‹ Histoire de Jeanne- d'ArcChapitre 2 sur 10 · SUITE DU RÈGNE DE CHARLES YL · texte numérisé non relu

SUITE DU RÈGNE DE CHARLES YL

État du royaume. — Disgrâce du duc de Berry, — Inexpe'rience de Charles. — Intrigue de cour. — Disgrâce de Craon. — Sa vengeance. — Sa fuite avec ses complices. — Son procès et sa condamnation. — Fermeté' du roi. — Son accès de fureur et sa le'thargie. — Son retour à Paris. — Assemble'e des Etats. — Disgrâce de Clisson. — Danger du roi dans un bal. — Plaintes de l'université' contre le schisme. — Election de Benoît XIII. — Assemble'e du clergé. — Trêve avec l'Angleterre. — Mariage de Richard avec Isabelle. — Pardon de Craon. — Confesseurs donnés aux criminels. — Affaires d'Italie. — Invasion de Bajazet en Hongrie.

— Siège de Nicopolis. — Massacre des Français. — Arrive'e de l'empereur Manuel en France. — Troubles en Angleterre. — Captivité', abdication et mort de Richard. — Trêve avec l'Angleterre. — Triste e'tat de Charles. — Invention des jeux de cartes.

— Jalousie entre les ducs. — Suite du schisme. — Gouvernement des ducs d'Orléans et de Bourgogne. — ■ Cartel entre Henri IV et le duc d'Orléans. — Hostilités entre la France et l'Angleterre.

— Obédience du roi au pape. — Mort de Philippe-le-Hardi. — Caractère de son fils Jean-sans-Peur. — Hardiesse d'un prédicateur. — Entrée du duc de Bourgogne à Paris. — Retour du dauphin. — Assemblée convoquée par Jean-sans-Peur. — Nouvelle querelle des ducs. — Leur réconciliation. — Mort du duc d'Orléans. — Aveu du duc de Bourgogne. — Convocation des États de Flandre. — Entrée triomphale de Jean-sans-Peur à Paris. — Plaidoyer du moine Jean-Petit. — Retraite de la cour à Melun.

— Suite du schisme. — Élection d'Innocent VII. — Election de

112 CHAPxLES Vî.

Grégoire X. — Concile à Fisc. — - Élection crAlexandre V.

Conseil au Louvre. — Condamnation du duc de Bourgogne.

Murmures des Parisiens. — Trahison de Montaigu. — Soumission du duc de Bourgogne. — Affaires de Gênes. •— Complot de Jeausans-Peur. — Supplice de Montaigu.

r^^tume ^E Toyaume était en paix, l'ordre rétabli; la justice reprenait son cours. Le peuple se voyait soulagé de pesantes taxes, et délivré des brigandages sous lesquels il avait si long-temps gémi. Le roi était jeune; il se montrait bon, sensible , généreux , et les Français , toujours disposés à l'espérance, donnèrent alors le nom de bien- aimé à un monarque qui , les gouvernant seul, acquérait chaque jour des droits à leur reconnaissance.

Mais ce bonheur apparent ne devait être qu'une courte illusion : l'année 1 5go vit naître et s'évanouir cet espoir trompeur ; et bientôt de nouvelles dissensions entre les princes, une fatale maladie qui troubla la raison du roi, la haine implacable des Anglais, le génie de leur nouveau monarque, la désunion des Français, et la lâche trahison de leurs chefs, amenèrent des calamités et des déchiremens, qui se prolongèrent pendant toute la vie de Charles VI, et long-temps après sa mort.

Disgrâce Lc Toi , fatip^ué d'entendre continuellement

du duc , ^ ^

de Berry. les justcs plaiutcs dcs habitans du Midi contre

CHARLES VI. ï i5

le duc de Berry, prit le parti sévère de lui enlever ses deux gouvernemens, qu'il donna à Pierre de Chevreuse.

Depuis long-temps les seigneurs, et surtout les princes, avaient perdu l'habitude de respecter l'autorité royale; et l'acte de justice exercé par le monarque fut regardé par le duc de Berry comme un mortel affront.

Jusque là, Charles VI avait montré pour ses oncles une grande déférence. Le duc de Berry attribua sa disgrâce aux conseils du connétable de Clisson, qui ne l'aimait pas, et jura de s'en venger. Dès que le duc de Bretagne fut informé de ce germe de dissension entre les princes de la famille royale, il crut l'occasion favorable pour satisfaire d'anciens ressentimens ; et , au mépris du traité récemment conclu, il refusa de rendre les places que cet acte l'obligeait de restituer à Jean de Bretagne , comte de Fenthièvre, gendre du connétable.

Alors Clisson , justement offensé , appela ses amis aux armes, entra sur les terres du duc, et livra plusieurs bourgs au pillage. Le duc exerça de vives représailles sur les terres de Clisson : ainsi la guerre civile recommença.

Le roi ne pouvait souffrir un tel mépris de son autorité et des arrêts du parlement. Ayant, par une ordonnance, évoqué à son conseil cette

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nouvelle altercation, il commanda au duc de Breta.o^ne de venir le trouver à Tours pour lui rendre compte de sa conduite , et se soumettre à sa décision.

En même temps il chargea le duc de Berry de partir pour la Bretagne, afin d'y faire exécuter ses volontés. Le jeune monarque connaissait mal son siècle et les limites de sa puissance. Les grands vassaux avaient trop de forces pour se ranger si facilement à l'obéissance. Aussi , dans les premiers momens , le duc de Bretagne prit la résolution de rompre ouvertement avec le roi, et de faire même arrêter ses messagers. La duchesse, sa femme, et le duc de Berry, ne réussirent qu'après beaucoup d'efforts, à lui faire abandonner un parti si violent. Enfin, peu assuré des secours de l'iVngleterre , inquiet des dispositions hostiles d'une grande partie de la noblesse, il céda et promit de se rendre à Tours.

Là , une assemblée de princes et de seigneurs le condamna à payer à Clisson cent mille livres d'or, et à rendre les places qu'il retenait , au comte de Penthièvre, à condition que celui-ci lui en ferait hommage.

inexpë- Cette soumission forcée, et la prolongation Charte?, d uue trcvc avec 1 Angleterre, trompèrent 1 inexpérience de Charles VI. Il était jeune, ardent,

CHARLES VI. Il5

léger ; ses succès contre les Flamands et la réussite d'un premier acte de pouvoir lui persuadèrent qu'il pouvait tout entreprendre, tout oser impunément.

Son imagination était vive, son caractère faible. A peine débarrassé des entraves dans lesquelles ses oncles l'avaient si long-temps retenu, il se livra à des projets , ou plutôt aux rêves d'une ambition chimérique. Tantôt il voulait arborer la croix , combattre Bajazet et délivrer la Grèce; tantôt il formait le dessein de conduire une armée en Italie pour chasser Boniface de Rome , et y rétablir l'autorité du pape Clément. Ses ministres, plus sages, eurent quelque peine à calmer cette humeur belliqueuse, et à lui persuader qu'avant de concevoir de si vastes plans , il devait d'abord s'occuper des moyens de contraindre l'Angleterre à iaire la paix, et de rétablir une tranquillité solide en Bretagne.

Le calme dont jouissait la France était trom- luuigue peur, et fit bientôt place à de nouveaux orages. Une intrigue de cour en fut la source : tel est trop souvent le sort des peuples. Le frère du roi, précédemment duc de Touraine, et depuis peu nommé duc d'Orléans, brillait, parmi les chevaliers de ce temps, par son esprit, par sa beauté et par sa vaillance; mais ses rares qualités, loin d'assurer le bonheur

de tour.

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de Valentine de Milan, sa femme, excitaient les alarmes de cette princesse tendre et jalouse.

Disgrâce Lc duc , vivcmcnt épris d'une dame de la ^^''"* cour, avait confié son secret à Pierre de Craon, dont l'indiscrétion éclaira Valentine sur l'infidélité de son époux. Alors , furieuse , elle accabla le duc des plus sanglans reproches; et ce prince, irrité de la trahison de son ami, non-seulement rompit avec lui, mais obtint même du roi un ordre qui bannissait ce seimieur de sa cour.

