‹ Histoire de Jeanne- d'ArcChapitre 1 sur 10 · Histoire de Jeanne- d'Arc · texte numérisé non relu

Histoire de Jeanne- d'Arc

État de la France. — Caractère des princes. — Assemblée pour la régence. — Soulèvement à Paris. — Sacre du roi à Reims. — Son entre'e à Paris. — Disgrâce de La Rivière. — Soulèvement contre les impôts. — Traité avec le duc de Bretagne. — Incidens causés par le schisme. — Plainte de l'Université. — Émeute à Rouen. — Révolte des Maillotins. — Punition des séditieux. — Etats-générau.i à Compiègne. — Guerre de Flandre. — Intrigues de Dubois pour Artevel. — Siège de Gand. — Prise de Bruges. — Passage de la Lys par l'armée royale. — Grand conseil à Gand. — Bataille de Rosbecque. — Défaite des Flamands. — Retour du roi. — Alarme des Parisiens. — Leur désarmement. — Supplice de l'avocat -général Desmarets. — Expédition contre les Anglais. — Mort du comte de Flandre. — Combat singulier. — Le jugement de Dieu. — Combat de Carouge et de Legris. — Invasion du duc d'x^Lnjou en Italie. — Mariage de Charles et d'Isabelle. — Vain projet de descente en Angleterre. — Prise de Dam. — Affaires d'Ecosse. — Attentat de Charles-le-Mauvais. — Son procès. — Sa mort terrible. — Continuation de la guerre. — Nouveau projet de descente. — Arrestation de Clisson. — Gouvernement du roi, — Assemblée à Reims à ce sujet. — Mort du cardinal de Laon. — Voyage du roi.

Eiat

Cde la HARLEs \I était âgé de douze ans, lorsque la l'r^nce.

mort de son père laissa tomber dans ses faibles mains le sceptre de la France.

La sagesse du feu roi avait, en peu d'années, effacé les traces des désastres et des calamités que la défaite de Poitiers, la captivité du roi Jean, et une sanglante anarchie avaient attirés sur le royaume.

L'étranger était chassé ; on avait expulsé ou exterminé les brigands ; la discipline , la confiance , la victoire rendaient à l'armée son ancien lustre et une force nouvelle. Le peuple, soulagé d'une longue misère , reprenait ses travaux avec sécurité, et l'activité du commerce commençait à renaître.

Enfin, pour la première fois, le gouvernement, non seulement se trouvait dispensé de recourir à d'odieuses exactions pour faire face à ses dépenses, mais il possédait même un trésor considérable et suffisant, soit pour commander la paix, soit pour soutenir avec avantage la guerre, si l'ambition des Anglais se refusait à toute conciliation.

Cependant ce fut précisément ce trésor, amassé par Charles V, qui devint la cause des premiers malheurs de son fils, parce qu'il excita la cupidité des princes, et sema entre eux les germes d'une funeste division.

Condillac, à ce sujet, nous offre des observa-

lions trop sages pour ne pas être répétées et méditées. (( Lorsqu'un roi a du superflu, dit ce » judicieux historien, il doit l'employer à des » travaux, ou à soulager son peuple par la » diminution des impôts. Charles ne l'avait » pas fait, et ce fut une faute. Ses frères dilapi- » dèrent son trésor; et les princes devinrent » presque aussi puissans que le monarque.

» Pendant que les rois détruisaient d'un côté » le gouvernement des fiefs, ils le rétablissaient » de l'autre en donnant à leurs cadets de grands » domaines avec tous les droits féodaux. Ils » auraient acquis de bonne heure une grande » puissance, et prévenu bien des troubles, si, » conservant toutes les terres qu'ils réunis- » saient à la couronne, ils n'avaient donné » pour apanage aux princes du sang que des » honneurs et des revenus.

)) Mais, par un amour mal entendu, ils sem- » blaient vouloir que tous leurs fils fussent des » seignevirs puissans. Ils ne prévirent pas que » ces nouveaux vassaux seraient de nouveaux » ennemis, que l'ambition les armerait les uns » contre les autres, enfin que la puissance de » tant de princes ferait le malheur des peuples, » et tendrait à la ruine même delà famille rovale.

» On vit les effets de cette conduite sous » Charles VI ; alors le rovaume devint un théâ-

» tre de guerres, de crimes, de calamités; et » les princes du sang, sacrifiant à la discorde » jusqu'à leurs propres intérêts, placèrent eux- » mêmes la couronne de France sur mie tête » étrangère. »

Charles V, au moment de terminer son rè<ïne glorieux , ne dissimula pas le profond chagrin et la sombre inquiétude que lui inspiraient la faible enfance de son lils et les passions ardentes des princes auxquels il était forcé de confier sa jeunesse.

Caractère Louis, duc d'Aujou, était spirituel, éloquent, i^rinces. cxcrcé aux affaires et aux armes, mais ambitieux, cupide et prêt à tout sacrifier pour satisfaire une soif ardente de puissance, de gloire et de richesses.

Déjà, malgré les sages représentations de son souverain et de son frère, il avait opprimé l'Aquitaine, pillé le Limousin, et fait gémir le Périgord et le Languedoc sous le poids des plus lourds impôts.

Ce prince séduisait, corrompait les grands, dont il avait besoin, flattait le clergé pour s'assurer son appui, et dépouillait sans pitié le peuple, qui ne pouvait lui opposer de résistance. Cependant celui de Montpellier, poussé au désespoir, s'était révolté contre lui. Une reine, Jeanne de Naples , trop fameuse par ses crimes,

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ofliait au duc d'Anjou, dont elle sollicitait l'appui , l'appât d'un trône , celui de Naples ; et le désir d'atteindre le but de son ambition, au.o-mentait encore son impatience d'amasser, par tous les moyens possibles, assez de richesses pour porter avec succès ses armes en Italie.

Jean, duc de Berry, semblait formé par la nature pour faire espérer quelque consolation et quelque appui aux Français contre le joug pesant de son frère. En effet, on le trouvait juste, affable, populaire, lorsqu'il suivait ses propres penchans; mais aucune vertu n'est utile, si elle est dénuée de force. Ce prince, esclave de tous ceux qui l'entouraient , n'agissait que par leurs conseils, ne pouvait résister au plaisir de les enrichir; il leur conseillait la justice, et laissait leurs exactions impunies. Pour faire le bien, il faut le connaître. Le duc de Berry, mal élevé, était trop ignorant pour ne pas être facilement et fréquemment trompé.

On voyait néanmoins chez lui une bibliothèque, chose rare en ce temps ; il aimait, non les lettres, mais les livres comme objets de luxe, comme curiosité de haut prix, comme il aurait aimé de riches meubles et des bijoux précieux.

Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne, avait dès ses premières années, par une vaillance

brillante, par une intrépide fermeté, mérité à la bataille de Poitiers la faveur du roi Jean son père, et l'estime de tous les chevaliers d'Angleterre et de France.

L'élévation de son âme semblait promettre au peuple les vertus d'un grand prince. Il ne manquait pas d'habileté; mais de nombreux, défauts ternirent et entachèrent ses belles qualités; fastueux, prodigue, ambitieux non pour la patrie, mais pour lui-même, il n'entreprenait jamais rien de grand que pour l'intérêt de sa propre grandeur.

Ses prodigalités, augmentant sans cesse ses besoins, triomphaient même de son orgueil, car on le vit souvent, malgré la fierté de son caractère, pardonner des offenses pour de l'argent , et faire , comme le dit un historien , un trafic honteux de sa clémence.

Un autre prince, le duc de Bourbon, méritait plus de confiance et d'estime par sa modération , par sa probité ; mais ses vertus étaient peu actives ; les obstacles le décourageaient; et las de lutter contre tant de passions criminelles, au lieu de chercher à donner aux affaires une plus noble et plus utile direction , il se retirait fréquemment d'une cour où le langage de la sagesse était si mal accueilli et si peu écouté.

Le duc de Bourgogne et le duc de Berry, fondant leurs prétentions sur la préférence que leur avait toujours accordée le feu roi, se croyaient des droits certains à la régence, parce que ce monarque, en mourant, leur avait recommandé l'éducation et les intérêts de son fds.

Charles V avait organisé en 1574 un conseil de tutelle ; mais il n'avait pas nommé de régent, et le duc d'Anjou, comme l'aîné des princes, ne croyait pas qu'aucun d'eux pût lui disputer le droit de tenir les rênes du gouvernement. La décision ne pouvait émaner du trône, alors occupé par un roi enfant. Ce jeune prince était à Melun, et le duc d'Anjou à Paris.

Dans ce temps de désordre, on ne pouvait s'appuyer sur aucune loi , aucune règle , aucun précédent. Chacun défendait ses prétentions par les moyens qui lui paraissaient les plus convenables, la persuasion, l'intrigue, la corruption, et, en cas de nécessité, la force des armes.

Les princes convoquèrent à Paris une assem- Assemblée

11/ /i • i?^A 1 . pour la

blee composée de princes , d eveques , de sei- régence. gneurs et de membres du parlement et de la chambre des comptes; on n'y appela point de députés des communes, car, dans ce temps.

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elles étaient, suivant le caprice ou le besoin des gou\ ernemens , tantôt libres, et tantôt op^ primées.

Les privilèges royaux se voyaient aussi souvent violés que les droits du peuple. Le duc d'Anjou demanda hautement la régence j et l'avocat-général, Jean Desmarets, plaida sa cause avec assez d'éloquence pour s'attirer d'abord de vifs applaudissemens ; mais il fut fortement combattu par le chancelier Pierre d'Orgemont , qui fit valoir avec force les droits des autres princes. 11 les appuyait principalement sur deux ordonnances récentes, par l'une desquelles le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon étaient chargés de l'éducation de Charles VI et de son frère. L'autre voulait que jusqu'à la majorité du roi, on réunît entre les mains des deux ducs les fonds assignés pour son éducation, et auxquels étaient affectés les revenus de la vicomte de Paris, du bailliage de Senlis et du domaine royal de Normandie.

Les opinions se trouvaient si divisées dans cette assemblée, qu'il restait peu d'espoir de les concilier. Après de vives discussions, on se sépara en tumulte f chacun des princes fit venir des troupes pour soutenir son parti,

Paris allait ainsi devenir, dès les premiers jours du nouveau règne, le théâtre d'une dis-

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ùorde fratricide; mais les alarmes, les plaintes et les prières du peuple et de ses magistrats, suspendirent les coups que tant de glaives s'apprêtaient à frapper.

Les princes choisirent des arbitres pour régler leurs différends. Une nouvelle assemblée fut convoquée ; et, sur le rapport des arbitres, elle décida que le titre de régent serait conféré au duc d'Anjou jusqu'à l'époque du sacre du roi ; que le régent ferait émanciper le jeune monarque, afin que le sacre eût lieu dans le délai d'un mois; enfin, qu'après cette cérémonie, le royaume serait gouverné, au nom du roi, par le conseil des princes ses oncles.

La formation de ce conseil fut réglée par un acte conservé à la chambre des comptes. Telles étaient ses principales dispositions : les quatre princes formeront le conseil du roi; leur aîné, le duc d'Anjou, présidera le conseil. En son absence on ne pourra rien y décider d'important sans lui en donner avis, et recevoir son consentement.

Les quatre princes nommeront les douze membres du conseil , dont les séances se tiendront à Paris, sauf les cas d'une urgente nécessité.

Aucune autorité ne pourra s'opposer à l'exécution des ordres du conseil général.

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Les princes nommeront les capitaines et officiers de la garde du palais , les sénéchaux ^ baillis et receveurs , conformément à l'avis de la majorité des membres du conseil.

Ce conseil ni les princes ne pourront aliéner les domaines royaux qu'à vie , et d'un consentement unanime.

Il sera fait un inventaire des finances et joyaux du roi.

La garde du jeune monarque et celle de son frère, alors duc de Touraine, et depuis duc d'Orléans, seront confiées aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, qui choisiront leurs officiers, avec l'approbation des ducs d'Anjou et de Berry.

Enfin on convint que, relativement aux affaires graves, telles que le mariage du roi, les déclarations de guerre, les traités de paix et d'alliance, l'avis du président, duc d'Anjou, quoique contraire à l'opinion des membres du conseil , ne pourrait prévaloir sur elle.

L'opiniâtreté du régent s'opposa long-temps à la conclusion de cet acte, qui, selon lui, limitait trop strictement son pouvoir; mais on parvint à vaincre sa résistance, en lui adjugeant la plus forte partie de l'argent , de la vaisselle et des bijoux du feu roi.

Tandis qu'on s'efforçait ainsi de terminer les

ment a aris.

querelles des princes et d'apaiser leurs passions, leurs troupes, sans discipline, pillaient les provinces, et principalement les environs de Paris.

Vainement on envoya des ordres pour réprimer ces excès : les soldats continuèrent leurs brigandages ; les villageois , désolés , au lieu de fournir des subsistances aux villes, venaient en foule y chercher un asile et du pain. Le peuple, à son tour, poussé au désespoir, se révolta contre une autorité qui ne le protégeait plus.

De fréquentes séditions éclatèrent dans l'Ile- SoukWe de-France et en Picardie. La populace de Paris, "p s'étant soulevée , se saisit de la personne de Jean de Culdoé , prévôt des marchands , le contraignit de marcher à sa tête, et courut au palais du régent pour exiger de ce prince la diminution des impôts.

Le duc espéra calmer ce mécontentement en promettant, au nom du roi, que le peuple serait soulagé ; mais ses paroles n'inspirèrent aucune confiance aux rebelles.

Dans tous les quartiers, des attroupemens nombreux se multiplièrent; la multitude exaspérée marqua en craie rouge les maisons des magistrats et des riches, qu'elle avait résolu de livrer au pillage.

Pendant ces scènes tumultueuses, on retenait

le roi à Melun, dans la crainte que les insurges ne s'emparassent de sa personne.

Les princes sentirent que, pour faire diversion à ces violens orages, il fallait occuper le peuple par les préparatifs du sacre, par des tournois et par des fêtes, et en lui donnant l'espérance de voir l'autorité royale mettre un terme aux maux dont il se plaignait.

Le régent hâta donc l'émancipation du roi, que de nombreuses troupes allèrent chercher à Melun pour le conduire à Reims.

Ce cortège militaire excita la joie du jeune monarque, qui n'aimait alors, comme toute la jeune noblesse, d'autres jeux que ceux qui lui présentaient l'image de la guerre.

Dès qu'il se vit entouré d'hommes d'armes , il demanda pourquoi il ne voyait pas , à la tête de ses troupes , un connétable , un successeur de Duguesclin.

Vainement on lui dit qu'il suffisait à sa dignité que son escorte fût commandée par un garde de l'oriflamme, il insista; et l'épée de connétable fut donnée à Olivier de Clisson, suivant les intentions manifestées par le feu roi , qui , peu de temps avant sa mort, avait dit que, parmi les capitaines français, le brave Clisson lui paraissait seul capable de remplacer Bertrand Duguesclin.

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On vit alors les courtisans s'extasier sur les penchans belliqueux du jeune roi, comparer son enfonce à celle d'Achille, et transformer en héros le malheureux prince dont la démence devint , peu de temps après , la cause des malheurs et de l'humiliation de la France.

Le duc d'Anjou , forcé de céder aux vœux publics et aux prétentions de ses frères , voyait avec humeur qu'on ne lui avait accordé qu'un pouvoir précaire : son ambition était trompée ; il espéra s'en dédommager en satisfaisant une autre passion non moins dominante , la cupidité. Il savait que le feu roi avait fait cacher avec beaucoup de soin, dans le château de Melun, une grande quantité d'or et d'argent, en lingots et en barres.

Ce secret n'avait été confié qu'à peu de personnes, et sous le serment de se taire et de ne révéler ce mystère qu'au roi lorsqu'il serait majeur. Tous restaient fidèles à leur promesse; leur dévouement à Charles V lui survivait.

Le régent, impatient de découvrir cette riche proie , fit inutilement fouiller tous les lieux où il croyait pouvoir la trouver; enfin, ayant appris que le chambellan Savoisy, l'un des favoris du feu roi, avait été admis dans sa confidence, il le manda près de lui, et tenta vainement tous les moyens de séduction pour le faire parler.

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Irrité de ses refus, il eut recours aux menaces, mais sans succès ; enfin , appelant le bourreau , il lui ordonna de décapiter Savoisy, s'il persistait dans sa résistance.

A la vue du glaive, à l'approche de la mort, le courage du chambellan fléchit : le secret est trahi; et le régent s'empare du trésor, dépouillant ainsi, sans scrupule, son royal pupille et l'État d'une ressource que tant de dangers imminens rendaient nécessaire et précieuse. Le régent, satisfait d'avoir atteint son coupable but, partit de Melun, et rejoignit le roi à Reims.

Sacre Lc 4 uovcmbrc *, le monarque fut sacré.

Reims. Avant les cérémonies, Charles VI fut armé chevalier; son oncle lui ceignit l'épée, et le roi accorda ensuite le même honneur à douze jeunes seigneurs.

