‹ Histoire de Jeanne- d'ArcChapitre 9 sur 10 · SUITE DU RÈGNE DE CHARLES VIL · texte numérisé non relu

SUITE DU RÈGNE DE CHARLES VIL

Histoire de Jeanne d'Arc, — Son origine. — Son portrait. — Ses visions. — Son ardeur guerrière. — Procès pour son mariage,—^ Son pèlerinage à Nanci, — Son départ pour la cour. — Ses entretiens avec le roi. — Ses examens à Poitiers. — Formation de sa maison. — Son armement. — Son départ pour l'armée. — Sa lettre au roi d'Angleterre. — Son premier triomphe. — Ses menaces aux Anglais. — Ses premiers exploits. — Délivrance d'Orléans. — Prise deGergeau. — Bataille de Patay. — Marche sur Reims. — Couronnement de Charles. — Prière de Jeanne d'Arc au roi. — Défection des Anglais. — Nouvelles hostilités. — Attaque de Paris. — Danger de Jeanne. — Traité entre Bedfort et Philippe-le-Bon. — Anoblissement de la famille de Jeanne. — Nouvelles hostilités. — Querelles de cour. — Siège de Compiègne. — Prise de Jeanne. — Sa translation à Rouen. — Délivrance de Compiègne. — Sacre de Henri VI à Paris. — Procès de Jeanne. — Ses interrogatoires. — Sa confession à un prêtre hypocrite. — Son exposition. — Cédule frauduleuse signée par elle.— Rigueurs dans sa prison. — Sa condamnation. — Son supplice.

Histoire Au momeiit où le monarque français croyait

de Jeanne

dArc. sa couronne perdue sans ressource, une jeune paysanne qui se dit et qu'on crut inspirée par les puissances célestes, parut, parla, combattit, ranima les conseillers timides, releva les .o;uei-«

riers abattus, changea la fortune, fixa la victoire, frappa l'ennemi d'une terreur panique, et rendit au roi Charles son sceptre ainsi que son honneur.

Hume dit que cette jeune vierge opéra une des plus singulières révolutions qui aient jamais confondu les vains projets des hommes. Si elle inspira aux Français le plus universel enthousiasme, elle excita parmi les Anglaisune haine implacable. Le duc de Bedfort, dans une lettre confidentielle, dit que Jeanne n'avait dû ses étonnans succès qu'à des enchantemens et à des sortilèges.

Il ne faut pas juger cette héroïne, ses visions et ses exploits, d'après les idées de notre siècle; le temps des lumières n'est pas celui des miracles : de nos jours, les inspirations de cette femme exaltée n'auraient enflammé ni effrayé aucun courage ; mais comme il est certain qu'on la crut alors, qu'on l'admira, qu'on la suivit, qu'elle devint la libératrice de sa patrie , et que sa vaillance patriotique, si elle ne fit point des miracles, opéra des prodiges, bornons-nous à raconter ses visions, ses exploits, comme ses contemporains nous les ont transmis.

Nous devons à nos historiens du 1 5*" siècle , à plusieurs chroniques , à un travail très estimable de M. Walkenaer, ainsi qu'aux recherr

ches curieuses et récentes de M. Buchon, tous les renseigneniens nécessaires au récit du seul épisode de l'histoire moderne, qui ressemble aux narrations fabuleuses des temps héroïques, avec cet avantage que, toute cause surnaturelle à part, la vie et les actions de Jeanne d'Arc , au lieu d'être des inventions romanesques, sont des faits historiques et incontestables.

ç^^^ Ce fut dans le village de Domremi sur la

origine, jvfeusc , cntrc Neufchâteau et Vaucouleurs, que Jeanne d'Arc vit le jour. Jacques d'Arc son père, Isabelle Ronsé sa mère, étaient d'honnêtes laboureurs, dont on estimait la probité, les mœurs simples et hospitalières. Trois fils et deux filles partageaient leurs travaux champêtres. Loin des orages du monde, leur vie obscure et laborieuse les rendait étrangers à tout sentiment d'ambition et de cupidité, et nul n'aurait pu prévoir que sous ce chaume paisible naîtrait une héroïne libératrice de la France. Jeanne passa son enfance et les premiers

poruait. jours de sa jeunesse à coudre, à filer, à conduire les troupeaux dans les champs. Elle était douce, obéissante, timide, et ne se distinguait de ses compagnes que par une dévotion tendre et exaltée qui l'exposait à leur raillerie. Sa taille était médiocre; son corps, robuste; son teint,

blanc , mais bruni par le soleil ; ses yeux , grands et noirs : sa chevelure, de la même couleur, descendait jusqu'à ses genoux. Son regard expressif et fier marquait un caractère élevé , tandis que la douceur de sa voix et la modestie de ses paroles annonçaient la pureté de ses mœurs , et inspiraient pour elle une affection mêlée de respect : c'est à p'eu près ainsi qu'un moine contemporain, Philippe de Bergame, nous trace son portrait qu'il disait tenir d'un témoin oculaire.

On la voyait consacrer dans l'église , au pied des autels, les loisirs que les autres villageoises employaient en jeux, en danses, en veillées. Au reste, là, plus que dans toute autre contrée, des traditions superstitieuses s'étaient conservées : dans le voisinage de Domiemi existait un bois antique , nommé le Bois-Chenu y qu'on croyait encore habité par des fées.

Jeanne voyait de sa maison ce bois mystérieux, où se trouvait une source pure, près de laquelle s'élevait un hêtre majestueux, et les vieillards assuraient que souvent on avait entendu les fées chantant le soir sous son épais ombrage. La source qui l'arrosait était regardée comme sacrée , et de loin les malades y accouraient dans l'espoir de recouvi^r la santé.

Cette croyance dura long- temps, et deux

VIStOUS

siècles plus tard on admirait encore le grand hêtre, aux branches duquel étaient suspendues des guirlandes et des couronnes de fleurs. Ses Dès l'âge de treize ans , l'active imagination de Jeanne la jeta dans des extases pendant lesquelles, la nuit, elle entendait, dans le jardin de son père, une voix qui lui parlait et paraissait venir du côté de l'église. Elle dit que c'était l'archange Michel qui lui était apparu.

Ses extases étant devenues de plus en plus fréquentes, elle assura qu'elle avait vu l'ange Gabriel, mais plus souvent sainte Catherine et sainte Marguerite, qui l'appelaient près de l'arbre des fées.

Jeanne soutint constamment à la cour, dans les camps, en présence des prêtres, en face de ses juges, et à l'aspect des flammes qui la consumèrent, la réalité de ses visions. Ainsi, en supposant que d'habiles politiques en aient fait, depuis, un instrument pour tromper le vulgaire , ce qu'on ne peut révoquer en doute , c'est qu'elle fut de bonne foi, et crut sincèrement ses apparitions véritables.

Son Jeanne entendait partout les Lorrains et les Français se plaindre des brigandages commis par les Anglais, de l'oppression du peuple, des infortunes du roi de Fiance, et de l'usurpation de son trône, occupé par un prince étranger.

ardeur guerrière

pour son mariage.

CHARLES Vli. 359

La jeune vierge, émue par ces récits qui touchaient, agitaient et indignaient son âme ardente, raconta bientôt que les voix célestes qui interrompaient son sommeil, lui ordonnaient de s'armer, de se rendre en France, de faire lever le siège d'Orléans, et d'annoncer, avant tout, sa mission au capitaine Baudricour qui commandait à Vaucouleurs.

La santé de Jeanne, jusque là chancelante, procès se fortifia; et ses parens, dans le dessein de la détourner de projets qui leur semblaient chimériques, résolurent de la marier avec un jeune homme de Toul.

Elle le refusa; mais comme ce refus avait été exprimé en termes doux et timides, le jeune homme, épris de sa beauté, se flatta de vaincre sa résistance; et, d'accord avec sa famille, il lui intenta un procès dans lequel il soutint qu'elle lui avait promis de l'épouser.

Jeanne plaida elle-même sa cause à Toul , la gagna, et resta ainsi libre d'obéir aux seuls maîtres qu'elle voulait, disait-elle, écouter, c'est-à-dire aux voix célestes qui lui transmettaient les ordres de Dieu.

Presque toute sa famille n'ajoutait aucune foi à ses visions. Un seul de ses parens, son oncle Bertrand Laxar, se laissa persuader pai elle; et, convaincu de la réalité de ses inspira-

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tions , il en parla au capitaine Baudricour. Celui-ci l'accueillit avec dédain ; il lui dit que sa nièce était une possédée ou une folle, et qu'il lui conseillait, dans le premier cas, de la faire exorciser, et, dans le second, de la souffleter.

Cependant le bruit des visions de Jeanne se répandait dans la contrée, et trouvait des esprits crédules, qui étendaient de plus en plus la renommée de cette jeune vierge. Dans les bourgs, dans les villes voisipes, beaucoup de personnes la regardèrent comme inspirée.

