AU SUD
La bastille de Saint- Jean-le-Blanc , érigée le 20 avril sur la rive gauche du fleuve , à l'orient des Touriielles, et à l'endroit où se trouve encore aujourd'hui l'église de ce nom.
La bastille des Tournelles^ dont les Anglais s'étaient rendus maîtres le 24 novembre 1428, située sur l'ancien pont d'Orléans, près de la rive gauche de la Loire , à l'endroit où ce pont formait un coude et biaisait un peu à l'est. Cette forteresse était défendue par deux boulevards , l'un placé du côté de la ville , l'autre du côté de la campagne. Elle était regardée comme imprenable , tant à cause de sa situation , entourée d'eau , que pour la solidité et l'étendue de ses fortifications, environnées de fossés larges et profonds.
La bastille des Augustins , formée par les Anglais, du 17 au 20 octobre, et du vivant du comte de Salisbury, sur les débris de la maison des Augustins , à peu près à l'endroit où la maison de ce nom existe encore aujourd'hui, au sud et à demi-portée de canon du fort des Tournelles.
A l'ouest de ces deux bastilles , au bord de la rivière, et presque vis-à-vis de Saint-Laurent, les Anglais avaient construit , dans les premiers jours de janvier, un boulevard qui prit le nom
(le boulevard de Saint-Privé , parce qu'il avait été élevé dans un champ dépendant de l'église Saint-Privé, situé encore plus à l'ouest.
Dans une petite île nommée 'de Charlemagne , qui a été depuis entraînée par les eaux , on avait formé un boulevard qui, avec celui de Saint- Privé, assurait en cet endroit le passage du fleuve.
Pour se rendre à couvert de l'une à l'autre de leurs bastilles, les assiégeants avaient creusé en plusieurs endroits des espèces de tranchées qui achevaient d'enfermer la ville et en rendaient l'accès fort difficile.
Outre ces forteresses et un certain nombre de redoutes ou boulevards placés entre elles , les généraux anglais , qui avaient divisé l'armée en deux parties, destinées à agir, l'une sur la rive droite , l'autre sur la rive gauche du fleuve , avaient formé trois camps ou parcs, où les troupes qui n'étaient pas placées dans les bastilles et les boulevards bivouaquaient sous des baraques construites avec déjeunes troncs d'arbres et couvertes de chaumes. L'un de ces parcs était établi près de la barrière des Augustins, le second près de celle de Saint Laurent, et le troisième près de la bastille de Paris.
Le commandement du siège était partagé entre les chefs anglais à peu près de la manière suivante. Au nord, Snffolk avait sous ses ordres la
DE JEANNE d'aRC. 85
bastille de Saint -Laurent, le boulevard de la Croix-Boisée, et le boulevard de l'île Charlemagne; Pôle et le seigneur de Scales s'étaient partagé les bastilles de Londres et de Rouen, dont dépendaient les boulevards du Colombier et de la Croix-Morin, et Talbot avait le commandement de la bastille de Paris. Ces chefs se réunissaient souvent dans la bastille de Saint-Laurent pour tenir conseil et être à portée de communiquer avec ceux qui commandaient de l'autre côté du fleuve. Thomas Guerrait était capitaine de la bastille de Saint-Loup. Glacidas, commandant en particulier la bastille des Tournelles , gouvernait toute la partie du siège au sud de la ville. Les sires de Moulin et de Pomus s'étaient partagé les Augustins et Saint- Jean-le-Blanc.
Cependant Jeanne d'Arc pressait de tout son pouvoir le départ de l'expédition préparée à Blois; mais, avant de rien entreprendre contre les Anglais, elle voulait les sommer d'abandonner le siège d'Orléans , selon l'ordre que lui en avaient donné ses saintes protectrices. En conséquence , elle chargea un de ses hérauts de porter aux chefs de guerre anglais rassemblés devant Orléans une lettre qui commence ainsi :
t JHESUS MARIA t
« Roy d'Angleterre , et vous , duc de Bedford , qui vous dictes régent du royaume de France ; vous, Guillaume delà Poule [Pôle), comte de Sulford [Suffolk], Jehan, sire deTalebot [Talbot), et vous Thomas , sire de Scales , qui vous dictes lieutenants dudict duc de Bedford : faictes raison au Roi du ciel; rendez à la Pucelle, qui est cy envoyée de par Dieu , le Roy du ciel , les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France , etc. » Elle leur déclare que s'ils veulent lui faire raison, elle est prête à faire avec eux une paix honorable; mais elle y met une condition essentielle, c'est qu'ils abandonnent la France et se retirent dans leur pays, ajoutant qu'autrement ils seront contraints par la force , et qu'il n'en résultera pour eux que honte et dommage.
