‹ Histoire de Jeanne d'ArcChapitre 3 sur 8 · W5 HISTOIRE · texte numérisé non relu

W5 HISTOIRE

autres passèrent entre les bastilles des Anglais, qui ne bougèrent point. Le comte de SulFolk, inquiet de voir ses gens troublés par ridée du miracle de la Pucelle, ne voulait point se risquer. De même qu'on avait vu, peu auparavant, huit cents Français ne pas oser attendre deux cents Anglais, mainte* nant quelques centaines de Français tenaient enfermés dans les bastilles toute la puissance des Anglais; et plus le comte de Suffolk et les chefs anglais évitaient le choc, plus leurs hommes s'épouvantaient de la Pucelle. Le convoi de Blois entra donc dans la ville, précédé de frère Pasquerel et de la procession des prêtres.

Dès le jour même, le bâtard vint visiter Jeanne, et lui dit qu'il avait su en route que Fastolf, celui qui avait gagné la journée des Harengs, allait venir pour conduire aux ennemis du renfort et des vivres. Elle en sembla toute réjouie : « Bâtard I bâtard I

DE JEANNE d'arc. 67

« s'écria-t-elle, au nom de Dieu, je te corn- « mande, sitôt que tu sauras la venue de ce « Fascot, de me le dire; car, s'il passe sans « que je le sache, je te promets que je te <( ferai couper la tête. » Le bâtard d'Orléans l'assura qu'elle le saurait.

La journée avait été fatigante , Jeanne se jeta sur son lit et voulut dormir ; mais elle était agitée. Tout à coup elle dit à sire Daulon, son écuyer : « Mon conseil m'a dit « d'aller contre les Anglais, mais je ne sais « si c'est contre leurs bastilles ou contre ce « Fascot. Il me faut armer. » Le sire Daulon commença à l'armer ; pendant ce temps-là elle entendit grand bruit dans la rue; on criait que les ennemis faisaient en cet instant grand dommage aux Français. « Mon « Dieu, dit-elle, le sang de nos gens coule paf « terre 1 Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée « plus tôt? Ah! c'est mal fait... Mes armeSv « mes armes!... mon cheval! » Laissant là

son écuyer, qui n'était pas encore armé, elle descendit ; son page était sur la porte à s'amuser : « Ah ! méchant garçon, dit-elle, « qui ne m'êtes pas venu dire que le sang « de France est répandu ! Allons vite, mon « cheval I » On le lui amena ; elle se fit donner, par la fenêtre, sa bannière qu'elle avait laissée ; sans rien attendre, elle partit, et arriva au plus tôt à la porte Bourgogne, d'où semblait venir le bruit. Comme elle v arrivait, elle vit porter un des gens de la ville qu'on ramenait tout blessé. « Hélas 1 « dit-elle, je n'ai pas vu couler le sang d'un « Français sans que les cheveux se dressent « sur ma tète! »

Encouragés par l'entrée du convoi et par la contenance timide des Anglais, quelques hommes d'armes, sans consulter les chefs, avaient, comme cela était assez la coutume, fait une sortie, et poussé jusqu'à la bastille Saint-Loup, la plus forte qu'eussent les An-

glais du côté du levant. L'assaut avait été fier et merveilleusement rude ; le premier boulevard était emporté, mais les assaillants étaient en trop petit nombre, et ils étaient obligés de prendre la fuite. Pour lors arrivèrent la Pucelle, le bâtard et une foule d'hommes d'armes. Jamais, depuis le commencement du siège, il n'y avait eu autant de gens pour défendre Orléans. A la vue de la Pucelle et d'un si puissant secours, les Français poussèrent des cris de joie et retournèrent à l'assaut. Le capitaine anglaixS, nommé sir Thomas Guerrard, se trouv^Jt absent. Néanmoins la bastille fut vaillamment défendue pendant près de trois heures. Talbot et les autres chefs anglais voulurent la secourir, mais il y avait des sentinelles sur les clochers et le beffroi avertissait de tous les mouvements de l'ennemi ; ainsi les gens de la ville pouvaient toujours arriver les premiers vers le lieu où se portaient

les Anglais. Talbot trouva le maréchal de Boussac, le sire de Graville, le baron de Coulonges et bien d'autres chevaliers , écuyers, gens de guerre et bourgeois de la ville, en bataille devant lui. Il n'osa point attaquer, et retourna plein de tristesse et de courroux vers les boulevards du couchant, où il tenait ses quartiers. Bientôt après, la bastille de Saint-Loup fut emportée ; presque tous les Anglais qui la défendaient périrent ; on ne fit point de prisonniers ; tout fut passé au fd de l'épée. Jeanne était bien triste de voir tant de gens mourir sans confession ; elle en sauva quelques-uns qui s'étaient déguisés en prêtres, ayant pris des robes dans l'église Saint-Loup. Cette journée était bien grande pour la gloire de la Pucelle ; elle avait combattu avec un courage aussi ferme que les meilleurs chevaliers. Aucun péril ne l'avait effravée ni même étonnée ; mais ce n'était

DE JEANJNE d'àRC. 71

pas encore le plus grand sujet d'admiration. « Ses voix l'ont miraculeusement éveil- « lée, disait-on, et lui ont appris qu'il y « avait un combat; puis elle a trouvé, seule « et sans guide, le chemin de la porte Bour- « gogne. y> On ajoutait qu'aussitôt après sa venue, pas un Français n'avait reçu de blessure. De tels discours se répandaient de là chez les Anglais, et les tenaient ébahis et épouvantés, si bien que leurs capitaines ne savaient que faire ni que résoudre.

Le lendemain était le jour de l'Ascension ; on ne voulut point sortir à cause de la sainteté de la fête. Les chefs de l'armée tinrent un grand conseil; la Puceîle n'en était point. On résolut d'assaillir, mais seulement par feinte, les fortes bastilles de la rive droite, et d'aller, lorsque les Anglais seraient occupés de ce côté , attaquer les bastilles de la rive gauche. 11 semblait en efiét très-essentiel d'établir une coHiUmni-

cation libre, avec les pays de l'obéissance du roi. Jeanne fut ensuite appelée ; on lui dit qu'il était arrêté d'aller contre les grandes bastilles, au couchant de la ville ; c'était ce qu'elle avait demandé auparavant, mais elle vit bien qu'on lui cachait quelque chose. « Dites ce que vous avez conclu, répondit- « elle avec courroux, je saurai garder ce « secret et de plus grands. » Alors le bâtard tâcha de l'apaiser; il lui dit qu'on lui avait bien déclaré la vérité, mais que si les Anglais dégarnissaient la rive gauche, alors on passerait la rivière pour attaquer de ce côté. Elle fut contente de ce projet ; tout fut préparé; elle recommanda plus que jamais, qu'aucun homme d'armes n'eût l'audace de venir à l'attaque sans s'être confessé. Elle donna l'exemple elle-même, et reçut la communion.

Puis elle voulut avertir encore les Anglais, et alla près de letrs boulevards, où

DE JEANNE DÀRC. 73

un archer, par ses ordres, lança une flèche qui portait une troisième copie de sa lettre. « Lisez, » leur cria-t-elle. Ce fut pour eux une occasion de lui adresser, de toute leur voix, des injures si cruelles et si offensantes, qu'elle ne put s'empêcher de pleurer. « Ah I dit-elle, Messire, le roi des cieux, « voit que ce ne sont que menteries. » Et bientôt après elle ajouta qu'elle se sentait consolée, car elle venait d'avoir des nouvelles de son Seigneur.