Son Un pèlerinage qu'elle fit à Nanci accrut telà Nand. lement sa réputation, que le duc de Lorraine, alors malade, l'appela près de lui pour la consulter; et, quoiqu'elle ne le guérît pas, il la congédia en lui donnant une assez forte somme d'argent.

Quelques officiers représentèrent au gouverneur que la popularité de Jeanne, ses visions prétendues ou réelles, lui donneraient assez d'influence sur les esprits pour relever les courages abattus, et qu'ainsi son illumination ou sa folie pourrait devenir utile à la cause royale. Baudricour informa le gouvernement de ce qui se passait, et même écrivit, si nous en croyons une chronique du temps, que la Pucelle avait annoncé le résultat de la fatale jour-

née des Harengs , avant qu'il en eût reçu luimême aucune nouvelle.

Pendant ce temps Jeanne, dont rien ne pouvait ébranler la constance, brava tout obstacle. Surmontant sa timidité naturelle, elle courut seule chez le gouverneur, et le reconnut au milieu de plusieurs chevaliers qui l'entouraient, quoiqu'elle assurât ne l'avoir jamais vu.

Alors, l'abordant sans crainte, elle lui transmit les ordres qu'elle avait reçus de son seigneur. (( Et quel est ce seigneur? demanda Bau- » dricour. m (c Le roi du ciel , répliqua Jeanne , » qui m'a ordonné de délivrer Orléans, de » faire le dauphin roi , et de le conduire à » Reims. » On doit ces détails au récit d'un gentilhomme, Guillaume Boulangi, présenta cet entretien.

Le feu des regards de Jeanne, l'assurance et le ton de conviction avec lequel elle s'exprimait, ébranlèrent la résolution du vieux guerrier qui l'écoutait, mais sans le décider encore à exaucer ses vœux. Elle ne s'en étonna pas , et dit que ses voix lui avaient annoncé qu'elle serait refusée trois fois.

Boulangi, et un autre noble, appelé Jean de Metz, joignant leurs instances aux siennes , jurèrent sur leur honneur qu'ils la conduiraient au roi sous la protection de Dieu.

502 CHARLES Vit.

Baudricour céda : Jeanne se fit couper les cheveux, prit des habits d'homme et fixa le jour de son départ.

Les deux nobles qui la protégeaient, se chargèrent des frais de son équipement et de son voyage.

Baudricour lui donna une épée, et dit en la congédiant : (( Va^ et arrive tout ce que » pourra. »

Son dé. La jeune fdle, après avoir ainsi exécuté des ia cour, ordres qu'elle croyait sacrés , remplit un autre devoir que la nature lui dictait; elle se jeta aux genoux de ses parens, les supplia de lui pardonner l'affliction qu'elle leur causait, et partit escortée par ses deux chevaliers , accompagnée de Pierre d'Arc, son frère, et suivie par deux domestiques, ainsi que par un archer nommé Richard et par Collet de Vienne, messager du roi.

Ce fut à la fin de février "^ que la Pucelle se mit en route pour commencer, à travers un pays infesté d'ennemis, pendant l'espace de cent cinquante lieues, une vie qui semblait jusque là plus aventureuse qu'héroïque.

A son départ, les paysans de son village lui témoignaient leur affection par leurs larmes, et lui représentaient les dangers qui l'attendaient

sur une si longue route, au milieu de tant d'ennemis. «Rassurez-vous, dit-relle, si je ren- » contre des hommes d'armes, j'ai Dieu pour )) moi qui me fraiera un chemin jusqu'à mon- » seigneur le dauphin. »

On dit que le messager Collet de Vienne et l'archer Richard devinrent, pendant le voyage, épris de la beauté de Jeanne; que, repoussés par elle, la peur succéda dans leur âme à l'amour; et que, plus d'une fois, ils formèrent le dessein de se défaire de l'héroïne pour éviter les périls auxquels elle les exposait.

Mais ils éprouvèrent l'ascendant d'une volonté forte sur des esprits faibles. La dignité naturelle de cette jeune paysanne et l'élévation de son caractère leur imposèrent à tel point, qu'elle les soumit entièrement à son autorité.

On avait aussi soupçonné le jeune Boulangi d'avoir conçu l'espoir de la séduire; mais il attesta constamment que jamais il n'avait eu le désir ni la volonté d'attenter à la pudeur de Jeanne, à cause, disait-il, de la douce bonté et de la grande vertu qu'il voyait en elle.

Cependant la chronique raconte que la jeune vierge couchait toutes les nuits entre les deux chevaliers qui la gardaient, fondant sa défense et sa sécurité sur son innocence, sur son courage, et sur les vêtemens dont elle

avait soin de se tenir constamment enveloppée.

Jeanne, favorisée par le Ciel, d'autres diront par le sort, ne rencontra dans sa route ni obstacles, ni ennemis; et, après avoir parcouru heureusement les cent cinquante lieues que l'on regardait comme si dangereuses pour elle, sa modeste caravane s'arrêta dans le village de Fier-Bois à six lieues de Cliinon, où le roi Charles résidait alors.

Là, elle fit ses dévotions , et écrivit ensuite au monarque, qu'elle n'appelait encore que dauphin. Elle lui envoya sa lettre avec les dépêches de Baudricour.

La Puceîle ne pouvait arriver plus à propos : on venait de recevoir les plus tristes nouvelles d'Orléans; le roi et ses ministres désespéraient du salut public. Lorsqu'ils lurent les lettres de Baudricour, presque tous les conseillers, et particulièrement le chancelier Renaud de Chartres, regardant Jeanne comme visionnaire, l'accusèrent, les uns de mensonge, d'autres de trahison , ou tout au moins de folie. Ils prétendirent que si le roi la recevait, il s'exposerait à la risée de ses ennemis.

Charles seul, selon Lévêque, prit vivement sa défense. Le bâtard d'Orléans la lui avait fortement recommandée. Probablement Dunois et Baudricour prévoyaient la force d'un tel se-

le roi.

cours pour ranimer la confiance du peuple et réveiller le courage des soldats , soit que l'inspiration de cette jeune fille vînt du Ciel , soit qu'elle fût un effet de son imagination exaltée. L'opinion populaire croyait sa mission véritable, divine; et de toutes les puissances l'opinion est celle qui fait le plus de prodiges.

L'avis du roi prévalut, et Jeanne fut appelée g^^ ^^ à sa cour. Charles, pour l'éprouver, avait pris^"'"' ^.'*^*= soin de se revêtir d'un habit simple, et de se mêler avec la foule de ses courtisans, dont la plupart étaient couverts d'habits magnifiques.

La Pucelle, ne s'y trompant point, marcha droit à lui, et se jeta à ses genoux. Alors le prince lui dit : (( Je ne suis pas le roi, mais le » voici; )) et en même temps il lui montra un des seigneurs de sa suite.

(f Mon Dieu, gentil prince, reprit Jeanne, » c'est vous et non un autre. » Elle ajouta : « Je suis envoyée de la part de Dieu pour prê- » ter secours à vous et à votre royaume. Le roi » des cieux vous mande par moi qu'Orléans )) sera délivré ; que vous serez sacré et cou- » ronné en la ville de Reims , et régnerez » comme lieutenant du roi des cieux, qui est )) aussi roi de France. »

Alors le roi fut conseillé par son confesseur ou par un autre, ainsi que l'a entendu dire

l'auteur de la chronique à plusieurs grands personnages de France témoins de l'anecdote, il fut conseillé, dis-je, de parler en secret à Jeanne, et de lui demander comment elle pourrait lui prouver que Dieu l'avait envoyée devers lui.

A quoi elle répondit : « Si je vous dis des » choses si secrètes qu'il n'y a que Dieu et vous » qui les sachiez, croirez-vous bien que je suis » envoyée par Dieu? » Le roi répliqua : (( Oui.»

« Hé bien, reprit la Pucelle, avez-vous ja- » mais révélé à votre confesseur, ou à aucun » autre, trois requêtes que vous seul avez adres- » sées à Dieu?» Le roi convint qu'en effet il avait adressé à Dieu trois prières. Mais il assura ne les avoir révélées à personne, a Hé bien, » si je vous les dis, poursuivit Jeanne, croirez- )) vous à mes paroles?» Le roi répondit : aOui.»

A doncque la Pucelle lui dit : « L'année der- » nière, le jour de la Toussaint, étant seul dans )) la chapelle du château de Loches , vous fîtes » trois requêtes à Dieu : la première, que si » vous n'étiez le vrai héritier de France, que » ce fût son plaisir de vous ôter le courage de » poursuivre cet héritage , afin que vous ne fus- » siez plus cause de la guerre dont provien- ^) lient tant de maux pour recouvrer ledit )) royaume.

CHAULES VII. 5G7

» Par la seconde vous le priâtes que si les » grandes adversités et tribulations que le pau- » vre peuple de France souffrait «t avait souf- » fertes si long-temps, procédaient de votre » péché , et que vous en fussiez cause , que ce » fût son plaisir d'en relever le peuple , et que )) vous seul en fussiez puni , et portassiez la pé- »nitence, soit par mort ou par telle autre » peine qu'il lui plairait.

