A ORLÉANS
Les fêtes qui viennent d'avoir lieu pour l'inauguration de la statue de Jeanne d'Arc à Orléans se sont prolongées pendant quatre jours, et elles ont été célébrées avec une pompe et un enthousiasme extraordinaires.
C'est le dimanche 6 mai que la série des fêtes s'est ouverte par un concours entre /es orphéons et les meilleures Sociétés chorales de France. Plus de mille orphéonistes, venus de Lille, d'Angoulême, de Blois, de Versailles, de Beaugency, s'étaient rendus B l'appel qui leur avait été fait.
Le soir, un festival a réuni plus de 2,000 auditeurs dans la vaste salle de la Halle, où des artistes de premier ordre ont exécuté des morceaux inspirés par la circonstance. C'est Jeanne d'Arc qui occupait toutes les pensées; la musique devait aussi lui payer son tribut. Une symphonie avec chœur, en trois parties, a été exécutée par plus de deux cents choristes et par Jules Lefort, Alexis Dupont, et M^^e Montigny pour le chant. Cette symphonie est une œuvre distinguée, où Fauteur, sans mettre directement la Pucelle en scène, a cependant rendu de la façon la plus heureuse tous les moments de sa merveilleuse carrière, depuis les années si calmes de son enfance jusqu'au jour glorieux de sa victoire. Une autre cantate, également composée par un Orléanais, a été chantée avec le même succès par Alexis Dupont et M^^^ Mathé.
Le lendemain lundi, la fête a continué.
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Dès le matin le beffroi de la vieille tour de la ville a sonné de quart d'heure en quart d'heure, ainsi qu'il l'avait fait en 1429, durant l'attaque et l'assaut du fort des Tourelles, où Jeanne d'Arc fut blessée. Cet usage a été constamment maintenu depuis quatre cents ans. La voix d'airain ne cesse de faire entendre son gémissement qu'au retour de la procession, qui se fait au bruit des joyeux carillons de toutes les cloches de la ville.
Dans Taprès-midi, un salut solennel a eu lieu à la cathédrale. Pendant la cérémonie, Alexis Dupont a chanté différents morceaux religieux, accompagnés sur l'orgue par M. Baptiste, organiste.de Saint- Eustache.
Mais ce qui a produit l'effet le plus saisissant dans cette journée, c'est la cavalcade historique. Orléans n'avait jamais vu de spectacle pareil; les costumes, les armes,
les bannières, tout était exactement imité du quinzième siècle. Dunois était représenté par M. le vicomte de Morogues, fils de l'ancien pair de France ; Jean de Brosses, maréchal de Sainte-Sévère, par un de ses descendants, M. de Maussac ; Jean d'Aulon, l'écuyer de la Pucelle, par M. de Vathaire; Lahire, par M. le vicomte de Limiers ; le maréchal de La Fayette, par M. de Fressinet; Olivier de La Saussaye, par un de ses descendants directs, M. de La Saussaye, fils du recteur de l'Académie de Poitiers.
La journée de mardi a été la principale et la mieux remplie de la fête. Elle s'est ouverte par une imposante cérémonie religieuse à la cathédrale, où une messe solennelle d'actions de grâces a été célébrée. Dès sept heures du matin, la vaste basilique était envahie par une foule immense. La façade de l'édifice, chargée d'oriflam-
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mes, d'écussons et de tentures, montrait au-dessus du portail principal l'écu de Jeanne d'Arc : l'épée en pal, supportant la couronne de France, accostée de deux fleurs de lis, avec la légende royale de Charles Vil, consiliis fîrmata Dei. A Tintérieur, les piliers, ornés de banderoles et de bannières aux armes des principales villes qui envoyèrent des secours à Orléans pendant le siège, offraient un coup d'œil magnifique. Toute l'abside était tendue de brillantes étoffes rouges étoilées d'or. Sur un socle tendu de velours bleu, en face de la chaire, flottait l'étendard de Jeanne d'Arc. Cet étendard, exactement semblable de couleur, de forme et de dessin à celui que /sortait la Pucelle, a été acheté avec les dons des dames orléanaises, et il a coûté 2,500 fr. Il a été confectionné à Lyon , dans une des meilleures fabriques, et brodé par un habile artiste. Il est en riche damas blanc,
semé (le lis d'or d'un côté, et représentant de l'autre le Christ sur un trône étincelant, avec deux anges agenouillés qui lui présentent un lis. Au-dessous on lit ces mots : Jésus Maria, et l'on voit un arcen-ciel, signe de la paix. La hampe, garnie de velours bleu, est également fleurdelisée.
