CHAPITRE V
DEPDIS l'entrée de JEANNE D'ARC A ORLÉANS JUSQU'A LA PRISE DE LA BASTILLE DE SAINT-LOUP.
Entrée de Jeanne d'Arc 5 Orléans. — Enthousiasme des habitants. — Discussion dans le conseil. — Mécontentement du sire deGamache. — Nouvelle lettre de Jeanne d'Arc aux généraux anglais. — Violation du droit des gens. — Inquiétude des Anglais. — Jeanne visite les redoutes voisines des retranchements anglais» — Sa conduite pendant son séjour à Orléans. — Entrée des troupes françaises dans Orléans. —Attaque de la bastille de Saint-Loup. — Premiers exploits de Jeanne. — La bastille est emportée.
Vers six heures et demie du soir, le 29 avril 1429 , quand il n'y eut plus aucune apparence de danger pour la petite flotte , Jeanne d'Arc et les chefs de guerre qui l'accompagnaient sortirent de
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Chécy, et se dirigèrent par terre vers la porte orientale de la ville sans que les Anglais missent aucun obstacle à leur passage.
Jeanne d'Arc fit son entrée tout armée, montée sur un cheval blanc, ayant à sa gauche le comte de Dunois, et suivie de tous les vaillants seigneurs de sa suite et de la garnison. Devant elle marchait son étendard mystérieux. « Une foule immense accourut à sa rencontre, portant, dit la chronique, un grand nombre de torches, et faisant telle joie comme s'ils eussent vu un ange de Dieu ou Dieu lui-même descendu au milieu d'eux ; tous se tenaient pour délivrés et arrivés à la fin de leurs maux et périls ; ils se sentaient tous reconfortés et comme désassiégés , par la vertu divine qu'on leur avait dit être en cette simple Pucelle. » Femmes, enfants, vieillards, se pressaient autour d'elle ; chacun voulait toucher ses vêtements ou même son cheval , qu'elle m uiiait d'une manière admirable. Pour elle, elle répondait doucement , en exhortant le peuple à honorer Dieu et à espérer d'être délivré par lui de la fureur des ennemis. Malgré la fatigue qu'elle devait éprouver, elle voulut avant tout aller à 1 église rendre grâces à Dieu; la foule la suivit et fit retentir les voûtes du temple du Te Deum entonné par les prêtres. De là ou la conduisit avec les mêmes honneurs à l'hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Or-
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léans , un des plus notables bourgeois de la ville, dont la femme était renommée par sa vertu et sa piété. C'était là que son logement avait été préparé. Elle y fut accueillie avec les démonstrations de la joie la plus vive ; elle se retira aussitôt dans l'appartement qui lui était destiné , pour se faire désarmer ; car elle était à cheval depuis le matin, sans avoir bu ni mangé. On lui avait préparé un repas spleudide ; mais elle ne voulut pas l'accepter, et se contenta pour toute nourriture de quelques tranches de pain trempées dans de l'eau et du vin . Le chevalier d'Aulon, Pierre d'Arc , Jean de Metz^ et Bertrand de Poulengy, qui ne l'avaient pas quittée , furent logés dans la même maison.
Le lendemain matin, Jeanne se rendit chez le comte de Duuois pour conférer avec lui sur ce qu'on avait à faire; elle voulait que, sans plus attendre , on profilât de la bonne voloaté des Orléanais>et de la garnison pour attaquer les Anglais. Laiiire et le brave Florent d'IUiers étaient de cet avis ; mais' le plus grand nombre voulait qu'on n'entreprît rien avant l'arrivée de l'armée de Blois. La discussion s'anima peu à peu ; Jeanne d'Arc, forte de l'autorité que le roi lui avait conférée et de l'inspiration qu'elle avait reçue du Ciel, ne voulait pas céder, rappelant aux chefs que leurs conseils, timides avaient failli, la veille, avoir des résultats fâcheux. Le sire de Gamache ,
irrité de ce ton de commandement et de Tascendant que son enthousiasme et son génie commençaient à prendre dans le conseil, ploya sa bannière et la remit à Dunois. Celui-ci, qui voyait avec peine un débat dont les conséquences pouvaient être extrêmement dangereuses, fit les plus grands efforts pour rapprocher Jean de Gamache et la Pucelle, et, secondé par les autres capitaines, il parvint non sans peine à les apaiser. On décida enfin qu'on n'attaquerait point l'ennemi avant Tariivée de l'armée, mais que le comte de Dunois et le sire d'Aulon se rendraient à Blois pour hâter le départ des troupes.