» La troisième requête fut que, si le péché du » peuple était cause desdites adversités, que ce » fût son plaisir de pardonner audit peuple, » d'apaiser sa colère , et de mettre le royaume )) hors des tribulations esquelles il était livré » depuis douze ans et plus. )>

Le roi, connaissant alors qu'elle disait la vérité, ajouta foi à ses paroles, crut qu'elle était venue de par Dieu, et eut grande espérance qu'elle lui aiderait à recouvrer son royaume.

Charles déclara ensuite à sa cour que Jeanne lui avait dit certaines choses secrètes que nul ne savait ni ne pouvait savoir hors Dieu et lui, /et qu'ainsi il avait une grande confiance en elle.

Cette cour, qui jusque là traitait assez légèrement la Pucelle, pensa ou parla sur son compte comme le roi. Chacun s'étendit en éloges sur sa grâce naturelle : les uns admiraient sa franchise ; les autres , la précise naïveté de

ses réponses. On loua la dignité de son maintien, l'expression et le feu de ses regards; son aménité surtout lui fit un grand nombre de partisans.

Dunois , le plus zélé d'entre eux , rassemble le peuple, lui raconte ce qu'il a vu, lui répète ce qu'il vient d'entendre. La multitude s'émeut, se livre à la joie, oublie ses craintes, et partout l'espoir succède à la consternation.

Personne ne refusa plus de croire aux visions de Jeanne. Elle est inspirée ; mais est-ce par Dieu ou par le démon ? Voilà le doute terrible qui ; dans ce temps religieux, alarmait les consciences; car alors on croyait généralement qu'il était possible d'opérer des prodiges au moyen d'un pacte fait avec l'ennemi de Dieu. Ses Cependant, comme on pensait aussi que les àPoUieTs personnes livrées à l'ange des ténèbres pouvaient en être affranchies par l'exorcisme , on chargea plusieurs évêques d'interroger la Pucelle; et, comme cet interrogatoire laissa encore subsister quelque incertitude , Jeanne fut envoyée à Poitiers pour être examinée par les plus fameux théologiens.

Le roi se rendit dans la même ville, et raconta aux docteurs, ainsi qu'aux magistrats, tout ce qu'il avait appris de la Pucelle relativement à la mission dont elle se croyait chargée.

CHARLES VII. 56g

Lorsque le théologien Aymery appela devant lui Jeanne d'Arc en présence du duc d'Alençon , il lui dit : « Si Dieu veut délivrer le » royaume, il n'a besoin ni de gens d'armes, )) ni de soldats; pourquoi en désirez-vous? — » Les gens d'armes batailleront, répondit-elle, » et Dieu donnera la victoire. »

On lui demanda par quel signe elle prouverait sa missiouy parce que, sans cette certitude, on craindrait d'exposer inutilement les troupes du roi sur la seule foi de ses paroles.

(( Je ne suis pas venue à Poitiers, répliqua- » t-elle, pour faire des miracles. Le signe qui » m'a été donné pour vous démontrer que je » suis envoyée de Dieu, vous le verrez; car ce » sera la levée du siège d'Orléans. Confiez-moi » donc des gens d'armes en tel petit nombre )) que ce soit, et je suis prête à marcher.

;) — Mais pourquoi, dit un évêque, avez- » vous quitté vos habits de femme? — Il faut » bien, reprit-elle, que, pour servir le gentil » dauphin, je prenne des vêtemens convena- » blés à ma mission. D'ailleurs j'ai pensé que, » lorsque je serai au milieu des hommes avec » l'habit de leur sexe , ils n'auront pas concu- » piscence de moi, et qu'ainsi je garderai mieux » ma pureté de pensée et de fait. »

Les théologiens , après l'avoir entendue plu-

sieurs fois, ainsi que les témoins que Ton avait fait appeler, déclarèrent qu'ils ne trouvaient en elle rien qui pût la faire soupçonner d'hérésie, de magie ou de mauvaise foi, et que, puisqu'elle jouissait dans son pays d'une réputation intacte, ils croyaient que le roi pouvait en toute confiance accepter les secours que cette jeune fille lui offrait au nom du Ciel.

Cependant Charles hésitait encore à se décider. Plusieurs membres du parlement de Poitiers, ainsi que le chancelier Renaud de Chartres, archevêque de Reims, persistaient à ne point ajouter foi aux visions et aux promesses de Jeanne.

On résolut donc de la soumettre à une dernière épreuve. L'opinion générale du temps était que le démon ne pouvait faire aucun pacte avec une vierge. En conséquence, la reine de Sicile, belle-mère du roi, ainsi que deux matrones, les dames de Gaucourt et de Vienne, s'assurèrent en secret de son innocence : un tel examen n'était point rare alors; et Froissard nous dit qu'on le faisait quelquefois subir aux filles de la plus haute condition avant de les marier.

Le rapport fait par la reine et les deux dames étant en tous points favorable à la Pucelle, le conseil n'hésita plus. Il fut décidé qu'on ten-

terait d'introduire un convoi dans Orléans, avec une escorte dont Jeanne d'Arc aurait le commandement.

Cette aventureuse résolution une fois prise, Foi™a-

*■ tion de sa

on crut que , pour éviter les railleries des in- "'ason. crédules , il fallait les braver et frapper l'esprit des peuples par l'éclat dont on entourerait la jeune héroïne. Ainsi, le roi ordonna de lui former une maison analogue au commandement qui lui était confié, de sorte que l'humble paysanne de Vaucouleurs se vit soudainement environnée d'un cortège nombreux. Elle eut un intendant, un aumônier, des pages, des écuyers, une grande quantité de domestiques et de chevaux.

Le chevalier Jean d'Aulon fut le chef de sa maison. On mit à ses ordres deux hérauts d'armes, nommés Guyenne et Ambreville. Son confesseur était le frère Jean Pasquier , lecteur du couvent des Augustins de Côme. Les deux frères de Jeanne d'Arc l'accompagnaient.

Le roi fit présent à Jeanne d'une armure son arme. complète et d'un étendard, dont elle choisit la forme et la couleur : cet étendard était de toile blanche, semée de fleurs de lys et bordée de franges de soie. On avait peint sur ce drapeau le Sauveur des hommes, assis sur des nuées, et tenant un globe dans ses mains) à sa droite.

meut.

on voyait deux anges prosternés, dont l'un tenait une fleur de lys, que le Christ bénissait; à côté de cette fleur de lys, étaient écrits ces mots : Jésus et Marie.

Pour compléter l'armement de l'héroïne , il lui manquait une épée. Jeanne refusa celle qu'on lui offrait. Elle ajouta que, d'après ses visions, elle était certaine qu'on trouverait une épée enterrée derrière le maître-autel de l'église de Sainte-Catherine à Fier- Bois, et qu'on la reconnaîtrait facilement à sa lame marquée de cinq croix.

Toutes les paroles de la Pucelle commençaient à être regardées comme des oracles. On écrivit aux prêtres de Fier-Bois : ils fouillèrent l'endroit indiqué, trouvèrent le glaive tel que Jeanne l'avait désigné, et le lui remirent. Son lié- Le temps était venu de réaliser par des ac-

))arl pour . , .

lariûee. tious taut d csperauces merveilleuses: six mille guerriers se rassemblent sous la bannière de Fhéroïne. Cet étendard était porté pajjson au- ' mônier. Jeanne ordonne que tous ses hommes

d'armes se confessent , pour attirer sur eux la protection céleste. Enfin, elle se met en marche avec une confiance et un enthousiasme qui se communiquent avec rapidité non-seulement à ses soldats, mais à tous^ceux que la curiosité amène en foule sur son passage.

Non contente d'électriser le courage des guerriers qui la suivaient, elle veut d'abord frapper de surprise et d'effroi les ennemis qu'elle se prépare à combattre; et, dans ce dessein, la jeune inspirée envoie aux Anglais des lettres menaçantes.

On nous a conservé celle qu'elle écrivit au Sa

• 15 A 1 • ... lellre au

roi a Angleterre, et qui commençait ainsi rroidAn- ( Jésus Maria , roi d'Angleterre , et vous duc ^ ^'^"^^ de Bedfort, qui vous dites régent de ce royaume de France, vous Guillaume Poil, vous comte de Suffolk, Jean sire de Talbot, et vous Thomas d'Escallès, qui vous dites lieutenans dudit Bedfori , faites raison au roi du ciel, rendez à la Pucelle, qui est envoyée de par Dieu , les clefs de toutes les villes que vous avez prises et violées en France; car elle est ici venue de par Dieu pour réclamer le sang royal ; elle est toute prête à faire la padx si vous voulez lui faire raison , et par ainsi vider de France, amender les dommages qu'y ) avez faits, et rendre les deniers qu'avez reçus tout le temps que les avez tenus; et entre ) vous archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d'Orléans, allez-vous-en de par Dieu en votre w pays, et si ainsi ne le faites, attendez les » nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir

5j4- CHARLES VII.

