événement, se reposant sur sa droiture et son innocence , « il repousse toute idée d'e'vasion : au lieu de se cacher , comme on le lui conseillait , il se montre dans le salon du mare'chal : il se promène publiquement avec deux professeurs oratoriens. C'e'tait le 8 juin. Réveillé dans la nuit , au milieu d'un rêve, par le valet de chambre de la rnare'chale de Luxembourg qui le faisait prier de se rendre auprès d'elle , il se lève , il y court : il la trouve agitée. C'était la première j'ois. « Touché de son trouble, il s'oublie pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer s'il se laissait prendre. Il se décide à faire pour elle ce que rien ne l'eût engagé à faire pour lui. n II prend brusquement le parti de fuir , uniquement dans les intérêts du maréchal , de madame de Luxembourg et de M. de Malesherbes , que son procès , s'il fût resté , pouvait compromettre , soit qu'ils l'abandonnassent après l'avoir protë bliquement , en lui garantissant sa sûreté par leur intervention active et spontanée , dans l'impression de V Emile; soit qu'ils tentassent de le défendre contre le parlement , la cour et le clergé , ce qui eût exige une dose de courage surnaturel , car il fallait alors renoncer à la faveur du prince , heurter toutes les idées reçue», blesser les convenances, sacrifier même des ;!; fom au plus rigoureux de tous . celui d'être juste j le plus héroïque et le plus raie des sacrifices.
Roctsseau parait dater de cette époque le complot
chimérique dont il se tourment i le reste de sa \u\ m
tnt dans toutes les persécutions dont il fut l'ob-
jet un concert qui n'existait pas , quoique le résultat ait été le même. Mais il eut assez de données pour y croire , ainsi que nous le prouverons par la suite. Voici le calcul sur lequel il se fonde dans l'événement dont nous nous occupons , pour motiver ses soupçons.
Les huissiers devaient le prendre à dix heures du matin. Ils n'e'taicnt pas arrives lorsqu'il partit à quatre heures du soir. Il les rencontra à quelque distance de Montmorency. Il traversa Paris ; fut salué par plusieurs personnes qui le reconnurent. Au lieu d'être décrété à sept heures, comme on le lui avait annoncé , il ne le fut qu'à midi. Il laisse entendre de là qu'il ne l'aurait pas été , s'il n'avait pas déclaré à deux heures de la nuit la résolution de partir : ou du moins il en fait une question pour l'examen de laquelle, dit-il, l'heure du décret comminatoire et celle du décret réel ne sont pas inutiles à remarquer. Je pense qu'il se trompe. On devait au prince de Conti , à M. de Malcshcrhes , au maréchal de Luxembourg , à la maréchale , de dillércr le décret jusqu'à ce que Jean- Jacques fût en sûreté. Il aurait fini par comprendre qu'il ne pouvait rester. Son obstination à vouloir faire triompher de la force la justice et le droit , n'en) eu d'autre -résultat que de le faire enfermer à la Bastille. 11 y eût été oublié : une procédure n'était dune pas inévitable. Ses protecteurs , eu l'abandonnant . pouvaient prendre
ce parti: c'était. le moins généreux. En le déterminant
à s'exiler , ils concilièrent, autant que possible , leur intérêt et leur devoir.
Si nous voulons juger du caractère de Rousseau ,
suivons-le de l'œil , traversant en silence le pare de Montmorency , accompagné du maréchal de Luxembourg , se séparant de lui ( l'embrassemcnt fut long et muet , c'était un dernier adieu) , partant sans savoir encore dans quel asile il pourra reposer sa tête ; sans ressource pour l'avenir; renonçant à la retraite qu'il s'était choisie , à ses douces habitudes ; condamné pour un livre qu'il regarde comme une action hardie . louable, digne du suffrage des hommes et non de leurs rigueurs , encore moins de leurs mépris -, comme un ouvrage qui doit mettre le sceau à sa gloire : car , pour bien apprécier sa situation , il faut se pénétrer de ses propres idées , s'identifier avec lui. Avec quel horrible cortège de soucis inquiets , de sentiments pénibles , ne doit-il pas monter en voiture? Quel mélange amer d'indignation , de regrets . d'espérance trompée, de chagrin, de .dépit ! rien de tout cela. Le parlement, bob arrêt, les jésuites, Grimm , d'Holbach , tout s'efface à l'instant de sa mémoire. Il traite à la manière de Gessner le L, vile d Epi irai m , et répand sur ce sujet atroce un charme attendrissant.
» Il est étonnant avec quelle facilité il oublie le mal passé , quelque récent qu'il p Vutant
sa prévoyance l'effraie et le trouble , tant qu'il le voit dans l'avenir , autant son souvenir s'éteint sans peine aussitôt qu'il est arrivé. Pins il souffre à lé prévoir, plus il a de facilité à l'oublier. C'est à cette heureuse disposition qu'il doit de n'avoir jamais connu celte humeur rancunière qui fermente dans un co'ur viinlicatif , par le souvenir continuel des offenses reçues.
