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SUITE DU RÈGNE DE CHARLES VII

Différend pour le duché de Lorraine. — Disgrâce de La Tre'mouille. — Affaires ecclésiastiques, — Soulèvement en Normandie.— Conférences pour la paix. — Congrès à Arras. — Traité entre Charles et le duc de Bourgogne. — Mort de la reine mère. — Réduction de Paris. — Installation du Parlement. —? Mariage du dauphin. — * Sédition à Bourges. — Entrée de Charles à Paris. — Tableau de cette capitale, — Concile de Bàle. — Amédée A'^III est élu pape, — Assemblée à Bourges. — Etatsgénéraux à Orléans, — Résolution de Charles. — Caractère du dauphin. — Ses intrigues. ■ — Fin de la Praguerie. - — Procès du bâtard d'Orléans. — Surprise de Pontoise. — Ligue de seigneurs. — Leur division. — Conquêtes de Charles. — Réunion du comté de Comminges à la couronne, — Parlement à Toulouse, — Trêve entre l'Angleterre et la France, — Défaite des Suisses. — Réglemens pour la discipline, ^ — Organisation de la gendarmerie. ■ — Création des francs-archers, — Grands offices de la couronne, — • Refonte des codes, — Domination de Charles.

— Mort de la dauphine. — Trêve avec l'Angleterre. — Affaires de Bretagne. — Conspiration du dauphin, — Son départ pour le Dauphine, — Affaires de Gênes. — Différend pour le duché de Milan. — Sédition à Paris. — Suite du schisme. — Élection de Martin V. — Mort du pape Eugène. — Rupture de la trêve avec l'Angleterre. — Mort d'Agnès Sorel. — Nouvelles hostilités, — Mariage du dauphin. — Mort de Talbot. — Procès de Jacques Cœur. — Rébellion de Jean V. — Soulèvement en Dauphine. — Descente en Angleterre, — Procès du duc d'Alençon.

— Sa condamnation. — Etat de l'Europe. — Mort de Charles. - — Découverte de la boussole, — Invention de l'imprimerie.

JL A restauration du trône de France s'avançait, ^'^^^^^^^

' ' pour le

mais lentement , et au milieu d'obstacles et de ''"'^^^. ^«

Lorraine.

traverses de tout genre. Le duc Charles de Lorraine venait de mourir, ne laissant d'autre enfant qu'Isabelle, mariée à René d'Anjou, duc de Bar, fils de Louis, roi de Sicile, et qui prétendit recueillir cet héritage; mais le prince de Yaudemont, neveu du dernier duc, le lui dispvita.

L'empereur et le roi de France soutenaient René ; le duc de Bourgogne embrassait le parti de Vaudemont. On en vint aux armes. Barbazan commandait les Français ; il assiégea Vaudemont. Les ennemis vinrent secourir cette place.

Barbazan, vieilli dans fart de la guerre, voulait attendre l'ennemi derrière ses retranchemens. L'impatience de René l'emporta sur la prudence. On livra bataille : les Français furent taillés en pièces. René fut pris, et Barbazan tué. Charles le fit enterrer à Saint-Denis : honneur réservé aux rois et à leurs plus grands capitaines. Ce revers fut compensé par quelques succès du bâtard d'Orléans, qui enleva Chartres aux Anglais et les chassa de Lagny.

Les troubles religieux se joignaient alors aux troubles civils pour agiter l'Europe. Le concile de Bâle, qui s'opposait à l'extension sans cesse croissante de l'autorité de la cour de Rome, refusa de recevoir les ambassadeurs du

roi Charles, malgré les instances du pape Eufxène IV.

Cependant ce monarque, par l'entremise du cardinal de Sainte- Croix, parvint à conclure une trêve de six ans avec le duc de Bourgogne. Mais les mœurs féodales prévalant sur les vues pacifiques des deux princes, leurs sujets continuèrent fréquemment à se battre , sans égard pour la trêve jurée.

Charles apprit dans le même temps que l'opinion publique se déclarait de plus en plus contre ses opiniâtres ennemis , et qu'inconstante comme la fortune, elle commençait à le venger de leurs trahisons.

Son indigne marâtre, l'infâme Isabelle, se voyait abandonnée de ses lâches courtisans, et presque réduite à la misère. Elle était à sa fenêtre lorsque Henri V, soii gendre , entra dans Paris. Il passa devant elle, et la salua froidement. L'orgueilleuse princesse versa, dit-on, des larmes, attribuées plutôt à l'humiliation qu'aux remords.

Ce qu'on croirait à peine , c'est que le fils de l'usurpateur anglais et son parlement se trouvèrent dans une telle pénurie qu'on ne put enregistrer les détails de la cérémonie du couronnement. On lit dans les registres de cette cour, après €[uelques lignes sur cet événement,

ces mots remarquables : « Les autres solenni- » tés relatives à l'arrivée du roi ne sont point » ici décrites faute de parchemin. De cœteris )) soleuinitatihus prœsentis achentas régis nihil » aliud hic descrihitur oh defectwn pergainini et )) ecclipsim justitiœ, »

Le Journal de Paris dit que cette cérémonie fut aussi mesquine et aussi peu coûteuse que celle d'un bourgeois de la capitale.

Peu de temps après cette courte apparition, Henri fut ramené à Rouen , et faillit être pris dans le château par le maréchal de Boussac, qui s'en était approché nuitamment et sans bruit. Malheureusement une querelle survenue entre les officiers français, réveilla les Anglais, et fit manquer l'entreprise.

Une vive dissension s'était élevée entre les ducs d'Alençon et de Bretagne. Ils avaient pris les armes; Richemont les réconcilia; un corps anglais fut battu sur ies bords de la Sartlie.

De Lore pilla la Normandie, et le jeune Henri, faible roi de deux grands royaumes, voyant que ses affaires déclinaient chaque jour, quitta la France qui lui échappait, pour retourner en Angleterre, où d'autres malheurs l'attendaient.

Bedfort, dont les ressources étaient épuisées , confisqua les terres des partisans de

mouille.

Charles, et doubla les impôts levés sur la Normandie. Avec tous ces moyens, il recruta des hommes d'armes, attaqua Bayeux, s'en empara, et fit prisonnier le brave Lahire qui la défendait.

Une trahison, causée par l'amour d'une jeune fille pour un officier anglais, livra Montargis aux ennemis de la France.

La haine que la cupidité du favori La Tré- r)isgrâco mouille avait attirée sur lui , s accrut par ses re\ ers. On l'accusa de néffli^ence. Le comte du Maine, la reine, Gaucourt et d'autres seigneurs jurèrent sa perte. Etranges mœurs! on se battait, on se faisait tuer pour le roi, et personne ne respectait son autorité.

Charles était à Chinon. Gaucourt y introduisit cinquante hommes armés qui pénétrèrent dans la maison de La Trémouille, et l'attaquèrent. En vain il se défendit avec vigueur. Coétivy le blessa d'un coup d'épée. Debeuil le saisit, l'enleva et l'enferma dans le château de Montrésor, d'où il ne sortit qu'après plusieurs années d'emprisonnement et au moyen d'une forte rançon.

La perte d'un favori n'affligeait le roi que jusqu'au moment où ce favori était remplacé. Comme tous les princes faibles, Charles éprouvait le besoin d'être dominé. Quand il se trou-

vait sans maître, il se croyait sans appui.

La reine, qui ne l'ignorait pas, le pria de donner sa confiance au comte du Maine. Le roi y consentit ; et l'année d'après, aux états de Tours , il eut la faiblesse d'approuver, de sceller par son approbation les violences exercées contre La Trémouille, violences attentatoires à sa propre dignité.

L'orgueilleux Bedfort , dont les armes recevaient partout de nombreux échecs, crut enfin nécessaire de proposer la paix ; mais il fit cette démarche humiliante avec la fierté d'un conquérant , et demanda pour première condition que Charles, en gardant les domaines qu'il possédait, renonçât à la couronne de France.

Le roi rejeta hautement une transaction si honteuse. Le régent lui offrit alors de fixer le jour et le lieu où les deux partis livreraient aux chances d'une bataille la décision de leur querelle. Mais Charles ne le voulut point. Le temps et les circonstances rendaient le hasard d'un combat plus dangereux pour lui que pour son ennemi, dont les forces épuisées s'éteignaient rapidement.

Un nouvel allié grossit le parti de Charles. Il céda quelques terres dans le Dauphiné au prince d'Orange, et celui-ci promit d'embrasser la cause du roi. En même temps il recouvra

sa principauté en payant la rançon de René d'Anjou.

Ce fut à cette époque "^ que le monarque fran- Affaires çais, non content de résister à l'usurpation an- "J^^uês." glaise, crut devoir repousser les atteintes portées par les papes aux libertés de l'Église gallicane. Dans cette intention, il convoqua, dans la ville de Bourges, le clergé de France, qui s'unit à lui pour soutenir ses franchises, et déclara qu'aucun bénéfice dans le royaume ne pourrait être possédé par d'autres que par des Français affectionnés au roi.

Le pape Eugène, pour se venger de cet échec, autorisa le roi d'Angleterre à lever deux décimes sur le clergé de Normandie. Charles, de son côté, engagea tous ses revenus; et leva des troupes pour continuer la guerre. Le Dauphiné lui accorda un florin par feu.

La royauté légitime était redevenue popu- souiévelaire. Vingt-mille Normands s'armèrent pour Kormanla cause de Charles, se rangèrent volontairement sous la bannière du maréchal de Rochefort, escaladèrent Dieppe, et s'emparèrent de plusieurs autres villes. Ainsi chacun alors s'armait, se battait à son gré, sans plan, sans ordre, pillait les campagnes et venait ensuite demander des récompenses au roi.

Une circonstance imprévue acheva de rompre les derniers liens qui existaient entre la Bourgogne et l'Angleterre : la femme de Bedfort, sœur de Philippe-le-Bon, mourut ; et le rëgent, sans consulter le duc, sans daigner même l'instruire de son dessein, épousa la fille du comte de Saint-Pol, vassal du prince bourguignon.

Philippe éclata en reproches. Winchester voulut en vain apaiser ce différend : il avait obtenu que les deux princes conférassent ensemble; mais une dispute de préséance aigrit les esprits , et rompit les négociations.

Cependant une puissance aussi fortement établie que la puissance anglaise ne pouvait pas être facilement dépouillée du fruit de tant de victoires. Talbot amena des renforts au régent. Les succès se balancèrent; plusieurs villes furent prises et reprises.

Lahire, redevenu libre, se rendit maître de Clermont par une perfidie indigne d'un chevalier : un Français, ancien ami de Lahire, était gouverneur de Clermont. Lahire le trompa; et, l'ayant invité à une entrevue, il l'enferma dans un cachot.

Charles, justement révolté d'une telle bassesse, voulut que Lahire remît en liberté son prisonnier^ nommé Dauffemont. Lahire obéit.

comme on obéissait alors; il relâcha son captif, mais après lui avoir fait payer une forte rançon.

La disgrâce de La Trëmouille avait fait disparaître tous les obstacles qui séparaient le roi de son connétable. Richemont revint en faveur. Ce fier guerrier, qui tyrannisait quelquefois son souverain, mais qui le servait toujours avec bravoure et loyauté , s'empara de Ham , d'une grande partie de la Picardie, et, malp-ré les murmures de ses troupes, préserva cette province de leurs brigandages.

Le comte de Clermont , devenu duc de Bour- conferenbon par la mort de son père, s'était brouillé bp^ai^ avec le duc de Bourgogne. Chacun livrait au pillage les terres de l'autre. La duchesse de Bourbon les réconcilia; et ce rapprochement fut d'autant moins difficile, que les vassaux des deux princes étaient las d'une guerre qui les ruinait.

Les conférences commencèrent par un bal, au milieu duquel un chevalier bourguignon s'écria : (•( Nous sommes bien fous de nous bat- >) tre pour les caprices de nos princes, qui se » querellent et se raccommodent quand ils le » veulent, après nous avoir tous ruinés. »

Le connétable et l'archevêque de Reims, sous prétexte d'assister à cette réconciliation.

vinrent négocier avec Philippe, dans le but de conclure une paix solide entre ce prince et le roi.

Congrès On convint de tout; mais le duc, avant de

a Arras.

signer la paix, demanda qu'on réunît un congrès dans la ville d' Arras, et voulut que les Anglais fussent invités à y envoyer leurs plénipotentiaires.

Ce congrès eut lieu et devint célèbre, car ce fut la première fois que tous les princes de 1 Europe furent représentés par leurs ministres dans une assemblée solennelle^. Les envoyés du roi furent le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, Richemont son connétable, l'archevêque de Reims son chancelier, le maréchal de La Fayette, Adam de Cambray, premier président du parlement, et plusieurs jurisconsultes.

On y vit, comme témoins plutôt que comme envoyés du roi d'Angleterre, le cardinal de Winchester, oncle de Henri, et d'autres ministres. Le duc de Bourgogne s'y montra assisté de ses plus grands vassaux et des ducs de Bretagne et de Bar. Les communes de Flandre, toujours puissantes malgré leurs défaites, envoyèrent aussi des députés.

Les parties contractantes choisirent pour * 1433.

médiateurs le cardinal de Sainte-Croix, envoyé par le pape, et le cardinal de Chypre par le concile de Baie. Enfin cette assemblée reçut dans son sein les ambassadeurs des rois de Castille, de Navarre, de Pologne, de Sicile, et l'envoyé du duc de Milan.

L'antique isolement des princes de l'Europe cessait d'exister. Le sort de la France les intéressait tous, ainsi que le dit une chronique, (( toute l'Europe regardait cette grande aflkire )i comme sienne. »

Les Anglais proposèrent de laisser à Charles le titre de roi avec tous les pays situés au midi de la Loire. Si l'ivresse de leurs triomphes leur avait permis d'offrir quelques années plus tôt cette transaction, elle aurait probablement réussi.

Mais la position de ce prince était changée; il se montra décidé à ne laisser aux Anglais que les duchés de Guienne et de Normandie, non comme souverainetés, mais comme fiefs, et avec obligation de rendre hommage.

En effet, le monarque français, n'ayant plus à craindre les armes du duc de Bourgogne, se trouvait alors presque partout plus fort que ses ennemis.

Le Languedoc, le Dauphiné et plusieurs autres provinces lui payaient volontairement

des subsides. Un grand nombre de seigneurs, zélés pour sa cause, lui offraient leur bourse comme leurépée. Gaucourt seul lui avait avancé près de sept mille écus d'or. Enfin , le peuple, dans toutes les communes, animé d'une vieille haine contre les Anglais, se montrait disposé, dans l'espoir de les chasser, à payer au roi des impôts et à lui fournir des soldats, pourvu qu'il le protégeât contre foppression des seigneurs et le brigandage des gens de guerre.

Le roi et le duc de Bourgogne voulant tous deux sincèrement se réconcilier, la négociation marcha rapidement. En dépit des Anglais, les obstacles s'aplanirent; et, après quinze jours de séances, la paix fut définitivement conclue entre Charles et Philippe.

Ce traité, si avantageux pour le monarque, lui cou ta cependant un grand sacrifice d'amourpropre. Mais Fintérêt de la France dut l'emporter sur la fierté personnelle du roi; et quelque humiliantes que fussent les paroles qu'on exigea de lui, il permit qu'elles fussent prononcées en son nom devant le congrès, par le doyen du chapitre de Paris, et dans les termes su i vans :

(( Le roi déclare que la mort de monseigneur » le duc Jehan de Bourgogne, que Dieu ab- » solve, fut uniquement et mauvaisement faite

» par ceux qui perpétrèrent ledit cas par mau- » vais conseil, et en a toujours déplu et déplaît >> au roi de tout son cœur; que se il eût su ledit )) cas, il y eût obvié à son pouvoir; mais que il )) était bien jeune; et que il avait alors petite » connaissance et que il ne fut si advisé que d'y )) pourvoir, prie monseigneur de Bourgogne » que toute rancune de haine qu'il pouvait » avoir à l'encontre de lui à cause de ce, il )) l'ôte de son cœur^ et qu'entr'eux soit bonne » paix et amour. » (Extrait des pièces de la chambre des comptes de Lille.)

Philippe voulut que cette déclaration fût insérée dans le traité. De plus, Charles promit d'abandonner au duc de Bourgogne les coupables que celui-ci lui désignerait, et de fonder à Monte reau une chapelle pour le repos des âmes du duc Jehan et du seigneur de Noailles.

En outre, il s'engagea à payer au duc, en dédommagement des bijoux volés ou perdus le jour du meurtre, cent cinquante mille écus d'or. Enfin il céda à Philippe les villes et comtés de Màcon et d'Auxerre, Bar -sur -Seine, Luxeuil, Péronne, Montdidier, Roic, le comté d'Artois, Saint -Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville et tout le comté de Ponthieu qu'il pourrait racheter moyennant quatre cent mille écus d'or.

Philippe fut dispensé, tant qu'il vivrait, de l'hommage pour les terres possédées par lui dans le royaume; tandis que Charles, agissant alors plus en vassal qu'en souverain, s'obligeait à secourir le duc contre les Anglais.