Craon, qui avait eu de fréquentes querelles avec le connétable, lui attribua sa disgrâce; et, déterminé à se venger, il courut près du duc de Bretagne pour réveiller ses anciens soupçons, et l'associer à sa haine. S'étant assuré de son appui , il prit à sa solde une vingtaine de brigands, se rendit secrètement avec eux dans Paris; et les cacha dans une maison qui lui appartenait près du cimetière St.- Jacques.

saven- Peu dc jours après, comme on donnait une

geance. , i v .

grande fête à l'hôtel Saint-Paul, ou le roi loti '

geait, Craon pensa que le moment était favorable pour l'exécution de son noir complot.

Le soir, la fête étant terminée, le connétable sortit du palais avec une suite très peu nombreuse. Lorsqu'il passa près du cimetière, il se

vit soudainement attaqué par les brigands de Craon; l'un d'eux, d'un coup de sabre, le renversa de cheval. Mais , trop fier pour céder à ces lâches sans combattre, il se releva, tira son épée; et comme il portait une cuirasse sous ses habits, il parvint, en se défendant avec intrépidité , à gagner la boutique d'un boulanger, dans laquelle, épuisé par trois blessures, il tomba sans connaissance.

Au bruit de ce combat , une foule de eens du sa fuite

^ avec ses

peuple arrivèrent. Les assassins prirent la fuite complices. avec Craon, qui courut, sans s'arrêter, jusqu'à son château de Sablé, situé dans le Maine.

Dans les premiers momens, on crut le connétable mort. Le roi, vivement affligé, envoya plusieurs hommes d'armes à la poursuite des assassins, dont trois seulement furent arrêtés, jugés, condamnés et pendus.

Le procès de Craon s'instruisit; le parlement son

, . K » r procès

le déclara coupable du crime de leze-majeste, et sa

. r-t f condain-

et ordonna que ses biens seraient connsques au naico. profit du duc d'Orléans.

Charles VI soupçonnait le duc de Bretagne d'avoir pris part au forfait de Craon; et quelques lettres déjà anciennes, trouvées dans la maison de celui-ci, prouvèrent en effet que précédemment, et à l'instigation du feu roi de Navarre, le duc avait déjà voulu iâire

du roi.

I i8 CHARLES VI.

assassiner Clisson, qu'il croyait épris de sa femme.

Le roi écrivit au duc qu'il serait accusé du crime de lèze-majesté, s'il refusait de lui livrer Craon, réfugié dans ses Etats. Le duc répondit qu'en effet Craon était venu à sa cour, mais qu'il en était parti, sans lui faire connaître le lieu de sa retraite.

Fermer; ITuc tcllc répouse paraissait d'autant moins sincère , que le duc n'avait pas encore exécuté l'arrêt prononcé contre lui à Tours; et les ministres de Charles lui ayant représenté qu'il ne pouvait laisser impunis une telle désobéissance et un tel mépris de son autorité, le roi rassembla les troupes qu'il voulait conduire en Bretagne, et donna ordre, en même temps, aux ducs de Bourgogne et de Berry de venir le rejoindre avec leurs forces réunies.

Ces deux princes, déjà mécontens d'avoir perdu leur ancienne influence, et nouvellement blessés par une déclaration de guerre sur laquelle on ne les consultait pas, laissèrent éclater leur ressentiment, et se réunirent aux ennemis du ministère.

Ces ennemis étaient nombreux et puissans : c'étaient le clergé , dont on attaquait les usurpations; l'université, à laquelle on défendait de se mêler des affaires d'État; et un grand nom-

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bre de seigneurs, dont la sévérité du conseil réprimait les brigandages.

Tous se réunirent pour représenter au roi que, par une mesure intempestive, il allait forcer le duc de Bretame de se livrer à rAnp;leterre. Mais le roi, montrant une. fermeté à laquelle on ne s'attendait pas, déclara qu'il voulait être obéi. Il le fut, et les troupes des princes rejoignirent au Mans l'armée royale.

Charles, satisfait de leur soumission, les accueillit avec cordialité, et rendit même au duc de Berry son gouvernement de Languedoc; mais cette condescendance n'adoucit point ces cœurs ulcérés, qui voulaient régner et ne pouvaient s'accoutumer à obéir.

Cependant le duc de Bretagne, effrayé de l'orage qui le menaçait, envoya au roi des députés avec des promesses de soumission. Charles les reçut froidement, persista dans sa résolution , et continua sa marche.

Depuis quelques jours , ceux qui appro- son accès chaient le plus de la personne du roi, s'étaient ' %"sT' aperçus de quelques désordres dans ses idées '*"''*'S'e. et dans ses discours. Tantôt il gardait un morne silence, tantôt l'irritation de son esprit éclatait en paroles violentes. Un jour, marchant à la tête de son armée, il vit paraître devant lui un homme mal vêtu , dont l'œil était farouche ^^

la voix effrayante, et qui lui cria : «^ Prince, où » allez-vous? on vous trahit, et vous allez être » livré à vos ennemis. »

Dans ce même instant, le roi entendit le bruit soudain d'un glaive qu'un cavalier de sa suite laissait tomber. Tout-à-coup la colère et l'effroi saisissent l'esprit du monarque , égarent ses sens, troublent sa raison; il devient furieux, tire son épée,' la plonge dans la poitrine du cavalier qui l'avait effrayé, et perce de part en part trois autres chevaliers, parmi lesquels se trouvait le baron de Polignax.

Ivre de sang et de fureur, le malheureux prince continue à charger tout ce qu'il rencontre. Enfin son glaive s'échappe de sa main ; on l'entoure, on le saisit, et on le porte dans la ville du Mans , où il tomba dans une telle léthargie que, sans le battement de son cœur, on aurait pu croire qu'il avait rendu le dernier soupir.

Cette léthargie dura trois jours : lorsqu'il eut repris ses sens , et qu'il fut informé des détails de cet affreux accident , une inconsolable tristesse s'empara de lui; il reçut les sacremens, et fit vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame de Chartres et à Saint-Denis.

Les évêques ordonnèrent des prières publi- ([ues; le peuple était consterné; on soupçonnait

les princes; les ennemis du duc d'Orléans accusèrent sa femme d'avoir ensorcelé le roi.

Valentine , née en Italie , fréquentait les devineresses, et faisait souvent appeler des astrologues. Charles avait pour elle une affection particulière ; et, dans ses fréquentes rechutes, il prononçait souvent son nom. En fallait-il davantage pour accréditer, dans la multitude , des bruits semés par la haine î

La guerre de Bretagne fut abandonnée. On licencia l'armée ; quelques corps furent envoyés en Guyenne sous les ordres du maréchal de Boucicaut, et le comte de Saint-Pol profita de ces circonstances pour faire une expédition dans le duché de Luxembourg où l'appelaient ses intérêts privés, et d'anciens ressentimens contre le roi de Bohême, souverain de ce duché.

Le roi revint à Paris, accomplit son vœu, et fit présent à l'abbaye de Saint - Denis d'une retour à châsse d'or, dans laquelle il voulut qu'on déposât les reliques de saint Louis.

Charles ne pouvait plus gouverner, ses forces étaient chancelantes, son courage abattu; les ducs de Bourgogne et de Berry, s'emparant facilement de son esprit, le réconcilièrent avec le duc de Bretagne , et l'irritèrent contre ses ministres. Ils lui persuadèrent qu'il valait mieux confier ses affaires a ses parens , que de

Son

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livrer le pouvoir à des hommes moins intéresses à la conservation de la famille royale, et d'ailleurs trop faibles pour la soutenir.

Afsem- Les états furent convoqués sotis l'influence étals, des princes; et, conformément à leur avis, le roi, rappelant ses oncles au conseil, les chargea de gouverner l'État sous ses ordres *.

Cette révolution fut le signal d'une complète disgrâce pour les sires de Novian, de La Rivière et pour le connétable.

On envoya les deux premiers à la Bastille; Clisson, à la tête de quelques troupes dévouées, courut en Bretagne, y trouva des amis, combattit vaillamment le duc, son ennemi, et fut secrètement soutenu dans cette querelle par le duc d'Orléans, jaloux du crédit des autres princes.

Cependant les oncles du roi lui conseillèrent d'écrire au connétable pour lui ordonner de revenir à la cour.

Disgrâce Mais Clissou, croyant peu à la sincérité des^^ ciissnn. princes , refusa d'obéir, sous prétexte que l'état de paix rendait, pour le moment, son service inutile. Il fut déclaré rebelle, et on lui enleva sa charge, qui fut donnée à Philippe d'Artois, comte d'Eu, cousin du roi.