noi i uns. 2l I
et qui le tourmente lui-même de tout le mal qu'il voudrait faire à sou ennemi '. «
Il s'occupe doue du, Lévite il Eplircûm , dont il fait en voilure les trois premiers chants. « C'était dan la a première indignation de l'honneur outrage. «
Il arrive à Yverdun le I 1 juin . ch< z son vieil ami, le respectable Roguin. Son premier soin est d'écrire au maréchalci à madame de Lux( mbourg , ainsi qu'au prince de Conti. Il leur annonce qu'il est sur la terre de justice et de liberté : c'est ainsi qu'il appelle la Suisse où Y Emile fut condamne et l'auteur insulté , lapidé , puis chassé. Il compte errer dans les montagnes jusqu'à ce qu'il y trouve un asile assez sau pour y passer le reste de sa vie. Mais la tranquillité sur laquelle il comptait lui est bientôt refusée. D'abord il apprend qu'à Genève on l'a condamné sans l'entendre, ainsi qu' 'Emile sans le lire, car il n'y en avait pas encore un seul exemplaire dans la ville : ensuite il est averti par M. Demoiry , bailli d'Yvt rdun , qui l'avait reçu comme un frère , de l'ordre que le sénat de Berne allait lui donner de sortir du territoire de la république ~. Pour le prévenir il se réfugie à
1 Confessions , livre XI. Rousseau ne se rend qu'une juslit e rigoureuse: les laits viennent à L'appui. Dans aucun de ses ouvrages on ne trouve l'expression de la haine ou de IV
C'est le seul auteur <|iii , dans vingl \ oliunes, n'ai; pas nae tlWlll fois critiqué les productions d'un bonunede lettres. Ses censures sont générales. Voyez comme le £age et lublime auteur de VEspru dès lois abuse '1'- sa for< e < outre l' ibbé Dubos, ci de quelle manière il le traite!
a Cet arrêt d'exclusion l'ut rendu un jour de vacance où le sénat était presque <■■
2l2 HISTOIRE DE J.
Motiers-Travtrs dépendant du roi de Prusse. Il écrit de suite à milord Maréchal pour l'instruire de son arrivée , l'invite à disposer de son sort , annonçant qu'il est proscrit pour avoir dit ce qu'il pensait être utile et bon , et ne demande point de gï-ace , parce qu'il ne croit pas en avoir besoin.
Milord Maréchal lui répondit par l'envoi de la permission que lui donnait le roi de Prusse d'habiter dans ses états. Il paraît qu'en même temps il lui faisait entendre qu'il ferait bien de cesser d'écrire. Du moins nous le présumons par la réponse de Rousseau. « Quant » à l'engagement que j'ai pris avec moi de ne plus « écrire (dit-il à milord), ce n\st pas. j'espère, « une condition que sa majesté entend mettre à l'asile » qu'elle veut bien m'accorder. Je m'engage seulef> ment , et de très-bon cœur , à respecter , comme » j'ai toujours fait , dans mes écrits et dans ma con- » duite , les lois , le prince , les honnêtes gens et t us » les devoirs de l'hospitalité. En général . j'estime peu » de rois et je n'aime pas le gouvernement monarchi- » que : mais j'ai suivi la règle des Bohémiens qui , » dans leurs excursions . épargnent toujours la maison » qu'ils habitent. Tant que j'ai vécu en France , « Louis XV n'a pas eu de meilleur sujet que moi , et » sûrement on ne me verra pas moins de fidélité pour » un prince d'une autre étoffe. Mais quant à ma nia- » niére de penser en général . sur quelque matière >■> que ce puisse être , elle est à moi , ne républicain « et libre ; et tant que je ne la divulgue pas dans IVv> tat où j'habite , je n'en dois aucun compte au sou- » verain ; car il n'est pas juge compétent de ce qui se
o fait hors de chez lui par un homme qui n'est pas ne » son sujet. Yoilà mes sentiments , milortl , et mes » règles. Je ne m'en suis jamais départi et je ne m'en « départirai jamais. J'ai dit e<- que j'avais à dire et je >. n'aime pas à rabâcher. Ainsi, je me suis promis et » je me promets de ne plus écrire; mais encore une » fois , je ne l'ai promis qu'à moi ». «
Cette lettre où respirent la franchise et la fierté plut à milord Maréchal : ce qui fait d'autant plus son éloge qu'il était royaliste zélé , dévoué constamment à la maison de Stuart, pour laquelle il avait tout perdu. Il jugea Rousseau , s'en fit un ami , devint le sien et ne cessa jamais de l'être ( quoi qu'en ait Uit d'Alcmbert), ainsi que le prouvera la suite de cette histoire.
Nous devons profiter de l'occasion qui se présente à propos de milord Maréchal , pour faire remarquer la véracité de Ilousseau. Toutes les fois que nous avons pu vérifier son récit , nous avons vu que toujours il était conforme à la vérité. Nous allons en donner une preuve , parce qu'elle repose sur deux lettres du lord d'Ecosse qui sont curieuses , et n'ont, jusqu'à présent . été publiées qu'à Londres , en 1820 2. Rousseau , dans
» Rousseau ne s'est pas manqué de parole. Il ne renonçait pas au droit de se défendre; et quoique ses agresseurs fassent en grand nombre, il ne l'a exercé que deux fois; La première contre L'archevêque de Paris, la seconde contre Tronchin : deux advers'aires qu'il estimait assez pour leur répond l'exception de sa Lettre an premier, <•( des l.< tires de la Mon laijiic en réponse à l'attaque du second, il n'a rien lait imprimer depuis sa finie de Montmorency.
