LES VUES DE VENISE
Whistler, heureusement pour lui, était capable de se dédoubler et, à l'heure où sa peinture soulevait une telle opposition qu'il se trouvait dans l'impossibilité de la faire accepter, il allait pouvoir se remettre à l'eau-forte. L'aquafortiste était resté à l'abri du dénigrement subi par le peintre. Alors que les nocturnes avaient ruiné les productions du pinceau, les œuvres de la pointe, surtout les vues de la Tamise, jugées excellentes du consentement général, maintenaient la réputation du graveur. La Fine art Society de Londres, une société qui éditait des gravures, vint donc à ce moment lui donner une importante commission. Elle le chargea d'aller à Venise exécuter des vues à l'eauforte. Elle lui en prendrait douze, au prix de six cents livres sterling, et s'engageait à lui donner dix shillings pour chaque épreuve, qu'au retour il voudrait imprimer lui-même. Elle lui fit l'avance de ses frais de voyage.
Il arriva à Venise à la fin de septembre 1879. Il y resta quatorze mois et ne revint à Londres qu'en novembre
i88o. Il rapportait une cinquantaine d'eaux-fortes. La Fine art Society fit dans l'ensemble son choix de douze pièces- Elles devaient être tirées à cent épreuves et la série vendue cinquante guinées. Elles furent exposées dans les galeries de la société, dans Bond street, en décembre 1880.
Whistler, à Venise, s'était trouvé sur un terrain inconnu. Il arrive le plus souvent que celui qui travaille dans cette condition transfère au champ nouveau le caractère du milieu dans lequel il a jusqu'à ce jour vécu. On voit ainsi des ouvrages successifs d'artistes qui, malgré la diversité des lieux et des circonstances où ils ont été produits, gardent une physionomie commune et ont le défaut de l'uniformité. Or, Whistler travaillait depuis longtemps dans un pays de caractère très tranché, l'Angleterre, il avait appliqué à ses œuvres des procédés d'exécution très particuliers, et il s'agissait de savoir s'il pourrait assez se débarrasser du terroir anglais et suffisamment modifier sa facture, pour rapporter du pays nouveau des vues ayant un caractère à part. Le premier coup d'œil jeté sur les eauxfortes exposées à la Fine art Society faisait évanouir le doute. La différence entre les nouvelles œuvres de Venise et les anciennes de Londres était telle qu'à la rigueur un juge non initié eût pu les attribuer à deux hommes distincts.
Whistler avait donc heureusement triomphé du danger de ne pouvoir se modifier en face de circonstances nouvelles, mais il y avait un autre écueil à éviter, par le fait spécial d'un travail accompli à Venise, celui de tomber dans l'ornière des grands devanciers. Canal à la fois par la peinture et l'eau-forte et Guardi par la peinture ont donné des images impérissables, et le problème de repré-
senter Venise sans les répéter, qui s'impose à tout artiste voulant rester original, est des plus ardus. Or, Whistler l'avait heureusement résolu, il avait su voir d'une manière propre.
La série des douze eaux-fortes commençait par la Petite Venise, la ville très basse vue au loin, à travers la lagtme. Quelques traits horizontaux avaient suffi pour figurer l'eau et les monuments étaient simplement marqués par des lignes dentelées. Jamais on ne s'était essayé à tant rendre avec si peu de travail apparent, mais la réussite était complète, on avait sous les yeux l'image que Venise évoque si bien : celle d'une ville prête à s'enfoncer sous la mer. Comme sujet d'élection, il avait aussi exécuté un nocturne, une Venise enveloppée d'ombre. Les Palais donnaient la vue de deux palais semi-gothiques du grand canal, dessinés dans toute la pureté de leur architecture. La Rive représentait le quai des Esclavons, avec les navires du port dans le fond et de nombreuses figures au premier plan. La Piazzetta offrait une partie de la colonne Saint- Marc et des monuments voisins. Puis venaient des vues épisodiques, choisies de manière à rendre l'aspect intime des lieux. Il ne manquait dans la série que la double colonnade de la place Saint-Marc, avec la cathédrale dans le fond, le palais ducal et le Campanile sur le côté. Mais Whistler, à bon escient, s'était abstenu de donner ce motif, que Canal et Guardi ont traité si souvent qu'ils l'ont fait leur, et n'ont laissé à la sagesse de leurs successeurs qu'à l'éviter.
Les vues montraient, comme technique, cette faculté de leur auteur de faire fuir dans le lointain les sites qu'il peut lui plaire d'éloigner, avec cette non moins grande
faculté de savoir choisir dans un sujet la partie saillante, de manière à toujours présenter une image pittoresque. Quant au travail de la pointe, il était d'une grande légèreté et, comparé à celui des œuvres antérieures, laissait voir une véritable simplification. Whistler avait donc su donner une représentation d'ensemble de Venise d'un caractère particulier, d'un aspect imprévu ; en même temps il avait su renouveler ses procédés et sa facture. Le connaisseur, l'homme capable d'apprécier une chose selon son mérite et pour les qualités que comporte le genre d'art auquel elle appartient, ne pouvait donc ici manquer d'exprimer son éloge. Eh bien ! jamais travail d'artiste ne fut reçu, de la part de la presse et des critiques, avec une pareille unanimité de dénigrement. Du plus petit au plus grand journal, des feuilles londoniennes à celles de la province, ce fut un concert, pour déclarer que les nouvelles eaux-fortes ne valaient pas les anciennes et que ce que l'artiste montrait était indigne du sujet.
C'est qu'il existait un abîme entre Whistler et les critiques, c'est qu'ils demeuraient tellement éloignés qu'il était impossible qu'ils se rencontrassent. Whistler voyait et jugeait en peintre, les autres en littérateurs. La critique d'art, à cette époque, en Angleterre, jugeait les choses du dessin et de la peinture d'après des notions prises tout entières à la littérature. Or, chaque art a son esthétique spéciale, sa technique particulière et ne peut être bien compris que si on lui applique ses règles propres. Cependant, les critiques et les hommes de lettres ne savaient nullement remplir cette condition, en ce qui concernait les arts du dessin. Tous leur demandaient la même sorte d'images qu'ils obtenaient des œuvres de la plume. Et ils