‹ Histoire de Jeanne d'ArcChapitre 4 sur 8 · JHÉSUS MARIA · texte numérisé non relu

JHÉSUS MARIA

« Haut et redouté prince, duc de Bour- « gogne, Jehanne la Pucelle vous requiert, « de par le roi du ciel, mon droiturier sou- « verain seigneur, que le roi de France et « vous fassiez bonne paix, ferme, qui dure « longuement. Pardonnez l'un à l'autre de « bon cœur, entièrement, ainsi que doivent « faire loyaux chrétiens; et s'il vous plaît « guerroyer, allez sur le Sarrazin. Prince de « Bourgogne, je vous prie, supplie et re- « quiers, tant humblement que je vous puis « requérir, que ne guerroyiez plus au saint « royaume de France, et faites retraire in- « continent et brièvement vos gens, qui « sont en aucunes places et forteresses du

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« dit royaume. De la part du gentil roi de « France, il est près de faire paix avec vous, « sauf son honneur; et il ne tient qu'à vous « et je vous fais savoir, de par le roi du ciel, ¥ mon droiturier et souverain seigneur, « pour votre bien et pour votre honneur, « que vous ne gagnerez point de bataille « contre les loyaux Français, et que tous « ceux qui guerroyent au dit saint royaume « de France guerroyent contre le roi Jhésus, « roi du ciel et de tout le monde, mon droi- « turier et souverain seigneur. Et vous prie « et vous requiers à jointes mains que ne fas- « siez nulle bataille, ni ne guerroyiez contre « nous, vous, vos gens et vos sujets. Croyez i sûrement, quelque nombre de gens que « vous ameniez contre nous, qu'ils ne ga- « gneront mie; et sera grande pitié de la « grande bataille et du sang qui sera ré- (( pandu de ceux qui y viendront contre « nous. 11 y a trois semaines que je vous ai

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« écrit et envoyé de bonnes lettres par un « héraut pour que vous fussiez au sacre du « roi qui, aujourd'hui dimanche, dix-sep- « tième jour de ce présent mois de juillet, « se fait en la cité de Reims. Je n'en ai « pas eu de réponse, ni onc depuis n'ai ouï « nouvelle du héraut. A Dieu vous recom- « mande et soit garde de vous, s'il lui plaît, « et prie Dieu qu'il y mette bonne paix. » « Écrit au dit Reims, le 17 juillet. » En attendant ce qui arriverait de ces propositions de paix, le roi se trouvait assez de puissance pour entrer dans l'Ile-de-France, et se rapprocher de Paris, où Jeanne avait plus d'une fois témoigné l'espoir d'entrer. Le régent anglais était sorti de Paris pour hâter l'arrivée des gens d'armes de la croisade que conduisait le cardinal de Winchester. Quant au duc de Bourgogne, il n'avait point assemblé ses hommes, ni en Picardie ni dans son duché, René d'Anjou,

héritier des duchés de Lorraine et de Bar, le damoisel de Commercy, qui précédemment avaient traité avec l'Angleterre ou les Bourguignons, étaient venus à Reims offrir leurs services au roi. Tout semhlait lui prospérer.

il commença, selon l'usage des rois après leur sacre, par se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Marcou à Corbeny, pour y recevoir par les mérites de ce saint, qui fut, disait-on, de la race royale, le pouvoir de guérir les écrouelles en les touchant. De là il vint à la petite ville de Vailly, du diocèse de Reims, qui se rendit tout aussitôt. Bientôt arrivèrent les députés de Laon et de Soissons, apportant la soumission de ces deux bonnes et fortes villes. Le roi passa trois jours à Soissons, où les habitants lui montrèrent beaucoup d'amour et de' joie. Pendant ce temps, Crécy, Coulommiers, Provins et plusieurs autres forteresses de la