• Dans la Correspondance eectètê de David t/mr.e. 1 "
2l4 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
le douzième livre de ses Confessions , donne des détails sur Georges Keith , sur ses rapports avec ce général , l'accueil qu'il en reçut et les démarches qu'il fit en sa faveur auprès du roi de Prusse.
Ces deux lettres sont adressées à madame de Boufflcrs que milord Mare'chal consultait au sujet de Rousseau. La première est datée de Neufchâtel , le 22 septembre i 762 : « Madame , lui dit-il , sans avoir l'honneur de vous être connu , je prends la liberté de m'adresscr à vous , pour que vous m'aidiez dans une négociation plus difficile peut-être que la paix entre la France et l'Angleterre. Je sais la bonté que vous avez pour. M. Rousseau , et le respect qu'il a pour vous. Je voudrais lui rendre service , et le roi mon maître souhaite de rendre son séjour ici aisé. M. Rousseau m'a dit qu'entre autres malheurs il avait eu celui de mal calculer; qu'il devait être déjà mort. Je me suis imaginé qu'il avait mangé son petit fonds. En parlant de lui au roi , je lui avais dit cela entre autres choses. Il me répond : a Votre lettre, mon cher mi- » lord , au sujet de Rousseau de Genève, m'a fait » beaucoup de plaisir. Je vois que nous pensons de » même. Il faut soulager un malheureux qu'on ne « peut accuser que d'avoir des opinions singulières , » mais qu'il croi lionnes.»
« Le roi , pour ménager la délicatesse de M. Rousseau , voudrait lui faire donner le vin , le blé , le bois , ses petits besoins en nature, dit le roi, qu'il acceptera plutôt que de Forgent. Il aurait aussi en-
blice en 1820, et dont nous parlerons bientôt avec plus do détails.
vie de lui faire bâtir un ermitage , avec un jardin dans la suite.
» Je l'attends ici en quelques jours , pour travailler à la conversion d'une honnête et belle aine. Nous espérons la convertir à notre sainte religion chrétienne, déjà prévenue en faveur de M. Rousseau. Avec son esprit et son éloquence ( et la grâce de Dieu surtout ) , nous viendrons à bout de cette conversion , et M . lionsseau donnera à notre Église un nouveau chrétien. Vous, direz, madame , que nous ne ferons qu'un hérétique; mais elle ( son ame) sera de plusieurs degrés plus près de votre Église qu'elle n'était , quand elle ne croyait qu'en Mahomet-, et M. Rousseau, poursuivi comme peu croyant, deviendra ici un apôtre. J'attendrai votre réponse avant que de parler à M. Rousseau des intentions du roi à son égard. J'ai l'honneur, etc. Signé le maréchal d'ÉcossE. »
Cette lettre prouve l'opinion qu'avait Georges Kcith de Jean-Jacques. Il parait qu'il ignorait qu'il était rentré dans sa religion pendant son voyage à Genève , en 1754. Le bon lord croyait probablement qu'il avait embrassé celle du Grand-Prophète en prenant l'habit de musulman ; erreur qui fait voir combien était grande la tolérance de milord Maréchal en matière de religion , et confirme l'opinion qu'en donne Rousseau. Celui-ci refusa les bienfaits de Frédéric , ainsi que l'avait craint milord. Ce fut à l'occasion de ce refus qu'il écrit cette seconde lettre à madame de Boulllers. Elle est datée du 28 novembre (762 :
»* Jean-Jacques est certainement trop obstiné dans les petites choses et assez indifférentes ; mais il l'est { 17..
aussi dans le bon , dans la probité , dans le desintéressement , ce qui fait bien plus que contrebalancer ses petites opiniâtretés , et le fait aimer et respecter. Ilest bien plus sauvage qu'un sa uvage de l'Amérique Si l'un d'eux avait pris plus de poisson qu'il ne pourrait emporter , et s'il en rencontrait un autre sans poisson , il lui dirait : Tiens , voilà du poisson que je laisse ; prends-le. Le second sauvage le ferait» Jean- Jacques et moi , nous sommes les deux sauvages ( et nous ne le sommes pas mal ) ; mais Jean- Jacquo3 ne veut pas emporter mon poisson. Il aime mieux le laisser pourrir par terre. A Colombier il serait mieux logé , dans un air plus doux ; il serait seul ( je n'y suis que l'été); il aurait le fruit et les légumes, dont une grande partie se pourrit. 1} ne viendra pas ; mais comme je trouve juste que ebacun vit à sa mode , pourvu qu'il ne fasse rien contre les bonnes mœurs , je ne parle plus à notre ami de quitter sa montagne. Le roi me dit , en parlant de lui : « ce grand desino téressement est . sans contredit , le fond essentiel » de la vertu, a 11 le pousse . selon moi , trop loin. Quand j'étais en Angleterre , bien des gens pensaient que le roi d'Angleterre m'ayunt donné ma grâce , devait me donner de quoi vivre. Madame Auguste, sœur du roi , me fit dire de demander une pension , et. que , si je ne voulais pas faire moi-même cette démarebe , je la fisse demander pour moi par quelqu'autre . ajoutant qu'elle était assurée que je l'aurais. J'ai répondu que je n'avais nulle prétention par dv> services rendus à la famille régnante ; que . si le roi avait une pension à donner, il devait la donner à quelqu'un
TROISIEME PERIODE, il *
qîri la méritait mieux , et qui en avait plus de besoin ; que si j'étais dans le besoin , ou si je le devenais , j'aurais certainement recours à sa bonté.
