‹ Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvreChapitre 20 sur 30 · CANAL. (Venise · texte numérisé non relu

CANAL. (Venise

mais en Angleterre, où les artistes ne s'étaient pas encore permis de transgresser sur la correction commune, le mélange chez Whistler des manières d'un gentleman et d'une pose et d'ime tenue fantaisistes d'artiste étonnait; aussi quand il passait dans la rue, avec sa mince canne et son monocle, les passants ne manquaient-ils pas de se retourner et tous finirent par savoir qui il était.

Il avait commencé et poursuivi sa bataille contre les critiques et sa lutte avec le public dans le but d'imposer sa peinture, sous sa forme originale, mais s'il n'avait encore pu réussir dans cette entreprise, il avait au moins recueilli un avantage sur un autre terrain. Toujours méconnu comme peintre, il était au moins réputé comme écrivain, comme homme d'esprit, comme original. Il obtenait ainsi des satisfactions d'un ordre particulier, qui lui donnaient un certain contentement. Au fond, l'ulcération persistait chez lui de voir son art méconnu. C'est ce qui explique l'âpreté apportée dans ses démêlés avec les journalistes, les artistes et les critiques.

ly'ambition du peintre restait plus que jamais sa passion dominante. On s'en apercevait dès qu'on le voyait à son atelier. Cet homme qui, rencontré le soir dans les salons et les clubs, eût pu être tenu pour un pur mondain, se retrouvait le jour le travailleur qu'il n'avait jamais cessé d'être. Son atelier était austère; des toiles retournées contre les murs, quelques sièges, une table et c'était tout. Il fronçait le sourcil une fois au travail, à la seule approche des philistins et n'avait que des rebuffades pour les gens sans jugement artistique. Il ne supportait la fréquentation à son atelier que de très rares amis. I^es visiteurs qu'il avait pu avoir autrefois, parmi les critiques et

les écrivains, avaient été écartés ou s'étaient éloignés, à la suite de ses attaques contre la confrérie entière des critiques et, à la jSn, il ne recevait plus d'homme connu qu'Oscar Wilde.

lycs relations entre Whistler et Oscar Wilde s'étaient surtout nouées en société. Ils n'avaient d'abord entretenu que des rapports mondains. C'est tous les deux comme réputés parmi les originaux qu'ils avaient été amenés à se lier. Rien ne faisait prévoir, à cette époque, la fin tragique d'Oscar Wilde. Les journaux illustrés, surtout le Punch avec Du Maurier, l'avaient rendu célèbre, en en faisant le type de l'esthète, de l'homme raffiné, plein d'un mépris nonchalant pour la vie vulgaire. Il avait accepté le rôle qu'il jouait au naturel dans le monde. C'était, de par sa naissance, son éducation et son aisance de manières, un gentleman. Il possédait un véritable talent littéraire, surtout comme dramaturge.

Tant que Whistler et Oscar Wilde s'étaient bornés à se rencontrer dans le monde, les bons rapports avaient duré. I/eur succès n'était point du même ordre et les deux hommes pouvaient, dans les clubs et les salons, demeurer côte à côte sans trop se heurter et se jalouser. Mais lorsque l'intimité fut devenue telle qu'Oscar Wilde en vint à fréquenter Whistler dans son atelier, la rupture ne pouvait manquer de survenir. Oscar Wilde n'avait, en art, surtout er peinture, aucune perception. Je l'ai souvent vu à cette époque et c'était une source d'étonnement pour moi qu'un homme, élevé au rang d'esthète représentatif, pût être aussi dénué de jugement artistique. Or, il était impossible de conserver avec Whistler des rapports d'intimité, allant jusqu'à le fréquenter dans son atelier, lorsqu'on ne savait

parler en appréciateur sur l'art en général et sur le sien en particulier. Il possédait lui flair qui lui faisait immédiatement reconnaître les gens auxquels son art ne disait rien ou déplaisait, et qui les lui rendait insupportables. Il était doué de cette extrême sensibilité de l'artiste, qu'on ne peut mieux comparer qu'à celle du chat, qui rend incapable de tolérer les gens qui ne sentent pas avec vous. Alors que leurs relations paraissaient établies sur le meilleur pied, Whistler et Oscar Wilde en vinrent donc à se heurter, à échanger dans la presse des épigrammes, des coups de griffe désobligeants et, d'attaques en récriminations, ils se brouillèrent complètement.