A ces conditions, Philippe reconnut le roi pour son seigneur, et jura sur le saint-sacrement de ne jamais leprocher à ce prince la mort de son père.

Dès que le duc de Bourbon et le connétable eurent demandé pardon à Philippe, au nom du roi, pour le meurtre du duc Jehan, Philippe déclara qu'il pardonnait pour l'amour de Dieu.

Ensuite la paix fut signée, et le comte de Charolais, fds du duc de Bourgogne, promit d'épouser Catherine, fdle de Charles, avec une dot de cent vingt mille écus.

La joie publique excitée par une réconciliation si importante fut la seule consolation d'un roi forcé par son parent et par son vassal à des sacrifices si humilians; presque tous les seigneurs engagés dans la querelle du duc de Bourgogne vinrent offrir leurs services au monarque.

Le maréchal de l'Ile-Adam lui ouvrit les portes de Pontoise; toutes les places voisines de la capitale suivirent cet exemple. Les Français prirent Dieppe par escalade, et s'empare-

CHARLES Vir. 44^

rent des vaisseaux qui se trouvaient dans le port. Harfleur et tout le pays de Caux se soumirent. Enfui Bedfort, dont la vie, depuis quelque temps, n'était qu'une lutte opiniâtre et inégale contre la fortune, termina ses jours au moment où le traité d'Arras allait lui enlever ses dernières espérances.

La politique, les armes et la nature même Mon de favorisaient alors la cause du roi. Sa plus mère. cruelle ennemie, sa mère , mourut à Paris, neuf jours après la conclusion du traité de paix qui brisait le dernier fil de la trame ourdie par cette perfide reine contre son fds et contre la France.

La réconciliation de Philippe et de Charles irrita au plus haut degré les Anglais; et, loin de dissimuler prudemment leur courroux , ceux-ci provoquèrent hautement celui du duc de Bourgogne.

Ce prince avait fait auprès d'eux quelques avances pacifiques; ses envoyés furent reçus à Londres avec mépris : on les logea dans la maison d'un cordonnier; et, après avoir lu les dépêches dont ils étaient chargés , on les renvoya sans réponse.

Le jeune Henri laissa éclater une colère enfantine, lorsqu'il vit que le duc de Bourgogne, dans ses lettres, ne le reconnaissait plus comme

roi de France, et cessait de l'appeler son seigneur.

Les hostilités devaient promptement suivre les reproches et les injures. La régence anglaise tenta de vains efforts pour soulever la Hollande, la Zélande et la Frise; et Philippe, justement irrité, déclara la guerre au monarque anglais.

La Grande-Bretagne voyait alors sa tranquillité intérieure menacée par les querelles du duc de Glocester et du cardinal de Winchester, qui se disputaient l'autorité.

Ces dissensions retinrent assez long-temps à Londres le duc d'York, qui venait de succéder à Bedfort dans la dignité, désormais plus illusoire que réelle , de régent du royaume de France.

Reiinciion La capitalc de cette monarchie était au moaupou-' ment de lui échapper. Les Parisiens, depuis long-temps dévoués au parti bourguignon , ne dissimulaient plus, depuis la paix d'Arras, leur haine contre les Anglais , et l'ardent désir de les chasser de leurs murs. La crainte d'une réaction, qui les avait jusque là retenus, venait d'être dissipée par les lettres de Charles , qui promettait une complète amnistie et un entier oubli du passé.

Richemont, l'Ile-Adam , Dunois etDelalaing

voir du

d'Audenarde, à la tête de six mille hommes d'armes et de quelques bandes de routiers, campaient sur les bords de la Seine, et interceptaient tous les secours et toutes les subsistances qui auraient pu prolonger la résistance des Anglais.

L'Ile-Adam, autrefois gouverneur de Paris, sous la régence de Bedfort, avait conservé, dans la ville, de nombreuses et secrètes intelligences, à la faveur desquelles il forma un plan dont le succès parut certain, et fut adopté par le connétable. Après avoir occupé Saint-Denis, il s'établit à Montmartre, à Aubervilliers , en chassa quelques détachemens anglais , et s'approcha des murs avec le dessein de pénétrer dans la ville par la porte des Chartreux. Mais les bourgeois qui gardaient les remparts, lui crièrent qu'il devait diriger son attaque sur la porte Saint- Jacques.

Ses amis ne l'avaient point trompé; malgré les efforts du prévôt des marchands et du général Willougbi, le peuple soulevé avait pris les armes ; il remplissait les halles et les places publiques. Vainement les soldats anglais parcouraient les rues pour dissiper les attroupemens ; partout ils se voyaient attaqués par les citoyens, dont les femmes jetaient sur eux, du haut des maisons, des bûches, des tuiles et des pierres.

Pendant ce temps , l'Ile-Adam et ses compagnons d'armes se présentent à la porte Saint- Jacques, parlementent avec les bourgeois qui la gardaient, leur montrent le pardon général signé par la main du roi, et entrent avec Dunois dans la ville, tandis que Richemont et d'autres chefs pénètrent par d'autres portes ou par la rivière, dont le peuple en foule leur livrait les passages. Alors de toutes parts, dans cette grande cité, on n'entend que les cris de f^we le Roil Vive le duc de Bourgogne]

Les Anglais battus, pressés, poursuivis de tous côtés, se jettent et se renferment dans les murs de la Bastille. Le connétable alors, s'arrètant au milieu d'une multitude innombrable d'habitans de tout sexe et de tout âge , élève la voix et leur dit : « Mes chers amis, le bon roi » Charles vous remercie cent mille fois, et » moi de par lui , de ce que vous lui avez ren- » du si doucement la maîtresse cité de son » royaume; et si aucun a méprins par devers » monsieur le roi , il lui est tout pardonné. »

Ce triomphe du connétable fut d'autant plus glorieux qu'il ne le laissa ternir par aucun acte de vengeance; et la discipline se- , vère qu'il maintint, suivant sa coutume, au milieu des troubles et des partis, fut si exactement observée, que le sang des Anglais

même fut épargné , ainsi que leurs propriétés.

Willougby et sa garnison capitulèrent, s'embarquèrent sur la Seine, et ne furent poursuivis que par des huées : leur règne en France était passé. De toutes leurs vastes conquêtes, ils ne possédaient plus alors qu'une partie de la Normandie et de la Guienne, avec quelques places dispersées en différentes provinces ^.

Charles apprit en Dauphiné la reddition de insuiia- Paris. Par une déclaration , il se hâta de réta- 'p"rie^ blir cette ville dans toutes ses franchises; il y ™^'"' fit installer le parlement fidèle qui résidait à Poitiers, et permit même à quelques conseillers de fancien parlement de reprendre leurs places dans cette compagnie, malgré toutes les injures qu'il en avait reçues. Son trésor n'était pas riche ; cependant il accorda trois livres par jour à chaque président, et deux livres à chaque conseiller, pour leurs traitemens.

Dans le même temps , il vit arriver à Tours Mariage Marguerite d'Ecosse , échappée aux efforts dauphio. tentés par les Anglais pour enlever cette princesse. Le dauphin Louis l'y attendait. L'archevêque-chancelier, Arnaud de Corbie, donna aux deux époux la bénédiction nuptiale.

Tandis que l'étoile de la France sortait brillante des nuages qui l'avaient si long-temps oh-

scurcie, celle de l'Angleterre pâlissait chaque jour. Le duc de Bourgogne, trop long- temps son allié, était devenu son ennemi.

Les Gantois envoyèrent dix-sept mille hommes à Philippe; à leur tête il investit Calais. Mais ces Flamands, si redoutables quand ils combattaient pour leur indépendance, montrèrent peu de courage lorsqu'il fallut combattre pour servir la cause de leur seigneur. Ils attaquèrent mollement les murs de Calais; et, le duc leur reprochant vivement cette timidité, ils prétendirent que le duc ne les avait entraînés à ce siège que pour se défaire d'eux et les livrer à une mort certaine.

Sédition à L'indiscipline est bientôt suivie de la rébel- ^"°"' lion; il en éclata une à Bruges. Le duc y courut dans le dessein de réprimer promptement cette sédition; mais les séditieux le repoussèrent; et ce prince, blessé d'une flèche dans la mêlée, se vit contraint de fuir. Le maréchal de File- Adam fut tué par les rebelles.

Glocester, voulant profiter de ces circonstances, descendit avec une armée sur la côte de France; mais, ne s'étant point pourvu de vivres, il ne put y faire aucun progrès.

Talbot, plus heureux, venait de surprendre Pontoise. Lahire et Saintrailles formèrent contre Rouen une entreprise qui échoua, et le duc

d'York, descendu en Normandie, s'y maintint.

Peu de temps après, Lahire reçut le châtiment dû à la trahison qui avait terni sa vie, jusque là glorieuse. Il fut surpris près de Beauvais par son captif Dauffemont, redevenu libre, qui le chargea de fers, et lui imposa une forte rançon.

Jusque là Charles laissait encore ses généraux combattre et exposer pour lui leur vie et leur liberté. Mais Agnès Sorel, qui ne se lassait point de lutter sans succès contre son indolence, parvint enfin à le réveiller. Il s'arma, et voulut paraître au moins en soldat au miheu des héros qui relevaient son trône.

Après avoir convoqué et présidé les états du Dauphiné et ceux du Languedoc, qui lui accordèrent des subsides, et voyant que la mort de Jacques, roi d'Ecosse, assassiné par le comte d'Athol , ne pouvait plus lui faire espérer aucun secours de ce royaume , gouverné par une reine et un enfant, il rassembla à Gien ses plus braves guerriers, Richemont, Dunois, et le comte de Vendôme , se mit à leur tête, s'empara de Château-Landon, de Nemours, assiégea Montereau, détourna l'Yonne, qui arrosait les fossés de cette place , ouvrit la brèche à coups de canons, ordonna l'assaut, franchit le rempart l'un des premiers, et purifia ainsi par une victoire le même lieu qu'autrefois sa

jeunesse avait souillé par un meurtre commis ou souffert.

Mëzerai dit que, dans ce combat, le jeune dauphin Louis se distingua par une bravoure si brillante, qu'elle excita la jalousie de son père; anecdote difficile à croire, car ce prince, dont l'historien fait un héros, n'avait atteint alors que sa quatorzième année.

Entrée de Charlcs, pcu dc tcmps après , fit son entrée à f Paris' Paris le 1 1 novembre '^. Le même peuple qui l'avait banni, l'accueillit avec enthousiasme.

Le luxe reparut un moment dans cette capitale ruinée par tant de guerres, par tant de révoltes, par tant d'ambitieux qui s'étaient disputé ses dépouilles. Les maisons furent tapissées, les rues illuminées; un chœur d'anges le reçut à la porte Saint-Denis. On joua devant lui les mystères ; on voyait sur la scène Jésus- Christ arrêté, et Juda qui s'étranglait. Près du Châtelet, on représenta le jugement dernier, qui fut précédé d'un grand combat des sept péchés capitaux contre les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales.

Quand le roi fut arrivé à Notre-Dame , l'évêque de Paris lui fit jurer qu'il conserverait intacts les privilèges des églises, pour se conformer, dit-il, aux anciennes coutumes ob-

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servées par les rois à leur entrée dans la cathédrale.

Toutes ces décorations, ces fêtes, ces ré- xabiean jouissances, ce luxe d'emprunt ne pouvaient eapUair déguiser une triste réalité et la profonde misère dans laquelle était plongée la première cité de la France.

On n'y voyait que des décombres, des rues désertes, les hôpitaux remplis de mourans , les habitans maigres et pâles comme des squelettes ambulans, que poursuivait une funeste contagion. Le quart de la population avait péri. Toutes les nuits, les loups accouraient pour se repaître de cadavres au milieu de ces ruines.

Les magistrats , forcés de se défendre contre ces étranges et nouveaux ennemis , donnaient vingt sous, c'est-à-dire douze francs de notre époque, par chaque tête de ces féroces animaux.

La famine et la maladie se répandaient au loin. On vit, près d'Abbeville, une mère affamée prolonger sa vie en se nourrissant de la chair de ses propres enfans.

Le roi resta peu de jours dans cette capitale livrée à tant de calamités dont il ne pouvait la défendre. Tous ceux qui pouvaient se dérober à ce spectacle de misère , le fuyaient. L'effroi triomphait des hommes les plus courageux ; il

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ne resta dans la ville que treize membres du parlement.

Le premier président, Adam de Cambray, celui de la cliambre des comptes , Bacon, Charles et Ambroise Delaure, prévôts de Paris, bravèrent seuls intrépidement tous ces fléaux , et demeurèrent à leur poste pour consoler et encourager leurs infortunés concitoyens : héroïsme plus rare et plus glorieux peut-être que celui des camps !

Toutes ces calamités répandaient en France une terreur universelle. Les différens partis, consternés, suspendirent leurs querelles, firent trêve à leurs combats; et, sans conclure de traité, on vit un moment régner la paix générale; mais c'était la paix des tombeaux.

Ce calme trompeur dura peu ; et de même que sur un champ de bataille, au milieu des victimes entassées de la guerre et de la mort, accourent en foule de voraces oiseaux de proie, on vit se former de nouvelles bandes de brigands affamés de pillage, et que de nobles chefs, tels que Chabannes, deux bâtards de Bourbon, Villandras et d'autres seigneurs, ne rougissaient pas de commander.

Villandras en dirigeait une de huit mille hommes; insatiables de butin , et non moins avides de sang, ils se livrèrent aux plus atro-

CHAULES VIT. 4^^

ces cruautés. Lorsqu'en pénétrant dans un rustique foyer, la misère d'une famille trompait leur cupidité, ils enfermaient dans la huche, dit une chronique, le malheureux père de famille, violaient sa femme sur le couvercle, et, inacessibles à la pitié, ils écrasaient ses enfans contre les murs. La férocité de ces brigands leur avait fait donner le nom d'Ecorcheurs.

Enfin, ce qu'on ne peut raconter sans une profonde indignation, c'est que Lahire et le maréchal de Boussac marchèrent quelquefois à la tête de ces infâmes troupes. Rien n'était sacré pour eux ; lois et religion , ils sacrifiaient tout à l'or, leur véritable idole ; et, dans leurs courses dévastatrices , ils allèrent piller le pape et les riches prélats du concile de Bàle.

La discorde régnait plus que jamais dans cette assemblée , qui était loin de donner au monde, comme elle le devait, des leçons ainsi que des exemples de modération, de paix et de charité.

Le concile voulait déposer le pape. Eugène ordonna sa dissolution , et en convoqua un autre à Ferrare. Les prélats résistèrent. Le roi Charles se déclara pour eux , et défendit aux évêques français de se rendre à Ferrare.

Un événement long-temps souhaité, mais inattendu, devint un sujet de consolation, et même

Couoile (le Baie.

de triomphe passager pour le souverain pontife. Les Grecs, de plus en plus pressés et resserrés par les Ottomans, se voyaient réduits à l'extrémité, et les bornes de leur empire ne dépassaient plus l'enceinte des murailles de Byzance.

L'empereur d'Orient, Constantin Paléologue, vint se jeter aux pieds du pape; et, suivi par son patriarche, il renonça au schisme; soumettant son église à celle de Rome, il sollicita et espéra de puissans secours ; mais on ne lui donna que des promesses et des aumônes. De retour dans ses foyers, il vit son peuple et ses prêtres lui reprocher, comme une lâcheté, ce sacrifice de sa conscience à ses intérêts temporels.

Cependant , le concile dissous restait assemblé à Baie ; il déposa le pape ; crut se concilier l'opinion publique par des réformes sévères , prononça de rigoureuses condamnations con»tre les prêtres qui entretenaient publiquement des concubines, et contre les juges ecclésiastiques qui toléraient ce scandale, au moyen d'une taxe exigée des coupables. Enfin , il jeta l'interdit sur le royaume de France, parce que Charles continuait à reconnaître Eugène, quoiqu'en même temps il adoptât les décrets de cette assemblée , contraires aux prétentions des papes et favorables aux libertés de l'Eglise gallicane.

Jamais prince, dans ses plans de régénération , ne trouva plus d'ennemis à combattre , ou plus d'obstacles à vaincre que Charles VIL A peine réconcilié avec le duc de Bourgogne , et rentré dans sa capitale , dont il avait chassé les Anglais , il se voyait contraint de lutter sans cesse contre Rome, contre le concile, contre des princes et des seigneurs jaloux de leur indépendance ; enfin contre la peste, qui ravageait les villes, et le brigandage, qui dévastait les campagnes.

Il marcha en personne contre Villandras, l'atteignit et l'enveloppa. Ce bandit épouvanté se soumit , obtint sa grâce , rangea sa troupe sous la bannière royale, combattit les Anglais en Guienne , leur enleva plusieurs places , et parut expier ses crimes par ses prouesses : on croyait alors que le courage, comme le feu, purifiait tout.

Saintrailles et le bâtard Alexandre de Bourbon joignirent leurs armes à celles de Villandras. Pendant ce temps, le connétable s'empara de Meaux , et dut ce succès à un bourgeois de Paris, surnommé Jean Bureau, dont l'habileté fit faire beaucoup de progrès à l'art bien nouveau de fabriquer, de diriger et de pointer les canons.