Le lendemain de bonne heure, la Pucelle et les principaux chefs passèrent en bateaux jusque dans une petite île proche de la rive gauche. On mit ensuite deux bateaux en travers pour servir de pont sur le dernier bras de la rivière. Les Anglais avaient quatre bastilles de ce côté : Saint-Jean-le-Blanc, les Augustins, les Tournelles, qui était la plus forte, et Saint-Privé. Les frayeurs de leurs gens étaient si grandes, qu'ils corn-

mencèrent, au lieu de défendre le passage, à quitter la bastille Saint-Jean, ne la trouvant pas assez forte, et se retirèrent aux Augustins et aux Tournelles.

Les capitaines de France, contents de cet avantage, craignant toujours pour la rive droite, et ne se voyant pas assez nombreux pour attaquer les Augustins, résolurent de revenir. Les Anglais encouragés par cette retraite, sortirent en poussant de grands cris, et injuriant la Pucelle ; elle était déjà rentrée dans l'île. Voyant le danger des Français qui revenaient en désordre, elle traversa avec La Hire, dans une petite barque, en traînant leurs chevaux par la bride. «Ah! mon Dieu, dit-elle, courons sur « les Anglais. » lis couchèrent leurs lances, et tout des premiers s'en allèrent frapper à travers les ennemis; ceux-ci, épouvantés, prirent la fuite honteusement. Bientôt le sire de Raiz et beaucoup d'autres arrivé-

DE JEANNE d'ARC. 75

rent; on poussa jusqu'aux palissades de la bastille anglaise; c'était à qui marcherait le plus tôt avec la Pucelle. Le sire Daulon et un Espagnol, nommé le sire Partada, avaient été commis à la garde du pont de bateaux. Un homme d'armes vint à passer ; ils voulurent qu'il restât avec eux pour défendre ce passage, si important en cas de retraite. L'autre répondit avec dédain « qu'il n'en « ferait rien. — D'aussi vaillants que vous « y demeurent bien, reprit l'Espagnol. — « Mais non pas moi, » répliqua le chevalier. La querelle s'engagea si bien qu'ils se défièrent à qui se montrerait plus vaillant à l'attaque de la bastille. Se prenant par la main, ils coururent alors de toutes leurs forces jusqu'à l'assaut. — Daulon les suivit, et le pont ne fut plus gardé par personne. Un grand et fort Anglais défendait un des passages des palissades. Daulon alla appeler un fameux canonnier, maître Jean, du

pays de Lorraine, qui avait fait grand mal aux Anglais durant tout le siège. Il ajusta cet Anglais, et du premier coup le jeta mort par terre. Le sire de Partada et son compagnon forcèrent la palissade ; tout le monde les suivit ; la bastille fut prise, et presque tous les Anglais tués. De peur que le pillage ne détournât ses gens, la Pucelle fit mettre le feu à la bastille. On passa la nuit sur la rive gauche ; la Pucelle avait été un peu blessée au pied ; elle avait jeûné tout le jour, parce que c'était un vendredi, et ne voulait cependant point rentrer en ville, ni laisser ses gens en péril. Elle y consentit enfin.

Cependant rien ne se faisait et ne s'exécutait selon ce que les capitaines avaient conclu dans leur conseil. Toute l'attaque se portait sur la rive gauche, et l'on ne tentait rien contre la plus grande puissance des Anglais, qui se trouvaient de l'autre côté.

La nuit même ils retirèrent leurs gens de la bastille de Saint-Privé, pour se renforcer encore davantage sur la rive droite. Alors dans un esprit de prudence, il fut résolu par les chefs français, sinon d'attendre de nouveaux renforts qui maintenant arriveraient sans obstacle, du moins de ne plus laisser toute la ville se dégarnir et rester sans défense contre les Anglais, tandis qu'on assaillirait les Tournelles.

Mais la Pucelle disait : « Vous avez été à « votre conseil, et j'ai été au mien. Croyez « que le conseil de Messire tiendra, et que « celui des hommes périra. Qu'on se tienne « prêt de bonne heure, j'aurai demain beau- « coup à faire, plus que je n'ai eu jusqu'à « présent. Il sortira du sang de mon corps, « je serai blessée. »

Le sire de Gaucourt, gouverneur de la ville, et tous les capitaines du roi, qui étaient restés, résolurent de ne point céder à la

volonté de Jeanne, et de ne point lui laisser emmener, comme elle le voulait, de l'autre côté delà rivière, tous les gens de la garnison et l'artillerie. Mais elle avait pour elle les bourgeois et le peuple. On fit tout ce qu'on put pour la retenir. Son hôte, trésorier du duc d'Orléans, lui disait : « Jeanne, « restez à dîner avec nous pour manger « cette alose qu'on vient d'apporter. — « Gardez-là pour souper, reprit- elle; je re- « viendrai ce soir, en repassant sur le pont u de la ville, et vous ramènerai quelque « Goddem pour en manger sa part. » Elle partit, mais le sire de Gaucourt avait fait fermer la porte Bourgogne, par où il fallait sortir, et avec quelques hommes d'armes se tenait devant pour empêcher le passage. Le peuple et même les gens d'armes, émus par les paroles de la Pucelle, s'étaient assemblés en tumulte, et demandaient avec menaces qu'on ouvrît la porte. « Vous êtes un mé-

« chant homme, cria la Pucelle au iîouver- « neur; mais que vous le veuilliez ou non, « les gens d'armes viendront et gagneront « aujourd'hui comme ils ont déjà gagné. » Tout le monde se jetta sur le sire de Gaucourt et sur sa suite; il y faillit périr. La Pucelle sortit emmenant une foule avec elle. Durant ce temps, les bourgeois s'apprêtaient aussi à attaquer la bastille des Tournelles par la rivière, en se servant des arches rompues du pont. Cette bastille, merveilleusement forte, était étabhe sur le bout du pont; un fossé rempli par la rivière la fermait du côté de la terre, et en avant de ce fossé, sur le rivage, les Anglais avaient établi un redoutable boulevard, qu'il fallait emporter avant d'attaquer la bastille. Sire Guillaume Gladesdale, un des plus terribles chevaliers anglais, y commandait. Il avait avec lui la fleur des meilleurs gens de guerre et une nombreuse artillerie.

L'assaut fut rude ; il commença sur les dix heures du matin ; tous les chevaliers de France étaient là ; le bâtard d'Orléans, les sires de Raiz, de Gaucourt, de Graville, de Guitry, de Villars, de Chailly, de Coaraze, d'Illiers, de Thermes, de Gontaut, l'amiral Culant, La Hire, Saintrailles. Les Anglais se défendaient avec une vaillance et une hardiesse de maintien que rien n'ébranlait. A coups de canon et de flèches, ils écartaient les assaillants, et lorsque les Français dressaient leurs échelles, ils les renversaient avec les haches, les maillets de plomb et les guisarmes. Enfin, vers une heure après midi, la Pucelle, qui s'était montrée avec autant de valeur que personne, qui n'avait cessé de les encourager tous et de crier que l'heure approchait où les Anglais allaient être déconfits, voyant que les Français commençaient à être las et abattus, prit une échelle, l'appliqua contre le rempart, et y

monta la première. Au moment même un trait vint la frapper entre le cou et l'épaule ; elle tomba dans le fossé; les Anglais allaient descendre et l'entourer. Le sire de Gamache arriva à son secours, la défendit avec sa hache : « Prenez mon cheval. Sans rancune, « j'avais à tort mal présumé de vous. — « Ah ! dit-elle, sans rancune, car'jamais je « ne vis un chevalier mieux appris. » Elle ne pouvait monter à cheval; la blessure était grave. On emporta la Pucelle, on la désarma; la flèche sortait de près d'un demi-pied par derrière. La douleur et l'effroi la prirent; elle se mit à pleurer; mais après avoir prié un moment, elle eut la vision de ses deux saintes, et elle se sentit consolée. Elle-même arracha la flèche. Des gens d'armes s'approchèrent, et lui offrirent de charmer la blessure par des paroles merveilleuses, ainsi que cela se pratiquait souvent parmi les hommes de guerre. « J'ai-

« nierais mieux mourir, dit-elle, que de pé- « cher ainsi contre la volonté de Dieu. Je sais « bien, ajouta-t-elle, que je dois mourir un « jour; mais je ne sais ni où, ni quand, ni « comment. Donc, si Ton peut, sans pé- « cher, guérir ma blessure, je le veux bien. » On mit sur la plaie un appareil d'huile et de vieux lard ; elle continua à prier avec ferveur.