Les Anglais accueillirent cette sommation avec mépris et dédaignèrent d'y répondre. Peut-être ce mépris était -il plus affecté que réel ; car les prédictions de la Pucelle, qui commençaient à circuler dans l'armée , ne laissaient pas de leur causer une certaine inquiétude.
Enfin , le mercredi 27 avril 1429 , l'expédition
DE JEANNE d'aRC. 87
se trouva prête à partir de Blois. Jeanne d'Arc, les maréchaux de Saint-Sévère et de RaysJ'amiral de Culan, le seigneur de Gaucourt, grand maître de la maison du roi, Ambroise de Loré, Lahire et plusieurs autres chefs de guerre moins célèbres se dirigèrent sur Orléans. L'armée , forte de cinq à six mille hommes, les suivait, escortant des chars chargés de vivres et de munitions. Le duc d'Alençon eut la douleur de ne pouvoir se joindre à celte expédition; il avait engagé sa parole de ne pas porter les armes contre les Anglais qu'il n'eût achevé de payer sa rançon , et l'hooneur enchaînait son courage.
Dès ce premier jour Jeanne éprouva de la part des généraux français une de ces contrariétés qui se renouvelèrent tant de fois dans la suite, et qui souvent nuisirent à Taccomplissement de ses desseins, ou en retardèrent l'exécution. Avant de partir de Blois , on avait agité dans le conseil la question de savoir par quelle route on marcherait sur Orléans. Jeanne d'Arc avait fortement insisté pour qu'on prît la route de la rive droite de la Loire, appelée route de Beauce , afin d'arriver à Orléans par le côté du siège où se trouvaient les plus grandes forces des assiégeants; mais ce projet avait paru d'une audace voisine de Textravagance. Le comte de Dunois.avec qui l'on n'avait pas cessé de correspondre , le désapprouvait absolu-
HISTOntE
ment ; on avait représenté à Jeanne tout ce qu'il avait de dangereux et de téméraire ; enfin, voyant qu'on ne pouvait la faire changer de résolution , fort embarrassés sur le parti qu'ils devaient prendre, car le roi avait [irescrit d'obéir en tout à cette jeune tille , les généraux français imaginèrent de profiter de ce qu'elle ne connaissait point le pays , pour prendre , malgré elle , le chemin de la Sologne, c'est-à-dire de la rive gauche, en lui faisant croire jusqu'au dernier moment qu'on suivait la route qu'elle avait prescrite.
Jeanne , ne se doutant pas encore qu'on l'avait trompée, marchait pleine de confiance et d'ardeur à la tête de sa petite armée. Elle y avait établi le plus grand ordre possible, et avait exigé qu'on renvoyât toutes les femmes de mauvaise vie qui suivent ordinairement les soldats. Elle avait fait rassembler sous la bannière qu'elle leur avait destinée les prêtres qui devaient accompagner l'expédition , et d'après ses ordres ils marchaient à la tête de l'armée, en faisant retentir les airs de chants religieux. Souvent ils répétaient en chœur le Veni Creator, cette hymne sublime dans laquelle l'Église invoque les lumières de l'Esprit- Saint , et lui demande cet esprit de force qui nous soutient dans les dangers.
C'est au milieu de cet appareil religieux et guerrier que Jeanne s'avançait à travers les forêts
DE JEANNE d'aRC. 89
et les sables de la Sologne, pays triste et malsain, et qui contraste d'une manière frappante avec les riches contrées de la Beauce, les riantes vallées de la Loire , la Touraine , et les fertiles coteaux de l'Orléanais, dont il est voisin. Mais les paroles animées de la jeune héroïne, sa noble conteûauce, sa conduite exemplaire, commençaient à faire impression sur l'esprit des soldais, et leur faisaient oublier les fatigues d'une route longue et pénible. Elle exhortait souvent les guerriers à se confesser et à avoir confiance au Seigneur. La plupart se conformèrent à ses désirs. Elle-même reçut au milieu d'eux le sacrement de l'eucharistie.