D'autres bannières, notamment celles de la ville d'Orléans, fabriquées également à Lyon, étaient suspendues aux piliers de la nef.
C'est le curé de Domrémy, chanoine-né d'Orléans, qui a officié en grande pompe. Dans l'enceinte se pressaient une foule de fonctionnaires et de hauts personnages.
A la fin de l'office, les rangs se sont ouverts, et M. l'évêque d'Orléans est monté dans la chaire pour prononcer le panégyrique de Jeanne d'Arc. L'intérêt si vif et si pathétique du sujet a noblement inspiré
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rilliistre prélat. Nous regrettons de ne pouvoir donner en entier le discours de M. Dupanloup; en voici du moins la première et la dernière partie :
« Super hocfiliis vestris uarrale, eifilii veslri suis, et filii eorum generatiotii alterœ. »
t Que les pères le racontent à leurs fils pour les instruire, que les fils à leur tour le racontent à leurs plus jeunes enfants, et que ceux-ci le redisent encore à ceux qui naîtront d'eux de génération en génération. >
« Vous avez été fidèles, Messieurs, à cette recommandation sacrée. Grâces en soient rendues à Dieu, la sainte religion des aïeux, le culte des immortels souvenirs n'a point péri parmi vous, et depuis quatre cent vingt-six ans vous apprenez à vos fils à prononcer avec respect le nom de la fdle généreuse qui sauva vos pères !
« Que dis-je, avec respect? c'est Fenthousiasme, c'est la reconnaissance et l'amour, c'est la compassion qui sont au-
jourd'hui dans tous les cœurs pour cette pieuse et glorieuse mémoire I
« Sous la noble inspiration de vos premiers magistrats ( ils ne recevront de moi aucune autre louange en €e jour ; leurs œuvres suffisent à les louer, et disent assez haut qu'ils se sont montrés admirablement dignes de leur grande et glorieuse mission ) ; sous cette inspiration donc, vous avez voulu faire revivre à nos yeux tous les souvenirs, toutes les figures, tous les noms, toutes les gloires, tous les panonceaux du temps passé, et la glorieuse bannière de Jeanne d'Arc brille aujourd'hui à nos regards plus resplendissante que jamais sous les voûtes de l'antique basilique.
« Soyez-en bénis ! C'est une grande chose que vous faites là, et la France, la France entière, dont Orléans fut le cœur, le dernier appui et comme le dernier battement au jour de la grande détresse na-
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tionale, la France applaudit à vos fêtes, y envoie d'illustres représentants et vous regarde avec joie.
« Et enfin vous avez voulu que votre évêque prêtât sa faible voix à votre solennité, et il n'a pu se refuser à vous r?conter ce que Dieu a fait de si grand pour vous; car il faut que les pères le redisent à leurs fils de génération en génération pour les instruire, et je suis monté dans cette chaire pour vous le raconter simplement.
« C'est un simple récit que je vous ai promis et que je viens vous faire, tel que je l'ai lu, pour vous le redire, dans les vieux historiens français et étrangers. Car, vous le savez. Messieurs, nulle histoire n'eut jamais des témoignages et une authenticité pareils.
« Ce récit, il est vrai, dans sa simplicité même révèle les plus grandes choses qui furent jamais et aussi les plus touchantes.
« J'ai beau chercher dans mes souvenirs et dans mes pensées, je ne trouve rien de comparable, rien d'analogue dans les annales d'aucun peuple.
« Orléans a eu au moins deux fois dans sa vie cette gloire d'être la dernière et heureuse fortune de la France, c'est la ville des glorieuses délivrances. Et ces deux fois ce fut un évêque et une vierge, saint Aignan et Jeanne d'Arc, qui l'ont sauvé tour à tour des hommes du Nord.
« Et cependant ne craignez pas, Messieurs, les déUcatesses de mon glorieux sujet; j'en dirai de suite et franchement ma pensée pour n'y plus revenir.
a Non, l'Angleterre aujourd'hui na rien àcraindre de moi. C'est unegrande etcourageuse nation. Elle se glorifie avecraison, commenous , de descendre en partie de ces races blondes qui se vantaient autrefois de ne rien craindre, sinon que le ciel ne lom-
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I)ât sur leur tête ou que l'Océan n'envahît leurs terres. Et pour dire simplement la vérité, Suffolk, Salisbury, Glacidas lui-même, comme Xaintrailles , Lahire et Dunois, étaient de rudes et vaillants hommes de guerre. Mais Dieu fut le plus fort, et Jeanne, sa fdle choisie, les vainquit tous.
