Portrait de CARLYLE
ne pouvaient trouver cela chez Whistler qui, précisément, parce qu'il était le plus artiste des peintres, se montrait le moins littéraire sur le terrain de son art.
Outre les raisons tirées du fond, qui empêchaient les critiques de saisir le mérite des vues de Venise, il y avait encore ce fait qu'elles étaient d'un aspect inattendu, ly'habitude règne en tout lieu et Whistler, sorti des voies battues, venait faire l'épreuve, une fois de plus, de ce qu'il en coiite à innover. Les nouvelles eaux-fortes étant, en comparaison des anciennes, d'une facture plus légère, d'un travail de la pointe simplifié, on les déclarait inférieures, comme dépourvues de ces qualités de fini, que tous alors s'accordaient à réclamer. On ne les tenait donc que pour des manières d'esquisses, des sortes d'ébauches. A cette condamnation sur l'exécution s'en ajoutait une autre plus grave encore. Les vues étaient, disait-on, indignes du sujet, elles ne rendaient point l'aspect de noblesse, de beauté, de grandeur que doit suggérer Venise. La critique élevait ce dernier reproche sous l'impression où elle demeurait de la Venise offerte par les peintres anciens et les littérateurs. Whistler se retrouvait ici en conflit avec son ennemi Ruskin. Celui-ci avait en effet écrit les Pierres de Venise où, avec sa faculté de grand écrivain, il évoquait la splendeur passée. Ce livre offrait des images qui se présentaient tout naturellement à l'esprit, lorsqu'on songeait à Venise. On conservait en outre, devant les yeux, la magnificence du Tintoret, avec son doge et ses sénateurs, et de Canal et de Guardi, avec leurs gentilshommes en dominos et leurs dames masquées.
Il était vrai que rien de tout cela n'apparaissait dans les eaux-fortes de Whistler. Il avait vu la ville en l'année
i88o, il n'y avait plus trouvé ni doge, ni sénateurs. La vieille splendeur s'était évanouie. Elle avait été remplacée par une sorte de vétusté, qui s'était étendue à toutes choses. Whistler avait reproduit ce caractère dernier de Venise. Il avait, fidèle observateur, rendu l'aspect appauvri des lieux, en conservant toutefois une véritable distinction; et la noblesse déchue et la grandeur disparue qu'il montrait valaient, dans leur sincérité, la pompe et la magnificence passées. Mais, sur les critiques et les écrivains, avec leurs notions préconçues, son œuvre produisait une déception profonde, elle était jugée inférieure, elle rabaissait Venise, elle l'insultait presque.
Les critiques étaient donc aussi durs pour les dernières œuvres de la pointe qu'ils l'avaient été pour celles du pinceau, les nocturnes, et s'ils eussent aussi bien réussi à ruiner la réputation de Whistler comme graveur, qu'ils l'avaient fait précédemment comme peintre, il ne lui restait plus qu'à abandonner l'Angleterre et à chercher une autre terre où il pût vivre. Heureusement pour lui que les collectionneurs de gravures et d'eaux-fortes diffèrent, par leurs habitudes, des gens riches, qui achètent des tableaux, et qu'alors que les critiques d'art avaient éloigné ceux-ci, ils devaient rester impuissants contre les autres. Les amateurs d'estampes sont généralement des artistes ou des rafi&nés, doués de connaissances suffisantes pour découvrir le mérite intrinsèque des œuvres, et par conséquent, former leur opinion sans s'inquiéter du jugement de la presse et du public. Ce sont aussi des entêtés qui, lorsqu'ils ont tme fois acquis certaines œuvres d'un artiste, veulent posséder toutes les autres. Leur type est ce collectionneur dont parle La Bruyère, qui a tout Cal-
lot, sauf une pièce qu'il sait très inférieure et qui n'en gémit pas moins de ne pouvoir la posséder. La série des douze eaux-fortes offerte par la Fine art Society, quoiqu'elle ne trouvât pas le même placement immédiat qu'elle eût peut-être rencontré, si la critique eût été moins défavorable, vit cependant venir les acheteurs et la vente s'opéra d'une manière satisfaisante.
Whistler avait imprimé lui-même les eaux-fortes exposées et on avait pu remarquer la perfection du tirage. Les collectionneurs savaient, du reste depuis longtemps, combien les épreuves obtenues par lui étaient supérieures à celles de tous autres. Les vues de Venise ne pouvaient que confirmer la vieille opinion formée de son mérite comme imprimeur. Le travail léger et simplifié de la pointe était complété par l'enveloppe sortie de l'impression. Dans le cas des nocturnes et des clairs-obscurs, c'était même au travail additionnel de l'impression que l'effet était presque entièrement dû. Whistler avait su, par l'encrage habile de la plaque, superposer à l'image venue de la pointe, une enveloppe générale rappelant l'aquatinte. Mais on se demandait combien différentes des épreuves exposées seraient celles qu'on devrait à n'importe quel imprimeur. Les collectionneurs achetant les vues de Venise, voulurent donc s'assurer que les épreuves qu'ils obtiendraient seraient d'un mérite égal à celles qu'ils voyaient, et pour cela, ils exigèrent qu'elles fussent, elles aussi, tirées par l'auteur.