Cependant sa blessure et tant d'heures passées à un assaut inutile avaient jeté les Français dans le découragement et la fatigue. Les capitaines firent sonner la retraite, et ordonnèrent d'emmener les canons. Jeanne pria le bâtard d'attendre encore un peu. (( Eh I mon Dieu, répétait-elle, nous entre- « rons bientôt ; faites un peu reposer nos « gens : buvez et mangez. » Elle reprit ses armes, remonta à cheval; mais, avant de retourner à l'attaque, elle se retira seule dans une vigne voisine, pour prier Dieu.

DE JEANNE d'arc. 83

Son étendard était resté aux mains de celui qui le portait, au bord du premio** fossé, devant le boulevard. Le sire Daulon, que cette retraite affligeait beaucoup, imagina que si cet étendard, auquel les gens de guerre avaient si grande affection, était porté en avant, on le suivrait. Il le remit à un brave serviteur du sire de Villars, et tous deux, seuls, ils descendirent dans le fossé. La Pucelle, qui vit de loin remuer son étendard, arriva sur-le-champ, le saisit et voulut le ravoir. Ces mouvements qui agitaient la bannière parurent aux Français un signal de la Pucelle, et bientôt ils reprirent l'attaque avec un nouveau courage; tandis que les Anglais, effrayés de la revoir sur le bord du fossé, quand ils la croyaient à demi morte de sa blessure, se troublèrent et se remplirent d'épouvante.

En même temps l'attaque des bourgeois commençait du côté de la ville ; les canons

et les coulevrines tiraient ainsi de part et d'autre sur le fort des Tournelles. Les Anglais commençaient à manquer de poudre.

Bientôt les gens d'Orléans, à Taide d'un brave charpentier, placèrent une poutre sur l'arche brisée qui les séparait des Tournelles. Le commandeur de Giresme y passa le premier. Les Anglais se trouvaient ainsi entre deux assauts ; leur frayeur s'en allait croissant ; il y en avait qui voyaient en l'air l'archange saint Michel et saint Aignan, le patron d'Orléans, montés sur des chevaux blancs et combattant pour les Français. Il n'y avait plus à se défendre. Sire Guillaume Gladesdale voulut alors abandonner le boulevard qu'il avait si bien gardé, et se retirer dans la bastille elle-même, derrière le second fossé. « Rends-toi, lui criait de loin « la Pucelle, rends-toi au Roi des cieux. « Ah ! Glacida^, tu m'as vilainement inju- « riée; mais j'ai grand'pitié de ton âme et

DE JEANNE D'aRC. 85

« de celle des tiens. » Un pont-levis communiquait du boulevard à la bastille. Pendant que les Anglais y passaient avec une foule de gens, une bombarde, dirigée par ordre du sire Daulon, brisa le pont. Sire Guillaume Gladesdale tomba dans l'eau et se noya. Avec lui périrent les sires de Pommiers, de Moulines et d'autres chevaliers anglais ou du parti des Anglais, au granc* regret des assaillants, qui en espéraient d© bonnes rançons. On entra donc dans la bas» tille sans nouveau combat ; le pont fut ré« tabli à la hâte avec des planches, et la Pucelle, ainsi qu'elle l'avait annoncé, rentra dans la ville par le pont. Glacidas avait aussi péri, comme elle le lui avait dit quelques jours auparavant. Elle avait été blessée, après l'avoir prévu souvent et depuis longtemps. Tout se montrait en elle de plus en plus miraculeux. Bien qu'elle fût accompagnée de tant de braves chevaliers qui,

certes, avaient vaillamment combattu, la victoire semblait seulement son ouvrage.

Aussi l'on peut imaginer quel triomphe ce fut que sa rentrée dans Orléans ; les cloches sonnèrent toute la nuit ; le Te Deum fut chanté; chacun répétait à l'envi les merveilleuses circonstances de la journée ; c'était à qui en ferait les plus incroyables récits. Mais ce qui semblait plus surprenant, c'est que les Anglais de la rive droite n'avaient pas fait le moindre signe de secourir la bastille des Tournelles, ni d'attaquer la ville, durant qu'elle était dégarnie de ses meilleurs défenseurs. Pendant la nuit, et au bruit des réjouissances d'Orléans, le comte de Suffolk, le lord Talbot et les autres chefs anglais s'assemblèrent en conseil, et résolurent de lever le siège, de crainte qu'il ne leur en arrivât autant qu'à Guillaume Gladesdale. Cependant ils ne voulurent point se retirer avec honte. Dès la pointe du jour,

après avoir mis le feu à leurs logis et à leurs bastilles, ils rangèrent tous leurs gens en bataille jusque sur les fossés de la ville, et là ils semblaient offrir le combat aux Français. A cette vue, les capitaines qui étaient dans Orléans sortirent, et plusieurs d'entre eux auraient voulu sans doute accepter ce défi ; mais la Pucelle, que sa blessure tenait au lit, se leva tout aussitôt, se revêtit de cette armure légère faite en mailles de fer, qu'on nommaitjaseroïi, et courut aux portes de la ville. Les Français se mettaient déjà en ordre pour combattre, mais elle leur défendit d'attaquer. « Pour l'amour de Dieu « et l'honneur du saint dimanche, ne les « attaquez pas les premiers, et ne leur de- « mandez rien ; car c'est le bon plaisir et la « volonté de Dieu qu'on leur permette de « s'en aller, s'ils veulent partir; s'ils vous « assaillent, défendez-vous hardiment, vous « serez les maîtres. »

Pour lors elle lit apporter une table en marbre béni ; on dressa un autel, les gens d'église se mirent à chanter des hymnes et des cantiques d'actions de grâces, puis on célébra deux messes : « Regardez, dit-elle, les « Anglais vous tournent-ils le visage ou bien « le dos ? » Ils avaient commencé à faire leur retraite en bel ordre, leurs étendards déployés. « Laissez-les aller ; Messire ne « veut pas qu'on combatte aujourd'hui ; « vous les aurez une autre fois. » Mais elle eut beau dire : « Ne les tuez pas, il suffit de « leur départ, » beaucoup de gens se mirent à les poursuivre, et à frapper sur les traînards et les bagages. Leurs bastilles furent trouvées pleines de vivres, d'artillerie^ de munitions; ils avaient abandonné leurs malades et beaucoup de leurs prisonniers.