Les princes, loin de se montrer généreux

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pour les ministres disgraciés, exercèrent contre eux de basses vengeances. Une commission fut nommée pour juger La Rivière et Novian.

Mais, malgré la partialité des juges, ils ne purent condamner les accusés , qui se défendirent avec la force d'une conscience pure et d'une vertu intacte. Leur éloquence sauva leur vie; néanmoins, malgré le crédit de la duchesse de Berry, qui les protégeait, ils furent exilés.

La santé du roi parut quelque temps se rétablir; et son premier acte , en recouvrant la raison, fut de révoquer l'arrêt rendu contre le connétable.

Clisson, sans autres forces que celles de ses vassaux et de quelques amis, soutint vaillamment la guerre contre le duc de Bretagne pendant trois années. Enfin les deux partis, fatigués, conclurent la paix , sous la médiation de plusieurs seigneurs bretons ; et la trêve qui existait entre la France et l'Angleterre fut prolongée pour un an ^.

Pendant la première jeunesse de Charles VI, Danger ses oncles avaient favorisé ses passions et ses dans'^u'n vices pour éloigner son esprit de toute attention aux affaires publiques ; et depuis que ce malheureux prince, dont les voluptés avai-ent '

énervé les sens , était tombé dans de fi équens accès de démence, ils continuaient, toutes les fois qu'ils lui voyaient quelques intervalles de raison, aie distraire de sa mélancolie, par des bals, par des festins et par des fêtes.

Un jour on célébra devant le roi le mariage d'une dame de la reine, dans un grand hôtel du faubourg Saint-Marceau. Un bal masqué suivit le repas de noces ; dès qu'il fut commencé, on vit entrer dans la salle quatre personnes déguisées en satyres, et liées ensemble avec des chaînes. Pour représenter plus fidèlement des êtres sauvages et hérissés de poil, elles portaient des habits de toile, enduits de poix résine sur laquelle on avait appliqué une couche épaisse de laine noire.

Parmi ces satyres, on distinguait facilement, malgré son masque , la personne du roi. Le duc d'Orléans, qui, dans cet instant, portait un flambeau à la main, s'approche imprudemment de l'un des satyres, dont l'habit s'enflamme tout-à-coup; le feu se communique rapidement aux habits de ses compagnons; leurs chaînes les empêchent de se séparer; ils poussent des cris affreux ; une terreur générale saisit tous les assistans; chacun les fuit; personne n'ose les secourir.

La duchesse de Berry seule, animée par une

pitié courageuse, détache son manteau, en enveloppe le roi , le serre fortement dans ses bras, et parvient à étouffer le feu qui commençait à l'atteindre : elle détache les chaînes qui retenaient ces infortunés.

Le roi était sauvé; mais il fut impossible d'arracher ses compagnons aux flammes qui les consumaient; vainement ils coururent se jeter, l'un dans la rivière des Gobelins, l'autre dans un puits, le troisième dans une baignoire ; ils expirèrent tous au bout de quelques heures, dans des tourmens affreux.

Les victimes de cette triste folie étaient le bâtard de Foix, Aymery de Poitiers, et Hugues de Guisay.

Tous ceux que la frayeur avait précipités hors de la salle, répandirent la nouvelle de ce funeste accident; et, dans les premiers instans, on crut généralement, à Paris, que le roi était mort. Il en fut cependant quitte pour quelques plaies promptement guéries; mais on peut facilement penser que la peur qu'il avait éprouvée, acheva de porter le trouble dans son cerveau déjà trop affaibli.

Le duc d'Orléans montra vainement un vif repentir de son imprudence; et, quoiqu'il fit bâtir, pour l'expier, une magnifique chapelle , le peuple, déjà prévenu contre kii, persista à

croire que sa volonté avait eu plus de part que le hasard à cet événement. Dans toutes les églises, on rendit grâces à Dieu pour le salut du roi; et ce prince leur envoya de riches présens. On a vu et l'on verra souvent les hommes punir de leurs propres fautes les choses inanimées : semblable à l'enfant qui frappe la pierre contre laquelle il s'est heurté, Charles ordonna de démolir et de raser l'hôtel dans lequel il avait failli périr : un mois après, le roi retomba en démence. On employa inutilement, pour adoucir ses maux , les prières et les sortilèges ; son accès dura jusqu'au commencement de l'année i5g4.

Dès qu'il eut recouvré l'usage de ses sens,

Charles , qui se fiait plus aux prêtres qu'aux

médecins , fit , par le conseil de quelques évê-

ques , un pèlerinage à Saint-Malo.

Plaintes L'université, attribuant au courroux du ciel

de l'Uni- , . . i i ^ • »

versiié tous les maux qui pesaient sur la chrétienté, schisme! vint trouver le roi, pour le prier de faire cesser le schisme scandaleux qui , depuis si long-temps, divisait l'Église ; mais , bien que plusieurs seigneurs joignissent leurs instances à celles de l'orateur de ce corps savant, Charles reçut très froidement ses remontrances, et répondit que l'université devait se renfermer dans ses attributions, et ne plus se mêler des affaires publiques.

On était fort éloigné de s'entendre sur la pacification de TEglise. Le pape de Rome, Boniface, paraissait disposé à céder aux vues chrétiennes de l'université; mais Clément VII, secondé par le duc de Berry, repoussa toute proposition d'accommodement, et fit même arrêter des chartreux chargés de porter des lettres de Boniface à l'université.

Cet acte imprudent du souverain pontife fut considéré comme un outrage fait au roi. L'irritation devint générale dans le royaume ; le clergé lui-même désapprouvait le pape. Charles écrivit à tous les princes d'Italie, pour les engager à réunir leurs efforts, afin de faire cesser le schisme.

Les deux papes , effrayés du soulèvement de l'opinion, promirent de tout sacrifier à la paix de l'Église. Ils ordonnèrent de solennelles processions, dans le but d'obtenir du ciel une pacification qui ne dépendait que de leur volonté; leurs paroles étaient évangéliques, mais leurs dispositions ambitieuses; ils n'étaient sincères ni lun ni l'autre ; et ils s'opiniâtraient également à soutenir leurs droits au pontificat.

On consulta l'université; après de loup-ues délibérations, elle offrit trois moyens pour terminer cette lutte scandaleuse : premièrement, la démission des deux papes; secondement, un

i28 CHARLES VI.

jugement par arbitres; troisièmement, la convocation d'un concile général, qui prononcerait sur les droits des deux contendans.

Le roi était retombé dans ses accès de démence. L'université présenta son rapport au duc de Berry; mais ce prince, partisan zélé du pape Clément, s'emporta contre les députés, et les menaça brutalement de les faire jeter dans la rivière.

Le duc de Bourgogne se montra plus accessible à leurs vœux ; il fit paraître , en présence du roi, le grand prieur claustral de l'abbaye de Saint-Denis, qui lui lut un long mémoire, que personne, à la cour, ne pouvait comprendre, parce qu'il était rédigé en latin : on le traduisit. Par cet acte , le monarque était supplié d'employer toute la puissance de son autorité , pour rendre la paix à l'Eglise.

Le duc de Bourgogne, au nom de Charles , promit d'exaucer ce vœu; mais bientôt les intrigues du cardinal de Lune , envoyé à Paris par Clément, firent retomber le gouvernement dans ses incertitudes.

L'orgueilleux légat défendit à l'université de correspondre avec les princes étrangers; vainement ce corps savant voulut calmer le courroux du souverain pontife, en lui adressant une requête respectueuse ; il répondit que

eclioft de 8e

CHARLES Vr. 129

la requête et le mémoire n'étaient que des libelles injurieux, aussi peu dignes d'être lus que d'être écrits. Cette réponse insultante excita dans Paris, et même dans Avignon, une juste indignation.

L'université avait fermé ses classes; les étu- éi des étaient suspendues; trente mille étudianSnouxm prenaient , avec feu , le parti de leurs maîtres : le clergé s'émut, et les cardinaux français, s'étant rassemblés en conclave '*^, au mépris des ordres du pape, élevèrent au souverain pontificat le cardinal Pierre de Lune , qui prit le nom de Benoît XIIL

Cette élection causa tant de surprise et un si violent cbagrin au pape Clément, qu'il y succomba. Dès qu'il eut rendu le dernier soupir, Benoît XIII écrivit au roi qu'il portait avec autant d'indifférence la tiare que la chappe, et qu'on le trouverait toujours prêt à sacrifier sa triple couronne au repos de l'Église.

