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après un tel échec, se résolurent d'oîTrir dès le lendemain la bataille aux Français. Mais les Bourguignons et les Anglais étaient effrayés;* ce long siège avait lassé leur pa^ tience. Sans prendre ordre de personne, pendant la nuit, ils s'en allèrent de tous côtés. Les deux chefs ainsi abandonnés de leurs hommes n'eurent autre chose à faire ; que de se retirer promptenient avec ce qui leur restait, abandonnant dans les bastilles les munitions et la belle artillerie du duc de Bourgogne. Ce fut sous leurs yeux et au moment de leur départ que les gens de Gompiègne vinrent s'emparer de leurs logis et détruire leurs ouvrages en leur criant mille injures. Les Français, se trouvant maîtres de toute la campagne, reprirent bientôt presque toutes les forteresses.
Le duc de Bourgogne était à Bruxelles, célébrant par* de belles fêtes la naissance de son fils, qui fut nommé Antoine de Bour-
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gogne, lorsqu'il apprit comment ses gens avaient été chassés de devant Compiègne, et comment les grands frais qu'il avait faits pour prendre cette ville se trouvaient perdus. Il partit aussitôt pour Arras; il y avait convoqué toute la noblesse du pays et des provinces voisines, ordonnant à chaque seigneur de venir avec ce qu'il pourrait rassembler de gens de guerre; puis s'avança jusqu'à Péronne et envoya son avant-garde occuper Lihons et Santerre. Elle était commandée par les sires Jacques de Heilly et Antoine de Vienne. Sire Thomas Kyriel, chevalier anglais, en faisait aussi partie avec aller des hommes de sa nation. Le duc devait les rejoindre, et leur amener du monde àGermigny. C'était une petite ville dont le château était occupé par une garnison française fort peu nombreuse. L'avant-garde s'en allait sans nulle crainte, les hommes d'armes n'avaient pas pris leur armure. En
arrivant devant la forteresse, ces Bourgui* gnons et ces Anglais virent tout à coup partir un renard dans les champs. Ne redoutant rien d'une garnison qu'ils croyaient si faible, ils se mirent en chasse, sans précaution ni méfiance. Mais Saintrailles était arrivé la veille au soir dans Germigny. Il sut par ses coureurs que l'ennemi s'avançait en désordre. Les gens qu'il avait amenés étaient vaillants et éprouvés. Il les exhorta à bien faire, et leur montra que si les ennemis étaient plus nombreux, ils étaient pris au dépourvu. Aussitôt ils tombèrent sur eux avec un grand élan et poussant des cris; ils eurent bientôt dispersé les Bourguignons. Cependant les capitaines se rassemblèrent avec quelques-uns de leurs hommes sous l'étendard de sir Thomas Kyriel et se défendirent vaillamment. Ce courage ne put servir qu'à leur honneur; en peu de moments ils furent pris ou tués. Jacques de
ïleillv, Antoine de Vienne et environ cin« quante ou soixante chevaliers bourguignons ou anglais périrent; Kyriel fut fait prisonnier. Après cette heureuse expédition, Sain- Irailles retourna à Compiègne. Ce revers ne fut pas le seul éprouvé parles Bourguignons. Une suite de rencontres toutes à l'avantage des troupes du roi soumirent bientôt presque toute la Champagne à son autorité.
Le courroux qu'en ressentirent les Anglais, la honte de leurs défaites allumèrent encore plus la haine qu'ils avaient contre la Pucelle, maintenant leur prisonnière.
Elle était la première origine de la ruine de leurs affaires. Quand elle avait paru, ils étaient au comble de leur gloire, et, depuis, rien ne leur avait prospéré. Comme en général ils étaient plus portés à la superstition que les Français, ils s'imaginaient que tout leur tournerait à mal tant que Jeanne vivrait. Leurs chefs les plus sages avaient
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eux-mêmes conçu une ardeur incroyable de vengeance contre cette malheureuse (ille ; ils avaient soif de sa mort. Ils voulaient aussi jeter un reproche d'infamie sur les victoires des Français el sur la cause du roi Charles VII, en y montrant un mélange de sorcelleries et de crimes contre la foi catholique. Leui^ rage était si grande qu'ils firent brûler à Paris une pauvre femme de Bretagne, seulement parce qu'elle affirmait, d'après les visions qu'elle avait souvent de Dieu, que Jeanne était une bonne chrétienne, qu'elle n'avait rien fait que de bien, et qu'elle était venue de la part de Dieu.
Les Anglais avaient, pour perdre la Pucelle^ un zélé et cruel serviteur dans la personne de Pierre Cauchon, évèque de Beauvais. Excité sans cesse par le duc de Bedfort et le comte de Warwick, il conduisit toute la procédure. Il pouvait s'y entendre, car avant d'être homme d'église il
avait été homme de justice; en 1418, il avait été pourvu de Toffice de maître des requêtes. Les docteurs de l'Université ne furent pas moins ardents; ce sont eux qui, en apparence, mirent tout en mouvement.
Après six mois passés dans les prisons de Beaurevoir, d'Arras et du Crotoy, Jeanne avait été conduite à Rouen, où se trouvait le jeune roi Henri et tout le gouvernement des Anc^lais. Elle fut menée dans la grosse tour du château; on fit forger pour elle une cage de fer, où on lui mit les fers aux pieds. Les archers anglais qui la gardaient l'insultaient grossièrement, et parfois essayèrent de lui faire violence. Ce n'était pas seulement les gens du commun qui se montraient cruels et violents envers elle. Le sire de Luxembourg, dont elle avait été prisonnière, passant à Rouen, alla la voir dans sa prison avec le comte de Warwick et le comte
deStralTord : « Jeanne, dit-il en plaisantant,
« je suis venu te mettre à rançon; mais il « fautpromettre de ne t'armer jamais contre « nous. — Ah 1 mon Dieu, vous vous riez de « moi, dit-elle ; vous n'en avez ni le vouloir ni « le pouvoir. Je sais bien que les Anglais me « feront mourir, croyant après ma mort « gagner le royaume de France; mais fus- « sent-ils cent mille Goddem de plus qu'à « présent, ils n'auront pas ce royaume.» Irrité de ces paroles, le comte de Strafford tira sa dague pour la frapper et ne fut arrêté que par le comte de Warwick.