Whistler jusqu'à ce jour, quoiqu'il eût obtenu lui-même d'assez nombreuses épreuves de quelques-imes de ses œuvres, ne s'était encore livré au travail de l'impression qu'accidentellement. ]Mais sur les demandes maintenant
faites, il prit bravement son parti de se transformer en véritable imprimeur. Toute la série des vues de Venise devait être ainsi tirée par lui ou sous sa direction immédiate et le travail de l'impression forma, pendant des années, partie du labeur régulier de sa vie. On est bien obligé d'appliquer la désignation d'imprimeur à un homme produisant lui-même les épreuves de ses eaux-fortes, c'est le mot consacré et tout autre manque. Mais ces termes « d'imprimeur » et « d'impression » ne donnent qu'une idée imparfaite de tout ce que Whistler, encrant et tirant ses gravures en artiste, ajoute, sur les épreuves, à ce que l'imprimeur purement ouvrier, eût obtenu à sa place. Selon la sensation du moment, au gré de sa fantaisie, il force ou diminue l'encrage de telle ou telle partie, épaissit ou allège les ombres, supprime certains détails ou en fait apparaître d'autres. L'impression d'ensemble tout en restant ferme et nette, est pleine de velouté; à l'occasion pour produire de l'eau, pour rendre la nuit, pour ombrer certaines parties, il applique sur de larges surfaces des teintes dégradées et transparentes. Les vues de Venise, tirées par lui ajoutent donc à leurs autres qualités celle de ne pas connaître la monotonie.
Whistler fit une seconde exposition des vues de Venise à la Fine art Society, en février 1883. Il venait montrer les dernières, restées inédites. Aux eaux-fortes de Venise, il avait ajouté lui certain nombre de pièces anglaises, afin d'obtenir un ensemble important. Le public ne s'inquiète point en général, de choses aussi spéciales que les eauxfortes, il en laisse la \nie et l'examen aux artistes et connaisseurs. ]Mais Whistler avait su trouver pour son exposition des excitants à la curiosité, qui allaient lui amener
la foule. D'abord les salles avaient été décorées à l'aide d'un de ces arrangements, cette fois-ci en jaune et blanc, tels qu'il savait les combiner et ensuite il avait préparé un extraordinaire catalogue, destiné à faire grand bruit. Il y avait complaisamment inséré les condamnations de toute sorte, dont les critiques d'art avaient prétendu l'accabler. Pendant que tant de gens tremblent devant les jugements défavorables que la presse et les critiques peuvent émettre sur eux, Whistler donnait le spectacle d'un homme des plus maltraités, venant se moquer de ce que l'on avait écrit sur lui et aider à le répandre. Sous chaque numéro de son catalogue, apparaissaient des citations prises à un écrivain connu ou à un journal influent et toutes hostiles.
D'abord le jugement d'ensemble du Truth sur les douze vues : « Une nouvelle moisson des plaisanteries de M. Whistler. » Puis l'opinion sur l'artiste de nombreux critiques : « M. Whistler est éminemment vulgaire. — Amateur prodige. — M. Whistler a trop produit pour sa réputation. — Il y a des années M. Whistler donnait de grandes espérances. » Et encore les condamnations portées sur les œuvres elles-mêmes : « Peu de choses pour les recommander, sauf l'excentricité de leurs titres. — La critique est impuissante ici. — • Absence générale de ton. — Désastreux échec. )) On n'avait jamais vu un artiste faire fi à ce point de la critique. Le catalogue eut plusieurs éditions, on l'achetait et on l'emportait pour s'en amuser encore chez soi. L'opinion fut en définitive favorable à Whistler. Deux années s'étaient écoulées depuis que les vues de Venise avaient, pour la meilleure part, été montrées, elles avaient fait leur chemm, on savait que les connaisseurs
s'en étaient déclarés satisfaits, qu'elles étaient entrées dans les collections pour s'ajouter aux anciennes œuvres, admirées d'un consentement général. On ne s'expliquait donc pas qu'elles eussent pu être aussi absolument condamnées, à leur apparition, par les critiques d'art de profession. Pour une fois, Whistler avait le public de son côté, contre la critique.
MM. Dowdeswell, à Londres, éditèrent les dernières vues de Venise à paraître, en 1886. La série tirée à trente épreuves, vendue cinquante guinées, se composait de vingtsix pièces, mais vingt et une seulement étaient de Venise, les autres de sujets anglais. La perfection de l'impression s'était encore une fois présentée comme une question décisive, le travail de la pointe étant, pour certaines planches, peut-être encore plus léger que dans la précédente série et Whistler l'avait de nouveau résolue d'une manière satisfaisante, en imprimant lui-même les épreuves. Il avait mis en tête de la publication une sorte de préface, sous le titre de Propositions, où il établissait les règles et les principes à observer dans l'art de l'eau-forte.