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Histoire de Jean Racine

Famille de Racine. — Naissance de Jean Racine, le poète. — Son entrée au collège de Beauvais. — Il est placé à la maison des Granges de Port-Royal pour achever son éducation. — En quoi consistait l'éducation de la jeunesse à cette époque. — Comparaison de cette éducation avec celle de nos jours. — Les corps enseignants au xvii° siècle. — Les solitaires de Port-Royal-des- Ghamps. — Leur système d'éducation. — Instruction qu'y reçut Racyie. — Ses progrès. — Principes religieux qu'il y puisa. — Son étude de la langue grecque sous Lancelot. — Sa mémoire prodigieuse. — Le roman de Théagène et Chariclée.— Son goût pour la poésie. — Ses premiers essais. — Vers latins qu'il composa à cette époque. — Ses maîtres s'opposent à son goût pour la poésie française. — Racine vient à Paris faire sa philosophie au collège d'Harcourt. — Réflexions sur ce qu'était alors l'enseignement de la philosophie.

La famille de Racine appartenait à cette petite noblesse qui s'acquérait et se transmettait par les charges; et il serait assez indifférent d'en parler, si ce n'est parce qu'elle portait un cygiie dans ses armoiries. L'antiquité n'aurait pas manqué de reconnaître ici un présage du talent qui devait donner à

Racine une noblesse bien autrement éclatante que celle qu'il avait reçue de sa naissance.

Dans cette famille, tous les aînés portaient le prénom de Jean. Ainsi le bisaïeul de notre poète , Jean Racine, éidiit receveur tant du domaine et duché de Valois que des greniers à sel de la Ferté-Milon et Crespij en Valois. Il mouruten 1593 , laissant un fils nommé Jean, comme lui, qui lui succéda dans la charge de contrôleur du grenier à sel de la Ferté- Milon , mais non dans celle de receveur du domaine de Valois, qui avait été supprimée. Celui-ci avait épousé Marie Desmoulins, dontil eut deux enfants : Agnès Racine, religieuse à Port-Royal, dont nous aurons occasion de parler, et un fils , Jean Racine , qui fut élevé dans le régiment des gardes en qualité de cadet. Son père , lui ayant cédé la charge de contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon, le jeune Jean Racine quitta les gardes pour prendre cet emploi, et épousa en 1638 Jeanne Sconin, fille d'un procureur du roi des eaux et forêts de Villers-Cotterets. De ce mariage naquit, le 21 décembre 1639, Jean Racine, qui devait un jour être un des plus illustres poètes dont s'honore la France. Cet enfant n'avait que deux ans lorsqu'il perdit sa mère (janvier 1641); et deux ans après, le 6 février 1643, la mort lui enleva son père. Resté orphelin à l'âge de quatre ans , avec une sœur plus jeune que lui , il fut élevé par son aïeul Jean Racine, qui se chargea

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des deux entants. Etjfm, en 1630, il fut encore privé de ce dernier appui, et demeura, pour ainsi dire , sans famille à l'âge de onze ans. Il fut placé au collège de Beauvais parles soins de Marie Desmoulins, sa grand'mère; celle-ci, après la mort de son mari, s'était retirée à Tabbaye de Port-Royal, où elle avait une fille religieuse , qui depuis en fut abbesse, et qui est connue sous le nom d'Agnès de Sainte-Thède Racine.

A Beauvais, Racine reçut les premiers éléments des lettres. Dans ce temps-là les troubles de la Fronde agitaient toute la France. L'esprit de parti s'était glissé jusque dans les collèges, et les écoliers, divisés en partisans, les uns de Mazarin, les autres du parlement, se battaient entre eux. Dans un do ces combats. Racine reçutau front uneblessuredont il porta toujours la cicatrice au-dessus de l'œil gauche. Sa grand'mère et sa tante, alarmées de cet événement, le retirèrent du collège de Beauvais, et le placèrent dans une maison voisine de Port-Royal , appelée les Granges, pour achever ses études en quelque sorte sous leurs yeux. C'était en 16oo; ainsi le jeune Racine avait seize ans.