Il n'y avait pas en ce, moment d'archevêque de Rouen. Pour que l'évêque de Beauvais pût devenir juge de la Pucelle, qui avait été prise dans son diocèse, il fallait que le chapitre de Rouen lui accordât territoire et juridiction. Le roi Henri, sur la demande de cet évêque et de l'Université de Paris, ordonna ensuite par lettres patentes, que la femme qui se faisait appeler la
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Pucelle fût livrée audit évêque pour l'iii- -terroger et procéder contre elle, sauf à reprendre la susdite, si elle n'était pas atteinte et convaincue de ce qui lui était imputé. Du reste, les Anglais ne voulurent jamais consentir à la mettre, ainsi qu'elle aurait dû être, dans la prison de Tarchevêque. Jeanne elle-même, ainsi que quel* ques docteurs, remarqua cette violation du droit, mais Févêque de Beauvais s'en inquiéta peu.
Il ne se trouvait guère d'ecclésiastique aussi zélé que Pierre Cauchon pour les Anglais et aussi furieux contre Jeanne. Cependant cet évêque, tout emporté qu'il était, voulut par précaution s'environner d'autant de gens lettrés et habiles qu'il en pourrait réunir. Sa violence et les menaces des Anglais lui firent trouver beaucoup d'hommes faibles qui agissaient par peur et par complaisance, et d'autres, mais en bien petit
nombre, qui comme lui se firent serviteurs cruels et empressés du conseil d'Angleterre. Jean Lemaître, vicaire de l'inquisiteur général du royaume," fut des premiers. 11 chercha tous les moyens de ne point prendre part aux iniquités qu'il voyait préparer contre la malheureuse Jeanne. Il prétendit que l'évêque de Beauvais, agissant comme sur son propre territoire, le vicaire du diocèse de Rouen n'en devait pas connaître. Il fallut qu'une commission spéciale de l'inquisiteur général lui fût envoyée.
■ Ce n'était pas chose facile de donner à une telle affaire une apparence de justice, et de contenter les Anglais en suivant les procédés des lois et des coutumes ; car il était public que Jeanne était une sainte personne, qui avait bravement combattu contre les Anglais et les Bourguignons, qui avait été prise à la guerre, et à qui l'on n'avait nul autre reproche à faire. Aussi ce
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procès fut-il une suite de mensonges, de pièges dressés à l'accusée, de violations continuelles du droit, avec l'hypocrisie d'en vouloir suivre les règles.
On commença par laisser pénétrer dans sa prison un prêtre nommé Nicolas l'Oiseleur, qui feignit d'être lorrain et partisan secret du roi de France. Il mit tout en œuvre pour avoir sa confiance. Pendant ce temps-là, l'évêque de Beauvais et le comte de Warwick, cachés tout auprès, écoutaient ce qu'elle disait. Les notaires qu'ils avaient amenés pour l'écrire en eurent honte; ils dirent qu'ils écriraient ce qu'elle répondrait devant le tribunal, mais que ceci n'était point chose honnête. D'ailleurs, qu'aurait dit Jeanne qu'elle ne fût prête à dire devant tout le monde?
Les seuls juges qui eussent voix pour prononcer étaient l'évêque et le vicaire de l'inquisiteur. Les docteurs qu'on avait réu-
nis presque jusqu'au nombre de cent, leur servaient seulement de conseils et d'assesseurs. Un chanoine de Beauvais, nommé Estivet, remplissait les fonctions de promoteur, qui sont celles de procureur du roi. Ce fut, après l'évêque, le plus violent contre l'accusée ; il l'injuriait sans cesse, et s'emportait contre ceux qui demandaient les règles de la justice.
Il y avait aussi un conseiller commissaire examinateur pour faire les interrogatoires préliminaires.
On avait envoyé faire des informations à Domremy, dans le pays de Jeanne; comme elles lui étaient favorables, elles furent supprimées, et l'on n'en donna point connaissance aux docteurs. Jeanne commença par subir six interrogatoires de suite devant ce nombreux conseil. Elle y parut peut-être plus courageuse et plus étonnante que lorsqu'elle combattait les ennemis du royaume.
Cette pauvre fille si simple, que tout au plus savait, elle, son pater et son. ave, ne se troubla pas un seul instant. Les violences ne lui causaient ni frayeur, ni colère. Od n'avait voulu lui donner ni conseil, ni avocat; mais sa bonne foi et son bon sens déjouaient toutes les ruses qu'on employait pour la faire répondre d'une manière qui aurait donné lieu à la soupçonner d'hérésie ou de magie. Elle faisait souvent de si belles réponses, que les docteurs en demeuraient tout stupéfaits. On lui demanda si elle savait être en la grâce de Dieu : « C'est une grande « chose, dit-elle, de répondre à une telle « question. — Oui, interrompit un des as- « sesseurs, et l'accusée n'est pas tenue d'y « répondre. — Vous auriez mieux fait de « vous taire, s'écria l'évêque en fureur. — « Si je n'y suis pas, répondit-elle. Dieu m'y « veuille recevoir; et si j'y suis. Dieu m'y « veuille conserver. » Elle disait encore ;
« Si ce n'était la grâce de Dieu, je ne sau- « rais moi-même comment agir, n Une autre fois , on l'interrogeait touchant son étendard : « Je le portais au lieu de lance, « disait-elle, pour éviter de tuer quelqu'un, « je n'ai jamais tué personne. » Et puis quand on voulait savoir quelle vertu elle supposait dans cette bannière : « Je disais : « entrez hardiment parmi les Anglais, et « j'y entrais moi-même. » On lui parla du sacre de Reims, où elle avait tenu son étendard près de l'autel : « Il avait été à la « peine, c'était bien raison, dit-elle, qu'il « fût à l'honneur. »
Quant à ses visions, elle racontait touf, ce qu'elle avait déjà dit à Poitiers. Sa foi était la même en ce que lui disaient ses voix, elle les entendait sans cesse dans sa prison, elle voyait souvent les deux saintes : elle recevait leurs consolations et leurs encouragements ; c'était par leur conseil
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qu'elle répondait hardiment; c'était d'après elles qu'elle répétait tranquillement devant le tribunal, tout composé de serviteurs des Anglais, que les Anglais seraient chassés de France.