Divisés sur toutes les affaires importantes, les princes étaient toujours d'accord lorsqu'il s'agissait de luxe, de fêtes, de cérémonies et de prodigalités. Ils plaçaient la grandeur, non dans les actes de la justice, mais dans l'appareil de la puissance; et, loin de chercher à se concilier le respect et la reconnaissance des peuples par des soulagemens et par des bienfaits, ils ne songeaient qu'à l'éblouir par l'éclat de leur représentation, par le nombre de leurs officiers,

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tle leurs gardes , par la richesse de leurs équipages, et par la magnificence de leurs armures.

Le roi, entouré de ses quatre oncles, des ducs de Brabant, de Lorraine et de Bar, des comtes d'Eu et de Namur, des fils du roi de Navarre, et suivi d'une foule déjeunes chevaliers, fit son entrée solennelle dans Reims , précédé d'un grand nombre d'hommes d'armes, de vingt-quatre trompettes , et aux acclamations d'un peuple toujours disposé à croire qu'un nouvel astre qui se lève, brille pour veiller à sa prospérité.

Tous les anciens usages furent scrupuleusement suivis; car toujours l'inutile étiquette se montre aussi constante que la législation est variable. Avant de recevoir l'ordre de la chevalerie, Charles fit avec exactitude la veillée des armes dans la cathédrale.

Lorsque l'archevêque lui donna l'onction sacrée avec l'huile contenue dans la sainte -ampoule, le duc deTouraine, depuis duc d'Orléans, et frère du roi , portait la Joyeuse, célèbre épée de Charlemagne.

Le sacre fut suivi d'un grand festin : les prélats étaient assis à la droite du monarque , les princes à gauche ; mais il s'éleva entre ceux-ci une vive dispute sur la préséance : on ne put les accorder. Le duc d'Anjou, comme l'aîné de

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tous, se plaça le premier auprès du roi, qui le lui permit; mais le duc de Bourgogne, décidé à soutenir ses droits comme premier pair du royaume , s'élance vivement entre son frère et le monarque, et s'assied près du roi.

Cette action audacieuse étonna les princes tellement qu'ils n'osèrent murmurer, reconnaissant probablement qu'à la cour comme au combat , ce n'était pas sans raison qu'on lui avait donné le nom de Philippe- le -Hardi.

On vit à ce festin pratiquer un usage aussi incommode qu'étrange : les grands officiers, Coucy, Clisson, l'amiral de Vienne et La Trémouille , revêtus d'habits de drap d'or, et montés sur des chevaux de parade , présentaient les plats au roi , et les déposaient sur la table.

Pendant le repas, on représenta, devant le roi, des pièces de théâtre religieuses, et connues sous le nom de Mystères.

Le président Hénault remarque, comme une grande innovation , que Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, fut le seul des pairs laïcs qui assista au sacre de Charles VL Louis , comte de Flandre, était absent, et les quatre autres pairies se trouvaient réunies à la couronne.

L'importance politique qu'on avait attachée à cette cérémonie, pour laquelle on n'attendit

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point que le jeune roi eût atteint sa majorité, prouve , dit Lévêque, qu'à cette époque on continuait à croire que l'onction sainte constituait la royauté.

Moins la monarchie avait de force, plus on son croyait devoir lui donner d'éclat : les fêtes fu- 'paS. rent somptueuses et prolongées. La noblesse y étala un luxe qui augmentait le mécontentement du peuple opprimé. Ce peuple lui-même, plus par crainte que par affection, fit de grands préparatifs de réjouissances dans les villes où le jeune monarque devait passer; mais ses oncles ne lui permirent pas d'y entrer. Ils craignaient qu'au milieu des acclamations publiques, le roi n'entendît éclater des plaintes trop fondées et de trop justes reproches contre leur administration. Paris fut la seule de ces villes où Charles VI fit une entrée solennelle; et, pendant trois jours, on amusa le jeune prince par de brillans tournois , par des bals et par des festins.

Le premier acte de sa volonté fut un acte de ressentiment : le cardinal de La Grange, ministre des finances, et confident du feu roi, avait déplu par sa sévérité au jeune Charles, au point de lui faire dire à Savoisy .♦ u Prenez » patience, nous serons bientôt vengés de ce » prêtre. » Il voulait le faire arrêter; mais le

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cardinal se sauva d'abord chez Desmarets, avocat-général, et bientôt après chercha un asile près du pape Clément Vil. Il fut privé de ses pensions et de ses bénéfices.

Les favoris de la nouvelle cour s'empressaient de chasser et d'exiler tous les amis de Charles le Sage. Les passions basses et cupides remplaçaient partout l'honneur et la vertu; ce qui annonçait trop visiblement qu'un règne désastreux succédait à un règne habile.

iHsgrâce Uu dcs homuics qui avaient mérité, par les Eiviére. plus cmincns services, l'amitié et la confiance du feu roi, le sire de La Rivière, fut disgracié par les intrigues du comte de Saint-Pol. Depuis, ce même comte de Saint-Pol devint un des chefs les plus ardens de ce parti bourguignon dont la tyrannie et la cruauté inondèrent de sang Paris.

Saint-Pol avait inspiré une vive passion à Mathilde, fille du prince de Galles; elle voulait l'épouser. Charles V s'y opposa ; et comme, malgré sa défense, le mariage se lit, Saint-Pol fut exilé. Il attribua sa disgrâce au sire de La Rivière, et jura de s'en venger.

Mais La Rivière conservait ce qu'on rencontre rarement dans le malheur, un ami ferme et constant. Le connétable de Clisson croyait lui devoir la dignité dont il était revêtu. Il le

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soutint contre ses ennemis, lui obtint lappui des ducs de Bourgogne et de Bourbon, et le fit rétablir dans sa charge, malgré tous les efforts du comte de Saint-Pol et du duc de Berry.

La philosophie reproche injustement aux historiens modernes les récits qu'ils sont obligés de faire de ces intrigues et de ces querelles des cours; ce n'est pas leur tort; c'est celui des monarchies. Les affaires y sont conduites par les hommes qui entourent les rois; leurs basses passions ont une haute influence sur les plus grands événemens, et peuvent seules en laire connaître les véritables causes.

11 n'existait plus de prétexte pour conserver des troupes autour de Paris ; les princes les licencièrent ^ mais ne purent les payer. Elles s'en dédommagèrent en pillant les maisons, en dévastant les champs. D'universelles plaintes s'élevèrent, et le duc de Bourgogne accusa le duc d'Anjou d'être l'auteur de ces désordres, parce qu'il avait enlevé le trésor de Melun, et privé par là le gouvernement des moyens de subvenir aux dépenses les plus nécessaires.

Le duc d'Anjou ne répondit à ces reproches que par des menaces. Desmarets fit de vains efforts pour réconcilier deux princes, dont f un voulait accaparer tout l'argent de FEtat, et l'autre concentrer en lui tous les pouvoirs.

raenr Cependant on avait promis aux Parisiens irpôls!' qu'après le sacre ils seraient déchargés d'impôts; cet engagement ne fut pas rempli. La multitude se souleva, et se porta en tumulte au palais du régent.

Le prince et le chancelier employèrent tour à tour, sans succès , les réprimandes et les promesses. Les attroupemens devinrent de plus en plus nombreux. Enfin, par l'avis de l'avocatgénéral Desmarets, on publia un édit qui supprimait les impôts.

Le peuple montra dans sa joie une licence effrénée, non moins redoutable que sa colère. Il livra au pillage les maisons et les bureaux des percepteurs. La noblesse de Paris accrut encore ce désordre : elle devait beaucoup aux juifs; et, pour se libérer, elle excita contr'eux la fureur de la populace. Ils furent battus, pillés. Plusieurs prirent la fuite. On demandait à grands cris leur bannissement.

En lisant ces détails dans les écrits de Juvénal des Ursins et du moine auteur de l'histoire anonyme de Charles VI , on ne se croit plus dans la capitale de la France, mais au milieu des villes barbares de Tunis et d'Alger.

Les Anglais profitèrent de cette anarchie : jusque là leur armée, commandée par Buckingham, s'était vue, en traversant la France,

harcelée par de nombreux détachemens qui la ruinaient en détail : c'était le sage système du feu roi.

Mais, depuis le nouveau règne, les nobles qui commandaient ces corps se dispersèrent, sacrifiant l'intérêt public à leurs intérêts privés. Ils s'éloignèrent de l'ennemi qu'ils devaient combattre, pour se rapprocher des princes, dont ils désiraient obtenir la faveur.

Les Anglais alors continuèrent sans obstacle Traiteleur marche, et passèrent la Sarthe, la Mayen- duc Z ne, pour s'établir dans le Maine et l'Anjou. De ^'^''^''^' là ils comptaient entrer en Bretagne ,* mais heureusement le souverain de ce duché, au lieu de les accueillir, comme ils l'espéraient, leur opposa une barrière redoutable.

Ce prince avait déclaré à ses barons qu'il était déterminé à changer de système. « Je )) haïssais, dit-il, non la France, mais sorj roi. » Ma haine est morte avec lui. J'ai détesté le » père, j'aime le fds; j'ai combattu l'un , je dé- » fendrai l'autre. L'indépendance de la Breta- » gne est mon but. Je ne crains plus que les )) Français la détruisent, et je dois à présent )) être en garde contre les Anglais qui la me- » nacent. »

Il annonça à Buckingham qu'il recevrait dans ses villes avec plaisir sa personne, mais

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non ses troupes. En effet, le général anglais s'étant avancé près de Rennes, les portes en furent fermées à ses soldats. Il y fut seul admis, et le duc lui déclara que la noblesse verrait avec peine le séjour de son armée dans le duché, et que même la ville de Nantes venait déjà de se prononcer pour la cause du roi de France, x\insi les succès de Buckingham se bornèrent au pillage du Maine, de l'Anjou et de la Touraine.

En France on désirait la paix : Clisson et Beaumanoir combattirent les intrigues de Buckingham, et décidèrent le duc à envoyer au roi le vicomte de Rohan , Gui de Laval et Guv de Rochefort, qui promirent en son nom, au monarque, soumission et vassalité.

Les ducs de Bourgogne et d'Anjou, divisés pour l'administration , s'accordèrent sur la politique. Ils promirent au duc oubli et pardon , à condition qu'il reconnaîtrait Charles pour souverain, et viendrait lui rendre hommage.

Le traité qui fut conclu est conservé dans l'inventaire des chartes, a Par ce traité, il est » convenu que ledit duc devait venir devers » le roy, accompagné des gens de son pays, » ainsi qu'il voudrait; et luy estant devant le » roy à genoux, en présence desdits ambas- » sadeurs, dira au roy telles paroles : Mon très

» redouté seigneur, je vous supplie que vous me » veuillez pardonner de ce que je vous aj cour- » roucé, dont il me déplaist bien fort, et de tout )) mon cœur; et après ces paroles, à la prière des » amis dudit duc, le roy lui pardonnerait; et » après ledit pardon, ledit duc ferait hommage » au roy du duché de Bretagne, et comme w il l'avait autrefois fait. Que le comte de » Montfort luy serait rendu, dont il ferait aussi » hommage; et que ledit duc jurera d'estre à » l'avenir bon et loyal serviteur du roy et du » royaume, et à l'avenir se joindra avec le roy » contre le roy d'Angleterre , le roy de Navarre » et autres. Que le roy usera en la duché de » Bretagne de ses droits royaux, souveraineté » et ressort en la manière que lui et ses pré- » décesseurs faisaient au temps du duc Jean, » dernier décédé. Que gens d'église, nobles et » autres personnes s'obligent à se joindre pour )) le roy contre le duc, l'Anglais et le Navar- » rois, en cas de contravention de sa part, etc. » Ce traité fut conclu à la cour de France , entre les plénipotentiaires français et bretons, le i5 janvier i58i, ratifié au mois de février, en Bretagne, par le duc, et exécuté par lui-même en personne, à Compiègne, le 27 septembre suivant.

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En effet, le duc, dans la même année % vint à Paris remplir ses engagemens, et renouveler la promesse d'exécuter les dispositions du traité. Mais, comme, dans ce siècle, la bonne foi semblait exilée de toutes les cours et de tous les châteaux, en même temps qu'il apposait son sceau à cet acte, il signait un autre acte par lequel il protestait contre un engagement qu'il prétendait lui être arraché par la force. Cette protestation fut depuis retrouvée et publiée par l'auteur de l'Histoire de Bretagne.

Ce fait peut seul expliquer l'inaction de ce prince, pendant que Buckingham et ses troupes formaient et continuaient le siège de Nantes.

Au reste, il paraît que le régent se méfiait de sa loyauté, car il garnit cette ville d'un tel nombre de chevaliers et d'hommes d'armes, que Buckingham se vit contraint de lever le siège, et de s'embarquer pour l'Angleterre, ne laissant de troupes anglaises en Bretagne, que dans la seule ville de Brest.

Cet échec irrita si vivement le roi d'Angleterre, qu'il proposa successivement aux deux fds de Charles de Blois la main d'une de ses

eus causés

cousineS; et sa protection pour recouvrer le duché de Bretagne, à condition qu'ils lui en feraient hommage.

Les deux princes refusèrent de souscrire à cette condition, ne voulant point ressaisir leurs droits au prix d'une trahison envers leur roi et leur patrie. Une telle preuve de fidélité était trop rare dans ce temps pour qu'on oublie de la citer.

Tandis que l'Église romaine recommandait incid à tous les rois de la terre l'esprit de paix et pTîe de concorde, elle-même était déchirée par un **'^*""' schisme, dont l'ambition opiniâtre des pontifes de Rome et d'Avignon prolongeait le scandale , et chacun d'eux se voyait soutenu dans ses prétentions par de grandes puissances.

Le roi de Castille venait d'embrasser récemment la cause de Clément VII; et, d'un autre côté, Louis, roi de Hongrie, s'efforçait de déterminer Charles VI à ne plus protéger ce pape contre son rival.

Urbain, dont la hauteur avait, au commencement de son règne, blessé la fierté d'un grand nombre de cardinaux et de plusieurs souverains, s'était concilié depuis, par ses bienfaits et par sa douceur, l'affection des Romains.

Clément VII, au contraire, excitait un grand mécontentement en Fiance par les lourdes

riainles deTlIniversilë.

taxes dont il chargeait k clergé, et par le nombre immense des bénéfices qu'il distribuait aux cardinaux de son parti dans la ville d'Avignon.

A cette époque l'Université de Paris était devenue une puissance assez formidable, par l'audace de ses chefs, la science de ses docteurs , le nombre de ses étudians et les privilèges que nos rois lui avaient successivement accordés.

Ce corps, fatigué de la durée d'un schisme dont l'effet était d'atténuer le respect des peuples pour la religion, demandait à haute voix la convocation d'un concile.

L'éclat de ces controverses, et la persistance de ces réclamations, irritèrent le régent, qui fit arrêter et jeter dans un cachot un député de l'Université, nommé Jean Rousse.

Au bruit de cette arrestation, les étudians s'agitent; les docteurs ferment les classes; le corps entier se soulève; l'alarme se répand dans la capitale, et plusieurs envoyés universitaires partent pour Rome, espérant trouver l'esprit du pape Urbain plus disposé que celui de Clément à faire cesser les troubles de l'Église.

Le régent défendit en vain à ce corps savant toute controverse sur le schisme : ses ordres

furent bravés, et lui-même sç vit contraint à remettre Jean Rousse en liberté.

Ce prince était un des partisans les plus prononcés du pape Clément, parce qu'il comptait sur Fappui de ce pontife pour obtenir le trône de Naples et le comté de Provence, que la reine Jeanne lui avait légués.

Loin de contrarier ses vues, les ducs de Bourgogne et de Bourbon les secondaient, parce qu'ils espéraient jouir seuls en France de l'autorité, dès que le régent serait parti pour l'Italie.

Le duc de Berry, qui n'avait alors aucune part à l'autorité , promettait au duc d'Anjou des troupes, s'il lui faisait accorder par le roi les gouvernemens de Guyenne et de Languedoc; et le régent s'y prêtait moins par amitié pour lui que par le désir de se venger de Gaston de Foix, en faveur duquel le feu roi l'avait précédemment dépouillé de ces mêmes gouvernemens.

Ainsi les princes sacrifiaient sans cesse l'intérêt général et le repos de la France à leurs intérêts privés. Mais le peuple, la^ de se voir constamment l'instrument et la victime de leur sordide ambition, ne respectait plus leur autorité.

La noblesse imitait le funeste exemple que

lui donnait la famille royale : chaque seigneur ne s'occupait que du désir d'étendre ses possessions, et de s'enrichir aux dépens de ses rivaux. Il n'existait plus dans l'Etat de liens communs, et les fédérations particulières se formaient ou se dénouaient selon l'intérêt du moment. Aussi , dès que Charles VI eut accordé , par un édit, à son oncle le duc de Berry, les gouvernemens de Guyenne et de Languedoc y la plupart des seigneurs de ces contrées refusèrent de reconnaître son autorité, et se rangèrent sous la bannière de Gaston de Foix.

