PREMIERE PARTIE
transparent et azuré. Sur la plate-forme où le château s'élève, se tenaient les seigneurs ; au bas de l'escarpement, dans la vaste place appelée le Ckani'p bataillé, parce qu'elle servait autrefois de lice pour les combats judiciaires, la population entière se pressait, tous les regards tendus vers un seul point. Le roi parut sur le balcon, tenant son petit-fils : il réleva dans ses bras ; il le fit voir à cette foule avide, et une immense acclamation, répétée de proche en proche dans les villages, dans les hameaux, fut la salve joyeuse qui annonça le grand événement attendu par tout le pays. Le pâtre même des Pyrénées put l'entendre dans ses montagnes.
Le 6 janvier suivant, dans la chapelle du château de Pau, et sur des fonts en vermeil faits exprès, eut lieu le baptême du jeune prince. Il eut pour parrain le roi de France, représenté par le cardinal de Bourbon et le roi de Navarre ; on lui donna le nom de Henrî, qui leur était commun à tous deux. Pour marraine, il eut sa tante Isabeau d'Albret, veuve du comte de Rohan. Il fut porté au baptême par son aïeul, dans une écaille de tortue, appelée depuis berceau de Henri IV. On la conserva si précieusement que lorsqu'on la montrait au peuple, dans les fêtes solennelles, des otages étaient remis en échange au gouverneur du château de Pau, qui avait sous sa garde ce dépôt sacré (1).
Henri d'Albret et la duchesse de Vendôme voulurent que cet enfant — l'enfant du peuple entier — fût élevé comme tel et bercé, pour ainsi dire, par le peuple
(1) Dans les jours de démence furieuse où la tombe même de Henri IV ne fut pas respectée, la précieuse écaille fut sauvée par quelques Béarnais pieusement attachçg à leurs souvenirs nationaux.
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111 Ame. Xfm do lui donner un lemfjéramenl robiisk- ol de le préparer à une éducation mâle et vigoureuse, on éloigna de lui les recherches de la mollesse, et jus- ([ii'aux déhcatesses qui entourent non-seulement le berceau des fils de rois, mais encore celui de tous les enfants de condition riche. On ne fit pas venir la nourrice de la campagne pour la loger au palais : on plaça le nourrisson à la campagne, dans une vraie chaumière. Dès les premiers temps, la force de sa constitution fut mise à de rudes épreuves ; une épidémie qui affligea le pays fit qu'il dut passer successivement entre les mains de plusieurs nourrices. Enfin, il fut confié à Jeanne Fourcade, femme de Jean Lassançaa, simple laboureur à Bilhère, village voisin de Pau. La rustique demeure de Jean Lassançaa était située près de l'endroit où, s'étendant le long du Gave , le parc du château louche le territoire de Bilhère, en sorte que, tous les Jours, le royal enfant était apporté à sa mère, et sans doute aussi elle alla le voir plus d'une fois sous le toit de l'humble paysanne. Cette maison nourricière de Henri IV avait un jardin d'un demi-arpenl, que fermait un mur à hauteur d'appui. Au-dessus de la porte, furent placées les armes de France et de Navarre, avec cette inscription : Saubegarde deou liei/ (Sauvegarde du roi). Jeanne Fourcade et son mari ne voulurent pas d'autre prix ni récompense (i).
(1) Lorsque Henri IV fut sur le trône de France, Jean Lassançaa entreprit à pied le lointain voyage de Paris, exprès pour porter à l'auguste nourrisson de sa femme de vrais fromages béarnais de la vallée d'Ossau. - - L'historique maison de Bilhère, restée autant que possible telle qu'elle était au seizième siècle, fut achetée en 18!23 par la duchesse d'Angoulême, qui en laissa la jouissance à la descendance du brave laboureur.
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Ainsi nourri comme un enfant des champs, le jeune prince qui d'ailleurs était né sain et bien portant, acquit une vigueur remarquable. En même temps, se développait en lui une YÂvacité, une gentillesse de courage par laquelle il ravissait son grand-père, dont il était la joie et l'orgueil. Henri d'Albret se plaisait à répéter que cet enfant serait un lion généreux.