« Qui d'ailleurs n'a été vaincu sur la terre? Quant à nous, la fortune ou la Providence ne leur eût-elle donné contre nous la victoire qu'une fois, c'est notre honneur que sans céder ni nous rendre, même snr les plus funestes champs de bataille, nous n'ayons été écrasés que par de vaillants soldats.
« Les Anglais seraient encore nos ennemis aussi bien qu'ils sont nos alHés, que les descendants du prince Noir et de Talbot pourraient m'entendre ici et ne seraient point offensés; tout au plus sentiraient-ils peut-être à l'accent de ma voix que le vieux
sang français n'a pas oublié de couler dans nos veines, comme il leur a sans doute été facile de s'en apercevoir sous les dures murailles de Sébastopol, aux rives de TAlma et sur les coteaux d'Inkermann !
« Et quant au procès de Rouen, quelle nation n'a eu ses tristes journées et ses mauvais jugements?
« Et d'ailleurs est-ce que parmi les juges je ne rencontre pas un évéque, et ne suis-je pas le premier qui ait ici à baisser les yeux?
« Je dirai volontiers : Que celui qui est ici sans péché se lève et jette la première pierre à ses adversaires s'il en a.
« Pour moi, je n'en ai pas, et je m'élève plus haut,
« Jeanne d'Arc n'est plus de la terre : elle appartient à tout ce qui a un cœur noble en Angleterre comme en France, elle appartient à l'humanité tout entière.
« Grâces immortelles en soient rendues
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au ciel! au-dessus des rivalités des peuples, au-dessus de la politique, au-dessus de la guerre, au-dessus des révolutions, il y a une région supérieure et pure où se tiennent les grandes âmes, où les grands sentiments, les grandes vertus demeurent toujours à Taise.
« C'est là que nous trouverons Jeanne d'Arc, c'est là que je vous convie tous, Messieurs, c'est là, Mesdames, que vous avez une glorieuse place, c'est là que nous célébrerons la fête
« Nous marchons vers Rouen.
« La sagesse humaine, qui avait d'abord outrageusement repoussé la parole inspirée de Jeanne et ne l'avait suivie qu'avec hésitation quand elle appelait aux combats, refusait maintenant de la laisser partir, quoique Jeanne elle-même déclarât sa mission terminée. Cédant aux ordres du roi,^
tort OU à raison, elle consentit donc à rester et suivit l'armée.
« Mais ce fut avec grande tristesse... On vit toujours en elle la même bonté de cœur, la même vaillance indomptable, mais ce n'était plus la même joiel
« Les fossés de Paris la virent encore, quoique blessée, garder sa bannière haute, sous une grêle de boulets, de flèches et de pierres, et rester seule à Fassaut jusqu'au soir. Elle criait aux assiégés : « Rendez la ville au roi de France I » Mais la joie n'y Uait plus.
« Elle laissait même parfois échapper de profonds soupirs de son cœur, et les douloureux pressentiments de sa fin prochaine...
« C'est ainsi qu'au témoignage du duc d'Alençon elle avait dit au roi lui-même : « Je ne durerai qu'un an, ou guère davan- « tage; c'est pourquoi voyez à bien employer u celte année. >>
« Un jour qu'elle chevauchait dans la campagne, en Picardie, à côté de l'archevêque de Reims et du brave Dunois, à la vue des transports du peuple de Grespy, qui se pressait sur les pas de Charles VII : « Voici un « bon peuple, dit-elle, et n'ai encore vu un « autre peuple qui se soit tant réjoui de la « vue d'un noble roi. Plût à Dieu que je « fusse assez heureuse, quand je finirai « mes jours, pour être ensevehe dans cette « terre, près de ce peuple 1
« — 0 Jehannel dans quel Heu avez-vous « espoir de mourir? lui demanda i'arche- « vèque avec émotion.
« — Où il plaira à Dieu, répondit-elle, « car je ne suis sûre ni du temps ni du u Heu plus que vous ne Tètes vous-même, « Et plût à Dieu, mon créateur, que je pusse « maintenant partir, abandonnant les ar- « mes, et aller servir mon père et ma mère, « en gardant les brebis avec ma sœur et me»
« frères, qui auraient une grande joie de me % revoir. »
« L'archevêque et Dunois furent touchés jusqu'au fond de l'âme.