Leurs troupes réunies s'avancèrent jusqu'aux rives de la Loire; et, pour réprimer cette révolte, le roi sévit contraint de lever une nombreuse armée. Il parut d'abord attacher à cette expédition une si haute importance , qu'il prit l'oriflamme à Saint -Denis, et chargea l'Ile- Adams, grand-mai tre de France, de porter cet étendard célèbre qu'on ne déployait que dans les périls les plus imminens. Cependant ces grands préparatifs n'eurent pour résultat qu'une faible et coûteuse démonstration de forces.

Le duc de Bourgogne, qui préférait toujours sa propre grandeur à toute autre, même à celle de l'autorité royale, persuada au jeune monarque que le duc de Berry suffirait seul pour triompher du comte de Foix, et que l'armée

CHARLES Vï. 29

du roi était appelée par un intérêt plus pressant à soumettre la Flandre, dont les peuples venaient de se révolter contre leur comte Louis.

Le duc de Berry se vit'donc obligé de marcher avec un faible corps de troupes contre le comte de Foix, qui l'attaqua audacieusement et le battit. Mais le duc, après cette défaite, trouva le moyen de se réconcilier avec Gaston. Celui-ci, satisfait des avantages qu'on lui promettait, lui céda son gouvernement, et licencia ses troupes.

Le prétexte de la guerre de Flandre était la nécessité de soutenir les droits et même l'existence du comte et de la noblesse contre les usurpations de la bourgeoisie insurgée, qui méprisait leur autorité , et les dépouillait de leurs possessions. Mais le vrai motif de cette expédition fut l'intérêt du duc de Bourgogne , gendre du comte de Flandre, et qui voulait rétablir l'ordre dans ce comté, qu'il regardait comme son prochain héritage.

Cependant, malgré son ardeur pour mettre à fin une entreprise si importante pour l'accroissement de sa puissance, il se vit fortement contrarié par un obstacle qui devenait de jour en jour plus difficile à vaincre : c'était le bes^oin d'argent. Les troupes en exigeaient ; les communes le refusaient.

La faiblesse du pouvoir royal, la division

5o CHARLES Vi.

qui existait entre^les princes, leur prodigalité ruineuse, la tyrannie des nobles, la misère des |jeuples, avaient répandu partout un esprit d'indépendance et d'insurrection. Ce n'était point cet 'amour de la liberté qui naît du progrès des lumières; c'était celui qu'excitent la lassitude de l'oppression et le désespoir; on n'invoquait pas la raison , mais la force ; on ne savait pas demander et créer des institutions , mais on voulait ou mourir ou se venger : aussi partout les efforts^ furent violens , mais passagers.

Les princes et les nobles avaient pour eux la supériorité des armes, la richesse, fruit du pillage, la ressource des châteaux fortifiés, et l'appui du clergé, dont on respectait toujours l'antique autorité, malgré les vices d'une grande partie de ses membres, et le contraste choquant qui existait entre ses préceptes et sa conduite. Emeuie Lcurs advcrsaircs , sans rè^-le , sans lois , sans liens communs, ne pouvaient leur opposer que des explosions vives et de courte durée, qui ne faisaient que rendre plus lourdes les chaînes dans lesquelles ils étaient bientôt obligés de retomber. A Rouen, au milieu d'une grande émeute , une foule d'ouvriers forcèrent un marchand drapier, nommé Le Gras, remarquable par sa force et sa taille colossale, d'accepter le

titre de roi , et de publier une ordonnance pour la suppression des impôts ; ce qu'il accorda promptement, car un tel roi n'avait d'autre choix que celui d'obéir ou d'être massacré.

Dans le même temps ''^j à Paris, dès qu'on voulut exiger des taxes, le peuple prit les armes , s'empara des portes de la ville , et tendit des chaînes dans les rues, s'écriant qu'il aimait mieux mourir que de vivre courbé sous de si lourdes charges.

Le religieux qui a écrit l'histoire anonyme de Charles VI, rapporte qu'à la même époque, un moine de Saint -Denis, revenant d'Angleterre, lui apprit que, dans cette contrée, plusieurs violentes émeutes avaient éclaté; que quatre ou cinq seigneurs puissans étaient tombés victimes de ces révoltes; que l'archevêque de Cantorbery venait d'être décapité, et qu'ayant exprimé à l'un des rebelles la surprise que de tels désordres lui causaient, celuici lui répondit : « Ceci n'est rien; apprenez » qu'à votre retour en France vous y serez té- » moin de plus grandes révolutions, et sous » très peu de temps. ))

Il paraît certain qu'alors, dans plusieurs pays, les instigateurs de ces révoltes dans les grandes communes correspondaient entr'eux, et exci-

taieut, dans les villes et dans les campagnes, un violent désir de secouer le joug de la noblesse et de l'exterminer. La Jacquerie prouva bientôt à quel point l'esprit républicain s'était répandu, et ce n'était pas sans fondement que l'on soupçonnait les chefs de l'insurrection flamande de fomenter ce feu, qui menaçait l'Europe féodale d'un embrasement universel.

Le duc d'Anjou combattait l'insurrection parisienne, tantôt par la force, et tantôt par la ruse : dans l'hiver de i582, étant parvenu à corrompre les principaux chefs de la bourgeoisie , il rassembla les plus riches , et obtint d'eux qu'ils accepteraient la ferme des impôts. Mais, la convention étant faite, il fut très difficile de trouver un homme assez hardi pour publier l'édit relatif à ces taxes. Enfin, cédant à l'appât de l'argent, un huissier s'en charge ; il paraît à cheval aux halles , rassemble le peuple, l'amuse quelque temps en lui racontant un prétendu vol commis dans le palais du roi. Ensuite tout-à-coup il proclame l'édit dont il était chargé, et prend rapidement la fuite.

Au premier moment la surprise fut si grande et si générale, que chacun se sépara consterné. Ce silence et cette consternation ressemblaient à la docilité; mais l'espoir que donnait ce signe d'obéissance fut trompé.

des Mai!loliiis.

CHARLES Vf. DJ

Le lendemain un commis se présente pour lever l'impôt. Il s'adresse à une vendeuse de fruits, qui refuse d'obéir; il veut l'arrêter; elle appelle ses concitoyens à son secours, La multitude accourt en foule; le commis est massacré.

L'émeute devient générale. Les autorités se réunissent; elles tentent de vains efforts, et la furie du peuple révolté se montre si formidable, que la municipalité, le prévôt, l'évêque et les conseillers du roi prennent la fuite.

Le peuple enfonce les portes de Fliôtel-de- r.evoiie \ille et de l'arsenal; il y trouve des armes, des lances, des haches, des massues, et surtout une grande quantité de maillets avec lesquels il poursuit et assomme les commis; ce qui fit donner aux révoltés le nom de Alaillotms.

On livra au pillage les maisons des plus riches bourgeois. Les prisons furent ouvertes; les rebelles en tirèrent un nommé Hugues Aubriot, autrefois prévôt de Paris; il avait bâti le pont Saint-Michel, la Bastille et le Châtelet; mais des concussions prouvées l'avaient fait condamner à une prison perpétuelle.

Ce fut lui que les insurgés choisirent pour capitaine. Il accepta cette charge par crainte; mais par prudence, la nuit suivante, il prit la fuite.

L'avocat-général Desmarets osa seul rester dans Paris, et braver la fureur de cette foule opprimée. Il était généralement aimé; rassemblant le peuple autour de lui , il le trouve encore disposé à l'écouter; profitant avec adresse de la confiance qu'il inspire, il harangue la multitude avec tant d'éloquence que le calme succède à la colère.

Cet orateur populaire, loin de heurter de front les esprits révoltés , compatit à leurs souffrances, conçoit, explique, excuse leur mécontentement, se montre disposé à plaider leur cause, à faire redresser leurs griefs; mais, en même temps, il leur démontre que les excès auxquels ils se livrent, et que les crimes qu'on leur fait commettre, loin de guérir leurs maux, les aggraveront; qu'aucun ordre ne peut naître d'une telle confusion ; que la cessation de tout travail et la famine seront plus cruels pour eux que leurs ennemis; enfin , il leur persuade de recourir à la clémence du roi , dont l'autorité seule peut leur faire rendre justice, et mettre un terme à leurs souffrances.

Dès que la multitude écoute et cesse d'agir, elle se refroidit, et bientôt ses besoins individuels et ses intérêts de famille l'emportent sur toute autre préoccupation. A la voix de l'ami du peuple, cette foule, si furieuse naguère, se

calme, se tait, se disperse, et chacun rentre paisiblement dans ses foyers.

Pendant ce temps, le roi, les princes et un Punition grand nombre de nobles armés, qui s'étaient sëdiueax. réunis à Vincennes , marchent vers Paris, s'emparent des premiers postes par surprise , abattent un pan de muraille, font entrer des troupes par la brèche , placent des gardes sur les principaux marchés, enlèvent les cloches, désarment les bourgeois, font exécuter les chefs de l'émeute , et établissent des impôts sur toutes les marchandises. Ces mesures violentes durèrent trois jours.

Le roi était retourné à Vincennes. Les magistrats, les députés de la bourgeoisie, l'univei^ité, conduits par le prévôt de Paris, se rendirent près du monarque pour implorer sa clémence.

Le monarque les reçut avec bienveillance; il leur dit qu'il accordait un pardon général; que l'impôt, première cause du tumulte, serait supprimé ; mais qu'il voulait qu'on arrêtât et jugeât les factieux qui avaient forcé les portes de la prison du Châtelet.

L'avocat-général parcourut en litière les rues pour publier cet acte d'amnistie; mais, loin d'exciter la reconnaissance et la joie, il fut accueilli par la colère, accablé d'injures, et poursuivi par des menaces.

Sf) CHARLES VI.

Le peuple se porta en foule vers l'échafaud pour enlever les coupables qu'on y conduisait. Le prévôt ne parvint qu'après de grands efforts à réprimer cette nouvelle révolte. Les condamnés furent reconduits en prison; mais, la nuit suivante , le roi les fit jeter secrètement dans la rivière.

Depuis ce moment , Charles établit alternativement sa résidence à Vincennes, à Melun, à Compiègne, n'osant rentrer dans une ville où ses lois étaient violées, son autorité bravée, et ses faveurs méprisées. Telle était la déplorable situation où les vices et les querelles des princes, leur avarice et leur tyrannie avaient placé la royauté.

iia„.ge'. Les états-généraux, convoqués à Compiègne, T'"^'' s'v réunirent dans le mois d'avril '^. Arnaud de S""' Corbie, premier président du parlement, leur représenta l'impossibilité où le roi se trouvait d'entretenir ses troupes et de veiller à la défense du royaume, si on lui refusait les subsides accordés à son père.

Les députés répondirent qu'ils n'étaient venus que pour entendre les désirs du roi, et qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour prendre une décision ; mais qu'ils feraient leur rapport aux communes, en les engageant à se confor-

CHARLES Vf. 57

mer aux intentions royales. Ils se séparèrent.

Presque toutes les villes, hors celle de Sens, suivant l'exemple de Paris , refusèrent de payer les subsides. Le roi, voyant qu'il ne pourrait exercer son autorité nulle part , s'il ne la rétablissait pas dans sa capitale , fit annoncer aux Parisiens qu'il consentait à revenir au milieu d'eux, à condition que le peuple déposerait les armes , qu'on ne tendrait plus de chaînes dans les rues, qu'aucune personne armée ne viendrait au-devant de lui, à l'exception des seigneurs et des officiers de sa cour ; enfin, que ses troupes entreraient dans la ville, et seraient logées chez les habitans.

La bourgeoisie rassemblée délibéra sur ces propositions, ne voulut point y souscrire, et persista à refuser le paiement de la gabelle, ainsi que celui des droits de la douane.

Le duc d'Anjou, pour punir les Parisiens de leur opiniâtreté , place ses troupes dans différens quartiers autour de Paris, leur permettant le pillage, et ne leur défendant que le meurtre et l'incendie.

Un tel désordre ne pouvait durer long-temps ; plusieurs conférences eurent lieu à l'abbaye de Saint-Denis, entre le premier président pour le roi, et l'avocat -général pour les Parisiens. Enfin on conclut un traité par lequel

le roi accorda une pleine amnistie , et promit de retourner promptement à Paris. La ville, de son côté , s'engagea à lui payer une somme de cent mille francs.

Sur ces entrefaites, le duc d'Anjou partit pour Avignon, emportant avec lui un riche trésor volé à la France , et qu'il destinait à séduire la cour du pape, ainsi qu'à payer les troupes qu'il voulait conduire en Italie.

Par son départ, le duc de Bourgogne se trouva seul maître du gouvernement, et s'occupa promptement de toutes les mesures qui pouvaient accélérer la marche de l'armée contre la Flandre.

Guerre Lcs Flamauds, aujourd'hui si paisibles et si f landre. soumis , s'étaicut montrés long-temps plus turbulens et plus passionnés pour l'indépendance que tous les autres peuples.

Les plus sanglantes défaites n'abattaient point leur courage. « Trois grandes saignées, » dit Mézerai, où il fut tué plus de quinze mille )) hommes, ni le dégât, ni la famine, ni l'aban- » donnement des autres villes, ni la misère de » deux sièges ne purent dompter ces fiers )) Gantois, amoureux opiniâtres de la liberté. » Le comte de Flandre était depuis long-temps en guerre avec ses sujets, et le peuple deGand détestait son joug, ainsi que celui des nobles,

dont la hauteur insultante ne justifiait que trop cette haine.

Le comte, déterminé à les soumettre, marcha contre eux, à la tête de quinze cents chevaliers et de vingt mille hommes, que renforçaient les milices de quelques villes restées fidèles à son autorité.

Ces troupes bourgeoises furent assez mal accueillies, malgré leur zèle, car leur orgueilleux seigneur, qui s'en défiait et les méprisait, leur adressa ces insultantes paroles : « Soyez » sûrs que si vous fuyez, vous n'y gagnerez » rien; car dans ce cas, je vous ferai couper la )) tête à tous. »

Peu de jours après, il rencontra ses ennemis, leur livra bataille, et remporta la victoire. Le plus brave des chefs gantois, nommé Rosse, périt dans ce combat ; mais les vaincus ne furent point découragés. Un autre chef, nommé Pierre Dubois, les fit rentrer dans la ville de Gand, et releva leurs espérances par sa fermeté.

Froissard, naïf dans son langage, animé dans ses récits, pittoresque dans ses descriptions, mais quelquefois trop diffus, nous a donné des détails piquans sur les événemens de cette guerre d'un petit peuple contre les forces réunies d'une nombreuse noblesse et d'un monarque puissant.

4o CHARLES Vr.

M. de Barante, en rajeunissant cette vieilFe chronique, dont il nous épargne les longueurs, a fait de cette insurrection flamande un épisode fort dramatique dans son histoire des ducs de Bourgogne.

intngues ]>^ous savous par lui, ainsi que par les écrits ^"faveu ^^^ historiens du temps, que Pierre Dubois, d Arte- chef du parti populaire qu'on nommait alors le parti des chaperons blancs, réunissait en lui la plupart des qualités nécessaires aux tribuns du peuple; il était audacieux, actif, adroit, et savait à propos prendre tous les moyens qui pouvaient séduire, enflammer, contenir ou réveiller l'esprit de faction dans sa patrie.

Ce tribun, vaincu, s'aperçut promptement que son autorité s'affaiblissait , et que l'ardeur publique était refroidie. Alors il pensa que, pour donner une nouvelle impulsion au peuple , il fallait lui donner un nouveau chef, et son choix se porta sur le fils du fameux Artevelle, qui avait si long-temps exercé une puissante influence sur ses concitoyens. La multitude, dont il avait été d'abord l'idole et enfin la victime, chérissait sa mémoire, oubliait ses vices, ses concussions, et ne se souvenait que des triomphes qu'il lui avait fait remporter.

Dubois courut chercher le jeune Philippe Artevelle, qui jusque-là vivait oisif et paisible

dans ses foyers. « Si vous voulez m'écouter, lui )) dit-il, je puis faire de vous le plus grand » personnage de toute la Flandre. » (( Et par » quel moyen ? répondit Philippe. »

(( Nous nous trouvons maintenant, reprit )) Dubois, forcés, par un grand réveil, dechoi- » sir un chef, un capitaine d'un grand renom. )) Montrez -vous au peuple; saisissez -vous du » gouvernement et de l'administration de la » ville de Gand; ressuscitez aux yeux de nos » compatriotes ce Jacques Artevelle, si redouté » et si chéri dans la Flandre; il vous sera facile, » portant son nom , d'hériter de son pouvoir. » Ne craignez pas la difficulté d'une telle en- » treprise; mon expérience vous éclairera, et » mes conseils vous guideront jusqu'au mo- » ment, qui ne tardera guère, où vous aurez » appris tout ce qui vous sera nécessaire pour » la conduite des affaires et des armes. »

(( Pierre, repartit Philippe, vous me tentez » par l'éclat de cette glorieuse entreprise. Je » suis prêt à m'y hasarder, et je vous promets » que si vous me faites obtenir cette suprême » autorité, je n'en ferai usage que par vos » avis. »

(( C'est bien, reprit Pierre Dubois; mais sauyy rez-vous être hautain et cruel ? car un homme » du commun peuple, comme vous et moi, qui

» prétend gouverner la multitude, manquera » totalement son but, s'il ne sait pas se faire » craindre. La sévérité ne suffit pas ; la cruauté » est souvent nécessaire. Les Flamands veulent » être ainsi menés , et avec eux il ne faudra pas » plus tenir compte de la vie des hommes que » de celle des allouettes, quand vient la sai- » son de les manger. » « Je ferai ce qu'il fau- )) dra, dit Artevelle. » Et ils se séparèrent.

