‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 9 sur 140 · PREMIERE PARTIE, 15à8-15oo · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE, 15à8-15oo

auprès de son père, impatient de voir et d'embrasser ce potit-fils qu'on lui dépeignait si beau. Dans son empressement, il vint au-devant de sa fille jusqu'à Montde-Marsan, et put s'assurer par ses propres yeux que l'amour maternel n'avait rien exagéré. Mais un afl'reux accident changea ce bonheur en deuil. Le père et le mari de la duchesse étant partis pour la chasse, elle les avait accompagnés. Le petit prince était resté aux soins de sa nourrice. Elle et un gentilhomme de la maison royale se tenaient à deux croisées voisines l'une do l'autre, et, par une incroyable imprudence, ils s'amusaient à se passer et à se reprendre l'enfant en dehors de la fenêtre. Le gentilhomme ayant fait semblant de le recevoir, la nourrice le lâcha ; il tomba au-dessous, sur un balcon, se brisa une côte, et mourut peu de jours après. Devant un tel malheur, on renonce à peindre la douleur de Jeanne. A celle de Henri d'Albret se joignit, quand il apprit la vérité, qu'on lui avait cachée d'abord, l'emportement de la plus violente colère contre sa fille, dont il accusait bien injustement la sollicitude et la tendresse. Elle n'était pas digne, s'écriaitil, d'avoir des enfants!

Un autre, cependant, allait lui être donné. Au commencement de loo3, la guerre ayant éclaté de nouveau entre la France et l'empereur, le duc de Vendôme partit pour son gouvernement de Picardie, dont la frontière était alors celle de la France même, et qui était une des provinces exposées aux coups de l'ennemi. Arrivés à La Flèche, en Anjou, à la fin de fé^Tier, le duc et sa femme y séjournèrent jusqu'au milieu de mai. C'est là que Jeanne devint enceinte du fils ([ui fut Henri TV. souvenir que la tradition angevine aime encore à citer.

Ge fut également à La Flèche qu'une nouvelle imprudence faillit tuer ce troisième enfant dès avant sa naissance, ainsi que sa mère, et par la propre main du duc de Vendôme. Par une absurde plaisanterie que tant d'exemples funestes n'empêchent pas de causer toujours de fréquents malheurs, il dirigea sur sa femme une arquebuse qu'il tenait. L'arme prit feu, sans porter coup. Elle aurait tué, selon toute probabilité, la mère avec l'enfant, Jeamie d'Albret et le futur Henri IV à la fois. Il est à croire que l'on eut peu de hâte de raconter .m roi de Navarre le péril qu'un tel jeu avait fait courir k sa fille et à l'espoir de sa race.

Le duc de Vendôme repartit pour l'armée. Sans être arrêtée par sa grossesse, et se faisant un devoir de suivre son mari en paix et en guerre, dans les camps comme dans les palais, Jeanne ne le quitta pas, ou du moins i-esta toujours à peu de distance de l'armée. Elle n'eut pas l'oreille efïrayée du bruit des armes ; elle mit en pratique les principes mâles et forts que son éducation lui avait donnés. Avant son départ, elle avait promis à son père que, si le ciel lui accordait un autre enfant, elle reviendrait en Béarn pour y faire ses couches, et (jue ce nouveau rejeton y serait élevé selon les mœurs du pays, el non, comme il disait, mollement et à la franrnïse. Sur l'annonce de la grossesse de Jeanne, le roi de Navarre et ses sujets, qui avaient pris comme lui bonne note de cette promesse, furent dans luie joie extrême et dans une grande attente ; mais les mois se passaient, le terme était proche, et la duchesse ne revenait pas. Inquiets, les Béarnais s'adressèrent à leur souverain pour qu'il rappelât à sa fille l'engagement qu'elle avait pris. Henri d'Albret était tout disposé h remplir ce

PREMIERE PAiniE, 1528-1555. gf)

vœu. Des envoyés partirent; ils trouvèrent Jeanne prête à se mettre en route : il n'y avait pas de temps à perdre, car elle entrait dans son neuvième mois. De Compiègne, où elle était alors, elle se dirigea donc vers le Béarn. C'était la France à traverser dans toute sa longueur, des bords de l'Aisne au pied des Pyrénées, dans la plus mauvaise saison (on était au 15 novembre), et avec les moyens de transport si lents et si imparfaits qui seuls étaient alors en usage. Soutenue par son énergie, et même par ce précieux fardeau qu'elle portait en elle, bravant le mauvais temps, le froid, la fatigue, la courageuse princesse accomplit ce long voyage sans éprouver aucun accident, et elle arriva le 4 décembre, à Pau, après dix-huit jours de marche.

xVttentif à tout prévoir, Henri d'Albret logea sa fille au château de Pau, dans un appartement au premier étage. Près d'elle, il plaça un dévoué serviteur nommé Cotin, pour y rester jour et nuit, avec ordre, aux premières douleurs, de le prévenir immédiatement, à quelque heure que ce fût, sans craindre, au besoin, d'interrompre son sommeil; puis, il attendit l'événement, avec tout son peuple, dans la plus anxieuse sollicitude. Dans ce petit royaume, on trouvait ainsi, de sujets à souverain, une communauté, une intimité tout ensemble famihère et respectueuse, qui avait une sorte (le caractère patriarcal.

