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à celles de la province, ce fut un concert pour déclarer que les nouvelles eaux-fortes ne valaient pas les anciennes et que ce que l’artiste montrait était indigne du sujet.
C'est qu'il existait une séparation absolue entre Whistler et les critiques, c’est qu’ils demeuraient tellement éloignés, qu'il était impossible qu'ils se rencontrassent. Whistler voyait et Jugeait en peintre, les autres en littérateurs. La critique d’art à cette époque, en Angleterre, jugeait les choses du dessin et de la peinture d’après des notions empruntées tout entitres à la littérature. Or, chaque art a son esthétique spéciale, sa technique particulière et ne peut être bien compris que si on lui applique ses règles propres. Cependant les critiques et les hommes de lettres ne savaient nullement remplir cette condition, en ce qui concernait les arts du dessin. Tous leur demandaient la même sorte d'images, et le même genre d'évocations, que ceux qu'ils obtenaient des œuvres de la plume. Et ils ne pouvaient trouver cela chez Whistler qui, précisément parce qu'il était le plus artiste des peintres, se montrait le moins littéraire sur le terrain de son art.
Outre la raison tirée de leur point de vue initial, qui empêchait les critiques de saisir le mérite des vues de Venise, il y avait encore ce fait qu’elles étaient d’un aspect inattendu. L'habitude et la routine régnent en tout lieu et Whistler sorti des voies battues, venait faire l’épreuve, une fois de plus, de ce qu’il en coûte à vouloir innover. Les nouvelles eaux-fortes étant, en comparaison des anciennes, d’une facture plus légère,
d'un travail de la pointe simplifié, on les déclarait inférieures, comme dépourvues de ces qualités de fini que tous alors s’accordaient à réclamer. On ne les tenait donc que pour des manières d’esquisses, des sortes d’ébauches. A cette condamnation sur l'exécution, s’en ajoutait une autre plus grave encore. Les vues étaient, disait-on, indignes du sujet, elles ne rendaient aucunement l’aspect de noblesse, de beauté, de grandeur que doit suggérer Venise. La critique élevait ce dernier reproche sous l'impression où elle demeurait de la Venise offerte par les peintres anciens et les littérateurs. Whistler se retrouvait ici en conflit avec son ennemi Ruskin. Celui-ci avait en effet écrit Les Pierres de Venise, où, avec sa faculté de grand écrivain, il évoquait la splendeur passée. Ce livre offrait des images qui se présentaient tout naturellement à l'esprit, lorsqu'on songeait à Venise. On conservait en outre, devant les veux, la magnificence du Tintoret avec son doge et ses sénateurs et de Canal et de Guardi, avec leurs gentilshommes en dominos et leurs dames masquées.
Il était vrai que rien de tout cela n’apparaissait dans les eaux-fortes de Whistler. Il avait vu la ville en l’année 1880, il n’y avait plus trouvé ni doge, ni sénateurs. La vieille splendeur s'était depuis longtemps évanouie. Elle avait été remplacée par une sorte de vétusté et de délabrement, qui s'était étendue à toutes les choses. Whistler avait reproduit ce caractère dernier de Venise. Il avait, fidèle observateur, rendu l'aspect appauvri des lieux, en conservant toutefois une véritable
distinction et la noblesse déchue et la grandeur disparue qu’il montrait valaient, dans leur sincérité, la pompe et la magnificence passées. Mais sur les critiques et les écrivains, avec leurs notions préconçues, son œuvre produisait une déception
profonde, elle était jugée inférieure, elle rabaissait Venise, elle l’'insultait presque.
Les critiques étaient donc aussi durs pour les dernières
œuvres de la pointe qu’ils l'avaient été pour celles du pinceau, les nocturnes, et s'ils eussent aussi bien réussi à ruiner la réputation de Whistler comme graveur, qu’ils l'avaient fait précédemment comme peintre, il ne lui restait plus qu’à abandonner l’Angleterre et à chercher une autre terre où il püt
vivre. Heureusement pour lui que les collectionneurs de gravures et d’eaux-fortes différent, par leurs habitudes, des gens riches qui achètent des tableaux et qu’alors que les critiques d’art avaient éloigné ceux-ci, ils devaient rester impuissants contre les autres. Les amateurs d’estampes sont généralement des artistes ou des raffinés, doués de connaissances suffisantes pour découvrir le mérite intrinsèque des œuvres et par conséquent former leur opinion, sans s'inquiéter du jugement de la presse ou du public. Ce sont aussi des entêtés qui, lorsqu'ils ont une fois acquis certaines œuvres d’un artiste, veulent posséder toutes les autres. Leur type est ce collectionneur dont parle La Bruytre, qui a tout Callot, sauf une pièce qu'il sait très inférieure et qui n’en gémit pas moins de ne pouvoir se la procurer. La série des douze eaux-fortes offerte par la Fine art Sociely, quoiqu’elle ne trouva pas le même placement immédiat qu'elle eût peut-être rencontré, si la critique eût été moins défavorable, vit cependant venir les acheteurs et la vente s’opéra d’une manière satisfaisante. Whistler avait imprimé lui-même les eaux-fortes exposées et on avait pu remarquer la perfection du tirage. Les collectionneurs savaient du reste depuis longtemps combien les épreuves obtenues par lui étaient supérieures à celles de tous autres. Les vues de Venise ne pouvaient que confirmer
la vieille opinion formée de son mérite comme imprimeur.
