LETTRE XI
A Paris, le 26 janvier 1698.
Vraisemblablem.ent VOUS aviez pris des Mémoires de M. de Gély ^ pour avoir fait une course aussi extraordinaire que celle que vous avez faite. J'avais été fort en peine les premiers jours de votre voyage, dans la peur où j'étais que, par trop d'envie d'aller
1 Celte lettre était écrite le vendredi saint.
« Nicolas-Auguste de Harlay, comte de Cély, Pun des trois plénipotentiaires du traité de Ryswick. Il avait été chargé, lors de la signature de la paix, d'en aller porter la nouvelle à Louis XIV; mais il fit si peu de diligence, qu'avant son arrivée le roi était informé de la conclusion. M. de Cély devint l'objet des chansons et des brocards, et c'est à quoi Racine fait allusion pour réprimander son fils. Celui-ci avait été chargé par M. de Torcy de porter des dépêches à M. de Bonrepaux, ambassadeur de France à la Haye, et au lieu de se rendre sur-le-champ à cette destination, il s'était arrêté quelques jours à Mons et à Bruxelles.
vite, il ne vous fût arrivé quelque accident; mais quand j'appris, par votre lettre de Mons, que vous n'étiez parti qu'à neuf heures de Cambrai, et que vous tiriez vanité d'avoir fait une si grande journée, je vis qu'il fallait se reposer sur vous de la conservation de votre personne. Surtout votre long séjour à Bruxelles et toutes les visites que vous y avez faites méritent que vous en donniez une relation au public : je ne doute pas même que vous n'y ayez été à l'Opéra avec la dépêche du roi dans votre poche. Vous rejetez la faute sur M. Bombarde {banquier de Bruxelles) , comme si, en arrivant à Bruxelles , vous n'aviez pas dû courir d'abord chez lui et ne vous point coucher que vous n'eussiez fait vos affaires, pour être en état de partir U lendemain de bon matin. Je ne sais pas ce que dira làdessus M. de Bonrepaux; mais je sais bien que vous avez bon besoin de réparer, par une conduite sage à la Haye, la conduite peu sensée que vous avez eue dans votre voyage. Pour moi , je vous avoue que j'appréhende de retourner à la cour, et surtout de paraître devant M. de Torcy, à qui, vous jugez bien, je n'oserai pas demandt^r d'ordonnance pour votre voyage, n'étant pas juste que le roi paye la curiosité que vous avez eue de voir les chanoinesses de Mons et la cour de Bruxelles. Comme je vous dis franchement ma pensée sur le mal , je veux bien vous la dire aussi sur le bien.
M. l'archevêque de Cambrai (Fénelon) paraît très content de vous, et vous m'avez fait plaisir de m'écrire le détail des bons traitements que vous avez reçus de lui, dont il ne m'avait pas mandé un mot, témoignant même du déplaisir de ne vous avoir pas assez bien fait les honneurs de son palais brûlée
Gela m'oblige de lui écrire une nouvelle lettre de remerciement. Vous trouverez dans les ballots de M. l'ambassadeur un étui où il y a deux chapeaux pour vous, un castor fm et un demi-castor, et vous trouverez aussi une paire de souliers des frères-.
Au nom de Dieu, faites
un peu plus de réflexion sur votre conduite, et défiez-vous sur toutes choses d'une certaine fantaisie qui vous porte toujours à satisfaire votre propre volonté au hasard de tout ce qui peut en arriver. Vos sœurs vous font bien des compliments, et surtout Nanelte. Mandez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez.
Suscription : A M, Racine^ gentilhomme ordinaire du roi, chez M. V ambassadeur de France, à la Haye.
1 Peu de temps auparavant le feu avait pris au palais de Fénelon, archevêque de Cambrai, et y avait consumé, avec une riche bibliothèque, tout le mobilier.
2 C'était une confrérie de frères cordonniers établis à Paris dans le quartier de la Cité.