HARMONIES, SYMPHONIES ET NOCTURNES
Le choix fait par Whistler de la langue musicale pour désigner les aspects de sa peinture, quelque original et imprévu qu'il püût être, était légitime, comme correspondant vraiment \ une réalité. Lorsque la Fille blanche avait été montrée au Salon des refusés, en 1863, on avait pu être frappé par la combinaison de couleur apparue. La figure en pied se détachait sur un rideau blanc. Il y avait là un arrangement particulier de coloris, blanc sur blanc, qui indiquait un vrai peintre, un homme porté à considérer les objets d’une façon propre. La combinaison originale de coloris réalisée une première fois va se répéter dans des gammes diverses. Elle n’était point née d’un caprice, elle venait d’une manière naturelle et profonde de voir les choses et par conséquent devait persister.
Mais à mesure que l'œuvre s'accroît, que le peintre produit de nouveaux tableaux variés dans leurs combinaisons de coloris, il sent le besoin de qualifier ce que d’abord il avait laissé sans dénomination à part. La langue musicale s’offrait et il la prenait. Elle lui fournissait en effet des expressions appropriées à ce qu'il voulait mettre en saillie. Les mots harmonie, symphonie usités en musique, servaient à désigner la beauté, le charme et la valeur des sons et ce qu'il introduisait dans sa peinture était une beauté et un charme des couleurs, valant par eux-mêmes et distincts du sujet, cause premiére du tableau.
Ses œuvres comportaient donc bien réellement deux titres. Dans un portrait par exemple, il y avait tout naturellement à désigner le modèle peint et alors le tableau s'appelait; Portrait de Carlyle, Portrait de Miss Alexander, mais comme Carlyle et Miss Alexander avaient été peints à l’aide d’une combinaison de coloris, qui valait par elle-même, et en elle-même était faite pour séduire, il ajoutait au nom du modéle un titre désignant la combinaison réalisée et disait : Portrait de Carlyle, arrangement en gris et noir; Portrait de Miss Alexander, harmonie en gris et vert. Dans un tableau de Whistler, outre le sujet proprement dit, il v a donc un arrangement ou combinaison de coloris qu’on peut appeler décoratif, en prenant le mot dans son sens élevé et à la manière dont les artistes de l’Extrême- Orient l'ont compris. En effet, il s'était inspiré de la gamme décorative du Japon et de la Chine, une sorte d’affinité naturelle l'y avait porté.
Mais puisque Whistler réalisait, en dehors du sujet, des combinaisons de coloris de l’ordre décoratif, il devait être amené à donner la première place à la combinaison dans la dénomination de certains tableaux. Par exemple, lorsque plusieurs répétaient avec des motifs divers la même combinaison, il les a désignés par un même titre, tiré de celle-ci, en les distinguant simplement les uns des autres par des numcros et disant : Symphonie en blanc n° 1, 2, 3.
Il devait faire le dernier pas dans la voie décorative, il devait ne plus appliquer ses combinaisons de coloris à des sujets déterminés, à des tableaux à personnages, pour l’employer isolée et arriver ainsi à la décoration pure. C'est ce qu'il a en effet réalisé et ses œuvres de cette sorte n'ont pas été celles auxquelles il attachait le moins d'importance. Dans les maisons qu'il habitait, il s'empressait de peindre les lambris et les murs, selon une gamme de tons qui püt satisfaire ses yeux. Et lorsqu'il a fait des expositions particulières, l’arrangement décoratif des locaux formait partie de ses préoccupations.
Sa décoration murale la plus importante a été conçue et poursuivie en 1873, dans une grande salle à manger d’une maison de Princes gate, à Londres, appartenant alors à M. Leyland. Comme il s'agissait ici de décoration pure, la combinaison du coloris devait naturellement prendre le pas dans la dénomination de l’œuvre, qui s’est appelée :