» brièvement à vos bien grands dommages. »

La suite de ces lettres consistait en menaces, telles que celle-ci : « Je vous advise qu'en quel- » que lieu que nous vous trouverons , nous » vous férirons et frapperons dedans , et y fe- » rons un si grand haje^ Haye ^ que, depuis » mille ans en France, il n'y en eut un si ter- » rible. »

Sa lettre au monarque anglais était datée du mardi de la semaine sainte. Le dessus de la lettre portait ces mots : « Entendez les » nouvelles de Dieu et de la Pucelle au duc de y) Bedfort, qui se dit régent du royaume de » France pour le roi d'Angleterre. »

Cette étrange dépêche indigna les Anglais : les hérauts qui la portèrent furent jetés en prison; ils furent regardés comme des messagers du démon. On résolut de les brûler; mais les généraux crurent convenable de solliciter et d'attendre l'autorisation de l'Université avant de consommer ce sanglant sacrifice.

Il paraît que Charles croyait plus aux inspirations de Jeanne qu'à ses talens militaires. Jeanne marchait à la tête de ses troupes. Elle en était l'âme. Mais, par une prudence très naturelle, le roi avait chargé le maréchal de Boussac, Culan, Gaucourt, Dunois, Lahire et d'autres généraux expérimentés , de les

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commander et de diriger leurs mouvemens.

Bientôt Jeanne s'en aperçut : elle vit qu'on suivait une autre route que celle qu'elle avait indiquée, et reprocha vivement aux preux de préférer le conseil des hommes à celui de Dieu.

Tout devait faire prévoir une vive résistance ?on

/ t ii'*i7 ' 1 premier

opposée par les Anglais a 1 entrée des secours triompiie. que la Pucelle portait à la ville assiégée. Chacun s'attendait à un combat sanglant ; il n'en fut rien 5 les ennemis, frappés de stupeur, restèrent immobiles. Les assiégés, à leur vue, sortirent de leurs murs, et vinrent au-devant du convoi, qui entra en plein jour, sans obstacle, dans la ville, le 5 mai ^.

Ce premier triomphe fut universellement considéré comme un miracle, et c'en était réellement un d'audace d'un côté, de terreur de l'autre, et pour tous de crédulité.

Jeanne ramena dans la ville, non-seulement l'abondance, mais la sécurité; et la garnison, ainsi que les habitans, persuadés que le Ciel les protégeait, se crurent dès ce moment invincibles.

La Pucelle, ayant su que les Anglais se pré- ses mena paraient a brûler ses deux hérauts, comme Angiai.. messagers d'une sorcière, écrivit de nouveau aux généraux ennemis, et les contraignit, en

5r6 CHARLES Vif.

les menaçant de promptes et sévères représailles, à lui renvoyer leurs deux prisonniers.

Bientôt elle sut que les chefs de la garnison s'étaient assemblés en conseil pour délibérer sur des projets dont ils ne voulaient pas lui donner connaissance. Aussitôt elle va les trouver, et leur dit : (f Messeigneurs, il vous semble » pour ce que je suis femme, que je ne saurais » celer une chose secrète ; or, je vous assure » que je n'ignore rien de tout ce que vous ve- » nez de résoudre, et que je ne révélerai jamais » les choses qu'il faut taire. ))

Jusque là les Français, renfermés dans leurs murs, s'étaient réduits à une timide défensive; mais, depuis que la vierge qu'ils croient inspirée, a dissipé leurs craintes et réveillé leur ardeur, ils se montrent impatiens, non-seulement de combattre, mais encore de vaincre seuls, et sans secours surnaturels.

srs Le 4 mai 1429? Jeanne était plongée dans

premiers ri '11 ' • ^

exploits, un profond sommeil, lorsque son ecuyer vient lui apprendre que ses troupes, sorties précipitamment de la ville, ont attaqué les Anglais, assailli une bastide, et qu'elles sont repoussées. Soudain Fhéroïne se lève, s'arme, rejoint ses guerriers, les ramène au combat, monte à l'assaut avec eux, ne portant qu'un petit étendard dans sa main, non accoutumée à répandre le sang.

CHARLES VÏI. 577

Chaque soldat, honteux d'être dépassé par elle, ne connaît plus d'obstacle qui l'anête,toute résistance devient inutile, et la bastide est emportée.

Peu de jours après , elle voulut attaquer un autre fort ; mais, avertie et ne voulant pas profaner la fête de l'Ascension, elle remit son entreprise au lendemain, franchit la Loire, donna le signal du combat et saisit la première échelle. Déjà elle avait planté son enseigne sur le rempart, lorsqu'elle vit ses troupes repoussées fuir en désordre. Elle court ou plutôt vole pour les rallier, et leur reproche si vivement leur frayeur qu'elles marchent de nouveau pour réparer leur honte, escaladent la bastide, s'en emparent et la livrent au pillage malgré les remontrances de la Pucelle.

Le jour suivant, les Français canonnent et attaquent la plus forte des bastides. Bientôt la brèche est ouverte. Jeanne s'élance sur la muraille; mais, frappée à l'épaule par une flèche, elle tombe. L'air retentit d'un cri de douleur des Français, d'un cri de triomphe des assiégés. Mais l'intrépide guerrière, qu'on avait couchée sur l'herbe, reprend ses sens, arrache ellemême le trait de sa profonde blessure, retourne au combat, et entre, à la tête des siens, dans les murs que les Anglais abandonnent : ceux-ci ,

en fuyant, font écrouler un pont; un grand nombre des leurs périt dans les ondes.

Dciivran- Lcs géuéraux consternés croient les enfers Laus!^ déchaînés contre eux; la nuit ils se rassemblent, délibèrent, cèdent à la terreur qui les frappe, et dès le point du jour, lèvent le siège, abandonnant aux Français leurs bastides, leurs malades , leurs bagages et leurs vivres.

Jeanne, rentrée en triomphe dans la ville , fit retirer de l'eau le corps de Glacidas qui commandait Tarmée anglaise. Les Français voulaient poursuivre l'ennemi ; la Fucelle les arrêta. « Laissez fuir les Anglais, dit-elle; pour- » quoi les tuer? leur départ me suffit. »

La terreur fut telle parmi les vaincus que plusieurs d'entre eux fuirent jusqu'en Normandie ; les autres , dispersés , se réfugièrent dans diverses places fortes.

Ce fameux siège avait duré sept mois, pendant lesquels tous les efforts de la chevalerie française n'avaient pu parvenir qu'à repousser quelques assauts; et, huit jours après l'arrivée de la Fucelle, l'ennemi était en fuite , et la ville délivrée.

Si la jeune vierge de Domremi n'avait point douté, dans sa chaumière, de la réalité de ses visions nocturnes, il est facile de concevoir à quel point un triomphe si rapide et si complet

dut l'affermir dans sa foi. Chacun croyait alors comme elle à ses inspirations;. et la raillerie des incrédules s'était changée en admiration.

La Pucelle, impatiente de vaincre encore et d'accomplir sa mission, courut en hâte près du roi , lui apprit la délivrance d'Orléans , et le conjura de la suivre promptement à Pvcims.

Les ministres représentèrent vainement qu'on manquerait à toutes les règles de la prudence, si on entreprenait avec une faible armée sans munitions, sans magasins, un voyage de soixante-dix lieues, à travers un pays infesté d'ennemis, hérissé de forteresses, et dans lequel la marche des troupes devait être arrêtée à chaque pas par des rivières fortement gardées.

Mais la sagesse ne peut être entendue, lorsque l'enthousiasme parle, et que la superstition écoute : Charles partit avec son armée, dont le duc d'Alençon était le chef apparent , et Jeanne le commandant véritable , car alors Dunois, Culan, Lahire,les maréchaux mêmes étaient éclipsés par l'héroïne aux yeux d'un peuple qui, en la suivant, croyait obéir aux ordres célestes. On ne se laissait plus diriger par les héros de France ; on écoutait à peine la voix des vieux guerriers. Tout cédait aux oracles prononcés par une jeune paysanne. Le succès passa ses espérances.

58o CHARLES VU.

Prise Gergeau voulut opposer quelque résistance ; cergeau OU rcsolut dc la prendre d'assaut. L'attaque commença. Jeanne , apercevant une partie du rempart où les Anglais combattaient avec opiniâtreté, s'élance sur une échelle, son étendard à la main. Dans cet instant, un Anglais jette contre elle une pierre énorme qui la renverse dans le fossé. Les Français reculent; l'ennemi se croit vainqueur, mais soudain Jeanne se relève, et s'écrie : « Amis, ayez bon cou- » rage; Dieu a condamné les Anglais; à cette » heure ils sont tous nôtres. »

Les assaillans, ranimés par ses paroles , affermis par son exemple , redoublent d'efforts , franchissent les murailles, pénètrent dans la ville, poursuivent les ennemis de rue en rue, et en massacrent onze cents. Le gouverneur de cette place , Suffolk , contraint de rendre son épée à un écuyer français, l'arma chevalier, afin, disait-il, de ne pas se dégrader en se rendant à un guerrier subaltçrne. Les vainqueurs, profitant de leurs avantages, coururent s'emparer de plusieurs autres places.