Jeanne d'Arc voulut profiler du délai qu'on apportait à l'attaque des bastilles pour renouveler la sommation qu'elle avait faite aux Anglais , et qui était restée sans résultat. Elle envoya ses hérauts d'armes, Ambleville et (iuienne, à la bastille de Saint-Laurent, porter à Talbol et aux autres chefs anglais une lettre semblable à celle qu'elle leur avait adressée de Blois. Mais si la première fois ils avaient répondu à cette sommation par un mépris vrai ou affecté , cette fois ils se montrèrent fort irrités de l'audace de cette paysanne, de cette vachère, comme ils l'appelaient, et ils s'emportèrent en injures grossières contre elle, menaçant de la brûler s'ils la tenaient. Leur colère était telle, qu'ils retinrent un des hérauts.
Guienne, et voulaient le faire brûler comme hérétique. Ils préparèrent même le bûcher pour cette exécution ; cependant ils jugèrent à propos d'en écrire auparavant à l'université de Paris pour la consulter.
Si cette irritation des chefs annonçait le trouble dont ils étaient agités, on pense bien que les simples soldats avaient Tesprit encore plus ému de tout ce qui se passait. Après sept mois de siège , ils voyaient leurs ennemis approvisionnés de vivres et remplis d'espérance ; ils étaient frappés en même temps des récits merveilleux dont Jeanne était le sujet. Aussi il était facile de remarquer que l'ennui et l'abattement gagnaient tous les assiégeants.
Les Anglais avaient renvoyé Ambleville à la Pucelle pour lui faire connaître le sort qu'ils réservaient à son compagnon. « Que ditTalbot? lui (( demanda-t-elle aussitôt qu'elle l'aperçut. — Ils « disent de vous tous les maux possibles, et que « s'ils vous tenaient ils vous feraient brûler. — « Retourne auprès d'eux , reprit la Pucelle, et ne « fais aucun doute que tu ramèneras ton compa- « gnon. » Et comme Ambleville paraissait avoir peur: «En mon Dieu, ne crains rien, ajouta-t-elle; « ils ne feront aucun mal ni à toi ni à Guienne. « Tu diras à Talbot qu'il s'arme, et je m'armerai « aussi ; qu'il se trouve devant la ville : s'il me
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« peut prendre , qu'il me fasse brûler; si je le dé- « confis, qu'illève le siège, et que les Anglais s'en « aillent dans leur pays. » Tout cela ne rassurait pas Arableville ; mais Duiiois le chargea de dire à Talbot et aux autres chefs que les prisonniers anglais et les hérauts envoyés pour traiter les rançons répondaient de ce qui serait fait aux hérauts de la Pucelle. De la sorte Talbot renvoya Guienne, mais il ne jugea pas à propos d'accepter le défi de Jeanne.