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Brie reconnaissaient aussi son obéissance. Il semblait que Château -Thierry dût mieux se défendre; Jean de Croy, le sire de Brimeu, le sire de Chatillon et d'autres grands seigneurs bourguignons y étaient enfermés, et leur garnison était augmentée des gens qui avaient abandonné les autres forteresses. Mais les bourgeois se montraient tout français et voulaient reconnaître le roi. La Pucelle parut à la vue des murailles; le bruit se répandit encore qu'on voyait des papillons blancs voltiger autouy de son étendard ; la peur gagna dans la ville. Les assiégeants crurent un instant que les Anglais arrivaient du côté de Paris, Jeanne maintint leur courage; un moment après, la garnison rendit la ville et sortit sauve de corps et de biens,

S'approchant toujours de Paris, le roi arriva à Provins. Déjà les Parisiens du parti anglais et bourguignon commençaient à

s'effrayer. Ils voyaient se réfugier dans la ville les habitants des campagnes qui, dans la crainte de voir arriver les Armagnacs, s'enfuyaient emmenant leurs récoltes et leur bétail. Il n'y avait en ce moment aucun grand seigneur à Paris que le sire de l'Isle- Âdam avec quelques Bourguignons. Cependant, le 24 juillet, les Parisiens furent rassurés par le retour du duc de Bedfort, qui fit son entrée avec le cardinal de Winchester et les gens qu'il amenait d'Angleterre. En peu de jours, avec les hommes qu'il avait tirés des garnisons de Normandie, les Bourguignons et la milice de la commune de Paris, il se trouva à la tête de dix mille combattants. Le 4 août, il sortit de la ville et ^'en alla par Corbeil et Melun jusqu'à Montereau ; de là il écrivit au roi une lettre où il le défiait à peu près en ces termes :

K Nous Jean de Lancastre, régent et gou- « verneur de France, savoir faisons à vous.

« Charles de Valois, qui aviez coutume de « vous nommer Dauphin du Viennois, et « maintenant, sans causes, vous dites roi : « vous avez de nouveau formé entreprise « contre la couronne et seigneurie detrès- « haut et très-excellent prince Henri, par la « grâce de Dieu, vrai, naturel, droiturierroi « de France et d'Angleterre; vous donnez à « entendre au simple peuple que vous venez <( pour lui rendre paix et sûreté, ce qui n'est « pas et ne peut être d'après les moyens dont « vous usez pour séduire ce peuple ignorant ; « carvousvousaidezdegenssuperstitieuxet « réprouvés, comme d'une femme désordon- « née et diffamée, portant habits d'homme et « de conduite dissolue; et aussi d'un frère « mendiant, apostat et séditieux, tous les « deux, comme nous en sommes informés, « abominables à Dieu. Par force et par puis- « sunce d'armes, vous avez occupé ais pays « de Champagne aucunes cités, villes et chà-

« teauxappartenantàMonseigneurleRoi,et « vous avez contraint les sujets à se parjurer « de la paix jurée par les grands seigneurs, <i les pairs, les prélats, les barons et les trois « états du royaume. Nous, pour garder et dé- < fondre le vrai droit de Monseigneur le Roi, « et non rebouter hors de sa seigneurie, nous <i sommes mis sus et tenons les champs en « notre personne, et nous avons poursuivi et « puorsuivons de lieu en lieu sans avoir pu « encore TOUS rencontrer. Nous qui désirons « de tout notre cœur Fabrégement de la « guerre, nous vous sommons et requérons, « si vous êtes un prince qui cherchez Thon- « neur, d'avoir compassion du pauvre peuple « chrétien, lequel tant longuement a été, « pour votre cause, foulé, opprimé, et in- « humainement traité; et sans plus conti- « nuer la guerre, de prendre au pays de « Bile, où nous sommes si proches l'un de « Fau'^e, une place raisonnable et convena-