Informés de cet événement, cinquante évêques et un grand nombre d'abbés se rendirent à Paris. Dans cette assemblée, on décida que les deux papes se démettraient de leurs dignités, et qu'on informerait Benoît de cette décision, par une ambassade solennelle, composée des ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans^

ï5o CHARXES VI.

de trois évêques et de plusieurs seigneurs.

Elle partit; et Benoît, se trouvant ainsi pressé, ne donna aux ambassadeurs qu'une réponse vague , prétendant qu'il ne pouvait s'expliquer plus positivement avant de s'entendre avec plusieurs souverains favorables à sa cause.

Mais les ambassadeurs exigèrent qu'il remît entre leurs mains l'acte de son élection; car ils savaient qu'on avait inséré dans cet acte l'engagement pris par Benoît d'abdiquer pour la paix de l'Église, dès qu'il en serait requis.

Alors le souverain pontife, ayant recours à un autre expédient, consentit à tout, pourvu que préalablement on lui permît d'avoir sur les frontières de France une entrevue avec l'antipape Boniface , afin que leur démission fût simultanée.

En même temps, irrité de se voir ainsi forcé dans ses derniers retrancliemens, il publia une bulle, par laquelle il s'efforçait de justifier ses droits au pontificat, et de prouver qu'il ne pouvait y renoncer sans que l'anti-pape ne fût convenu, avec lui, du temps et du mode de leur abdication.

Les ambassadeurs français, ayant consulté les cardinaux, demandèrent au pape une audience solennelle en présence du sacré collège: dans cette audience, le pape ayant pris l'avis

CHARLES Vî. l5l

des cardinaux, leur décision fut conforme à celle du roi, qui exigeait une démission pure et simple.

Benoît demanda et obtint un court délai; l'ambassade retourna à Paris; et le résultat de cette mission fut communiqué, par des envoyés français et par des députés de l'université, à tous les souverains de l'Europe. Presque tous, hors le roi de Bohême, Venceslas, zélé défenseur de Boniface, approuvèrent le projet de démission.

L'université d'Oxford émit une autre opinion, celle de convoquer un concile général dans le but d'éteindre le schisme, et de prévenir son retour. Mais le roi d'Anglet€rre se déclara pour l'avis du gouvernement français.

Loin d'être ébranlés par ce concert de toutes les puissances temporelles, les deux papes, levant tout masque d'hypocrisie, cassent les décrets de l'université, s'irritent contre les remontrances du clergé, refusent de recevoir les envoyés des princes chrétiens, et faisant trêve à leur inimitié réciproque, forment, pour garder leur tiare, une ligue impie, aussi contraire aux principes de la religion qu'au respect que devaient leur inspirer les conseils du clergé et l'autorité des monarques chrétiens.

En vain Richard et Charles VI sepromirent^

l52 CHARLES VI.

dans une entrevue, de réunir leurs forces pour terminer ces honteuses discordes ; en vain la diète de Francfort se prononça en faveur du projet d'abdication; les deux papes se montrèrent déterminés à une opiniâtre résistance.

Le roi des Romains, Venceslas, vint à Paris pour plaider la cause de Boniface. Ce prince n'inspira, à la cour de France, qu'un profond mépris, justement excité par son penchant honteux et grossier pour le vin. Il était ivre tous les jours, et ne pouvait décemment assister à aucune conférence; il fut honni, et se vit forcé de se soumettre à l'opinion des autres monarques.

Enfin, le gouvernement français, décidé à vaincre la résistance de Benoît, défendit de lui payer aucune taxe, et refusa d'admettre ses légats.

Assemblée IJuc nouvcllc asscmbléc du clergé, tenue à cier"gé. Paris, en 1 598, déclara, en présence du duc de Berry, que les deux papes donneraient leur démission, et que tout ecclésiastique qui continuerait à leur payer quelques taxes , perdrait son bénéfice. La même assemblée décida que, jusqu'à la fin du schisme, on pourvoirait aux évêchés vacans, par élection. Ce décret, envoyé à Avignon, fut approuvé par dix-sept cardinaux; deux seuls s'y opposèrent.

CHARLES Vï. l35

Benoit tient tête à l'ora^ïe ; renonçant à la ruse, il a recours à la force; le glaive de saint Pierre remplace dans ses mains la houlette du pasteur.

Le roi d'Arragon lui restait fidèle; il lui demande des soldats, hérisse de fortifications le lieu de sa résidence , et prend le parti de faire arrêter les cardinaux ; mais les principaux personnages de sa cour l'abandonnent.

Le maréchal Boucicaut vient avec un corps considérable de troupes au secours du sacré collège, délivre les cardinaux, investit Avignon, s'en empare, et assiège le pape dans son propre palais.

Il était difficile de prévoir que Topiniâtre témérité du souverain pontife pût le faire triompher d'un semblable péril. Un événement inattendu le sauva. Trente chevaliers français, ardens, impétueux, s'avancent sans ordre dans le dessein de surprendre le palais.

Les ténèbres de la nuit , un profond silence, semblaient favoriser leur imprudente entreprise ; mais ils avaient été aperçus. Bientôt, au moment où ils ont franchi la première enceinte, ils se voient entourés, désarmés, enchaînés; et le pape menace de les envoyer au supplice , si le siège n'est pas levé ou suspendu.

Boucicaut, craignant de laisser périr ainsi

ï54 CHARLES \l.

Félite de la noblesse et de l'armée^ accorde lïne trêve ; on négocie. Après de longs pourparlers y Benoît consent à donner sa démission, et à ren-^ voyer les troupes arragonaises ; il veut seulement qu'on exige de Boniface une semblable abdication. Ces conditions sont acceptées, et les Florentins sont invités à rassembler leurs troupes pour forcer Boniface à se soumettre.

Le protecteur de celui-ci, Venceslas, venait d'être déposé ; les électeurs lui donnèrent pour successeur le duc Frédéric de Brunswick , mais ce prince périt sous le poignard d'un assassin; et Robert, comte palatin du Rhin, fut élu à sa place. Rien ne pouvait donc plus retarder la pacification de l'Église; du moins on le croyait; mais quelques grands événemens, qui agitèrent alors l'Europe et divisèrent les princes, prolongèrent encore la durée du schisme.

Charles VI, malgré sa démence, jouissait, sous la direction du belliqueux duc de Bourgogne, de quelques débris de la puissance que lui avait léguée la sagesse de Charles V.

Les princes qui composaient son conseil, et qui ne furent que trop promptement divisés, se réunissaient alors pour mettre fin aux malheurs de la guerre, et aux embarras que leur ikisait éprouver la nécessité d'accabler sans cesse les peuples de nouveaux impôts; d'un

ve

avec l'Anterre.

CHARLES vr. l55

autre côté, le jeune Richard, nouveau roi cV Angleterre , voyant sa famille divisée par l'ambition de ses oncles, et ses Etats menacés par les armes des Ecossais, souhaitait aussi la paix , seul moyen qui lui restât pour garder encore quelques places dans le midi de cette France, naguère conquise, et dont il se croyait près d'être totalement chassé.

L'ambition d'un de ses oncles, Buckingham, xrè duc de Glocester, ennemi opiniâtre des Fran- ^gYe çais, s'opposait seul au rétablissement de la paix entre les deux pays; mais, les Anglais étant fatigués de la guerre, l'opinion publique seconda les vœux du roi : des conférences furent ouvertes: et comme les népjociateurs tendaient tous au même but, ils furent bientôt d'accord, non pour une paix définitive, que trop de prétentions réciproques rendaient trop difticile, mais pour une trêve de vingt-huit ans.

Les deux rois en pressèrent la concliision mariage dans une entrevue , et signèrent cet acte par ^,^^^,^ lequel le monarque anglais rendit Brest au duc ^ isateiie. de Bretagne, et Cherbourg au roi de Navarre, qui la céda au monarque français. Pour consolider cette conciliation, Richard épousa la princesse Isabelle, fdle de Charles VL Pardon

Au milieu des fêtes et des festins, qui furent cracn.

l56 CHARLES Vï.

prodigués à l'occasion de l'entrevue des deux rois y Richard demanda à Charles , et obtint de lui, la grâce d'un homme qui n'en méritait aucune, celle de Pierre de Craon, ami perfide du duc de Bretagne , assassin de Clisson , et honteusement fameux par ses concussions en Italie.

confes- Qj^ j^j^ ^^^ Craou avait expié ses crimes par

seurs don- T. ri:

«es aux ijj^ repentir sincère : ce qui pourrait le faire croire, c'est qu'on lui doit fabolition d'une coutume barbare. Jusque là on n'avait point accordé de confesseurs aux criminels condamnés ; Craon obtint du roi qu'il ferait cesser un usage aussi contraire à la religion qu'à l'humanité.