Les Orléanais avaient construit sur le pont une redoute appelée boulevard de la Belle-Croix , visà-vis du -boulevard que les Anglais avaient élevé dececôlédesTournelles.Lesdeux redoutes étaient si proches , qu'on pouvait, en élevant la voix , se faire entendre de l'une à l'autre. Jeanne voulut profiter de celte circonstance pour répéter de vive voix aux ennemis les avertissements de sa lettre. A sa vue, les Anglais, attirés par la curiosité, accoururent en foule sur leurs fortifications. Glacidas (sir Guillaume Gladesdale), qui commandait en ce lieu , et ceux qui l'accompagnaient, ne répondirent à Jeanne que par les plus vilaines injures, la renvoyant à garder ses vaches. Un chef appelé le bâtard de Grasville se fit surtout remarquer par son acharnement. « Penses -tu, lui disait-il, « que des chevaliers veuillent fuir devant une femme?» Puis, s'empor tant contre les Frauçais
qui accompagnaient la Pacelle, il les traitait d'infâmes et de mécréauts, qui ne rougissaient pas d'obéir à une femme perdue et débauchée. Jeanne d'Arc ne put contenir son indignation : «Vous mentez, s'écria- 1- elle, et malgré vous « bientôt vous partirez d'ici, une grande part de « vos gens seront tués ; mais vous, vous ne le ver- « rez pas. » Elle s'éloigna rapidement à ces mots, et rentra dans la ville.
Le lendemain l*'' mai , Dunois , d'Aulon, et les autres capitaines qui devaient aller à Blois hâter la venue de l'armée, se mirent en route, escortés à leur sortie de la ville par Jeanne d'Arc et Lahire, avec une partie de la garnison. La Pucelle se plaça entre la ville et le parc établi par les Anglais près de Saint-Laurent, afin de les tenir en échec et de donner à Dunois et à ses compagnons le temps de passer entre la bastille de Saint-Laurent et celle de Londres. Les Anglais la laissèrent passer, sans oser sortir de leurs retranchements. Telle était l'impression de terreur qu€ produisait sur eux l'apparition de cette jeune fille qu'ils affectaient de mépriser, que ces mêmes guerriers qui naguère, au nombre de deux cents hommes seulement, repoussaient mille Français, n'osaient presque plus sortir de leurs parcs et de leurs bastilles; quatre à cinq cents hommes du parti du roi suffisaient maintenant pour combattre contre
toute la puissance des Anglais et les chasser jusque dans leurs refuges.
Jeanne d'Arc ne se retira que quand on eut entièrement perdu de vue Dunois et ceux qui raccompagnaient, et qu'il n'y eut plus rien à craindre pour eux. Avant de rentrer dans Orléans, elle crut devoir profiler du voisinage où elle se trouvait de la bastille delà Croix-Morin pour s'en approcher et renouveler de vive voix aux Anglais la sommation qu'elle avait faite à ceux des Tournelles. Ses paroles furent accueillies par les mêmes injures; mais, plus maîtresse d'elle-même que la veille , elle se contenta de les regarder en pitié et de se retirer sans leur répondre.
Rentrée dans Orléans , elle fut obligée de parcourir la ville pour contenter le peuple, qui ne pouvait se 1 isser de la voir, et qui aurait presque forcé la porte de son logis, si elle n'eût pas satisfait à ce vœu des habitants. La vie exemplaire de cette jeune fdle, les récits qu'en faisaient ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, ajoutaient de plus eu plus à l'enthousiasme. La simplicité de son lagage, la pudeur de ses manières, la chasteté de sa conduite, sa piété humble et profonde, excitaient l'admiration et lui gagnaient tous les cœurs. Elle ne cessait de répéter que Dieu secourrait la ville d'Orléans et mettrait ses ennemis en fuite. Assidue à l'église, au moment où le prêtre élevait
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l'hostie consacrée, des torrents de larmes s'échappaient de ses yeux. Non-seulement elle se confessait et communiait souvent , mais elle exhortait continuellement les guerriers à imiter son exemple, et elle réussit à ea persuader plusieurs. De ce nombre furent Lahire et quelques autres qui jusqu'alors avaient mené une vie dissolue; elle parvint même à les corriger de leur habitude de jurer et de blasphémer, du moins en sa présence.
Le lundi 2 mai, Jeanne d'Arc fit une reconnaissance de toute la ligne formée par les bastilles et les redoutes à l'occident, au nord et à l'orient de la place. Le peuple la suivait en foule pendant cette excursion, et ni Talbot, ni Suffolk, ni Scales, n'osèrent sortir de leurs retranchements et tomber sur la multitude désarmée qui accompagnait la Pucelle. Après qu'elle eut vu et regardé à loisir les fortifications des Anglais, elle s'en retourna à l'éghse Sainte-Croix d'Orléans, où elle entendit les vêpres.