Le peuple fut rassemblé ; Dubois lui proposa de confier l'autorité au jeune Artevelle, qui le conduirait comme son père à la victoire.

Cette proposition excita non-seulement une approbation , mais un enthousiasme universel.

Philippe Artevelle y répondit par un accueil froid , des paroles amères , et un refus formel d'accepter la suprême puissance. « Vous m'ac- }) cordez votre confiance , dit-il ; mais comment » puis -je placer la mienne en vous? Lorsque )) vous me parlez de votre affection pour mon » père , de cet amour que vous lui avez si sou- » vent juré, puis-je oublier que vous avez fini » par lui donner la mort ? »

Dubois, prenant alors la parole, assura son ami « que ses craintes étaient mal fondées, )) que ces reproches étaient durs et injustes, » et qu'en suivant de sages conseils, il recueil- » lerait autant de gloire que son père, sans

» courir les mêmes dangers , et sans éprouver )) le même sort. »

Plus Artevelle résistait , plus les sollicitations de la multitude devenaient pressantes. Enfin, feignant d'être vaincu par les prières du peuple, il consentit à le gouverner; et le premier acte de son pouvoir fut la décapitation de douze riches bourgeois qui avaient pris une part active à la mort de son père. Il fit aussi trancher la tête du syndic des tisserands, qu'on regardait comme un accapareur de poudre.]

La prévision de Dubois fut vérifiée, et les Gantois prouvèrent par leur soumission qu'il leur fallait plutôt un maître cruel qu'un chef juste et modéré.

Le comte de Flandre, impatient de sou- siège mettre ses ennemis, investit la ville de Gand, caDd. et en forma le siège. 11 croyait que les assiégés étaient livrés au découragement ; et leur opiniâtre résistance le détrompa promptement.

Le jeune sire d'Enghien, qui s'était concilié sa faveur par son brillant courage , s'étant approché sans précaution des remparts de la ville , tomba dans une embuscade ; il y périt avec plusieurs chevaliers.

Des sorties fréquentes obligeaient souvent les assiégeans à se tenir sur la défensive contre

44 CHARLES Vt.

les assiégés. Cependant le comte avait des partisans dans la ville ; c'étaient les hommes les plus riches et les plus amis de l'ordre et de la paix.

Lorsqu'ils eurent attiré à leur opinion ini assez grand nombre de leurs concitoyens, fatigués des excès de l'anarchie et des malheurs de la guerre, ils parlèrent plus hautement de négociations.

Mais Dubois et Artevelle continrent la multitude par la crainte; ils poignardèrent deux bourgeois qui avaient proposé de se soumettre au pouvoir du comte, en acceptant de lui des conditions trop humiliantes.

Le parti de la guerre reprit une nouvelle faveur par l'arrivée d'un grand convoi, qui trompa la surveillance de l'ennemi, et ravitailla momentanément la place.

Cependant, pour ne pas heurter de front l'esprit d'un grand nombre de citoyens qui demandaient qu'on essayât de mettre un terme aux calamités publiques, les chefs consentirent à traiter, et envoyèrent des députés au comte de Flandre.

Celui-ci, dont l'orgueil se montrait toujours inflexible, leur dit qu'il accorderait la paix à la ville , pourvu que tous les habitans , depuis l'âge de quinze ans ju'squ'à soixante, vinssent

îe trouver pieds nus, en chemises et la corde au cou, pour lui demander merci.

Lorsque les chefs reçurent cette brutale réponse, Dubois dit au jeune Artevelle : (c Voilà » ce que j'espérais; dans peu de jours, Gand » sera la plus glorieuse ou la plus misérable » ville du monde ; donnez au peuple des con- » seils hardis; le mépris qu'on fait de lui ré- )) veillera sa colère, et soyez sûr que, si nous » mourons, nous ne mourrons pas seuls. »

(( Oui, répondit Artevelle, je lui parlerai, et » vous verrez si je vous ai promis en vain de » vivre avec honneur, ou de mourir avec fer- » meté. »

Ayant rassemblé les habitans, il leur rendit

compte des propositions de leur seigneur; et

comme il vit qu'elles excitaient l'indignation

générale, il leur adressa la parole en ces termes :

( Votre courage me prouve qu'on doit vous

) montrer votre position telle qu'elle est, et

) sans vous rien déguiser. Les combats n'ont

) pas encore fort diminué le nombre de nos

) combattans; nous pouvons en compter trente

) mille sous les armes; mais ce nombre même

) accroît notre détresse; je vous avertis que nos

) subsistances manquent totalement; que tou-

) tes nos provisions sont épuisées; la (aim est

) plus dangereuse pour nous que l'ennemi ; à

» quoi nous serviront tant de glaives, si le pain » ne nous donne pas la force de les porter ?

» Dans une situation si désespérée , je ne » vois pour vous que trois partis à prendre : le » premier est de nous confesser, de nous mettre )) à genoux au pied des autels , et d'y attendre )) la mort comme des martyrs. Le second est de » sortir tous, hommes, femmes et enfans, la )) corde au cou et pieds nus, pour demander » la vie à monseigneur le comte de Flandre ; )) il aura pitié de son peuple , et pour le fléchir » je lui présenterai ma tête dont la chute l'a- » paisera. Le troisième est de choisir parmi )) nous six mille hommes des plus braves et dçs » mieux armés, et de nous précipiter intrépi- » dément sur le comte , sur ses chevaliers , et » sur ses soldats mercenaires.

» Si nous succombons dans cette lutte, en » perdant la vie nous acquerrons un grand » honneur; partout on dira que nous avons » vaillamment défendu notre cause juste et » sacrée^ Si au contraire nous sortons vain- » queurs de ce combat, et que Dieu me per- )) mette , comme jadis aux Machabées , de dé- )) truire avec un si petit nombre de braves une » armée formidable, nous serons le peuple le )) plus glorieux qu'on ait vu sur la terre de- » puis le peuple romain. »

A ces mots chacun s'écrie : « Choisissez vous- » même le parti qu'il faut prendre. » a Hé bien, » dit Artevelle, mon avis est que nous allions » trouver monseigneur le comte, non comme » il le demande, la corde au cou, mais à main » armée. Retournez donc dans vos maisons; » couvrez-vous de vos casques , et armez-vous » de vos épées. »

Bientôt cinq mille hommes déterminés sor-tirent des murs sous les ordres d' Artevelle, avec artillerie et bagages. Le peuple leur doima le peu de vivres qui lui restait, cinq charrettes de pain et deux tonneaux de vin.

« Partez, braves gens, leur criait une foule )) animée ; mais ne croyez pas revenir ici autre- » ment que victorieux, car si nous apprenons )) que vous êtes vaincus , nous mettrons le feu » à la ville. »

Ils sortirent; et, parvenus à une lieue de Bruges, ils s'y retranchèrent derrière leurs chariots.

Dans ce temps la ferveur de la dévotion se mêlait toujours à l'ardeur des combats. Tous ces Flamands , déterminés à mourir, et brûlant du désir de répandre le sang de leurs ennemis, s'agenouillent et adressent au ciel leurs prières, dans l'espoir qu'il satisfera leur soif de vengeance.

Sept moines se piësentent au milieu d'eux, leur adressent des paroles plus belliqueuses qu'évangëliques, leur rappellent l'exemple de Moïse, la délivrance des Hébreux, et les exhortent à chercher sur le champ de bataille ou la gloire ou la mort. Après les avoir écoutés, toute l'armée communie.

Enfin Artevelle les harangue, enflamme leur ressentiment, en leur rappelant le joug qu'ils ont porté, les humiliations qu'ils ont subies, et termine son discours par ces mots : « Voici » toutes vos provisions que nous allons partager » cordialement, consommez-les, et songez que » si vous en voulez d'autres, il faudra les ga- )) gner à la pointe de l'épée. »

La trompette sonne, le signal est donné, et cette troupe peu nombreuse, mais déterminée, marche intrépidement contre l'armée du comte de Flandre, renforcée par les milices de Bruges, et qui s'élevait à près de quarante mille hommes.

Le comte de Flandre , étonné de leur témérité, s'écria : (c Leur folie et leur insolence les » conduisent à leur ruine; ce jour va terminer :►) la guerre. Au reste, j'admire leur bravoure; » ils aiment mieux périr par le fer que par la » faim. »

La journée était avancée; le soleil baissait, et le comte voulait différer le combat jusqu'au

rise

lendemain; mais les habitans de Bruges, fiers de leur nombre , et comptant sur une victoire facile, commencèrent l'attaque sans en avoir reçu l'ordre.

A leur approche, Artevelle démasque son artillerie; une décharge de cent coups de canon épouvante les milices de Bruges. Leur foule effrayée porte le désordre dans les rangs de la chevalerie du comte; une terreur soudaine saisit son armée ; lui-même il est renversé et se relève avec peine.

Chacun se sauve à l'envi ; les Gantois pour- p suivent les fuyards fépée dans les reins. Tous Bm-es entrent pêle-mêle dans Bruges.

Artevelle se rend maître du marché, des principales places, et fait fermer les portes de la ville, dans l'espoir de terminer la guerre par la mort des vaincus et par la captivité de leur chef.

Le comte, déguisé sous les humbles vêtemens d'un valet, erre la nuit de rue en rue, sans oser demander un asile. Enfin, accablé de fatigues, il entre dans une petite maison enfumée, dans laquelle on ne trouvait qu'une salle basse et une soupente à laquelle on montait par une échelle.

Une vieille femme habitait ce misérable logis. Le comte troublé lui dit : « Je suis ton

5o CHARLES yi.

» seigneur, sauve-moi, et je te récompenserai » magnifiquement. » (c Je vous reconnais bien^ » répondit-elle ; j'ai souvent reçu Faumône à )) la porte de votre château. Mais j'entends du )) bruit ; hâtez-vous, montez vite à cette échelle, )) et cachez -vous sous la couverture de ce )) PTabat où dorment mes enfans. »

Peu d'instans après, quelques soldats gantois arrivent dans la maison, portent partout leurs regards, ne voient que la vieille et ses enfans; ils s'éloiffnent.

La nuit suivante, le comte parvint à s'échapper à pied. Effrayé par l'approche d'un homme d'armes, il se cache dans d'épaisses broussailles; mais il reconnaît dans cet homme d'armes un de ses chevaliers les plus fidèles, qui lui donna un cheval sur lequel il se rendit à Lille, où il entra avec quelque honte, couvert de la casaque d'un valet.

Les Gantois commirent dans Bruges d'horribles excès, massacrèrent douze cents partisans du comte, et livrèrent au pillage la ville ainsi que le château de Mâle, où leur seigneur avait été élevé.

Les vainqueurs se livrèrent tellement à l'ivresse de la joie que leur causait un triomphe si éclatant, qu'ils perdirent un temps précieux, et manquèrent l'occasion de s'emparer d'Où-

CHARLES VI. 5l

denarde qu'on mit promptement en état de défense.

La vertu d'Artevelle n'était pas la modestie; son succès redoubla son arrogance; il se fit proclamer régent de Flandre, et affecta le luxe d'un prince.

Le succès des Gantois, répandu rapidement, éiectrisa l'humeur turbulente de Paris, de Rouen et de plusieurs autres communes qui n'étaient déjà que trop disposées à la sédition. Le comte découragé eut recours à la protection du monarque français, et pressa vivement les oncles du roi de venir à son secours.

Au moment où ils lisaient ses dépêches et délibéraient sur cette importante affaire, le jeune Charles, qui revenait de la chasse, paraît au milieu d'eux, et leur demande quel est le sujet d'un entretien si animé.

Alors le duc de Bourgogne lui raconte la révolte des Flamands, leur victoire, leurs excès, la détresse des chevaliers, le péril que court la noblesse. « Voulez-vous , sire , dit-il , )) secourir votre cousin le comte de Flandre, que d'insolens vilains ont dépouillé de sa seigneurie? )) « J'en ai grande volonté, répondit le roi. Au nom de Dieu, partons promptement; je ne désire rien tant que de XI m'armer; je n'ai pas encore tiré l'épée, et il

» le faut cependant, si je veux régner avec » honneur et puissance. »

Le duc de Berry, en approuvant son ardeur, lui rappela pourtant qu'il ne pouvait pas combattre seul, et décider par son unique volonté une guerre nationale.

(( Pour émouvoir guerre, dit -il, entre le )) royaume de France et la Flandre, il con- » vient qu'il y ait titre, et que les barons de » France y soient conjoints. Autrement nous en )) serions blâmé , et en porterions la coulpe. »

On assembla les seigneurs à Compiègne. Le roi les pressa vivement de s'armer pour la cause de la noblesse contre la révolte des communes. Plusieurs barons demandaient qu'on différât l'entreprise, en représentant qu'il fallait prendre toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès, et qu'en tel cas on risquait de mal finir l'aventure, si on la commençait trop tôt. « Oui, répondit Charles, mais qui » ne commence rien, n'achève rien. »

On convint de hâter les préparatifs. Artevelle, informé de l'orage qui le menaçait, offrit la paix, et envoya au roi un messager^ chargé de ses dépêches.

Le roi les reçut à Senlis , rit de l'audace de ces insurgés , et renvoya avec mépris le messager de leur chef

Artevelle, irrité, s'écria : (< Charles n'est » qu'un enfant ; c'est le duc de Bourgogne qui » le ffouverne. Assurons -nous contre eux de )) l'appui des Anglais. »

En conséquence les Gantois envoyèrent un député à Londres; il n'en rapporta qu'une réponse polie, mais vague.

Cependant cette démarche inquiéta le gouvernement français, qui chargea deux négociateurs de faire à Philippe Artevelle quelques ouvertures de pacification.

Artevelle, trop ulcéré pour écouter la prudence, retint prisonniers les envoyés du roi; et rendant la liberté à un valet captif, il le chargea d'une lettre hautaine, adressée au conseil du monarque. L'insolence de ce procédé révolta les esprits les plus pacifiques.

L'armée se mit en marche. Le roi, arrivé dans la ville d'Arras, y fit la revue de ses troupes, fortes de dix mille chevaux et de vingt mille fantassins.

Les principaux chefs étaient les ducs de Bourgogne, de Bourbon et de Berry, le connétable de Clisson, les comtes de Blois, de Saint- Pol , d'Harcourt , et deux maréchaux de France. L'Ile-Adam portait l'oriflamme.

Chaque jour cette armée recevait des renforts, amenés par des seigneurs de toutes les

'assage

P (le la Lvs

provinces. Le comte de Flandre commandait lin corps séparé, composé de seize mille hommes.

On tint un grand conseil pour décider si le roi, n'étant âgé que de quatorze ans, assisterait au combat; mais le jeune monarque s'offensa d'un tel doute, et déclara qu'il voulait marcher à la tête des combattans.

L'armée royale entra en Flandre avec le desp^^ sein de commencer ses opérations par la levée

l'armée * ^

royale, du siégc d'Oudcuardc ; mais elle fut quelque temps arrêtée par la difficulté de passer la Lys, fortement défendue.

L'ignorance des Français de cette époque était telle, que le connétable, arrivé sur les bords de cette rivière, qu'il voulait franchir, demanda d'où elle venait, et l'ayant appris, dit : « Puisqu'elle a un commencement , re- » montons-y, nous la passerons bien. »

Mais on lui répondit qu'en remontant à sa source, il s'engagerait dans des marais impraticables.

Cependant, après une vive attaque, on s'empara du pont de Comines. Les Flamands qui le gardaient prirent la fuite; mais ils furent recueillis par un corps de huit mille hommes, que commandait Artevelle.

Celui -ci, les ayant ralliés, tombe à son tour

sur les Fiançais, les enfonce et les contraint de repasser en désordre^ le pont dont ils s'étaient emparés.

Bientôt le connétable s'avance pour le reprendre, et le trouve à moitié rompu. Comme il cherchait péniblement à surmonter cet obstacle, un détachement qu'il avait envoyé plus haut, ayant trouvé un gué, traversa la rivière, et marcha sur le flanc des Flamands.

Cette diversion les Ibrça à s'éloigner ; alors le connétable passa la lys en bateau, rétablit le pont, et le fortifia par des retranchemens.

Dix mille Flamands vinrent promptement les attaquer j mais ils fui ent battus , et perdirent trois mille hommes dans ce combat.

Le roi fit alors avancer toute son' armée sur la route d'Ypres. L'amiral de Vienne, commandant favant-garde, culbuta encore une troupe de Flamands , à laquelle il tua cinq cents hommes.

La suite de ces premiers succès fut la reddition d'Ypres. Dunkerque, Furnes, Gi avelines, Cassel et plusieurs autres villes ouvrirent leurs portes aux Français.