Talbot accourut pour combattre Richemont.

Celui-ci, peu sûr de ses troupes, évita le choc, et se retira. Mais, quelques jours après, Talbot le surprit dans les environs d'Avranches, et le contraignit à fuir en désordre : « Telle était » alors, dit Chartier, l'indiscipline dans l'armée » française, que tous les soirs elle se déban- )) dait pour piller, et qu'il ne restait pas quatre » cents hommes dans le camp. »

On tenta inutilement quelques efforts pour conclure la paix dans un congrès rassemblé à Gravelines. Le résultat de cette assemblée fut de resserrer les liens nouvellement renoués entre les membres de la famille royale.

Charles maria, comme il l'avait promis, Catherine, sa fille, au comte de Charolais; et, de concert avec le duc de Bourgogne , on convint de payer la rançon du duc d'Orléans. Le bâtard d'Orléans reçut, pour récompense de cette négociation, l'investiture du comté deDunois. Am«dëe Tandis que tant de souverains épuisaient le ciu pape, sang de leurs peuples , dans le but de défendre leurs États ou de les agrandir, Amédée VIII , duc de Savoie , quitta sa couronne , se fit ermite, et se retira dans le Chablais.

Mais on vit bientôt que cette humilité apparente n'était qu'une ambition voilée. Il n'abandonnait sa couronne que dans l'espoir d'obtenir la tiare pontificale.

Amédée, en cédant un duché à son fils , le comte de Genève, s'était réservé la liberté de reprendre ce don quand il le voudrait. L'ermitage que choisit ce nouveau religieux fut l'élégant château de Pûpaille, dont le nom, devenu honteusement célèbre , rappelle encore les débauches, les festins, les voluptés de ce théâtre , où figuraient lascivement la licence , le libertinage et l'hypocrisie ; de sorte qu'aujourd'hui faire ripaille est devenu une expression populaire et proverbiale.

Dans ce siècle à la fois barbare et corrompu , le vice n'était point un obstacle à l'élévation. Ce prince ermite atteignit son but , et fut élu pape sous le nom de Félix V.

Le roi Charles protesta contre cette étrange élection, déclara qu'il ne la reconnaîtrait que si elle était confirmée par l'Eglise gallicane , et, jusque là, continua de reconnaître la légitimité du pape Eugène.

Dans le cours de l'année 14^9 on tint une Assemassemblée de prélats à Bourges; elle demeura ^^J^^„^,^ fidèle à la cause d'Eugène.

Les états-généraux furent rassemblés à Or- Éuts-é léans , et par des ordonnances célèbres s'effor- ''^'^^^J cèlent de porter quelques remèdes aux calamités qui désolaient le royaume et opprimaient les peuples.

On défendit, sous peine de lèse-majesté, de lever des compagnies sans l'ordre du roi, de mettre à contribution les églises, les nobles, les marchands; d'arracher les vignes , d'incendier les blés et les maisons. Les capitaines d'hommes d'armes furent déclarés responsables des désordres commis par leurs soldats.

On défendit aux seigneurs de lever des impôts arbitraires sur les marchands et les voyageurs. Ceux qui détourneraient l'argent de la taille, f u rent menacés de la confiscation de leurs biens. En même temps on assura l'impunité aux peuples des villes, aux habitans des campagnes qui mettraient à mort les pillards et les brigands ; enfin , comme nous le dirons bientôt avec plus de détail , le roi ayant représenté aux états les besoins indispensables d'une milice réglée et d'une taille perpétuelle , pour rendre possible le rétablissement de l'ordre public et de la sécurité privée, l'assemblée y consentit sans restriction , et sacrifia ainsi avec une précipitation imprudente , des droits antiques , d'anciennes franchises, au désir du repos, désir que les malheurs du temps avaient rendu ardent et universel.

Résolu- Charles Ylï, à cette époque, parut avoir chârKs. changé de nature et de caractère. Ce prince , autrefois si faible avec ses favoris, si insouciant

pour ses affaires, si indolent au moment où tant d'ennemis s'armaient pour lui arracher son sceptre, se montra tout-à-coup, en écoutant les conseils de son épouse, les prières de sa maîtresse et les remontrances de son connétable, actif dans ses expéditions, brave dans les assauts, intrépide dans les périls, sage dans le conseil, sévère contre les grands, bienveillant pour le peuple , et ferme contre les papes. En un mot, c'était un autre homme.

Ses généreuses résolutions ne furent point l'effet d'un effort soudain et momentané,* et, sorti de sa primitive indolence, jamais on ne l'y vit retomber.

Cette métamorphose inattendue releva l'au- caracit^ie torité royale, et fit triompher l'ordre sur l'a- jaup"hin. narchie; mais Charles était condamné à ne jamais jouir d'aucun repos; infortuné fils, plus malheureux père, il dompta ses ennemis, mais ne put jamais maîtriser son fils.

Le jeune dauphin Louis était à peine âgé de dix-sept ans, et déjà tout annonçait en lui un caractère orgueilleux, turbulent, farouche et perfide. Aucun lien ne lui paraissait sacré; il ne pouvait supporter la soumission , ne connaissait de passion que celle de dominer, haïssait son père, parce qu'il ne voyait eu lui qu'un maître, et prouva, par toutes ses actions, que

tri:: lies.

/^'jS CHARLES VII.

chez lui la haine serait un sentiment constant et implacable.

Charles espérait donner aux vues ambitieuses de son fils une direction plus noble, le distraire de l'intrigue par la gloire. Il lui confia le commandement d'une armée destinée à combattre les ennemis de la France, et à purger ce royaume des brigands qui l'infestaient.

Ses in- Cle jeune prince obéit ; mais , après quelques actions d'éclat, entouré de mauvais conseils, qui s'accordaient avec sa cupidité et sa passion pour l'indépendance, il méprisa les avis de son père, enfreignit ses ordres, se créa un parti nombreux parmi les mécontens, et donna de justes alarmes, par ses intrigues, au moment même où les Anglais venaient de descendre dans la Guienne avec des forces redoutables.

Charles rappela le dauphin ; mais ce prince, ouvertement rebelle, garda son commandement , continua sa marche , et campa près de Niort. Là on vit bientôt éclater une vaste conspiration. Le dauphin, les ducs de Bourbon et d'Alençon, le comte de Vendôme, Dunois, Chabanes, Boucicaut et La Trémouille en étaient les chefs.

Leur but était d'anéantir l'influence du comte du Maine à la cour, l'autorité du connétable sur l'armée, d'investir l'héritier du

trône de la puissance souveraine, et de mettre en tutelle le roi, qu'ils disaient asservi et dominé par ses favoris et par ses ministres.

Cet orage inattendu affligea, surprit, effraya le roi. Richemont accourut et le rassura.

Le premier effort des rebelles échoua honteusement. Le duc d'Alençon avait attaqué Saint-Maxens. Un moine, excitant les habitans à prendre les armes, repoussa les assaillans et les força de se retirer. Le duc de Bourbon croyait entraîner l'Auvergne dans son parti. Elle l'abandonna, et se déclara pour le roi.

Charles, ayant réuni ses troupes, s'empara de plusieurs places occupées par les rebelles, poursuivft son fils et les conjurés de refuge en refuge , et défendit au Dauphiné de leur offrir un asile.

Bientôt Louis se vit réduit à implorer la protection du duc de Bourgogne. Philippe intercéda pour lui, et obtint du roi qu'il pardonnerait au coupable s'il implorait sa clémence.

Les rebelles découragés se rendirent à Cussac, où Charles se trouvait alors; il les reçut tous, excepté La Trémouille, de Prie et Chaumont qu'il exila.

Le dauphin, forcé de subir le joug paternel, montrait encore dans son maintien plus de courroux que de repentir. « Louis, lui dit le

46o CHARLES Vil.

)) roi , soyez le bien venu ; vous avez longue- ;) ment demeuré; allez - vous - en reposer en » votre hôtel pour aujourd'hui ; demain nous » parlerons à vous. »

Le jour suivant, le dauphin parut devant le conseil, et refusa dédaigneusement d'accepter le pardon qu'on lui offrait, si préalablement on ne rappelait les trois seigneurs exilés.

Alors le roi, justement indigné, lui dit : « Les portes vous sont ouvertes, partez ; si vous » ne les trouvez pas assez larges, on abattra » vingt toises de murs pour vous rendre le pas- » sage libre. Grâce à Dieu, les princes de notre » sang seront plus utiles à notre honneur et à » notre puissance que vous ne l'avez été jus- » qu'ici. »

Fin de Les prévisions de Charles étaient justes ; le guérie, mauvais succès de la conjuration avait divisé les conjurés. Chacun négocia pour son intérêt personnel. Le duc de Bourbon acheta sa grâce en livrant au roi. Loches, Vincennes, Corbeil et Melun. Les autres furent amnistiés gratuitement. Ainsi se termina cette guerre civile, qui fut nommée la Praguerie. Elle n'avait duré que six mois.

Peu de temps après, Charles, écoutant plus les sentimens d'un père que sa dignité blessée.

capitula avec son fils, lui pardonna, et lui céda totalement le Dauphin é.

Les armes des Anglais obtinrent, cette année, un léger succès; ils assiégèrent Harfleur, et la prirent. Gaucourt et Lahire , avec quatre mille hommes, étaient venus au secours de la ville. Mais ils arrivèrent trop tard ; elle s'était rendue.

Partout ailleurs la fortune se montra favorable au roi : il se rendit maître de La Charité, de Louviers, de Saint-Germain-en-Laye, et de plusieurs forteresses en Champagne.

Ce fut à cette époque que le duc de Pvetz, maréchal de Laval , accusé de magie , fut jugé à Nantes, condamné et jeté aux flammes; il confessa un crime horrible, celui d'avoir égorgé plus de cent enfans sur des autels consacrés au diable, et d'avoir commis cet exécrable forfait dans Fespoir d'obtenir du démon la découverte de la pierre philosophale et le secret de faire de l'or.

Cette même année le duc d'Orléans , précédemment condamné par Henri V à une prison perpétuelle, obtint de Winschester, malgré les efforts du duc de Glocester, sa liberté définitive. Le roi de France avait payé le tiers de sa rançon , le duc de Bourgogne acquitta les deux autres tiers , se réconcilia sincèrement avec cet ancien ennemi, et lui donna en mariage sa

/fi2 CHARLES VII.

nièce, la princesse de Clèves : ainsi s'éteignit la ilmeste inimitié des maisons d'Orléans et de Bourgogne, source de tant de guerres et de calamités.

A l'occasion de ce mariage, le duc reçut la Toison-d'Or, ordre de chevalerie nouvellement créé par Philippe , en l'honneur, disait-on , ou plutôt à la honte d'une de ses maîtresses.

Ce prince , nommé le Bon , parce qu'il sut sacrifier ses ressenti mens au repos de ses peuples, pouvait être, sous le rapport des mœurs, appelé d'un nom moins honorable : il eut, je crois, quatorze bâtards, dont les mères épuisèrent, dit-on, fréquemment ses trésors.

Dès que le duc d'Orléans fut de retour dans sa patrie, la noblesse vint en foule lui offrir ses services. C'était un nouveau sujet d'alarme pour le roi, aigri par ses longues infortunes, et trop disposé à l'inquiétude.

Charles avait appris à ses dépens à se méfier de Fambition et de l'humeur turbulente des p-rands vassaux ; aussi funion qui paraissait se former entre les maisons de Bretagne, de Bourgogne et d'Orléans, lui faisait craindre de nouveaux troubles civils.

Procès du ï*6u de temps après, le bâtard Alexandre bâtard de jg Bourbou trama de nouveaux complots. On

Bourbon. i

les découvrit; il fut arrêté, jugé, condamné,

enfermé dans un sac, et jeté dans la rivière.

Les femmes admiraient sa beauté ; les soldats vantaient son courage ; le public méprisait ses vices; et les peuples des campagnes avaient horreur de sa cruauté.

Destiné d'abord à l'Eglise, il avait quitté le cloître pour se mêler aux aventuriers, qu'il surpassait tous en férocité.

Cependant son frère, le duc de Boubon, qui s'était vainement efforcé de le défendre, voulait le venger. Le duc de Bourgogne partageait son ressentiment; la duchesse de Bourgogne avait demandé la grâce du coupable ; et , blessée du refus qu'elle éprouvait , elle renoua quelques anciens fds d'intrigue avec l'Angleterre.

Toutes ces querelles des grands effrayaient les peuples, trop souvent victimes de l'ambition et de la turbulence de ces tyrans féodaux. Heureusement la fortune continuait de favoriser les armes de Charles, et l'autorité des rois est respectée tant qu'ils sont victorieux.

L'armée royale assiégea Pontoise. Talbot, surprise avec quatre mille hommes, vint la ravitailler, Pomoise. et fut renforcé par le duc d'York : leurs manœuvres obligèrent d'abord le roi à s'éloip-ner. Bientôt les Anglais lui offrirent de nouveau le combat. La prudence lui conseillait la retraite

devant des ennemis nombreux; l'honneur s'y opposa et l'emporta.

Trompant et tournant à son tour les Anglais y il revint sur Pontoise, l'attaqua, la prit d'assaut, y massacra cinq cents hommes, traîna en triomphe à Paris un grand nombre de prisonniers, et, conformément aux mœurs barbares de ce temps, fit jeter dans la Seine tous ceux de ces infortunés qui ne purent sauver leur vie en payant leur rançon.

La capitale, déjà ruinée, fut plus affligée qu'orgueilleuse d'une victoire pour laquelle on lui demanda vingt mille écus destinés à payer l'armée de Pontoise.

Bientôt le roi se vit appeler par les peuples du Midi, qui, plus que jamais, étaient tyrannisés par les seigneurs et pillés par les aventuriers.

Ligue de Charles détruisit un grand nombre de ces seigneurs. }3j.|gg^j^j3 . mais, taudis qu'il remplissait ainsi le premier devoir d'un monarque, celui de défendre ses sujets de toute oppression, il apprit que les ducs d'Orléans , de Bourgogne , de Bourbon, de Vendôme et d'Alençon, venaient de former contre lui une ligue dont le traité d'union fut signé à Nevers.

Charles prit le parti prudent d'opposer à ce nouvel orage les ruses de la politique plutôt

que la force des armes. Dissimulant son courroux, il lit dire aux princes ligués que l^ur assemblée était illégale, et d'autant plus inutile, qu'il avait résolu de les convoquer luimême à Bourges, dans l'intention de faire droit à leurs griefs.

Les princes, étonnés de cette démarche pacifique et inattendue, envoyèrent au roi un mémoire contenant tous leurs motifs de plaintes contre les usurpations dont ils accusaient l'autorité royale.

Le roi, entouré d'un conseil habile, et secondé par un parlement que de longs malheurs avaient rendu peut-être trop docile, répondit au mémoire article par article. Il accompagna cette réponse de celle de son parlement, qu'il venait de consulter. On y trouvait des maximes nouvelles établies par ce corps, jusque là si ardent pour soutenir les franchises publiques. (( Le roi , disaient ces magistrats , peut de » son autorité royale asseoir des impôts; et il » n'est nul besoin d'assembler les trois états )) pour imposer les tailles. Les députations sont )) trop onéreuses au peuple et trop pesantes » aux seigneurs; il suffit d'envoyer des com- » missions aux personnes qui seront désignées » ou élues sous le bon plaisir du roi. »

Tel est le danger des concessions du peuple

Leur division.

466 CHARLES VIÎ.

dans les temps critiques, et telle fut l'extension abusive que le parlement donna au consentement des états-généraux de 1439, pour rétablissement d'une taille perpétuelle.

Tandis que Charles gagnait du temps par ses réponses , il essaya d'en profiter pour diviser les princes, et réussit. Ayant appelé près de lui le duc d'Orléans, il paya ses dettes, lui donna une pension, et le gagna par des bienfaits.

Ce premier chaînon de la trame étant détaché, le reste tomba. Philippe cessa de se plaindre. Le duc de Bretagne se retira. Les autres seigneurs se soumirent ; le roi grossit ses troupes, marcha sur Tartas, que le sire d'Albret avait promis de livrer aux Anglais, s'il n'était pas secouru, et les força de lever le siège.

Le dauphin, le connétable , Charles d'Anjou, les comtes de Foix, d'Armagnac, Lahire, Saintrailles et d'autres chefs marquans combattaient sous la bannière royale.

conqm\ ChaHcs prit d'assaut Saint-Sévère. Là, Richaiies. chemont s'honora d'une palme civique la plus rare de toutes dans ce siècle ; il arracha un grand nombre de victimes au pillage, aux fureurs du soldat, et fit allaiter par des chèvres plus de cent enfans devenus orphelins.

Mirande, Dax, La Réole furent conquises.

Lahiie termina sa vie aventureuse; après tant de brigandages , il mourut pauvre , et sa veuve ne vécut que des aumônes royales : ce qui prouve que la prodigalité des guerriers de ce temps égalait et surpassait même leur cupidité.