« ble, et un jour aussi prochain que peut le « permettre notre proximité. Si vous voulez « comparaître au jour et à la place niarquée, <^ même avec cette indigne femme, cetapos- « tat, tous les parjures que vous voudrez « et toute la puissance que vous pourrez « avoir, nous y comparaîtrons aussi par le « bon plaisir de notre roi, et pour représen- « ter sa personne. Alors, si vous voulez « offrir ou mettre en avant aucune chose « touchant le bien de la paix, nous ferons « ce qu'un bon prince catholique peut et « doit faire ; car nous sommes toujours en- « clins à une bonne paix non dissimulée, « qui ne soit ni parjurée ni violée, comme « à Montei eau, où par votre coulpe et votro « consentement s'ensuivit le terrible, dé- « testable et cruel meurtre, commis contre « l'honneur et la loi de chevalerie sur la « personne de mon très-cher et très-aimé « père le duc de Bourgogne, d qui Dieu

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« pardonne; par où les nobles et autres su- « jets de ce royaume et d'ailleurs sont de- « meures quittes et exempts de vous, de « votre seigneurie, et de tous serments de a loyauté, subjection et féauté, comme « vous l'aviez déclaré d'avance par vos let- « très patentes signées de votre main et de « votre scel. »

« Toutefois, si par l'iniquité et la malice « des hommes on peut obtenir le bien de la « paix, chacun de nous gardera et défen- « dra par l'épée sa cause et sa querelle; et « Dieu qui est le seul juge auquel mon « seigneur doit répondre, et non à aucun « autre, lui en donnera la grâce. Nous le « supplions humblement, lui qui sait et rs connaît le vrai droit et la le'gitime que- « relie de monseigneur, de disposer à son « plaisir, pour que le peuple de ce royaume « puisse demeurer sans tort de feulement « et d'oppression, en longue paix et repos,

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« comme tous les rois et princes chrétiens « qui ont gouvernement doivent le requérir « et le demander. Ainsi, faites-nous savoir « hâtivement, sans plus différer, ni perdre « de temps en écritures ni en arguments, « ce que vous en voudrez faire; car si, par « votre défaut adviennent de plus grands « maux, continuation de la guerre, pillerie, « rançonnements, occisions, dépopulation « du pays, nous prenons Dieu à témoin et « nous protestons devant lui et devant les « hommes que nous n'en serons point « cause, que nous avons fait notre devoir, « et que nous avons proposé des termes de « raison et d'honneur, soit préalablement « au moyen de la paix, soit par journée de « bataille, comme il doit être par droit de « prince, lorsqu'entre si grandes et puissan- « tes parties on ne peut faire autrement. » Lorsque Bedfort, héraut du régent anglais, eut porté cette lettre au roi de France,

ce prince et les chefs de guerre qui l'entouraient montrèrent joyeuse contenance.

« Ton maître, dit le roi, aura peu de peine « à me trouver, c'est bien plutôt moi « qui le cherche. » Les Français s'avancèrent encore un peu vers Paris et placèrent leur camp près du château de Nangis. Tout fut disposé pour la bataille avec prudence et habileté. C'était plaisir de voir le maintien guerrier de Jeanne et sa diligence à ordonner les apprêts du combat; on disait qu'elle s'y entendait aussi bien qu'aucun homme d'armes, tant expert qu'il pût être. Le duc de Bedfort avait bpen l'intention de recevoir la bataille, mais point de l'aller chercher; quand il vit que le roi tenait la campagne, mais ne venait point l'attaquer, il se hâta de revenir à Paris, dont les Français étaient en ce moment plus près que lui. L'alarme y était déjà grande: on avait fermé la porte Saint-Martin, et la foire Saint-

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Laurent, où du reste il ne vint pas nombreuse foule, se tint pour cette fois dans la grande cour de l'abbaye Saint-Martin.