» Si Jean- Jacques voulait seulement consentir à recevoir les petits bienfaits du roi , quand ses ressources seront finies , je serais content et je le trouverais . raisonnable. Je crois , madame , que vous jugerez bien que, si je fis bien de refuser la pension, je le fis aussi (je fis bien aussi) en disant que je l'accepterais, si j'en avais besoin , et dans ce cas, je l'aurais demandée. Je crois deviner le secret de notre ami : il espère mourir avant que tout son argent soit mangé : il pourrait se tromper.
» Votre bonté , et l'intérêt que vous prenez à cet homme de bien , feront l'excuse de ma longue lettre , que je finis en vous assurant avec vérité du respect avec lequel, etc. Signé le maréchal d'ÉcossE.
» P. S. Je viens de recevoir une lettre de M. Rousseau , remplie de plaintes de sa santé , de sa situation , et des craintes que vous , madame , ne trouviez mauvais qu'il persiste à ne vouloir pas accepter les bienfaits du roi. Je crois qu'il faut le laisser sans le gêner, en se réservant à faire ce que nous pourrons , dans la suite, s'il devient plus traitable. Ses persécutions, sa santé, et peut-être aussi son caractère singulier, peuvent bien lui donner un peu d'humeur : j'y compatis.
« Je lui avais fait un projet (niais en le disant un château en Espagne ) d'aller habiter une maison toute meublée que j'ai en Ecosse ; d'engager le bon David Hume de vivre avec nous. 11 devait y avoir une salle de compagnie ; car personne n'entrerait dans la eham-
il 8 HISTCIRR DK J. 3. ROUSSEATT ,
1 ire fPnli autre , chacun ferait ses règlements pour soi , tant pour le spirituel que pour le temporel : c'étaient toutes les lois de notre republique , excepte que , pour les dépenses de l'état , chacun devrait contribuer selon ses biens. Notre ami a fort goûté mon projet ; il aurait envie de l'exécuter, et moi de même . si je n'étais pas si vieux, et si ma terre n'était pas substi- , tue'e. Une des raisons qui persuaderaient le plus à Jean-Jacques à vouloir réaliser mon projet , est qu'il ignore la langue du pays : c'est bien de lui que cette raison ! et peut-être est-elle bonne. »
Cette lettre met dans tout son jour le caractère de Georges Kcith . son jugement , sa bonté , son bon sens, son amour pour l'indépendance , mais pour une indépendance qui n'est point exclusive , et doit se concilier avec celle des autres. On sent combien Jean- Jacques eut raison de dire, après sa première visite à milord Maréchal , . a nous nous devinâmes et nous nous convînmes. »
A peine installé à Moticrs-Travcrs , Jcan-Ja reçoit des lettres de ses amis qui le consultaient sur la marche qu'ils devaient suivre pour sa défense et pour réclamer du gouvernement de Genèse la justice qu'il lui refusait. C'est d'après les répanses qu'il leur lait et qui ont été conservées, qu'on peut jii.tr combien est dénué de fondement le reproche d'avoir attiré le feu ■de la guerre civile dans sa patrie. Toujours et dans tontes, on retrouve eonstammenl l'expression du décide la paix et àn<. regrets que Lui causent les troubles. Après avoir instamment prié ceux qui voulaient le défendre . de ne point le faire et (le l'oublier, il eèilc et
TROISIÈME rÉRIODE.
consent que M. Moultou , qui le pressait plus vive nient que les autres , plaide sa cause , mais « à condi « tion qu'il le fera sans emportement , sans aigreur, » sans satire et surtout sans éloges '. » Il lui signale ensuite le réquisitoire qu'il croit fabrique par deux prêtres déguisés qui faisaient à Montmorency la Gazette ecclésiastique : il lui recommande de parler du parlement avee respect , de Kavocat-général avec considération , de séparer le tribunal de l'homme du liberté, et de croire qu'à Genève le conseil a adopté sans lire 2. Dans une de ees lettres il dit qu'il a barbouillé une espèce de réponse à l'archevêque de Taris qu'il se reproche d'avoir dans un moment d'impatience envoyée au libraire Rey, parce qu'il n'est pas permis de s'écliaujj'er en parlant de soi i.
Mais les Genevois partisans de Jean-Jacques étaient loin de leur compte. Au lieu de revenir sur ce qu'il avait fait, le consistoire de Genève exigeait des excuses. Rousseau dit à cette occasion v.< qu'il est infâme et » ridicule que ce soit à l'offensé de faire satisi » à l'offenseur 4 : la question n'est pas de savoir s'il a ci athée ou payen, mais si les lois ont été violées » à son égard, o
11 prend te parti d'abdiquer (i2 mai I 763) à perpe-
ii droit de bourgeoisie et de cité, seul moyen
que l'honneur et la raison lui prescrivent , après le
» Lettre du u juillet i;i><. A RI Moulton. * Lettre au même, des :*. j juillet et io août. i Lettre au même dua6 février ij&X Quel barbouillage que «'cite espèi (' 'le réponse '.
