QUATRIEME PARTIE
nécessaire de remonter jusqu'au moment où elle les avait quittés.
Après le départ de Jeanne, le baron d'Arros avait fait connaître les pouvoirs dont il était investi. Il ne se dissimulait pas que les factieux tâcheraient de profiter de l'absence de la reine, et bientôt l'ordre de saisie, lancé au nom du roi de France, rendit le péril encore plus pressant. Aussitôt, d'Arros convoqua les États béarnais. Le comte de Gramont s'y trouva. Quoique catholique, il avait rendu de grands services pour réprimer la sédition de la Basse-Navarre, où sa maison tenait le premier rang; mais on craignait qu'il n'eût pas été à répreuve des séductions françaises. Son attitude fut, pour le moment, de nature à démentir ces craintes, et rendit quelque confiance aux Béarnais fidèles, que le départ de la reine avait consternés. D'accord avec les États, le baron d'Arros prit d'activés mesures de défense. Douze compagnies d'infanterie furent mises sur pied et placées sur la frontière; le capitaine Bassillon en eut le commandement. Les places furent réparées et approvisionnées en toute hâte. De son côté, la reine, quoique absente, s'occupait de la défense du pays. Elle envoya commission aux vicomtes de Bruniquel, de Gourdon, de Montclar et Pauhn, pour lever des troupes dans l'Albigeois, le Lauraguais et le Quercy. Dans la guerre précédente, cos seigneurs, réunis à d'autres gentilshommes protestants du midi, s'étaient signalés par la marche audacieuse qui les conduisit jusqu'à Orléans, avec un corps de sept mille hommes, qui fut connu sous le nom d'Armép des Vicomtes.
Mais les factieux non plus ne perdaient pas de temps. Le parti catholique, le baron de Lusse, et les autres rebelles, graciés comme lui, et comme lui récompensés par la cour de France, Damesan, Gerdretz, Armandavitz, Sainte-Colombe, etc., mettaient en œuvre tout leurs efforts. Antin, sénéchal de Bigorre, qui venait (l'être gratifié de ce même cordon, prime; offerte au parjure, fut, de ce côté, le provocateur et le chef de la révolte. Le Parlement de Toulouse le nomma gouverneur, avec Bassillae, du pays qu'il avait soulevé. Partout de nouveaux magistrats furent établis, soit de la main de ce Parlement, soit par le baron de Lus^e. Ce dernier nomma pour procureur-général Lucas d'Urdès, et le chargea de faire valoir les arrêts qui avaient déclaré nuls les droits souverains de la maison d'Albret. Les armes de France furent substituées à celles de la reine, comme pour dissiper le moindre doute sur le vain prétexte dont la spoliation était revêtue. C'était un assaut de zèle furieux entre le Parlement toulousain et celui de Bordeaux, qui revendiquait le Béarn pour sa juridiction, comme sa part des dépouilles. Il avait un digne auxiliaire dans Montluc. Celui-ci fit publier à Agen, le 4 janvier 1569, un édit par lequel il accusait Jeanne d'i^lbret de rébellion, et donnait aux autorités de son gouvernement de Guyenne plein pouvoir de « nuire par toutes les voies, tant aux sujets de la reine dans le Béarn que hors du Béarn. » Aux termes de cet édit, tous ceux qui se trouvaient en Guyenne furent retenus prisonniers. Les vallées pyrénéennes d'A<ipe, d'Ossau , de Barétons, envoyaient leurs troupeaux paître dans les Landes, quand l'hiver les chassait des montagnes. Us furent impitoyablement saisis, perte
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énorme pour le pays, dont ces troupeaux formaient Tunique richesse.
Il est une cause très honorable pour le gouvernement de Jeanne d'Albret, qui contribue à expliquer chez une partie de sa noblesse l'humeur remuante qui se colorait du prétexte de la religion. Aux yeux de cette princesse, le mérite et la vertu étaient des titres suffisants pour les premiers emplois : la roture siégeait dans le Conseil souverain à côté des plus grands noms. Cet esprit vraiment libéral et en avance de si loin sur les préjugés du temps, ajoutait aux mauvaises dispositions des gentilshommes catholiques. En Basse-lSavarre, notamment, ils étaient tous à la tète de la révolte. Dans le Béarn même, le capitaine Esgarrabaque, qui commandait à Oléron, pactisait ouvertement avec les factieux. Les Espagnols, se jetant sur la proie commune, donnaient la main aux révoltés du comté de Foix, où Caumont-Laforce et quelques autres capitaines dévoués ne se soutenaient qu'avec peine, tour à tour attaquant et attaqués, assiégés ou assiégeants, vainqueurs ou vaincus. Enfin, la rébellion était déjà à moitié maîtresse, lorsqu'un puissant secours lui fut envoyé.
Neuf jours avant la bataille de Jarnac, le 4 mars, le duc d'Anjou, agissant comme lieutenant-général, signait Tordre de faire entrer un corps d'armée muni d'artillerie dans le royaume de Navarre, et de s'emparer par force de toutes les places qui tenaient encore pour la reine. L'exécution de cette mesure était confiée au vicomte de Terride. C'était un capitaine expérimenté qui s'était distingué dans les guerres d'Italie. La vicomte de Lomagne, seigneurie de cette famille, touchait le comté d'Armagnac, les possessions de la maison
d'Albret, circonstance qui, sans doute, ne fut pas étrangère au choix fait pour cette mission. Ici la fiction conservatoire était mise à l'écart, pour ce qui concernait Jeanne d'Albret. Elle était représentée comme l'auxiliaire active des Calvinistes confédérés, et non plus comme leur prisonnière; mais on ne renonçait pas à cette fiction pour son fils, « lequel est contraint par force et autorité à suivre le chemin qu'elle tient. » La reine employant l'héritage du prince de Navarre, comme sa personne, au service du parti rebelle, on voulait « pourvoir à ce que ladite reine ne puisse préjudicier au bien que ledit prince peut espérer avoir d'elle à l'avenir, ni icelui diminuer et employer à faire la guerre contre Sa Majesté et son royaume. » C'est pourquoi les terres et seigneuries de la reine de Navarre seront saisies et mises « sous la main et protection de Sa dite Majesté, » comme le portait le mandat donné au Parlement de Toulouse.
Immédiatement, Terride se mit en marche. Enhardis par son approche, les factieux se préparèrent à le seconder, tandis que le baron d'Arros tâchait de faire face à tant de périls. Sachant Oléron en des mains très peu sûres, il voulut se saisir de cette ville avant que le (h*apeau de la rébellion y fût déployé, comme il avait tout lieu de le craindre. Il manda Esgarrabaque à Navarreins. avec quelques-uns des hommes les plus suspects dont il était entouré, sous prétexte de lui remettre une dépêche de la reine. AiTÏvé à Navarreins le 27 mars, le capitaine fut arrêté : puis aussitôt d'Arros, avec quelques forces, partit pour Oléron. Mais, pendant la nuit, le tocsin y avait sonné, signal convenu avec les factieux du dehors. Les deux fils d'Esgarra-