« L'un d'entre les hommes de Domrémy venus tout exprès pour voir la miraculeuse enfant, lui ayant demandé si elle n'avait point peur dans les grands dangers et les batailles : « Je n'ai peur de rien, ré- « pondit-elle, si ce n'est de la trahison. » C'est ainsi que parfois elle exhalait son inquiétude et sa peine, mais le plus souvent elle n'en parlait qu'à Dieu en s'humiliant devant les autels. Lorsque les frères mendiants donnaient la communion aux enfants des pauvres, elle aimait à s'approcher avec eux de la sainte table; dans ces derniers temps elle aimait encore à faire chanter aux religieux qui suivaient l'armée les louanges de la Vierge Marie, et trouvait à chanter avec eux ses seules consolations.
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« A Saint-Denis, après avoir suspendu devant l'autel une riche épée qu'elle avait vaillamment arrachée des mains d'un chevalier anglais , vers la porte Saint- Honoré, à Paris^ Jeanne demanda encorb à quitter l'armée pour se rendre de là dans sa vallée natale : elle-même l'a déclaré devant ses juges. « Mes saintes me « disaient que je ne devais pas aller plus « loin que Saint-Denis : je voulus aussi le « faire, mais les seigneurs ne me le permi- « rent pas. »
« Elle n'avait jamais demandé à Dieu que deux choses : la déhvrance du royaume et le salut de son âme. Dans ces derniers temps ancore, et pressentant sa fm, elle disait sou- /ent au bon frère Pasquerel, son confesseur : « Si je dois bientôt mourir, dites de « ma part au roi, notre maître, qu'il lui « plaise faire bâtir des chapelles où on prie « le Seigneur pour le salut des âmes de
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^ ceux qui seront morts en défendant son <c ro}'aume. »
« Enfin le secret de Dieu se déclara, ses « saintes lui dirent qu'avant la Saint- Jean < elle tomberait aux mains de ses ennemis; « qu'elle ne devait point s'en effrayer, mais « au contraire accepter avec reconnaissance « cette croix de la main de Dieu, qui lui « donnerait aussi la force de la porter jus- « qu'au boutl »
« Du reste ses saintes ne lui dirent ni le jour ni l'heure; elles lui recommandèrent seulement d'être bien patiente et bien résignée
« C'était encore comme Tannée précédente le beau mois de mai, où les fleurs renaissent, et où tout s'anime dans la nature et se réjouit; mais cette fois Jeanne ne marchait plus comme vers Orléans d'un pas joyeux. L'épine blanche de l'amère douleur était Tunique fleur que le mois de mai de
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Tannée 1 430 (lût lui apporter. . . . .
« Et ce même mois, le 23 mai, après avoir jusqu'au dernier moment, toujours secourable aux assiégés, soutenu l'attaque par des prodiges de valeur, et protégé la retraite de tous les siens, demeurant seule en arrière d'eux et en face de l'ennemi, tout à coup les cloches de Compiègne donnèrent l'alarme, le pont-levis se releva derrière elle, et elle tombait aux mains des Anglais! et on la traînait de prison en prison jusqu'à Rouen!
« Et toutes les portes des villes de France demeuraient fermées derrière elle! et nul n'en sortit pour la défendre^ et nul ne sut mourir pour elle!
« Ohl voilà ce que je ne pardonne pas! Je pardonne aux traîtres, je pardonne aux bourreaux, je pardonne aux crimes, je pardonne aux Anglais, je ne pardonne pas aux lâches, je ne pardonne pas aux ingrats 1
« Ahî je vous le demande, Messieurs,
est-ce que tous les Français, est-ce aue tout ce. qui avait encore un cœur d'homme, estce que tous les chevaliers et tous les hommes d'armes, je ne parle pas de Charles Vil et de ses favoris, mais au défaut des chevaliers et des hommes d'armes, est-ce que les femmes et les enfants à qui souvent il reste du cœur quand les hommes n'en ont plus, estce que tous les châteaux et toutes les chaumières ne devaient pas se lever, marcher sur Rouen et délivrer la libératrice de la France?
« Vous l'auriez fait Messieurs, vous
l'auriez fait, car les grosses larmes que je vois tomber de vos yeux me montrent que vous êtes de la race, pour l'honneur et pour la justice, de ceux qui savent mourir.
« Mais noni ce monde est fait de telle sorte, que les libérateurs n'y sont pas délivrés!