I Lettre du ■'.() février 1 7 ■ "• * à IL Derot.
procède du magnifique conseil. Sa famille et se» amis blâment cette abdication. Il leur défend expressément de prendre son parti, les gourmande des représentations qu'ils ont faites au gouvernement , à son insu. « Pour leur faire abandonner la poursuite d'une af- *> faire qui les mènerait trop loin , il leur déclare que » jamais , quoi qu'il arrivât , il ne reprendrait le titre » de citoyen , et comme il en a fait le serment , il » n'est plus maitre de changer de résolution. »
Il parait qu'il fut vivement affecté de l'injustice de sa patrie et même au point de vouloir attenter à ses jours. Trois lettres qui portent la même date ( i ' r août 4 763) justifient cette conjecture. Dans la première adressée à Duclos , il lui annonce qu'il touche à ses derniers moments et lui recommande Thérèse. Par la seconde il adresse à M. Martinet un testament en faveur de cette femme. Il termine cette lettre par ces mots : « Je pars pour la patrie des âmes justes. J'es- » père y trouver peu d'évêques et de gens d'église, « mais beaucoup d'hommes comme vous et moi. » Enfin , dans la troisième , écrite à son ami M. Moultou , il lui dit: «. Qu'il est dans le cas de l'exception » faite par milord Edouard , en répondant à Saint- * Preux. « Nous ne devions point passer sous silence cet accès de mélancolie qui eut heureusement peu de durée.
Pour ne plus revenir sur ces troubles de Genève , il faut , quoiqu'ils n'aient cessé que plusieurs années après l'époque où nous sommes, achever d'en donner une idée. Ce qui prolongea les dissensions de cette ville, ce furent les prétentions respectives des gouver-
liants et des gouvernes , et la diversité des intérêts qui , changeant ou déplaçant la question , en taisait naître une nouvelle qu'une autre remplaçait bientôt. Voici l'intervention ou plutôt l'influence non de Ptousseau qui n'agit point et voulait empêcher ses partisans d'agir, mais de V Emile. Neuf jours après la condamnation de cet ouvrage par le parlement de Taris , c'est-à-dire le 18 juin , le magnifique conseil , imitant la première cour de France, lança pareillement contre Jean- Jacques un décret de prise de corps ». Comme l'ouvrage n'avait point encore pénètre dans la ville de Genève, on se servit du réquisitoire de M. Joly de Fini y. Le conseil s'arrogeait un droit qu'il n'avait pas. Il fallait , d'après les lois , faire comparaître l'auteur pour être au?, pour savoir s'il avouait avoir fait le livre incriminé ; s'il persistait dans les opinions qu'on trouvait répréhcnsibles : s'il se rétractait . et ce qu'il avait à dire pour sa défense. Les lois furent donc violées. Une irrégularité honteuse était de se servir, pour cette condamnation, du réqui-itoire de l'a\ocatgénéral du parlement de Paris , au lieu d'attendre le livre proscrit et de le faire examiner. Cette conduite qui mettait au grand jour une influence étran prit et irrita l<s Genevois amis de leur législation : ils purent (nuire que jtonaeeaa n'était condamné dans leur pays que parce qu'il Pavait été dans un autre.
1 Nous avons rapporté les actes du gouvernemenl de Genève envers Rousseau, depuis le iS juin i;.V>, jusqu'au :• mus 1791, où fui rendu celui qui déclarait nul le décret de prise de corps du iS juin 170-. S tome 1 ,
p ig j53 il suiv.
Jusqu'ici Jean-Jacques est bien involontairement compromis. En apprenant sa condamnation par son ami Moultou qui lui exprimait son indignation , il lui dit ». « Taisez-vous , respectez la décision des niagis- « trats. Dites-leur que je les respecterai toujours » même injustes : dites à nos concitoyens que je les. y> aimerai toujours même ingrats. »
Sa famille et ses amis réclamèrent. D'autres citoyensde Genève, à l'occasion de l'injustice dont il était l'objet, renouvelèrent toutes les plaintes et tous les sujets de mécontentement contre la république , de manière que la condamnation de YEmile ne devint plus qu'une affaire accessoire. Les magistrats refusèrent d'écouter les représentations. De là deux partis bien prononcés l'un contre l'autre qui recurent les noms de représentants et de négatifs. Mais ces derniers établirent le fait en droit , prétendant que du moment où ils avaient pris une mesure , ils avaient droit de la prendre. Ils soutinrent méthodiquement la doctrine du droit négatif absolu. Par ce droit, le conseil ne devait aucun compte de sa délibération : il ne pouvait errer ; il était infaillible. Une telle doctrine devait exciter les plus vives réclamations : elles eurent lieu , non-seulement sans la participation de Rousseau , mais à son insu et contre son gré.