L'entreprise du roi sur Paris se trouvait ainsi manquée. Plusieurs de ses conseillers proposèrent alors de revenir sur la Loire. Les chefs de guerre étaient d'avis contraire; ils disaient que les ennemis n'ayant osé combattre, il fallait pousser en avant et toujours conquérir. Le roi ne fut pas de leur opinion, et l'on marcha vers Brai pour y passer la Seine sur le pont; mais les Bourguignons s'étaient pendantla nuit emparés de la ville; ils défendraient le passage, et il fallait le gagner par la force. Ceci fit changer la résolution prise, et, à la grande joie de la Pucelle, du duc d'Alençon, du duc de Bar, et de la plupart des capitaines, on revint à Château- Thierry, puis on s'avança jusqu'auprès de Dammartin, à dix lieues de Paris. Partout les habitants des villages et le pauvre peuple,

espérant la fin de leurs misères, criaient : « Noëll » en voyant Je roi, et couraient dans les églises chanter: Te Deurrif laudamus. La Pucelle, touchée à cette vue, dit alors au bâtard d'Orléans : « En mon Dieu, « voici un bon peuple et bien dévot. Quand « je devrai mourir, je voudrais que ce fût « en ce pays. — Jeanne , dit le bâtard , « savez-vous quand vous mourrez, et en « quel lieu? — Je ne sais, réphqua-t-elle, « c'est à la volonté de Dieu; j'ai accompli ce « que Messire m'a commandé, qui était « de lever le siège d'Orléans, et de faire « sacrer le gentil roi. Je voudrais bien « qu'il voulût me faire ramener auprès de « mes père et mère, qui auraient tant de <( joie à me revoir. Je garderais leurs brebis « et bétail, et ferais ce que j'avais coutume « de faire. » Parlant ainsi, ses yeux étaient tournés vers le ciel, et jamais les seigneurs, qui étaient là présents, n'avaient si bien

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VU qu'elle venait de la part de Dieu, et non du démon, ainsi que les Anglais s'obstinaient à le publier.

Sa grande renommée l'avait laissée aussi simple et aussi modeste. On voyait en elle la même piété; elle était partout assidue aux églises, et priait tant qu'elle en avait le loisir. Sa chasteté et sa pudeur étaient si grandes, que sa présence chassait jusqu'aux mauvaises pensées des hommes d'armes et des grands seigneurs, qui parfois avaient fantaisie de lui faire des propositions déshonnètes. Chaque soir elle allait prendre son logis dans la maison de la plus honnête femme du lieu, et souvent même couchait dans son lit ; autrement elle passait la nuit sans se désarmer et jamais ne voulait quitter ses habillements d'homme, afin, disait-elle, de mieux garder sa chasteté. Elle était douce, surtout pour les pauvres gens et les secourait quand elle pouvait. Pour ne les point

rudoyer, et de crainte de leur faire de la peine, elle ne les renvoyait point lorsqu'ils venaient baiser ses mains et ses vêtements; cette sorte d'adoration lui paraissait néanmoins messéante ; car, sauf qu'elle se disait envoyée de Dieu , elle ne cherchait point à faire croire qu'elle eût un pouvoir miraculeux. Jamais on ne lui avait entendu dire, ou qu'elle ne serait point blessée, ou qu'elle pouvait empêcher quelqu'un de l'être. Beaucoup d'hommes d'armes, qui n'étaient pas, il est vrai, de grands seigneurs, avaient quitté leur propre bannière pour porter un étendard semblable au sien ; elle ne le donnait pourtant ni pour béni ni pour merveilleux, pas plus que son épée. Elle tâchait de prêter courage à tous par son exemple et par sa confiance aux promesses de Dieu qu'elle publiait : C'était tout son savoirfaire. « Mon fait, disait-elle, n'est qu'un mi- « nislère. y> Et quaiad on répo?idait que ja-

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mais on n'avait rien vu de pareil, même dans les livres : « Mon Seigneur, répliquait-elle, « a un livre où aucun clerc ne peut lire, « tant parfait qu'il soit en cléricature. »

Le roi reçut à ce moment même la soumission de Compiègne et de Beauvais, d'où les habitants avaient chassé leur évêque, Pierre Cauchon; bien qu'il fût natif de France, il était toujours un des plus furieux pour le parti anglais.