Lorsque l'armée royale marchait sur Beaugency, le roi apprit avec surprise et chagrin que le connétable Richemont, objet constant de son inimitié , s'approchait de lui à la tête de douze cents hommes d'armes.

CHARLES VII. 38l

Il fallait ie recevoir comme un appui secourable, ou le repousser comme un ennemi. Jeanne voulait le combattre; mais cette fois les chevaliers ne partagèrent point son avis; car, dit naïvement le brave Lahire , il y a dans notre armée nombre d'hommes qui aiment mieux le connétable que toutes les pucelles de la France.

Il fut donc décidé qu'on irait au-devant de Richemont. Jeanne, en l'abordant, lui dit : « Je » ne sais si vous êtes ici de par Dieu. Si vous » êtes de par Dieu, je ne vous crains pas; car il » sait mon bon vouloir; et je vous crains en- » core moins , si vous êtes de par le diable. »

Le connétable ne se scandalisa point de ces paroles, et pria même la Pucelle d'employer ses bons offices pour le réconcilier avec Charles.

Quand Bedfort fut informé de la levée du Baiaiiie siège d'Orléans, des exploits de la Pucelle, de PaVay. la consternation des Anglais, de la marche audacieuse du roi de France, et de la jonction de Richemont avec l'armée royale, rassemblant les débris de ses forces dispersées, il réunit sous ses ordres six mille hommes; et, décidé à combattre, il vint à leur tête camper près de Patay.

Charles, mécontent de l'arrivée de Richemont, s'était arrêté à Sully; et son aTmée mar-

cha sans lui, sous les ordres de Jeanne, du connétable et du duc d'Alençon, pour livrer bataille à l'ennemi.

Bientôt on fut en présence; et, des deux côtés, on donna le signal du combat, dont la chronique fait le récit dans un style moins clair que nos bulletins modernes, mais qui peint le peu d'art et de science du temps.

(( L'avant-garde , dit-elle , s'établit dans un )) village nommé Patay, auquel il y avait une )) forte tour en l'église ; et furent envoyés le » sire de Beaumanoir, messire Ambroise de » Lor, Lahire et Poton, avec quelques nom- » bres de gendarmes pour chevaucher et tour- » ner l'ennemi.

)) Le duc d'Alençon, le connétable, le comte » de Vendôme, le bâtard d'Orléans et Jeanne » la Pucelle s'avancèrent contre les Anglais, » qui marchaient en bon ordre.

)) Quand ceux-ci aperçurent les Français et » virent leur contenance , ils tournèrent leur » chemin vers un bois qui était prochain, afin }) de trouver place convenable à combattre. » Mais quand ceux des nôtres qui les chevau- » chaient, virent qu'ils voulaient gagner ledit ))bois, ils frappèrent sur eux si rudement, » qu'ils mirent en désordre et en fuite tous » ceux à cheval desdits ennemis.

» Les gens de pied , voyant la déroute de )) leurs gens de cheval, se retirèrent audit bois » et au petit village qui était joignant, pour » eux sauver^ mais le duc d'Alençon et sa com- » pagnie, se hâtant, vinrent frapper sur eux et » les défirent.

» Là furent occis trois mille hommes, la » plus grande part anglais, et plusieurs capi- )) taines pris, entre lesquels était Talbot; après » laquelle défaite, la ville de Joinville et plu- » sieurs autres places voisines se rendirent dans » l'obéissance du roi. »

Satisfaits de ce succès éclatant, les vainqueurs retournèrent à Orléans; et la Pucelle courut à Sully, pour supplier le roi de rejoindre ses troupes et de se réconcilier avec Richemont.

Mais vainement le duc d'Alençon joignit ses efforts à ceux de la Pucelle; vainement ils luttèrent contre les conseils du favori La Trémouille; Charles, inaccessible à leurs prières et aux supplications du fier connétable, répondit qu'il aimerait mieux perdre sa couronne que de la lui devoir.

Après cette réponse sévère , le roi se retira à Parthenay, suivi de plusieurs seigneurs amis de La Trémouille; ainsi ce favori séparait le monarque de ses plus intrépides défenseurs, et

584 CHARLES VI r.

pouvait décourager l'armée par l'absence du roi , pour lequel elle s'exposait aux plus grands périls avec le plus noble dévouement. Sans cette division funeste, peut-être cette campagne aurait terminé la guerre.

Jeanne, affligée des obstacles que toutes ces intrigues opposaient à la délivrance du royaume, voyait de plus en plus la gloire de son nom s'étendre; mais déjà l'enthousiasme qu'elle inspirait au peuple, excitait contre elle la jalousie de plusieurs courtisans qui s'efforçaient de lui enlever l'affection du roi; la jeune guerrière n'opposait à leur haine qu'une touchante modestie, une douceur imperturbable et une dévotion exaltée, qui, dans ce siècle religieux, accroissaitde jour en jour son influence populaire.

Hors des combats, la Pucelle, évitant les regards des hommes, recherchait assiduement la société des femmes vertueuses, laissait percer son mépris pour toutes celles dont les mœurs étaient suspectes, et préférait à toutes, les vierges dont la candeur lui rappelait la simplicité des compagnes de son enfance.

Lorsque cette étonnante fdle reparaissait dans les camps , s'armant de rigueur contre le vice, la bergère timide parlait, agissait en chef sévère, et quelquefois même emporté;

on la vit souvent chasser des tentes les femmes de mauvaise vie. Un jour entre autres elle brisa, en les frappant, sa fameuse ëpée.

Comme son ardeur belliqueuse n'avait pour but que Taffranchissement de sa patrie , et le rétablissement du roi sur son trône, elle exigeait le maintien d'une discipline rigoureuse , ne tolérait ni pillage ni vengeance privée , et refusait pour elle-même toute espèce de fournitures et d'aliment qui n'auraient pas été payés.

Après la victoire de Patay, Jeanne, à force d'instances , obtint du roi qu'il réunirait incessamment son armée à Gien , et qu'il viendrait en prendre le commandement.

Là, dans un grand conseil, les avis furent partagés : la plupart des généraux voulaient qu'avant de marcher sur Reims, on s'emparât de Cône et de la Charité-sur-Loire.

La Pucelle, opposée à tout délai, fit décider qu'on n'entreprendrait ces sièges qu'après le sacre et le retour du roi. Il fallait passer près d'Auxerre. Cette ville, en offrant de fournir des vivres à l'armée, évita le danger qui la menaçait.

Troyes refusa d'abord d'ouvrir ses portes; mais, lorsqu'elle vit les troupes royales et la Pucelle s'approcher fièrement de ses murs, et

Marche

sur Reims.

586 CHARLES VIÏ.

tout préparer pour l'assaut , ses habitans et sa garnison furent saisis de cette terreur panique qu'inspiraient alors universellement le nom et l'aspect de l'héroïne. Ils capitulèrent, et Charles entra dans la ville : Jeanne marchait à ses côtés.

Une chronique du temps raconte ce fait autrement : (( La ville, dit-elle, refusa d'abord de » se soumettre. Fallait- il perdre, en l'assié- » géant , un temps précieux , ou continuer la )) marche , et laisser des troupes pour la mas- » quer ? Le conseil est incertain : Jeanne y pa- » raît, et déclare que, sous trois jours, la ville » sera rendue de gré ou de force. Chacun rit de » cette bravade, et cependant on apprit soudain » que la garnison bourguignone, se séparant » des Anglais , venait de favoriser les vœux des )) habitans, qui se soulevèrent et apportèrent » leurs clefs au roi. »

Pour ajouter encore une fable à ce merveilleux récit, le chroniqueur dit qu'une troupe ou un nuage de papillons d'été voltigeant alors autour de la tête de Jeanne, ce prodige porta jusqu'au comble la confiance du peuple et son enthousiasme pour la Pucelle.

L'armée se remit en route. Châlons se rendit sans combat. Enfin on se trouva au pied des remparts de Reims. La garnison était forte et commandée par les sires de Châtillon et de

ouronnemenl

Saveuse. On s'attendait à un combat sanglant; mais le peuple de Reims, s'étant soulevé, contraignit les troupes anglaises et bourguignones d'évacuer la ville, dont les portes furent ouvertes au roi.

Charles VII y fit son entrée solennelle le ^ i4 iuillet i42Q, se rendit à la cathédrale, en- ^

^ J , ^ ^' ' Charles

touré d'une foule immense qui faisait retentir les airs de ses acclamations. L'archevêque Renaud de Chartres lui donna l'onction royale ; et, après tant de calamités, une nouvelle ère commença pour la France. Les victoires avaient succédé aux revers, les triomphes aux humiliations.