Les inquiétudes manifestées par la Pucelle lorsqu'il avait fallu se séparer de son armée n'avaient pas été sans fondement, et Dunois était arrivé à Bloisfort à propos; car les conseillers et surtout le chancelier de France , Regriault de Chartres , archevêque de Reims , délibéraient tout de nouveau et étaient encore indécis pour savoir si Ton
ferait une autre entreprise sur Orléans. Mais Dunois et ceux qui ravaieiit accûmpagné parlèrent avec tant de force, qu'ils obtinrent du conseil que l'armée serait de nouveau envoyée à Orléans , et qu'elle suivrait celte fois le chemin de la Beauce.
En conséquence, l'armce repartit de Blois le 3 mai . et , remontant la rive droite du fleuve , s'arrêta à l'entrée de la nuit à mi-chemin d'Orléans. Le lendemain elle se remit en marche et s'avança rapidement vers la ville.
On commençait à s'inquiéter à Orléans de ne recevoir aucune nouvelle de l'armée auxiliaire qu'on attendait. La Pucelle ne partageait point ces alarmes , et assurait que l'armée était en marche et ne tarderait pas à paraître. Bientôt , en c'fet, on annonça qu'elle s'avançait du côté de l'occident, et se dirigeait vers la ville par le chemin qui passait entre les baslilles de Londres et de Saint -Laurent. A cette nouvelle, la Pucelle monta à clieval et sortit de la ville avec Lahire , Florent d'Illiers et d'autres chevaliers; sa troupe se montait en tout à cinq cents comb?ittants ; elle s'en alla ainsi au-devant du Bâtard d'Orléans , du maréchal de Raiz , du maréchal de Boussac , du baron de Coulonces, et de plusieurs autres chevaliers et écuyers qui marchaient en tête de l'armée. Les uns et les autres passèrent entre les bastilles des Anglais, qui, armés et prêts à combattre , re-
gardaient du haut de leurs fortifications l'armée française s'avancer lentement , précédée des prêtres de Blois et du chapelain de la Pucelle. Ils distinguaient les traits des chefs, ils entendaient les chants des prêtres , et , malgré l'appât d'un riche butin, malgré la grande quantité de chariots qui ralentissaient et embarrassaient la marche des troupes françaises, bien moins nombreuses que les Anglais, ceux-ci restèrent immobiles. «Une stupeur invincible, dit un de leurs historiens, un silence de mort régnait parmi ces mêmes troupes naguère encore si exaltées par la ■victoire et si audacieuses dans les combats (1) ; on eût dit qu'une puissance surhumaine les enchaînait dans leurs retranchements. L'armée entra donc dans la ville sans avoir rencontré aucun obstacle , et elle fut reçue par les acclamations d'un peuple livré à tous les transports de l'enthousiasme et de Fespérance. Jeanne d'Arc annonça aux Orléanais que dans cinq jours il ne resterait pas un Anglais devant leurs murs.
« Le comte de Suffolk , dit le même historien que nous avons cité, se trouvait dans une situation fort extraordinaire et de nature à confondre l'homme le plus habile et le plus courageux. Il voyait ses troupes effrayées et fortement frappées
(1) Hunie's History of England.