Les bourgeois de Gand^ plus irrités qu'intimidés par ce premier échec , envoyèrent Tordre ^^"'^ à Artevelle de lever le siège d'Oudenarde, et convoquèrent un grand conseil, où l'on prit

Grand conseil ii

56 CHARLES Vï.

unanimement la résolution de livrer une bataille décisive, et de ne faire quartier à personne, hors au roi, qu'on voulait prendre vivant.

L'arrogant Artevelle, élevant la voix d^ns cette assemblée, dit : « Massacrons tous les » Français, mais épargnons le roi. Nous l'ame- » nerons à Gand pour lui apprendre à parler » flamand. Quant aux ducs, aux comtes, aux » barons , aux chevaliers , aux nobles , en les » tuant, nous exciterons une grande joie dans » les communes de France ; car elles vou- » draient toutes qu'il n'en revînt pas un dans » ses foyers. »

Ce chef audacieux , persuadé que la capri-

i\osbec. cieuse fortune lui resterait fidèle, partit à la

tête de quarante mille hommes, et vint camper

à Rosbec, près de la Lys, entre Deins et Har-

îebec.

L'armée française marcha rapidement contre lui; comme on comptait peu sur les milices bourgeoises, toute la gendarmerie française mit pied à terre. Le roi seul resta à cheval.

A l'aile droite se trouvaient le connétable, les deux maréchaux , les comtes de Saint-Pol , d'Harcourt, de Grandpré, de Tonnerre, le vicomte d'Aunay, le marquis de Saluées, les sires de Châtillon , d'Anglure , de Haugest, et le

r»atailie de

corps du comte de Flandre ; l'aile gauche était commandée par Jean d'Artois, comte d'Eu.

Au centre , le roi dirigeait le corps de bataille; il était entouré des quatre compagnies de ses gardes, de cent hommes chacune. Leurs quatre capitaines étaient les ducs de Bourgogne et de Berry, le connétable et le maréchal de Sancerre; mais d'autres seigneurs les remplacèrent, parce que le roi voulait qu'ils allassent diriger l'aile droite.

Le duc d'Orléans, frère du roi, le suivait avec un grand nombre de vieux chevaliers et deux évêques.

Instruits par les tristes exemples du passé, et surtout par la déroute de Courtray, les princes défendirent, sous peine de mort, que personne ne quittât les rangs, sans en avoir reçu l'ordre.

Artevelle, brave soldat, mais général sans habileté , savait se battre et non se garder. La nuit qui précéda la bataille, un détachement français pénétra dans son camp, et y porta le désordre; lui-même aurait été peut-être enlevé, si sa maîtresse, qu'il menait toujours avec lui, ne l'eût réveillé et armé.

Le lendemain, Qe chef téméraire, quittant la position forte qu'il occupait, sort de ses retranchemens, range son armée eh bataille, et

58 CHARLES Vï.

uîarchc en avant à la tête d'une troupe d élite de neuf mille hommes.

Beaumanoir, à la tête de cinq cents lances, commence cette fameuse journée par une escarmouche; et, après un léger combat, il feint d'être effrayé et se retire.

Encouragé parce premier succès, Artevelle lit une décharge de pierriers qui produisit peu d'effet, et ensuite, à la tête de son armée en masse, se précipita avec furie sur les Français; ceux-ci, d'abord ébranlés par une attaque si vive, se rallient et repoussent les assaillans. Défaite Au mêmc instant, le connétable charge en Flamands flanc l'arméc flamande, pénètre dans leur masse; après trois quarts d'heure de mêlée, les Flamands sont enfoncés ; la terreur les saisit, ils fuient de toutes parts. Le carnage fut affreux dans la lutte et dans la poursuite.

Les historiens du parti vaincu élèvent sa perte à vingt mille hommes; celle des Français fut très peu considérable.

On trouva parmi les morts Artevelle, expiré sans blessure, mais étouffé par la foule des fuyards , dans le fond d'un fossé.

Le connétable et le maréchal de Sancerre remportèrent la palme de cette journée. La bataille eut lieu le 29 novembre 1382.

La noblesse française dut son salut à ce triom-

CHAFxLES VI. 69

[)he. Cette bataille, disent les chroniqueurs du temps, fut aussi bien gagnée contre la ville de Paris et contre les communes de France que contre les Flamands.

Mais les princes ne surent pas recueillir complètement le fruit d'une telle victoire, car ils auraient pu, en accélérant leur marche, entrer dans la ville de Gand , plongée alors dans le découragement.

Pierre Dubois, dont les revers n'ébranlaient pas la fermeté, rassura les esprits; et les Gantois, rassemblant les débris de leurs forces, se disposèrent à une vigoureuse résistance.

En vain le roi les fit menacer d'une destruction totale, s'ils ne se soumettaient pas •*(( Quand » nous serons morts, répondirent- ils, nos os » se rassembleront encore pour combattre. »

Après la bataille, le comte de Flandre vint se jeter aux pieds du roi , pour le remercier de lui avoir rendu ses États. « Oui, répondit le » jeune prince , mon secours a été si efficace » que vos ennemis sont déconfits. Cependant, » du temps de mon père, on vous a fort ac- » cusé d'avoir favorisé les Anglais contre nous. » Si à l'avenir vous renoncez à écouter leurs » conseils, vous pouvez compter sur mon ami- » tié. »

Charles YI entra dans Courtrav, dont il fit

6o cFîAiiLES vr.

abattre les portes, et il borna sa vengeance à la mort de quatre chefs des rebelles.

Mais , dès qu'il se fut éloigné de cette ville , les chevaliers et les soldats français, irrités à la vue des éperons dorés, des enseignes et des armes de la chevalerie française suspendus depuis quatre-vingts ans aux murs de la cathédrale, comme un trophée de gloire pour les Flamands et de honte pour nous, se livrèrent aux vengeances les plus barbares , égorgèrent tous les habitans , sans distinction d'âge ni de sexe, et réduisirent la cité en cendres.

Effrayées par un tel acte de barbarie qvii aurait dû plutôt exciter un courageux désespoir qu'une lâche terreur, les autres communes implorèrent la clémence de leurs ennemis.

Les Gantois seuls persistèrent dans leur opiniâtre résistance. Le roi laissa au comte de Flandre le soin de les soumettre.

Retour L'annéc royale était fatiguée ; on la licencia; et le jeune monarque victorieux reprit la route de sa capitale '^.

Dès que les Parisiens apprirent la défaite totale des Flamands, et que le retour prochain du roi leur fut annoncé, ils perdirent toute espérance de réussir, comme les Gantois, à reconquérir leur liberté. L'esprit de sédition parut

du roi.

CHARLES VI. 6î

s'apaiser tout -à- coup. Au défaut d'une joie sincère , ils affectèrent un faux zèle pour féliciter le monarque de son triomphe.

Cependant, comme ils craignaient qu'on n'eût découvert leur correspondance avec les Flamands, et le projet qu'ils avaient formé de lever l'étendard de la révolte, et de commencer leur mouvement par la démolition d'une maison royale qu'on appelait Beautésur-Mar/ie, ils crurent que, dans une position si critique, il leur serait avantageux , en allant au-devant du roi pour lui présenter leurs hommages, de faire à ses yeux parade de leurs forces.

En attendant, le prévôt des marchands et Alarme les chefs de la bourp^eoisie vinrent à la rencon- p '''' tre du prince pour l'assurer de leur soumission. Ils trouvèrent le monarque à Saint-Denis, où il était venu rendre grâces à Dieu et déposer l'oriflamme. Ces députés de la capitale ne purent obtenir audience, et reportèrent à leurs concitoyens la crainte que leur inspirait un refus si sévère.

Cependant les Parisiens, résolus à faire bonne contenance, sortirent des murs, et se présentèrent rangés en bataille en face des troupes royales ; ils étaient au nombre de trente mille hommes bien armés et bien équipés.

En les voyant, les chevaliers qui entouraient

îe roi s'écrièrent : (( Voyez l'orgueil de cette )) canaille ; avec ces forces qu'ils nous étalent , » ces glaives qu'ils font briller, ils auraient pu, » ils auraient dû venir en Flandre secourir » leur souverain, et seconder nos efforts; mais » ils s'en gardaient bien, car ils auraient voulu )) que pas un de nous ne revînt ici. ))

Par le conseil des princes, Charles fit dire à la milice parisienne qu'il fallait se dissoudre, et que chacun devait rentrer dans ses foyers. On les avertit qu'il était impossible d'oublier tant d'injures récentes, et que l'heure du châtiment était arrivée. Chacun obéit, et se retira en silence.

L'armée royale abattit les portes de la ville , démolit une partie des murailles, et entra dans la capitale par la brèche.

Le roi se rendit, à cheval, à Notre-Dame, y déposa un étendard semé de fleurs de lys, et rentra dans son palais. Ses troupes se saisirent des différens postes, et y placèrent des corpsde-ffarde.

Tous les hommes d'armes et soldats se logèrent chez les bourgeois, y vécurent à discrétion, mais reçurent l'ordre de ne les point insulter. La tranquillité régna dans Paris ; ce n'était point le calme de la soumission, mais celui de la ten eur.

La bourgeoisie fut desaimée; on jeta en pri- Leur son trois cents des plus riches habitans, et par ^m.^ ordre du conseil on fit pendre un orfèvre et un marchand de drap, qui passaient pour les principaux chefs des dernières séditions.

Le parlement informa contre ceux qu'on avait arrêtés. Les chaînes qu'on avait tendues dans les rues furent saisies et envoyées à Vincennes.

Le roi fit faire des visites dans toutes les maisons bourgeoises; et les armes qu'on y trouva furent transportées au Louvre. Les auteurs du temps disent qu'il y en avait assez pour l'armement de cent mille hommes. En même temps, afin de comprimer les mouvemens du peuple , on acheva la construction des tours de la Bastille , et on en bâtit une autre au Louvre.

Les princes, irrités et vindicatifs , disaient au roi que ces excessives rigueurs étaient indispensables pour le maintien de son autorité. Aussi ce jeune prince se montra inflexible aux prières de quelques princesses et aux supplications de l'université, qui s'efforçaient de le porter à la clémence.

(( Je ne peux vous promettre, répondit-il, » que de ne pas faire tomber sur des innocens » la punition qu'on doit infliger aux coupables.

» Il est indispensable de faire un exemple sa- » lutaire, et d'assurer la tranquillité publique » par le châtiment des auteurs de la révolte. )) Supplice Les emprisonnemens, les poursuites, les exécatgënc- cutions sanglantes durèrent quinze jours. Celle marets. qui causa le plus d'étonnement et d'affliction fut la décapitation de l'avocat-général Desmarets, ministre éclairé, magistrat intègre, modéré, conciliant, et qu'on avait souvent vu réussir, par son éloquence et par la sagesse de ses paroles , à rétablir la bonne harmonie entre le monarque et ses sujets.

On lui reprocha d'être resté à Paris , au moment où les rebelles contraignaient le roi d'en sortir, et d'avoir parlé trop librement au conseil en leur faveur. On l'accusait surtout d'avoir conseillé aux Parisiens de fortifier la capitale.

L'absence du duc d'Anjou, son protecteur, le livrait sans défense à la haine du duc de Bourgogne. Son vrai crime était d'avoir déplu à ce prince orgueilleux.

Le parlement le déclara coupable de lèseoiajesté : il eut la tête tranchée, ainsi que douze autres notables citoyens. En montant à l'échafaud, Desmarets répéta ces paroles d'un psaume ; Juclica me, Deus , et discerne causani meam. Il ajouta : a J'ai loyalement servi le roi Philippe, » le roi Jean et le roi Charles; aucun d'eux ne

» m'avait jamais adressé de reproches; si le roi » actuel avait atteint l'âge d'homnie , au lieu de » me condamner il me protégerait. »

Tout ce que Paris contenait d'hommes vertueux, honora par de justes regrets la mémoire de cet homme célèbre, qui, ne devant sa fortune, son élévation, sa renommée, qu'à ses vertus et à son talent, avait occupé de brillans emplois sous quatre règnes. Il subit une mort infâme à l'âge de soixante et dix ans, par les ordres du fds de Charles V, de ce monarque sage qui avait récompensé ses utiles talens en lui accordant des lettres de noblesse.

Ce fut ainsi que de funestes conseils s'efforcèrent de faire d'un enfant roi, un jeune tyran. Les rigueurs se multiplièrent; la charge de prévôt des marchands fut supprimée ; on réunit au domaine les revenus de la ville. La gabelle et les autres impôts furent rétablis. Le peuple entendit leur publication dans un morne abattement, et sans qu'on osât proférer le plus léger murmure.

Tout rassemblement est un péril pour le pouvoir arbitraire : on abolit les confréries des bourgeois et des artisans. Enhn le roi convoqua le peuple sur la place du palais, sans indiquer l'objet de cette convocation; et lorsque tous les citoyens furent rassemblés, il parut à leurs

regards, entouré de sa famille et de toute sa cour.

Oi? attendait dans un morne silence le dénouement de cette scène effrayante. Le chancelier prit la parole, et rappela sévèrement aux Parisiens leurs fréquentes révoltes, les outrages faits sous les deux derniers règnes à la majesté royale, le massacre de deux maréchaux aux pieds du dauphin, la sanglante anarchie qui souvent avait forcé le prince à fuir d'une capitale où se commettaient les plus honteux excès , enfin les violences récentes commises contre l'autorité du roi et contre les fonctionnaires chargés d'exécuter ses ordres. Il termina son discours en déclarant que les châtimens subis par les factieux n'étaient pas encore proportionnés à l'étendue de leurs crimes.

Après avoir entendu ces paroles sévères, qui faisaient craindre de nouveaux actes de vengeance, la foule effrayée éclate en sanglots; l'air retentit des gémissemens des enfans , des femmes, dont les pères et les époux étaient entassés dans de sombres cachots.

Alors les ducs de Bourgogne , de Berry et de Bourbon se jettent aux pieds du monarque, et lui demandent grâce pour la ville de Paris.

Le roi se laisse fléchir; il prononce des paroles d'amnistie. De ce moment, les empri-

sonnemens, les supplices cessèrent; mais l'oppression continua, et les habitans de la capitale demeurèrent soumis aux charges les plus acca- Liantes. Ils n'eurent pas même le dédommagement de voir leurs sacrifices utiles à l'État, car l'argent qu'on levait sur eux n'entra point dans le Trésor royal. Les princes s'en saisirent, et le prodiguèrent à leurs courtisans.

Toutes les communes du royaume où l'esprit de sédition s'était montré, furent traitées aussi rigoureusement que Paris.

Les deux rois de France et d'Angleterre, las de se voir contraints à s'armer si fréquemment contre des rebellions causées par le mécontentement des peuples, et d'employer des efforts continuels pour remplir leurs trésors, épuisés par les dépenses de la guerre, commencèrent à s'occuper sérieusement de la paix.

Mais il était difficile de concilier tant d'intérêts opposés; et la négociation fut long-temps retardée par le schisme religieux et par les troubles de Flandre , qui sans cesse donnaient un nouvel aliment aux ressentimens et aux reproches des deux partis, ainsi qu'à leurs espérances.

D'un côté les Français remportèrent contre leurs ennemis quelques avantages sur les rives de la Loire ; et une flotte anglaise fut détruite

par les escadres réunies des rois de Castille et de France.

D'un autre côté les Anglais, animés par une croisade que le pape Urbain fit prêcher à Londres contre les Français et les partisans de Clément y II, s'empressèrent d'envoyer des troupes au secours des Flamands.

Leur armée, commandée par l'évêque de Norwick, défit celle du comte de Flandre, la poursuivit, et s'empara de Dunkerque, de Cassel, ainsi que de plusieurs autres villes. Expédi- Dès que Charles YI fut informé de ces évé-

tioii con- •! 111 1 1

treiesAn. nemens, il rassembla ses barons, les appela ^ ^'*' aux armes, et parvint à ranimer leur zèle en leur accordant des lettres de surséance, qui les dispensaient de payer leurs dettes pendant la durée de la guerre, nouveau moyen employé pour la première fois par la tyrannie féodale, et qui aggravait encore l'intolérable oppression des peuples.

Le roi, ayant réuni seize mille hommes d'armes, prit l'oriflamme à Saint-Denis, et chargea Guy de la Trémouille de porter cette bannière.

L'armée royale se mit en marche, et parut bientôt sous les remparts d'Ypres, investi par les Anglais. Ceux-ci , à l'approche du roi , se retirèrent et occupèrent un camp retranché près de Cassel.

CHARLES VI. Gg

Le connétable les attaqua, les battit; les chassa successivement de Bergues, de Gravelines, et lés contraipjnit de se renfermer dans Bourbourg. Ils y furent assièges, repoussèrent courageusement un premier assaut, ejt se décidèrent enfin, par le conseil du duc de Bretagne, à capituler. Cette capitulation déplut vivement à l'armée française, qu'elle frustra de l'espoir du pillage.

On ouvrit des conférences pour la paix entre les ambassadeurs anglais, français et castillans ^. Les députés de Gand y furent admis. Après trois semaines de tentatives inutiles pour s'entendre, on ne put conclure qu'une trêve d'une année, parce que les Anglais s'opiniâtraient à retenir dans leurs mains Brest, Cherbourg et Calais, trois clefs du royaume.