Dans la même année ^, la reine fit son entrée solennelle à Toulouse. Elle était assise sur le cheval qui portait le dauphin; et au-dessus de leur tête on tenait un dais élevé.

Toujours on vit les femmes exercer une grande influence sur la destinée de Charles VIL Les galanteries de Jacqueline avaient séparé la Bourgogne de l'Angleterre. Il devait à Jeanne la délivrance d'Orléans, la conquête de Reims et de beaucoup d'autres villes. Agnès Sorel , en le tirant de son indolence , venait de lui rendre l'estime et la confiance de l'armée. La sagesse de la reine le délivrait des favoris , et l'entourait de conseillers habiles.

Une autre femme vint accroître son domaine Réunion

k, . , 4.' ^ r^ ' ^ 1 tlu comté

reunion du comte de Lomminges a la deCom-

couronne. Marguerite de Comminges, incon- àTr^u-

stante dans goûts, licencieuse dans ses mœurs,

changeait fréquemment d'amans et même de

maris. Son dernier époux, Fézenzac, succomba

au chagrin que lui causaient ses infidélités.

Le duc d'Armagnac voulut le venger, s'arma

roiine.

468 CHARLES Vil.

contre Marguerite , et la fit prisonnière. Mais à la même époque , la comtesse , ayant perdu sa fille unique, donna son comté au roi par un testament que le parlement vérifia , approuva et enregistra.

Bientôt le duc de Sommerset, étant descendu en Guyenne avec un corps nombreux, livra les campagnes au pillage. Le comte d'Armagnac se hâta d'embrasser le parti des Anglais ; mais le dauphin marcha contre lui, le battit et le fit prisonnier. Sa défaite rendit la liberté à Marguerite, et consolida la réunion du comté de Comminges à la couronne.

Avant le succès de cette brillante expédition, le dauphin s'était distingué en forçant le brave Talbot à lever le siège de Dieppe.

Louis alors déployait partout une rare activité, un courage ardent; mais partout aussi il laissait des traces de son caractère vindicatif et despotique.

Le comte d'Armagnac, captif, fut traduit en justice, et accusé de félonie , ainsi que de plusieurs autres crimes. Il avait, disait-on, emprisonné, outragé des prêtres, battu son chapelain, opprimé ses vassaux, fabriqué de la fausse monnaie, et pris arrogamment le titre de comte par la grâce de Dieu,

De tels attentats étaient trop fréquens dans

la féodalité pour exciter la haine et le mépris ; aussi presque tous les princes , et Dunois luimême, implorèrent en faveur du coupable la clémence du roi. Charles lui pardonna, à condition qu'il céderait quelques terres au dauphin, et ne s'intitulerait iplus coiJite par la grâce de Dieu.

« Le peuple , dit Mézerai , affecté du présent » et peu inquiet de l'avenir, avait préféré la » taille au pillage et à tout moyen arbitraire » de payer les troupes. Il ne considérait point » que , lorsque cet impôt serait une fois établi , » il ne dépendrait plus de lui d'en limiter la » durée ou l'accroissement. »

Le résultat de cette condescendance ne tarda pas à se manifester; et les rois, n'éprouvant plus la nécessité de rassembler la nation pour en obtenir des subsides , cessèrent presque totalement de convoquer ces assemblées publiques, qu'ils redoutaient. L'ordre public y gagna peutêtre, mais ce fut aux dépens des franchises et des libertés.

La classe qui profita le plus de ce grand changement fut celle des magistrats; et, depuis ce moment, on vit l'autorité, ainsi que les prétentions du parlement, s'accroître avec rapidité, de sorte qu'il prétendit, et quelquefois même crut être devenu le représentant des an--

tiques assemblées nationales, de celles des pairs et des états-gënéraux.

Parlement Lcs gouvememens , qui redoutent le plus la Toulouse, liberté parce qu'elle leur résiste, sentent au moins la nécessité de la justice, qui les fortifie : aussi Charles voulut établir en 144^ ^^ second parlement à Toulouse. Celui de Paris s'opposa d'abord à une création qui restreignait son influence. Cependant, après quelques résistances, il retira son opposition. La cour de Toulouse fut installée; son ressort s'étendit sur le Languedoc, la Guyenne, et sur toutes les terres situées au midi de la Garonne.

Le droit romain , conservé dans les provinces méridionales, et le droit coutumier adopté dans celles du nord, désignaient convenablement les limites des deux cours.

Trêve En 1444? l'Angleterre, découragée par tant l'Angle- de défaites, et affaiblie par les dissensions in-

terre pt lîi

France, tcstiucs qui la déchiraient, conclut une nouvelle trêve avec la France *.

Charles, voulant que son royaume jouît de ce repos momentané , licencia la plus grande partie de ses troupes. L'industrie et l'agriculture reprirent quelque activité par le travail de ces soldats désarmés, redevenus cultivateurs ou marchands.

Il était plus difFicile de se défaire des bandes d'aventuriers, qui ne connaissaient d'autre métier que le brigandage ou la guerre. Le roi prit le parti d'occuper au-dehors leur brutal courage : il les envoya combattre pour le roi Pvéné contre la ville de Metz, et pour l'empereur contre les Suisses.

Le monarque anglais imita son exemple. Le dauphin commandait leurs forces réunies; et ce fut une grande nouveauté, après tant de haines et de querelles opiniâtres, que de voir l'héritier du trône de France réunissant sous sa bannière quatorze mille Français et huit mille Anglais auxiliaires. a,

Metz résista aux troupes de Charles avec opi- Oefaiie niâtreté, et conserva son indépendance par une suisTes. transaction qui lui coûta un léger sacrifice d'argent. Le dauphin marcha ensuite contre les Suisses. Ces nouveaux enfans de la liberté, rudes comme leurs montagnes, fermes comme leurs rochers, méprisant les menaces, dédaignant les ruses de la politique, et résolus de rester libres ou de mourir, coururent au-devant de leurs ennemis sans les compter ; la force des Suisses s'élevait tout au plus à six mille hommes.

Debeuil , qui commandait l'avant-garde française, les chargea vivement. Accablés par le

nombre, ils se retirèrent en ordre, et renouvelèrent le combat à deux reprises différentes. Enfin , pressés , entourés de toutes parts, ils s'arrêtèrent près du cimetière de Saint-Hippoly te ; et là, postés dans quelques vignobles couverts par des haies et de vieux murs , ils opposèrent encore une résistance si opiniâtre à leurs ennemis, que ceux-ci ne purent les soumettre qu'en les exterminant : tous périrent, à l'exception de cent cinquante guerriers blessés qui se sauvèrent.

Cette victoire sanglante coûta deux mille hommes à l'armée anglo-française. Après les deux premières mêlées, les Suisses étaient déjà réduits au nombre de huit cents, lorsqu'ils soutinrent la troisième attaque. L'avantage de cette lutte inégale resta aux vainqueurs, et la gloire aux vaincus.

Les villes de l'Helvétie, consternées par cette défaite, capitulèrent. L'empereur Frédéric avait promis au dauphin de conserver leurs franchises ; il ne tint aucune de ses promesses.

Louis parlait de ce prince en ces termes : « En vérité, quand j'advise les conditions de » l'empereur, tant plus j'y trouve à redire, car » c'est un homme endormi , lâche, pesant , » morne, pensif, mélancolieux, avaricieux, i) chiche, craintif, qui se laisse plumer la

» barbe à chacun sans revanche, variable, » hypocrite, dissimulant, et à qui tout mau- » vais adjectif appartient. ))

Au reste, le courage et le malheur des Suisses leur attirèrent des appuis; et, deux mois après le combat de Bâle, ils obtinrent une paix honorable par un traité signé à Ensysheim, sous la médiation du concile de Bâle et du duc de Savoie.

Les bandes françaises et anglaises commirent à leur retour tant de désordres en Franche-Comté et en Bourgogne, que le duc Philippe menaça ces brigands d'une prompte vengeance.

Le dauphin, facile à s'irriter, voulait commencer la guerre; mais son père, plus sage, apaisa le duc, et conserva la paix.

Depuis long-temps la France était livrée aux R'^gie-

1/. -, . iiT ment pour

dévastations de ces aventuriers et a la licence la discinon moins redoutable des troupes royales, des ^'°^" milices féodales et de celles des communes.

Charles VII eut la gloire de délivrer le royaume de ces fléaux qui tant de fois l'avaient menacé d'une ruine totale. Toutes ces troupes, vaillantes, mais indisciplinées, combattaient sans ordre ,• le souverain était mal servi , l'État mal défendu, et les campagnes ravagées. Comme on ne payait pas ces milices, et que les troupes royales elles-mêmes étaient souvent frus-

trées de la solde promise, on n'avait ni le droite ni le moyen de réprimer leurs excès : d'ailleurs des compagnies envoyées par les grands vassaux bravaient les ordres du roi, et prétendaient n'obéir qu'à leurs seigneurs.

Plus les armées étaient fortes, plus il devenait difficile de les diriger et de les contenir, en sorte que leur nombre ne servait qu'à rendre leurs défaites plus fréquentes et plus honteuses: on en avait vu la preuve aux fatales journées de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt.

On en souffrait, on en gémissait; mais les plus vieux abus sont les plus durs à déraciner : ils s'étendent, s'accroissent rapidement, et ne se guérissent qu'avec lenteur. Quelques princes les attaquèrent, les atténuèrent même, mais sans oser en toucher la racine : c'eût été toucher à l'arbre entier de la féodalité, à l'ombre duquel étaient confondus les droits du monarque, ceux des seigneurs, les guerres d'État, et les guerres privées. C'était rompre les liens de tous ceux qui, ayant prêté un hommage-lige à leurs seigneurs, étaient tenus de prendre les armes pour eux et contre tous.

Jean et Charles VI avaient réglé que les convocations du ban et de l'arrière-ban auraient lieu par une ordonnance royale, adressée aux baillis avec ordre de la faire publier à son de trompe dans leur district.

Charles V créa quelques corps de gendarmes organisa-

1 / • 7J 7 1 li'jr' de la

appelés compagnies ci ordonnance , pour les gendardistinguer des troupes de fief; mais leur service était temporaire, et leur discipline mal observée. Charles VII en augmenta le nombre, les rendit permanentes, et en donna le commandement au connétable.

La nouvelle gendarmerie fut organisée en quinze compagnies , chacune composée de cent hommes d'armes. L'homme d'armes était suivi de deux cavaliers , de trois archers et d'un page. On donnait à chaque homme d'armes, ou, comme on le disait, à chaque lance trente livres par mois, dix pour lui, cinq pour les cavaliers, quatre pour chaque archer, trois pour leur page.

Les compagnies, assujetties à un service continuel et régulier, furent mises en garnison dans les places fortes. Leurs capitaines avaient au-dessus d'eux des capitaines-généraux , qui commandaient chacun cinq cents hommes, et des inspecteurs.

Tous les hommes d'armes ou soldats qui ne furent pas compris dans la formation de ces nouvelles compagnies d'ordonnance, reçurent l'ordre de retourner dans leurs foyers, et d'y demeurer sous la surveillance des baillis.

Ce fut ainsi que le roi organisa une force

permanente, une imposante gendarmerie, composée d'environ dix mille hommes. Une ordonnance régla leur discipline, que le connétable leur chef fit observer avec rigueur.

Les grades et les rangs furent donnés non à la naissance, non à la plus ou moins grande importance des fiefs, mais au mérite et à l'ancienneté des services. Le désir d'avoir part à ces distinctions attira par la suite à la cour un grand nombre de seigneurs.

Les successeurs de Charles, profitant de leur zèle, multiplièrent les compagnies d'ordonnance. Ainsi les nobles, peu à peu, abandonnèrent leurs châteaux et leur indépendance, devinrent courtisans , et servirent dans le palais pour commander dans les camps. On peut dater de cette époque les progrès rapides du pouvoir des rois, et la prompte décadence de la féodalité.

Création Charlcs voulut aussi créer une infanterie réfrancs- gulière et toujours prête à combattre. Les victoires des Anglais et l'intrépidité des Suisses avaient appris à connaître l'importance de cette arme si long-temps méprisée par nos chevaliers. En 14/fif ce monarque établit, par une ordonnance, que chaque paroisse du royaume entretiendrait et équiperait à ses dépens un archer. Ces archers devaient être choisis parmi

archers.

les hommes les plus propres au service militaire; et, comme l'ordonnance les exempta du paiement de tout impôt, excepté de celui des aides et gabelles , on les noxnxndi francs-archers.

Malgré la supériorité incontestable de ce nouveau corps d'archers sur ceux qui s'étaient battus si lâchement contre les Anglais aux journées d'Azincourt, de Crévan et de Verneuil, les mécontens cherchèrent d'abord à les ridiculiser , en les appelant soldats a la campagne et paysans à V armée. Les nobles, par mépris, ne les nommaient çj^a francs taupins.

Ces archers devaient porter l'habit militaire, et s'exercer à tirer de l'arc tous les dimanches et toutes les fêtes. Appelés au service actif, ils recevaient chacun quatre livres de solde par mois. Cette milice forma un corps d'environ vingt mille hommes.

Au moyen de cette infanterie soldée , les communes se trouvèrent ou se crurent à l'abri du brigandage,- mais elles achetèrent cette tranquillité par le désarmement de leurs troupes, et par l'obligation de payer des subsides pour la solde des garnisons royales.

Charles fit plus; il défendit à tous ses sujets, quelle que fût leur condition, de prendre les armes et de se rendre à aucune convocation sans ordonnance royale. Cette disposition fut,,

roQue.

à la vérité, quelquefois enfreinte; mais elle accoutuma la nation à reconnaître au roi le droit de l'armer et de la désarmer ; ce qui fut un grand échec aux franchises des communes et à l'indépendance des seigneurs.

Grands- Lcs grauds offices de la couronne avaient deiac^ou-subi graduellement des changemens notables; celui de grand sénéchal n'existait plus. Le connétable, jadis simple inspecteur de l'écurie, était devenu grand officier de la couronne, et le premier des chefs de l'armée.

Déjà, sous Philippe-Auguste, le connétable de Montmorency marchait à la tête des troupes royales. Les maréchaux de France , inférieurs au connétable , et nommés autrefois intendans des écuries, suivirent la fortune de leurs chefs, et devinrent sous lui les premiers officiers militaires.

Cependant, celui qui portait l'oriflamme, occupa long-temps le rang le plus élevé; mais, depuis le règne de Charles VI, on ne vit plus paraître cet étendard.

Dans l'origine, l'oriflamme était la bannière de l'abbaye de Saint-Denys; et l'antique vénération pour l'église avait fait regarder cette bannière comme l'étendard de la nation.

Ce n'était point cependant comme roi, mais comme successeur des comtes de Vexin, an-

CHARLES VIP. 479

ciens avoués de l'abbaye, que les monarques capétiens exerçaient le droit d'aller prendre l'oriflamme à Saint-Denys. Chaque commune portait aussi, dans les camps, la bannière du saint son patron.

Quelques auteurs prétendent que Charles VII fit disparaître l'oriflamme, parce que cet étendard portait le caractère du régime féodal, dont il voulait effacer peu à peu les souvenirs.

Les bannières des paroisses cessèrent aussi d'être des étendards militaires; elles ne servirent plus que pour les cérémonies religieuses ; celles des seigneurs disparurent graduellement dans l'armée du roi, parce qu'elles n'étaient plus pour eux un signe d'autorité.

L'étendard royal , ou le drapeau blanc semé de fleurs de lys, n'avait point, comme le croit Ducange, succédé à l'oriflamme; car, déjà du temps de Philippe-Auguste, ce drapeau blanc guidait ses guerriers aux combats.

Malgré l'établissement de ces forces soldées, les seigneurs et leurs vassaux restèrent assujettis à l'obligation de fournir leur contingent de milice au roi, lorsqu'ils en seraient requis, et qu'une ordonnance aurait convoqué le ban et l'arrière-ban.

Une grave et dernière atteinte blessa encore Refonte profondément la féodalité. Jusque là, chaque ^'^"'^^^

48u CHARLES Vir.

.o^rand vassal, dans ses domaines, avait établi arbitrairement, et sous le nom de coutumes, des lois incohérentes, qui variaient suivant les caprices de ce nombre immense de lép^islateurs.

Charles fit cesser cette anarchie. Il ordonna que tous ces divers codes coutumiers lui fussent envoyés pour être d'abord examinés , modifiés, et ensuite approuvés et enregistrés , afm qu'ils pussent servir de règle aux cours et aux tribunaux dans leurs jugemens.

Si ce monarque accrut son pouvoir aux dépens des franchises publiques, il fit au moins preuve d'un grand respect pour la justice, car il ordonna aux cours de n'obéir à ses lettres et ordonnances que lorsqu'elles seraient civiles et raisonnables^ et de les déclarer inciviles et subrepiices , si elles les jugeaient telles, et contraires à bonne justice.

Jamais l'autorité n'avait encore fait contre la féodalité des pas si hardis: elle aurait eu trop d'obstacles à combattre , car l'on peut affirmer, malgré fopinion commune, qu'avant le règne de Charles VII, les diverses classes de la nation , si divisées entre elles , semblaient se réunir toutes dans un même esprit, celui de îa résistance au pouvoir royal.