4i Ou plutôt, je me trompe, Dieu les dé-
[ivre, mais la gloire n'en est qu'à lui; il délivra Jeanne d'Arc, la flamme dun bûcher défît ses liens, et la fière colombe, captive et vraiment immolée, s'envola bientôt comme un aigle dans des joies éternelles I
« Et maintenant je détourne mes yeux de tant d'indignités, et mon esprit révolté ne peut consentir à se jeter au milieu de horreurs qui me resteraient à^dire!
« Je l'avoue, parmi les iniquités de la terre, je n'en sais pas qui blessent plus profondément mon âme que les iniquités de la justice. Mais quand j'y rencontre un prêtre, quand un évêque y préside, l'atteinte est si cruelle que mon âme fléchit. Oh I €est alors qu'il faut élever sa pensée plus haut.
« Les iniquités sont de la terre ! Il faut donc s'y faire; mais il faut savoir que quand les indignités doivent dépasser toute mesure, quand l'injustice et la bassesse
humaine doivent aller an comble, Caïphe et Judas n'y manquent jamais 1
« lis ne manquèrent pas ici.
« Eh bien 1 je m'en réjouis ; rien ne manquera donc à la grandeur de cette pauvre lille.
« Oui I elle est grande, parce qu'elle souffre I elle est grande, parce qu'elle meurt pour son pays, pour la vérité et pour la justice 1 elle est grande, parce qu'elle n'y rencontre que le délaissement, l'ingratitude, le mensonge, l'atroce calomnie, le mal pour le bien ! elle est grande, non pas seulement parce qu'elle a eu un évéque pour meurtrier, des juges pour bourreaux; non pas seulement parce qu'elle a été vendue le prix d'un roi, parce que c'est au nom d'un roi d'Angleterre qu'elle est tuée, et sous le regard impassible d'un roi de France 1 en sorte que tout serait royal dans sa mort, si tout n'y était pas abominable...
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« Elle est grande, parce que c'est une puissante nation qui la tue, une puissante nation qui l'abandonne 1
« Elle est plus grande, je ne dis pas que findigne évêque et que les juges, mais que tous les chevaliers et les hommes d'armes; plus grande que les rois de France et d'Angleterre, plus grande que les deux puissantes nations du monde, dont l'une, sauvée par elle, ne la sauve pas, dont l'autre, raincue par elle, ne sait que la brûler rive !
« Mais aussi, à mes yeux, la flamme de son bûcher est une splendide gloire, et son martyre une grandeur au-dessus de toutes les grandeurs 1
« Ah ! Mesdames, ne pleurez pas sa morti c'est son bûcher qui vous donne une Jeanne d'Are digne de vous, digne de tout ce qu'il y eut jamais de plus noble, de plus pur, de plus fier, de plus dévoué, de plus
généreux dans le cœur de la femme chrétienne, telle que l'Évangile Ta faite pour un monde qui le plus souvent n'en est pas digne 1 — prête à toutes les choses les plus tendres et les plus fortes, les plus douces et les plus héroïques !
« Ah I si Jeanne d'Arc avait fini dans l'opulence et les délices^ si elle était devenue une grande princesse, ou bien si, selon le vœu naïf de son cœur, elle était retournée à Domrémy, nous aurions eu une princesse telle quelle ou une pieuse bergère de plus, le chant d'une merveilleuse épopée entre deux idylles... Au lieu de cela, vous avez une grande chose, un enseignement admirable ; au lieu de cela, vous avez un poëme immortel, auquel l'outrage de la plus basse poésie qui soit jamais sortie de la verve honteuse d'un esprit sans cœui n'a pas manqué I Et quand la France en sera digne, le poète inspiré, digne d'eu-
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tendre aux cieux et de redire à la terre les accents divins, nous sera donné I
« Au lieu de cela, vous avez un poème divin, tel que Dieu sait les faire.
ff Vous avez une trilogie : vous avez la vraie grandeur.
« Car il le faut entendre, dans l'humanité, depuis sa chute, il n'y a pas une seule grande chose sans la croix, au commencement ou à la fin. Non, tels que le péché nous a faits pour êire grands, la prospérité ne nous suffit plus ; il y faut la douleur, l'adversité !
« La vertu toujours heureuse, toujours couronnée, toujours triomphante, n'est pas le plus grand spectacle que la terre puisse offrir au ciel : il y faut ce je sais quoi d'incomparable et d'achevé que le malheur ajoute à la vertu !