Jeanne, le bâtard d'Orléans et tous les chefs de guerre retournèrent aussitôt après vers le roi. Il fit, comme on peut penser,

grand accueil et grand honneur à la Pucelle. Elle, sans plus tarder, voulait qu'il allât se faire sacrer à Reims. « Je ne durerai qu'un « an, ou guère plus, disait-elle, il me faut « donc bien employer. » Cependant rien ne se décidait; beaucoup de capitaines et de conseillers étaient d'opinion qu'il fallait attaquer les Anglais en Normandie, où était leur plus grande puissance, afin de les chasser du royaume, tandis qu'en marchant vers la Champagne, on leur laissait libre tout le pays de France à Tentour de Paris et d'Orléans. Jeanne donnait pour ses raisons que sitôt le sacre, la puissance des ennemis s'en irait toujours diminuant, et que ses voix le lui avaient dit. Tant de retards la chagrinaient beaucoup; enfin, un jour que le roi tenait conseil avec l'évoque de Castres son confesseur, et Robert-lc-Masson,siredeTrèves, qui avait toujours grande part à sa confiance, et qui avait exercé pen-

dant quelque temps roffice de chancelier de France, la Pucelle vint frapper doucement à la porte. Le roi, sachant que c'était elle, la fit entrer ; elle embrassa ses genoux : « Noble Dauphin, dit-elle, ne tenez pas tant « et de si longs conseils, venez recevoir votre « digne sacre à Reims. On me presse beau- « coup de vous y mener. » L'évêque de Castres vit bien qu'elle voulait parler de ses visions. « Jeanne, dit-il, nepouvez-vouspas « déclarer devant le roi la manière dont « votre conseil vous a parlé ? — Oui, ajouta « le roi, voulez-vous nous le dire? — Ah î « je vois, reprit-elle avec un peu d'embar- « ras, vous pensez à la voix que j'ai enten- « due touchant votre sacre ; eh bien ! je vous « le dirai : je me suis mise en oraison, en « ma manière accoutumée, et je me com- « plaignais que vous ne vouliez pas croire « ce que je disais; pour lors, la voix est ve- « nue, et a dit : Va, va, ma fille, je serai à

« ton aide, va! Quand cette voix me vient « je me sens réjouie merveilleusement, et « je voudrais que cela durât toujours. » Et elle tenait les yeux au ciel comme tout heureuse et attendrie.

Tout ce qu'elle avait accompli déjà donnait tant de confiance, le peuple avait tant de foi en elle, Fadmirait si bien comme venant de Dieu, qu'on résolut de songer au voyage de Reims. Cependant il n'y aurait eu nulle prudence à l'entreprendre avant d'avoir chassé les Anglais des villes qu'ils occupaient entre la Loire et la Seine, sur les routes d'Orléans à Paris. On assembla de nouveau les nobles et les gens de guerre, qui s'étaient séparés faute d'argent. Le duc d'Alençon venait d'achever le payement de sa rançon ; il fut le chef de l'armée. La duchesse, sa femme, ne le voyait pas partir sans chagrin. « Nous venons, disait-elle, de « dépenser de grandes sommes pour le ra-

« cheter des Anglais, et s'il me croyait il « demeurerait. — Madame, disait Jeanne, « je vous le ramènerai sain et sauf, voire « même en meilleur contentement qu'à « présent, soyez sans crainte. » Sur cette promesse la duchesse fut rassurée.

L'assemblée des hommes d'armes n'était pas encore nombreuse. On partit de Selles en Berry, où était venu le roi, et lorsqu'il fut arrivé près d'Orléans, un renfort, conduit par le bâtard et le sieur d'illiers, en sortit et vint rejoindre le duc d'Alencon, le tout ne faisait cependant que douze cents lances ; avec leurs archers et leurs coutilliers c'était trois mille six cents hommes. On avait résolu d'attaquer Jargeau, que défendait le comte de Suffolk, ses deux frères et d'autres chefs anglais ; mais il y avait du péril à tenter l'entreprise avec si peu de monde. Les capitaines consultèrent entre eux ; la Pucelle voulait toujours qu'on atta-

DE JEAWNE d'arc. 93

quât : « Ne faites point difficulté de donner «( assaut à ces Anglais, car Dieu conduit « voire œuvre ; et n'était cela j'aimerais « mieux garder mes brebis que de venir « eu de tels périls. » Nonobstant la puissance des paroles de Jeanne, on passa par Orléans, où devaient encore s'assembler d'autres gens d'armes ; car il en venait de tous côtés, et c'était l'argent seul qui manquait pour payer leur solde.

Enfin le 11 juin, le duc d'Alençon, avec tous les vaillants chevaliers qui avaient défendu Orléans, s'en vint devant Jargeau.

Le comte de Suffolk était sorti de la ville et avait rangé sa garnison en bataille; les Français ne s'y attendaient point ; ils arrivaient en mauvais ordre. Assaillis à la hâte, le trouble se mit parmi eux. Déjà la journée semblait perdue ; mais la Pucelle ne perdit point courage ; elle prit son étendard et se porta la première en avant contre les An-

glais. Ses paroles, son bon exemple, Tassurance que tous les gens de guerre mettfcieut en elle, rétablirent le combat. Les Anglais ne s'épouvantèrent point ; mais ils ne purent soutenir l'effort des Français; ils rentrerait dans Jargeau.

Le lendemain les canons et les bombardes commencèrent à tirer sur la ville, les assiégés avaient aussi une forte artillerie. Le duc d'Alençon s'étant trop avancé, la Pucelle lui cria de s'éloigner, que la bombarde ennemie allait tirer sur lui; il se recula, et au moment même le sire de Lude fut tué au lieu où il était. Ce prince était déjà un de ceux qui avaient le plus de croyance et d'affection pour Jeanne ; il admira bien plus encore la science que Dieu avait mise en elle.

. Il fallait presser ce siège, car les Anglais attendaient de Paris un renfort considérable, qu'ils demandaient sans cesse au duc

DE JEANNE d'ARC. 95

de Bedford, et que devait commander sire Jean Fastolf, ce capitaine si redouté des Français. La crainte de le voir arriver troublait le cœur de plus d'un homme d'armes; la Pucelle les rassurait tous. Enfin le troisième jour il y eut brèche suffisante. Le comte de Suffolk demanda alors à traiter, promettant de rendre la ville dans quinze jours, s'il n'était pas secouru. On lui répondit que tout ce qu'on pouvait accorder aux Anglais, c'était la vie sauve et la permission d'emmener leurs chevaux. « Au- « trement ils seront pris d'assaut, » disait la Pucelle.

En effet on s'apprêtait à le donner. « En « avant , gentil duc ; à l'assaut ! » s'écria Jeanne. Le prince pensait qu'on devait attendre encore un peu. « N'ayez doute, ré- « pliqua-t-elle, l'heure est prête quand il « plaît à Dieu ; il veut que nous allions en « avant, et veut nous aider... Ah I gentil

« duc, as-tu peur ? Tu sais que j'ai promis « à ta femme de te ramener. »

L'assaut commença ; les gens d'armes se jetèrent de tous côtés dans le fossé et le comblaient de fascines. Ils dressaient leurs échelles ; mais les Anglais se défendaient si bien, que le combat était terrible. Il durait depuis quatre heures ; le comte de Sufïblk lit crier qu'il voulait parler au duc d'Alençon ; il ne fut point écouté. La Pucelle, portant son étendard, fit planter une échelle à l'endroit où la défense était la plus âpre, et monta hardiment. Une grosse pierre, roulée du haut de la muraille, tomba sur sa tète, se brisa sur le casque, et la renversa dans le fossé. On la crut morte, mais elle se releva au même moment. « Sus, sus, « amis, criait-elle, notre Sire a condamné « les Anglais, à cette heure ils sont à nous. »

L'assaut recommença avec une nouvelle vaillance, et sans tarder la ville fut em-

portée. Les gens d'armes se mirent aussitôt à poursuivre les Anglais par les rues, et en en faisant un grand carnage jusque dans les maisons où ils se cachaient. Le comte de SufFolk venait de voir périr son frère Alexandre de la Poole, lui-même était prêt à tomber entre les gens des communes, qui n'épargnaient personne. Il s'adressa à un homme d'armes qui le poursuivait : « Es-tu « gentilhomme? » lui demanda-t-il. « Oui, » répondit celui-ci, qui était un écuyer du pays d'Auvergne, nommé Guillaume Regnault. « Es-tu chevalier ? » continua le chef anglais. « Non, » répondit loyalement l'écuyer. « Tu le seras de mon fait, » dit le comte de Suifolk. Il lui donna l'accolade avec son épée, puis la lui remit et se rendit son prisonnier. Jean de la Poole, son autre frère, était aussi livré à rançon. Le duc d'Alençon et Jeanne réussirent à les sauver avec une quarantaine d'autres Anglais, en les en-

voyant à Orléans sur un bateau. Le reste fut tué dans le désordre de l'assaut; et même comme il advint quelques débats entre les gentilshommes sur le fait de leurs prisonniers; les gens de guerre de moindre état en profitèrent pour les mettre à mort. Le tumulte était si grand, que l'église fut pillée, malgré les ordres de la Pucelle.

