HARMONIE EN BLEU ET OR
Et en sous-tiire, la chambre du paon, avec cette explication : « Le paon sert de moyen pour effectuer l'arrangement de couleurs recherché. » La décoration, qui couvre le plafond et les murs de l'appartement, se compose de deux motifs, l'un emprunté aux plumes de la queue du paon, l'autre à celles de la gorge, plus fines et différemment irisées. Les deux motifs se combinent pour donner de la variété au dessin. En même temps, pour mettre de la diversité dans le coloris, les motifs sont tantôt peints en or sur fond bleu, tantôt en bleu sur fond or. A l'extré-
mité de la salle, deux grands paons, en or sur fond bleu, se défient et s'excitent au combat. Cette décoration forme un ensemble d'une élégance et d'une volupté singulières (i).
Pendant qu'il peignait la Chambre du Paon, Whistler avait noué des rapports intimes avec M. Leyland, qui la lui avait laissé entreprendre, et sa famille. Il fut amené ainsi à les représenter de diverses manières. Il peignit M. lyeyland en pied, arrangement en gris et noir, et M^^^^ I^eyland en rose pâle, avec des fleurs d'un rose foncé, çà et là. Il donnait les portraits des trois filles Fanny, Florence et Elinor dans des eaux-fortes. Il avait aussi entrepris leurs portraits à l'huile, qui sont restés à l'état d'études et enfin fait des croquis à la plume et à l'eau-forte de plusieurs membres de la famille.
En somme, Whistler mettait comme fondement à l'art de la peinture des combinaisons et des arrangements de coloris. La beauté de la matière, la valeur de la substance peinte, le charme à retirer de l'association des couleurs étaient des qualités essentielles à obtenir, pour qu'une œuvre peinte fût réellement artistique. Mais, le fait d'entretenir de telles idées et de les appliquer, le plaçait dans une position isolée et jugée inférieure. Son esthétique, basée sur des recherches et des qualités que l'on prétendait d'ordre purement matériel, paraissait futile et méprisable. On l'accusait de ne pouvoir parler à l'esprit, de négliger le domaine intellectuel où, selon les hommes alors écoutés, la peinture devait s'élever et se tenir. C'est que les peintres avaient, à cette époque en Angleterre, des visées
(i) Cette décoration enlevée de l'appartement on elle avait d'abord été peinte, se trouve maintenant chez M. Freer, à Détroit (États-Unis).
qu'on pourrait appeler littéraires. Leurs tableaux devaient surtout se recommander par des sujets se rattachant à la m3rthologie, à la légende ou à l'histoire. Ils devaient présenter des personnages se livrant à des actions bien déterminées. Ils étaient appelés à retenir l'attention, par une exécution précise et portée à im haut point de ce que l'on appelait le fini. Aussi, Whistler, avec ses idées contraires, en disait-il : « Ils peuvent être finis, mais ils ne sont certainement pas commencés. »
On comprendra le dédain témoigné à l'art de Whistler, quand on saura quel était alors l'esprit des groupements artistiques, tant de celui qui, avec la Royal Academy, représentait la tradition, que de celui des dissidents, qui avait pu se former à côté.
La Royal Academy de peinture possède en Angleterre un grand prestige. Elle remonte au xviii^ siècle, elle a donc un passé déjà long. Elle se trouve être le seul corps formé d'un nombre de membres limité, qui jouisse d'tme position officielle, légalement reconnue. Elle occupe ainsi, dans le monde des arts, un rang analogue à celui que tient notre Académie française dans le monde des lettres. Elle organise annuellement, au mois de mai, une exposition, où le beau monde vient regarder des tableaux et en même temps se montrer dans tout son luxe. Elle traite, à l'ouverture de ses expositions, en un banquet, les princes de la famille royale, les membres de l'aristocratie, les représentants de l'armée et de la marine. Son président y prononce des discours, où l'art et les artistes sont représentés sous le jour, qui peut le mieux plaire aux auditeurs et au dehors à la nation entière. Il est évident qu'un tel corps ne saurait être dans des dispositions à
encourager les audacieux et à entretenir la grande originalité. Aussi peut-on dire que les artistes, qui, jevmes et débutants, ont eu une manière d'être tranchée, lorsque avec l'âge et le succès ils y entrent, arrondissent leurs angles et perdent en partie leur saveur. Whistler d'abord accepté à la Royal Academ}'- à mesure qu'allant comme au rebours des autres, il accentuait sa manière propre, jugée excentrique, devait donc tellement heurter la sagesse et la prudence des maîtres du lieu, qu'ils ne voudraient plus le laisser se produire à leurs expositions, au milieu d'eiix.
A côté de la Royal Academ^- il existait alors en Angleterre des artistes dissidents, doués d'originalité dans leur genre, qui avaient développé un art, ayant fait des prosél>i;es. Mais Whistler, quoique dissident lui-même, avec ses combinaisons de coloris et ses recherches de pure peinture, se trouvait en réalité, plus éloigné de ceux-là que de tous les autres, car ils avaient plus que tous les autres adopté une esthétique appuyée sur la littérature. Chose singulière ! si on veut comparer les dissidents apparus en France et en Angleterre, on verra qu'ils s'étaient développés dans les deux pays, d'ime manière absolument opposée. Alors qu'en France avec Corot, Courbet, Manet et les Impressionnistes, on avait vu la peinture abandonner de plus en plus tout appui étranger, pour vivre sur elle-même, en recherchant surtout les qualités de palette et la valeur du coloris, en Angleterre la peinture avec Dante Gabriel Rossetti et Bume Jones avait méprisé les recherches d'ordre purement pictural pour se rattacher, peut-être plus qu'on ne l'avait encore jamais fait, à la littérature, et s'appliquer à rendre des sentiments abstraits.
Rossetti, né en Angleterre d'vme mère anglaise et d'un
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