Jeanne d'Arc , avec un maintien à la fois fier et modeste, assistait à l'auguste cérémonie, pendant laquelle elle tint son étendard déployé près du maître-autel. Lorsque tout fut terminé, elle s'écria: « Je n'aurai plus de re- » gret de mourir. »

Dunois , frappé de ces paroles qui ressemblaient à un triste pressentiment, lui demanda si elle avait eu quelque nouvelle et fâcheuse révélation. «Non, dit-elle, je sais seulement » que Dieu ne m'a pas commandé autre » chose que de faire lever le siège d'Orléans » et de conduire le roi à Reims. » En sortant de l'église, elle écrivit au duc de Bourgogne

une lettre pressante pour l'engager à reconnaître ouvertement son légitime souverain.

Piière de Après le couronnement , la Pucelle , se jetant il Arc au aux picds de Charles, le supplia, les larmes aux yeux, de lui permettre de se retirer dans son village. « Gentil prince, dit-elle, Orléans » est délivré. Vous êtes victorieux; vous voilà » roi; ma mission est accomplie. Rendez -moi » à la paix des champs, et à l'obscurité dont je » ne suis sortie que par les ordres de Dieu. »

Son père , son oncle et ses frères , accourus pour la serrer dans leurs bras, redoublaient son désir ardent de redescendre dans son humble condition. S'adressant aussi à l'archevêque, qui s'étonnait de sa prompte résolution : a Plût w à Dieu, lui dit-elle, que je pusse partir à » l'instant, quitter mes armes, rentrer dans » mon village, servir mon père et ma mère, en » gardant leurs brebis avec ma sœur et mes » frères, qui moult se réjouiraient de me rey) voir au milieu d'eux. »

La nature parlait par sa bouche; mais la politique n'était pas disposée à exaucer ses vœux. Le roi avaittrop de fois éprouvé l'utilité de son nom, de son courage, de sa présence, pour se priver d'un tel appui. Il lui ordonna donc de rester, et de combattre encore pour sa cause. Elle se tut, pleura et obéit.

Les écrivains du temps observent que, depuis ce moment, Jeanne, croyant sa mission terminée , et ne se regardant plus , ni comme inspirée, ni comme responsable des événemens, cessa totalement de proposer des entreprises au roi, et d'opposer son avis à celui des généraux et des ministres.

Elle restreignit dès lors son zèle à partager les travaux de ses compagnons d'armes, et à s'exposer toujours la première aux périls.

Désintéressée pour elle, mais non pour sa famille et pour son pays, Jeanne obtint du roi une exemption totale de taille, d'aides et d'impositions pour les habitans de Domremi. Les lettrespatentes données à cet effet déclarent que cette exemption est accordée en faveur delaPucelle. Leur date est du 5 1 juillet 1429. Elles furent confirmées par Louis XIÏI, en 1610, et les habitans de ce village en ont joui jusqu'à la révolution.

Les exploits de Jeanne au siège d'Orléans, l'accomplissement total de ses promesses, la marche rapide du roi, ses faciles conquêtes, et surtout la solennité de son sacre, avaient frappé d'étonnement tous les esprits. Le soi-disant dauphin, le prétendu roi de Bourges, venait, suivant l'usage antique , de recevoir l'onction sacrée. Dès lors il paraissait aux peuples comme empreint du sceau de l'autorité divine.

590 CHAULES YII.

Défection La halnc contre l'étranger ajoutait encore, Anglais, en ce moment, à la force des idées religieuses ; et un grand nombre de seigneurs, d'officiers, d'hommes d'armes, entraînés par le torrent de l'opinion populaire, abandonnaient les drapeaux de Bedfort et de Henri pour se ranger sous les bannières de Charles. On vit, en peu de temps, Laon, Soissons, Château -Thierry, Provins, Crécy, appeler le roi dans leurs murs, et le recevoir en triomphe.

Accablés par tant de coups imprévus, les Anglais semblaient frappés de la foudre ; leur puissance , affermie pai' tant de victoires et de conquêtes, s'ébranlait à l'apparition d'une jeune paysanne; sa houlette changée en glaive brisait leurs armes. On eût dit que sa voix seule renversait leurs murailles.

Bedfort commençait à craindre que la capitale de la France ne lui échappât comme les autres cités. Il appela de nouvelles troupes pour fortifier la garnison de Paris, et exigea des bourgeois qu'ils lui prêtassent un nouveau serment. Une pareille mesure était un signe de détresse. Les cœurs démentaient les vœux forcés. L'opinion, plus puissante que les armes, s'était déclarée contre l'usurpateur Henri VI. Les confiscations, les exils, les cachots, imposaient l'obéissance, mais donnaient plus de force à la haine.

CHARLES VU. 3g l

Dans une situation si critique , Bedfort crut nécessaire de se réconcilier avec Philippe le Bon; ils conférèrent ensemble et tentèrent inutilement quelques négociations avec ce même Charles si long-temps dédaigné par eux.

Cependant levêque de Winchester venait de débarquer en France avec quatre mille Anglais qu'il devait conduire en Bohème contre les hussites. Ces troupes étaient soldées par le pape. »

Bedfort, peu scrupuleux et qui redoutait Nouvelles plus la légitimité de Charles que l'hérésie de Jean Hus, appela près de lui les hommes d'armes de Winchester, changea leur destination, en grossit ses forces, et à leur tête marcha au devant du roi.

Charles vint à sa rencontre avec douze mille hommes et quelques renforts que les ducs de Lorraine et de Bar venaient de lui envoyer.

Les deux armées se trouvèrent en présence près de Melun; mais, chacune craignant également de compromettre sa fortune par les chances d'une affaire décisive, on ne combattit point. Les Anglais se retirèrent les premiers.

Charles aurait dû les poursuivre ,* mal conseillé, il prit aussi le parti de la retraite, et se porta sur Dammartin. Bedfort^ encouragé par ce mouvement, retourna sur ses pas, se mit

à sa poursuite et lui envoya un défi hautain.

A la même époque, les vœux du peuple de Compiègne appelaient le roi dans leurs murs ; il s'y rendit. Bientôt Bedfort s'approche : les deux armées établirent leur camp dans les plaines de Senlis. Là, pendant plusieurs jours, on n'entendit des deux côtés que bravades et défis. Des deux parts les preux, en grand nombre, se signalèrent par cent combats singuliers. Chacun courait avec ardeur à ce nouveau genre de tournois j mais, malgré les provocations de leurs guerriers, les deux chefs refusaient de donner le signal d'une bataille générale.

Dans ce moment Bedfort apprit que le connétable de Richemond était entré en Normandie à la tête d'un corps assez nombreux. A cette nouvelle, l'Anglais alarmé lève son camp, s'éloigne de Charles, et lui laisse la campagne libre.

Ce prince en profita et s'empara de Beauvais, que ses habitans lui livrèrent, malgré les efforts et les intrigues de leur indigne évêque Cauchon, qui depuis se rendit honteusement fameux.

Toutes les villes voisines de Paris sollicitaient la présence du roi. Il exauça leurs prières et s'établit à Saint-Denys.

Jeanne renouvela ses instances pour obte-

ne de'

nir la permission de rentrer dans ses rustiques foyers. Mais le roi persista dans son refus.

On n'ignorait pas que la plupart des habitans de la capitale attendaient avec impatience le moment de leur affranchissement : Charles, trompé par leurs promesses, espéra qu'à son approche la garnison anglaise s'efforcerait vainement de s'opposer à un soulèvement populaire.

Dans cette confiance il attaqua brusquement Auaq les remparts de Paris. Ses troupes, au nombre Paris. de douze mille hommes, étaient rangées en bataille sur un terrain nommé le Marché aux pourceaux , compris aujourd'hui entre la butte Saint-Roch et la porte Saint-Honoré.

Au signal donné, chacun s'élance sur les murailles. Dans les premiers momens, les Anglais furent repoussés ; mais bientôt, ralliés et revenant en grand nombre, ils contraignent les assaillans à se retirer.

Cependant Jeanne, opiniâtre au combat, res- Danger tait seule sur le rempart, criant aux Parisiens j^imie d'ouvrir la porte au roi. Bientôt on l'entoure, on l'attaque, on la frappe. Elle tombe blessée à la cuisse d'un trait d'arbalète, et se traîne péniblement sur une petite éminence, dont elle rougit l'herbe avec des flots de son sang.

Là, elle demeure gisante et abandonnée de

tous ceux pour lesquels elle a tant de fois risqué sa vie. Un seul chevalier, Richard de Tiembrone , vient à son secours ; il la trouve inondée de larmes, que faisait couler l'indignation. L'ingratitude des cours est peu connue au village. Jeanne en souffrit plus que de ses blessures; elle voulait mourir, et refusait de suivre son libérateur. Enfin le duc d'Alençon accourut près d'elle, et il fut obligé d'employer la force pour la ramener dans le camp.

La Pucelle fit suspendre ses armes aux voûtes de l'église de Saint-Denys, devant la châsse de l'apôtre, et supplia Charles pour la troisième fois de la laisser retourner dans sa chaumière. Le roi demeura inexorable.