De retour à Orléans, on y trouva encore de nouveaux capitaines, car les seigneurs arrivaient maintenant de toutes parts. Ceux qui n'avaient pas assez d'argent pour s'équiper y venaient comme coutilliers ou simples archers, montés sur de petits chevaux. Le comte de Vendôme, le sire de Loheac, son frère Guy de Laval, le seigneur de la Tour d'Auvergne, et beaucoup d'autres encore, vinrent se joindre au duc d'Alençon et à la Pucelle. Tout aussitôt les Français marchèrent vers Meung-sur-Loire ; ils gagnèrent le pont, et laissantle château occupé

par une petite garnison anglaise, que commandait lord Scales, ils allèrent devant Beaugency, où commandait le fameux lord Talbot. Il ne se trouva point assez fort; plaçant une garnison dans la citadelle, il prit sa route vers Janville pour se joindre à la compagnie de gens de guerre qu'amenait de Paris sir Jean Fastolf, et qui venait maintenant trop tard pour sauver Jargeau.

Pendant que le duc d'Alençon mettait le siège devant la forteresse de Beaugency, on sut que le connétable arrivait avec quatre cents lances de Bretagne ou de Poitou, et huit cents archers. Il s'était lassé de sa longue retraite à Parthenay et avait résolu de servir le roi malgré lui ; car le sire de la Trémoille était plus que jamais en crédit auprès du roi ; et, craignant toujours d'être mis hors du gouvernement, il tenait éloigné le connétable et tous ses amis. Le royaume

était de la sorte privé du service de beaucoup de puissants seigneurs, mais personne n'était assez hardi pour parler contre ce la Trémoille. Il était le maître de la volonté du roi et l'avait de plus en plus irrité contre le connétable. Sitôt donc qu'on connut son entreprise, on envoya le sire de la Jaille à Loudun, lui signifier de n'être pas assez hardi pour passer outre, sinon, le roi le ferait combattre. « Ce que j'en fais, repartit le « connétable, est pour le bien du roi et du « royaume, et si quelqu'un vient à com- « battre, nous verrons. »

Le sire de la Jaille répondit : « Monsei- « gneur, il me semble que vous ferez bien. » Le capitaine d'Amboise lui livra le passage de la Loire, malgré les ordres du roi. Il arriva aussi devant Beaugency, et envoya les sires de Rostrenen et de Carmoisen demander logement pour lui et ses gens.

Le duc d'Alençon se trouva fort en peine;

il avait commandement précis du roi de ne pas recevoir le connétable. Il commença par dire qu'il s'en irait plutôt que de le laisser venir, et la Pucelle l'entendant parler ainsi ne voyait d'abord aucune difficulté à combattre le duc de Richemont. Cependant le connétable avait des amis dans Tarmée; d'ailleurs combattre entre Français, lorsqu'on attendait à chaque moment l'attaque de Talbot et de Fastolf, n'était pas chose raisonnable. Aussi, comme le duc d'Alençon et la Pucelle allaient monter à cheval, La Hire et quelques autres se mirent à dire que si la Pucelle marchait contre le connétable elle trouverait à qui parler, et qu'il y aurait assez de gens qui aimeraient mieux le connétable que toutes les Pucelles du royaume.

La chose n'était pas encore décidée, lorsqu'on apprit qu'en effet Talbot approchait. Pour lors, la Pucelle dit la première qu'il y

avait besoin de s'aider les uns les autres. D'autre part, le connétable avait fait parler à Jeanne. On lui avait expliqué que le roi était trompé par de faux rapports ; que c'était à elle, par le pouvoir qu'elle avait, à pardonner au connétable ses offenses, s'il en avait commis, et à le recevoir dans l'assemblée des hommes d'armes dont elle était chef; plusieurs chevaliers lui garantirent, par serment et sous leur sceau, la fidélité du connétable. Elle se montra alors contente de sa venue, et le lendemain, avec le duc d'Alençon, le bâtard d'Orléans, le sire de Laval et les autres jîhefs, elle s'en vint à cheval à la rencontre du connétable. Chacun mit pied à terre et la Pucelle s'inclina, pour embrasser les genoux du prince.

« Jeanne, dit-il, on m'a dit que vous vou- « liez me combattre, je ne sais si vous venez « de Dieu ou non ; si vous êtes de Dieu, je « ne vous crains en rien ; car Dieu sait mon

« bon vouloir ; si vous êtes du diable, je « vous crains encore moins. » ^ .

En effet, il n'y avait pas de plus grand ennemi de la sorcellerie, des sorciers et des hérétiques que le connétable. Autant il en pouvait découvrir en Bretagne et en Poitou, autant il en faisait brûler sur l'heure même.

Ainsi donc étant bien venu de tous, le connétable joignit ses gens à ceux du duc d'Alençon. Selon l'usage il fut, comme nouveau venu, contraint à commander le guet durant la première nuit ; et certes, ce fut la première fois que le guet fut mené par le connétable de France.

Le château de Beaugency ne pouvait plus se défendre contre tant de gens ; la garnison que commandait le sire de Gueten, bailli d'Évreux, obtint de sortir, chaque homme gardant son cheval, son armure, et la valeur d'un marc d'argent.

Lord Talbot et lord Scales, ne pouvant

secourir Beaugency, avaient marché sur Meung, pour reprendre le pont. Mais comme les Français avançaient, les Anglais remontèrent vers la Beauce.

Au premier bruit de l'arrivée des Anglais, renforcés de toute la compagnie que leur avait amenée sir Jean Fastolf, les chefs français s'étaient montrés un moment incertains de ce qu'ils avaient à faire, et s'ils devaient risquer de combattre en pleine campagne. On vit alors quel avantage c'était d'avoir reçu le comte de Richemont. « Ah ! beau connétable, lui dit Jeanne, vous « n'êtes pas venu de par moi, mais vous « êtes le très-bien venu. »

Le duc d'Alençon lui demanda ce qu'elle croyait qu'il fallût fajre. Beaucoup de gens du roi avaient peur, ils se souvenaient d'Azincourt, de Crevant, de Verneuil, de la journée des Harengs. Ils savaient combien les Anglais étaient habiles à disposer les

DE JEANNE d'aRC. 105

batailles. « Il fera bon avoir des chevaux, € disait-on. — Avez-vous des éperons? de- « demanda la Pucelle. — Comment ! s'é- (( crièrent les capitaines, devons-nous donc c( fuir? — Non, répondit-elle, il faut che- « vaucher hardiment ; nous aurons bon « compte des Anglais, et les éperons seront « d'usage pour les poursuivre. »

Ce fut alors que Ton se résolut à marcher après eux vers Janville, à travers la Beauce. La Pucelle encourageait tout le monde. « En mon Dieu , disait-elle , il les « faut combattre. Quand ils seraient pendus « aux nues, nous les aurons, car Dieu nous « a envoyés pour les punir. Le gentil roi « aura aujourd'hui la plus grande victoire « qu'il ait jamais eue ; mon conseil m'a dit « qu'ils étaient à nous. » En même temps le connétable fit porter son étendard en avant, et chacun suivit.

On forma une forte avant-garde des gens

d'armes les mieux montés, et pour les conduire on choisit, La Hire, Saintrailles, Ambroise de Loré, le sire de Beaumanoir, Jamet de Tillay, et d'autres braves chevaliers. Jeanne aurait bien voulu être de cette avantgarde ; on préféra qu'elle demeurât au corps de bataille avec le duc d'Alençon, le connétable, le bâtard, le maréchal de Boussac, l'amiral, les seigneurs d'Albret, de Laval, de Gaucourt.