« Et voilà pourquoi, ici, la vraie grandeur est à Rouen, la grâce est à Domrémy,
la c;1oire est h OrJéans, l'éclair du triomphe est à Reims ; puis, le lendemain, la tristesse et les douloureux pressentiments ; et enfin la véritable immortalité n'est qu'à Rouen I
« C'est la grande loi de l'histoire du monde, depuis le Calvaire. Les grands conquérants, comme les plus glorieux martyrs, y sont sujets; et je suis aise de le dire en présence des représentants de nos vaillantes armées.
« Si le vainqueur de tant de rois et de tant de peuples n'avait pas souffert, si l'indigne, si le cruel rocher de Sainte-Hélène n'avait pas reçu les derniers rayons de son étoile, le soleil d'Austerlitz n'eût pas suffi à sa gloire: la légende héroïque des temps modernes eût été moins populaire et la main de Dieu moins sensible I
« Oui, bon gré, mal gré, il faut s'attendre à rencontrer de telles indignités sur la terre: chaque siècle a eu les siennes, il
faut s'attendre à voir tous les outrages faits à la magnanimité, au désintéressement et à la vertu I
« S'il en était autrement, la terre ne serait plus la terre, la vertu ne serait plus la vertu 1...
« Et au fond, après le premier moment de surprise et de tristesse, après ce premier renversement de l'âme que les triomphes de la lâcheté et du crime font toujours, l'âme se relève. Et, pour moi, je ne sais rien qui remonte si haut la mienne que les outrages faits à la vertu sur la terre. Je souffre avec elle ; mais je m'élève. Oui, quand je vois un Gaïphe, quand je vois un Pilate, quand je vois les bourreaux, quand je vois les lâches, je me dis :
« Certes, elle est divine la religion qui n'a pas péri entre de telles mains ! Mais aussi elle est divine, la vertu qui a souffert de telles douleurs I
« Enfin, quand je vois Dieu lui-même aélaisser en apparence et abandonner icibas i^ vertu à de tels traitements, c'est alors que je m'élève au-dessus de tout jusqu'à Dieu lui-même, et que, lui demandant raison, j'atteins la certitude immortelle d'une vie meilleure et d'une gloire qui ne sera plus seulement celle des champs de bataille et des triomphateurs de la terre, mais celle des glorieux bûchers, des vierges héroïques et des martyrs 1...
i< Jeanne d'Arc l'avait compris sans le bien définir. Mais je vous le demande.
Messieurs, est-ce qu'à vingt ans on a défini l'injustice des hommes et la grande justice de Dieu. Est-ce qu'à vingt ans, dans ce premier épanouissement d'une âme généreuse, est-ce qu'on s'attend à rencontrer sur la terre le mal pour le bien, la haine pour l'amour?
« Elle sentait bien toutefois que ses
deux saintes, toutes deux vierges ei martyres, ne lui avaient pas promis une autre couronne que la leur. Aussi elle ne leur avait demandé que le salut de son âme et de la conduire en paradis.
« Et dans tout le cours de cet aftreux procès, n'est-ce pas ce qu'elle nous fait entendre dans l'accent inspiré de ses mâles réponses?
« Ne sentons-nous pas là, présentes et comme personnifiées en elle, avec une naïveté, une grâce, une force incomparables, la vérité, la justice, la sagesse, j'oserai le dire, une souplesse et comme une habileté céleste, en même temps que la grandeur et la majesté de celui qui juge les justices mêmes?
« Oh I s'écrie-t-elle, j'en appelle à Dieu, « le grand juge des grands torts et injus- « tices qu'on me fait I
« Ah ! vous écrivez ce qui est contre moi,
« et VOUS n'écrivez pas ce qui est pour moi I
Ki Evêque, évêque, dit-elle deux fois à u son juge, c'est par vous que je meurs. »
« Puis elle lui pardonne ; mais pour moi je suis bien aise qu'elle ait fait sentir à son cœur, s'il lui en restait, la pointe du glaive de la justice.
« Vous vous mettez , lui dit-elle , en « grand danger... Et je vous en avertis, « afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, « j'aye fait mon devoir de vous le dire... »
« L'avertissement fut inutile ; il mourut bientôt comme il avait vécu.
« Et lorsqu'on descendait jusqu'aux plus odieuses questions, lorsqu'on lui demandait lâchement : Dieu hait-illes Anglais?