En effet , on avait vu précédemment la no-

CHARLES Vit. 4^t

blesse combattre et atténuer, tant qu'elle le pouvait , les prérogatives du trône. Les lois émanées de la puissance du roi ne recevaient d'exécution hors de ses domaines qu'après avoir obtenu le consentement de chacun des possesseurs des grands fiefs; et ceux-ci s'armaient aussi souvent contre le monarque que contre les ennemis de l'État. Le clergé était continuellement en lutte avec la justice et la puissance du souverain.

Naguère les communes s'étaient confédérées pour refuser les impôts. Les troupes féodales , n'étant point soldées , abandonnaient le camp du monarque après un court service, et pillaient le peuple avec impunité. Enfin , les trois ordres, rassemblés à Paris, s'étaient efforcés, sous la régence de Charles V , de limiter à tel point l'autorité suprême, qu'ils s'attribuaient le droit de nommer les receveurs , les payeurs de subsides, et même les ministres, ainsi que les membres du conseil du prince.

Tel était l'état faible et incertain du trône , d lorsque tout-à-coup Charles VII, victorieux, chlriel. après avoir été proscrit et banni de sa capitale, étend sur toutes les classes, et sans obstacles, son sceptre dominateur.

Les grands se laissent enlever les plus importans de leurs droits. Les états-généraux

omination de

s'annu lient, en accordant au monarque une taille perpétuelle. Les communes déposent leurs armes , et le clergé se soumet à une règle, à une pragmatique que Charles lui impose. Enfin, tout le seconde, et rien ne lui résiste.

Mably donne une explication très vraisemblable de ce phénomène singulier et de cette soudaine révolution. (( Les grands et les nobles, dit-il, ayant pris, pendant la longue démence de Charles VI, le gouvernement de l'État sous le nom de ce prince, et disposant ainsi, au profit de leiar ambition et de leur cupidité , des forces et des trésors de la puissance royale , ne songèrent plus qu'à l'élever, au lieu de l'affaiblir, dans l'espoir de régner à leur gré sous son ombre , et d'enchaîner le peuple, dont la Jacquerie avait dévoilé à leurs yeux la force redoutable. »

Les habitans des villes et des campagnes, après de vains efforts pour s'affranchir d'un joug odieux, ainsi que du brigandage des gentilshommes , des soldats et des aventuriers , ne virent pour eux d'autres moyens de salut que de chercher un asile sous la protection du monarque.

Enfin le clergé, en querelle avec le saint Siège, ne cherchait d'appui pour ses libertés que dans une union intime avec Charles, qui

CHARLES VH. 4^5

défendait ses privilèges et combattait les prétentions de la cour de Rome.

Les états, représentant ces trois ordres, se montrèrent ainsi disposés à seconder le roi dans tous ses plans de réformes militaires, religieuses et législatives.

Ce ne fut que quelque temps après qu'on vit les grands vassaux se réveiller et se liguer pour recouvrer leurs antiques droits et leur vieille indépendance. Mais il était trop tard; le monarque était armé, sa puissance affermie, et Louis XI acheva de consommer, par son habile et astucieuse politique, cette grande révolution , que la fortune et l'adroite prudence de son père avaient commencée.

Le peuple faisait partout éclater la satisfaction qu'il éprouvait de la défaite des Anglais, de leur expulsion de la capitale , de la destruction des brigands, du retour de la sécurité, du rétablissement de l'ordre et de la justice.

Ce furent les plus heureux jours de la vie ^^"'Z ^^

>- >* la dau-

du roi. Mais soudain sa joie fut troublée par la !'•*«« mort de la dauphine, Marguerite d'Ecosse, et par les tristes circonstances qui l'accompagnèrent '^.

Un favori de ce prince, Jamet Du Tillay, jaloux du crédit de la reine et de Marguerite , * 1445.

484 CHAULES VII.

avait formé le dessein de semer la discorde entre elles.

Il entre un soir chez la dauphinej l'appartement était sombre, on n'avait pas encore allumé les lampes. Les dames de la princesse étaient assises autour d'elle; mais le sire d'Estouteville, s'approchant pour lui parler, avait posé par hasard un coude sur son lit. Du Tillay s'en scandalise, et déclare qu'il est inconvenant de laisser ainsi la dauphine dans l'obscurité, et s'entretenant si familièrement avec un homme.

Marguerite s'irrite; le favori sort et répand sur le compte de la princesse les propos les plus outrageans; la vertu rigide de la reine ne se montra pas , dit-on , inaccessible à ces calomnies, dont le trait empoisonné blessa profondément le cœur de la victime.

Cependant, jamais aucune liaison criminelle ou suspecte n'avait terni la pureté de cette malheureuse princesse. On lui reprochait seulement peu de gravité dans son maintien, et quelque légèreté dans ses manières.

Ayant trouvé un jour, endormi dans son salon , le fameux écrivain Alain Chartier, aussi distingué par ses talens que par sa laideur, Marguerite s'approcha doucement de lui et lui donna un baiser; et comme plusieurs dames

le lui reprochaient, « Ce n'est pas, dit-elle, » l'homme que j'ai baisé, mais la bouche qui a » prononcé tant de beaux oracles. »

L'atteinte portée à sa réputation par les outrages de Du Tillay l'affecta si vivement, qu'elle en tomba malade. Aucun effort de l'art ne put triompher de son chagrin; son mal s'aggrava rapidement. « Jamet, s'écriait- elle , » c'est vous, c'est votre injustice qui me » donne la mort. » Elle expira, et, avant de rendre le dernier soupir, elle dit à ceux qui voulaient la consoler : « Fi de la vie y qu'on ne » m'en parle plus. »

Le dauphin, justement exaspéré, traduisit en justice Du Tillay, comme calomniateur. L'insolent favori offrit le duel à ses accusateurs. Le roi s'y opposa. Sa protection couvrit le coupable. Il triompha, et cet échec fortifia la haine qu'inspiraient au dauphin les favoris et les ministres de son père.

D'autres événemens firent bientôt oublier à Trêve

cour et même au peuple la funeste ettragi- gieterre. que fin de l'infortunée Marguerite. Quoiqu'on ne parût point, à cette époque, s'occuper autant qu'aujourd'hui de ce que nous appelons l'équilibre de l'Europe , il est certain que presque toutes les puissances du continent, loin d'être indifférentes aux calamités de la France,

avaient été vivement alarmées de la destruction qui menaçait ce royaume, et de l'accroissement redoutable que les monarques aup^lais avaient donné à leur domination par leurs victoires, parleurs conquêtes, et par l'usurpation du trône français.

Par la même raison^ ces puissances désiraient que les succès imprévus de Charles VII fussent couronnés par une paix solide ; et ce fut dans ce but qu'on vit les ambassadeurs de Castille, de Sicile, de Bourgogne et de Bretagne, s'unir au duc d'Alençon , envoyé par le roi de France à Londres , pour décider le gouvernement anglais à terminer cette grande querelle.

Mais tous leurs soins échouèrent contre l'orgueil irrité de ces insulaires, et ils ne purent obtenir qu'une prolongation de trêve pour deux années. On doit remarquer dans ce traité une clause fort étrange : de part et d'autre on renonçait au pillage qui avait rendu cette guerre si cruelle pour les peuples; mais, en y renonçant, on convint que, le parti français se trouvant momentanément le plus fort, il serait dédommagé, en argent, des profits du brigandage auquel il renonçait, et qui furent taxés pour la France à environ quatre mille cinq cents livres, qui devaient être payées par

quartier : c'était vendre honteusement la justice et l'humanité.

Nous nous étonnons d'un tel marché, qui paraît regarder le vol comme un droit qu'on rachète, et cependant ce prétendu droit est encore respecté et encouragé dans nos guerres maritimes , tandis qu'il est proscrit comme brigandage dans nos armées de terre. La Prusse et les Etats-Unis sont jusqu'ici les seules puissances qui, par un acte solennel, aient effacé ce vestige de la barbarie , en renonçant mutuellement aux droits de course; tant il est vrai que, dans la marche de la civilisation, la morale fait des progrès plus lents que les sciences, les arts et la politique.

Cette même année ^ le duc de Bretagne mourut; son fils François lui succéda, et rendit hommage au monarque français.

Charles lui accorda une amnistie entière pour sa félonie passée ; etRichemont, quoique connétable, jugea prudent de s'y faire comprendre.

La nouvelle cour de Bretagne devint, peu de Affa temps après, le théâtre d'une action tragique Bret digne des mœurs de cette époque barbare. Gilles de Bretagne, frère du duc, avait épousé rhéritière du comté de Dinan. Cette femme

ires de

488 CHARLES vir.

entretenait un commerce criminel avec Arthur de Montauban ; elle lui promit même de l'ëpouser, s'il parvenait à rompre son premier lien.

L'artificieux Arthur réussit, par son assiduité et par son zèle hypocrite, à se rendre maître de l'esprit du duc; il en profita pour lui persuader que son propre frère Gilles conspirait contre lui avec les Anglais pour le détrôner.

Ce duc, faible , ombrageux, alarmé, dénonce son frère aux états de Bretagne , et en informe le roi de France pour s'assurer de son appui.

Les états, ne trouvant point de preuves contre l'accusé , refusèrent de le condamner. Mais Arthur et sa vile maîtresse fabriquèrent une fausse lettre du roi d'Angleterre, par laquelle ce monarque réclamait avec menace Gilles alors emprisonné, et qu'il déclarait avoir nommé son connétable.

Le duc, trompé par cette fourberie, n'écouta plus ni la justice, ni la nature, et fit étrangler son malheureux frère dans la prison.

Le burin de l'histoire se fatigue à retracer tous les forfaits de ce prétendu âge d'or, d'honneur, de religion et de loyauté.

Conspira- L'héôticr du trône, Louis, dont aucun dedaupbin. voir, aucun lien ne pouvait adoucir la haine, désarmer la vengeance, et arrêter l'ambition.

forma une conspiration contre les jours de son père, ou tout au moins contre son autorité.

Comptant sur l'amitié de Chabannes, comte de Dammartin, il lui confia son dessein, et l'invita à le seconder pour surprendre et massacrer la garde écossaise du roi.

Chabannes hésitait à répondre ; mais, le prince lui ayant promis une pension de mille livres, et se croyant assuré par là de son aide et de sa discrétion, il lui apprit que le capitaine de la garde était gagné, que cinquante hommes dévoués se tenaient prêts à exécuter ses ordres. Enfin, ajouta-t-il, si vous voulez me faciliter les moyens d'introduire mes gens à Razilly, où le roi doit se trouver bientôt, je me rendrai maître du château, par conséquent du pouvoir.

Dammartin répondit qu'il ne suffirait pas de s'emparer de ce château, qui serait bientôt secouru par les garnisons voisines.

(( Rassurez-vous, répondit Louis, j'y serai » moi-même ; je sais que chacun tremble de- » vaut le roi; mais, en ma présence, les soldats » feront tout ce que je leur ordonnerai. »

Dammartin se tut; mais, loin de vouloir prendre part à un complot, il courut le révéler au roi. Le dauphin appelé donna un démenti formel au dénonciateur, et Dammartin offrit de soutenir la vérité de sa dénonciation par un

4go CHARLES Vif.

combat contre celui des officiers du dauphin que ce prince désignerait.

Charles défendit ce duel; mais il fit comparaître les archers et leur capitaine ainsi que d'autres témoins. Plusieurs des prévenus fiirent envoyés au supplice; et Louis, sans paraître efirayé de leur condamnation, eut le scandaleux courage de rester plusieurs jours à la cour de son père.

A cette fatale époque, la reine mit au jour un fils nommé Charles, depuis duc de Berry, et qui, si l'on en croit plusieurs écrivains dvi temps, subit, sous le règne d'un nouveau Néron, le triste sort de Britannicus.

Son dé- Le dauphin, après avoir soutenu avec ar- Te Dau-' rogance , pendant quelque temps , les regards phiuj. J'qq père offensé , partit pour le Dauphiné. ' Les ministres, loin de s'y opposer, laissèrent

éclater la joie que leur causait l'éloignement d'un prince qui les haïssait , et dont la haine était implacable.

Son absence fut aussi un grand soulagement pour Agnès Sorel, victime des violences du dauphin, qui, dans son emportement, l'avait même , dit-on , frappée.

Louis, arrivé à Grenoble, affecta la plus entière indépendance, institua de sa propre autorité un parlement, nomma un chancelier,

entra en correspondance avec le pape Eugène, et reçut de lui le titre de gonfalonier de l'Église.

Le roi, qui poussait la bonté jusqu'à la faiblesse, hésitait encore à suivre les conseils d'Agnès et de ses ministres, qui voulaient le déterminer à se montrer plus monarque que père, et à réprimer par la force des armes la révolte ouverte de son fds.

Charles dissimula ses chagrins et différa sa vengeance , espérant que sa douceur et le temps feraient naître le repentir , et justifieraient sa clémence.

Plusieurs événemens extérieurs contribué- /[^r]'''^

de Gènes.

rent alors à le distraire de ses peines domestiques. Gênes implora son secours; il lui envoya des troupes. La ville de Final se rendit aux Français; le doge prit la fuite. Frégose, soutenu par Charles, triompha. Déjà les Génois, se croyant délivrés, faisaient retentir l'air du cri de viue la France; ils voulaient en arborer le drapeau ,• mais le perfide Frégose ne permit de déployer que le sien, et répondit aux commissaires français indignés : « J'ai conquis Gê- » nés par mon épée, par mon épée je saurai la DiffeVod » garder. » Il ne resta aux Français que FinaP. ^uché 'L Dans ce temps, Philippe Visconti, duc de Mi- ^'''^"

4g2 CHARLES VII.

lan, mourut sans laisser d'enfans. Le duc d'Orléans, fils de Valentine, avait des droits à ce duclîë, par le mariage de sa mère. D'un autre côté l'empereur prétendait à cet héritage, comme fief de l'empire.

Le roi d'Arragon se présentait aussi comme héritier testamentaire; et les Milanais, aspirant à findépendance , déclaraient qu'ils ne voulaient ni ne devaient appartenir à personne.

Au milieu de tous ces concurrens, parut soudain un aventurier, Giacomazzio Attandolo, paysan , selon quelques auteurs, pauvre gentilhomme, si l'on en croit les autres, et qui devint célèbre sous le nom de Sforzze-le- Grand.

Il avait épousé Blanche, fille bâtarde du dernier duc. Cet ambitieux se disait adopté par son beau-père. Il sut attirer près de lui des partisans zélés nombreux, et se mit à leur tête pour combattre le duc d'Orléans, qui venait lui disputer son héritage.

Ce prince avait obtenu du roi Charles un corps de dix mille Français, la plupart soldats licenciés, aventuriers , bannis ou vagabonds.

Avant d'entrer en Italie, une partie de cette troupe se dispersa dans les bourgs de la Provence, pour se livrer au pillage. L'autre, arrivée dans le Milanais, combattit sans ordre, et

fut mise en pleine déroute paiSforzze, qui montra dans ces circonstances l'habileté d'un général, et la bravoure d'un soldat.

Modeste après ce premier triomphe , il sut dissimuler ses vues ambitieuses, et ne joua aux yeux des Milanais que le rôle honorable de protecteur de leur liberté.

Le duc d'Orléans, vaincu, repassa les Alpes, et ajourna ses prétentions.

A cette époque, Paris devint le théâtre de sëjition

1 / 1 . . ■-■ . .a Paris.

quelques séditions. Les magistrats avaient fait arrêter des écoliers. L'évêque de Paris voulut les protéger comme clercs; l'université les réclama au nom de ses privilèges. Le parlement s'irrite, rend des arrêts; l'université résiste, décline la compétence de la cour, et ferme ses classes.

Chacun soutenait ses prétentions par la violence et par les armes; mais l'autorité du roi, devenue alors puissante, termina ces querelles ridicules, se prononça en faveur du parlement, et assujétit l'université à un règlement qui réforma, dans la discipline de ce corps savant, un grand nombre de vieux abus.

Il termina avec succès une contestation plus importante. Les Anglais avaient promis de rendre le Mans au duc du Maine, beau-frère, ministre et favori du roi. Mais ils refusaient

d'exécuter leurs promesses. Les hostilités recommencèrent, et Dunois investit le Mans.

Le gouvernement britannique était alors trop faible pour soutenir cette lutte inégale. Glocester fut massacré dans sa prison. La reine Marguerite s'empara de l'autorité; elle était Française , et le Maine fut définitivement cédé par elle à la France.

Suite du L3^ paix pjénérale n'était plus alors troublée

schisme. lu ^ i

que par les querelles de l'Eglise, et par le renouvellement du schisme. Il est nécessaire de fixer un moment nos regards sur ces dissensions religieuses, qui influèrent puissamment sur l'état de l'Église gallicane et sur l'affermissement de ses libertés.