Si la paix était un bienfait pour les peuples, elle ne paraissait qu'un fléau intolérable à la turbulence des chevaliers français, qui ne connaissaient d'autres plaisirs que les combats, d'autres moyens de fortune que le pillage, d'autre vertu que la vaillance. Aussi tous ceux qui entouraient le roi et les princes , ses oncles , ne pouvant plus guerroyer contre les Anglais, sollicitaient avec ardeur la permission de porter leurs armes dans l'Italie contre Galéas Visconti, duc de Milan, qui s'efforçait d'enlever aux républiques de Gênes et de Florence leurs richesses et leur indépendance.

A lia 1res d'Italie.

CHARLES VI. l57

Lorsque Charles retrouvait quelque lueur de raison, il se laissait facilement entraîner par le penchant de ses jeunes favoris pour la guerre; l'ambition croissante de Gaiéas irritait son orgueil; il le menaça d'une prompte vengeance, s'il continuait à troubler la paix de l'Italie; et ses ambassadeurs promirent aux Génois une protection efficace.

Lorsque le doge Adorno reçut les envoyés français, il arbora sur son palais l'étendard de France, et remit aux ambassadeurs un sceptre, une épée, une chaire, pour leur annoncer que la république se soumettait à la suzeraineté de Charles. Gaiéas, effrayé, ou feignant de l'être, ajourna ses desseins sans y renoncer.

Dans le même temps "^y une nouvelle carrière ^°^^«siou s'ouvrit à l'ardeur belliqueuse de la noblesse ^'^J^^^'

*■ en

française. Sigismond , roi de Hongrie, menacé Hongrie. d'une invasion par le sultan Bajazet, qui déjà s'était rendu maître de la Bulgarie et de la Yalachie, implora les secours de la France.

Autrefois , tous les rois de l'Europe avaient pris les armes pour arracher Jérusalem aux Musulmans , pour venger la violation du Saint- Sépulcre, et pour secourir les chrétiens opprimés par les infidèles : mais les temps étaient changés; la voix des pontifes de Rome ne par-

l58 CHARLES VI.

lait plus que rarement et faiblement des périls de la chrétienté; et les puissances européennes, trop divisées entre elles , laissaient tranquillement l'empire grec s'écrouler sous les coups des disciples sanguinaires de l'Alcoran.

Mais si les monarques chrétiens restaient impassibles témoins d'une si grande et si funeste révolution, la noblesse française ne montra pas la même apathie. Ce fut peut-être moins le fanatisme religieux que celui de la gloire, qui la fit courir aux armes.

De toutes parts on vit arriver au pied du trône une foule de preux qui sollicitaient la permission de traverser l'Europe, pour voler au secours du roi de Hongrie; et lorsque Charles eut obtempéré à leur demande, près de deux mille chevaliers, suivis d'un grand nombre d'hommes d'armes, partirent pour cette expédition lointaine, sous les ordres de Jean, comte de Nevers , fils du duc de Bourgogne , dirigé par les conseils et la bravoure expérimentée de Boucicaut, maréchal de France, do l'amiral Jean de Vienne, du connétable comte d'Eu, des sires de la Trémouille , de Bar, et de plusieurs autres guerriers non moins fameux. Cette brillante élite de preux traversa l'Allemagne, la Hongrie , emporta d'assaut la forteresse de Raab, et assiégea Nicopolis, que Bajazet vint secourir.

CHARLES VI. ^ iSq

On pourrait croire que cette armée française, sortant d'un pays si long-temps déchiré et appauvri par la guerre civile , par les invasions étrangères, par les bandes dévastatrices d'aventuriers, ne devait avoir d'autre éclat que celui d'un courage impétueux , d'autre luxe que celui de leurs armes et de leurs coursiers, d'autre moyen de subsistance que les subsides de leurs alliés et le pillage des terres de leurs ennemis; mais on se tromperait : dans les gouvernemens où règne la féodalité , la noblesse est riche , et le peuple pauvre ; la misère habite les campagnes, même les villes; et l'opulence, les châteaux : c'est ce qu'on trouvait encore naguère en Pologne.

Tous les historiens du temps parlent avec étonnement du faste étalé, par la chevalerie française, dans cette expédition tristement fameuse; on ne voyait, dans le camp français, que riches tapis, soieries magnifiques, vaisselle d'or et d'argent, riches broderies, glaives et parures enrichis de diamans.

Cette magnificence faisait un contraste frappant avec la simplicité des mœurs germaines et hongroises.

Les chevaliers français portèrent aussi dans ce pays leurs habitudes sanguinaires , triste fruit des discordes civiles : embarrassés d'un

l4o CHAULES Vr.

grand nombre de prisonniers tombés dans leurs mains, ils les massacrèrent tous impitoyablement.

Siège Bientôt l'armée de Bajazet parut sous les iNicopoiis. l'emparts de Nicopolis; elle était nombreuse, disciplinée , et formée à une tactique plus savante que celle des peuples européens de cette époque.

Le sultan occupa une position forte , palissada son camp, plaça son infanterie au centre, à l'abri de bons retranchemens , sa cavalerie aux deux ailes ; il ne montra d'abord à ses ennemis , en avant de son corps de réserve , qu'une première ligne de troupes, couverte aussi par des palissades.

Le roi Sigismond proposa aux Français de commencer d'abord l'attaque par l'infanterie hongroise, et d'attendre qu'elle eût enfoncé la ligne musulmane, pour la charger ensuite avec leurs hommes d'armes et compléter sa déroute.

Ce plan était sage, mais il ne convenait pas à l'orgueil présomptueux de nos chevaliers ; ils répondirent arrogamment qu'ils n'étaient pas venus de si loin pour voir combattre les autres avant eux.

Le roi , contraint de céder à leur ardeur bouillante, donna, mais à regret, le signal du

CHARLES VI. ï4î

combat. L'avant-garde turque était composée de vingt-quatre mille hommes de pied et de trente mille chevaux. Derrière elle , Bajazet se tenait retranché avec un corps de réserve non moins nombreux.

A trois heures après midi ^ la bataille commença; les Français chargèrent avec furie les Musulmans, enfoncèrent les palissades, tuèrent dix mille Turcs, et mirent en fuite la première ligne des infidèles : s'ils avaient attendu l'arrivée des forces du roi de Hongrie, la victoire aurait été décisive et complète.

Bajazet songeait à la retraite; mais, malgré les remontrances de Boucicaut, du connétable et de l'amiral de Vienne, cette jeunesse téméraire, impatiente de vaincre, seule et sans appui, courut, avec rapidité, attaquer le centre de l'armée musulmane.

Son impétuosité eut d'abord quelque succès; l'infanterie ennemie recula devant eux : cinq mille Turcs tombèrent sous leurs coups ; mais , comme ils avançaient toujours sans attendre les Hongrois , bientôt ils se virent enveloppés par la nombreuse cavalerie du sultan, et par les fuyards même qu'il avait ralliés. Dès-lors leur ruine paraissant certaine, une terreur panique saisit les Hongrois, qui prirent lâchement la fuite.

l/p CHARLES VI.

Massacre Abaiidonnés à eux seuls, et entourés, les Français. Fraiiçals uc cherchèrent plus de ressources que dans un courage désespéré mais inutile ; la mêlée fut horrible, et le carnage affreux; un grand nombre de chevaliers périrent, ainsi que l'amiral de Vienne : trois mille furent désarmés et captifs. Le cruel Bajazet les fit presque tous massacrer en sa présence : il n'épargna que les comtes de Nevers et de la Marche , le duc de Bar, et Boucicaut : il avait aussi accordé la vie au connétable et au sire de Coucy ; mais ils moururent dans leur prison.

Le sultan mit en liberté ces captifs et vingtcinq autres seigneurs, en exigeant d'eux une rançon de deux cent mille francs. L'orgueilleux vainqueur, au lieu de leur faire jurer qu'ils ne porteraient plus les armes dans cette guerre, les chargea de dire à leur roi qu'il pouvait à son gré les renvoyer contre lui avec toutes les forces de son royaume, et qu'il les attendrait sans craindre tous leurs efforts réunis : enfin, pour comble d'humiliation , il leur déclara que c'était à leur présomption et à leurs vices qu'ils devaient attribuer leur défaite.

