PROPOSITIONS NO
« Un tableau est fini quand toute trace des moyens « employés pour son exécution a disparu.
« Dire d'un tableau, comme on le fait souvent à sa « louange, qu'il laisse voir un grand et consciencieux trace vail, est dire qu'il est incomplet et indigne d'être vu.
« L'application dans l'art est ime nécessité, non une « vertu, et toute trace qui en apparaît dans l'exécution « est un défaut non une qualité; une preuve non pas de « réussite, mais d'insuffisance de travail, car le travail peut « seul effacer les traces du travail.
« L'œuvre du maître ne sent pas la sueur de son front, ne « suggère aucun effort et est réussie dès le commencement.
« La tâche complétée de la seule persévérance n'a jamais « été commencée et restera sans être finie, pour l'éternité, « un mouvement de bonne volonté et de sottise.
(( Il y a celui qui travaille, qui prend de la peine, qui « se hâte et qui n'en reste que d'autant plus en arrière.
« Le chef-d'œuvre doit apparaître de même que la fleur « au peintre — parfaite dans son bouton comme dans son « épanouissement — sans raison pour expliquer sa préce sence, sans mission à remplir, une joie pour l'artiste, « une illusion pour le philanthrope, une énigme pour le « botaniste, un accident de sentiment et d'allitération pour « le littérateur. »
D'après ces principes, il ajoutait réellement du travail
à celui que l'achèvement d'une œuvre exigeait pour lui
ôter, en dernier lieu, toute apparence d'effort et de peine.
Un autre point dans l'exécution d'un tableau, auquel
il prêtait la plus grande attention, était de maintenir le
rapport des tons entre toutes les parties. Par exemple, dans un sujet comme mon portrait, où l'arrangement en couleur chair et noir était formé par le vêtement noir d'une part et le domino rose et le fond gris de l'autre, dès que la plus légère déviation de ton apparaissait, soit sur le noir du vêtement, soit sur le gris du fond, il repassait une couche de coideur sur tout l'ensemble, pour en ramener les moindres parties au rapport exact, qui constituait l'arrangement recherché. Il a dû repeindre ainsi peut-être dix fois le personnage et le fond. lyC portrait, retravaillé à trois reprises, ne fut achevé que plusieurs mois après qu'il eut été commencé. Aujourd'hui, l'œil exercé reconnaît bien que, dans sa construction, il n'a pu venir que d'une application prolongée, mais quand il fut d'abord montré au Salon à Paris, en 1885, on lui trouva, selon la préconception qu'on avait alors, le caractère d'tme esquisse et la plupart pensèrent que son exécution avait dû demander fort peu de temps. Il avait donc bien réalisé la première règle de son esthétique, qu'une œuvre très travaillée devait cependant apparaître comme venue de jet et sans effort. Ce portrait a maintenant pris place au Metropolitan Muséum de New- York.
Whistler était réellement doué d'un caractère de combattant. Et comme sa peinture restait méconnue, il devait, pendant des années, persister dans sa polémique pour la faire accepter, en rendant avec usure aux critiques et aux journalistes les coups qu'ils voudraient lui porter. Il devait déployer dans cette guerre un véritable talent d'écrivain. Il allait prendre ainsi la singulière situation, qu'aucvm peintre n'avait encore probablement occupée, d'un homme tenu par les critiques et les journalistes pour une sorte de
confrère; et alors ils se comporteraient avec lui comme ayant affaire à un homme de lettres, s 'inquiétant des idées qu'il émettait par la plume, au moins autant que des choses qu'il produirait par le pmceau. Ses écrits montraient la combinaison de l'humour américaine, avec le trait vif décoché à la française et du raisonnement logique avec une veine ininterrompue de drôlerie et de persiflage. Les critiques, habitués à voir les artistes trembler devant eux se trouvaient maintenant attaqués par Whistler, qui tournait leurs jugements en ridicule et relevait leurs bévues. Un journal hebdomadaire fort lu, le World, lui avait ouvert ses colonnes et il s'y tenait au combat. Il attira ainsi l'attention du public mondain, s'intéressant à sa manière aux choses d'art, qui se divertit aux horions échangés entre artistes et critiques. On lui fit donc accueil dans les clubs où l'on se réunissait pour causer et dans les salons où l'on recherchait les gens d'esprit. Et comme il possédait une verve et un esprit caustique, qui en faisaient un homme aussi bien servi par la parole que par la plume, la réunion des deux avantages lui valut une notoriété à part dans la société, à lyondres.
On en vint alors à répéter ses mots et ses saillies — souvent à contresens — et à s'occuper de ce que l'on appelait ses excentricités et ses bizarreries. Il avait sur le devant de la tête une mèche de cheveux blancs se détachant au milieu de la chevelure noire. Cette mèche devint célèbre; elle servit de motif aux caricatures et donna de la copie aux reporters du journalisme. On ne cessa non plus de remarquer ses costumes. En France, où « le genre artiste » comportait toutes les fantaisies de tenue, on ne se fût guère arrêté sur la manière dont un peintre pût se vêtir,