Depuis que les faibles successeurs de Charlemagne avaient laissé l'autorité du souverain pontife, non-seulement se rendre indépendante du chef de l'empire , mais élever la tiare audessus des couronnes , les papes voulurent faire de l'Europe une sorte de république, dont toutes les affaires importantes devaient être portées à leur tribunal. Ainsi , le chef de l'Église se croyait le souverain suprême constitué par Dieu pour être le réformateur des rois et le juge de leurs différends.

Le dictatus de Grégoire VII , mort à la fm du XI*" siècle, à l'époque du règne de Philippe P',

n'est qu'un abrégé complet des instructions adressées par ce pontife à ses légats, dans les cours européennes. On y voit tout le système de la domination qu'il espérait rendre universelle.

Dans ce dictatus , Grégoire affirme , comme une vérité de foi, que le pape peut déposer les évêques et les rétablir, sans prendre l'avis d'un concile ; qu'il a le droit exclusif de créer des dignités ecclésiastiques et de promulguer de nouvelles lois.

Selon lui, les sentences des papes doivent être reçues sans examen. 11 peut seul examiner celles des autres juges. Enfin, il a le droit incontestable de porter les insignes impériales, de déposer les empereurs , et de délier du serment de fidélité les sujets d'un prince condamné par l'Eglise ou par lui.

La plupart des successeurs de Grégoire VII, si l'on en excepte Gelaze et quelques autres , plus modestes et plus évangéliques, soutinrent les mêmes prétentions avec une ardeur proportionnée aux divers degrés de force ou de faiblesse qu'ils rencontraient dans le caractère des rois.

Philippe-Auguste et saint Louis résistèrent les premiers à cette ambition romaine , et défendirent l'indépendance du trône. Le saint

Siège s'en irrita. Boniface VIII, téméraire, impétueux , voulut s'emparer avec violence et rapidité d'une domination vivement contestée par les princes, par les peuples, par une grande partie de la noblesse; mais Philippe-le-Bel, profitant de ces circonstances, renversa cet édifice de souveraineté fondé par artifice , avancé avec une lenteur prudente , et que Boniface s'efforçait d'élever brusquement à une hauteur disproportionnée à la fragilité de ses fondemens.

Les papes , ainsi déchus de leur rêve d'empire sans limites , accélérèrent encore leur décadence par le schisme , et par l'anarchie qui en fut la suite. La vénération pour leur autorité s'affaiblit. Chassés de Rome , et contraints de chercher un refuge dans Avignon , ils n'éblouirent plus les peuples par l'éclat extérieur de leur puissance.

Loin d'oser combattre les rois, ils sollicitèrent leur appui, et bornèrent leur ambition à dominer le clergé, et à grossir leurs revenus par rétablissement des droits de réserves, d'expectatives, d'annates et autres qu'ils inventèrent.

De leur côté, les prélats, plus occupés de leurs intérêts comme seigneurs, que de leur autorité comme évêques, négligèrent la science

de l'Église pour celle de la cour ; ils prirent part aux intrigues des grands , aux troubles civils; et quelques-uns d'entre eux, par le relâchement de leurs mœurs et par leur ignorance, scandalisèrent le petit nombre d'hommes éclairés dont le voile de la superstition ne fermait pas les yeux.

Alors l'université se souleva contre tant d'abus; et ce corps savant s'efforça d'y porter de puissans remèdes. Le schisme servit de prétexte à ses remontrances, que les rois, les princes et les évêques fidèles à la morale évangélique, appuyèrent de leur autorité.

Enfin, le concile de Constance s'assembla, é dans le but de réformer l'Église. L'élection de Manin v Martin V termina ce scandaleux déchirement, qui durait depuis quarante années. Ce même concile déclara que la dignité papale était soumise à la juridiction des conciles œcuméniques.

Plusieurs lois furent promulguées par cette assemblée, pour opérer une réforme dans la discipline; et elle ordonna la rédaction d'un règlement relatif à la collation des bénéfices.

Treize ans plus tard, le concile de Bâle agit plus efficacement encore , conformément aux remontrances d'une assemblée du clergé de France , convoquée à Bourges par Charles VII, en 1452. Ce concile reconnut la nécessité de

ection de

mettre un frein aux usurpations de la cour de Rome sur les Eglises et sur les princes. Ses décrets envoyés à Bourges y furent examinés par les évêques, par les docteurs les plus instruits du royaume , en présence du monarque et des

grands.

Le roi, éclairé par leurs opinions, adopta les décrets du concile, mais après les avoir modifiés ; et le nouveau règlement dressé par l'assemblée de Bourges reçut le nom de pragmatique sanction.

Cet acte contenait la reconnaissance de la supériorité du concile général sur le pape, la suppression de l'abus des interdits, le rétablissement des élections par le clergé avec l'agrément du roi, enfin l'abolition des réserves, des expectatives et des annates.

La pragmatique fut vérifiée et enregistrée par le parlement dans le mois de juillet 1459.

En 144^? 1^ ^oi décida par une déclaration, que c( la pragmatique ne pourrait sortir effet » que du jour de son enregistrement, sans )) égard à la date du décret publié à Baie ; )) décision fort importante pour l'indépendance de l'avitorité royale et pour le maintien des libertés de l'Eglise gallicane; car c'est depuis cette époque que les décrets des conciles généraux , relativement à la discipline , ainsi que

CHARLES vir. 499

toutes les bulles et brefs des papes, ne peuvent être publiés et exécutés en France qu'en vertu de lettres-patentes du prince, examinées et enregistrées au parlement.

Charles VII, bien conseillé par d'habiles ministres, montra, dans ces graves circonstances, autant d'équité que de sagesse; car, tout en approuvant les canons du concile de Bâle, relatifs à la réforme des abus, il n'approuva point la déposition du pape Eugène IV par cette assemblée.

Le nouveau schisme, produit par la déposition d'Eugène, n'étant point entretenu par l'appui de quelques grandes puissances , ne put troubler que peu de temps la paix de l'Église , ainsi que nous le verrons bientôt.

Le concile de Bâle était dissous; ceux de Ferrare et de Florence n'avaient eu pour résultat qu'une réconciliation passagère avec l'empereur et le patriarche des Grecs. La discorde ne se prolongeait que par l'existence du pape Eugène et du pape de Ripaille.

L'empereur voulait qu'on assemblât un nouveau concile. Le roi Charles proposa de concilier ces différends par une transaction qui conserverait à Eugène le trône pontifical et le premier rang après lui au pape savoyard.

Mor

Sur ces entrefaites Eugène meurt. Les cardi- E.,g!i e!

DOO CHARLES VII.

naux romains élisent le cardinal de Bologne, sous le nom de INicolas V ; et la France le reconnaît, malgré les instances du duc de Savoie.

Une grande assemblée d'ambassadeurs de plusieurs puissances se réunit à Lyon. Le dauphin, s'arrogeant une pleine indépendance, osa y faire paraître les siens. Le pape Félix de Savoie résidait alors à Genève , où , depuis , Calvin opposa au souverain pontife une rivalité bien autrement dangereuse.

Cependant Félix, sans appui, offrit' sa démission de l'autorité pontificale, pourvu qu'on satisfît son orgueil en lui conservant un titre honorifique.

D'abord Nicolas ne répondit à ses offres de conciliation qu'en lançant sur lui les foudres de l'Eglise ; mais bientôt, cédant aux instances des ambassadeurs du roi Charles, parmi lesquels se trouvait le ministre des finances, Jacques Cœur, il transigea.

On convint que Félix convoquerait un concile; que là il donnerait son consentement à l'élévation, aux actes de Nicolas, et abdiquerait en gardant le rang de cardinal, les ornemens de la papauté, et le titre perpétuel de vicaire du saint Siège en Savoie. Enfin il fut décidé qu'un nouveau concile procéderait à la réélection de Nicolas.

CHARLES VII, Soi

Conformément à cette décision, un concile tenu à Lausanne en 144^' exécuta définitivement tout ce qui avait été convenu.

Le roi voyait le clergé, la noblesse, les communes se soumettre à son autorité. Il triomphait par les armes de ses ennemis; son fils seul lui résistait. Charles, dissimulant son courroux, hésitait encore à employer ses forces contre lui.

A cette époque, un homme, nommé Mariette, vint dénoncer à Pierre de Brézé, sénéchal de Poitou , une nouvelle conspiration de Louis contre son père.

Le dauphin trouva le moyen de faire arrêter le dénonciateur; il le livra au parlement, qui le déclara convaincu de calomnie.

Charles, dans ce moment, avant été instruit ^y^^^^^

' ' ^i lie la

des graves désordres auxquels l'Angleterre était "^f^^ «^^''' livrée par les sanglantes discordes des maisons terre. de York et de Lancastre, résolut d'en profiter; et, consviltant plus la voix de la politique que celle de la justice, il saisit le prétexte de quelques pillages d'un aventurier, de quelques mesures prises par Talbot, pour réparer les murs de Vernon ; il rompit la trêve, reprit les armes, et s'empara de Pont-de-l'Arche, ainsi que d'autres places voisines.

En même temps, ayant rassemblé un grand

Mort Sorel.

conseil , il déclara que la conduite des Anglais le forçait à recommencer la guerre , puisqu'ils attaquaient ses alliés, l'Ecosse et la Castille, et maltraitaient ses sujets à Dieppe, ainsi qu'à La Rochelle.

Bientôt Dunois assiégea* Rouen vaillamment défendue par Talbot. Mais les habitans de cette ville étaient fatigués du joug étranger; ils se soulèvent, prennent les armes, et traitent avec Charles qui leur promet amnistie et le maintien de leurs privilèges.

Cependant la garnison anglaise s'efforçait de réprimer cette révolte : les deux partis en vinrent aux mains; mais, pendant la durée de cette mêlée sanglante, Dunois arrive. Les portes lui sont ouvertes; on lui remet les forts dont la garnison est expulsée ; et le gouverneur de la place, Sommerset, forcé d'acheter par un sacrifice la liberté de sa retraite, cède aux Français, Ronfleur, Caudebec, leur promet cinquante-six mille écus, et donne Talbot au monarque pour otage de sa foi *.

Peu de temps après Charles s'empara d'Harfleur; et la recouvrance de cette place , la première conquête des Anglais en Normandie, excita dans le royaume une joie générale.

Le roi jouit peu de ces faveurs de la fortune.

CHARLES VU. 5oS

La mort imprévue d'Agnès Sorel affligeait alors profondément son cœur. Agnès était fille de Jean Saureau, seigneur de Fromenteau.

Le roi lui avait donné récemment un château situé à l'extrémité du bois de Vincennes, et appelé Beauté-sur-Marne. Aussi les courtisans nommaient Agnès la dame de beauté.

Ceux qui l'approchaient vantaient sa gaîté, sa douceur, son esprit; mais son goût immodéré pour le luxe la rendit odieuse au peuple.

Le roi en eut quatre filles; et comme il ne pouvait se passer ni de favori, ni de maîtresse, la dame de Meignelais ne tarda pas à remplacer Agnès Sorel.

Cependant le chagrin du monarque, tout passager qu'il fut, lui fit perdre un temps précieux; et, tandis qu'il gémissait au lieu de combattre, Kiriel, général anglais, rassemblant une armée, remporta quelques avantages sur le comte de Clermont.

Mais Richemont , dont aucune faiblesse ne Nouvelles

- . 'Il «11 . . / hostilités

ralentissait la bouillante activité, accourt; et, malgré l'infériorité du nombre de ses soldats , il atteint les Anglais à Formilly, près de Bayeux, leur livre bataille, les enfonce, leur tue près de quatre mille hommes, et fait Kiriel prisonnier.

Le comte de Clermont et le connétable se

5o4 CHARLES VU.

disputèrent la palme de cette journée : Richemont la méritait; Clermont l'obtint. Dunois compléta cette victoire en soumettant presque toutes les villes de la Normandie.

Le roi arrive à l'armée : les Français réunis investissent Caen. Sommerset s'y était renfermé avec quatre mille hommes. Charles fit donner deux assauts qui furent repoussés. On allait en livrer un troisième : Sommerset capitula.

On voyait alors le premier exemple , et l'on recueillait les premiers fruits de l'établissement d'une armée régulière , disciplinée , soldée exactement, nourrie et vêtue avec soin, qui n'était à craindre que pour l'ennemi, et dont le peuple , garanti du pillage , ne pouvait plus redouter la présence.

Ces prompts succès des armes françaises excitèrent l'indignation du peuple anglais, qui accusait hautement de trahison la reine Marguerite et Sommerset.

Richemont fut nommé par le roi lieutenantgénéral de Normandie.

On apprit, à cette époque, la mort du duc François de Rretagne. Pierre, son frère, lui succéda, mais n'hérita point de son dévoûment à la France.

La fortune fut aussi favorable à Charles dans

CHARLES VI r. 5o5

la Guyenne que dans la Normandie : le vicomte de Limoges s'empara de Bergerac et de Sainte- Foix. Le sire d'Albret mit le Médoc à contribution.

On venait de traduire en jugement, pour concussion , et de condamner un receveur général des finances ; la victoire adoucit la sévérité ; le roi fit grâce de la vie au coupable.

Ce prince, pour récompenser les services de Bunois, le nomma son lieutenant-général en Guyenne. Dunois ne tarda pas à justifier la confiance de son souverain par de brillantes actions. Il se rendit maître de B]aye , de cinq gros vaisseaux qu'il y trouva, de Libourne, de Castillon et de Fronsac, la clé du pays.

Saintrailles investit la ville de Bordeaux, et fit sommer la garnison de se rendre. Elle capitula, et promit de livrer la ville au roi, si dans deux mois elle n'était pas secourue. Le terme expiré, Bordeaux se rendit.

Bayonne seule résistait encore aux attaques de Dunois et du comte de Foix , captai de Buch. Elle céda, non à leurs armes , mais à une crainte superstitieuse.

Dans ce temps, la marque distinctive du parti français était une croix blanche, et la croix rouge celle du parti anglais. Par un hasard assez étrange, on vit, prés des murs de Bavonne,

5o6 CHARLES VII.

un nuage s'élever sur Thorizon , et prendre la forme d'une croix blanche.

Les habitans et la garnison, frappés de ce phénomène , crurent y lire les ordres du ciel , et ouvrirent les portes de la ville aux Français. Nous ne sommes pas encore, dans le xix'^ siècle, totalement dégagés de ces erreurs du moyen âge, et les habitans d'une de nos grandes villes en ont donné récemment la preuve.

Tel fut le dénoûment d'une lutte si longue , si sanglante, si funeste; et, après trois cents ans d'occupation, l'Angleterre perdit entièrement la Guyenne.

Cette puissance, déchirée par les querelles de ses princes, mais orgueilleuse comme au temps de ses conquêtes, ne pouvait plus continuer la guerre, et cependant refusait encore de conclure la paix.

L'archevêque de Ravenne et le cardinal d'Estouteville venaie nt de proposer aux ministres anglais la médiation du pape, pour terminer la guerre, (c II sera temps , répondirent les fiers » Bretons, de songer à la paix, quand les An- » glais auront pris autant de places que les » Français en ont conquis sur eux. »

Peu d'années avant, qui aurait pu prévoir que Charles , déshérité , banni , proscrit et trois fois vaincu, deviendrait plus puissant

CHARLES VII. 5oj

que ne Tavaient été tous ses prédécesseurs!

Les triomphes du roi lui assuraient le respect du peuple, toujours docile au pouvoir, tant qu'il est victorieux. On pardonnait au prince ses faiblesses en faveur de sa bonté. Il était même aimé, parce qu'il aimait et maintenait la justice.

Le dauphin, au contraire, inspirait tout à la fois la haine et la crainte aux peuples du Dauphiné. Son avarice les opprimait ; son orgueil choquait le clergé ; il blessait profondément les seigneurs , en les privant du droit de soutenir leurs querelles par les armes; et ses violentes passions faisaient pressentir le cruel tyran, dont le sceptre de fer devait un jour peser sur eux.

L'expédition du midi confiée au brave Dunois, le refus du roi, qui n'avait pas voulu charger son fds de conquérir la Guyenne, aigrissaient de plus en plus l'humeur jalouse et indocile de l'héritier du trône.

Louis, sans consulter son père, demanda au Mariage duc de Savoie la main de sa fdle. Charles, in- dauphia formé de ce projet, envoya un héraut chargé de signifier au dauphin la défense de contracter cette union.

Louis se hâta de la former, et ne reçut l'envoyé du roi qu'après la célébration de son

5o8 CHARLES VII.

mariage ^. Alors il adressa au monarque des excuses , plus ironiques que respectueuses , prétendant que les ordres de son père lui étaient parvenus trop tard, et lorsqu'il n'était plus temps de s'y conformer.

Ces dépêches arrivèrent au moment où les principaux seigneurs du duché de Savoie réclamaient la protection du roi contre leur duc et contre le dauphin. Charles accueillit leurs plaintes, rassembla une armée, et marcha contre son fils.

Une guerre impie était au moment d'éclater; le cardinal d'Estouteville empêcha que le père et le fils n'en vinssent aux mains. L'armée royale était nombreuse et enorgueillie de ses succès. Elle inspira la crainte. Le duc offrit des réparations. Le dauphin implora la clémence paternelle. Charles, trompé, ou feignant de l'être par ce feint repentir, pardonna, approuva le mariage de Louis , et accorda la main de sa fille Yolande au prince de Piémont.