L'éducation était alors mâle et austère : on appliquaitlesjeunes gens aux langues anciennes; on les nourrissaitdelalecturedesmeilleursauteurs; onlcs exerçait à écrire en grec, en latin, en français; ou cultivait leur raison par une saine morale , et la reli-

gion était la base fondamentale de toute Tinstruction. La piété était la science essentielle; on se hâtait de rinculquer à la jeunesse; les exercices classiques n'étaient point des bals et des concerts; la danse et la musique étaient considérées comme des arts profanes, plus propres à corrompre qu'à former les jeunes gens , plus convenables à des théâtres qu'à des collèges ; le dessin était regardé comme un simple délassecuent, bon pour occuper les moments de loisir; on ne croyait pas que la société eût besoin d'un aussi grand nombre de danseurs, de musiciens, d'histrions; des arts presque entièrement physiques et matériels, et dont l'objet est de flatter les sens, ne paraissaient pas mériter la préférence sur les sciences morales, aliment de l'esprit et du cœur; des connaissances solides étaient beaucoup plus estimées que des plaisirs frivoles; et l'on metlait la vertu et les mœurs fort au-dessus des talents d'agrément. Cependant, avec des préjugés si harbares et cette grande rudesse d'opinion, la France n'a pas manqué d'hommes supérieurs dans tous les genres : cet âge offre de grands ministres , des magistrats aussi vertueux qu'éclairés, des prélats aussi pieux que savants, de profonds jurisconsultes, d'habiles médecins, des peintres, des sculpteurs du premier mérite, des architectes fameux, d'élégants écrivains, d'excellents poètes , des orateurs sublimes. C'est cette éducation, aujourd'hui si grossière

à nos yeux, qui a préparé le siècle de Louis XIV; c'est la génération élevée d'après ces maximes gothiques qui a fait éclore cette pépinière d'illustres personnages, dont la gloire ne fait que s'accroître et grandir avec le temps , et doit arriver à l'immortalité.

Loin de nous la pensée de vouloir faire d'une manière absolue la critique de l'éducation donnée de nos jours à la jeunesse : les méthodes se sont perfectionnées; d'habiles maîtres président à l'enseignement dans nos lycées et dans nos collèges; mais souvent la corruption , la mollesse, la dissipation, détruisent tout le fruit qu'on pourrait en recueillir. Une éducation efféminée énerve l'esprit et le corps ; elle pervertit le jugement et le goût. Une instruction sévère et robuste, et surtout religieuse , fortifie l'entendement , donne aux idées de la justesse et de la vigueur. Il naît des talents dans tous les siècles , mais tous les siècles ne sont pas propres à la culture des talents, et dans les temps de décadence, ce ne sont pas les esprits qui manquent , ce sont les mœurs qui dégradent les esprits. Pour ranimer les lettres et les arts, il faudrait commencer par réformer les mœurs, et malheureusement on les relâche, on les corrompt de plus en plus par le luxe et les plaisirs. Si Corneille et Racine avaient été élevés comme on élève aujourd'hui les enfants, nous n'aurions ni Racine ni Corneille.

Au XVII® siècle, l'université da Paris , dépouillée de ses privilèges qui lui donnaient jadis le droit de troubler TÉtat, n'avait conservé que ceux qui lui assuraient le pouvoir de faire fleurir les lettres et les sciences. Ce corps, dépositaire du goût des anciens et des bonnes études, jouissait alors d'une grande considération; les lois lui confiaient la direction de l'enseignement public. La société des jésuites, rivale de l'université , partageait avec elle les soins de l'éducation, et administrait avec succès la plupart des collèges de France. Quelques autres congrégations religieuses dirigeaient aussi des écoles dans les provinces. Tout l'espoir de la postérité était entre les mains d'un petit nombre de compagnies pieuses et savantes, animées du même esprit de zèle et d'ardeur pour la religion et les sciences.

Non loin de Paris, dans les bois qui environnaient l'abbaye dePort-Royal-des-Champs, s'étaitrassemblée une société d'illustres solitaires qui se disaient persécutés pour leurs opinions, mais qui n'étaient en réalité victimes que d'un entêtement bizarre et d'un orgueil insensé. La nécessité de soutenir des systèmes théologiques que l'Église et le gouvernement n'approuvaient pas , les forçait d'acquérir une érudition extraordinaire. Les apologies continuelles qu'ils opposaient à leurs adversaires contribuaient à donner à leur style de la pureté et de l'énergie.

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Pour être lu il faut savoir écrire, et les pères de Port-Royal n'avaient de ressources contre Tautorité que dans le suffrage du public, qui sîaccorde au mérite de l'écrivain plus encore qu'à celui de sa cause. Afin de rendre leur solitude profitable, ils avaient établi aux Granges, près de Port- Royal, une école célèbre par la vigueur des études et l'austérité de la discipline : les élèves ne trouvaient aucune distraction dangereuse dans ce désert; ils n'y avaient pour maîtres que des hommes zélés, laborieux et savants, qui remplissaient leurs fonctions comme un devoir sacré, et non comme une corvée désagréable dont on cherche à se dégager. C'est dans cette solitude qu'au sortir du collège de Beauvais Racine fut conduit par cette Providence qui voulait jeter dans son cœur des semences de piété, capables de résister aux passions du monde et aux enchantements du théâtre ^

Port-Royal était plein des parents de Racine : son aïeule et ses tantes s'étaient consacrées à la vie religieuse dans cette maison; Racine y était regardé comme un enfant de bénédiction favorisé du Ciel, et on lui prodigua des soins particuliers. Il y trouva, entre autres, Antoine Lemaître et Hamon, l'un avocat célèbre, l'autre docteur en médecine, tous deux pleins de connaissances et de lumières , et qui

^ V^ie de Jean Racine , placée en tète du commentaire Je ses couvres, dans rédition publiée par Geoffroy.