Un point sur lequel on revenait souvent, c'était les signes qu'elle avait donnés au roi pour être agréée de lui. Souvent elle refusait de répondre là-dessus ; d'autres fois c'étaient les voix qui lui avaient défendu d'en rien dire. Puis, cependant, elle faisait à ce sujet des récits étranges et divers, d'un ange qui aurait remis une couronne au roi de la part du ciel, et de la façon dont cette vision se serait passée. Tantôt le roi seul l'avait vue ; tantôt beaucoup d'autres en avaient été témoins. D'autres fois c'était elle-même qui était cet ange ; puis elle semblait confondre cette couronne avec celle qu'on avait réellement fait fabriquer pour le sacre de Reims. Enfin, ses idées
sur les premières entrevues qu'elle avait eues avec le roi semblaient confuses, sans suite et sans signification. Plusieurs ont pu y voir des allégories ou de grands mystères. Dans les serments qu'on lui faisait prêter de répondre la vérité, elle mettait toujours une réserve touchant ce qu'elle avait dit au roi, et elle ne jurait de répondre que sur les faits du procès. Du reste, rien n'était si pieux, si simple, si vrai que tout ce qu'elle disait.
Par là elle ne faisait qu'accroître la fureur des Anglais et de l'évèque. Les conseillers qui prenaient le parti de l'accusée étaient insultés, et souvent menacés d'être jetés à la rivière. Les notaires étaient contraints d'omettre les réponses favorables, -et à grand'peine pouvaient-ils se défendre d'insérer des faussetés. Après les premiers interrogatoires, l'évèque jugea à propos de ne continuer la procédure que devant un
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très-petit nombre fFassesseurs : il dit aux autres qu'on leur communiquerait tout, et qu'on leur demanderait leur avis sans requérir leur présence.
Le procès avait déjà éloigné tous les faits de sorcelleries. Aucun témoignage, aucune réponse de l'accusée ne pouvaient laisser sur cela le moindre soupçon. Lorsqu'on lui avait parlé d'un arbre des fées, fameux dans son village, elle avait dit que sa marraine assurait bien avoir vu les fées, mais que, pour elle, elle n'avait jamais eu aucune vision en ce lieu. D'ailleurs, on avait procédé aux mêmes visites qu'à Poitiers, et l'idée que le diable ne peut faire de pacte avec une vierge était encore une justification. Le duc de Bedfort eut la déshonnête curiosité de se cacher dans la chambre voisine, durant cette visite, et de regarder par une ouverture de la muraille.
Ainsi l'accusation se dirigea sur deux
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points : le péché de porter un hal)it d'homme, et le refus de se soumettre à rÉghse. Ce fut une chose singuhère que son obstination à ne point porter l'habit de son sexe. Sans doute, les vêtements qu'elle conservait pouvaient mieux garantir sa pudeur des outrages de ses gardiens ; mais elle ne disait point ce motif. C'était toujours l'ordre de ses voix qu'elle alléguait; il semblait que sa volonté ne fût pas hbre sur cet article et qu'elle eût quelque devoir prescrit par la volonté divine. Quant à la soumission à l'Église, c'était un piège où la faisait tomber la malice de son juge. On lui avait fait une distinction savante et subtile de l'église triomphante dans le ciel et l'église militante sur la terre. Elle se perbuadait que se soumettre à l'Eglise, c'était reconnaître le tribunal, qu'elle voyait composé de ses ennemis, et où elle demandait toujours qu'il y eût des gens de son parti.
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Après ses premiers interrogatoires , ie promoteur dressa les articles sur lesquels il faisait porter l'accusation; car tout jusqu'alors n'avait été qu'une instruction préparatoire. Les interrogateurs recommencèrent alors devant un plus grand nombre d'assesseurs; il y en avait trente ou quarante, mais non plus cent. Presque tous ne cherchaient qu'à se dérober à ce cruel office, et les menaces des Anglais en avaient fait partir plusieurs.
Cependant maître de la Fontaine, commissaire examinateur, et deux autres assesseurs, émus de pitié et de justice, ne purent endurer qu'on trompât ainsi Jeanne -» sur le chapitre de la soumission à l'Église. Ils allèrent la voir et tâchèrent de lui expliquer que l'Église militante, c'était le pape et les saints conciles ; qu'ainsi elle ne risquait rien à s'y soumettre. Un d'entre eux eut même le courage de lui dire en pleiû
interrogatoire de se soumettre au concile de Bâle, qui pour lors était assemblé.