Le travail léger et simplifié de la pointe était complété par l'enveloppe sortie de l’impression. Dans le cas des nocturnes
et des clairs-obscurs, c'était même au travail additionnel de l’impression que l'effet était presque entièrement dû. Whistler avait su, par l’encrage habile de la plaque, superposer à l’image venue de la pointe, une enveloppe générale rappelant l’aquateinte. Mais on se demandait combien différentes des épreuves exposées seraient celles qu’on devrait à n’importe quel imprimeur. Les collectionneurs achetant les vues de Venise, voulurent donc s'assurer que les épreuves qu'ils obtiendraient seraient d’un mérite égal à celles qu’ils voyaient et pour cela, ils exigèrent qu’elles fussent elles aussi tirées par l’auteur. Whistler, jusqu'à ce jour, quoiqu'il eût obtenu lui-même d'assez nombreuses épreuves de quelques-unes de ses œuvres, ne s'était encore livré au travail de l’impression qu'accidentellement. Mais sur les demandes maintenant faites, il prit bravement son parti de se transformer en véritable imprimeur. Toute la série des vues de Venise devait être ainsi tirée par lui ou sous sa direction immédiate et le travail de l’impression forma, pendant plusieurs années, partie du labeur régulier de sa vie. On est bien obligé d'appliquer la désignation d’imprimeur à un homme produisant lui-même les épreuves de ses eaux-fortes, c’est le mot consacré et tout autre manque. Mais ces termes d” « imprimeur » et d’ «‘impression » ne donnent qu’une idée imparfaite de tout ce que Whistler, encrant et tirant ses gravures en artiste, ajoute, sur les épreuves, à ce que l’imprimeur purement ouvrier, eût obtenu à sa place. Selon la sensation du moment, au gré de
sa fantaisie, il force ou diminue l’encrage de telle ou telle partie, épaissit ou allège les ombres, supprime certains détails ou en fait apparaître d’imprévus. L’impression d'ensemble, tout en restant ferme et nette, est pleine de velouté; à l’occasion, pour produire de l’eau, pour rendre la nuit, pour ombrer certaines parties, il applique sur de larges surfaces des teintes dégradées et transparentes. Les vues de Venise tirées par lui ajoutent donc à leurs autres qualités, celle de ne point connaître la monotonie qui accompagne si souvent l’impression.
Whistler fit une seconde exposition de vues de Venise à la Fine art Society, en février 1883. Il venait montrer les dernicres, restées inédites. Aux eaux-fortes de Venise, il avait ajouté un certain nombre de pièces anglaises, afin d'obtenir un ensemble important. Le public ne s'inquiète point en général de choses aussi spéciales que les eaux-fortes, il en laisse la vue et l'examen aux artistes et connaisseurs. Mais Whistler avait su trouver pour son exposition des excitants à la curiosité, qui allaient lui amener la foule. D'abord les salles avaient été décorées à l’aide d’un de ces arrangements, cette fois-ci en jaune et blanc, tel qu’il savait les combiner, et ensuite il avait préparé un extraordinaire catalogue, destiné à faire grand bruit. Il y avait complaisamment inséré les condamnations et les insultes de toute sorte, dont les critiques d'art avaient prétendu laccabler. Pendant que tant de gens tremblent devant les jugements défavorables que la presse et les critiques peuvent émettre sur eux, Whistler donnait le spectacle
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d'un homme des plus maltraités, venant allégrement se moquer de ce qu'on avait écrit contre lui et aider à le répandre. Sous chaque numéro de son catalogue, apparaissaient des citations prises à un écrivain connu où à un journal influent et toutes hostiles.
D'abord le jugement d'ensemble du Truth sur les douze vues « Une nouvelle moisson des plaisanteries de Mr Wishtler. » Puis l'opinion sur l'artiste de nombreux critiques : « Mr Whistler est éminemment vulgaire. — Amateur prodige. — Mr Whistler a trop produit pour sa réputation. — Il y a des années M' Whistler donnait de grandes espérances. » Et encore les condamnations portées sur les œuvres elles-mêmes : « Peu de chose pour les recommander, sauf l’excentricité de leurs titres. — La critique est impuissante ici. — Absence générale de ton — Désastreux échec. » On n'avait jamais vu un artiste faire fi à ce point de la critique. Le catalogue eut
plusieurs éditions, tout le monde l’achetait et on l'emportait pour s’en amuser encore chez soi. L'opinion fut en définitive favorable à Whistler. Il y avait maintenant deux années que les vues de Venise avaient pour la meilleure part été montrées, elles avaient depuis fait leur chemin, on savait que les connaisseurs s’en étaient déclarés satisfaits, qu'elles étaient entrées dans les collections, pour s'ajouter aux anciennes œuvres, admirées d’un consentement général. On ne s’expliquait donc pas qu'elles eussent pu être aussi absolument condamnées à leur apparition et trouvées méprisables par les critiques d’art de profession. Pour une fois, Whistler avait le public de son côté contre les critiques.
MM. Dowdeswell éditérent les dernières vues de Venise en 1886. La série tirée à trente épreuves, vendue cinquante guinées, se composait de vingt-six pièces, mais vingt et une seulement étaient de Venise, les autres de sujets anglais. La série des vingt et une vues comprenait, de même que la première de douze, des motifs variés. On y trouvait des vues d'ensemble, prises du loin et légèrement traitées, des nocturnes, des effets de clair-obscur et des sujets épisodiques. La perfection de l'impression s'était encore une fois présentée comme une question décisive, le travail de la pointe étant, pour certaines planches, peut-être encore plus léger que dans la précédente série et Whistler l'avait de nouveau résolue d'une manière satisfaisante, en imprimant lui-même les épreuves. Il avait mis en tête de la publication une sorte de
préface où, sous le titre de Propositions, il établissait les règles et les principes à observer dans l’art de l’eau-forte.