Dans le mémo temps plusieurs écrits de Voltaire, hardis ou licencieux, s'imprimaient librement à Genève , et les citoyens trouvaient étrange qu'on fît brûler la profession de foi du Vicaire savoyard, taudis
» Lettre du 22 juin.
qu'on permettait la vente de YEpître à Uranie et de la Pue elle.
a Les esprits s'aigrirent; des questions abstruses « vinrent compliquer et embrouiller la discussion ; » on ne s'entendit plus. Voltaire voulut pacifier, et » s'attira la haine d'un parti et la méfiance de l'autre. « Le conseil reclama l'intervention des puissances ga- » rantes. Voltaire ne comprenait pas trop ce que » c'était qu'un droit négatif, auquel le conseil pré- « tendait et que lui refusait la bourgeoisie ; mais »> présumant que ce droit , espèce de veto absolu, ne » pouvait être exercé convenablement par aucun des « corps de l'état , il imagina de le donner au roi très- » chrétien , et d'appuyer ce droit par une garnison « française , qui naturellement y conduirait une » troupe de comédiens -, article qu'il ne perdait pas de » vue. Il fait part de ce plan au duc de Choiseul, au » comte d'Argental , à Thiriot.
» La médiation est appelée. M. de Bcauteville , am- * bassadeur de France à Soleure , vint à Genève pour *> arranger les affaires. Sa conduite le fit bientôt sur- » nommer par les faiseurs de quolibets , monsieur de » Brouilleville l. Une de ses premières opérations » fut d'établir un théâtre à Genève; ce qui causa du » mécontentement 2. «
Ainsi la condamnation de Rousseau fit naître la question du droit négatif qui n'était que le despotisme
1 Voyez les détails qui prouvent l'incapacité de cenécocialeur, pages 395à4oa, du premier volumedesOEuvrêsiaédites
de J. J. Rousseau.
' Journal de Genève de i8?.6, déjà riteV, roy. page 106.
adouci ou déguisé dans l'expression , mais absolu dans le fait : question d'un intérêt général pour la république ; on y mêla celle du théâtre qui avait, toujours été pour les Genevois un sujet de trouble. Enfin un troisième parti , assez nombreux pour se faire craindre , était ménagé par les deux autres , et voulait profiter des circonstances pour améliorer son serr. C'était celui des natifs. On donnait ce nom aux enfants des étrangers h qui le gouvernement avait permis de résider à Genève et d'y choisir un genre d'industrie : ils ne pouvaient exercer aucun droit politique. Pendant les troubles, chaque parti leur faisait des avances. Ils montrèrent tant de prétentions que bientôt les deux partis se réunirent contre eux. Voltaire les protégeait : le duc de Choiseul , voulant construire une ville à Vcrsoix, le chargea de négocier auprès des natifs. Il allait les attendre dans sa voiture à demi-lieue de Genève , conférait avec eux , en emmenait quelques-uns à Ferney , leur faisait signer l'engagement d'aller s'établir à Vcrsoix. Mais il était difficile de le remplir ;
A Versoix , nous avons des rues Et nous n'avons pas de maisons ,
disait dans son poème de la guerre de Gcm\r ce même Voltaire1 qui se moquait de tout ; on éluda l'ordre do construire Choiseul-la-Ville , su lieu cl place de Versoix. «Mais le port creusé dans le premier mo- » ment d'enthousiasme resta comme un monumenl <\c> » passions humaines. » La paix se fit en 1768 : après cinq ans de troubles. CeJ exposé preuve que Bous-
TEOfOÈME PÉRIODE. 225
seau fut étranger à sa propre querelle et même que cette querelle était depuis long-temps oubliée.
La doctrine du droit négatif absolu avait excite, comme nous l'avons dit , les plus vives réclamations. Tous les esprits étaient occupée à Genève de cette .singulière prétention à l'infaillibilité1 , et s'apprêtaient à la battre en ruine , lorsque les Lettres écrites de la Campagne parurent et imposèrent silence : Rousseau dit. lui-même , siluit terra. La doctrine subversive de la liberté y était adroitement défendue : et , cette fuis , c'e'tait par un homme de talc nt , le procureur-général Tronchin. Il tachait de prouver cpie la négative du sénat devait précéder le vécu du peuple , et qu'elle donnait à un corps particulier la faculté d'interpréter la loi et le pouvoir de soumettre la volonté de tous à la sienne. On eut recours à Jean- Jacques pour réfuter ce livre. Il s'y refusa d'abord, mais la nécessité de défendre YEi)iile et le Contrat social violemment attaqués par Tronchin, lui faisait un devoir de répondre : ce qu'il fit par les Lettres écrites de la Montagne qui ne firent pas moins d'effet que celles de la Campagne et ne furent pas réfutées. Il y eut des rapprochements entre les deux partis : le 7 février i 765, les représentants portèrent au conseil une déclaration pacifique rédigée d'après les avis de ftousseau qui exigea la suppression de tout ce qui pouvait déceler l'aigreur ou le ressentiment. Mais le conseil persista . ne céda lien, lit alli lier un placard par lequel
il annonçait sa persévérance dans ses relus , et deux mois après il les confirma par un autre' arrêté. Dèslors Jean- Jacques déclara qu'il ne voulait se mêler en
rien des affaires publiques , et , peu de temps après , partit de Motiers-Travers.