« Qu'est-ce, dit-elle, qu'un concile géné- « rai? — C'est une congrégation de l'Église « universelle, ajouta frère Isambard, et il « s'y trouve autant de docteurs de votre « Rarti que du parti des Anglais. — Oh! en « ce cas je m'y soumets I s'écria-t-elle. — « Taisez-vous donc, de par le diable, inter- « rompit l'évêque, et il défendit au notaire « d'écrire cette réponse : Hélas I vous écri- « vez ce qui est contre moi, et vous ne « voulez pas écrire ce qui est pour, dit la « pauvre fille. »
Frère Isambard n'en fut pas quitte pour la colère de l'évoque. Le comte de Warwick l'accabla ensuite d'injures et de menaces. « Pourquoi as-tu ce matin soufflé cette mé- «'chante? lui dit-il, par le morbleu, vilain, « si je m'aperçois que tu veuilles encore « l'avertir pour la sauver, je te ferai jeter à
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^( la Seine. » Le commissaire examinateur et l'autre assesseur se prirent tellement de crainte, qu'ils s'en allèrent delà ville; il fut défendu que personne, hors l'évêque, pût entrer dans la prison.
Les interrogatoires terminés, on rédigea en douze articles latins la substance des réponses de l'accusée, et comme un des assesseurs remarquait que l'on en rapportait le sens inexactement, l'évêque, sans plus conférer avec personne, envoya ces douze articles mensongers , comme mémoire à consulter, sans nommer l'accusée, à l'université de Paris, au chapitre de Rouen, aux évoques de Lizieux, d'Avranches et de Coutances, et à plus de cinquante docteurs, la plupart assesseurs dans le procès. Les juges voulaient ainsi, selon la forme et la coutume, être éclairés sur les points de doctrine et les faits qui concernaient la foi catholique.
Tous les avis furent contraires à Taccusée. Sans parler du mauvais vouloir de ceux qui étaient consultés, ils ne pouvaient guère répondre d'autre sorte au faux exposé qu'on avait mis sous leurs yeux. Tous pensèrent que l'accusée sur laquelle on les consultait avait cru légèrement ou orgueilleusement à des apparitions et révélations qui venaient sans doute du malin esprit; qu'elle blasphémait Dieu en lui imputant l'ordre de porter l'habit d'homme, et qu'elle était hérétique en refusant de se soumettre à l'Église.
Pendant ce temps les juges, sans attendre les réponses , faisaient à Jeanne des moni lions; car un tribunal ecclésiastique n'était jamais censé demander que la soumission du coupable. En ce moment elle tomba fort malade^ ce qui mit les Anglais en grande inquiétude. « Pour rien au a monde, disait le comte de Warwick, le
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« roi ne voudrait qu'elle mourût de mort « naturelle; il l'a achetée si cher, qu'il en- « tend qu'elle soit brûlée. Qu'on la gué- « risse au plus vite. »
Lorsqu'elle ne fut plus malade, on reprit les monitions ; personne n'éclaircissait plus, à son esprit simple et ignorant, tout le verbiage qu'on lui tenait sur la soumission de l'Église; aussi paraissait-elle toujours s'en rapporter seulement à ce qu'elle tenait ellemême de Dieu par ses voix; cependant elle parlait sans cesse avec respect de l'autorité du pape. Son obstination à ne pas reprendre les habits de femme n'était pas moindre.
Enfin la sentence fut portée. C'était, comme les jugements ecclésiastiques, une déclaration faite à l'accusée, que pour tels et tels motifs elle était retranchée de l'Eglise, comme un membre infect, et livrée à la justice séculaire. On ajoutait, toujours pour la forme, que les laïques seraient en-
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gagés à modérer la peine en ce qui touche la mort ou la mutilation.
Mais l'on voulut avoir d'elle, avant son supplice, une sorte d'aveu public de la justice de sa condamnation. Pour lors on commença à lui faire donner le conseil de se soumettre avec la promesse d'être traitée doucement, et de passer des mains des An-* glais aux mains de l'Église. Le 24 mai 1431 elle fut amenée au cimetière de Saint- Ouen, là, deux grands échafauds étaient dressés; sur l'un étaient le cardinal de Winchester, l'évêque de Beauvais, les évoques de Noyon et de Boulogne, et une partie des assesseurs.
Jeanne fut conduite sur l'autre échafaud; sur celui-ci se trouvait le docteur qui devait prêcher, les notaires du procès, les appariteurs qui avaient été chargés de sa garde durant les interrogatoires , maître rOiseléur et un autre assesseur qui l'avait
confessée. Tout auprès était le bourreau avec sa charrette, disposée pour recevoir la Pucelle et la conduire au bûcher préparé sur la grande place. Une foule immense de Français et d'Anglais rempHssait le cimetière. Le prédicateur parla longuement :
« 0 noble maison de France, dit-il entre « autres choses, qui toujours jusqu'à pré- « sent t'étais gardée de choses monstrueu- « ses, et qui as toujours gardé la foi, as-tu « été assez abusée pour adhérer à une hé- « rétique et une schismatique ! c'est grande « pitié! Ah! France, tu es bien abusée, toi f( qui as toujours été la chambre très-chré- « tienne; et Charles, qui te dis son roi et « son gouverneur, tu as adhéré, comme un « hérétique que tu es, aux paroles et aux « faits d'une femme diffamée et pleine de « déshonneur. »
Sur ce elle l'interrompit : « Parlez de « moi, mais non pas du roi; il est bon
^ chrétien, et j'ose bien dire et jurer, sous « peine de la vie, que c'est le plus noble « d'entre les chrétiens qui aime le mieux « la foi et l'Église. Il n'est point tel que « vous dites. » — « Faites la taire, » s'écria l'évêque de Beauvais.
En finissant le sermon, le prédicateur lut à Jeanne une formule d'abjuration, et lui dit de la signer. « Qu'est-ce que abjura- « tion? » dit-elle. On lui exphqua que si elle refusait les articles qu'on lui présentait, elle serait brûlée et qu'il fallait se soumettre à l'Église universelle. « Eh bien « j'abjurerai, si lÉgTise universelle le veut « ainsi. » Mais ce n'était pas les soumissions à l'Église ni au pape qu'on voulait avoir d'elle, c'était l'aveu que ses juges avaient bien jugé. Alors on redoubla de menaces, d'instances, de promesses. On tenta tous les moyens de la troubler. Elle fut longtemps ferme et invariable. « Tout
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il ce que j'ai fait, j'ai bien fait de le faire, » disait-elle.