Whistler devait se résumer comme écrivain dans son Ten o'clock. Avant d'être imprimé, le Ten o'clock fut d'abord délivré oralement. Son nom Dix heures lui vient de l'heure à laquelle le public avait été invité à l'entendre. Whistler qui trouvait qu'à Londres, où l'on dîne très tard, l'habitude de fixer les lectures à huit ou neuf heures était incommode, avait reciilé la sienne jusqu'à dix heures. Un artiste qui discourt sur l'art ne peut guère s'attendre qu'à grouper un public restreint, mais Whistler jouissait d'une telle réputation, qu'il allait réussir à se faire im auditoire excessivement brillant et nombreux. On savait que, quand il invitait les gens, ce n'était pas pour les laisser s'ennuyer. La salle de Prince's hall dans Piccadilly, où il donnait sa lecture, se trouva donc remplie d'artistes, de critiques, de gens de lettres, présumant qu'ils entendraient quelque chose à leur adresse et d'hommes et de femmes du monde, du très grand monde, venus avec l'espérance de passer une soirée qui ne serait pas banale. Personne ne devait être déçu. Le Ten o'clock se compose

d'apophtegmes, de jugements élevés sur l'art et en même temps d'épigrammes, de sarcasmes, où les ennemis de l'auteur sont fort spirituellement dépeints et malmenés. La partie dogmatique fut écoutée avec étonnement par la plupart des gens qui, à force de s'occuper des prétendues excentricités de Whistler, ne savaient plus quelles idées sérieuses il pouvait nourrir sur son art, mais alors les épigrammes et les peintures caustiques causèrent ime véritable joie. Tous les gens visés, les critiques, les journalistes, les esthètes étaient là présents et, à mesure que Whistler arrivait à eux, dans ses allusions, l'assistance qui les voyait, les trouvait si bien saisis qu'elle manifestait son plaisir par des rires bruyants et son appréciation du talent de l'orateur par de longs applaudissements. Whistler retirait donc de sa soirée du Prince's hall le succès qu'il avait pu s'en promettre.

Le Ten o'clock avait été donné à Londres le 20 février 1885. Il en donna deux autres lectures aux imiversités, à Cambridge le 24 mars, à Oxford le 30 avril. Il resta ensuite assez longtemps sans le publier et ce ne fut qu'en 1888 qu'il le fit imprimer. Le Ten o'clock délivré oralement avait déjà suscité d'assez nombreuses remarques dans la presse, il en suscita de nouvelles et plus nombreuses sous la forme imprimée. Les critiques en condamnèrent généralement les idées et, par ime sorte de comble, Swinbume, entrant en lice, prétendit lui aussi le réfuter dans la Fortnightly review, de juin 1888. Swinbume qui, autrefois à Che>Tie Walk, avait été l'ami de Whistler et un des visiteurs de son atelier, se tournait maintenant contre lui. Comme les autres, il jugeait les choses d'art d'après des considérations littéraires et frappait lui aussi à côté.

Whistler, indigné qu'un poète se mêlât aux écrivains de tout ordre qui le poursuivaient, répliqua publiquement à Swinburne, lui reprochant de quitter sa lyre pour étaler, dans un vulgaire article, son ignorance des choses d'art. Cette polémique mit fin à leurs rapports.

La Society of British ariists était une vieille société de Londres qui, après des jours prospères, était tombée dans le déclin. Elle avait ses salles d'exposition au fond d'une rue en cul-de-sac, Suffolk street. Ce lieu s'était trouvé à côté des expositions de la Royal Academy, alors qu'elles s'étaient tenues à Trafalgar square, dans une partie du monument maintenant pris tout entier par la National Gallery. Mais, lorsque la Ro3^al Academy, abandonnant son premier siège, fut venue occuper, dans Piccadill3', un édifice spécialement construit pour elle, la Burlington house, la Society of British artists demeura loin du courant artistique et les visiteurs commencèrent à lui manquer. L'ouverture de la Grosvenor Galler^^, plus au loin encore, dans Bond street, était venue lui porter vm nouveau coup. Les expositions de la Society of British ariists avaient été comme une annexe de celles de la Royal Academy, où l'on pouvait voir les artistes repoussés du sanctuaire officiel. Mais ce rôle d'exposition annexe avait maintenant été pris par la plus jeune et mieux située Grosvenor Gallery. La Society of British artists restait donc délaissée et elle sentait la vie lui manquer.