La Hire et les chefs de Pavant-garde avaient commandement de serrer les Anglais de façon à ne leur point laisser le temps de se ranger en un lieu fort et de se retrancher. Ils s'en allaient chevauchant dans cette belle plaine de Beauce, où le pays n'offre nul lieu à s'appuyer, que de loin en loin quelques jeunes bois. Quand La Hire fut arrivé avec soixante ou quatrevingts des siens, au lieu nommé les Coignées, près de la ville de Patay, un cerf

partit tout d'un coup devant lui, et peu après on entendit les cris et le bruit qu'avait élevés ranimai parmi l'armée anglaise, où il s'alla jeter. Les capitaines français, ainsi avertis que l'ennemi était là et que l'heure était venue, rangèrent leurs gens en bon ordre.

De leur côté, les Anglais étaient dans de grandes incertitudes. Sir Jean Fastolf et d'autres étaient d'avis de ne point combattre, mais de se retirer et de se mettre dans les châteaux, villes et forteresses, en abandonnant la campagne, afm d'attendre lies renforts qui viendraient bientôt d'Angleterre ; ils disaient que leurs gens étaient encore tout effrayés et ébahis des pertes qu'ils avaient faites devant Orléans et Jargeau ; qu'au contraire les Français étaient animés et enorgueillis ; qu'il fallait donner aux esprits le temps de se rassurer et ne rien précipiter.

iOS HISTOIRE

Lord Talbot fut d'autre opinion, et voulut combattre, puisque les Français présentaient la bataille. Puis il y eut encore consultation sur l'ordonnance du combat. Les uns voulaient qu'on mît pied à terre à la place même où l'on était, et se trouvaient ainsi bien retranchés sur leur flanc par une forte haie, qui arrêterait les chevaux des Français ; d'autres voulaient prendre une meilleure position et s'appuyer d'une part sur une forte abbaye du village de Patay, de l'autre sur un petit bois. Pendant le mouvement d'un quart de heue qu'il fallut faire pour aller s'y placer, l'avant-garde française avait galopé grand train, en suivant la marche des ennemis. Avant que les Anglais fussent rangés, avant que tous leurs hommes d'armes eussent mis pied à terre, avant que les archers eussent planté devant eux leurs pieux aiguisés, les Français, encouragés par la mauvaise défense qu'ils

DE JEANNE d'ARG. 109

vo} aient depuis quelque temps faire à leurs anciens adversaires, se jetèrent de plein choc tout au travers. Le combat ne fut pas long. Sir Jean Fastolf, le bâtard de Thian, et ceux qui n'étaient pas descendus de cheval prirent presque aussitôt la fuite. Lord Talbot et les autres capitaines ne purent rallier leurs gens. Le corps de bataille des Français arriva et acheva la défaite. Il y eut un grand massacre des archers et de ces pauvres gens des communes d'Angleterre, que depuis tant d'années on amenait mourir en France, et qui, vainqueurs ou vaincus, ne revoyaient guère leur pays. Lord Talbot, lord Scales, lord Hungerford et la plupart des capitaines anglais, se rendirent prisonniers. « Eh bien I seigneur Talbot, lui dit « le duc d'Alençon, vous ne vous attendiez « pas à cela ce matin ? — C'est la fortune c< de la guerre, » répondit l'Anglais sans s'émouvoir. On lui montra ainsi qu'au comte

de Suilfolk, déjà prisonnier depuis Jargeau la prophétie de Merlin, qui avait annoncé aue la France serait sauvée par une werge.

La poursuite des fuyards dura longtemps, et ceux qui n'avaient pas de quoi se racheter étaient, comme à la coutume, traités bien cruellement. Jeanne n'endurait point avec patience cette méchanceté des gens de guerre. Comme, devant elle, un prisonnier fut frappé à la tête et abattu tout sanglant, elle descendit de cheval, le soutint dans ses bras, fit appeler un confesseur; en attendant elle le soignait et s'efforçait de lui donner bonnes pensées et bon courage.

Cependant le duc de Bedfort était à Corbeil, attendant des nouvelles des Anglais, lorsqu'il y vit arriver sir Jean Fastolf en fugitif. Sa colère fut si grande, que, sans se souvenir de la bataille des Harengs, il lui ôta le ruban de la Jarretière. 11 revint à Paris ; la ville était toute troublée du bruit de la

victoire des Français. On disait que les Armagnacs allaient arriver. Le conseil fut assemblé et les serviteurs du roi anglais pleuraient en écoutant le récit des misères et de la destruction de leurs gens. On travailla nuit et jour à fortifier la ville; on augmenta le guet; pour plus de sûreté, on changea le prévôt des marchands et les échevins, et ils furent remplacés par des bourgeois encore plus ennemis des Français.

Ce qui était le plus nécessaire, c'était d'avoir des secours d'Angleterre. Le duc de Bedfort en demandait depuis longtemps, mais les discordes du duc de Glocester et du cardinal de Winchester troublaient toutes les affaires. Il écrivit de nouveau : « Toutes choses prospéraient ici pour vous, « jusqu'au temps du siège d'Orléans, en- « trepris. Dieu sait, par quels conseils. Après « la mort de mon cousin Salisbury, que « Dieu absolve , qui est tombé , ce semble,

« par la main de Dieu , vos troupes qui « étaient en grand nombre à ce siège, « ont reçu un terrible échec. Cela est arrivé « en partie, comme nous nous le persua- « dons, par la confiance que les ennemis « ont eue en une femme née du limon de « l'enfer, et disciple de Satan, qu'ils ap- « pellent la Pucelle, laquelle s'est servie « d'enchantements et de sortilèges. Cette dé- « faite a non-seulement diminué le nombre « de vos troupes, mais en même temps a « fait perdre courage à celles qui restent, « d'une manière étonnante. De plus, elle a a encouragé vos ennemis à s'assembler in- « continent en grand nombre. »

La ressource des chefs d'Angleterre contre l'épouvante inspirée par la Pucelle, était en effet de la traiter de sorcière et de magicienne. Cependant la renommée ne pubhait rien que d'édifiant de cette sainte fille. Tous ceux qui l'approchaient ne

DE JEANNE d'ARC. 113

voyaient en elle que piété, douceur et courage. Fût-elle venue de l'enfer, il n'y avait pas là de quoi diminuer la frayeur des archers d'Angleterre; aussi leurs capitaines ne savaient quels discours leur tenir.

Le duc de Bedfort avait maintenant grand repentir de s'être montré si hautain envers son beau-frère de Bourgogne; rien n'était plus pressant que de l'apaiser. On résolut, d'accord avec les Parisiens, de lui envoyer une solennelle ambassade, afin de lui exposer l'étrange état des affaires, et de le conjurer de venir au plus tôt à Paris, pour aviser ce qu'il était à propos de faire. L'évêque de Noyon, deux docteurs de l'université et plusieurs notables bourgeois se rendirent à Hesdin, où était pour lors le duc, qui relevait de maladie. Il les reçut bien et leur promit de venir bientôt à Paris. Il y arriva le 1 0 juillet, avec six ou sept cents combattants assemblés à la hâte dans son comté

d'Artois. Sa venue rendit courage aux partisans des Anglais et des Bourguignons. De grands conseils furent tenus ; les promesses et les alliances furent renouvelées et confirmées entre les deux beaux-frères. Pour ranimer encore mieux les esprits des Parisiens et réveiller leur vieille haine contre les Armagnacs, les deux ducs ordonnèrent une grande cérémonie. Un sermon fut d'abord prêché à Notre-Dame, devant eux; puis ils se rendirent en procession solennelle au palais. Là, en présence du parlement, des maîtres des requêtes, de l'évêque, du chapitre, du prévôt des marchands, des principaux bourgeois, on donna lecture de l'ancien traité conclu au Ponceau, entre le feu duc Jean et le Dauphin, puis il fut fait un récit de l'assassinat de Montereau, où rien ne fut épargné pour rendre odieux le roi et ses partisans. Après cette lecture, il s'éleva dans toute l'assistance un grand murmure

et des cris contre les Armagnacs. Le duc de Bourgogne, ayant demandé à parler, reproduisit sa plainte contre Charles de Valois, et déclara qu'il voulait venger le meurtre de son père. Alors les gens du Parlement et les plus notables bourgeois renouvelèrent par acclamations leur serment au traité de Troyes. Durant un mois, on ne fit que demander et recevoir de tous la confirmation de ce serment.

