LETTRE XXIV
A Paris, le 12 septembre 1698.
Je ne vous écris qu'un mot pour vous dire seulement des nouvelles de ma santé et de celle de toute la famille. J'ai encore été un peu incommodé de ma colique depuis le dernier billet que je vous ai écrit; mais n'en soyez point en peine: j'ai tout sujet de croire que ce n'est rien, et que les purgations emporteront toutes ces petites incommodités. Le mal est qu'il me survient toujours quelque affaire qui m'ôte le loisir de penser bien sérieusement à ma santé.
Votre mère revint hier au soir de Melun, oii elle a laissé votre Nanette parfaitement guérie, et très aise d'avoir été admise à la profession, par toute la communauté, avec des agréments incroyables. Cette cérémonie se fera vers la fin d'octobre, pendant le voyage de Fontainebleau. Nous lui
donnons cinq mille francs en argent et deux cents livres de pension viagère. Nous pensions ne donner en argent que quatre mille francs; mais votre tante* a si bien chicané, qu'il nous en coûtera cinq mille, tant pour lui bâtir,et meubler une cellule, que pour d'autres petites choses qui iront au moins à mille francs, sans compter les dépenses que le voyage et la cérémonie nous coûteront.
Nous songeons aussi à marier votre sœur, et si une affaire dont on nous a parlé réussit, cela se pourra faire cet hiver, sinon nous attendrons quelque autre occasion. Elle est fort tranquille là-dessus , et n'a ni vanité ni ambition, et j'ai tout lieu d'être content d'elle.
J'ai pensé vous marier vous-même sans que vous en sussiez rien, et il s'en est peu fallu que la chose n'ait été engagée; mais quand c'est venu au fdit et au prendre, je n'ai point trouvé l'affaire aussi avantageuse qu'elle paraissait : elle le pourra être dans vingt ans, et cependant vous auriez eu un peu à souffrir, et vous n'auriez pas été fort à votre aise. Je n'aurais pourtant rien fait sans prendre avis de M. l'ambassadeur, et sans avoir votre approbation. Ceux de mes amis que j'ai consultés m'ont dit que c'était vous rompre le cou, et empêcher peut- être votre fortune , que de vous marier si
1 L'abbesse de Port-Royal-des-Champs.
jeune en vous donnaat un établissement si médiocre, quoiqu'il y eût des espérances de retour dans vingt ans, comme je vous ai dit. Je ne vous aurais même rien mandé de tout cela, si ce n'était que j'ai voulu vous faire voir combien je songe à vous. Je tâcherai de faire en sorte que vous soyez content de nous, et nous vous aiderons en tout ce que nous pourrons. C'est à vous, de votre côté, à vous aider aussi vous-même en continuant à vous appliquer sérieusement, et en donnant à M. l'ambassadeur toute la satisfaction que vous pourrez. Je vous manderai une autre fois, pour vous divertir, le détail de l'affaire qu'on m'avait proposée. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous ne connaissiez pas la personne dont il s'agissait, et que vous ne l'aviez jamais vue. C'est même une raison qui m'a fait aller bride en main, puisqu'il est juste que votre goût soit aussi consulté. , .
Vous n'êtes pas le seul à qui il arrive des aventures. Votre mère et votre sœur me vinrent chercher, il y a huit jours, à Auteuil, où j'avais dîné. Un orage épouvantable les prit comme elles étaient sur la chaussée. La grêle, le vent et les éclairs firent une telle peur aux chevaux, que le cocher n'en était plus maître. Votre sœur, qui se crut perdue, ouvrit la portière, et se jeta à bas sans savoir ce qu'elle faisait. Le vent et la grêle la jetèrent par
terre et la firent si bien rouler, qu'elle allait être jetée à bas de la chaussée sans mon laquais, qui courut après et qui la retint. On la remit dans le carrosse toute trempée et tout effrayée. Elle arriva à Auteuil dans ce bel état. M. Despréaux fit vite allumer un grand feu; M'^® de Frescheville lui prêta une chemise et un habit, M. Leverrier lui donna de la reine de Hongrie; nous la ramenâmes à Paris, à la lueur des éclairs, malgré M. Despréaux, qui voulait la retenir. Elle se mit au lit en arrivant, et y dormit douze heures durant, après quoi elle se trouva en très bonne santé. Il a fallu lui acheter d'autres jupes, et c'est là tout le plus grand de son aventure. Adieu, mon cher fils