Elle se mit alors à rechercher des éléments nouveaux d'attrait et elle jugea que le meilleur serait de recruter quelque artiste au nom retentissant. Whistler remplissait au mieux les conditions; aussi la Grosvenor Galler^^ à son ouverture, l'avait-elle pris, avec la pensée qu'il l'aiderait

à exciter la curiosité publique et la Society of British artists songeait à son tour à lui, pour en obtenir le même avantage. Il recevait conséquemment l'invitation de la société d'exposer dans ses galeries ; on prendrait les œuvres laissées à son choix, mises à la première place. Il avait continué depuis son retour de Venise d'exposer à la Grosvenor Gallery. En 1881, il y avait envoyé le Portrait de Miss Alexander et en 1884 celui de Lady Archibald Camphell, mais les propositions de la Society of British artists lui parurent tellement avantageuses qu'il crut devoir les accepter. Délaissant Bond street et la Grosvenor Gallery, il allait donc maintenant montrer ses œuvres dans SufEolk street. La Society of British artists avait annuellement deux expositions, une d'hiver et une d'été. Whistler débutait chez elle à l'exposition d'hiver de 1884, avec le Portrait de M^^ Louis Huth, peint en 1877. A l'exposition d'été de 1885, il mettait une série d'aquarelles et, dominant le tout, le portrait en pied du Violoniste Sarasate, récemment peint. C'était la seconde fois qu'il peignait un homme en habit noir et comme sa coutume, lorsqu'il avait exécuté un certain motif, était de ne point le répéter ou, s'il le faisait, de lui trouver une combinaison de coloris ou des accessoires différents, son premier portrait d'un modèle en habit noir ayant été sur fond clair, son second devait être sur fond sombre. Le Portrait de Sarasate, avec son arrangement tout en noir et son enveloppe très sensible, ressemble à un nocturne. Or, comme les nocturnes restaient toujours particulièrement honnis, il n'est pas étonnant qu'il fût très discuté, admiré par une élite et les jeunes artistes, incompris et dénigré par la foule. Whistler y avait d'ailleurs heureusement réalisé ce qu'il avait recherché. Sara-

^or^

i5. — LE PORCHE & LA VIGNE. (Venise.

sate debout, le violon à la main, donne bien l'idée d'un virtuose inspiré. Le portrait se trouve maintenant au musée de Pittsburgh.

La Society of British artists s'était vue ranimée par Whistler. Elle avait, grâce à sa présence, obtenu dans la presse et le public une attention à laquelle elle n'était plus habituée. Elle pensa maintenant à faire un pas de plus, à le placer à sa tête, afin de retirer tout le fruit possible de sa célébrité. Il fut donc élu président, en juin 1886. Il chercha alors, en continuant à exposer de nombreuses œuvres de divers genres et en introduisant certaines réformes, à rénover le vieil organisme. Dans l'hiver de 1885, il montrait le Portrait de M™^ Cassait, arrangement en noir w° 8 ; en 1886 le Portrait de Lady Colin Campbell, harmonie en blanc d'ivoire; en 1887, le Portrait de M^^ Walter Sickert, arrangement en violet et rose. Il recrutait en même temps de nouveaux membres, choisis parmi les artistes connus de l'Angleterre et de l'étranger. Il obtenait une charte, qui permettait à la société de se qualifier de « royale ». En 1887, l'exposition arrangée par lui présentait un aspect inattendu. A l'accumulation habituelle d'œuvres sans mérite succédait un choix restreint, où dominaient surtout les productions des nouveaux venus de talent. Les salles, autrefois sombres, avaient été décorées d'après une combinaison de couleurs claires et gaies.

Mais ces innovations heurtaient tellement les intérêts des membres négligés, elles déplaisaient si fort aux anciens, attachés aux errements traditionnels qu'elles soulevèrent une violente opposition. A une nouvelle élection en juin 1888, Whistler et ses partisans se virent en minorité et un artiste routinier, ]\I. Bayliss, fut élu président. Dès lors

une réaction se produisit contre les réformes introduites, Whistler et les artistes amenés par lui se retirèrent, après quoi la vieille société, redevenue semblable à elle-même, reprit son existence somnolente.