Le lendemain de cette cérémonie le duc de Bourgogne repartit pour la Flandre, emmenant avec lui sa sœur, la duchesse de Bedfort, qui passait pour avoir quelque crédit sur son esprit. Il laissa à Paris le sire de risle-Adam, avec environ sept cents combattants. Il envoya aussi, peu après, une garnison à Meaux, sous le commandement du bâtard de Saint-Pol. C'eût été bien peu pour rassurer et défendre les Parisiens; mais dans le même moment le régent recc-

vait d'Angleterre un renfort de deux cent cinquante lances et de deux mille archers. Cette assemblée de gens de guerre avait été faite par le cardinal de Winchester, sur la demande du pape, afin d'aller contre les hérétiques de la Bohême, qu'avaient pervertis les erreurs de Jean Huss. Les affaires des Anglais, en France, étaient devenues si difficiles, qu'il fallut bien que le conseil de Londres permît au duc de Bedfort de retenir, pour servir contre les Français, tous ces gens de la croisade. Avec ce secours et les garnisons de Normandie, le régent espérait aviser au danger pressant où il se trouvait, et qui s'accroissait chaque jour; car après la bataille de Patai, et durant tous ces préparatifs des Anglais, le roi Charles s'était emparé de la Champagne. Il ne s'agissait plus maintenant de traiter le duc Philippe avec un superbe dédain. « Mon- « seigneur de Bourgogne, écrivait îe duc de

« Bedfort en Angleterre, a fait grandement « et honorablement son devoir d'aider et (< de servir le roi, et s'est montré en ce be- « soin, de plusieurs manières, vrai parent, « ami et loyal vassal du roi dont il doit être « bien honorablement recommandé; n'eût « été sa faveur, Paris et tout le reste étaient « perdus de ce coup. On vous dira com- « ment le Dauphin s'est mis en campagne « de sa personne, a très-grosse puissance, « et pour la crainte qu'on en a déjà, plu- « sieurs bonnes villes, cités et châteaux, « sans attendre siège, se sont mis en obéis- « sance. Aujourd'hui, 1 6 de juillet, il doit « arriver à Reims; demain on lui ou- « vrira les portes, lundi il se fera sacrer; « incontinent après son sacre, il a l'inten- « tion de venir devant Paris, et espère y « entrer. »

Aussitôt après la journée de Patai, Jeanne était retournée auprès du roi, et Tavait de

nouveau pressé d'entreprendre le voyage de Reims. Les affaires étaient en si bon train, qu'on se résolut à écouter son conseil, bien qu'il ne parût pas très-conforme à la prudence. D'autres proposaient d'aller auparavant réduire Cosne et la Charité pour être entièrement maîtres de la Loire. Mais ces villes étaient comprises dans les trêves conclues par le duc de Savoie entre la France et la Bourgogne. D'ailleurs on prit bonne espérance aux promesses de la Pucelle, qui semblaient venir de Dieu. Elle ne réussit pas aussi bien à persuader le roi de se réconcilier avec le connétable. Il ne voulut jamais que le prince fût du voyage de Reims. En vain le connétable fit-il supplier le sire de la Trémoille de le laisser servir le roi, et qu'il ferait tout ce qui lui'plairait, fût-ce même de lui embrasser les genoux ; le sire de la Trémoille fut inébranlable dans son obstination, et maintint le roi en si grande cc^

DE JEANNE d'arc. 119

1ère, qu'il fit dire au connétable de s'en aller, et qu'il aimerait mieux ne jamais être couronné que de le voir au sacre. Le comte de la Marche eut aussi ordre de ne pas venir. C'était perdre de puissants secours pour une entreprise périlleuse.

Ce n'est pas qu'il ne continuât à arriver de tous côtés des gentilshommes; mais ceuxlà même étaient assez mal reçus du sire de la Trémoille. Il lui semblait toujours qu'il y en eût trop ; soit qu'il n'eût point d'argent pour leur solde, car il ne put faire donner que trois francs par hommes d'armes; soit qu'il craignît que quelque cabale se formât contre lui. Il était si méfiant, que le roi se trouvant pour lors à Sully, près d'Orléans, ne vint pas^ bien que la Pucelle le lui demandât, visiter sa bonne ville, qui s'était si bravement défendue. Les habitants l'attendaient cependant avec grand amour, et lui avaient préparé une noble réception.

On partit de Gien le 28 de juin. Hormis le connétable et le comte de la Marche qui était aussi dans la disgrâce du roi, tous les chefs de guerre se trouvaient dans cette entreprise. Le maréchal de Boussac avec le sire de Raiz, la Hire et Saintrailles, étaient à Tavant-garde. On comptait environ douze mille combattants, tous vaillants, remplis de bonne espérance et de courage, s'inquiétant peu de traverser un pays dont les villes, les forteresses, les châteaux étaient garnis d'Anglais et de Bourguignons.

On arriva devant Auxerre; le duc de Bourgogne tenait alors cette ville en gage pour les sommes qui lui étaient dues. Le conseil de BourgogneavaitassemblédesforcesàAutun, afin de défendre le duché, s'il était attaqué, et envoya un serviteur du sire Jean de la Trémoille, à son frère George de la Trémoille^ celui qui gouvernait le roi, pour savoir si les Français entendaient observer les trêves; la

DE JEANNE d'aRC. 121

ville députa aussi vers le roi, offrit de fournir, moyennant payement, des vivres à l'armée qui en avait un pressant besoin, et de rendre obéissance au roi, si ceux de Troyes, de Ghâlons et de Reims se soumettaient. Le traité fut accepté, au grand dépit de la Pucelle et des gens de guerre. On assura que le sire de la Trémoille avait reçu deux mille écus pour traiter si favorablement une ville où, disaiton, il eût fallu entrer d'assaut.

De là on marcha sur Troyes ; la ville fut sommée de se rendre et s'y refusa. La garnison était de cinq ou six cents Bourguignons; ils firent d'abord une sortie sur l'avant-garde. Après avoir passé cinq ou six jours campé devant la ville, le roi se trouva dans une situation difficile. Tout son monde manquait de vivres. Il y avait déjà huit jours que les sept ou huit mille hommes qu'il avait avec lui n'avaient pas mangé de pain, et se soutenaient seule-

ment en égrenant des épis ou cueillant des fèves vertes. On n'avait amené ni bombarde ni artillerie. Gien était le lieu le plus proche dont on pût tirer des munitions, et il y avait au moins trente lieues de distance. Personne dans le camp n'avait d'argent; on manquait de tout. Sans cesse on parlementait avec les gens de la garnison et de la ville, mais ils ne semblaient pas avoir envie de se soumettre, et l'on n'avait pas de quoi leur faire peur. Ce furent toutes ces raisons que l'archevêque de Reims, chancelier de France, représenta au conseil du roi, et il proposa de revenir sur la Loire. Il n'avait jamais eu grand'foi en la Pucelle; ce jour-là, voyant l'embarras où se trouvait le roi, presque tout son conseil fut de l'avis du chancelier. Cependant Robert-le- Masson, sire de Trêves, quand vint son tour île parler, représenta qu'il fallait envoyer quérir la Pucelle. « Lorsque le roi a entre-

DE JEANNE d'ARC. 123

<f pris ce voyage, dit-il, ce n'est pas à cause « delà grande puissance des gens d'armes « qu'il pouvait avoir; ce n'est pas à cause « de l'argent qu'il avait pour les payer; ce « n'est point parce que cette entreprise « semblait possible, mais par les avis de « Jeanne la Pucelle, qui disait que c'était « la volonté de Dieu, et qu'on trouverait « peu de résistance. Donc il faut entendre « comment elle s'expliquera ; si elle n'a rien « de plus à dire que ce qui a été dit au con- « seil, alors on suivra l'opinion commune, « et le roi s'en reviendra. » Jeanne fut mandée : le chancelier lui expliqua dans quelle perplexité on se trouvait, les doutes qui avaient été débattus dans le conseil, et lui demanda ce qu'elle croyait qu'il fallait faire.