Cette scène se prolongeait. Pour lors les Anglais commencèrent à s'impatienter de ce qui leur semblait de la miséricorde. Des cris s'élevaient contre l'évèque de Beauvais, on l'appelait traître. « Vous en avez menti, X disait-elle, mais c'est le devoir d'un évê- X que de chercher le salut de l'âme et du « corps de l'accusée. » Le cardinal de Winchester imposa silence à ses gens.
Enfin l'on triompha de la résistance de Jeanne. « Je veux, dit-elle, tout ce que lE- « glise voudra, et puisque les gens d'Église <x disent que mes visions ne sont pas croya- « blés, je ne les soutiendrai pas. » — « Signe « donc, ou tu vas périr par le feu, » lui dit le prédicateur. Dans cet intervalle, un secrétaire du roi d'Angleterre, qui se trouvait près de l'échafaud de Jeanne, avait mis à la place des articles qu'on lui avait lus et
qu'on avait eu tant de peine à lui faire approuver, un autre papier contenant une longue abjuration, où elle avouait que tout ce qu'elle avait dit était mensonger, et priait qu'on lui pardonnât ses crimes. On prit sa main et on lui fit mettre au bas de ce papier une croix pour signature. Le trouble se mit aussitôt parmi la foule, les Français se réjouissant de la voir sauvée, les Anglais furieux et jetant des pierres.
L'évêque de Beauvais et l'inquisiteur prononcèrent alors une autre sentence qu'ils avaient apportée, et condamnèrent Jeanne à passer le reste de ses jours en prison au pain* de douleur et à l'eau d'angoisse. Dès l'instant même on manqua aux promesses qu'on venait de lui faire. Elle croyait être remise au clergé, et ne plus être aux mains des Anglais; quoiqu'elle pût dire, on la ramena à la Tour.
Cependant les Anglais étaient en grande
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colère; ils tiraient leurs épées, et menaçaient l'évoque et les assesseurs , criant qu'ils avaient mal gagné Targent du roi. Le comte de Warwick lui-même se plaignit à révêque : « L'affaire va mal, puisque Jeanne « échappe, dit-il. — N'ayez pas de souci, dit « un des assesseurs, nous la retrouverons « bien. »
Ce fût en effet à quoi on s'occupa sans tarder. Elle avait repris l'habit de femme. On laissa son habit d'homme dans la même chambre. En même temps les Anglais qui la gardaient, et même un seigneur d'Angleterre, se portaient contre elle à d'indignes violences. Elle était plus étroitement enchaînée qu'auparavant, et traitée avec plus de dureté. On n'omettait rien pour la jeter dans le désespoir. Enfin voyant qu'on ne pouvait réussir à lui faire violer la promesse qu'elle avait faite de garder les vêtements de son sexe, on les lui enleva pendant son
sommeil, et on ne lui laissa que l'habit d'homme. « Messieurs , dit-elle en s'éveil- « lant, vous savez que cela m'est défendu ; « je ne veux point prendre cet habit. » Mais pourtant il fallut se lever et se vêtir. Alors ce fut une joie extrême parmi les Anglais. « Elle est prise ! » s'écria le comte de Warvvick. On fit aussitôt avertir l'évêque; les assesseurs qui arrivèrent un peu avant lui, furent menacés et repoussés par les Anglais qui remplissaient la cour du château.
Sans vouloir écouter ses excuses, sans laisser mettre dans le procès-verbal les outrages qu'on lui avait faits et la nécessité où elle avait été placée de changer de vêtements, sans s'arrêter à ses justes plaintes, l'évêque lui dit qu'il voyait bien qu'elle tenait encore à ses illusions. « Avez-vous « encore entendu vos voix? ajouta-t-il. — 11 « est vrai, répondit-elle. — Qu'ont-elles dit? « poursuivit l'évêcjue. — Dieu m'a fait con-
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<( naître, coiUinua-t-elle, que c'était grand'- <( pitiéd'avoir signé votre abjuration pour « sauver ma vie. Les deux saintes m'avaient «. bien dit sur l'échafaud de répondre har- « diment à ce faux prédicateur, qui m'ac- « cusait de ce que je n'ai jamais fait; elles « m'ont reproché ma faute. » Alors eile affirma plus que jamais qu'elle croyait que ses voix venaient de Dieu; qu'elle n'avait nullement compris ce que c'était qu'abjuration ; qu'elle n'avait signé que par crainte du feu ; qu'elle aimait mieux mourir que de rester enchaînée; que la seule chose qu'elle pût faire, c'était de porter l'habit de femme. « Du reste donnez-moi une prison « douce ; je serai bonne et ferai tout ce qur « voudra l'Eglise. »
C'en était assez, elle était perdue. « Fa- « rewell ! » cria l'évèque aux Anglais et nu comte de Warwick, qui l'attendaient au sortir do la prison.
Les juges résolurent donc de la remettre à la justice séculière, c'est-à-dire de l'en* voyer au supplice. Quand cette dure et cruelle mort fut annoncée à la pauvre fille, elle se prit à pleurer et à s'arracher les cheveux. Ses voix l'avaient souvent avertie qu'elle périrait ; souvent aussi elle avait cru que leurs paroles lui promettaient délivrance ; mais aujourd'hui elle ne songeait qu'à cet horrible supplice. « Hélas ! disait- « elle, réduire en cendres mon corps qui « est pur et n'a rien de corrompu. J'aime- « rais sept fois mieux qu'on me coupât la « tête. Si, comme je le demandais, j'eusse « été gardée par les gens d'église, et non « par mes ennemis , il ne me serait pas si « cruellement advenu. Ah! j'en appelle à « Dieu, le grand juge, des cruautés et des <( injustices qu'on me fait. »
Lorsqu'elle vit Pierre Cauchon : « Évèque, « dit-elle, je meurs par vous. » Puis à un
des assesseurs: « Ah ! maître Pierre, où « serai-je aujourd'hui ? — N'avez-vous pas v<( bonne espérance en Dieu ? répondit-il. <( — Oui, reprit-elle, Dieu aidant, j'espère <( bien aller en paradis. » Par une singulière contradiction avec la sentence, on lui permit de communier. Le 30 mai, sept jours après son abjuration , elle monta dans la charrette du bourreau. Son confesseur, frère Martin l'Advenu, et frère Isambart, qui avaient plus d'une fois réclamé justice dans le procès, étaient près d'elle. Huit cents Anglais armés de haches, de lances et d'épées, marchaient à Fentour.
