JEAN DE CALAIS SE TROUVE A LISBONNE
Mais quel fut l’excès de son étonnement, lorsqu’à son réveil il se trouva dans l’une des cours du château de Lisbonne. Il regarda de tous côtés, et bien sûr qu’il ne s’abusait point, il ne douta plus du pouvoir
de celui qui l’avait conduit en ce lieu, Mais son | embarras était extrême de savoir comment il pourrait s’offrir aux yeux de la Princesse ; l’état misérable où il était, ses habits en lambeaux, les pieds nus, une barbe proportionnée au temps qu’il y avait qu’il ne | prenait pas de soin de sa personne, lui faisaient | croire avec Justice qu’on ne pourrait le reconnaître. | Cependant, l’espoir dont il se sentait animé lui fit | prendre le parti d’aller dans la cuisine. Un officier | qui le vit, touché de compassion, lui permit de s’ap- | procher du feu et le destina sur le champ à porter du bois dans les appartements. Il s’en acquitta exactement, cherchant dans son esprit quel moyen il trouverait pour voir la Princesse. Il concevait que | les apprêts qu’on faisait étaient pour la fête qui lui devait être si fatale, et son cœur gémit de ne trouver nul expédient pour la trouver. 0 | Il était enseveli dans ces tristes réflexions, lorsque | le hasard fit descendre Isabelle daus les offices, voulant elle-même donner quelques ordres. Jean de Calais la reconnut et la regarda si attentivement qu’elle ne put di ne d’examiner celui qui avait | cette hardiesse. Elle ne put méconnaitre ces traits si gravés dans son souvenir. La ressemblance de ce : malheureux avec Jean de Calais la frappa ; elle le | parcourut des yeux avec soin, et les ayant jetés sur | ses mains qu’il affectait de lui faire voir, elle aperçut | un diamant à son doigt qu’elle reconnut être le même | que Constance avait autrefois donné à ce cher époux, et qu’il avait conservé, malgré ses malheurs. | Alors, elle ne douta plus que ce ne fut Jean de | À Calais lui-même ; mais cachant son trouble, elle fi remonta dans l’appartement de la Princesse, à laquelle elle conta son aventure, en ajoutant qu’elle n?avait osé parler devant tant de témoins à celui qu’elle
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croyait son époux, craignant de l’exposer dans le misérable état où il était. ,
Constance ne balança pas.un moment à cette nouvelle : elle conjura rdbile de chercher quelque prétexte pour lui faire voir cet homme. Celle-ci y courut, et l’ayant trouvé chargé de bois, elle lui ordonna de le porter dans le cabinet de la Princesse ; elle les y attendait avee une impatience extrême. Jean de Calais obéit, posa son bois dans l’endroit qu’elle lui marqua ; mais ne voyant personne qui put le contraindre, et voyant la Princesse qui l« regardait avec attention, il se jeta à ses pieds.
À cette action, Constance démêla aisément sous cet rech malheureux, l’homme du monde qui lui était le plus cher ; elle pensa expirer de joie, et se jetant dans ses bras, leurs soupirs, leurs larmes et eurs sanglots furent longtemps les seuls qui exprimèêrent les mouvements de leurs cœurs. Isabelle qui avait eu le soin dè fermer la porte du cabinet, vint se joindre à eux, et les priant de se calmer, leur fit connaître qu’il fallait ne perdre aucun instant pour avertir le Roi du retour de Jean de Calais, afin de rompre l’hymen fatal dont on faisait les apprêts.
Ce discours était trop sensé pour n’y pas faire attention. Nos tenidres époux interrompirent leurs caresses pour prendre les mesures qui leur étaient nécessaires. Ils résolurent que la Princesse enverrait prier le Roi de lui faire la grâce de passer dans son appartement pour une affaire qui intéressait l’état et sa gloire ; que le secret qu’elle demandait l’obligeait à le prier de venir seul, afin de n’avoir personne de suspect.
Celui que Constance chargea de cette commission g’en acquitta si bien que le Roi ne tarda pas à se
rendre seul chez la Princesse sa fille. Il ne fut pas plutôt entré dans son cabinet que cette Princesse se jetant à ses pieds et lui prenant jes mains : Seigneur, lui dit-elle, Jean de Calais est vivant, il est
e retour ; rendrez-vous ses yeux témoins d’un hymen qui va causer ma mort ? Le Roi la releva, et malgré la surprise de cette nouvelle, il jura qu’elle devait tout attendre d’un père qui l’aimait tendrement.
Jean de Calais qui s’était caché, parut et mettant un genou en terre : L'état Séntonble où je parais à vos yeux, Seigneur, lui dit-il, vous permettra-t-il de me reconnaître ? Le Roi recula de quelques pas, et le reconnaissant : O Ciel ! lui dit-il en lui tendant les bras, que vois-je, en croirais-je mes yeux ! Quels malheurs vous ont éloigné de nous, quel accident vous a mis comme vous êtes ? et quel miracle nous rassemble ?