Les Gantois conservèrent Audenarde, dont ils s'étaient emparés par surprise. Les Anglais prisonniers obtinrent la liberté de retourner dans leur pays. Charles M licencia son armée.

Pendant qu'on négociait la trêve, le duc de Bretagne contracta des liens d'a^mitié avec les ducs de Bourgogne et de Berry.

Le comte de Flandre, perdant par la trêve Mon di 1 espou' qu il avait conçu de soumettre ses su- i land e. jets rebelles et d'en tiier vengeance, reçut en-

yO CHARLES VI.

core d'humilians reproches du due de Berry. Celui-ei lui dit qu'il ne devait attribuer tous ses malheurs et ses revers qu'à ses violences et à ses injustices.

Le comte, aussi faible dans l'infortune, qu'il s'était montré arrogant dans la prospérité, mourut, peu de temps après, du chagrin que lui causaient la chute de son autorité , la haine de ses vassaux, et le mépris de ses alliés.

Le duc de Bourgogne, son gendre, hérita, par sa mort, du comté de Flandre. Ainsi, ce prince, ajoutant à la Bourgogne la Flandre , l'Artois , les comtés de Rethel et de Nevers , la seigneurie de Salins, et plusieurs autres terres, devint presque aussi puissant que le roi.

La trêve conclue rendit quelque calme à la France : cette tranquillité ne fut troublée que par des bandes de brigands et des troupes de paysans révoltés, qui commettaient beaucoup de désordres en Auvergne et en Poitou.

Ces paysans , livrés à un féroce désespoir, se portaient, dans leurs vengeances, aux plus horribles excès : ils firent mourir un chevalier d'Ecosse , en lui plaçant sur la tête une couronne de fer rouge. Ayant fait prisonnier un prêtre, ils enlevèrent la peau de sa tonsure, lui coupèrent les doigts, et, après l'avoir long-temps martyrisé, percèrent son corps à coups de flèches.

Le duc de Berry marcha contre eux, les dispersa, envoya au supplice les plus coupables, et effraya les autres par la rigueur de ses châtimens.

La passion pour la guerre et pour les aventures était alors si générale, que l'inaction et la tranquillité paraissaient, aux yeux des nobles de cette époque, un état de malaise et d'ennui. Léon de Lusignan, roi d'Arménie, venait d'être chassé de ses États par le sultan Amurat ; il se réfugia en France.

Sa défaite et ses malheurs inspirèrent à plusieurs barons français le désir de le venger. Le duc de Bourbon , les comtes d'Harcourt, de la Trémouille et huit cents chevaliers arborèrent la croix, se réunirent, s'embarquèrent, descendirent en Afrique, prirent Carthage, délivrèrent un grand nombre de prisonniers, et, après plusieurs combats plus glorieux qu'utiles , revinrent dans leur patrie, ruinés , mais couverts de blessures et de lauriers.

Le duc d'Anjou, à la même époque, était arrivé en Italie, mais trop tard pour défendre la reine Jeanne de Naples et son mari, Othon de Brunswick. Les deux époux , vaincus par Charles Durazzo, que protégeaient Louis, roi de Hongrie, et le pape Urbain, étaient prisonniers.

Durazzo, trahissant Jeanne, sa parente et

sa bienfaitrice, lui ravit le trône, et la fit étrangler.

Le duc d'Anjou, à qui cette princesse avait légué son royaume , implora le secours du roi Charles YI, son neveu, pour reconquérir son héritage.

Au moment même où les gouvernemens d'Angleterre et de France avaient suspendu leurs querelles pour laisser respirer leurs peuples, les chevaliers des deux nations s'envoyaient fréquemment des cartels; le sire de Courtenay , baron anglais, vint, jusque dans Paris, défier en combat singulier le sire de la Trémouille.

Le roi Charles voulut empêcher ce dueL (c Je » ne puis vous permettre , dit-il à la Tré- )) mouille, un combat qui n'a pour motif au- )) cun affront, aucune injure. » — « Je suis )) Français, répondit la Trémouille; Courte- » nay est Anglais : c'est cause suffisante pour » combattre. »

Dans ce temps on ne pouvait rien répondre à un argument de cette force. Le champ clos fut préparé. On éleva, on orna les échafauds sur lesquels le monarque, les princes et sa cour devaient être assis. Les barrières s'ouvrirent, les trompettes sonnèrent, et le combat commença; mais bientôt, par ordre du roi.

le duc de Bourgogne sépara les combattans.

Peu de temps après , Courtenay, se trouvant en Picardie, se vanta arrogammejit devant la comtesse de Saint-Pol de n'avoir pas trouvé à la cour de France un seul adversaire qui osât lutter contre lui.

Le sire de Clary, chevalier du Languedoc, et présent à cet entretien, lui dit fièrement qu'il en avait menti. Courtenay voulut laver dans le sang cette injure ; et la comtesse , qui était sœur du roi d'Angleterre, permit que le combat eût lieu devant elle. L'Anglais fut blessé, renversé et contraint de s'avouer vaincu.

INIais comme au milieu de ces querelles particulières , le besoin public de la paix se faisait de plus en plus sentir, on ouvrit de nouvelles conférences, dont TeiFet se réduisit encore à une prolongation de la trêve.

La turbulence et l'humeur querelleuse n'étaient pas alors le caractère exclusif des hommes d'armes et des chevaliers , et la foule des étudians de l'université se montrait souvent aussi tapageuse et non moins sanguinaire que la soldatesque.

On voyait encore, dans nos mœurs, de trop Lej.i fortes traces des coutumes du temps le plus "^£1,, barbare. Le clergé n'était point parvenu à les effacer; on croyait, dans beaucoup d'accusa-

meut de

tions , que le (ër et le sang pouvaient éclairer la justice, et qu'entre un accusateur et un accusé auxquels un tribunal décernait le combat, Dieu prononçait son jugement pour le vainqueur et contre le vaincu.

Nos annales nous ont transmis la mémoire d'un procès sanglant de ce genre , qui eut lieu sous le règne de Charles VI, entre deux gentilshommes normands.

L'un d'eux , nommé Carouge , avait suivi l'amiral de Vienne dans son expédition en Ecosse. A son retour, il voit sa femme, en pleurs, opposer une froideur inconnue à ses caresses : elle lui apprend, en gémissant, que, pendant son absence, elle a été déshonorée par un scélérat nommé Legris, avec lequel il était depuis long -temps uni par les liens d'une étroite amitié.

Prosternée aux pieds de son époux, elle implore la mort et demande vengeance. L'affaire est portée au parlement. Vainement Legris nie le crime , et s'efforce de prouver, par le témoignage du comte d'Alençon, qu'il était absent à l'époque de l'attentat commis , et fort loin du lieu où l'on prétendait qu'il avait exercé cette violence.

Le parlement prononça qu'il y avait gage de bataille ou jugement de Dieu. La lice fut dres-

sée près des murs de Saint-Martin-des-Champs.

La femme de Carouge, plaignante, assistait au combat, en présence du roi et de la cour. A l'extrémité de l'arène , un bûcher était dressé pour y brûler cette dame , dans le cas où son mari serait vaincu. On y avait aussi élevé un gibet pour y pendre Legris s'il n'était pas vainqueur.

Les deux champions se présentent armés; combat ils jurent sur l'Evangile que leurs paroles sont carouge vraies et leurs causes justes. Au signal donné, ilgril ils s'élancent l'un sur l'autre , se choquent et brisent leurs lances sans se renverser. Au même instant ils tirent leurs glaives , et commencent une lutte furieuse.

Carouge est d'abord blessé à la cuisse ; mais il saisit son ennemi par le casque, l'entraîne, le renverse, se jette sur lui, ne peut lui faire avouer son crime , trouve le défaut de son armure, et lui perce le cœur.

Legris, déclaré coupable puisqu'il était vaincu, fut traîné hors de la lice et pendu.

Dans la suite, un malfaiteur qui ressemblait parfaitement à cet infortuné, ayant été arrêté pour d'autres crimes, avoua que c'était lui qui, à la faveur d'une nuit obscure, avait commis le forfait imputé au malheureux Legris.

Carouge, au désespoir, courut en Afrique

chercher la mort; et sa femme s'intligea la plussévère pénitence, en s'enfermant dans une cellule murée, où elle ne recevait de nourriture et d'air que par une étroite ouverture.

Des faits si évidens étonnaient sans éclairer; la superstition triomphait de l'expérience; elle s'alliait à tout, aux crimes comme aux vertus.

Un brigand béarnais, surnommé Tête-Noire> mourait, épuisé par le nombre de ses blessures et par l'excès de ses débauches. Peu avant d'expirer, il légua une forte somme, dont la moitié était destinée à fonder une chapelle, et l'autre à enrichir sa maîtresse; ensuite , montrant à ses compagnons un grand coffre contenant l'immense fruit de ses brigandages, il leur dit: (( Voilà mes richesses. Partagez-les d'accord si » vous le pouvez; mais dans le cas où il serait )) impossible de vous entendre, saisissez cette )) hache, brisez ce coffre, et que chacun de » vous y prenne ce qu'il pourra. »

Telles étaient les mœurs d'un temps qu'on ose encore aujourd'hui nous présenter comme un âge d'or, où régnaient la foi, la loyauté, l'honneur, le respect des lois divines et humaines, et l'amour le plus pur de la royauté. On nous parle de quatorze cents ans d'ordre et de bonheur, et nous voilà arrivés au quinzième siècle de l'ère chrétienne, sans avoir en-

core pu rencontrer cette époque d'innocence et de félicité ! Nous verrons si nous serons plus heureux, en parcourant les trois siècles qui ont précédé le nôtre, celui qu'on accuse si sévèrement de licence et d'impiété.

Le prince qui réunissait dans sa personne invasion

le plus de traits caractéristiques de son époque, tr Anjou

était le duc d'Anjou; orgueilleux, cupide , vaillant soldat, général ignorant et présomptueux, il avait enlevé au roi et à sa patrie un riche trésor pour lever des hommes d'armes, s'emparer de la Provence , et conquérir un trône en Italie. Mais les richesses dont il avait privé la France furent promptement prodiguées et perdues. Sa témérité échoua contre la sagesse d'un habile ennemi, et le plus triste réveil termina son rêve chevaleresque.

D'abord les Provençaux, malgré l'intervention du pape Clément, loin de se soumettre, répondirent qu'ils ne reconnaîtraient son autorité, que lorsqu'il aurait vengé la reine de Naples leur souveraine. Ils lui reprochaient d'avoir sacrifié leurs intérêts, en abandonnant le Piémont au comte Amédée de Savoie, et en promettant la principauté de Tarente au duc de Berry.

Le prince, sans être découragé par ce premier échec, était entré rapidement en Italie, à

y8 CHARLES VI.

la tête de soixante mille hommes, dont un grand nombre périt en route par la longueur des marches, et par l'imprévoyance de leur chef.

Arrivé dans l'Abruzze, il y apprit la mort de la reine Jeanne, et sans laisser de repos à son armée, il entra dans le royaume de Naples, brûlant du désir de combattre et de terminer la guerre en peu de jours, par une victoire décisive.

Mais Charles Durazzo son ennemi, trop habile pour exposer sa fortune naissante à l'impétuosité française, dispersa ses troupes dans des places fortes, et dévasta le plat pays pour enlever tout moyen de subsistance aux Français.

Le duc d'Anjou s'empara de Bari et de quelques autres villes ; mais, comptant sur le succès d'une rapide invasion, il n'avait rien prévu pour la conduite d'une guerre méthodique.

Bientôt, comme il ne s'était assuré d'aucune force navale, il manqua d'argent et de vivres. Son armée, affaiblie par des affaires de postes et des alertes continuelles, fut attaquée par une maladie contagieuse.

Le prince vendit sa vaisselle, et jusqu'à sa couronne, pour faire subsister ses soldats. Il fut contraint de se nourrir lui-même d'herbes

et de pain d'orge ; et lorsque Durazzo le crut assez épuisé pour le combattre sans danger, il lui envoya un cartel, en lui fixant un jour pour livrer bataille.

A cette nouvelle, Fespoir des soldats français se réveille ; leurs forces se raniment ; la joie et l'ardeur brillent dans leurs regards. Au jour assigné l'ennemi paraît.

Le duc sort des remparts de Bari, et range son armée en bataille. On attendait le signal du combat, c'est celui de la retraite qu'on entend.

Un courrier venait d'annoncer au duc l'arrivée prochaine d'un renfort. Il veut Fattendre, et rentre dans les murs de la ville sans combattre.

Alors le mécontentement éclate de toutes parts; toute discipline disparaît. La misère inspire la rage. Les Français accablent leur général de reproches ôutrageans ; le courage l'abandonne; la fièvre le saisit, et il meurt âgé de quarante-cinq ans, le 20 septembre i584.

Alors son armée se disperse et fuit : la plupart de ses guerriers malheureux périrent de faim; quelques-uns parcoururent, en mendians, les chemins de cette Italie, où ils étaient naguère entrés en vainqueurs et en conquérans.

Pierre de Craon, seul, revint à Paris avec un

8o CHARLES VI.

riche et somptueux équipage; aussi le duc de Berry, en îe revoyant, l'appela traître et lâche, et l'accusa de la mort de son frère; mais sa fortune assura son impunité.

Charles de Duras demeura maître paisible de Naples, et le parti d'Anjou ne se releva qu'au moment où ce prince, voulant usurper la couronne de Hongrie, eut perdu la vie sous les coups d'un assassin.

La veuve du duc d'Anjou supplia le pape Clément d'investir son fds, Louis d'Anjou, des souverainetés de Naples et de Provence; mais les Provençaux s'y opposèrent et prirent les armes.

Le maréchal de Sancerre marcha contre eux, et s'empara de quelques places ; enfin le roi se rendit lui-même dans Avignon. Son intervention et celle du souverain pontife soumirent les rebelles, et Louis d'Anjou fut reconnu comte de Provence.

Ma.ia e Peudaut ce temps, le duc de Bourgogne tie ciiai- avait négocié avec la Bavière une alliance qui o Isabelle . Jevint aussi funeste pour le monarque que pour la patrie. Charles VI épousa, au commencement de l'année suivante , dans la ville d'Amiens, la princesse Isabelle, fille du duc de Bavière.

Dès que cette princesse, dont la nature avait

CHARLES VI. • 8l

i:aché les vices sous les formes les plus attrayantes, fut arrivée à Amiens, le jeune roi s'enflamma pour elle d'une si vive passion, qu'il pria instamment son oncle d'abréger toutes les formalités qui retardaient son bonheur. Aussi, les accords, les fiançailles et le mariage eurent lieu le même jour.

La reine fut reçue, dans Paris, avec ces transports de joie que prodigue la multitude à la vue de tout spectacle nouveau. Mais, cette fois, l'affection des Parisiens pour la reine Isabelle eut une durée fatale, et ce peuple léger lui accorda une confiance qu'elle était loin de mériter.

Les fêtes données à l'occasion de l'entrée de la reine furent trop empreintes du caractère des mœurs de ce siècle , pour ne pas les citer ici. Isabelle étant entrée par la porte Saint- Denis, passa sous une vaste toile qui représentait un ciel sur lequel on avait peint la lune et les étoiles, bizarrement mêlées avec les écussons de Fiance et de Bavière; on y voyait la vierge assise au milieu d'un groupe d'enfans représentant des anges; elle tenait sur ses genoux son fils Jésus; celui-ci s'amusait à faire tourner un petit moulin en bois.

Plus loin, sous un arc de triomphe, était uii autre ciel en soie; un homme s'y trouvait assis entre deux pigeons, représentant -le Père, le

Fils et le Saint-Esprit entourés de petits anges ^ qui descendirent de ce ciel et posèrent une couronne sur la tête de la reine.

A la porte du Châtelet, les regards étaient frappés d'une autre scène allégorique. C'était un homme armé, défendant un château construit en bois, au haut duquel on distinguait sainte Anne couchée sur un lit de repos. Du milieu de la cour, remplie d'animaux de tous genres, sortit un cerf mécanique, poursuivi par un lion et par un aigle ; il se réfugia près du lit de sainte Anne, que défendaient trois jeunes filles portant des épées et une couronne.

Au pont Saint-Michel, un funambTile descendit rapidement sur une corde tendue depuis le sommet d'une des tours de Notre-Dame jusqu'au toit d'une maison construite sur le pont.

Le jeune roi, ayant pris les vêtemens d'un simple bourgeois, s'était mêlé à la foule des spectateurs qu'attiraient les fêtes ; son incognito était si exact qu'il fut pris, par un sergent, pour un homme du peuple, et battu pour avoir refusé de lui obéir.

Les illuminations, les festins, les bals durèrent plusieurs jours : de lourds impôts payèrent les dépenses de ces réjouissances populaires.

Tant de charges faisaient désirer la paix. Les

ducs de Berry et de Lancastre ouvrirent à ce sujet de nouvelles conférences , mais inutilement; et le roi, ayant rassemblé autour de lui les princes et les seigneurs , se plaignit vivement de l'opiniâtreté des Anglais, qui ne voulaient faire aucun sacrifice à la tranquillité publique.