\î HISTOIRE

avaient choisi cette retraite pour se livrer à Tétude , à la piété et à l'instruction de la jeunesse. Frappés des dispositions de Racine, ils cultivèrent en lui le goût des lettres . qui d'abord le porta , malgré eux , vers le théâtre ; et ils lui inspirèrent en même temps cet esprit de religion qui l'éloigna depuis de la scène française : effets contraires d'une même cause, de cette sensibilité tendre qui faisait le fond de son caractère , et qui , après s'être épanchée dans la peinture des passions de la jeunesse, se concentra tout entière, vers le temps de la maturité, dans cette communication intime de l'homme avec le Créateur, qui, depuis Socrate et Marc-Aurèle jusqu'à Descartes et Fénelon, a toujours eu tant d'attraits pour les âmes sensibles et élevées. Tout ce qui nous reste de Racine nous montre qu'il fut toujours sincèrement attaché à la loi de l'Évangile, même au temps de ses préoccupations théâtrales ; et il faut bien que nos soi-disant philosophes lui pardonnent d'avoir été de la religion de Fénelon, de Bossuet, de Despréaux, en un mot, de tous les grands hommes du grand siècle, sans en excepter un seul.

Le savant Lancelot, qui, avec le titre modeste et les fonctions de sacristain de Port- Royal, a eu la plus grande part à la grammaire générale et raisonnée , connue sous le nom de Grammaire de Port- Royal, et qui fut en même temps assez bon philo-

logue pour nous donner les meilleurs éléments des langues grecque , latine, espagnole et italienne, et assez humble pour n'y pas mettre son nom, se chargea d'enseigner le grec à Racine ; c'était le plus grand service que l'érudition pût rendre au talent. La jeunesse, cette inappréciable saison de la vie, où l'on peut tout apprendre et tout retenir, et les dispositions particulières que Racine avait reçues de la nature surmontèrent aisément les difficultés et les dégoûts des études élémentaires : leur sécheresse ne rebuta pas son ardeur; il avait d'ailleurs tout ce qu'il fallait pour sentir bientôt tout le charme de cette langue unique, qu'on peut appeler la mère du génie. Du moment où il fut en état de lire les auteurs, il les dévora tons avec une singulière avidité, philosophes, orateurs, historiens, poètes et romanciers. « Il traduisit une partie du Banquet de Platon , fit des extraits de quelques traités de saint Basile, et quelques remarques sur Platon et sur Homère. Au milieu de ses occupations , son génie l'entraînait tout entier du côté de la poésie, et son plus grand plaisir était d'aller s'enfoncer dans le bois de l'abbaye avec Sophocle et Euripide, qu'il savait presque par cœur*. »

Sa mémoire était prodigieuse. S'étant procuré, on ne sait comment, le roman grec des A'moui^s de

1 Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père.

Théagène et de Chariclée^ il le lisait ou plutôt il le dévorait , quand son maître Lancelot le surprit dans cette lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Le jeune Racine le savait par cœur; il put donc dire à Lancelot : « Brûlez-le , si bon vous semble, je Tai dans la tête. »

« Il fît connaître à Port-Royal , dit son fils Louis Racine, sa passion plutôt que son talent pour les vers, par sept odes qu'il composa sur les beautés champêtres de cette solitude, sur les bâtiments de ce monastère , sur le paysage , les prairies , les bois, l'étang, etc. » Ces odes , ou plutôt cette prose rimée n'ont par elles-mêmes rien d'intéressant ; mais elles ont du prix aux yeux des amateurs, puisqu'elles offrent le point d'où Racine est parti pour arriver jusqu'à Athalie^.

Il était, à cet âge, plus heureux dans la versification latine que dans la française; il composa quelques pièces en vers latins, qui sont pleines de feu et d'harmonie , et dans lesquelles on reconnaît un jeune homme nourri des bons poètes latins, dont il sait employer à propos les tours et les expressions. « C'est en imitant les anciens dans leur langue, dit Geoffroy, que Racine est parvenue servir à jamais de modèle dans la sienne. » Nous citerons les premiers vers d'une prière qu'il adresse

' Ces odes se trouvent dans l'édition des œuvres de Racine publiée par Aimé Martin, t. VII.

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à Notre-Seigneur Jésus-Christ pour implorer son appui en faveur de la maison de Port-Royal.

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