Les Parisiens n'avaient point trompé l'attente du roi ; un complot s'était formé pour favoriser ses armes ; mais une force imposante l'avait comprimé. Depuis ce jour les rigueurs, les emprisonnemens, les supplices se multiplièrent; et comme tous les partis veulent faire intervenir le ciel dans les querelles des hommes, un grand nombre de prêtres, vendus aux Anglais, excommunièrent tous ceux qui violeraient le traité de Troyes, et oseraient enfreindre leur serment.

En même temps, une foule d'émissaires s'efforçaient d'effrayer le peuple en le menaçant

des vengeances que Charles exercerait, disaiton, s'il rentrait dans les murs 4'une capitale qui l'avait banni. Le roi , renonçant à s'en emparer, retourna sur la Loire, après avoir placé des garnisons dans toutes les villes conquises.

Ce prince continuait toujours ses négocia^ Tiaiid tions avec le duc de Bourgogne; mais, d'unRedfortet autre côté, Bedfort, plus adroit, parvint à se le'iîoa! rapprocher de Philippe en l'attirant à lui, non par des promesses, mais par un partage réel de l'autorité souveraine; il lui confia la lieutenance de Paris et l'associa à la régence.

Cependant ce fut plutôt un rapprochement qu'une véritable réconciliation; et, par un traité du 14 octobre 14^9, la neutralité des Bourguignons, précédemment stipulée, fut étendue à Saint-Denys, Vincennes, Charenton et même jusqu'à Saint-Cloud. Bedfort retourna en Normandie, et Philippe en Artois, laissant

le commandement de Paris au maréchal de

rile-Adam, avec peu de troupes.

Le duc de Bourgogne semblait alors se jouer et se méfier également des deux partis; car, sous le voile de cette étrange neutralité, les Bourguignons combattaient sans scrupule les Français sous la bannière anglaise; et en revanche les loyalistes, lorsqu'ils les rencon-

traient seuls, les attaquaient, en feignant de les prendre pour des Anglais.

Au reste, c'était l'infortuné peuple des campagnes qui se voyait constamment victime de ces sanglantes dissensions, de ces feints rapprochemens. Il avait également à craindre toutes les bannières. Les royalistes, les Anglais et les Bourguignons le pillaient tous à l'envi.

Anoblis- Charles devait des consolations à la Pucelle :

*enient do la famille (le

il anoblit son père et sa mère, leur donna Jeanne. Ic uom du Lys, avcc la permission de porter deux fleurs de lys dans leurs armes avec une épée.

Dans le xvii^ siècle, comme la noblesse devenait trop nombreuse, le Parlement dépouilla de ses privilèges la branche féminine de Jeanne d'Arc : n'était-ce pas dégrader cet ordre en croyant le relever!

Nouvelles La fbrtuuc avait encore résolu de faire éprou-

hoslililés. ^ *^

ver au roi de France de nouvelles alarmes : il apprit qu'à l'occasion du troisième mariage du duc de Bourgogne avec Isabelle de Portugal, Bedfort avait donné à ce prince, en apanage, la Champagne et la Brie. Depuis il sut que le régent venait de céder le Poitou au duc de Bretagne : ainsi se resserrait l'union des trois formidables ennemis de Charles.

Cet appareil menaçant ne fit qu'affermir le

roi et ses fidèles guerriers dans la résolution de combattre Eedfort à outrance, et de lui prouver que de telles concessions étaient plus faciles à faire qu'à réaliser.

Un roi ne devient jamais plus redoutable à ses ennemis, quelque nombreux qu'ils soient, qu'au moment où l'affection générale sert de levier à ses forces. Tous les cœurs vraiment français secondaient alors les armes de Charles, et résistaient à celles de Bedfort. D'Estainj^: et les habitans de Torcy défendirent six mois cette bicoque contre les Anglais.

Un grand nombre de gentilshommes, de riches marchands et de magistrats , tramèrent une grande conspiration, dans le but de livrer la capitale au roi. Malheureusement d'Alley, chargé de la correspondance des conjurés, fut arrêté, mis à la question, et condamné avec cent cinquante de ses complices. On écarteîa les uns , on décapita les autres. Plusieurs périrent au milieu des tortures; le plus grand nombre fut jeté dans la Seine.

A la même époque "^y le prince d'Orange, qui soutenait d'anciennes prétentions sur des terres du Dauphiné, déclara la guerre à Charles, et s'empara de quelques places, malgré les efforts du comte de Foix pour les défendre.

Le duc de Savoie, choisi pour arbitre entre le prince et le monarque, trahit les intérêts du roi dans l'espoir de se rendre un jour maître du Dauphiné.

Gaucourt fut envoyé dans cette province avec des troupes nouvellement levées ; il livra bataille près d'Anthon au prince d'Orange. Celuici vit son armée détruite, fut blessé, prit la fuite, et ne dut son salut qu'à la vigueur de son cheval, qui passa le Rhône à la nage. Les récits de cette victoire sont tellement exagérés que, si on les croyait, Gaucourt n'aurait perdu, dans cette action, qu'un seul homme.

Querelles Charlcs, condamué à ne jouir, pendant sa ^ '"''''^' , vie d'aucun repos, voyait sa cour plus troublée que jamais par les dissensions du connétable, du favori, et de leurs partisans.

Richemont avait fait arrêter un homme qu'il disait payé par La Trémouille pour l'assassiner. Les aveux ou les mensonges de cet émissaire lui valurent la liberté. Le connétable lui donna même un marc d'argent; générosité qui parut suspecte.

Toutes ces querelles intérieures ralentissaient ou entravaient les plus importantes opérations. Cependant, le nom de la Pucelle réveillait encore quelquefois l'ardeur des Français. On la vit reparaître avec éclat au siège

CHARLES VII. 5g9

de la Charité, avec Saintrailles et Chabanes.

Malgré leurs attaques réitérées, ils s'étaient d'abord vus forcés de se retirer, et d'abandonner des remparts défendus par une nombreuse et vaillante garnison. Jeanne, qui ne tenait plus à la vie, restait seule, suivant sa coutume , sur la brèche , avec cinq ou six soldats déterminés. Cette fermeté opiniâtre réussit. Les généraux, les hommes d'armes, honteux d'abandonner ainsi l'héroïne , se rallient, reviennent au combat, et prennent d'assaut la place.

Chaque nouveau triomphe l'appelait à de nouveaux périls; et comme sa présence assurait presque toujours la victoire, on envoyait sans pitié cette aventureuse fdle partout où l'on croyait voir quelques dangers.

Une troupe féroce dévastait alors les bourgs et les campagnes des provinces du nord. Elle était commandée par Franquet d'Arras. Jeanne marcha contre lui, à la tête d'un fort détachement qui lui fut confié ; elle le rencontra, le combattit; et, après une mêlée sanglante, le fit prisonnier.

La Pucelle voulait lui sauver la vie ; mais le peuple , impatient de lui faire expier ses brigandages, le livra à la justice. Les juges de Lagny, insensibles aux instances de la guer-

Compiè gne

rière, condamnèrent l'accusé à mort; et, dans la suite, l'impitoyable tribunal qui jugea la Pucelle , lui reprocha comme un forfait la fm tragique de ce prisonnier.

Siège de Dans le même temps, on apprit que le duc de Bourgogne assiégeait Compiègne. Jeanne y courut avec Chabanes, Poton et plusieurs autres chevaliers célèbres. Elle perça les lignes des assiégeans, et se jeta dans la place, où son arrivée produisit autant de surprise que d'enthousiasme.

Le ^4 mai i45o, la Pucelle et ses braves compagnons résolurent de faire une sortie , et d'enlever un quartier des ennemis, commandé par Jean de Luxembourg. Jeanne, suivie par Poton et le sire de Créqui, surprit les Anglais, les enfonça, les mit en fuite et les poursuivit; mais bientôt l'arrivée d'un renfort, commandé par Montgommery, contraignit les vainqueurs à se retirer.

Dans cette retraite , l'intrépide Pucelle marchait la dernière, et se retournait fréquemment pour repousser l'ennemi, ralentir sa poursuite, et ramener ses troupes sans perte.

Tout-à-coup, à la vue d'un corps nombreux qui s'etforçait de leur couper le chemin, les Français se précipitent en désordre vers la barrière. La cavalerie bourguignone charge

CHARLES VIÏ. 4^1

avec farie les escadrons français. Ceux-ci, frappés de terreur, ou se rendent, ou se jettent à la nage dans la rivière. Pendant cette mêlée , l'infanterie, vivement pressée, rentre dans la place, dont elle lève le pont, sans attendre l'héroïne qui la suivait.

Jeanne, abandonnée , brave encore ses en- p, nemis, que la pourpre de ses vêtemens, la blancheur de son panache, et la vue de son étendard déployé, attirent en foule autour d'elle. Elle pare leurs coups, intimide leur audace, recule en combattant et parvient enfin à gagner le pied des remparts. Mais la barrière est fermée : toute résistance devient inutile. De tous côtés on s'élance sur cette noble victime. Un archer picard saisit Jeanne par ses vêtemens, la renverse; elle est désarmée, et le bâtard de Vendôme l'emmène prisonnière dans le château de Marigny.