On résolut enfin de tenter une démonstration sur Paris; il y avait quelque espoir de réussir à s'y introduire, la ville était défendue par peu de gens de guerre, et l'on pouvait croire que les partisans du roi, le sachant si proche avec toute sa puissance, se déclareraient fortement. Néanmoins tout le conseil n'était pas d'opinion qu'il fallût essayer cette entreprise. Le sire de la Trémoille ne le voulait point; d'autres aussi pensaient que les termes où l'on était avec

le duc de Bourgogne, que l'assurance donnée chaque jour par messire de Luxembourg du désir de faire la paix, que les paroles meilleures encore du sire de Charny, qui avait laissé penser que son maître remettrait bientôt Paris aux mains du roi, que la médiation du duc de Savoie, valaient mieux qu'une attaque incertaine et que tout pourrait échouer ou se retarder beaucoup, si cette attaque venait à manquer.

Mais la Pucelle s'assurait d'entrer à Paris, et elle avait alors plus grande renommée que jamais. Elle s'en vint avec Favantgarde, où commandaient le duc d'Alençon, les maréchaux de Raiz et de Boussac, le sire d'Albret, le comte de Vendôme et les principaux chevaliers, loger à la Chapelle-Saint- Denis. Toute l'armée du roi se répandit dans les villages voisins, devant les portes Saint- Honoré et Saint-Denis.

H y avait plus à compter sur les intelli-

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gences qu'on pourrait pratiquer dans la ville que sur le succès de l'assaut. Le duc d'Alençon écrivit au prévôt de Paris, au prévôt des marchands, aux échevins, les appelant par leurs noms, leur parlant un langage doux et flatteur, leur faisant des promesses. Ils en furent peu touchés ; c'était des gens dévoués aux Anglais et aux Bourguignons. Le parlement, les magistrats de tout rang, les quarteniers avaient pour la plupart trop offensé le roi pour se fier à sa bonté; ils se souvenaient trop d'avoir mis à mort ses plus fidèles serviteurs, lors du massacre des Armagnacs. Aussi rien ne fut oublié pour bien se défendre. Les barrières furent réparées, les fossés creusés; des pierres furent entassées sur les murailles, les serments furent renouvelés publiquement, les dépôts judiciaires, l'argent des églises, la bourse des principaux bourgeois furent mis à contribution pour payer

les gens d'armes. La populace fut animée contre messire Charles de Valois et les Armagnacs ; on lui fit accroire que la ville de Paris devait, si elle était prise, être renversée et que la charrue devait en labourer la place.

La façon dont se comportaient les gens d'armes de France ne pouvait que donner crédit à ces mensonges; ils ne recevaient point de paye, et la victoire les rendait insolents, de sorte qu'ils se livraient à mille désordres ; rien ne les pouvait retenir. La Pucelle en cela n'était point écoutée. Son courroux était si grand, qu'un jour rencontrant des gens d'armes qui faisaient la débauche avec une fille de mauvaise vie, elle se mit à les battre du plat de son épée, si fort que l'arme se rompit. C'était l'épée trouvée dans l'église de Fierbois, et qui venait de faire de si belles conquêtes. Ce fut un sujet de chagrin pour tous, et même

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pour le roi. « Vous deviez, dit-il à Jeanne, « prendre un bon bâton et frapper dessus, « sans aventurer ainsi cette épée qui vous « est venue divinement comme vous dites. » La Pucelle en eut ainsi beaucoup de regret; elle était bien attachée à cette épée, parce qoi'elle venait de l'église de Sainte-Catherine qu'elle aimait tant. Toutefois elle pré* ferait beaucoup, voire quarante fois mieux, son étendard, disait-elle ; car elle se servait peu de l'épée. Elle ne voulait tuer personne, et se contentait de s'en aller la première, avec son étendard, écartant ceux qui l'attaquaient, avec la lance ou avec une petite hache qu'elle portait suspendue à sa ceinture.