Après deux jours de marche, après avoir passé deux fois la nuit au milieu de la campagne , on arriva le troisième jour , 29 avril , aux environs d'Orléans. C'est alors que la Pucelle s'aperçut avec surprise que la Loire était entre l'armée et la ville ; et qu'ainsi on l'avait trompée en la conduisant du côté du fleuve opposé à celui qu'elle avait voulu suivre. Elle en témoigna son mécontentement aux chefs de guerre , qui rejetèrent tout ce qui s'était fait sur le comte de Dunois , prétendant qu'ils n'avaient agi que d'après ses ordres.
L'armée , après avoir traversé l'espace appelé Val de Loire, entre ce fleuve et le Loiret, parvint sur le rivage de la Loire, un peu au-dessus de la
90 HrSTOIRE
bastille (le Saint-Jean-le Blanc. Cet endroit était le seul oîi auraient pu aborder les bateaux préparés à Orléans pour recevoir les vivres amenés par le convoi, mais le fort construit par les Anglais rendait cette opération impossible. Partout ailleurs la rivière était si basse, que des bateaux n'auraient pu approcher du rivage, et qu'il aurait fallu opérer leur chargement en transportant à bras tout ce qui devait être embarqué, et en faisant pour cela un long trajet sur la grève ou dans l'eau, et à la portée du canon de la bastille. On était si près de la forteresse, que les guerriers des deux partis pouvaient mutuellement distinguer leurs traits. Ajoutez à cela que les grands bateaux destinés à prendre les vivres à leur bord ne pouvaient remonter qu'à la voile jusqu'à l'endroit où se trouvait le convoi , et que le vent éiait contraire. Alors on reconnut , mais trop tard, que le conseil que Jeanne avait donné de marcher par la rive droite était préférable à celui que l'on avait suivi ; et ce qui fit voir plus tard à quel point ou s'était exagéré les obstacles , c'est que lorsqu'on fut obligé d'y revenir, il n'en résulta pour l'armée aucun inconvénient. Ou eut plus d'une fois dans la suite l'occasion de se convaincre que la sagesse d'une jeune fille sans expérience l'emportait sur la prudence des capitaines les plus expérimentés.
DE JEANNE d'aRC. 91
Cependant les chefs qui avaient fait prendre au convoi le chemin de la Sologne se trouvaient dans le plus grand embarras et ne savaient à quoi se résoudre. Jeanne voulait qu'on s'emparât sur-lechamp de la bastille de Saint- Jean-le-Blanc, ce qui aurait rendu les Français maîtres d'un port et d'un passage commodes j mais on n'osa l'entreprendre.
Instruit de cet état de choses, Danois, qu'on nommait également le Bâtard d'Orléans, traversa la Loire dans un petit bateau, pour venir se consulter avec les chefs. Comme il approchait : a Êtes- vous le Bâtard d'Orléans? lui demanda « Jeanne d'Arc. — Oui, reprit-il, et bien joyeux « de votre venue. — Est-ce vous, ajouta-t-elle, « qui avez conseillé de passer par la Sologne, et « non pas directement du côté où sont Talbot et ft ses Anglais? — C'était, réplitjua-t-il, le coaseil « des plus sages capitaines, qui croyaient ce parti « le meilleur et le plus sûr. — Le conseil de Dieu « Notre-Seigneur, reprit Jeanne, est plus sûr et c( medleur que le vôtre. Vous avez cru me dé- « ce voir, et vous vous êtes' déçu vous-même; car « je vous amène le meilleur secours que reçut «jamais chevalier ou cité : c'est le secours du « Roi des cieux, donné, non pour l'amour de moi, « mais procédant de Dieu même , lequel , à la a prière de saint Louis et de saint Chariemagne,
92 HISTOIKE
« a eu pitié de la ville d'Orléans, et n'a pas voulu « que les Anglais eussent à là fois le corps du « duc d'Orléans et sa ville. »