Monde L'agitation des flots succède quelque temps aux grands orages : les partisans des Anglais dans la Guyenne étaient vaincus, mais non subjugués. Le vieux et brave Talbot, nouvellement revêtu du titre de comte de Shreswsbury, descend sur la côte avec cinq mille hommes.

Talbol.

CHARLES VII. 5o9

A sa voix la Guyenne s'émeut. Bordeaux se révolte; les Anglais y rentrent, et Talbot se rend maître de plusieurs places.

Charles, instruit de ces nouvelles alarmantes, se mit promptement en marche à la tête de vingt mille hommes. A peine arrivé, il investit les villes de Chalais et de Castillon.

Bientôt Talbot accourt pour les délivrer; il rencontre un corps d'archers français, qui, après un léger combat, se retire. Talbot, aussi impétueux dans sa vieillesse qu'au printemps de sa vie , le poursuit et se trouve en présence de l'armée royale, qui occupait une forte position défendue par des retranchemens.

L'intrépide Breton ne mesure ni le nombre ni le danger; il ordonne l'attaque. Après une longue et sanglante mêlée, les Anglais repoussés prennent la fuite. Talbot est renversé d'un coup de couleuvrine, et meurt âgé de quatrevingts ans. Son fds perdit la vie sur le même champ de bataille.

Le héros de l'Angleterre emporta au tombeau les regrets de ses compatriotes et les hommages de ses ennemis; tous respectaient ses vertus, comme ils admiraient sa vaillance.

Le roi, profitant de sa victoire, reprit toutes les places conquises par Talbot. Bordeaux seule résista; elle était défendue par huit mille An-

5lO CHARLES VII.

glais ou Gascons. On l'assiégea , et son port fut bloqué par les flottes réunies de Castille, de Î3retagne, de Hollande et de Flandre.

L'artillerie française, dirigée par l'habile grand-maître Bureau, foudroya les remparts, ouvrit une large brèche, et contraignit bientôt la ville à capituler.

Les Anglais en sortirent. Vingt seigneurs français, entre autres Lesparre, qui s'étaient rangés sous la bannière de l'ennemi, furent exilés.

Charles ordonna la construction du château Trompette, et de celui du Hâ, destinés à contenir ce peuple turbulent. Depuis cette époque Bordeaux resta toujours à la France.

Pocés On vit cette année "*" un nouvel exemple de

de .lac

ques 1 ingratitude des princes et de 1 inconstance des

Cœur. ^ ^ , . ^ . . ,

cours. L envie , qui poursuit avec acharnement la fortune comme la gloire , frappa une grande victime. Jacques Cœur, fils d'un simple marchand de Bourges, était parvenu, par son esprit et par son habileté , à surpasser en richesses non-seulement les particuliers, mais les princes les plus opulens. Son commerce embrassait toutes les parties du monde ; un grand nombre de vaisseaux et trois cents fadeurs transmettaient ses ordres en Turquie , en Perse , en Afrique, et dans tous les ports de l'Occident. ^ 1453.

CHARLES VII. 5l T

Dévoué à sa patrie et au service de Charles , il le soutint dans sa misère, l'appuya de son crédit, l'éclaira par ses conseils ^ lui donna deux cent mille écus d'or pour conquérir la Normandie, et lui fut aussi utile par ses talens que les Richemont, les Dunois, les Lahire et les Saintiailles par leurs armes. Envoyé comme ambassadeur à Lausanne, il contribua efficacement à la paix de l'Eglise.

Le roi lui avait donné la charge d'argentier, c'est-à-dire de trésorier de l'épargne ; mais les favoris du monarque, jaloux de la faveur de Jacques, jurèrent sa perte, l'accusèrent de concussions, et persuadèrent même au roi qu'il avait secondé les vues criminelles du dauphin, en contribuant à la mort d'Agnès Sorel, dont le poison avait, disait-on, abrégé la vie.

L'ingrat et faible Charles le livra à ses ennemis, qui partagèrent ses dépouilles. On le jeta dans une prison. Le parlement le jugea, le condamna à l'amende honorable, et à payer au trésor royal cent mille écus.

Cependant il s'était défendu lui-même avec la force d'une conscience pure, et les juges ne purent le convaincre que de deux actions dont on ne pouvait légalement faire un crime : il avait rendu à un Turc un esclave chrétien, coupable de trahison, et ses facteurs venaient

de vendre des armes au Soudan d'Egypte.

Jacques Cœur n'eut pour dédommagement des persécutions dont il était victime, et de l'oubli de son roi , que la reconnaissance et la loyauté généreuse de ses amis et de ses correspondans. Tous réunirent leurs efforts pour réparer ses pertes , et pour adoucir son malheur. Jean de Village , marié à l'une de ses nièces , l'enleva d'un couvent de Beauvais où il avait été enfermé , et lui donna les moyens de chercher un asile à Rome.

Le pape Calixte III l'accueillit, le protégea, et lui donna même le commandement d'une flotte de galères, destinée à combattre les Turcs. Jacques Cœur mourut en débarquant dans l'île de Chio vers la fin de l'année i456.

Quelques auteurs prétendent que le parlement l'avait condamné à perdre la tête , quoiqu'il eût réclamé les privilèges de lacléricature. Le roi, ajoutent ces auteurs, lui fit grâce de la vie. Dans la suite , Louis XI réhabilita sa mémoire.

Les Anglais étaient vaincus; l'armée, soumise à la discipline et à un service régulier. La législation subissait une grande réforme, ainsi que le clergé. Le sceptre avait porté un coup mortel à la féodalité. Cependant il restait encore un pas plus important à faire : il fallait

CHARLES VII. 5x5

prévenir le réveil et la vengeance des grands vassaux de la couronne, en leur prouvant par un exemple sévère, qu'ils ne pouvaient plus se croire et se placer au-dessus des lois.

Charles s'y détermina, et livra à la justice ^^'^^'i'»'» un des plus puissans seigneurs du royaume, -^ean v. Jean V, comte d'Armagnac, affectait une entière indépendance, et bravait les ordres du roi. Il ne se montrait pas plus docile aux lois religieuses qu'aux lois civiles; car il était bigame , et avait voulu légitimer son second mariage en fabriquant de fausses dispenses.

Charles chargea le comte de La Marche d'intimer ses ordres à cet orgueilleux vassal , et de le ramener à la soumission. Armagnac tenta de le poignarder, se révolta ouvertement, envahit les domaines du roi, et mit une garnison dans la ville d'Auch. La vengeance fut prompte. Charles prit le^ armes, battit le rebelle, et s'empara de Leytoure où le comte s'était renfermé.

Armagnac, cité au parlement, réclama inutilement le privilège de clergie. On le força de comparaître. Le roi le retint pendant quelques jours en prison, lui rendit la liberté, et l'exila. Le comte , humilié et ruiné , chercha un asile d'abord en Franche-Comté, et plus tard à Rome, forcé de mendier des secours sur sa route.

5l4 CHARLES VII.

Dans la suite, Louis XI le rappela: l'indomptable rebelle le trahit; et Louis, sans attendre que la justice frappât le coupable, îe fit poignarder.

Ces actes de violence ne durent étonner aucun de ceux qui avaient connu ce prince , lorsque, encore dauphin, il luttait contre son père, et tyrannisait le Dauphiné.

En effet, Louis, pendant le règne de Charles, ne cessa pas de remplir d'amertume les dernières années de cet infortuné monarque; insatiable d'argent, avide de pouvoir, son inquiète ambition le portait chaque jour à de nouveaux actes de despotisme, de révolte et d'oppression.

Levant des troupes et imposant d'onéreux tributs , il venait de former le dessein de rétablir René d'Anjou sur le trône de Naples, et de contraindre son beau-père, le duc de Savoie, à lui rendre hommage pour le marquisat de Saluées.

Soulève- Le Dauphiné se souleva et implora la pro- Dauphiné. tection du roi. Charles prit les armes, et marcha contre son fils. Le dauphin, haï par ses sujets, abandonné par ses troupes, fléchit. Mais sa soumission même fut encore séditieuse, car il ne la promit qu'en exigeant la disgrâce et l'exil de tous ses ennemis ; orgueil d'autant plus bizarre qu'aucune force ne l'appuyait.

CHARLES VII. 5l5

En effet, une seule ordonnance du roi lui enleva ses domaines, ses troupes, ses revenus, et donna le gouvernement du Dauphiné à Laval, sire de Chàtillon. Louis s'opiniâtra vainement à résister. Bientôt il vit son épargne épuisée, son palais désert, ses menaces méprisées , et on lui annonça l'arrivée de Dammartin, qui était chargé par le roi de se saisir de sa personne.

Le dauphin, accablé par ce dernier coup, feint d'ignorer le sort qui le menace; il commande une partie de chasse, s'y rend, et, lorsqu'il voit ses amis dispersés, s'échappe à bride abattue pour chercher un asile dans la ville d'Orange.

Dammartin vole à sa poursuite : le prince , au moment d'être pris, se réfugie chez le duc de Bourgogne. De là il écrit à son père que ce duc, ayant pris la croix, et s'étant déterminé à faire la guerre aux Turcs pour les chasser de Constantinople, dont ils venaient de s'emparer, il avait cru remplir son devoir, comme gonfalonnier de l'Eglise, en prenant part à cette glorieuse entreprise.

Cependant le duc de Bourgogne, quoique contrarié de se voir obligé de recevoir un tel hôte, l'accueillit avec générosité et lui assigna une pension de trois mille florins par mois. Ce

5l6 CHARLES Vlî.

bienfait était loin de satisfaire Louis; il avait espéré trouver dans Philippe un protecteur de sa révolte, un complice de ses desseins et un ennemi contre son père.

La cour cérémonieuse de Bourgogne Fennuyait; l'orgueil des grands choquait le sien. Aussi, se montrant farouche, sombre, insociable, il ne reçut dans sa maison que de serviles complaisans , consacra ses journées entières à la chasse, et ses soirées à l'étude de l'astrologie , folie toujours chère aux princes superstitieux, cupides et ambitieux.

Le nouvel asile choisi par l'héritier du trône inspira de justes alarmes au roi son père, qui reprocha vivement au duc de Bourgogne une protection qui pouvait être regardée comme une hostilité.

Le duc répondit qu'il n'avait pas cru le blesser, en accordant l'hospitalité à un prince plus malheureux que coupable. En même temps il conjura le monarque d'user de clémence envers un prince égaré, mais repentant; de lui restituer le Dauphiné, et de lui permettre de se croiser, pour délivrer un empire chrétien tombé au pouvoir des infidèles.

Charles répliqua au duc en ces termes : (c Monsieur de Bourgogne a raison de rendre » au dauphin les honneurs qui lui sont dus.

CHARLES Vlï. 5l7

» tant qu'il reste dans ses États ; mais il ne doit » pas croire, ni aux craintes mal fondées de ce » prince , ni à son feint repentir. Je lui ai déjà » annoncé, ajoute le monarque, que, s'il se » soumet, je le reverrai avec plaisir dans mes » bras. J'ai même employé, pour le rassurer, » tous les moyens qui sont en mon pouvoir ; » mais l'ingrat marchande son repentir , et » monsieur de Bourgogne ne doit pas oublier » que précédemment il m'a lui-même prié de » réprimer l'humeur hautaine de mon fils, et » de l'entourer de sages conseillers. Je regrette » sincèrement que Louis refuse d'être le com- » pagnon de mes travaux et de mes victoires. » Quant à la croisade, j'ignorais ce projet; mais » il me paraît bien inconvenant, au moment » même où les Anglais refusent la paix, et me- » nacent encore la France de leurs armes. »

Cette correspondance ne fut suivie d'aucun résultat satisfaisant : Louis continua ses intrigues. Le duc persista dans une conduite plus politique que loyale, et le roi resta livré à des inquiétudes et à des soupçons exagérés peutêtre, mais non dénués de fondement.

Toutefois il ne fit point entrer ses troupes Descemg en Dauphiné, parce qu'il craignait d'aigrir le lerre.^ duc de Bourgogne. 11 se contenta de déclarer que désormais cette province serait adminis-

5l8 CHARLES VII.

trëe en son nom ; el, donnant à son activité une direction plus utile pour l'intérét du royaume , il ordonna les préparatifs d'une descente en Angleterre, dans l'espoir de contraindre cette puissance à lui rendre Guignes et Calais.

Une flotte fut armée à Honfleur et montée par quatre mille soldats sous les ordres du sire de Brézé. Celui-ci débarqua sur les côtes de Kent, et s'empara de Sandwich. Mais là, perdant un temps précieux en festins , en pillage, en débauche, il laissa les Anglais rassembler leurs forces; informé de leur approche, il remonta sur ses vaisseaux, et revint en France plus chargé de butin que de lauriers. Une autre descente tentée se termina également sans succès.

Pendant ce temps, le roi, pour consolider sa puissance, cherchait au loin des alliés; il promit sa fille Madeleine à Ladislas roi de Hongrie, qui s'unit à lui par un traité. L'arrivée des ambassadeurs hongrois fut célébrée par de pompeuses fêtes à Paris; mais un événement imprévu les troubla. On apprit la mort tragique de Ladislas, empoisonné par les Hussites^.

La guerre avec les Anglais touchait à sa fin; mais la lutte contre les grands vassaux était loin d'être terminée. Le pouvoir royal les avait

CHARLES Vn. 5 19

comprimés ; mais un long ressentiment couvait dans leur cœur, c'était un feu concentré qui ne devait pas tarder à éclater.

Le duc d'Alençon était toujours en prison : Procès du ce prince, à peine pardonné pour sa félonie, lencon. renoua de criminelles intrigues avec les Anglais par l'entremise d'un héraut nommé Hutington.

Le duc d'York gouvernait alors l'Angleterre sous le nom de protecteur. Le duc d'Alençon lui fit savoir que les Français , occupés à quelques expéditions lointaines, gardaient négligemment la Guyenne. « La Normandie, ajou- )) tait-il, n'est défendue que par quatre cents » lances ; si les Anglais voulaient s'emparer de » ces deux provinces, il leur promettait de les » seconder avec une forte artillerie, pourvu » qu'on lui donnât le comté du Maine en )) France, le duché de Bedfort en Angleterre, » et la main du duc d'York po*ur sa fille. »

Ces propositions furent acceptées par le protecteur; mais bientôt le roi Henri VI, recouvrant sa santé, enleva le protectorat au duc d'York, désavoua la convention faite avec le duc d'Alençon; et, docile au conseil de la reine Marguerite, rompant la trame concertée, il en informa secrètement le monarqu^e français.

Bunois et Brézé, chargés des ordres de Char-

520 CHARLES Vil.

les, arrêtèrent le duc d'Alençon à Paris, dans son hôtel, qui est aujourd'hui la prison de la Force. Le connétable l'interrogea; mais il refusa de lui répondre.

Alors une grave question s'éleva sur la procédure qui devait être suivie à son égard. Le parlement, consulté , déclara « qu'aucun prince^ » ne pouvait être jugé criminellement que par » le roi, assisté des pairs, les autres seigneurs » tenant en pairie , et accompagnés d'hommes, )) notables, prélats, et gens du conseil royal ; » qu'ainsi le duc d'Alençon, ayant été reconnu )) pair, devait être jugé non-seulement par les ^) douze pairs , mais encore par tous les autres » nouvellement créés ; que si le roi ne pouvait » y assister, il fallait différer le procès, aucun )) des exemples de Robert d'Artois , de Jean de » Montfort, du roi de Navarre , ni d'autres plus » anciens, ne permettant le jugement interlo- » cutoire ou définitif d'un pair sans la pré- » sence du roi. »

En conséquence , Charles convoqua les pairs à Montargis ; mais, une contagion qui se répandit dans cette contrée, l'ayant empêché de s'y rendre, il transféra la cour à Vendôme.

Les pairs s'y réunirent; et le comte de Foix, élevé depuis peu de temps à la pairie, y fut admis : c'était le premier pair d'insti-

tution royale qui ne fût pas prince du sang.

Le duc d'Alençon tenta vainement de se défendre. Le duc de Bourgogne, le comte de Richemont et le duc d'Orléans sollicitèrent sa grâce. Mais le roi répondit qu'il ne voulait point suspendre le cours de la justice.

Après les plaidoiries, le duc d'Alençon, con- sa convaincu du crime de lèze-majesté , fut con- l'ou. damné par arrêt à la confiscation de ses biens , à la perte de sa pairie et à la décapitation. Le roi n'annula point la sentence ; mais l'exécution en fut différée jusqu'au bon plaisir de Sa Majesté.

On réunit à la couronne son duché, ainsi que les comtés de Verneuil et de Domfront. Ses autres biens furent donnés à ses enfans.

Le dauphin avait été compromis dans ce procès; devenu roi, il réhabilita le duc.

A la même époque , Richemont rendit hommage-lige au roi , comme comte de Montfgrt; mais il le refusa comme prince breton, et, en cette qualité, il ne consentit qu'à l'hommage simple, tel que ses précédesseurs l'avaient prêté.