Dans le chemin elle priait si dévotement, et se lamentait avec tant de douceur, qu'aucun Français ne pouvait retenir ses larmes. Quelques-uns des assesseurs n'eurent pas la force de la suivre jusqu'à l'échafaud. Tout à coup un prêtre perça la foule, arriva jusqu'à la charrette et y monta. C'était
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maître Nicolas FOiseleiir, qui, le cœur contrit, venait demander à Jeanne pardon de sa perfidie. Les Anglais l'entendant et furieux de son lepentir, voulaient le tuer; le comte de Warwick eut grand'peine à le sauver.
Arrivée à la place du supplice : « Ah I <* Rouen, dit-elle, Rouen, est-ce ici que je « dois mourir? »
Le cardinal de Winchester et plusieurs prélats français étaient placés sur un échafaud , les juges ecclésiastiques et séculiers sur un autre. Jeanne fut amenée devant eux. On lui fit d'abord un sermon pour lui reprocher sa rechute ; elle l'entendit avec patience et grand calme. « Jeanne, « va en paix, l'Église ne peut te dé- <\ fendre, et te livre aux mains sécu- <i lières. » Tels furent les derniers mots du j)iédicateur.
Alors elle se mit à genoux et se recom-
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manda à Dieu, à la Sainte Vierge et aux saints, surtout à saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite ; elle laissait voir tant de ferveur que chacun pleurait, même le cardinal de Winchester et plusieurs Anglais.
L'évêque de Beauvaîs donna lecture de la sentence qui la déclarait relapse et l'abandonnait au bras séculier. Ainsi repoussée par l'Église, elle demanda la croix. Un Anfijlais en fit une de deux bâtons et la lui donna. Elle la prit dévotement et la baisa ; mais elle désira avoir celle de la paroisse ; on alla la quérir, elle la serrait étroitement contre son cœur en continuant ses prières.
Cependant les gens de guerre des \nglais, et même quelques capitaines, commencèrent à se lasser de tant de délais: « Allons donc, prêtre, voulez- vous nous « faire dîner ici? disaient les uns; donnez- « la-nous, disaient les autres, ce sera bien-
« tôt fini. — Fais ton office, disaient-ils au « bourreau. »
Sans autre commandement et avant la sentence du juge séculier, le bourreau la saisit. Elle embrassa la croix et marcha vers le bûcher. Des hommes d'armes anglais Fy entraînaient avec fureur. Jean deMailly, évêque de Noyon, et quelques autres du clergé de France, ne pouvant endurer un si lamentable spectacle, descendirent de leur échafaud et se retirèrent.
Le bûcher était dressé sur un massif de plâtre. Lorsqu'on y fit monter Jeanne, on plaça sur sa tête une mitre où étaient écrits les mots hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Frère Martin l'Advenu, son confesseur, était monté sur le bûcher avec elle; il y était encore, que le bourreau alluma le feu! « Jésus, » s'écria Jeanne, et elle fit descendre le bon prêtre. « Tenez-vous en « bas, dif relie, levez la croix devant moi^
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« que je la voie en mourant, et dites-moi « de pieuses paroles jusqu'à la fin. »
L'évêque s'approcha, elle lui répéta : « Je « meurs par vous. » Et elle assura encore que les voix venaient de Dieu, qu'elle ne croyait pas avoir été trompée, et qu'elle n'avait rien fait que par ordre de Dieu. « Ah ! Rouen, ajoutait-elle, j'ai grand'peur « que tu ne souffres de ma mort. » Ainsi, protestant de son innocence, et se recommandant au ciel, on l'entendit encore prier à travers la flamme. Le dernier mot qu'on put distinguer fut : « Jésus ! »
Il y avait peu d'hommes assez durs pour retenir leurs larmes ; tous les Anglais, sauf quelques gens de guerre, qui continuaient k rire, étaient attendris. « C'est une belle « fin, disaient quelques-uns, et je me tiens « heureux de l'avoir vue , car elle fut bonne « femme. » Les Français murmuraient que cette mort était cruelle et injuste. « Elle
« meurt martyre pour son vrai Seigneur. « — Ah ! nous sommes perdus, on a brûlé
« une saiiîte. — Plût à Dieu que mon âme r: fût où est la sienne ! » Tels étaient les discours qu'on tenait. Un autre avait vu le nom de Jésus écrit en lettres de flammes au-dessus du bûcher.
Mais ce qui fut plus merveilleux, c'est ce qui advint à un homme d'armes anglais. Il avait juré de porter un fagot de sa propre main au bûcher; quand il s'approcha pour faire ce qu'il avait dit, entendant la voix étouffée de Jeanne, qui criait : « Jésus! » le cœur lui manqua, et on le porta en défaillance à la prochaine taverne. Dès le soir il alla trouver frère Isambart, se confessa à lui, dit qu'il se repentait d'avoir haï tant la Pucelle, qu'il la tenait pour sainte femme, et qu'il avait vu son âme s'envoler des flammes vers le ciel, sous la forme d'une blanche colombe. Le
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bourreau vint aussi se confesser le jour même , craignant de ne jamais obtenir le pardon de Dieu.