Un grand conseil fut rassemblé ; il partagea v^i„ le ressentiment du roi , et déclara que la guerre ''jp'^{''p'„f/ devait être poursuivie avec activité : alors le duc *"" ^"s'"-

r lerre.

de Bourgogne, prenant la parole, rappela au conseil que , depuis la liineste prise de Calais , la France, étant devenue le théâtre de la guerre, offrait constamment une riche proie aux Anglais, qui, tranquilles chez eux, n'avaient aucun intérêt à conclure la paix, et qu'ainsi le seul moyen de la leur faire désirer était de les attaquer dans leurs propres foyers, afm de leur faire souffrir les calamités que trop long-temps nous avions seuls supportées.

Cet avis plut à l'ardeur française, et fut unanimement adopté. On rassembla près d'Arras une armée sous les ordres du connétable Clisson , du maréchal de Sancerre et d'Enguerrand de Coucy. En même temps le duc de Bourgogne fit équiper et armer une flotte nombreuse dans le port de l'Ecluse, en Flandre.

Les Gantois et les Flamands, alliés fidèles du roi d'Angleterre , se préparèrent promptement

et en secret à s'emparer de l'Écluse par surprise, et à incendier la flotte française. Mais ce complot fut éventé, et le gouverneur de l'Écluse, averti, se mit en état de défense.

Cette conspiration déjouée favorisa les projets du duc de Bourgogne, dont le principal intérêt n'était pas la descente en Angleterre , mais la conquête de la Flandre.

Prise Profitant de la circonstance, il enflamma le ''"'■ courroux du roi contre les Flamands. Ce jeune prince se rend à l'armée, investit la ville de Dam, où la conjuration s'était formée, l'emporte d'assaut , passe la garnison au fd de l'épée, dévaste le pays rebelle, et y répand une si profonde terreur, que les Flamands se soumettent et demandent la paix, qui fut conclue à Tournay, le 1 8 octobre '^. Ainsi se rompit l'alliance des Anglais et de la Flandre.

Affaires Daus Ic mcmc temps, une division de l'ardhcossc. j^^^ débarqua en Ecosse, et, secondée par un corps de trois mille Écossais, entra dans le Nortliunberland , le livra au pillage, y prit ime forteresse et s'empara de plusieurs châteaux.

Le roi d'Ecosse, Robert, était plus inquiet que satisfait de cette expédition qui pouvait attirer tout le feu de la guerre dans ses États. Il

s'y était long-temps opposé, et ses craintes ne tardèrent pas à se vérifier.

Le duc de Lancastre , avec des forces redoutables, pénétra en Ecosse, et s'empara d'Edimbourg ; mais le roi d'Angleterre , Richard , au lieu de poursuivre son invasion, fut heureusement contraint de se retirer précipitamment , sur la nouvelle d'une conspiration tramée en Angleterre contre lui.

D'un autre côté, ayant appris que le duc de Bourbon venait de lui enlever quelques forteresses, faibles débris de ses conquêtes en Saintonge et en Poitou, il crut nécessaire de conclure une trêve avec les Ecossais : elle fut signée, et nos troupes revinrent en France.

Cependant le duc de Bourgogne, ayant réuni à l'Ecluse une flotte très nombreuse et toute l'armée royale, éprouva les inconvéniens que produisait alors une ignorance complète dans l'administration des finances , et dans l'art de faire subsister les troupes.

Les vivres n'arrivaient point; l'argent manquait,* les soldats, n'étant point payés, livraient les campagnes au pillage. Le grand projet d'une descente fut différé , et l'armée licenciée. Alors, de toutes parts, les peuples firent éclater un juste mécontentement, excité par les lourds impôts qu'ils avaient payés pour un armenient inutile,

Mauvais.

et le clergé joignit ses murmures aux leurs, relativement à la dîme levée sur lui, au profit du pape et du roi. Ce prince, revenu à Paris, reçut les plaintes de l'université, qui, dans ce temps, exerçait sur les affaires publiques une grande influence. Il les accueillit, et supprima la dîme ecclésiastique par une ordonnance à laquelle le pape Clément souscrivit non sans regret.

Alternai L'éloignement de Cliarles-le-Mauvais laissait ^^l^Ac'' l'espirer la France ; ce prince s'était retiré dans son royaume de Navarre, où la crainte des armes de Charles VI et du roi de Castille semblait le condamner au repos; mais, dans son inaction forcée , il méditait encore des crimes. Ayant admis clans son château un Anglais, joueur de harpe, et qui prétendait avoir à Paris des liaisons intimes avec quelques officiers de la bouche du roi, il séduisit cet homme par l'appât des plus riches promesses, et lui fit prendre l'engagement d'empoisonner le roi, son frère, les ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon, et quelques grands personnages de la cour.

Les démarches de ce vil agent, dès qu'il fut arrivé à Paris, inspirèrent des soupçons ; on l'ar-^ rêta, on le fouilla et on trouva sur lui une pro-vision d'arsenic qu'il avait achetée à Bayonne.

Rarement le courage s'allie à la bassesse qui fait commettre de tels crimes. Ce misérable, nommé Robert Woudreton, saisi de frayeur, avoua tout. Rien ne semblait devoir retarder son jugement et son supplice; cependant on le garda un an en prison. Enfin ; il fut condamné et écartelé.

Dans le même temps "^^ le roi de Navarre fut son cité au parlement comme pair de France et '''^°"'' comte d'Évreux pour y être jugé. Le roi présida la cour des pairs ; l'accusé , appelé trois fois , n'ayant pas répondu , le procureur-général et l'avocat-général donnèrent leurs conclusions devant les pairs , les évêques , les seigneurs et autres assistans.

Charles - le - Mauvais fut déclaré atteint et convaincu de crimes énormes contre le roi, mais sans spécifier l'empoisonnement. Ses possessions, en France, restèrent dans les mains du monarque ; mais on ne jugea point nécessaire d'envoyer une armée en Navarre pour le punir de ses forfaits : le déshonneur fut son seul châtiment.

Ce prince infâme subit une mort étrange et sa mort digne de sa vie. Comme il sentait sa chaleur et ses forces s'éteindre , son médecin lui avait conseillé , pour se redonner quelque vigueur^

de se faire envelopper et coudre dans un drap imbibé d'eau-de-vie : mais lorsqu'il fallut couper le fil qui serrait ce drap , son valet de chambre s'étant servi, non de ciseaux, mais d'une bougie, la laissa tomber; le drap prit feu; rien ne put l'éteindre, et le monstre, jetant des cris de rage , périt dans les flammes. Froissard raconte le même fait avec cette variante que ce fut une boule creuse en fer rougi, placée dans le lit du prince, qui y mit le feu et le consuma.

L'histoire anonyme de Saint-Denis, en parlant de cet événement, dit qu'on écrivit à la reine Blanche, sœur de Charles-le-Mauvais et veuve de Philippe de Valois, que le roi de Navarre venait d'expirer après de cruelles douleurs , en témoignant beaucoup de repentir et de résignation : il mourut dans le mois de juin 1587.

La paix intérieure étant assurée par la fm tragique de ce monarque turbulent , qui sans cesse fomentait de nouveaux troubles, le gouvernement français porta toute son attention sur les moyens de conquérir la paix extérieure, et de forcer l'i^ngleterre à poser les armes. Coninua- Clisson fut envoyé en Bretagne pour assiéger Tuerre.^ Brcst, ct l'amiral de Vienne, en Normandie, avec ordre de bloquer Cherbourg. Simpy con-

tiuisit des troupes en Picardie pour surveiller Calais, et de tous les ports du royaume on fit venir, dans celui de l'Écluse, des vaisseaux avec ordre d'exécuter la descente projetée.

Le duc de Bretagne avait été soupçonné d'exciter le roi Richard à continuer la guerre; il s'efforça de repousser ce reproche, et donna même quelques secours à Clisson pour l'aider à s'emparer de Brest; mais il ne tarda pas à réveiller la juste méfiance qu'on avait conçue, car au moment où la garnison de cette ville, épuisée de vivres, était prête à capituler, le duc retira ses troupes , la garnison fut ravitaillée , et Clisson se vit contraint dé lever le siège.

La France et l'Angleterre ne semblaient combattre que pour l'intérêt des deux couronnes, et des deux monarques Charles et Richard ; mais ces princes ne gouvernaient que de nom; la puissance réelle était dans les mains des ducs de Lancastre et de Bourgogne, qui sacrifiaient à leur ambition privée les intérêts des deux peuples. .

Le fils de Transtamare, Jean, roi de Castille, ayant épousé Béatrix de Portugal , fille du roi Ferdinand, prétendit hériter de cette couronne. Les Portugais ne voulant pas se soumettre à lui^ donnèrent le sceptre à un frère bâtard de

go CHARLES vr.

leur feu roi Ferdinand : il se nommait Jean, et était grand maître d'Avis,

La guerre fut déclarée entre les deux prétendans. Le roi de Castille fut battu par le roi portugais; celui-ci avait obtenu l'appui de l'Angleterre , en promettant au duc de Lancastre de l'aider à s'emparer du trône de Castille ; et les troupes anglaises , employées à cette expédition, diminuèrent les forces du roi Richard au moment même où l'Angleterre se voyait menacée par les armées d'Ecosse et de France. Ainsi Lan castre compromettait son pays, comme récemment le duc de Bourgogne avait compromis le sien, en employant à la réduction des Flamands les troupes destinées par Charles VI à porter la guerre dans la Grande- Bretagne.

On a beaucoup dit que l'histoire d'un pays devait être celle de son peuple, et non l'histoire de ses princes et de ses grands,* mais cette pensée est vide de sens , car malheureusement , dans toutes les monarchies , on ne peut faire connaître l'histoire des nations qu'en racontant les crimes , les trahisons , les grandes actions ou les grandes fautes des chefs qui dirij^jeaient tous les événemens ; ainsi dans le siècle déplorable dont nous traçons le tableau , il est impossible de peindre fidèlement les massacres

CHARLES Vf. 93

causés par l'anarchie, les dévastations produites par les guerres civiles et extérieures, la destruction de Tagriculture, l'anéantissement du commerce, la corruption des mœurs excitée par des brigandages de tout genre, sans remonter aux causes de ces désastres, c'est-àdire à la faiblesse imbécile d'un monarque enfant, à l'avarice du duc d'Anjou, à l'ambition du duc de Bourgogne , à la haine invétérée des oncles et des frères du roi contre la maison bourguignonne, enfin aux vices d'une reine intrigante et vindicative, ainsi qu'aux prétentions opposées des maisons de Blois et de Montfort en Bretagne , aux perfidies du roi de Navarre, à ses complots criminels, à l'humeur turbulente, cupide et belliqueuse des Clisson, des Saint-Pol, des Armagnac et d'un grand nombre de seigneurs : voilà quels étaient les personnages de ces scènes tragiques, où les peuples ne figurent que comme instrumens ou comme victimes. Comment parler de leurs souffrances sans en faire connaître les auteurs ? C'en est assez, c'en est trop peut-être pour réfuter un tel paradoxe.

Au reste, la Flandre étant soumise, et Lan- Nouveau castre venant de dégarnir l'Angleterre de ses Cemt! principales forces, le duc de Bourgogne sentit qu'il devait profiter d'une circonstance si favo-

93 CHARLES Vf.

rable, et opérer une descente pour laquelle, depuis deux ans, on avait déjà fait tant d'inutiles dépenses. D'ailleurs, le jeune roi Charles, sans expérience, mais non sans ardeur, commençait à montrer une volonté , et reprochait à son oncle de ne l'avoir encore fait combattre que pour ses propres intérêts. Ainsi pressé, le duc de Bourgogne ordonna d'immenses préparatifs, rassembla à l'Ecluse tant de vaisseaux, « qu'il y en avait assez, dit Froissard, pour faire » un pont sur la mer. » De plus , par un luxe digne de l'ignorance du temps, on avait placé sur ces bâtimens une immense quantité de pièces de charpente, afin d'en construire, après le débarquement, des maisons, et pour ainsi dire des villes au lieu de camps *.

La rapidité de l'exécution fut proportionnée à celle des ordres, et le roi se rendit à Arras pour y faire la revue de son armée ; elle était composée d'une nombreuse infanterie et de huit mille hommes d'armes ou chevaliers.

Les Français se montraient impatiens de combattre et de se venger enfin, dans les champs de la Grande-Bretagne , de tant d'affronts reçus, de tant de sang versé et de tant de dévastations. Mais l'inhabileté des chefs , et la fatale division qui existait entre les princes,

enchaînèrent nos troupes dans leurs camps , nos vaisseaux sur nos côtes , et l'on vit encore s'évanouir ces espérances de gloire fondées sur un appareil si menaçant.

On attendait, pour agir, le duc de Berry et les troupes que devaient fournir son apanage et ses gouvernemens. Mais ce prince, se croyant offensé parce qu'on ne l'avait pas consulté avant de commencer cette grande expédition , sacrifia le bien public à son ressentiment, différa continuellement son départ en l'annonçant toujours, et n'arriva enfin près d'Arras qu'à la mi-septembre ; c'était la saison des orages; les magasins étaient épuisés; le peu de grains qui restait se trouvait corrompu; de violentes tempêtes jetèrent les vaisseaux sur la côte, et en firent périr une partie.

Alors le duc de Berry représenta au roi qu'entreprendre la descente dans de telles circonstances , ce serait exposer l'élite des troupes et de la noblesse à une ruine certaine. D'ailleurs le trésor était vide; on ne pouvait plus payer la solde; les milices se débandèrent, et commirent, dans les campagnes, des excès qu'aucune autorité ne pouvait réprimer.

Le jeune roi , désespéré de se voir contraint à licencier ses troupes, retourna honteusement dans sa capitale, et le gouvernement fut jus-

tement exposé aux railleries amères que méritait le ridicule dénoûment d'une expédition commencée avec tant d'éclat , tant de faste , et terminée avec tant de honte.

On accusa le duc de Berry de s'être laissé corrompre par les agens du roi d'Angleterre, et le duc de Bourgogne d'avoir sacrifié les ressources du trésor et les forces de la France à sa propre ambition. En effet, il profitait seul, par la soumission des Flamands , de tant d'efforts et de dépenses ; et de plus , son influence sur le jeune monarque lui avait fait obtenir de ce prince la cession du port de l'Écluse, ainsi que l'abandon de cette fameuse ville de bois, si coûteuse et si inutile.

Dès qu'on s'aperçut que Charles VI commençait à ouvrir les yeux sur les fautes qu'on lui avait fait commettre, ses oncles ne s'occupèrent qu'à distraire, à force de plaisirs, sa jeunesse, du chagrin que lui faisait éprouver le mauvais succès d'une entreprise qui ternissait sa réputation , et ruinait son peuple.

On l'amusa par de pompeuses fêtes, données à l'occasion du mariage de sa sœur Catherine avec le fils du duc de Berry ; et les histoires du temps ne sont remplies que des honteux détails de tous les moyens employés alors pour corrompre un jeune roi, doué, par la nature, des

CHARLES VI. g5

plus heureuses qualités, mais qui n'était que trop disposé par son âge à se livrer aux passions du jeu, de la table et de l'amour.

Ainsi égaré par ceux mêmes qui devaient éclairer son cœur et diriger son esprit, ce prince devint le triste jouet, et bientôt la victime de ses favoris, de ses ministres et de ses maîtresses.

Lancastre, non moins ambitieux que les oncles du roi de France , fut d'abord plus heureux dans ses projets. 11 débarqua en Galice; et, secondé par les Portugais, fit d'assez rapides conquêtes dans le royaume de Castille.

Le gouvernement français , malgré les obligations contractées avec les Castillans, ne leur avait envoyé d'autres secours que trois cents hommes d'armes. Mais les Espagnols, au défaut d'un renfort considérable qu'ils espéraient, prirent une résolution sage qui les sauva ; ils conseillèrent à leur roi d'attendre du temps l'appui qu'il ne pouvait obtenir de leur allié, de se tenir sur la défensive, et de ne point hasarder de bataille : leur avis fut adopté et réussit.

L'armée anglaise , épuisée par les marches , par les maladies, s'affaiblit tellement qu'elle se vit bientôt obligée de se tenir sur la défensive.

Enfin quatre mille hommes d'armes français , commandés par le duc de Bourbon, parurent en Castille; mais, avant l'arrivée de ce

secours tardif, les Anglais, cernés de toutes parts, furent contraints de capituler pour obtenir la permission de retourner dans leur île.

Le roi de Castille renvoya aussi en France le duc de Bourbon, dont les troupes lui devenaient plus onéreuses qu'utiles.

Lancastre, revenu en Angleterre, éprouva le sort des vaincus; discrédité dans son propre pays , on l'éloigna des affaires.

Le jeune roi Richard, décidé à gouverner par lui-même, exila ses oncles, et ne fit que changer de maître en s'abandonnant aux conseils de quelques jeunes favoris.