Ce guerrier célèbre nourrissait dans son âme le dessein ambitieux de porter ses armes en Angleterre, et d'y renouveler le rôle de Guillaume-le-Conquérant.

Ce fameux connétable réunissait, dans sa personne , les qualités d'un héros et les vices d'un tyran. Désintéressé, bienveillant pour le peuple, généreux avec ses amis, fidèle au roi, même dans sa disgrâce, mais implacable pour les favoris, féroce contre ses ennemis, il persécutait impitoyablement les hérétiques et les prétendus sorciers; jamais nul prince n'en fit brûler un plus grand nombre. Son humeur belliqueuse se vit pendant quelque temps condamnée au repos.

État de A cette époque toutes les puissances de l'Eu- °^^' rope donnaient au monde le spectacle d'un embrasement presque général : l'Angleterre était déchirée par les querelles des maisons d'York et de Lancastre. Plusieurs prétendans se disputaient à main armée le royaume de Bohême. Les Hussites, tantôt proscrits, tantôt proscripteurs , dévastaient l'Allemagne, la Pologne, et combattaient contre la Prusse.

La Hongrie était menacée par les Turcs , qui, des remparts de Constantinople, menaçaient déjà l'Occident d'une invasion aussi formidable que l'avait été autrefois l'invasion des Arabes en Afrique, en Asie, en Espagne et dans les Gaules.

Une partie de l'Empire attaquait le trône chancelant de l'empereur. Les guerres civiles

continuaient à désoler l'Italie. Les Maures livraient de sanglans combats, aux Espagnols et aux Portugais. Mais, au milieu de ce tumulte universel , la France seule , délivrée de l'usurpation étrangère, jouissait d'un repos trop long-temps inconnu pour elle.

Cependant Charles VII , cédant aux instances des Fiesque, des Spinola, des Adorno, qui demandaient son appui contre Frégose et Alphonse, rois de Naples et d'Arragon, leur envoya des troupes sous le commandement de Jean, duc de Calabre, et fds du bon roi René d'Anjou.

Après quelques succès, ce prince, forcé de se renfermer dans la ville de Gênes, s'y défendit vaillamment. Néanmoins, malgré sa résistance, il se serait vu contraint de se rendre ; mais la mort imprévue des rois de Naples et d'Arragon le tira de ce péril, et le siège fut levé.

Le frère d'Alphonse, don Juan, lui succéda, et laissa par testament le royaume de Naples à Ferdinand, son fds naturel.

Ce prince s'était rendu odieux aux Napolitains et au pape. Naples se souleva contre son joug, et donna le trône au roi René. Mais cet événement affaiblit dans Gênes Je parti français, car le duc de Calabre fit sortir de cette

ville tous les Génois qui lui étaient dévoués, et se servit de leurs armes pour défendre à Naples les intérêts de son père.

Frégose voulut profiter de cette circonstance; mais ses tentatives furent sans succès; et il périt en combattant le duc de Calabre. Le duc, vainqueur, et se fiant trop à sa fortune, s'éloigna, ne laissant pour le remplacer dans la ville de Gênes qu'un chevalier, nommé Thomas Valet, avec peu de troupes.

Cependant les Génois, à l'instigation de Sforzze duc de Milan, et qui commençait à craindre, ainsi que lui, l'agrandissement redoutable de la Fiance, s'unirent secrètement par un traité avec ce prince.

Il accourut à la tête de forces considérables, et forma le siège de Gênes. Thomas Valet, trop faible pour résister, demanda des secours. René d'Anjou lui amena six mille hommes, et campa sur des hauteurs à la vue du château de Gênes.

Sforzze occupait une hauteur opposée; les deux armées se livrèrent bataille. Sforzze, voyant ses troupes plier, fit répandre le bruit de l'arrivée d'un puissant renfort. Cette nouvelle frappa les Français d'une terreur panique. René prit la fuite. La ville et le château ouvrirent leurs portes aux Milanais et aux Génois de leur parti.

Pendant ce temps le duc de Calabre s'était emparé de plusieurs villes napolitaines. Mais Ferdinand ayant reçu des secours de Sforzze, et s'étant réconcilié avec la noblesse, reprit l'avantage, et força le duc de Calabre à ramener en France les débris de son armée.

Tels furent les tristes résultats de notre première irruption dans cette Italie, qui devint pendant long-temps le théâtre de nos conquêtes éphémères, de nos défaites désastreuses, et qu'on appela justement le tombeau des Fran-

çais *.

Le triste résultat de cette expédition fit repentir Charles de son imprudence; mais sa vieillesse était bien plus cruellement tourmentée par les intrigues continuelles du dauphin.

Ce prince, défiant, haineux et rebelle, accusait son père d'avoir formé le dessein de le déshériter et de léguer sa couronne à son second fils.

Il employait toutes les ressources de son esprit à ressusciter la discorde qui n'avait que trop long-temps régné entre Charles et le duc de Bourgogne.

Le roi de Hongrie, Ladislas, avait en mourant cédé ses droits sur le duché de Luxem-

bourg , à la princesse Madeleine , fille du roi de France; mais le duc de Bourgogne s'était mis en possession de ce duché, et refusait de le rendre.

Des deux côtés on se disposait à la guerre, les deux peuples s'affligeaient de cette calamité menaçante. Le dauphin seul s'en réjouissait et fondait sur elle ses coupables espérances.

Déjà le duc de Bourgogne avait blessé sans ménagement la dignité du roi, en admettant à une cérémonie publique le représentant du duc d'Alençon, comme si sa condamnation légale eût été un acte d'injustice et de tyrannie. Mort de Une rupture semblait inévitable , lorsque l'on apprit la fin déplorable de Charles YII. Ce prince mourut à Méhun le 11 juillet 1461, dans sa cinquante-neuvième année, après trentesept ans de règne.

On dit généralement alors qu'un de ses officiers l'ayant averti que quelques émissaires de ses ennemis voulaient l'empoisonner, pendant huit jours il s'était opiniâtrement abstenu de toute nourriture ; et qu'enfin lorsqu'on lui eut persuadé d'en prendre, son estomac resserré refusa de recevoir aucun aliment.

On oppose à ce récit une lettre des membres du conseil royal au dauphin. Elle ne parle que d'une maladie dont les symptômes affectaient

Charles.

CHARLES Vir. 527

les dents, ainsi que les gencives, et ressemblaient au scorbut.

Voici, à cet égard, ce que dit Commines : « D'autre part, le dauphin savait que le roi son » père, quand il prit la maladie dont il mou- » rut, entra en imagination qu'on le voulait » empoisonner à la requête de son fils , et s'y » mit si avant, qu'il ne voulut plus manger; » par quoi fut advisé par conseil des médecins » et de ses plus grands espéciaux serviteurs , » qu'on le ferait manger par force, et ainsi fut « fait par grande délibération des personnes » qu'il servait, et lui fut mis des coulis en bou- » clie; et peu après cette contrainte, Charles » mourut. ))

Commines dit aussi que Louis XI disgracia plusieurs des officiers de son père qui l'avaient empêché de se jeter par la fenêtre pendant un accès de fièvre. Il blâma également les serviteurs du roi de l'avoir contraint à manger.

Un auteur contemporain affirme que Charles était mort empoisonné ; qu'en apprenant sa fin, le dauphin ne montra pas la moindre douleur; et qu'il combla même de présens ceux qui avaient apporté une nouvelle si triste pour tous hors pour lui.

Il raconte que le jour des obsèques Louis porta une tunique mi-partie blanche et pour-

pre, et qu'après son dîner il se livra au plaisir de la chasse. Rentré dans le royaume, et voyant les courtisans en deuil , il leur défendit de paraître en sa présence ainsi vêtus.

Tous ces récits ne prouvent pas évidemment l'existence d'un crime si atroce^ mais ils ne sont que trop suffisans pour laisser planer sur la mémoire de Louis les plus odieux soupçons.

Charles fut de tous les rois le plus favorisé par la fortune, mais le plus cruellement traité par la nature. On vit rarement un fils plus malheureux, un père plus infortuné.

La reine Marie d'Anjou ne lui survécut que deux ans. Eprouvant le sort d'un trop grand nombre de femmes vertueuses, elle fut presque toujours sacrifiée à des maîtresses.

Elle donna à son époux plusieurs enfans : Louis Xï, qui régna; Jacques et Philippe de France, morts jeunes; Charles, qui fut successivement duc de Berri, de Normandie et de Guyenne. On croit qu'il périt empoisonné par son frère en 1471-

Ses filles furent Radegonde de France, mariée à Sigismond, duc d'Autriche; Catherine, mariée au comte de Charolais ; lolande , unie au duc Amédée de Savoie; Jeanne, qui épousa Jean de Bourbon; Marguerite, morte jeune, ainsi qu'une autre Jeanne et une autre prin-

cesse, nommée Marie; enfin Madelaine, qui épousa Gaston, comte de Foix.

Charles eut d'Agnès Sorèl, Charlotte, qui s'unit à Jacques de Brézé : on dit que son mari la poignarda pour cause d'adultère; Marguerite, femme d'Olivier de Coétivi; et Jeanne, femme d'Antoine de Beuil, comte de Sancerre.

Ses ministres furent La Trémouille, le président Louvet, le seigneur de Giac, Jacques Cœur; les connétables, Charles de Lorraine, Jean Stuart, comte de Douglas, Arthus de Bretagne, comte de Richemont, qui devint duc de Bretagne, en conservant sa charge.

On vit à la tête de ses armées les maréchaux de Sévrac, de Rieux, de Beauvoir, de l'Ile- Adam, de Dammartin, de La Beaume, de La Fayette, de La -Brosse, de Retz, de Loheac, de Culan, et d'autres héros tels que Lahire, Dunois et Poton de Saintrailles. Juvénal des Ursins , frère du chancelier, fut avocat du roi, archevêque de Reims, et composa l'histoire de Charles VL Le poète Alain Chartier occupait l'emploi de secrétaire des finances.

L'époque du règne de Charles VU est remarquable par un grand mouvement : qui se fit alors dans les esprits; et l'impulsion donnée par eux fit faire à la civilisation de rapides progrès. L'invention de la poudre était restée près

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d'un demi-siècle sans résultats importuns.

L'usage des armes à feu ne commença réellement à s'établir qu'à la fin de la vie de Charles VI; mais, depuis, leur emploi fréquent fit disparaître l'antique inégalité qui existait sur les champs de bataille entre les nobles et les plébéiens, entre les chevaliers et les soldats.

D'un autre côté, l'artillerie, trop coûteuse poin^ être employée par d'autres que par les chefs des gouvernemens, fortifia leur puissance, et rendit peu à peu la résistance des peuples presque impossible.

Heureusement une autre découverte, celle de l'imprimerie, donnant des ailes à la pensée, et devenant à son tour par elle une artillerie invincible, propagea les lumières, mina graduellement deux immenses colosses, la tyrannie et la superstition, et créa en faveur de la raison et de la liberté une puissance qui triomphe tôt ou tard de la force.

Dans le même temps on découvrit la boussole. Les navigateurs ne craignirent plus de s'égarer sur l'immensité des mers. Les Fortu- .<yais, enhardis par elle, firent le tour de l'Afrique, et ouvrirent une commimication facile entre l'Europe et les Indes. Enfin Christophe Colomb, méprisant les erreurs, les menaces, les sinistres prédictions des savans de son

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siècle, et s'élevant au-dessus de leurs préjugés, s'élança sans crainte sur cette mer qu'on disait brûlante, et qui devait fondre ses vaisseaux; il n'hésita point à parcourir le long cercle du globe, qu'on regardait alors comme impossible à remonter. Il vainquit tous les obstacles que lui opposaient l'ignorance, l'envie, l'avarice; et, se confiant à ses voiles, à son courage, à sa fortune, il découvrit un nouveau monde.

Si ces dernières découvertes sont , à juste Un-fi^no titre, réclamées par le génie, celle de l'impri-primeiie merie, qui eut lieu vers l'année i44o> ^^ fut probablement , comme beaucoup d'autres , qu'un effet du hasard.

Les Hollandais en attribuent l'honneur à Laurent Janson, bourgeois de Leïd, et disent qu'elle lui fut volée par Jean Faust ou Fust.

Les Allemands prétendent qu'un gentilhomme de Strasbourg, nommé Jean Guttemberg, en fut l'inventeur. Jean Mentel, de la même ville, lui disputa cette découverte. Cependant, l'opinion la plus générale est que Guttemberg l'inventa le premier.

Le fait est que l'imprimerie existait avant Guttemberg, mais c'était une imprimerie lente et imparfaite; on ne se servait que de planches gravées en bois. Il n'y avait donc que des édi-^ tions stéréotypes; aussi imprimait-on seule-^

ment des recueils d'images avec des inscriptions, et quelques livres très courts d'église ou d'école.

Guttemberg, en inventant le premier les caractères mobiles en bois, doit être regardé comme le véritable fondateur de l'imprimerie en Europe. Un semblable perfectionnement était réellement une seconde découverte.

C'est en i44^ qu'il établit à Mayence la première imprimerie dont l'existence soit autlientique. Quelque temps après, il s'associa avec le libraire Jean Fust et son gendre, Pierre Schœffer, qui imagina en i452 les moyens de fondre des caractères. Ainsi, dans l'espace de vingt années, l'imprimerie en Europe parvint presc[ue au dernier degré de perfection par l'invention des caractères mobiles et par celle de la fonte des caractères.

Pendant la durée de cette association parurent les éditions de Guttemberg. Elles ne portaient ni date ni nom de lieu, ni aucun signe qui pût indiquer de quelle presse elles sortaient. Leurs auteurs prenaient ces précautions pour profiter du secret de leurs nouveaux procédés; et ces éditions conservaient en effet toutes les apparences des manuscrits

La société entre ces trois célèbres imprimeurs cessa en i445- Guttemberg fut accueilli

avec empressement par l'électeur de Mayence, qui, dit-on, lui donna plus tard une pension, et le nomma gentilhomme de sa chambre. Il abandonna alors tous ses travaux , et mourut vers 1468. Ses deux anciens associés , Fust et Schœffer, s'établirent séparément et continuèrent, jusqu'à leur mort, d'exercer la profession qui les a illustrés.

M. Daunou, habile critique, regardait la Bible aux 640 feuillets, dite aux 4^ lignes, comme l'un des premiers livres imprimés depuis l'invention des caractères en fonte. Ses conjectures ingénieuses ont été confirmées par M. Van Praet, conservateur des livres imprimés de la Bibliothèque du roi. Ce savant bibliographe a découvert un exemplaire de cette bible, qui porte une annotation manuscrite de Henri Cremer, Vicaire de l'église collégiale de Saint- Etienne de Mayence, et datée des 1 5 et 24 août i456.

Le secret que les premiers imprimeurs gardèrent sur leurs travaux et sur leurs procédés, leur assura sans doute le monopole de l'imprimerie naissante, et ce monopole maintint le prix élevé des manuscrits.

Sous Louis XI on les vendait encore par contrat comme des immeubles. Ce prince, voulant emprunter les œuvres du médecin Razis , donna

en gages vingt marcs d'argent, avec une obligation de cent écus d'or. Un Tite-Live coûtait cent vingt écus d'or, et les Hommes illustres de Plutarque, soixante-dix.

Si cette époque fut grande, Charles VII s'éleva-t-il à sa hauteur? On peut en douter. Ce prince reconquit sa couronne, arracha la France au joug des Anglais, affranchit son peuple du pillage des grands, des milices, des aventuriers, rétablit l'ordre, fit revivre lajustice, protégea l'agriculture, le commerce, et soumit l'armée à une discipline sévère.

Mais il profita de l'épuisement de la nation, de sa lassitude , de sa haine contre la féodalité, de son désir ardent d'échapper à ses oppresseurs, pour attaquer les franchises communales, pour s'arroger le droit d'établir les impôts sans le consentement des États, pour se passer à l'avenir des assemblées qui représentaient le peuple, et défendaient ses libertés.

Par ce moyen, il posa les premiers fondemens de ce pouvoir royal absolu, d'autant moins solide et durable qu'il s'était privé luimême de toute garantie, de toutes les bases que peuvent seules donner de sages institutions.

On juge diversement ce monarque : les uns en font un grand roi; les autres, un prince faible. 11 était naturellement bon , juste et gêné-

reux; mais cette disparité dans les opinions prouve qu'il fut un homme médiocre en bien comme en mal, plus propre aux plaisirs qu'aux affaires, et se laissant gouverner par ceux qui Tentouraient.

La vertu de sa femme affermit son courage ; les conseils chevaleresques d'Agnès l'arrachèrent à l'oisiveté; la jeune héroïne de Vaucouleurs lui rendit Orléans et sa couronne; le sévère Richement le délivra du joug de ses favoris ; d'habiles ministres lui dictèrent des lois importantes, le firent aimer par le peuple, craindre par les grands, respecter par le clergé ; ils étendirent, ils élevèrent, ils affermirent sa puissance ; et les héros qui commandaient ses armées, lui méritèrent, par leurs conquêtes et par l'expulsion totale des Anglais, le surnom de victorieux.

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