Ce qui faisait encore crier au miracle, c'est que lorsque Jeanne fut étouffée, ce bourreau avait écarté le feu, pour montrer au peuple son corps dépouillé, et qu'on avait cru voir que la flamme l'avait laissé presque entier. Pour qu'il n'en restât plus de vestiges, le cardinal de Winchester ordonna que les cendres de la malheureuse Jeanne fussent jetées dans la Seine.
Cependant le gouvernement des Anglais n'avait point obtenu, comme il le désirait tant, l'aveu que toutes les apparitions de Jeanne et les prédictions de ses voix étaient autant de mensonges. Il pouvait voir, par le bruit commun, qu'on tenait la sentence pour injuste, et rendue en haine de la Pu* celle et du roi de France. D'autre part, l'évêque de Beauvais était inquiet de ce qui
pourrait lui arriver pour avoir conduit une telle procédure ; il voulait même avoir des lettres de garantie du roi d'Angleterre, qui s'engagea à le soutenir et à le défendre devant le concile et le pape, s'il en était besoin.
Huit jours après la mort de Jeanne, on imagina donc de commencer une information, afin de prouver par témoins qu'elle avait abjuré et reconnu la fausseté de ses visions; on trouva encore, pour être garants de ce récit, maître l'Oiseleur et quelques auti'es. Les notaires du procès se refusèrent à signer. Personne ne sembla troire à ces témoignages tardifs. Il était à croire que si Jeanne s'était ainsi démentie, on n'eût pas manqué à en constater de son vivant la certitude juridique.
Néanmoins, le roi d'Angleterre écrivit à tous les princes de la chrétienté une lettre pour leur exposer comment il avait été pro-
cédé contre Jeanne, et ce qui lui avait été imputé; il assurait qu'elle avait reconnu à sa mort que des esprits mauvais et mensongers l'avaient moquée et déçue. Le même récit fut envoyé aux évèques, aux églises, aux principaux seigneurs et aux bonnes villes du royaume. Il n'en demeura pas moins établi dans les esprits, en France et dans les pays chrétiens, que les Anglais avaient mis cruellement à mort cette pauvre fille par une basse vengeance, par colère de leurs défaites, et en mettant leur volonté à la place de la justice. Les Bourguignons euxmêmes ne partageaient en rien le ressentiment des Anglais, et chez eux on parla toujours de la Pucelle comme d'une fille merveilleuse, vaillante à la guerre, et qui ne méritait en rien cette horrible sentence.
Après la mort de Jeanne d*Arc, le roi ne mit pas en oubli les glorieux et miraculeux services qu'elle avait rendus à la France. De nouveaux actes confirmèrent l'anoblissement de sa famille ; Jean d'Ar^, son frère, qui l'avait accompagnée dans ses exploits de guerre, fut nommé prévôt de la ville de Vaucouleurs, plus tard bailli de Vermandois et capitaine de Chartres; des revenus lui furent assignés , les armoiries qui avaient été octroyées à Jeanne lui furent confirmées; c'était un écu d'azur à
deux fleurs de lis d'or, et une épée d'argent la pointe en haut, à la garde d'or. La famille prit désormais le nom du Lis, et pendant plusieurs générations elle occupa un rang honorable dans l'armée ou la magistrature.
Ce fut seulement en 1 449 que le roi , à l'époque où il conquérait la Normandie sur les Anglais et venait d'entrer dans la ville de Rouen, eut la pensée de faire annuler la sentence que les Anglais avaient fait rendre contre Jehanne la Pucelle, qu'ils avaient fait mourir si cruellement contre toute raison et justice. Il chargea donc un docteur en théologie, qui était un de ses conseillers, de faire une information et d'entendre des témoins sur le fait de cet inique procès.
Le procès avait été poursuivi par un tribunal ecclésiastique. La sentence rendue contre Jeanne portait qu'elle était retran-
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chée de l'Église pour avoir refusé de se soumettre à ses prescriptions et s'être obstinée à porter un habillement d'homme.
C'était donc par-devantl'autorité suprême de 1 Eglise que l'appel devait être porté. Le pape autorisa la révision ; l'archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Goutances, et Jean Bréhal, de l'ordre des frères Prêcheurs, professeur de théologie, inquisiteur des erreurs et de l'hérésie, furent délégués comme juges par le souverain Pontife.
Les informations et les enquêtes durèrent longtemps, elles furent faites au pays de Jeanne et dans presque toutes les villes où la Pucelle avait séjourné ou combattu. Les témoignages qui furent recueillis, les récits que firent devant les commissaires interrogateurs, le comte de Dunois et plusieurs des compagnons d'armes de Jeanne, forment l'histoire la plus complète de sa divine mission.
L'interrogatoire des ecclésiastiques qui avaient assisté à sa condamnation , constata l'indignité et les manœuvres coupables des juges qui l'avaient condamnée.
La sentence fut prononcée à Rouen le 11 juillet 1456; vingt-cinq ans après la mort de Jeanne.
Les pièces nombreuses de ce procès sont encore déposées à la Bibliothèque, elles ont fourni les plus intéressants détails de cette belle histoire, depuis elles ont été imprimées et publiées par la société de l'histoire de France, et elles établissent admirablement la pureté des mœurs de Jeanne, la noblesse de son caractère, la franchise de son enthousiasme et le courage surhumain qu'elle déploya dans un âge si tendre.
Dieu en l'élevant, d'une condition obscure, au rang des plus illustres capitaines de son siècle, a couronné une si belle vie par une mort plus admirable encore; il a
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permis qu'à l'exemple de notre divin Maître, Jeanne combattit, souffrit et mourut pour le salut de son pays, il a permis que quelques moments de souffrance fussent couronnés par une palme immortelle et une gloire que la suite des siècles n'a fait que confirmer.