Bientôt après le baptême de son fils, Jeanne était repartie pour la Picardie, atni d'y rejoindre son mari, qui réuni au connétable de Montmorency, continuait d'y tenir la campagne. Elle avait donc accompli, et dans quelles conditions ! ce grand voyage de Picardie en Béarn, puis, son enfant mis au monde, son engagement rempli, s"étant à peine reposée, elle parcourut de nouveau cette longue distance ; elle retourna où son afTection et son dévouement d'épouse l'appelaient.
Tandis que les plus grands coups se portaient sur les frontières du Nord, où le roi de France et l'empereur commandaient leur armée en personne, Henri d'Albret, de son côté, se préparait à saisir l'occasion toujours désirée, toujours attendue, de reprendre ce que l'Espagne lui avait enlevé. Par la sage administration de ses finances, il avait pu, sans fouler son peuple, ménager les ressources nécessaires pour cette entreprise : il avait conservé la paix, pour se réserver les moyens, le jour venu, de faire utilement la guerre. Mais au moment où il allait lever l'étendard et tirer Tépée, il tomba malade, et le 29 mai 1555, il mourut à Hagetmau, en Gascogne, n'étant âgé que de cinquante-deux ans.
Henri d'Albret fut pleuré par ses sujets, et il méritait de l'être. Sous cette rudesse qui se trahissait souvent dans ses dehors et dans son humeur, il portait le cœur
m fflSTOIRE DE JEANNE D'ALBRET.
d'un souverain, la conscience de ses devoirs royaux, le vrai sentiment populaire, la rigide droiture d'un bon justicier, qu'aucune considération n'arrêtait. Un jour de Vendredi-Saint, l'évêque d'Oléron, Jacques de Foix, lui demandait la grâce d'un gentilhomme condamné pour crime, et il invoquait à l'appui cette sainte commémoration du Sauveur mort pour nos péchés. « Mon » cousin, )) répondit Henri, « Dieu a commandé la jus- » tice et la punition des méchants; ce serait l'outrager » si je les supportais ; je veux donc honorer ce jour, » par l'exécution de la justice et la punition du coupa- » ble. » Peu de temps avant sa mort il promulga un corps de lois, monument non moins glorieux que des trophées de victoires. Malgré les nuages qui s'élevèrent parfois entre lui et la reine sa femme, il était loin de méconnaître les rares qualités de Marguerite, et il lui donna de vifs regrets. Jeanne fut sa consolation dans ce malheur. Il la chérissait et elle l'aimait d'une affection égale, si bien que dans le Béam elle était appelée la bonne fille. De là cette touchante intimité que Ton voyait régner entre le père et la fille, et qui se manifesta en traits si vifs et si francs dans les scènes que nous avons retracées.
Par son testament, Henri d'Albret avait désigné pour sa sépulture, Pampelune, l'ancienne capitale de ses États. C'était une réserve en faveur de ses droits, une protestation qu'avait déjà faite Jean II son père. En attendant ce jour de la justice et de la réparation, qui ne devait pas venir, — on mit ses restes en dépôt dans la cathédrale de Lescar. Les funérailles de Henri d'Albret furent environnées d'une grande pompe ; mais le deuil de ses sujets les honora encore mieux.
PREilIÈRE PARTIE, 1528-1558. «T
Cette mort si imprévue fut pour Jeanne le coup le plus terrible. Elle l'apprit en Picardie, au château de Baran, près de Braisne, à quelques lieues de Soissons. Son mari était à Estrées-au-Pont ; elle expédia immédiatement un courrier pour lui annoncer l'événement fatal. L'amertume de sa douleur était augmentée par cette pensée navrante qu'elle n'avait pas été là, près de son père, pour lui prodiguer ses soins, pour recevoir ses derniers soupirs. Mais, au milieu de ses larmes, de nouveaux et grands devoirs commençaient pour elle à titre de princesse, à titre de mère, et elle dut y songer. Quelques Béarnais, en ce moment près d'elle, venaient de la saluer reine de navarre.
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