LETTRE XXI
A Paris, le 23 juin 1698.
Votre mère s'est fort attendrie à la lecture de votre dernière lettre, où vous mandiez qu'une de: vos plus grandes consolations était de recevoir de
nos nouvelles. Elle est très contente de ces marques de votre bon naturel; mais je puis vous assurer qu'en cela vous nous rendez bien justice , et que les lettres que nous recevons de vous font toute la joie de la famille, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Ils m'ont tous prié aujourd'hui de vous faire leurs compliments, et votre sœur aînée comme les autres. La pauvre fille me fait assez pitié par Tincertitude que je vois dans ses résolutions , tantôt à Dieu, tantôt au monde , et craignant également de s'engager de façon ou d'autre. Du reste, elle est fort douce, et votre mère est très contente de la manière dont elle se conduit envers elle. Madelon a eu ces jours passés une petite vérole volante , qui n'aura pas de suites pour elle. Dieu veuille que les autres ne s'en ressentent pas I Je crains surtou t pour le petit Lionval, qui pourrait bien en être pris tout de bon. Il est très joli, apprend bien, et, quoique fort éveillé, ne nous donne pas la moindre peine.
J'aurais une joie sensible de voir la maison de campagne dont vous faites tant de récit, et d'y manger avec vous des groseilles de Hollande. Ces groseilles ont bien fait ouvrir les oreilles à vos petites sœurs et à votre mère elle-même, qui les aime fort, comme vous savez. Je ne saurais m'empêcher de vous dire qu'à chaque chose d'un peu bon que l'on nous sert sur la table, il lui échappe tou-
jours de dire: Racine mangerait volontiers d'une telle chose. Je n'ai jamais vu, en vérité, une si bonne mère , ni si digne que vous fassiez votre possible pour reconnaître son amitié. Au moment où je vous écris ceci, vos deux petites sœurs me viennent apporter un bouquet pour ma fête, qui sera demain , et qui sera aussi la vôtre. Trouve rez-vous bon que je vous fasse souvenir que ce même saint Jean, qui est votre patron, est aussi invoqué par l'Église comme le patron des gens qui sont en voyage, et qu'elle lui adresse pour eux une prière qui est dans l'itinéraire, et que j'ai dite plusieurs fois à votre intention? Adieu, mon cher fils. Faites mille amitiés pour moi à M. de Bonac, et assurez M. l'ambassadeur du respect et de la reconnaissance que ma femme et toute ma famille ont pour lui.