Le conseil s'assembla aussitôt ; Dunois proposa de remonter les bords de la Loire jusqu'en face du château de Chécy, qui avait garnison française et qui n'était qu'à environ huit kilomètres. Là se trouvait un port commode , où les barques d'Orléans pourraient remonter et être facilement chargées ; mais le vent était toujours contraire, et la difficulté devenait encore plus grande; car il était impossible de faire parcourir le trajet aux bateaux, soit à la rame , soit, comme on le fait dans d'autres rivières, au moyen du halage. Ainsi à chaque instant on avait plus de raison de reg-retter de n'avoir pas suivi les avis de la Pucelle. Celleci, loin de triompher de îa confusion et du chagrin des généraux, comme eût fait un esprit vulgaire, chercha à les encourager et à leur rendre l'espérance. Elle leur prédit que le vent ne tarderait pas à changer, et que le convoi entrerait librement dans la ville, malgré les Anglais. Le temps était orageux , la pluie tombait par torrents; tout à coup le vent , qui était très- fort , changea et devint favorable : tout semblait miracle dans ce qui se faisait sous sa conduite. L'eau du fleuve , à ce que di>aient même plusieurs personnes, semblait Cl oître et s'élever pour hàler le voyage des ba-
DE JEANNE d'aRG. 93
teaux. Aussitôt les voiles se tendent de tous côtés ; les mariniers lèvent l'ancre en poussant des cris de joie, et la petite flotte remonte rapidement le cours du fleuve. Forcée par la direction du chenal de passer devant le port de Saint- Loup , où les Anglais avaient un poste fortifié et de l'artillerie, elle n'en fut nullement inquiétée , et elle arriva au port vis-à-vis de Chécy , presque en même temps que le convoi et l'armée de la Pacelle. On s'occupa aussitôt de charger les barques, et cette opération se fit sans aucune difficulté. Ce premier succès détruisit tous les doutes qui pouvaient rester à Dunois, et, comme il le dit lui-même , il commença dès lors à avoir meilleure espérance qu'auparavant dans les promesses de Jeanne d'Arc.
Ainsi se trouvait heureusement accompli le premier essai qu'on avait voulu tenter pour s'assurer de la réalité des promesses de la Pucelle. Dunois la supplia de traverser la Loire et de se rendre aux vœux des habitants d'Orléans, qui l'attendaient avec la plus vive impatience. Elle y consentit à condition que l'armée l'accompagnerait, et qu'on attaquerait aussitôt les Anglais pour les forcer à lever le siège. Mais les chefs n'avaient point l'ordre de conduire leurs gens d'armes dans la ville ; ils n'étaient venus que pour escorter le convoi , et devaient ensuite retourner à Blois , où l'on ras-
semblait des forces plus considérables. Jeanne était indignée de ce qu'elle appelait un défaut de confiance en Dieu , dans l'instant mènrie où il venait de leur donner une manfue si assurée de sa protection. Elle craignait d'ailleurs qu'on ne voulût la tromper encore, et que, sous prétexte d'aller chercher des renforts à Blois , les chefs ne se retirassent et n'abandonnassent l'entreprise. « 11 me « ferait peine, disait-elle àDunois, qui la pressait « toujours de partir avec lui, il me ferait peine de « laisser mes gens, qui sont bien confessés, de « bonne volonté, et avec qui je ne craindrais pas « toute la puissance des Anglais. » Enfin, vaincue par les instances de Dunois , et par les prières de quelques Orléanais qui l'avaient accompagné, cédant aux promesses solennelles que lui firent les capitaines de venir le plus tôt possible en grande force pour secourir la ville, elle consentit à entrer dans Orléans; mais, avant de quitter ses soldats, elle oidonna à son aumônier et aux prêtres de reprendre la même route avec l'armée pour la maintenir en sainte disposition, de la précéder toujours avec leur bannière déployée, comme ils avaient fait eu venant , et de l'accompagner quand ils reviendraient à Orléans.
Jeanne d'Arc entra ensuite dans la barque de Dunois, tenant à la main son étendard; elle était suivie du brave Lahire, du chevalier d'Aulon, de
DE JEANNE d'aRC. 95
Louis de Contes et de plusieurs autres. Deux cents lances venaient après dans d'autres bateaux. Ils traversèrent la Loire et allèrent aborder au village de Chécy, situé vis-à-vis de l'endroit où l'armée s'était arrêtée.
Pendant qu'on embarquait les vivres à Chécy, la garnison d'Orléans avait pris les armes et attaquait avec vigueur le port et fort de Saint-Loup, à portée duquel le convoi devait encore passer au retour. Cette diversion produisit le meilleur effet, et les bateaux chargés arrivèrent à Orléans sans avoir été inquiétés.