de l'idée qu'une influence divine accompagnait la Pucelle. Au lieu d'appeler à son secours, pour bannir ces vaines terreurs, l'agitation et le mouvement de la guerre, il crut devoir attendre que ses soldats fussent revenus de leur premier effroi, et il donna par là à ces dangereuses préventions le temps de se graver plus profondément dans leurs esprits. Les préceptes militaires, bons à suivre dans les cas ordinaires, le trompèrent dans des circonstances qui sortaient des règles communes. Les Anglais sentirent leur courage dompté et abattu, et en inférèrent que la vengeance divine pesait sur eux . Les Français tirèrent la même conséquence d'une inaction si nouvelle et si inattendue. Tout changea à la fois dans l'opinion des hommes, véritable arbitre des événements : et l'audace, résultat naturel d'une longue suite de succès, passa subitement des vainqueurs aux vaincus. »
Dans Taprès-dînée de ce jour, Dunois vint visiter Jeanne, et lui dit qu'il avait appris en route que Falstof, celui qui avait gagné la journée des Harengs, allait venir pour conduire aux ennemis du renfort et des vivres. Elle fut toute réjouie de cette nouvelle. « Bâtard, bcàtard, s'écria- t-elle, « au nom de Dieu, je te recommande, sitôt que M tu sauras la venue de ce Fastolf , de me le dire, « car, s'il passe sans que je le sache, je te promets
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« que je te ferai couper la têle. » Dunois Tassura positivement qu'elle le saurait.
Après le départ du prince, Jeanne, cédant à la fatigue qu'elle avait éprouvée pendant cette journée, se jeta sur son lit pour dormir quelques instants. Le sire d'Aulon, son écuyer, avait voulu aussi prendre quelque repos. Tout à coup elle se lève et court éveiller d'Aulon, qui commençait à s'endormir : «Mon conseil m'a dit, s'écria-t-elle, « d'aller contre les Anglais ; mais je ne sais si « c'est contre leurs bastilles, ou contre ce Fastolf, c( qui les doit avitailler en ce moment. » Frère Jean Paquerel et plusieurs autres prêtres entrèrent dans la chambre. « Mon Dieu, dit-elle en « les voyant, le sang de nos gens coule par terre! « Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée plus tôt"? « Ah! c'est mal fait... Nos gens ont bien de la « besogne devant une bastille , et il y en a de « blessés. Mes armes! mes armes!... mon che- « val!.. » D'Aulon se hâtait de lui présenter son armure; mais, entraînée par son impatience, elle descendit précipitamment l'escalier, pour appeler Louis de Contes, son page ; elle le trouva sur la porte s'amusant à causer avec la maîtresse de la maison, car tout était tranquille en ce moment dans ce quartier, et l'on ignorait ce qui se passait au dehors de la ville. « Ah! méchant gar- « çon, lui dit-elle vivement, qui ne m'êtes point
« venu dire que le sang de France est répandu ! « Allons vite , mon cheval ! » Elle remonta dans sa chnmbre avec la même vivacité , et d'Aulon acheva de l'armer. Pendant ce temps-là, un grand bruit se fit entendre dans la rue : on criait que les ennemis portaif>nt en cet instant un grand dommage aux Français. Laissant là son écuyer, qui n'était pas encore armé , elle redescendit rapidement et trouva son cheval ; elle s'aperçut que dans sa précipitation elle avait oublié son étendard; elle envoya le page le chercher , et , dans son impatience, elle lui cria de le lui tendre par la fenêtre. Aussitôt qu'elle l'eut en main, elle laiiça son coursier avec une telle rapidité, que le feu jaillissait du pavé sous ses pas. Elle se dirigea vers la porte Bourgogne, « aussi droict, dit la chronique, comme si elle eust bien sceu le chemin auparavant; et toutefois oncques n'y avoit-elle entré. » D'Aulon et son page la suivirent de près, et la rejoignirent auprès de la porte Bourgogne, où l'embarras occasionné par les Français qui rentraient en tumulte dans la ville l'avait un moment arrêtée.