Enfin après huit jours passés à Saint- Denis, les Français se présentèrent devant la porte Saint-Honoré et se rangèrent en bataille dans le marché aux Pourceaux, sous la butte des Moulins, à peu près où est au-

jourd'hui la rue Traversière. Ils amenaient avec eux une nombreuse artillerie qu'ils placèrent sur la butte, et un grand nombre de chariots remplis de fagots et de fascines pour combler les fossés.,

Les Parisiens étaient pour lors à la grand'messe ; c'était le jour de la Nativité de la Vierge. Tout à coup le bruit se répandit que les Armagnacs attaquaient la ville. Ceux qui les favorisaient criaient : « L'ennemi est « entré, tout est perdu. » Mais il n'y eut aucune émeute ; presque tous les habitants rentrèrent aussitôt chez eux, dans l'angoisse de ce qui allait advenir; d'autres s'en allèrent bravement défendre Paris et se joindre aux Anglais, aux Bourguignons et à la milice qui s'étaient portés au lieu attaqué. Les Français voyaient aller et venir, le long des murailles, les étendards des chevaliers bourguignons et la bannière blanche à la croix rouge.

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Bientôt le combat s'engagea main à main. Jeanne et quelques chevaliers, entre autres le sire de Saint-Vallier, s'en allèrent attaquer la première barrière ; ils y mirent le feu et entrèrent ainsi dans le boulevard du dehors. Il y avait encore deux fossés avant d'arriver à la muraille. La Pucelle voulut continuer l'attaque ; elle voyait que le premier fossé n'était pas difficile à passer, mais le second était profond et rempH d'eau. Quelques-uns des hommes d'armes auraient bien pu le lui dire; mais sans doute parce que Jeanne commençait à leur déplaire et à exciter leur envie, ils la laissèrent aller.

&i toute la puissance des Français se fût portée à cet assaut, les Anglais pendant ce temps-là, auraient pu sortir par la porte Saint-Denis et tomber sur les assaillants. Aussi le duc d'Alençon, le comte de Clermont, le sire de Montmorency, qu'on venait de faire chevalier, et la plus grande part des

capitaines, restèrent en bataille au flanc de la butte des Moulins, qui les mettait à l'abri de Fartillerie des Parisiens.

Pendant ce temps-là Jeanne, le maréchal de Raiz et d'autres seigneurs en assez bon nombre passèrent aisément le premier fossé. Quand on fut au second, on le vit large, profond, rempli d'eau et de boue; la Pucelle s'en allait, sondant de place en place, avec sa lance, où l'on pourrait risquer le passage. Elle ne s'épouvantait pas, et commanda qu'on apportât les fagots et les fascines pour essayer de le combler. On lui obéissait vaillamment, et les Français semblaient résolus à ce périlleux assaut. Nonseulement les canons et les coulevrines portaient en cet endroit, mais les traits des archers y pleuvaient sans relâche, les gens des deux partis qui se voyaient et s'entendaient, s'adressaient mille menaces et mille injures. Jeanne leur criait : « Rendez la ville

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« au roi de France, » et ne recevait pour toute réponse que des outrages grossiers et des paroles déshonnêtes. Rien ne pouvait l'arrêter ni la troubler. Mais bientôt atteinte d'une flèche à la jambe, ayant vu tomber le vaillant homme d'armes qui portait son étendard , elle fut contrainte de se coucher par terre sur le revers du tertre qui séparait les deux fossés. Là elle ordonnait encore l'attaque, et ne voulait point qu'on se retirât de l'assaut. Cependant la nuit approchait; il n'y avait nul espoir de passer ce fossé profond ; on n'apercevait point qu'aucun mouvement eût éclaté parmi les habitants de la ville. L'ordre arriva du seigneur de la Trémoille pour revenir vers Saint-Denis. Jeanne ne voulait point entendre parler de s'en aller; chacun s'en retournait qu'elle restait encore couchée près du fossé, sans écouter les remontrances qu'on lui pouvait faire; toutes les instances

étaient inutiles. Le duc d'Alençon l'envoya conjurer de se laisser ramener; enfin, il vint lui-même la chercher et parvint à la décider.