Dès-lors deux partis s'élevèrent en Angleterre, celui des princes et celui des favoris. Le premier avait pour chefs les comtes de Cambridge, de Buckingham, soutenus par un grand nombre de seigneurs; l'autre était dirigé par le comte d'Oxford, l'archevêque d'Yorck, Artopol, chancelier, et Trévil.

Après de vives querelles on courut aux armes, on combattit; et le roi, vaincu, prit la fuite pour sauver sa couronne et sa vie. Ces troubles donnant à la France une occasion favorable d'abattre une puissance rivale, trop longtemps victorieuse et oppressive, on revint à l'idée d'opérer une descente moins coûteuse et ^lieux combinée.

Ciissoii devait s'embarquer en Bretagne ; l'amiral de Vienne, en Normandie; et tous deux avaient ordre de concerter leurs opérations. Le plan paraissait assez sagement conçu ; les moyens étaient prêts , le temps propice ; mais on éprouva encore tous les inconvéniens attachés à l'existence dé cette hydre féodale, dont les mille têtes ne pouvaient jamais s'accorder pour diriger leur corps vers un même but ; et la haine violente, qu'à cette époque, le duc de Bretagne nourrissait contre le connétable Clisson, fit échouer, dès sa naissance, une entreprise que tout semblait devoir favoriser.

Clisson s'était attiré cette haine , en brisant les fers du comte de Penthiévre , fds de Charles de Blois, et qu'il avait fiancé avec sa fille, dans l'espérance de la voir un jour duchesse de Bretagne. De plus, Charles-le-Mauvais , dont les intrigues agitaient toutes les cours, avait persuadé au duc Jean de Montfort, que Clisson entretenait un commerce criminel avec la duchesse sa femme.

Dès que les Anglais connurent ce sentiment de jalousie, mal voilé par le duc, ils l'aigrirent, l'enflammèrent et l'engagèrent facilement à faire manquer l'expédition confiée au connétable. Arresla.

Montfort, brûlant du désir de se venger, Soiu

g8 CHARLES VI.

déguisa sa haine sous le masque de l'amitié; il invita Clisson à venir le trouver dans la ville de Vannes, le reçut magnifiquement, et à la suite d'un repas somptueux, lui proposa, ainsi qu'aux seigneurs de Beaumanoir et de Laval, de visiter un château-fort qu'il venait de faire construire. Après les avoir promenés d'étages en étages, les ayant conduits à une chambre située au sommet d'une haute tour, dès qu'ils y furent entrés, on en ferma la porte; et des soldats apostés, arrachant à Clisson et à Beaumanoir leurs épées, leur attachèrent des fers aux pieds, aux mains et au cou.

Laval n'avait point été arrêté ; mais ses reproches et ses instances n'eurent aucun effet, et le duc lui ordonna de se taire, s'il voulait éviter la mort.

Plusieurs seigneurs, irrités d'un tel affront fait à la noblesse, murmuraient, mais n'osaient se venger dans un lieu où le duc était le plus fort. Impatient de satisfaire la haine violente qui le dominait, Montfort appelle près de lui le gouverneur du château, nommé Bavalen, lui ordonne d'entrer à minuit dans la prison de Clisson, de l'enfermer dans un sac et de le jeter à la mer.

Bavalen , indigné , représenta au duc qu'en commettant un tel crime, il se déshonorerait.

attirerait sur lui les armes de tous les seigneurs bretons, et porterait même le peuple à un soulèvement général; mais, le duc lui ayant répondu que, si cette action l'effrayait, il en chargerait un agent plus fidèle et plus déterminé , Bavalen promit d'obéir.

La nuit suivante, dans la solitude et les ténèbres, l'aiguillon de la vengeance s'émoussa; le remords entra dans le cœur du duc ; son âme était déchirée par un cruel combat entre la haine et l'honneur : il restait indécis , mais le signal qui devait lui annoncer que son ordre était exécuté, se fait entendre. Alors un trouble affreux s'empare de lui ; des pleurs amers inondent son visage. La honte et les suites de son crime apparaissent à ses yeux; il appelle le gouverneur, et, dès qu'il le voit, lui demande, en gémissant, s'il a obéi.

Bavalen se tait, et lorsqu'il voit le duc s'abandonner à l'excès de son désespoir : a Con- » solez-vous, lui dit-il; j'ai suspendu l'exé- )) cution d'un ordre dicté dans un moment de » violence, mais qu'un prompt repentir devait )) désavouer; le connétable vit encore. » Le duc attendri l'embrassa, et lui exprima vivement sa juste reconnaissance.

Voltaire a fait de ce trait historique le sujet de sa tragédie d'Adélaïde Dugueselin.

lOO CHAULES VI.

Cependant le roi avait été informé de la captivité du connétable, et s'était déterminé à tirer vengeance de cette insidte.

Il n'en fut pas moins contraint de renoncer à son projet de descente; la seule compensation d'un tel contre-temps fut la nouvelle qu'il reçut d'une victoire navale.

L'amiral de Vienne avait rencontré, battu une flotte anglaise, et s'était emparé de plusieurs vaisseaux.

Bientôt le duc de Bretagne reçut une dépêche du roi , qui lui ordonnait de remettre Clisson en liberté, sauf à exposer au parlement ses griefs, s'il en avait de justes. Charles le menaçait, en cas de refus, de le traduire en justice.

Le duc fit une réponse respectueuse et vague; mais, entamant une négociation avec les seigneurs de Laval, de Rohan et d'autres, il promit de pardonner à Clisson ses crimes de révolte et de concussion , s'il voulait remettre dans ses mains toutes les places qui lui appartenaient , lui payer cent mille livres en or, et renoncer au mariage de sa fille avec Jean de Bretagne ; enfin il s'engageait , quand ce traité serait signé, à se dessaisir des châteaux et forteresses qu'il aurait reçus en dépôt , excepté deux qu'il garderait.

Le connétable et Beaumanoir souscrivirent,

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parce qu'ils y étaient contraints, à ces dures conditions; mais, à peine sortis de prison^ ils coururent en France implorer la justice du roi, tandis qu'un grand nombre de seigneurs, embrassant leur cause , prirent les armes et s'emparèrent de Guingamp, de Lamballe et de Saint-Malo.

Comme chacun alors ne consultait, dans les affaires publiques, que son propre intérêt, Charles VI se fit adjuger Saint-Malo par le pape Clément, sous prétexte que le duc, comme partisan de l'anti-pape Urbain, était hérétique et excommunié. Ainsi la politique déplorable des rois sacrifiait à une misérable cupidité l'indépendance du trône et de l'Etat, donnant par là des titres et des armes à l'ambition temporelle et anti - évangélique des successeurs de saint Pierre.

La perte du duc de Bretagne semblait infaillible, puisqu'il avait suscité contre lui les armes de ses barons et celles de son roi ,• mais il avait trouvé le moyen de se concilier la faveur des ducs de Berry et de Bourgogne, secrètement jaloux du connétable. Ils représentèrent à Charles qu'on ne devait pas pousser le duc à un désespoir qui le forcerait à se jeter dans les bras du roi d'Angleterre : ainsi le duc fut sauvé; et, au lieu de combattre, on négocia.

Le sire de Coucy, intervenant en faveur du duc, obtint que ce prince se rendrait àBlois, exprimerait son repentir aux ducs de Berry et de Bourgogne, et viendrait ensuite trouver le roi à Paris.

Il y fut bien accueilli ; mais on l'obligea de signer un acte par lequel il remettait dans les mains du roi les places retenues en dépôts de plus, il s'engageait à rendre au connétable les cent mille livres qu'il lui avait extorquées ; enfin le traité arraché à Clisson, dans le cachot, fut annulé. A ces conditions , le roi pardonna au duc les injures qu'il en avait reçues, et exigea de ce prince et de Clisson une réconciliation qui fut plus apparente que sincère.

Le roi avait deux motifs pour hâter cet accommodement : d'abord la crainte d'une descente des Anglais en Bretagne; secondement le désir de tirer vengeance du duc de Gueldre, qui avait osé envoyer un défi au monarque, parce que le duc de Bourgogne avait donné des secours à la duchesse de Brabant son ennemie. Ainsi c'était toujours pour servir l'ambition et les intérêts du duc de Bourgogne, que la France était obligée de s'armer, de combattre et d'épuiser ses ressources.

Vainement le duc de Berry voulut s'opposer à cette nouvelle guerre sans objet et sans uti-

lité, tandis qu'il était urgent d'employer les forces royales à réprimer les mouvemens excités par les Anglais dans le duché de Guyenne.

Le duc de Bourgogne l'emporta ; les troupes furent rassemblées; Charles YI se mit à leur tête, soumit la ville de Verdun qui s'était révoltée , et entra dans le duché de Gueldre.

Le duc, effrayé, implora la clémence du roi, et obtint sa grâce par les instances de son père le duc de Julliers.

Charles VI avait vingt ans : les barrières Gouverplacées par ses oncles autour de son trône "juTd. pour en éloigner la vérité, ne purent l'empêcher d'y parvenir.

Charles vit que jusque là les princes, trompant sa jeunesse, l'avaient précipité, pour leur seul intérêt, dans des entreprises ruineuses, mal conçues, dont il avait recueilli toute la honte , et eux seuls le profit.

On lui apprit que le peuple était foulé, malheureux, l'administration sans plan, le trésor sans argent, la justice sans force, et que tous les emplois n'étaient donnés qu'à la faveur.

Le jeune monarque avait atteint sa vingtième année ; il forma le dessein de rompre les liens dans lesquels ses oncles l'avaient jusque là re-

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tenu, et de gouverner par lui-même. bieeà

Dans ce but, qu'il dissimula avec soin devant ce sujet*

eux, mais dont il confia le secret au chancelier, à Montaigu, au cardinal de Laon, au sire de la Rivière, son premier chambellan, et au seigneur de Novian , il convoqua à Reims une assemblée de princes, d'évêques et de barons ^.

Là , ayant pris la parole , il remercia ses oncles des soins qu'ils avaient pris pour le former à Fart de régner, et déclara que , dès ce moment, il se chargeait lui-même du gouvernement, dont les travaux devaient leur être à charge, en les détournant des affaires qui exigeaient la présence du duc de Berry dans son gouvernement, et celle du duc de Bourgogne dans ses Etats.

Lorsqu'on entendit ces paroles prononcées d'un ton ferme et déterminé, la surprise fut grande, et le silence général; mais le chancelier ayant demandé au cardinal de Laon d'émettre son avis, celui-ci, après quelques complimens aux princes et quelques précautions oratoires, félicita le roi d'avoir pris une résolution qui ranimerait l'espérance des peuples, et exciterait une satisfaction universelle.

Tons les membres de l'assemblée se rangèrent à cette opinion; quelques-uns par étonnement, d'autres par crainte, et la plupart avec la joie que donne le renversement d'une puis-

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sance oppressive et trop long -temps tolérée.

Le duc de Bourgogne se tut; mais son courroux se lisait dans ses regards. Le duc de Berry, plus franc, dit au roi qu'il aurait dû réfléchir plus long-temps avant de prendre une telle détermination.

Peu de jours après, le cardinal, attaqué de Mon du

. - . cardinal

douleurs subites et violentes, expira : on crut de Laon. généralement qu'il avait été empoisonné. L'histoire anonyme de Saint-Denis dit que le cardinal , en mourant, déclara qu'il pardonnait à , ceux qui lui ôtaient la vie, et que le roi ne permit aucune recherche sur ce crime, craignant de trouver trop et de trop grands coupables.

Charles rentra dans Paris. Les princes tentèrent plusieurs efforts inutiles pour recouvrer sa confiance et le pouvoir qui leur échappait ; mais , trouvant ce prince inébranlable , ils dévoilèrent sans pudeur leur égoïsme et leur cupidité, en demandant au monarque des indemnités, lorsqu'ils ne devaient en attendre que des châtimens.

Le duc de Berry voulait qu'on le laissât disposer à son gré, pour ses intérêts personnels, des contributions de la Guyenne et du Languedoc. Le duc de BourffOAne formait les mêmes prétentions sur les revenus de la Normandie. Enfin tous deux demandaient que le roi confir-

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mât et fît enregistrer au parlement toutes les nominations qu'ils avaient faites aux charges de la cour, et les gratifications qu'ils avaient prodiguées sans mesure à leurs partisans.

Le roi répondit sèchement qu'il y réfléchirait, et en délibérerait avec son conseil. Les princes mécontens se retirèrent et partirent, l'un pour le Languedoc, et l'autre pour la Bour-gogne.

De toutes parts le peuple fit éclater sa joie, en apprenant cette révolution dans le gouvernement; car il attribuait à l'avarice des princes tous les maux qui pesaient sur lui.

Le roi ne conserva près de sa personne que le duc de Bourbon, qui, dans l'opinion publique, était regardé comme un homme juste et modéré.

La Rivière fut le chef du nouveau ministère; Novian, grand maître de la cour et chargé avec Montaigu de l'administration des finances. Le connétable garda ses charges et son crédit.

Les avides partisans des princes , les corrupteurs de la jeunesse de Charles, les dilapidateurs de la fortune publique, s'éloignèrent, et l'on vit reparaître à la cour les vieux conseillers de Charles V.

Un heureux accord régnait dans le conseil; les nouveaux ministres, par des opérations

sages et promptes, réformèrent les principaux abus, abolirent de lourds impôts, et cependant, par une économie bien entendue, remplirent le trésor royal qu'ils avaient trouvé vide.

On concentra la police de Paris dans les mains d'un nouveau prévôt des marchands, Juvenal desUrsins, issu d'une noble famille italienne, et dont le fils écrivit l'histoire de Charles VL

Le parlement subit d'assez notables changemens : le roi nomma Houdart Dumoulin premier président, il renvoya de cette cour plusieurs conseillers ecclésiastiques et même l'abbé de Saint-Denis. Mais celui-ci représenta que, d'après un antique usage, les abbés de Saint- Denis étaient conseillers-nés du roi et du parlement; et, pour ne point irriter un clergé trop puissant , on fit droit à ses réclamations.

Bientôt le roi apprit que ces réformes , opérées facilement dans la plus grande partie du royaume, restaient inexécutées dans les gouvernemens du duc de Berry, qui protégeait les abus, et s'efforçait, par ses menaces et ses rigueurs, d'étouffer les plaintes.

Un moine de Saint-Bernard, Jean de Grandsel ves eut le courage de les recueillir, de les porter à la cour et de dévoiler aux yeux du monarque la conduite tyrannique de son oncle.

Charles lui adressa de sévères réprimandes ,

et le prince fut contraint de s'abaisser à de lâches excuses, prétendant que ses subordonnés avaient agi à son insu. Il fut pardonné, naais surveillé avec rigueur.

Les troubles qui régnaient en Angleterre auraient pu faire espérer à la France de prompts et grands succès, si l'on avait tenté quelqu'entreprise contre elle. Mais le peuple avait besoin de repos, après tant d'efforts si coûteux et si mal employés.

D'un autre côté on ne pouvait conclure une paix solide avec un gouvernement incertain de son autorité. Le roi prit un parti sage, et conclut avec les Anglais une trêve de trois ans. Voyage Trauquillc de ce côté , Charles parcourut son royaume dans le dessein d'y rétablir l'ordre et la justice. Il se rendit d'abord près du pape, et obtint du souverain pontife qu'il couronnerait Louis d'Anjou comme roi de Sicile et de Jérusalem.

Ce jeune prince épousa Yolande, princesse d'Arragon , courut ensuite en Italie , vainquit Ladislas , fds de Charles Duras , se rendit maître de Naples, et, comme son père, perdit, peu de temps après , le fruit de ses exploits : dans tous les temps notre impétueuse nation s'est montrée plus habile à faire des conquêtes (pi'à les conserver.

Charles VI, étant parti d'Avignon, parcourut le Languedoc et la Guyenne. Ecoutant les plaintes, supprimant les abus, récompensant les services, soulageant les misères, punissant les dilapidateurs , il laissa partout de sages réglemens et de douces espérances.

Une sage politique le conduisit dans le comté de Foix : Gaston, seigneur de ce comté, n'avait plus d'enfans; il légua ses États au roi.

Charles revint à Paris '^. Là, il reçut les ambassadeurs de Gènes, qui imploraient son secours contre les pirates de l'Afrique. Ce fut alors que le duc de Bourbon, avec un grand nombre d'hommes d'armes, anglais, français et italiens, lit sur les côtes de Tunis l'expédition dont nous avons parlé , battit les Musulmans , délivra quelques milliers de captifs, et rapporta une contribution de dix mille écus d'or.

La mer redevint libre; mais l'Italie n'en fut pas plus heureuse. Elle resta en proie aux troubles religieux et civils qui la déchiraient.

Dans ce temps le duc Galéas Visconti dévastait les territoires de Bologne et de Florence. Ces deux villes arborèrent l'étendard de France, et proposèrent à Charles VI de se ranger sous sa domination. Mais leurs offres ne furent point acceptées, d'abord parce qu'elles auraient été '^ 1390.

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la cause d'une guerre lointaine et coûteuse, secondement parce que ces deux villes ne voulaient point reconnaître le pape d'Avignon, enfin parce que le duc d'Orléans, frère du roi, était gendre de Galéas Visconti, et soutenait vivement sa cause.

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