Henri d'Albret avait fait son testament. On prétentiait que, dans ses dispositions, il avait trop bien partagé une dame autrefois fort influente auprès de lui et qui n'avait pas encore perdu tout son empire. Jeanne ,<lésirait savoir à cet égard la vérité, mais sans risquer des questions déUcates et indiscrètes. Une heureuse

eo iiisToiui-: dk jkaxne d ai.buei.

occasion se présenta. Comme elle était un jour dans le cabinet de son père, Henri tira de ses coftres une boite d'or, attachée à une chaîne d'or aussi et assez longue pour tourner plusieurs fois autour du cou. Sans doute il connaissait la curiosité de sa tille, et comme il se trouvait dans un moment de joyeuse humeur : « Tu » vois cette boîte, » dit-il; «eh bien! elle sera à toi » avec mon testament qu'elle renferme, si, en acci^u- » chant, tu as le courage de me chanter une chanson » gasconne ou béarnaise, afin que tu ne me fasse pris » une fille pleureuse ou un garçon rechigné. »

Or, dans le pays gascon et béarnais, il y avait au bout de tous les ponts une petite chapelle dédiée à la Vierge, et appelée pour ce motif la Nouste Done ilaii cap de'à pomi (la Notre-Dame du bout du pont). Une de ces chapelles existait à l'extrémité du pont du Gave, que l'on traverse pour aller de Pau à Jurançon, dont les vignobles renommés allaient bientôt gagner une noblesse historique. La Notre-Dame du pont du Gave était accréditée entre toutes, comme donnant un heureux et prompt accouchement aux femmes qui se vouaient à elle et l'invoquaient dans le travail de la maternité, en chantant une chanson consacrée par cette foi naïve. Il est probable que le roi de Navarre et la princesse ne partageaient pas la simplicité de ces croyances populaires; mais l'espèce de défi gaîment adressé par Henri d'Albret à sa fille fut accepté par ello avec la même bonne humeur. C était, d'ailleurs, un témoignage de déférence qu'elle crut devoir aux habitudes intimes de ce peuple, avec ([ui elle était si bien identifiée, et elle promit que, dans le moment décisif, elle ne faillirait pas à la vieille coutume.

PULMIERE PARUE, 1528-155:i. M

(Vêtait le 13 décembre 1od3, au milieu de la nuit, entre vuie et deux heures du matin, à peine neuf jours après l'arrivée de l'intrépide voyageuse. Le fidèle Gotin était à son poste. Averti par Jeanne, qui ne se méprend pas sur les symptômes qu'elle éprouve, il court à l'appartement du roi. Celui-ci se rend en hâte près de sa fille, sans oublier la précieuse boîte. Dès que Jeanne le voit, elle entonne la chanson :

Nouste Doue deû cap deû pouu, Adyoudad me à d'aqueste hore, etc.

(INotre-Dame du bout du pont, aidez-moi à cette heure). Avant <jue la chanson ffit finie, la princesse fut délivTée presque sans douleur, et l'on remarqua qu'en venant au monde, l'enfant ne jeta pas un cri, comme pour satisfaire au vœu de son aïeul. Cet enfant, — ce fils, — Henri d'Albret, dans l'ivresse de sa joie , le prend dans un pan de sa robe, et remettant la boîte à l'accouchée : « — Voilà, ma fille, » dit-il, « qui est à » toi : — mais voilà (jui est à moi, » ajouta-t-il en montrant son petit-fils. Il l'emporta dans sa chambre, le remit à la nourrice, puis il prit une gousse d'ail, cet assaisonnement favori des peuples méridionaux, et en frotta les lèvres du nouveau-né. Enfin, pour s'associer en toutes choses aux coutumes nationales, il versa dans sa coupe d'or du vin de Jurançon, et en introduisit quelques gouttes dans la bouche de l'enfant, qui les avala sans hésiter, comme du lait. Ravi de ces signes de force, <le ces lieurcux présages qu'il crut voir dans

êa HISTOIRE DE JEATflNE D'ALBRET.

lé royal rejeton, Henri d'Albret s'écria : « Va, va, tu » seras un vrai Béarnais (1). »

A peine était-il jour, que, sur l'heureuse nouvelle répandue de toutes parts, les seigneurs béarnais s'empressèrent au château, pour saluer l'héritier de leurs souverains. Le roi de Navarre le leur montrait avec ravissement et, faisant allusion au mot insolent des Espagnols, lors de la naissance de Jeanne d'Albret, il s'écriait dans leur langue : Mire agora! esta oveja paria un leone. (Regardez ! cette brebis a fait un lion.) Mais ce ne fut pas aux grands seuls que Henri voulut le montrer. Depuis le roi jusqu'au plus humble sujet, tous ne formaient, ce jour-là, qu'une famille. A la façade méridionale du château, bâti sur une haute terrasse, est un balcon qui domine la ville et d'où l'on découvre le cours du Gave, les riantes campagnes qu'il arrose, les coteaux vineux de Gelos, de Gan et de Jurançon, et, pour borner ce vaste horizon, les étages successifs des Pyrénées. C'était par une décès journées comme le cUmat du Midi en retrouve à la fm de l'automne, et dans lesquelles le ciel sourit encore, doux,

(1) Dans les détails de la naissance de Henri IV, on est accoutumé à se figurer Henri d'Albret, l'aïeul du nouveau né, comme un vieillard. C'est ainsi qu'il est représeuté dans le tableau bien connu d'Eugène Devéria placé au Musée du Luxembourg, et dont la popularité a contribué à confirmer cette idée. Or, Heori d'Albret, né en 1503, n'avait alors que cinquante ans. Cette méprise se trouvait déjà dans VHistoire de Jeanne d'Albret, parM^le Vauvilliers, où le père de Jeanne, à propos du second mariage de sa fille, époque où il était de cinq ans encore plus jeune, est appelé le vieux roi de Navarre. Cette inadvertance n'ôte rien au mérite d'un ouvrage très estimable, surtout par les recherches qu'il a coûtées à son auteur.

Page 1