Tel fut le désastreux dénouement de cette expédition aventureuse , où la noblesse française ne déploya d'autre vertu qu'une vaillance héroïque : cette vaillance , ce point d'honneur

îïiilitaire, ce mépris de la mort, et l'obéissance dévouée des vassaux à leur seigneur, formaient l'unique principe conservateur de la féodalité , faible compensation de tous les maux dont elle affligeait la race humaine.

Lorsque les débris de l'armée de Hongrie furent revenus en France, ils excitèrent plus de courroux que d'affliction,* et, après avoir envoyé Boucicaut réprimer une révolte du comte de Périgord, dont les terres furent confisquées au profit du duc d'Orléans, le roi chargea ce maréchal de conduire des secours à Manuel, empereur des Grecs, dont le trône était près de succomber sous les coups de Bajazet.

L'intrépide Boucicaut, à la tête d'une faible armée, suppléa au petit nombre de ses forces par un habile mélange de prudence et d'audace. Il se signala par d'éclatans exploits, par la reprise de plusieurs forteresses en Asie, et retarda ainsi la chute funeste de cette Grèce, dont, cinq siècles après, nous voyons encore les Français de notre temps défendre généreusement l'indépendance.

Cependant, à force de vaincre, les troupes Arrivée françaises s'épuisaient; le péril de l'empire grec ^^1^^^' s'accroissait chaque jour ; l'empereur Manuel ^^^^^^^ vint lui-même en France, avec Boucicaut, im- ^'""'^^*

î44 CHARLES VI.

plorer de nouveaux secours. Ce liit un rare et grand spectacle pour la curiosité des Parisiens. On lui fit un accueil généreux, mais plus magnifique que profitable.

L'argent manquait, il n'obtint de Charles Yï qu'un faible appui; et l'Angleterre, alors déchirée par des troubles intérieurs, ne put lui donner ni subsides, ni troupes. Sa ruine aurait été inévitable, si, peu de temps après, un autre conquérant barbare , Tamerlan , n'était venu délivrer momentanément Constantinople de cet imminent danger, en accourant du fond de l'Asie , à la tête d'une innombrable armée, pour attaquer Bajazet, qui fut vaincu, pris et enchaîné.

La charge de connétable était vacante ; Boucicaut la méritait : elle fut donnée au maréchal de Sancerre, qui n'était pas indigne de la porter, mais dont le nom avait acquis moins de célébrité.

L'Angleterre commençait à souffrir comme la France, des discordes de ses princes ''^. Le duc de Glocester, oncle du roi, et avide du pouvoir, excita le peuple de Londres à demander la suppression des taxes, devenues inutiles, puisque la guerre avait cessé entre Richard et Charles VL

Le monarque anglais, au lieu de calmer les esprits par des concessions prudentes, ou par l'usage légal de son autorité, écouta les pernicieux conseils du comte de Saint-Pol , alors ambassadeur de France près de lui. Décidé à se venger de son oncle par un lâche assassinat, il aposta quelques soldats, commandés par Thomas Mowbray, dans une forêt, où le duc de Glocester devait chasser. Ce malheureux prince, attaqué à l'improviste, saisi et désarmé, fut envoyé au château de Calais, où Richard le fit étrangler.

Les ducs d'York et de Lancastre, frères de Glocester, prirent les armes pour le venger, et entrèrent de vive force dans Londres, où le peuple se déclara pour eux.

La peur, infidèle conseiller, conduit facilement les princes faibles aux crimes ; une autre peur leur fait ensuite éprouver ou feindre le repentir.

Richard, effrayé du soulèvement qu'il avait excité, négocie, s'excuse, et par des concessions forcées se réconcilie avec les princes. Le chemin de la tyrannie est glissant, et l'on ne peut s'y arrêter; il faut y tomber ou en sortir franchement. Richard, troublé par quelques dénonciations, qui assiègent toujours les rois méfians, fit condamner les comtes d'Arundel

j/fi CHARLES VI.

et de Wai wik, l'un à la mort, l'antre à l'exil. Bientôt Mowbray accusa le comte de Derby, fds du duc de Lancastre, d'avoir proféré des paroles outrageantes contre son souverain. Derby donna un démenti au dénonciateur, et demanda le combat judiciaire. Richard Taccorda; mais au moment où l'arène était ouverte, en sa présence, il la fit fermer, et bannit d'Angleterre ces deux seigneurs.

Peu de temps après, le duc de Lancastre mourut : Richard confiscpia ses biens, dépouillant ainsi Derby de son patrimoine.

Tant d'actes tyranniques exaspérèrent les esprits. Percy , comte de Northumberland , réunit autour de lui les plus grands personnages de l'Ane^leterre , et les détermina à secouer le joug qu'on voulait leur imposer : tous s'armèrent; et secondés par le peuple, sur lequel ils exerçaient une grande influence, ils résolurent de précipiter Pvichard du trône, et d'y placer le duc de Derby, nouveau duc de Lancastre.

Le secret de ce complot fut fidèlement gardé. De jour en jour, les forces des mécontens grossissaient; et lorsque Lancastre, rompant son ban, fut débarqué en Angleterre, de toutes parts on accourut pour se ranger sous sa bannière. Londres lui ouvrit ses portes , et le proclama roi, sous le nom de Henri IV.

Richard était alors à la tête d'une armée, qu'il conduisait en Irlande, pour y comprimer une rébellion. Dès qu'il fut intbrmé de l'insurrection de Londres, et du couronnement de Derby, il revint sur les frontières du pays de Galles, mais trop accablé d'inquiétude, et trop incertain dans ses résolutions pour inspirer à ses troupes un courage qui lui manquait.

Lancastre, à la tête de forces nombreuses, <^^p''^'*«'

abdica-

vint hardiment l'attaquer. A son approche, ^'ooet Richard s'efforça vainement de réveiller, dans Richard. son armée, un zèle éteint, une fidélité douteuse. Au premier choc, il se vit abandonné par ses officiers, par ses soldats, par les courtisans de sa fortune. Lancastre s'empara de sa personne , et l'enferma dans la tour de Londres.

Là, aussi humble qu'il s'était montré précédemment orgueilleux et cruel, il demanda la vie , et offrit de renoncer au trône ; ses propositions furent acceptées, et on le transféra dans un château du comté de Kent : il y mourut bientôt de la mort des rois déposés*. Quelques auteurs disent qu'on termina ses jours d'un coup de poignard; et d'autres, qu'on le laissa mourir de faim.

Les peuples de la Guyenne, soit par affection

l48 CHARLES VI.

pour ce prince , soit par l'espoir de redevenir Français, se montrèrent disposés à un soulèvement. Déjà le duc de Bourbon était arrivé dans l'A génois, avec quelques troupes, pour appuyer leur révolte, si elle éclatait; mais Percy, envoyé par le nouveau roi d'Angleterre , parvint à étouffer ce germe d'insurrection.

La reine Isabelle, fdle de Charles VI, victime de ces discordes civiles, demeura prisonnière à Londres après la chute de son époux. Trêve Une rupture, entre la Grande-Bretagne et gieterre. la Fraucc , paraissait inévitable. Charles refusait de reconnaître Henri lY comme roi, et venait déjà de donner au dauphin, son fds, le nom de duc de Guyenne. Mais, comme les deux peuples étaient alors également las de la guerre, les deux rois se virent contraints de sacrifier leur ressentiment à l'intérêt général; ils négocièrent et conclurent une trêve pour vingt-six ans.

Isabelle recouvra sa liberté ; on lui rendit sa dot : elle revint en France; et, dans la suite, épousa le fils du duc d'Orléans, fi^ère du roi. Tiisie Les rechutes de l'infortuné Charles deve- *roi de" naient de plus en plus fréquentes. Dans l'année 1699, il retomba sept fois malade; les rares intervalles de ses accès, en lui donnant une faible lueur de raison ; ne faisaient que Féclai-

oa eux

CHARLES VI. l49

rer sur la honte et le malheur de sa situation : il connaissait parfaitement sa maladie, et implorait souvent la mort. Mais quelquefois aussi la superstition lui inspirait de vives craintes sur le sort qui l'attendait dans une autre vie. Il n'ignorait pas que les deux papes de Rome et d'Avignon lui faisaient chacun un crime de n'avoir pas travaillé à la ruine de son concurrent.