« — De l'amour ou de la haine de Dieu « pour les Anglais, répondit-elle, je n'en ^ sais rien ; mais je sais qu'ils seront tous « chassés de France avant peu d'années, « excepté ceux qui y mourront, et que Dieu
*( accordera définitivement la victoire aia « Français I »
« CoiiHiient Dieu vous a-t-il choisie?
« — S'il m'a choisie et non un autre, c'est « qu'il lui a plu rechasser les ennemis du n royaume par une simple fille. N'était la « grâce de Dieu, je ne saurais que devenir. « Mais j'aimerais mieux mourir que de « renier ce que Dieu m'a fait faire. »
« Et lorsqu'on lui fait cette basse et insidieuse question : Sarez-vous si vous êtes en état de grâce ?
« — Si je ne suis pas en état de grâce, « répondit-elle, Dieu daigne m'y mettre;
< si j'y suis, qu'il veuille m'y conserver, t( car je serais la plus malheureuse des « créatures, et j'aimerais mieux mourir si ^< je me savais hors de grâce et de l'amour
< de mon Créateur. »
« Et lorsqu'enfin on demande à cette douce et vaillante créature, qui ne savait
porter que sa bannière en avant au milieu des combats, et ne se servait jamais de son épée afin de ne tuer personne, si son espérance de victoire était fondée sur sa bannière ou sur elle-même? « Elle était « fondée uniquement sur Dieu, » répondelle — Mais alors pourquoi votre bannière fut-elle portée devant celles des autres chefs dans l'église de Reims, le jour du couronnement? Jeanne les regarda : « Ahl elle a été à la peine ; il était bien juste qu'elle « fût aussi à l'honneur I
« Ahl j'aurais voulu entendre Faccent de cette voix, l'accent de ce cœur si jeune et si fier, j'aurais voulu voir ce regard d'une vierge héroïque et pure, brillant au milieu de l'atmosphère sombre qui l'entourait, et faisant baisser et pâlir tous ces regards impurs, comme les beaux rayons du jour, au matin, font pâlir tous les feux de la nuit !
« On voit quelquefois, Messieurs, sur la terre un beau phénomène.
« Après une soirée orageuse, quand la tempête a cessé, quand la foudre ne sillonne plus la nue, quand le ciel retrouve sa sérénité, on voit quelquefois une étoile brillante qui semble tomber rapidement des cieux et s'abîmer dans l'horizon avec une vive clarté.
« Ici, sous le ciel de Rouen, ce fut autre chose.
« Quand la tempête eut éclaté, quand le feu eut été mis au bûcher, quand la foudre fut tombée sur la victime, quand son dernier regard fut venu, à travers les flammes, se reposer et mourir sur la croix de Jésus-Christ qu'elle avait demandé à nne main charitable de lui montrer tou- "jours de loin, quand ses oreilles eurent entendu les dernières paroles du bon prêtre qui ne quittait pas le bûcher, quand enfin
le dernier cri de ce cœur et le dernier mouvement de ses lèvres expirantes eurent dit trois fois le nom de l'éternel amour, Jésus 1 Jésus ! Jésus ! alors, comme au Calvaire, tous les bourreaux pleurèrent.
« Mais la flamme impuissante essaya vainement de consumer ce cœur qu'une pureté virginale et une pauvre croix de bois avaient si bien gardé! Alors l'étoile remonta vers les cieux; Je signe divin apparut à tous les regards, le cœur revirt sur la terre de France à ceux qui l'avaient perdu; l'épouvante et la fuite s'attachèrent à tous les pas de l'étranger sur le sol de la patrie, jusqu'à ce que, refoulé de province en province, il disparut enfin à l'horizon des mers. La bannière nationale flottant définitivement sur les murs de Calais, Jes injures de Poitiers, de Crécy, d'Azincourt furent vengées, et la France, remise au rang des nations indépendantes par la
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main d'une jeune fille, commence le cours de ces glorieuses et incomparables destinées qui ne sont pas encore achevées, et demeurant la fille aînée de l'Église catholique, tandis que d'autres grandes nations tombaient, elle se préparait à marcher à la tête des nations européennes, reine du monde civilisé !
« Et maintenant j'ai tout dit.