Le clergé de la religion protestante ne s'était pas encore joint à celui de la religion catholique. Il avait même reçu Rousseau , qui (en i 75 1) était rentré dans le culte de ses pères. M. de Montmollin, pasteur de Motiers-Travers, l'avait admis à la communion , et le traitait avec bienveillance , malgré la condamnation (TE mile. Comme l'auteur n'avait repris la plume que pour répondre au mandement de l'archevêque de Paris , sans exprimer de nouvelles doctrines, il devait croire que sa tranquillité ne serait pas troublée par les ministres protestants. Mais il en fut autrement ; et lorsque les Lettres de la Montagne parurent , les pasteurs fulminèrent contre Jean- Jacques, et furent plus loin que le clergé catholique qui s'était contenté de défendre la lecture de ses ouvrages , tandis que celui de la religion réformée aurait puni Rousseau de peines corporelles sans la protection de Frédéric qui n'entendait pas qu'il y eut dans ses états un autre gouvernement que lésion , ni d'autre justice que celle dont il avait confié le soin à ses tribunaux.
Pour prévenir l'orage , Rousseau crut devoir faire une déclaration par laquelle il s'engageait à ne jamais publier aucun nouvel ouvrage sur la religion, et même à ne jamais traiter incidemment de cette matière.
C'est ici le lieu de raconter ce qui se passa entre Jean-Jacques et ce menu- Montmollin qui . depuis trois ans , semblait ne lui témoigner que des égards.
Lorsque les Lettres écrites de la Montagne parurent, elles furent proscrites dans quelques états et
brûlées dans plusieurs autres. La vénérable classe ( c'est ainsi qu'on nomme le corps des pasteurs de la principauté de Neufcliâtel) dénonça cet ouvrage, au gourvernement , ainsi qu'au magistrat municipal. Le silence qu'ils avaient garde' sur Emile cl l'admission de l'auteur à leur commuuion rendaient cette démarche inexplicable. Le magistrat municipal proscrivit ces Lettres. La vénérable classe s'ajourna au 4 3 de mars 1765, pour juger Rousseau. Ce fut dans ces circonstances qu'il envoya à M. de Montmollin sa déclaration. Milord Maréchal écrivit au procureur-général que Frédéric trouvait mauvais qu'où s'acharnât sur un homme qu'il protégeait. Les ennemis de Jean- Jacques répandaient le bruit qu'il était auteur d'un ouvrage intitulé Des Princes, dans lequel on assurait que les gouvernements aristocratiques, et particulièrement celui de Berne, étaient très-mallraités. Pour donner plus de créance à ce bruit , on fit écrire le professeur de Berne , Félicc , à l'imprimeur d'Yverdun , afin qu'il sollicitât de Rousseau la faveur d'imprimer ce manuscrit. Le but de cette intrigue était évidemment d'accréditer l'existence d'un livre imaginaire-, d'inspirer au gouvernement des craintes chimériques et de donner à Jean-Jacques , qui professait le respect aux gouvernements , le double tort d'insulter à celui de Berne et île manquer à ses principes. La vénérable classe .avertie de la Lettre de milord Maréchal, qui devait être lue le 13, avança L'assemblée d'un jour et se réunit le 12 mars. Kilo commença par fulminer contre Rousseau une sentence d'excommunication. Mais , sur la lecture d'une lettre qu'on lut dans i <8..
228 HISIOIB.E DE J. J. ROUSSEAU .
cette séance , elle supprima cette sentence irrégulière. L'auteur anonyme , qu'on croit être un des membres de la vénérable classe , faisait voir aux pasteurs les résultats et les inconvénients de leur conduite. Alors , sur la réquisition de M. de Montmollin, pasteur à Motiers , on résolut de faire paraître au consistoire Jean- Jacques , et de le sommer de déclarer s'il croyait en Jésus-Christ mort et ressuscité ; à la révélation , et s'il regardait la Sainte-Ecriture comme divine. Si les réponses n'étaient pas satisfaisantes , le pasteur devait l'excommunier. On répandit en même temps dans le pays que Jean-Jacques était l'Ànte-Christ , que les différents corps de l'£tat , et que le canton de Berne renonceraient à l'ancienne alliance, si l'on n'excommuniait pas cet Ante-Christ : enfin on assura qu'il avait dit etmème imprimé dans l'un de ses ouvrages que les femmes n'avaient point d'ame. Ses voisines furent pendant quelques jours armées de fourches. Jean- Jacques écrivit alors une lettre à M. Meuron, procureur-général (en date du i 4 mars i 7G5) , pour lui annoncer son projet de sortir du pays. Le 23 mars, malgré l'opposition de l'officier du prince , M. Guienet, l'assemblée cita « Jean-Jacques à comparaître le 29 » en consistoire. « Il écrivit • pour s'en dispenser et pour démontrer l'irrégularité de la conduite de cette assemblée. Cette lettre n'aurait point été lue sans l'officier du prince , qui l'emporta sur M. de Montmollin. Obligé d\-n faire lecture, celui-ci s'interrompit fréquemment par des observations qui prouvaient sa mauvaise
1 Le 2()m;irs 176". Voy«i sa Correspondance.
foi. On ne savait plus si ce qu'il lisait était de lui ou de Rousseau. Sur ces entrefaites, quatre des anciens de rassemblée protestèrent contre L'irrégularité de cette dernière , prétendant n'être point obligea de » scruter et sévir sur des matières de foi. ■ C'étaient MM. Favre , Bezeneenct , Barrelet et Jeanrenaud. M. Martinet, châtelain du Yal-de-Travers , appuya leur requête , qui fut admise et approuvée par le gouvernement. Il rendit le 2 avril un arrêt d'après lequel il assurait à Rousseau sa protection , et le dispensait de comparaître.