Pour le distraire de sa profonde mélancolie, ^"^<^"*'

A des jeu

on inventa, dit-on, les jeux de cartes, dont plu- <ie "rto* sieurs figures portent encore les noms des personnages fameux de cette époque, mêlés à d'autres noms historiques et anciens. Trop de sages de nos jours sacrifient beaucoup d'heures à un amusement inventé pour divertir un prince imbécile.

Les princes et princesses de sa famille, afin de se dispenser du devoir de le veiller, le livraient aux soins d'une maîtresse, que le peuple appelait la petite reine. C'était la fille d'un marchand de chevaux.

La véritable reine elle-même faisait entrer souvent cette fille chez son époux, afin de se livrer avec plus de liberté à ses plaisirs frivoles, aux intrigues d'une ambition active, et aux plus honteux penchans.

La France aurait été moins malheureuse, si

l5o CHARLES VI,

la (aibîe raison de Charles n'avait pas reparu par instans. Alors son frère, ou un de ses oncles, aurait gouverné seul ; mais toutes les fois que le roi recouvi^ait la santé, il reprenait, d'une main débile, les rênes du gouvernement. La cour changeait de face; la puissance, d'organes ; et, dès qu'il redevenait malade, les ducs de Bourgogne et de Berry rentraient au pouvoir.

Jalousie Leur autorité excitait vivement la jalousie

entre ^

les ducs, du duc d'Orléans; à cette jalousie de princes, se joignait une jalousie de femmes : la fière Va-^ lentine de Milan supportait impatiemment la préséance que la duchesse de Bourgogne, sa tante, s'arrogeait sur elle.

Telle fut la source de la haine violente qu'on vit éclater entre les maisons de Boursoene et

CJ Cf

d'Orléans. La duchesse de Bourgogne, comtesse de Flandre, appuyait ses prétentions sur les droits que donnaient à son époux son âge, son expérience, le nombre de ses partisans et retendue de ses Etats.

Valentine, duchesse d'Orléans, n'avait pour elle que l'avantage d'une rare beauté, et l'affection particulière du roi; mais ses ennemis tournèrent contre elle cette intimité même qui la liait à l'infortuné monarque : ils répandirent contre elle une accusation de sorcellerie ,

CHARLES VI. l5l

accusation que la crédulité du peuple adoptait toujours facilement. Aussi, en toute occasion, la multitude faisait tellement éclater son aversion contre cette princesse, que le duc d'Orléans se vit obligé de l'éloigner momentanément de la cour.

Mais bientôt on se servit contre lui-même de ces armes perfides ; deux moines s'étaient chargés avec présomption de guérir complètement le monarque ; ayant échoué dans leur entreprise, ils ne trouvèrent d'autre moyen, pour échapper à la colère du peuple, que d'attribuer le mauvais succès de leurs soins et de leurs remèdes aux opérations magiques du duc d'Orléans.

Ce prince, décidé à braver les rumeurs populaires et les efforts de ses ennemis, s'attacha plus que jamais à contrarier les opinions et les projets du duc de Bourgogne : il prit hautement le parti du pape Benoît contre le clergé, contre l'université.et contre le parlement, embrassa la cause de Yenceslas contie Robert de Bavière, et forma une étroite alliance avec le duc de Gueldre.

Alors la division, qui régnait dans Je conseil, ne tarda pas à se manifester au dehors; les princes rivaux fu eut venir des troupes à Paris ; elles étaient au moment d'en venir aux mains,

Suite du schisme.

162 CHARLES Vï.

et la capitale allait redevenir une arène san* glante; mais à force de démarches, de négociations et d'instances, la reine, secondée par les ducs de Berry et de Bourbon, obtint que les deux rivaux se rendraient à une conférence qui eut lieu dans l'hôtel de Nesles. Là, ils se rapprochèrent, et leur querelle fut, comme le dit Daniel, plutôt replâtrée que terminée : ils licencièrent leurs troupes, et les environs de Paris souffrirent seuls des excès auxquels se livraient ces milices indisciplinées.

Cependant les débats relatifs à l'affaire du schisme continuèrent dans le conseil : Benoît restait gardé à vue, et comme prisonnier dans Avignon.

Le duc d'Orléans, secondé par l'université de Toulouse et par le roi d'Aragon, plaidait la cause du pape captif avec une telle chaleur, qu'il s'emporta un jour jusqu'à dire qu'il irait lui-même, a\^c ses hommes d'armes, briser les chaînes du souverain pontife. Le duc de Berry répondit à cette menace par un défi.

Le roi parvint, avec peine, à calmer une si vive altercation; sa santé venait d'éprouver quelques soulagemens; et, comme Valent ine avait l'art d'obtenir de lui ce qu'elle voulait, le parti d'Orléans prit à cette époque une assez forte prépondérance.

CHARLES VI. l55

Dans ce même temps "^j des affaires urgentes ayant appelé le duc de Bourgogne dans ses États, Valentine profita de son absence pour représenter à Charles que toute la France était fatiguée de l'administration de ses oncles; que de toutes parts on éclatait en plaintes sur leurs débats, sur leur cupidité, sur leur égoïsme; et que, pour l'intérêt général comme pour le sien, lorsque le roi verrait sa santé s'altérer, il ferait mieux de confier son royaume et la direction de ses affaires à son propre frère qu'à tout autre prince, moins intéressé à leur prospérité.

Charles, cédant à ses douces et continuelles gouvci-

uemens

instances, nomma le duc d'Orléans lieutenant- Jes ducs

, , , d'Orléans

gênerai, et déclara, par une ordonnance, qu il et de

1 • r» • 1 • 1 1 Bourgo-

lui connaît le soin de gouverner le royaume, gne. toutes les fois que sa maladie l'empêcherait d'exercer lui-même son autorité.

Bientôt le roi étant attaqué d'un nouvel accès , le duc d'Orléans s'empara de l'administration et ne se montra pas moins avide que ses oncles, car son premier acte eut pour objet d'établir, par un édit, de lourds impôts, auxquels il assujétit sans exception toutes les classes, même celle du clergé.

Cette ordonnance excita des murmures universels; les ducs deBerry, de Bourgogne et de

* i4oo.

l54 CHARLES Vr.

Bourbon, adressèrent au roi de fortes remontrances; mais le roi, momentanément rétabli, confirma l'édit de son frère.

Cependant, le palais était continuellement assiégé de plaintes et de clameurs; le faible Charles , effrayé de ce soulèvement des esprits, convoqua un grand conseil, où se réunirent les princes , plusieurs évêques , et un grand nombre de seigneurs. La séance fut orageuse; mais comme la majorité des membres qui le composaient était mécontente des dernières ordonnances, le duc de Bourgogne l'emporta, et le roi lui confia l'administration dont il dépouilla son frère.

Le duc d'Orléans , forcé de se soumettre à la volonté royale , se vengea de cet affront en travaillant à la délivrance du pape. Un chevalier normand, nommé Bracmont, était chargé de la garde du souverain pontife ; le duc d'Orléans l'ayant gagné, il laissa échapper Benoît; et ce pontiië, déguisé en domestique, trouva près d'Avignon cinq cents chevaux qui l'attendaient, et qui l'escortèrent jusqu'à Château -Renard; de là, il écrivit au roi et à l'université, qu'il ne s'était évadé que dans le dessein de travailler plus librement à la paix de l'Église.

Pendant ce temps, le duc de Bourgogne, ayant appris que Jeanne de Navarre, duchesse

CHARLES VI. l55

douairière de Bretagne, venait de se marier avec le nouveau roi d'Angleterre, Henri IV, et qu'elle voulait remettre ses trois fils «ntre les mains de ce monarque, courut rapidement en Bretagne, se saisit des trois jeunes princes, et les conduisit à Paris.

La France persistait à ne pas reconnaître l'u- Canei an-

?rf* If* duc

surpateur du trône d'Angleterre : le duc d'Or- a oriéans

Gt

îéans, plus animé que les autres princes contre Hemi iv. Henri, le défia par un cartel, dans lequel il lui proposait de combattre seul à seul ou cent contre cent.

Le monarque anglais répondit « qu'étant » roi, il ne se battrait jamais qu'en roi, à la tête » d'une armée et contre un roi. » Le duc, irrité, se vengea de ce refus par une lettre injurieuse, violente et digne du temps; il y prodiguait à Henri les noms de lâche, d'usurpateur et d'assassin.