« Serai-je crue de ce que je dirai? » demanda-t- elle au roi. — « Si vous dites « des choses raisonnables et profitables, je

t24 HISTOIRE

« VOUS croirai, répondit le roi. — Serai-je « crue ? répéta-t-elle. — Oui, dit encore le « roi, selon ce que vous direz. — Eh bien I « noble Dauphin, dites à vos gens de venir « et d'assaillir la ville, car, par mon Dieu, « vous entrerez en la ville de Troyes, par « amour ou par puissance, d'ici à deux « jours, et les traîtres de Bourguignons en « seront tous consternés. — Jeanne, reprit « le chancelier, qui serait certain de l'avoir « dans six jours, il attendrait bien; mais je « ne sais si ce que vous dites est véritable. « — Oui, dit-elle, vous en serez maître de- « main. »

Sur sa foi on résolut de tenter l'assaut; elle prit son étendard, et pressant tout le monde, elle fit jeter dans le fossé les planches, les portes, les chevrons, le bois de toute sorte, dont les gens d'armes avaient fait les logis du camp ; on apporta des fagots et des fascines pour se retrancher le

DE JEANNE d'arC. 125

plus près possible de la muraille, et pour masquer les petits canons qu'on menait en campagne. Le lendemain matin tout était prêt pour commencer l'attaque.

Cependant la garnison n'était pas nombreuse; les bourgeois avaient peu d'envie de se défendre contre leur seigneur et leur roi; ils avaient passé la nuit à prier dans les églises. Frère Richard, ce fameux prédicateur, était venu chez eux quand on l'avait chassé de Paris, et il n'était pas pour les Anglais. D'ailleurs le nom de la Pucelle, les merveilles qu'on en racontait, effrayaient les habitants et même la garnison. Ils doutaient beaucoup qu'elle vînt de Dieu, mais ne l'en craignaient que davantage. De dessus les murailles, ils la voyaient agiter son étendard, et les plus simples d'entre eux assuraient qu'une multitude de papillons blancs voltigeaient tout à l'entour. D'ailleurs il y avait à Troyes , comme dans

toutes les villes, un fort parti opposé aux Anglais et aux Bourguignons; un parti de bons Français, qui ne désiraient rien tant que de rentrer sous l'autorité du roi, Les chefs de ce parti étaient Jean Leguisé, évoque de Troyes, son frère Gilles, qui remplissait l'office de garde et chancelier des foires de Champagne et de Brie, et Guillaume Mole leur beau-frère, un des principaux habitants delà ville. Ces dispositions du peuple leur donnaient courage à traiter avec les assiégeants et à persuader aux assiégés de se soumettre.

Lorsqu'on vit que le roi allait faire livrer l'assaut, les pourparlers recommencèrent; l'évèque, les chefs de la garnison, les principaux bourgeois vinrent au camp pour /raiter. Il fut convenu que la garnison sortirait librement avec ses armes, ses chevaux et tout son avoir ; les bourgeois obtinrent du roi une abolition complète pour leur

rébellion, et il fut défendu aux gens de guerre, sous peine de la hart, de leur faire le moindre tort.

Comme lagarnison avait droit d'emporter ses biens, les gens d'armes voulurent emmener leurs prisonniers, dont la rançon leur était bien loyalement acquise. Mais ces pauvres gens, lorsqu'on les conduisait hors

de la ville, supplièrent la Pucelle de les dé-

livrer. « Par mon Dieu, dit-elle, ils ne les « emmèneront pas 1 » La querelle commençait à s'émouvoir; le roi en fut informé et paya aussitôt la rançon.

Jeanne allait ensuite entrer dans la ville, lorsque frère Richard se présenta devant elle, faisant des signes de croix et des aspersions d'eau bénite. 11 venait de la part des habitants s'assurer si elle ne procédait pas du démon. — « Allons, approchez, ditelle, je ne m'envolerai pas. « Puis elle retourna près du roi, et lorsqu'il fit son en-

trée, elle était près de lui, portant son étendard.

Châlons ne fit aucune résistance au roi ; révêque et les principaux bourgeois vinrent au-devant de lui présenter leur soumission. La Pucelle promit au roi qu'il en irait de même pour Reims. En effet, le seigneur de Chatillon et le sire de Saveuse, n'ayant qu'une petite garnison, assemblerent les habitants et voulurent leur persuader de se défendre ; mais les bourgeois ne les écoutèrent point, et répondirent même avec assez de dureté et d'insolence. Ils avaient grande terreur de la Pucelle, car chaque jour ce qu'on en publiait était plus miraculeux ; d'ailleurs le seigneur Regnault de Trie, archevêque de Reims et chancelier de France, avait des intelligences dans sa ville. Les capitaines bourguignons furent donc contraints à se retirer.

Le roi fit son entrée solennelle. Deux

jours après, le 17 Juillet 1429, il fut sacré dans la cathédrale de Reims, après avoir été fait chevalier par le duc d'Alençon. Le duc de Bourgogne était alors le seul pair du royaume, au triple titre de Flandre, d'Artois et de Bourgogne. Sa place et celle des autres pairies vacantes fut tenue par les principaux seigneurs de la suite du roi; mais aucun d'eux n'était regardé autant que Jeanne la Pucelle : c'était à elle qu'on devait attribuer ce voyage et ce couronnement. Pendant la cérémonie, elle se tint près de l'autel, portant son étendard ; et lorsque après le sacre elle se jeta à genoux devant le roi, qu'elle lui baisa les pieds en pleurant, personne ne pouvait retenir ses larmes en écoutant les paroles qu'elle disait : « Gentil roi, or est exécuté « le plaisir de Dieu, qui voulait que vous « vinssiez à Reims recevoir votre digne « sacre, pour montrer que vous êtes vrai

« roi, et celui auquel doit appartenir le « royaume. »

Le jour même du couronnement elle avait fait écrire au duc de Bourgogne. Les conseillers du roi, sachant les discordes de ce prince avec les Anglais, avaient espoir de le détacher des anciens ennemis du royaume, et cherchaient depuis quelque temps à traiter avec lui. Déjà la Pucelle, trois semaines auparavant, lui avait envoyé par un héraut une première lettre pour l'engager à se trouver au sacre. Depuis, le maréchal de Bourgogne lui avait fait savoir les paroles pacifiques du sire de laTrémoilIo pendant les pourparlers tenus au sujet de la ville d'Auxerre. Cette fois, pour faire plus encore, on résolut que le chancelier, les sires de Gaucourt et de Dampierre, et le doyen du chapitre de Paris se rendraient bientôt après en ambassade à Arras auprès du duc Philippe. Il dut recevoir un peu au-

paravant la lettre de la Pucelle, conçue en ces termes :

Page 1