« Fille généreuse, recevez cet hommage d'un évêque d'Orléans; c'est avec une grande joie que je vous l'ai rendu. Maintenant je vous quitte, et avec regret ; mais nous ne sommes plus étrangers l'un à l'autre; nous nous retrouverons, nous nous reconnaîtrons quelque jour; nous avons servi tous deux tour à tour cette noble ville, ce peuple aimable et bon, généreux et enthousiaste au jour de l'honneur. Vous avez sauvé les aïeux de ceux qui sont mes fds en Jésus-Christ... Plusieurs ne le sont
encore qu'en espérance, mais ils le seront tous bientôt, je l'espère, en vérité. Je croîs avoir leurs cœurs ; quand me donnerontils leurs âmes, pour Dieu? —C'est bien pour cela qu'on donnerait volontiers mille vies comme une goutte d'eau. »
Ce discours a produit sur tous les assistants une impression vive et profonde.
Aussitôt après, le cortège s'est mis en marche pour la procession solennelle au fort des Tourelles. Le défilé, d'une longueur immense, offrait un spectacle imposant. On y voyait réunies toutes les bannières fleurdelisées des villes qui ont secouru jadis Orléans, celles des différentes parties du territoire Orléanais où la Pucelle a combattu, celles de saint Michel, de sainte Marguerite et de sainte Catherine, dont Jeanne croyait entendre les voix mystérieuses, celles de saint Euverte et de saint Aignan, patrons de la ville, escortées par des jeunes filles vêtues
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de bîanc et portant des couronnes de violettes tressées d'or; des châsses somptueuses et des milliers de banderoles au chiffre de la Pucelle; tout le clergé, la cour en robes rouges, les fonctionnaires de tous les ordres, les personnages de distinction, les membres de la famille de Jeanne d'Arc, la cavalcade historique qui avait figuré dans la fête de la veille, les communautés religieuses, et enfin le vénérable prélat entouré de l'appareil ordinaire. Cette procession a duré trois heures, s'étendant sur un parcours de trois kilomètres, au milieu d'une population innombrable qui se découvrait avec émotion et respect à son passage.
Mais cette émotion s'est changée en enthousiasme quand tout le cortège a été réuni sur la place du Martroi, autour du monument nouveau, et qu'au bruit du canon, au son des cloches, aux acclamations du peuple, au milieu des fanfares militaires et des
chants sacrés, la toile qui recouvrait la statue do l'héroïne est tombée, laissant apparaître à tous les yeux ce bronze sur lequel, à ce moment même, un rayon de soleil, vainement attendu depuis le matin, est venu projeter sa lumière.
A l'extrémité de la rue Jeanne-d*Arc, un trophée monumental portait les écussons des quatorze villes qui, en 1 429, envoyèrent à Orléans des secours en hommes et en argent : Montargis, Gien, Châteaudun, Château-Renaud, Beaune-la-Rolande, Moulins, Alby, Bourges, Poitiers, Angers, TourS;, La Rochelle, Clermont-Ferrand, Montpellier.
Le soir, un banquet de cent couverts a réuni dans la salle de la mairie les principaux invités et les membres de la famille d'Arc : MM. Renaudeau, conseiller à la cour de Rouen; Renaudeau d'Arc, ingénieur des ponts et chaussées à Autun; Pienaudeau d'Arc, juge suppléant à Rouen; Henri Du-
rand, propriétaire à Saint-Lô; Roger de Bourdon-Grammont, propriétaire à Caen; le chevalier de Julienne, avocat à Aix; de Parrel, propriétaire à Paris, et du Haldat du Lys, propriétaire à Nancy.
La journée a fini par un feu d'artifice dont les deux principales pièces représentaient Fattaque du fort des Tourelles et la statue équestre de M. Foyatier.
Le lendemain, des jeux pubfics et un bal splendide ont dignement couronné cette série de fêtes, qui ont été constamment animées par l'enthousiasme et le patriotisme le plus pur et le mieux justifié.
Orléans possède aujourd'hui trois statues de Jeanne d'Arc, qui résument fidèlement la vie glorieuse de l'héroïne.
La statue de Jeanne d'Arc par la princesse Marie, donnée à la ville d'Orléans par le roi Louis-Philippe, en 1841, représente Jeanne priant avant le combat.
La statue de Gois, qui figurait depuis 1 803 sur la place du Martroi, c'est Jeanne au milieu de la bataille, tenant son étendard et marchant à l'ennemi. Cette statue a été transportée de l'autre côté du pont, à quelques pas de l'endroit où s'élevait le fort des Tourelles.
Enfin la nouvelle statue, celle de M. Foyatier, c'est Jeanne après le combat, offrant ses actions de grâces à Dieu qui lui a donué la victoire.