Jean- Jacques , dans sa lettre à l'archevêque de Taris , avait fait l'éloge du pasteur Montmollin. La partialité que mit le prêtre dans cette affaire , ou plutôt sa haine , car sans lui l'affaire n'aurait pas eu lieu fit dire à Rousseau : « Je dois avoir compris qu'il ne faut » louer aucun homme d'église de son vivant, a II fallait que la conduite deM. Montmollin lit un très-mauvais effet , puisqu'il publia dans une série de dix lettres , adressées à un pasteur de Genève, une longue justification dans laquelle il confirmait les faits , en les excusant par des intentions ou des devoirs également douteux. Ce qui prouve que les premières n'étaient rien moins que bonnes , c'est la fermentation qu'il excita contre Rousseau parmi les paroissiens. Elle fut telle que , sans sa famille , il eût été puni par le gouvernement. Le conseil d'état se contenta de 1Wmonester, et de lui faire promettre de ne plus animer lepeuple. Mais le mal était fait , et l'autorité fut obligée d'intervenir pour protéger .Iran Jacques. M. C.uienet signifia les ordres du gouvernement aux justicier*
2oO HIST0IKE DE J. J. EOUMBAU ,
de Motiers , ainsi qu'aux diverses communautés du Yal-de-Travers. Les arrêts rendus à ce sujet existent , et ce serait être de mauvaise foi que de supposer, comme on l'a fait, que Rousseau s'alarma sans cause, lis sont imprimés au nombre de onze , dans l'édition in-4° de Genève. Ces urdres , ces mesures, ces arrêts furent insuffisants, z D'abord, dit M. du Peyrou, la » fermentation s'était bornée à des murmures, à des » huées ou à des attentats faits avec plus de méchan-» « ceté que de violence. Mais le dimanche, l<-'rseptem- » bre , on en vint aux voies de fait , et l'on termina la » journée en lançant des pierres dans les fenêtres de » M. Piousseau. Dans la nuit du 6 au 7 , il fut attaqué » chez lui : une de ses portes fut enfoncée et le mur « criblé de pierres. M. le châtelain, que le tumulte « éveilla , vit avec effroi l'état des choses , et fit le v> lendemain son rapport au conseil d'état. »
La communauté de Couvet , voisine de celle de Motiers , apprenant cet attentat, envoie une députation à Rousseau , lui prépare une maison meublé des voitures prêtes pour le transport de ses meubles , et le prie de venir habiter à Couvet , répondant de sa sûreté.
En attendant sa décision , on mit des gardes à sa porte. Le châtelain même , craignant la populace de Motiers , fut obligé de prendre , pour s'en garantir , des habitans de Couvet.
Rousseau , quoique sensible à cet acte spontané d'une communauté dans le sein île laquelle il eût été tranquille, n'accepta point, crut qu'il serait plus iiolé, plus oublié dans une île inhabitée; alla de-
TR0IS1KMK PKRIODK. 231
iueurcr à celle de La Motte , d'où bientôt , comme il le nceata dans le XII livre des Confessions, il fut obligé de sortir.
Tandis que Jean- Jacques était proscrit, et, comme il le dit, que la populace le couvrait de fange , il faisait de son ami , le colonel Pury , un conseiller d'état , et le célèbre Paoli s'adressait à lui pour donner des lois à la Corse. Comme Voltaire, piqué probablement de n'être pas consulté , a , par ses plaisanteries , jeté des doutes sur cette circonstance , nous avons fait des recherches pour vérifier les détails que Rousseau donne à ce sujet dans ses Confessions. Nous avons rendu compte ailleurs ' du résultat de ces recherches. Nous devons nous borner ici aux nouveaux renseignements que nous nous sommes procurés.
Un jeune Anglais nommé BosweU partit de Londres , en i 765 , pour visiter l'île de Corse , comme un lieu qui (.levait lui « présenter un spectacle qu'il cher- » cherait vainement ailleurs : a c'est-à-dire un peuple qui combattait pour sa liberté. Désirant de voir Jean-Jacques , il se fit donner pour lui une lettre de recommandation par milord Maréchal , avec lequel il avait voyagé dans une partie de L'Allemagne. Rousseau lui ut l'accueil que méritait de sa part tout envoyé de milord. Il lui promit une Lettre pour le recommander soit au général Paoli, soit à M. de Butta -
1 ol'ui-k's inédites deJ. j. Rousseau , tome i, pi
Ù^IÇ). Les détails donnés par INapoléon sur la réunion dé M pa trie à la France , sur les intrigues DÙMI en niTN finir Opérer cette réunion, se trouTenl ù la page \\J> et mûVanles.
Foco, et la lui fit passer en Italie où M. Boswell devait séjourner quelque temps avant de se rendre dans l'île ». A son retour en Angleterre , M. Boswell publia une relation de son voyage dans l'île de Corse 2. Il y rapporte la lettre en question. « Le philosophe sauvage , dit-il , fut homme de parole , et , à mon arrivée à Florence, dans le mois d'août, je reçus la lettre suivante. » Comme elle ne fait partie d'aucune des éditions des dïiwres de Rousseau , nous croyons devoir la rapporter.