Henri , à son tour, reprocha au duc d'Orléans et son penchant honteux pour la magie, et les maléfices qu'il avait employés pour faire tomber le roi son frère en démence. Les princes alors ne se montraient ni moins vaillans, ni moins grossiers que les héros d'Homère.

Le gouvernement français s'efforçait de susciter de toutes parts des ennemis à l'Angleterre. H resserra ses alliances avec la Castille et l'Ecosse, et offrit le comté de Foix au sire de

l56 CHARLES ri.

Grailly, frère du célèbre captai du Buch : celui-ci accepta ce riche présent, « se dégageant » ainsi , disait-il , de tout lien avec Henri , moins » par ambition pour lui-même que par haine » contre les crimes de l'usurpateur. »

Boucicaut, envoyé à Gênes, sut réprimer avec une égale fermeté les passions violentes des Guelphes et des Gibelins.

Quelques troupes françaises conduisirent en Bretagne le jeune duc Jean V, gendre du roi Charles, et son autorité y fut reconnue sans opposition.

A cette même époque *, un moine de Saint- Dominique, envoyé par Tamerlan, vainqueur de Bajazet , vint proposer à Charles VI , au nom de ce conquérant, un traité d'alliance et de commerce : ainsi , malgré les désordres et les calamités sous lesquels gémissait le peuple français, il jouissait encore en Europe, et jusqu'au fond de l'Asie, de l'immense considération que lui avait acquise le règne sage et glorieux du feu roi.

Hostilité' Bientôt les hostilités entre la France et l'An- France glctcrrc recommcncèrent sur l'Océan et sur les

et l'An- \ ^ 1 f

gieierre. cotcs dcs dcux royaumcs.

Cet état de guerre n'avait pas permis de poursuivre, avec activité, les résolutions prises

CHAULES VI. 1^7

contre le pape Benoît. Il en profita, se réconcilia avec ses cardinaux, leva des troupes, s'entoura de gardes, et revint dans Avignon, dont il confia la défense à une garnison arragonaise.

A Paris, le duc d'Orléans continuait à intri- obëdieaguer fortement en sa faveur; une assemblée du au pape! clergé est convoquée ; le duc parvient à y acquérir la majorité : enfin, dès qu'il s'en est assuré, il persuade au roi de reconnaître la légitimité de Benoît. Le faible prince y consent, et comme on craignait la mobilité de son caractère, on lui fait ratifier sa nouvelle résolution, par un serment prêté sur le crucifix.

L'édit d'obédience au pape fut publié, à la grande surprise du duc de Bourgogne, qui se vit contraint de dissimuler son dépit. Mais dès que Benoît se crut assuré d'un triomphe complet, il viola, sans scrupule, toutes les promesses qu'il avait faites au duc d'Orléans, relativement à la pacification de l'Église, et acheva ainsi de compromettre et de perdre ce prince dans l'esprit du roi , comme dans l'opinion publique.

Néanmoins, un erand événement vint lui wond. rendre 1 espoir de conserver sa laveur et sonie-Hardi. crédit : Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne, termina cette année "^ une vie illustrée par son

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courage et ternie par son orgueil. Assez habile pour gouverner, avec quelque talent, les affaires publiques, il ne sut jamais mettre aucun ordre dans ses propres affaires : fastueux et prodigue, il se ruina si complètement, que sa femme fut obligée de renoncer à la communauté. Ses meubles et ses joyaux ne purent payer ni ses dettes, ni même ses obsèques : et suivant une ancienne coutume , sa veuve , en déclarant qu'elle répudiait sa succession, vint déposer sur le cercueil de son époux, sa bourse, ses clés et sa ceinture.

Caractère Sou fils aiuc, qu'ou appela Jean-sans-Peur, jeaDsaiis comtc dc Ncvcrs, hérita du duché de Bourgogne, et malheureusement aussi de l'influence que son père avait exercée sur la cour de France; Ce prince était violent, cruel, sanguinaire; les lois divines et humaines étaient un faible obstacle pour la fougue de ses passions. Aussi les chroniqueurs du temps prétendaient qu'à Nicopolis, au moment où, par les ordres du sultan, on allait lui trancher la tête, un astrologue lui avait sauvé la vie, en annonçant à Bajazet que ce jeune prince, si on le laissait vivre, attirerait un jour de grandes calamités sur le monde chrétien.

Le feu duc Philippe avait laissé six enfans , trois fils et trois filles : Jean , l'aîné de tous ,

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obtint en partage les deux Bourgognes, l'Artois et la Flandre; Antoine, les duchés de Brabantet de Limbourg; Philippe., les comtés de Nevers et de Rethel. Ainsi cette ambitieuse maison, presque aussi puissante que le roi, aurait pu le soutenir contre ses ennemis, si elle eût été fidèle ; mais elle sacrifia sa patrie à son intérêt privé , et sa honteuse félonie livra lâchement la France au joug d'un monarque étranger. Lorsque le nouveau duc de Bourgogne vint à Paris pour rendre hommage au roi, il trouva les rênes du gouvernement dans les mains du duc d'Orléans, alors étroitement lié avec Isabelle de Bavière. Jean-sans-Peur résolut de les perdre tous deux : depuis longtemps il détestait le frère du roi, parce que ce prince avait marié contre son gré sa cousine d'Harcourt avec le duc de Gueldre, et que cette union était devenue la cause d'une guerre entre les ducs de Gueldre, de Limbourg, de Brabant et de Bourgogne.

Nous avons déjà dit à quel point la faiblesse du duc d'Orléans pour les astrologues, et la vie scandaleuse de la reine Isabelle, excitaient la haine du peuple contre eux. On accusait de plus cette reine d'épuiser le trésor de la France pour envoyer de l'argent en Allemagne, aux princes de sa famille.

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Jean-sans-Peur saisit avidement toutes les occasions et tous les moyens d'aigrir le ressentiment populaire et d'accroître le nombre des mécontens. Tous les intrigans , les ambitieux, les hommes avides de mouvemens, de pouvoir et d'argent, entouraient incessamment le duc de Bourgogne, et lui offraient à l'envi leurs coupables services.

Une partie des prêtres de Paris seconda ses efforts. Ils déclamaient dans toutes les églises contre les erreurs du duc d'Orléans , livré , disaient-ils, aux astrologues et aux sorciers, contre la conduite licencieuse d'Isabelle, et contre l'irréligieuse perversité de la cour.

Hardiesse Lc jour dc l'Asccnsion, Jean Legrand, moine dicateur. augustiu, prêcliaut en présence de la reine, fit le tableau le plus satirique de ses mœurs, rappela au duc d'Orléans les vertus qu'il avait montrées dans sa première jeunesse, et l'accusa hautement de les avoir démenties, en s' abandonnant aux vices les plus honteux.

Le roi, frappé de la violence de cette harangue , était descendu de sa tribune dans l'église, pour l'entendre de plus près. La vue du monarque ne calma point l'emportement du fougueux prédicateui' : il dit à Charles que ses malheurs étaient un châtiment de ses fautes, et l'avertit qu'au milieu de l'éclat de son trône,

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il devait toujours songer qu'il existait dans le ciel un juge sévère et plus puissant que lui.

La cour, offensée de son audace, faisait éclater, par des murmures, une vive indignation; mais le roi la calma , en déclarant que le père Jean avait dit de bonnes vérités, et que, loin de blâmer son sermon, il tâcherait d'en profiter. Une nouvelle rechute lui fit bientôt oublier cette pieuse résolution.

Le duc d'Orléans profita du temps de sa maladie pour se faire donner par le conseil royal le gouvernement de Normandie. Il avait formé le dessein de réprimer et de punir l'esprit turbulent des communes de ce duché; mais les bourgeois de Rouen, qu'il avait voulu désarmer, bravèrent son autorité, et lui opposèrent la plus opiniâtre résistance.

Sur ces entrefaites, l'accès du roi étant calmé, ce prince refusa de ratifier la nomination du duc d'Oiléans, dont les ennemis alors reprirent une nouvelle audace; ils déclarèrent au roi que le duc négligeait totalement l'éducation du dauphin, qui lui était confiée; et l'enfant royal confirma lui-même cette dénonciation, en donnant beaucoup de détails sur le triste abandon où le laissaient sa mère et son oncle. E"'^«'« ^^

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Charles VI, ému par ces plaintes, convoqua Rourgoun grand conseil ou devaient se trouver le duc l'am.

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