La retraite des Français ne fut troublée par aucune sortie, ils ramassèrent leurs morts, qui étaient en assez grand nombre, les enfermèrent dans une grange de la ferme des Mathurins, et les brûlèrent.

Le voyage du roi vers Paris était maintenant sans but : il manquait d'argent, il se trouvait loin des provinces qui pouvaient lui en donner et fournir des munitions. Le régent allait revenir avec de plus grandes forces. Les gens d'armes ne se sentaient plus le même espoir ni le même courage. La discorde régnait dans le conseil ; les uns rappelaient qu'ils n'avaient pas voulu cette attaque de Paris; les autres que, si elle eût été entreprise avec plus de forces et continuée avec plus de constance, un parti se fût déclaré dans Paris pour le roi.

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Beaucoup murmuraient contre la Pucelle, qui leur avait promis, disaient-ils, de coucher cette nuit même dans Paris. Enfin, dans ce chagrin de tous, il fut résolu de retourner vers la Loire. Jeanne, sans doute avec la volonté de quitter le service de guerre, suspendit son armure blanche sur le tombeau de saint Denis, avec une épée qu'elle avait conquise sur un Anglais dans l'assaut de Paris. Mais on s'employa si bien à la consoler, on loua si fort sa bonne volonté et sa vaillance, on lui répéta tellement que si l'on eût fait ce qu'elle avait dit, la chose eût mieux réussi, qu'elle consentit à suivre le roi. Depuis elle assura que l'entreprise sur Paris s'était faite contre le conseil de ses voix et qu'elle avait eu tort de ne leur point obéir.

Le conseil du roi en revint au dessein de s'assurer de tout le cours de la Loire. Perrinet Grasset, aventurier bourguignon,

tenait encore en ce moment la Charité et les places de cette contrée. On lui fit proposer de se déclarer pour le roi, mais il n'y voulut point entendre. Alors on assembla à Bourges un certain nombre de gens d'armes ; le sire d'Albret fut leur chef, et s'en alla, avec la Pucelle, assaillir Saint- Pierre-le-Moutier.

Ce fut encore là un des plus beaux exploits de Jeanne. Les Français n'étaient pas nombreux; leurs plus fameux capitaines étaient occupés dans d'autres entreprises ou dans diverses garnisons. Le siège durait depuis quelques jours; les assiégés se défendaient bien. Déjà plusieurs attaques avaient échoué. Un jour que les Français repoussés se retiraient en désordre et que les meilleurs hommes d'armes pensaient à lever le siège, Jeanne, demeurée presque seule, ne voulut point s'éloigner du rempart. Le sire de Daulon, son écuyer,

accourut pour l'emmener : <c Vous êtes « seule, dit-il. — Non, dit-elle en ôtant son « casque, j'ai cinquante mille hommes, et « il faut prendre la ville. » Elle lui sembla insensée; mais, sans s'arrêter à ses discours, la Pucelle se mit à appeler tous ses gens, leur criant d'apporter des claies et des fascines. Sa voix les ranima; ils obéirent à ses ordres. Elle ne cessait de les presser. En un instant, le fossé fut comblé, l'assaut recommencé, la ville prise. La Pucelle ne fit jamais rien qui parut plus merveilleux et plus divin.

Ce fut à ce moment que le roi, afin de so-

lenniser et de perpétuer la mémoire des grâces inespérées et éclatantes que la divine Providence lui avait accordées par le ministère de la célèbre, chère et bien-aimée Pucelle Jeanne d'Arc, jugea convenable et opportun de conférer l'honneur et tous les privilèges de la noblesse à Jeanne et à toute

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