En l'année 1888, où nous sommes maintenant parvenus, Whistler, comme peintre, demeurait généralement incompris. L'état de l'opinion publique, à première vue, ne paraissait guère changé à son égard. Cependant, au fond, il gagnait du terrain. Les artistes de la nouvelle génération goûtaient son originalité. On pouvait reconnaître chez nombre d'entre eux des reflets de sa manière ou même des emprunts directs faits à ses procédés. Le public, si son jugement demeurait toujours défavorable, se calmait depuis qu'il ne voyait plus de nouvelles œuvres, du genre de celles qui l'avaient d'abord exaspéré. Whistler, en effet, quel que fût son esprit de combativité, avait fléchi sur le point des nocturnes. Il n'en produisait plus. Il s'opérait donc en sa faveur un travail souterrain de l'opinion. On peut ainsi donner les années 1883-1884 comme celles où arrive à son point extrême l'animadversion en Angleterre et où, après cela, im mouvement en sens contraire se prépare. Un dernier incident, qui aura marqué l'hostilité existante, se produisit à la vente de la collection Graham, chez Christie, en avril 1886. La collection comprenait un nocturne et des plus importants, le Vieux pont de Battersea, maintenant à la Tate Gallery, à Londres. Lorsqu'on le présenta pour être vendu, il fut sifflé par l'assistance.

Il devint évident que le combat tirait à sa fin et que Whistler sentait que la période la plus agitée de sa vie arrivait à son terme, lorsqu'on le vit publier le recueil de

ses écrits, pamphlets et épigrammes. Il y avait longtemps que ses amis lui conseillaient de les réunir. Il se décida enfin à cette publication, pour échapper au danger de la voir faire par un autre. Il avait chargé un Américain, M. Sheridan Ford, de rechercher les communications de toute sorte envoyées pendant des années à la presse. I/Orsque celui-ci eut accompli sa besogne, Whistler et lui ne purent s'entendre sur la rémunération qu'elle méritait et sur l'usage à faire des documents réim.is. 'M. Ford, en possession des textes, se résolut alors à les publier lui-même. Il par\'int à produire un volume aux États-Unis, dont quelques exemplaires qui subsistent purent être distribués avant la saisie de l'ensemble provoquée par Whistler (i). M. Ford essaya ensuite vainement de lancer son volume d'ime façon subreptice, en Belgique et à Paris, encore arrêté et saisi, mais Whistler comprit que le seul moyen d'empêcher définitivement la publication par mi autre était de la faire lui-même.

1^ volume autorisé de ses écrits parut à Londres, chez William Heinemann, en 1890, sous le titre de The gentle art of making enemies. (Le joli art de se faire des ennemis.) On y trouve réunis un compte rendu de son procès avec Ruskin, le pamphlet qui suivit sur l'Art et les critiques d'art, son catalogue de la seconde exposition des vues de Venise, avec les jugements hostiles de la critique, le Ten o'clock, ses propositions sur l'esthétique et enfin la suite des controverses, démêlés, attaques et ripostes, à laquelle ont donné lieu les incidents de ses années de combat. Le

(i) The genile art of making enemies. Published by Sheridax Ford. New York, Frederick Stokes, 1890.

livre présente ainsi une image complète de l'homme. Il le laisse voir tel qu'il a été, joignant la sûreté de vue et la rectitude du jugement à la plus étonnante veine d'humour et de persiflage.

Whistler, après avoir au début signé ses œuvres de son nom, avait adopté comme marque un papillon. Il devait étendre l'usage de cette sorte de monogramme à ses lettres et écrits et en faire un emploi général. Le papillon a changé d'aspect avec les années, il a fini par être placé dans des poses variées, sur une feuille de support. Il avait revêtu dès l'origine une forme qui eût obligé un entomologiste à créer, d'après lui, un genre spécial et il était appelé à se caractériser de plus en plus. Dans le volume où sont réunis ses écrits, Whistler l'a introduit, en manière de signatures, au cours des pages, pour en faire définitivement un étrange animal. Il l'a comme pénétré, dans chaque cas, de l'esprit propre à l'écrit au bas duquel il figure. Lorsqu'il s'agit de pamphlets, d'épigrammes ou de morceaux d'attaque, le gentil papillon des champs s'est ainsi transformé en bête de combat, se convulsant dans des poses agressives et laissant voir ime longue queue terminée par un dard menaçant.

Page 1