LETTRE XXV
A Paris , le 3 octobre 1698.
J'ai la tête si épuisée de tout le sang qu'on ma tiré depuis cinq ou six jours, que je laisse à ma femme le soin de vous écrire de mes nouvelles. Ne soyez cependant en aucune inquiétude pour ma santé; elle est, Dieu merci, beaucoup meilleure, et j'espère être en état d'aller dans huit jours à Fon-
taînebleau. Vous savez ma sincérité, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de vous déguiser Tétat où je suis. Faites bien mes compliments à M. l'ambassadeur et à M. de Bonac, soyez tranquille et songez un peu au bon Dieu.
Madame Racine continue :
La colique de votre père s'était beaucoup augmentée avec des douleurs insupportables, avec de la fièvre qui était continue, quoiqu'elle ne fût pas considérable. Il a fallu tout de bon se mettre au lit, et Ton a été obligé de saigner deux fois, et faire d'autres remèdes dont il n'est pas tout à fait dehors. Le principal est qu'il a eu une bonne nuit, et qu'il est ce matin sans fièvre, et qu'il ne lui reste plus de sa colique qu'une douleur dans le côté droit quand on y touche ou que votre père s'agite.
Votre père est fort content des réflexions que vous faites dans vos lettres au sujet de l'établissement que nous avons été sur le point de vous donner. Votre tante de Port- Royal en a étéaussi fort satisfaite; mais par votre seconde lettre il nous a paru que le bien que cette fille vous apportait avait fait un peu trop d'impression sur votre esprit , et que vous n'aviez pas assez pensé sur ce que votre père vous avait mandé de Thumeur de la personne dont il s'agissait. Je vois bien, mon fils, que vous ne savez pas de quelle importance cela est pour le
repos de la vie. C'e&t pourtant la seule raison qui nous a fait rompre. Pour moi , j'avais encore une raison qui me tenait bien au cœur, c'est que la demoiselle était rousse. Au reste, ne croyez point que nous ayons appréhendé de nous incommoder; cela ne nous est pas tombé dans l'esprit, et d'ailleurs il ne nous en coûtait guère plus qu'il nous en coûtera pour vous faire subsister. Votre père est si content de vous, qu'il fera toutes choses afin que vous soyez content de lui, pourvu que vous soyez honnête homme, et que vous viviez d'une manière qui réponde à l'éducation que nous avons tâché de vous donner.