Jean de Calais lui raconta la trahison de Don Juan, son abord dans l’ile déserte ; et comme il en était sorti et rendu à Lisbonne.
Le Roi sentit toute l’énormité du crime de Don Juan, et jura que ce jour, qui devait être celui de son hymen et de son triomphe, serait celui de sa mort. Il consola Jean de Calais, le pria d’oublier ses infortunes, et de se mettre en état de paraître aux yeux de sa cour. Îl embrassa la Princesse et entra dans son appartement si irrité contre le traître que l’ayant trouvé qui l’attendait, avec beaucoup de Seigneurs, il lui dit de le suivre sur l’édifice du feu pour lui faire remarquer ce qui manquait. Don Juan le suivit. Ils y entrèrent : le Roi le voyant occupé à examiner les machines en sortit et l’ayant renfermé, il ordonna qu’on y mît le feu. 11 fut consumé à l’instant.
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Le Roi exposa aux principaux la porfidie de Don Juan et son supplice. Ils approuvèrent le Roi et détestèrent l’action de Don Juan. Alors le Roi nomma Jean de Calais son héritier comme étant époux de la Princesse, et leur fils leur successeur. Alors la joie 8e répandit dans tous les cœurs, et tous les rands furent invités pour étre témoins du bonheur e Jean de Calais et de la Princense.
Le jour de ce festin où l’on ne pensait qu’au plaisir, on vit entrer dans la salle où était cette assemblée un homme dont la taille et l’abord surprirent êgalement. On le regarda longtemps sans rien dire, mais Jui fa vers Jean de Calais : “ Reconnais,
#6 Jui dit-il, celui qui t’a tiré de l’île déserte et eon- & duit dans ce palais, et souviens-toi que tu mas promis la moitié de ce que tu as de plus cher pour 6 ce service ; aurais-tu assez de veriu pour tenir ta “ parole ? ” Oui, lui répondit-il, la reconnaissance et l’honneur m’y engagent ; demande et tu seras satisfait. “ Hé bien, lui dit cet homme, je veux la moitié de ton fils. ? Jean de Calais frémit, Constance pâlit, le Roi et l’assemblée en furent indignés. Mais cet homme adressant la parole à Jean de Calais: ‘ Tu sais ma puissance, lui dit-il, il m’est € aussi facile de‘réduire ce palais en cendres et de ‘ vous faire tous périr, qu’il me l’a été de te tirer de 6 l’île déserte.” Alors le Roi lui offrit sa couronne ; mais ni les larmes de Constance, ni les remontrances de toute l’assemblée ne purent rien obtenir. Jean de Calais qui avait gardé le silence jusqu’à ce moment, prit enfin la parole. ‘“ Ce ne sont point “tes menaces, lui dit-1l, qui me feront tenir la promesse indiscrête que mon amour et la crainte de ‘ perdre ma princesse mont obligée de faire. Si ton “ pouvoir s’étend si loin, tu peux savoir le fond de
“ mon cœur, et que c’est la seule probité qui me “ force à tenir ma parole.”
Alors, prenant son fils par la main, et détournant les yeux en frémissant : “Tiens, lui dit-il, je te le livre, fais-en toi-même le partage.” Le spectre le
rit par un pied, et ordonnant à son père de le pren-
re par l’autre, il tira son cimetère en regardant fixement Jean de Calais qu’il trouva ferme, malgré l’horreur qu’il ressentait.
& Vas, lui dit-il alors d’une voix plus douce, je te rends ton 4 fils, reçois aujourd’hui le prix de ta vertu et de ta généro- « gité. C’est moi dont le corps était déchiré par les chiens, & ]orsque tu entras dans la ville de Palminie, c’est moi dont 1 tu payas les dettes, et c'est à moi à qui tu as donné la gé- “ pulture. Je ne t'ai pas quitté depuis ; attentif à ton sort, (€ et connaissant ton âme, c’est moi qui conduisis le corsaire «t qui enleva la Princesse auprès de ton vaisseau, où tu l'a- & chetas sans la connaître ni l'avoir jamais vue, et dans le « seul dessein de lui rendre sa liberté. Apprends par ces ex- ‘ emples combien le ciel chérit ces hommes vertueux. J'ai “ voulu t'éprouver, tu ne t'es pas démenti : jouis en paix de & ton bonheur. Sois toujours sage, inviolable et modéré, le « ciel ne t'abandonnera jamais; tu seras véritablement Prin- « ce, parce que tu devras ce tître à la vertu plutôt qu'aux Ulois d’une naigsance qui ne dépend point de nous, et “ dont on tire peu d'éclat quand la sagesse ne l’'accompa- ‘ gne pas.”
Le spectre disparut et laissa l’assemblée dans la joie et l’étonnement de l’heureux dénouement de cette aventure. On célébra l’union de Constance et de Jean de Calais qui fut ratifiée authentiquement ; et ce Prince ne voulant manquer en rien de ce qui pouvait prouver sa piété, fit faire un mausolé superbe à ce généreux inconnu qui lui avait fait et prédit tant de bien.
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