Le combat cfui se livrait en ce moment avait été engagé par quelques hommes d'armes qui, sans consulter les chefs, avaient, comme c'était assez la coutume parmi ces guerriers peu disciplinés, fait mie sortie et poussé jusqu'à labastilllede
Saint-Loup , la plus forte qu'eussent les Anglais du côté du levant. L^assaut avait été fier et merveilleux; le boulevard ou redoute avancée qui couvrait la bastille avait été emporté ; mais les assaillants, en trop petit nombre, avaient bientôt été obligés de prendre la fuite. On rapportait un grand nombre de blessés au moment où Jeanne d'Arc arriva à la porte Bourgogne. En les voyant elle s'écria : « Hélas ! je n'ai jamais vu le sang « d'un Français sans que m.es cheveux se dressent « sur ma tête! » Plus irritée cependant que découragée par ce spectacle , elle poussa son cheval en avant, et sortit de la ville avec d'Aulon, Dunois , et plusieurs autres chefs qui venaient d'arriver ; s' avançant rapidement à travers les fuyards , elle marcha droit vers la bastille , tenant son étendard déployé. A sa vue, les Français poussèrent des cris de joie et retournèrent à l'assaut. Le commandant de la bastille , nommé sir Thomas Guerrard , se trouvait absent. Néanmoins la bastille fut vaillamment défendue pendant trois heures, durant lesquelles Jeanne d'Arc montra autant de présence d'esprit, d'habileté et de courage que si elle eût fait la guerre toute sa vie. Talbot et les autres chefs anglais voulurent secourir la bastille assiégée; mais les Français furent avertis de ce mouvement par la cloche du beffroi ; aussitôt le maréchal de Boussac , le sire
de Grasville, le baron de Coiilonces, et plusieurs autres chevaliers , écuyers , et un grand nombre de gens de guerre et de bourgeois de la ville , \inreiil se ranger en bataille entre la bastille assiégée et les autres bastilles anglaises , attendant de pied ferme les ennemis. Ceux-ci, voyant la bonne contenance des Français, renoncèrent à leur entreprise , et abandoniièrent leurs compagnons à leur sort. Talbot lui-même', qui les avait appelés au combat, remarquant que la jeune guerrière dirigeait ses pas de ce côté , n'osa pas paraître en pleine campagne contre un ennemi si formidable, et il rentra plein de tristesse et de courroux dans ses quartiers.
Bientôt après la bastille de Saint-Loup fut emportée. Presque tous les Anglais qui la défendaient périrent. Quarante seulement furent faits prisonniers. Quelques-uns qui s'étaient réfugiés dans Téglise Saint-Loup se revêtirent d'habillements sacerdotaux qu'on y avait laissés par hasard , et à la faveur de ce déguisement ils pai-vinrent jusqu'auprès de la Pucelle, qui les sauva de la fureur des soldats. Jeanne, en parcourant le champ de bataille et en considérant le grand nombre d'Anglais qui couvraient la terre de leurs cadavres, fut saisie d'une vive douleur de voir tant de gens morts sans confession. Elle voulut se confesser elle-même sur-le-champ à son chapelain ,
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parce qu'elle n'avait pas eu le temps de le faire avant le combat. Les Français rasèrent la forteresse, et réduisirent en cendre tout ce qui pouvait être consumé par les flammes. Cela fait,la Pucelle, les chefs de guerre et leur suite rentrèrent dans Orléans. Leur premier soin fut de rendre des actions de grâces à Dieu pour un si brillant succès. On fit des prières dans toutes les églises^ et le son de toutes les cloches de la ville, mêlé aux accents de la joie des habitants , retentissait jusqu'au camp des Anglais , et achevait d'y répandre la tristesse et le découragement.
Cette journée était bien grande pour la gloire de la Pucelle ; le courage qu'elle avait déployé , les dangers qu'elle avait bravés avec un sangfroid qui eût fait honneur aux meilleurs chevaliers, excitaient au plus haut degré l'admiration universelle; mais ce qui frappait surtout les esprits , c'était la manière miraculeuse dont elle avait été éveillée par ses voix au moment du combat , et comment elle avait trouvé seule et sans guide le chemin de la porte Bourgogne. On ajoutait qu'aussitôt après sa venue pas un Français n'avait reçu de blessures. De tels discours , qui bientôt se répandirent chez les Anglais, les remplissaient d'effroi, si bien que leurs capitaines ne savaient que faire ni que résoudre.
Le lendemain, jeudi 5 mai, jour de l'Ascension,
on ne voulut point combattre, à cause de la sainteté de la fête. Le matin , Jeanne d'Arc se confessa, reçut la sainte Eucharistie, et consacra une grande partie de cette journée à des actes de piété.