Depuis plus de quatre siècles que cette condamnation inique a été prononcée, la mémoire de cette illustre guerrière n'a cessé de grandir. N'est-ce pas la preuve éclatante de la grandeur de sa mission divine.
La ville d'Orléans avait, dès l'instant de sa délivrance, témoigné à Jeanne un enthousiasmé de reconnaissance qui s'est perpétué de siècle en siècle.
La procession qui est encore célébrée chaque année le 8 mai, anniversaire de la levée du siège, fut instituée au moment même.
Pendant plusieurs années tin service fu-
nèbre fut aussi célébré à l'anniversaire de sa mort.
On ne. sait pas précisément à quelle date du quinzième siècle, un monument fut élevé sur le pont d'Orléans, en commémoration de la délivrance de la ville et en l'honneur de Jeanne d'Arc, aux frais des dames et damoiselles d'Orléans; c'était une sorte d'eœ voto, la vierge était debout au pied de la croix avec cette inscription : Stabat mater dolorosa juœtacru' cem lacrymosa. A droite était une statue du roi Charles VII et à gauche la statue de Jeanne d'Arc, revêtue d'une armure, tenant en main son étendard, la tète découverte et les cheveux pendant sur ses épaules.
En 1567, les calvinistes, maîtres de la ville d'Orléans, détruisirent ce monument. Il fut rétabli en 1 571 , mais le groupe fut disposé autrement. La sainte Vierge était
assise au pied de la croix, le corps du Sauveur étendu sur ses genoux.
En 17A8, le monument fut enlevé de dessus le pont qui menaçait ruine, et déposé dans un cellier de l'hôtel de ville; il y fut oublié pendant seize ans; en 1771, la municipalité d'Orléans le fit rétablir dans la rue Royale.
Le 28 août le conseil de la commune d'Orléans, délibérant sur l'exécution de la loi du 12 août, qui avait ordonné la conversion de tous les monuments de bronze en canons, ordonna la destruction du monument; c'est ainsi que les statues de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV avaient été renversées et brisées à Paris.
En 1802, M. Lenoir, conservateur du musée des Petits-Augustins, où il avait recueilli les débris des tombeaux détruits par les révolutionnaires, avait commandé une statue de Jeanne d'Arc à M. Goix, sculp-
leur. Le modèle figure à l'exposition des tableaux et sculptures des artistes vivants; elle y fut fort remarquée, plutôt à cause de^ Jeanne d'Arc que comme œuvre d'art. Le conseil municipal sollicita, du premier consul, l'autorisation d'ouvrir une souscription pour élever un monument à Jeanne d'Arc. Le premier consul répondit : « La délibérau tion du conseil municipal m'est fort agréa- «< ble. L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il i( n'est point de miracle que le génie fran- « çais ne puisse opérer lorsque l'indépen- « dance nationale est menacée. Unie, la na- « tion française n'a jamais été vaincue ; « mais nos voisins abusant de la franchise « et de la loyauté de noire caractère, se- « mèrent parmi nous ces dissensions d'où « naquirent les calamités de l'époque où « vécut l'héroïne française, et tous les désas- « très que rappelle notre histoire. »
La statue fut fondue en bronze et érigée
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à Orléans sur la place du Martroy, elle ne tarda pas à être fort critiquée; on disait qu'elle n'avait nullement le caractère de pieuse simplicité de Jeanne d'Arc, qu'elle semblait une héroïne de mélodrame.
Longtemps après, la princesse Marie d'Orléans comprit bien mieux ce que devait être une statue de Jeanne d'Arc; cette œuvre, dont l'original est à la galerie de Versailles, est devenue pour ainsi dire populaire. Le souvenir de cette princesse si bien douée pour les arts, enlevée si jeune à sa royale famille, s'attache à cette statue, reproduite dans toutes les dimensions et qu'on trouve partout. C'est la vraie Jeanne d'Arc, la simple bergère qui met toute sa confiance en Dieu, et qui semble prier en serrant dans ses mains la croix de son épée. C'est l'héroïne qui bravait la mort dans les combats, et qui n'a jamais tué personne. La princesse Marie a laissé une autre statue,
ébauche de petite dimension; Jeanne esta cheval et semble émue et troublée en voyant un blessé qui expire sur le champ de bataille.
Une copie de la statue qui est à Versailles a été placée à Fhôtel de ville d'Orléans.
Il y a peu d'années qu'une souscription fut ouverte pour élever à Orléans un nouveau monument à Jeanne d'Arc, tant on était mal satisfait de la statue érigée en 1 804.
La nouvelle statue, œuvre de M. Foyatier, représente Jeanne d'Arc à cheval, mais non point en action de combat; elle a un caractère noble et calme, comme si elle faisait son entrée dans la ville délivrée.
Il y a à peine un an, le 8 mai 1857, qu'une amende honorable, rendue à la mémoire de cette illustre guerrière, fut proclamée, du haut de la chaire sacrée, dans cette ville même, témoin de sa gloire et de ses premiers exploits, par la bouche d'un
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éloquent prélat anglais, Monseigneur Gillis, vicaire apostolique d'Edimbourg , qui n'a pas craint de déplorer hautement l'aveugle barbarie et l'inutile cruauté dont sa nation se rendit alors coupable.
Mais c'est surtout l'année précédente, 8 mai 1856, anniversaire de la délivrance d'Orléans, qu'à l'occasion de l'inauguration de la statue de M. Foyatier, la mémoire de la Pucelle fut plus solennellement glorifiée et le panégyrique de Jeanne, prononcé par M°^ l'évèque d'Orléans, n'est pas le moindre monument élevé à la gloire.
Nous ne croyons pas pouvoir mieux terminer ces récits qu'en mettant sous les yeux de nos lecteurs une courte description des fêtes qui eurent lieu à cette occasion et quelques-uns des plus beaux passages du discours de M°^ Dupanloup.