On soupçonna, dans le temps, Guillaume de Flavie, gouverneur de Compiègne, d'avoir fait fermer la barrière dans le dessein de livrer aux ennemis cette fille héroïque, dont l'influence et la gloire avaient fait naître dans son âme une basse jalousie.

On ne pourrait peindre les transports de joie que la captivité de la Pucelle excita parmi les Anglais : jamais leurs plus fameuses victoires

(le

n'en avaient fait éclater de semblables ; et ce peuple belliqueux ne rougit pas d'ordonner, dans toutes les villes qu'il possédait encore, des réjouissances publiques. Cette joie universelle pour la prise de la Pucelle était pour elle une sorte d'apothéose.

Jeanne, captive, tenta deux fois de s'échapper, d'abord à Beaulieu , et ensuite à Beaurevoir, près de Cambrai. Cependant sa prison n'était point rigoureuse dans les premiers momens. La femme et la sœur de Jean de Luxembourg, admirant son courage, et touchées de ses infortunes, la traitaient avec douceur; mais Jeanne craignait avec raison d'être livrée par les Bourguignons aux Anglais, dont elle connaissait la haine implacable.

Dans sa deuxième évasion, le succès avait failli couronner ses efforts : elle avait brisé les barreaux qui fermaient sa prison ; mais, en s'élançant par une fenêtre de la tour, elle se blessa et perdit l'usage de ses sens. On la reprit ; elle fut transférée dans la forteresse du Crotoy , à l'embouchure de la Somme.

Il ne suffisait pas à la politique de Bedfort que Jeanne, prisonnière, fût désormais dans l'impossibilité de reprendre les armes; il fallait encore dissiper les prestiges produits sur les esprits par les paroles de cette vierge in-

CHARLES VH. 4^5

spirée; prestiges qui glaçaient le courage des Anglais, autant qu'ils enflammaient celui de leurs ennemis.

Le régent crut y parvenir en prouvant , par une procédure publique , que Jeanne était envoyée, non par Dieu, mais par le diable; et qu'elle ne devait ses triomphes qu'aux sortilèges et à la magie. Il fut secondé dans ses desseins par le frère Martin , vicaire général de l'inquisition; par Pierre Cauchon, cet évêque de Beauvais, qui s'était vu expulsé de son siège; enfin par l'université de Paris , qui , servile et lâche , écrivit au duc de Bourgogne des lettres pressantes, dans le but d'engager ce prince à traduire la Pucelle devant un tribunal ecclésiastique.

Cependant, Jean de Luxembourg et surtout sa vertueuse épouse s'y opposaient. Ils refusaient de livrer leur prisonnière à une mort certaine. Bedfort vainquit leur résistance en invoquant le droit qu'on reconnaissait alors au souverain de s'emparer des prisonniers de guerre, de quelque condition qu'ils fussent, moyennant une somme de dix mille livres.

Cette somme fut donnée au sire de Luxem- ^^ "^^"f-

lalion a

bourg, de même qu'une pension de trois cents Ro^^en. livres au bâtard deVendôme; et l'héroïne, ainsi vendue, fut livrée à un détachement anglais, qui la conduisit à Rouen.

4o4 CHARLES VII.

Les chroniques nous ont conservé, pour la honte éternelle de l'évêque de Beauvais, la cédule suivante de ce prélat, adressée au duc de Bourgogne, à Jean de Luxembourg et au bâtard de Vendôme. « Ce que requiert l'évêque de Beauvais de vous , mes seigneurs, ainsi que du bâtard de Vendôme, de par le roi notre seigneur, et de par nous, est que icelle femme, nommée Jeanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au roi pour la délivrer à l'Église, et lui faire son procès, pour ce qu'elle est soupçonnée et diffamée d'avoir commis plusieurs crimes, comme sortilège et idolâtrie contre la foi; et, pour la rémunération de ceux qui l'ont preins et détenue, le roi veut libéralement leur bailler jusqu'à la somme de dix mille livres, et pour ledit bâtard qui l'a preins, rentes pour soutenir son état jusqu'à trois cents livres. »

Les lettres de l'université de Paris du 14 juillet * ne sont pas moins infâmes; elles déclarent que , s'il ne s'ensuivait pas de la prise de Jeanne une éclatante réparation et châtiment de l'offense perpétrée à notre très doux créateur, ce serait une intolérable offense contre la majesté de Dieu, contre la foi et contre la sainte Eglise.

CHARLES Vil. 4o5

On avait célébré dans Paris, par un Te Deum, la captivité de la libératrice de la France. Le duc de Bourgogne ne put résister à la curiosité de voir l'illustre captive. Il arriva prévenu, irrité; mais l'aspect de l'héroïne le surprit, le désarma et l'attendrit. La candeur et la sincérité de ses réponses rehaussaient la gloire de ses actions. Comme elle était de bonne foi , elle persuadait. Le duc tenta quelques efforts pour elle, mais sans suite et sans fermeté.

La politique parlait plus haut que la pitié. D'ailleurs Philippe, ayant appris la mort du duc de Brabant , ne songea plus qu'à se saisir de se brillant héritage, et chargea ses lieutenans de continuer le siège de Compiègne.

Après son départ, Chabannes et Saintrailles s'approchèrent de ses lignes , et , secondés par les assiégés, forcèrent les Bourguignons à la retraite. Ceux-ci abandonnèrent aux vainqueurs leurs retranchemens , leurs bagages et leur artillerie. Saintrailles les poursuivit jusque dans le Santerre.

Philippe accourut, dans le dessein de réparer Deiiv»; cet échec. Les Français lui offrirent la bataille; compi il n'osa l'accepter, se retira, et laissa les troupes ^"''' de Charles entrer dans Compiègne.

La délivrance de cette place fut trop tardive : Jeanne était dans les fers; et, par une ingrati-

4o6 ' CHARLES VII.

tilde sans exemple, on ne songea ni à briser ses chaînes, ni à prévenir sa mort, ni même à la venger.

La Pucelle avait frayé le chemin de la victoire. Les royalistes suivaient encore l'impulsion donnée par elle aux esprits. Barbazan, à la tête d'un faible corps , attaqua , près de Châlons, huit mille Bourguignons, et les détruisit presque entièrement.

Dans cette campagne désastreuse pour les ennemis de Charles , ils n'eurent d'autre compensation à tant de revers, que la prise de Jeanne et l'espérance de lui faire expier sa gloire par une mort infâme.

Sacre de Lc sacrc dc Charles avait agi puissamment à Paris, sur l'opinion des peuples : Bedfort crut affaiblir cette impression en faisant sacrer le jeune roi, Henri VI, à Paris.

Cette cérémonie fut retardée par l'absence d'un grand nombre de pairs, et particulièrement par l'hésitation du duc de Bourgogne; il ne pouvait assister qu'avec regret à un couronnement qui consacrait l'usurpation d'une dynastie étrangère sur la sienne. Enfin, Henri reçut l'onction sainte au milieu d'une foule immense , dont la tristesse et le silence n'étaient interrompus que par quelques acclamations rares et ser viles.

Cependant, peut-être des actes de douceur auraient concilié au jeune monarque quelques suffrages ; mais on ne lui conseilla que des actes de rigueur, pour effrayer ses nouveaux sujets, et un barbare coup d'État contre une fille innocente et sans défense.

Bedfort aveuglé , soit par le fanatisme, soit par une fausse politique, employa les plus grands efforts pour obtenir la condamnation et le supplice d'une vierge héroïque, dont il attribuait les triomphes à la magie.

L'infortunée Jeanne, arrivée à Rouen, y fut enchaînée et jetée dans un cachot, non moins glorieux pour elle que les champs de bataille ; car elle y fit éclater un courage plus rare et plus admirable peut-être que celui qu'elle avait déployé dans les combats.

Son procès commença : l'évêque de Beau- Procès vais, Pierre Cauchon , un inquisiteur nommé jeanL Lemaire, et soixante assesseurs, furent ses juges. On vit en elle le mélange de la plus inébranlable fermeté et de la plus touchante douleur. Elle pleurait comme une jeune fille, dit M. Walkenaei% et se conduisait comme un héros. En vain, pour la faire tomber dans quelque piège , on multipliait tour à tour les conseils, les menaces, les mensonges, les questions insidieuses; elle réduisait ses accusateurs au

4o8 CHARLES VII.

silence par la candeur, par la précision , par l'énergie de ses réponses.

Captive et enchaînée, on la redoutait encore; et la peur qu'elle inspirait du fond de sa prison , et même de son tombeau , nous est prouvée par une ordonnance du roi Henri, promulguée le 12 décembre i45o, qui ordonne de traduire devant des conseils de guerre tous les militaires qui, par crainte de laPucelle, abandonneraient leurs drapeaux.

Quos terricîilamenta puellœ exanima\>erint.

L'innocence et les malheurs de Jeanne touchèrent l'âme généreuse de la duchesse de Bedfort ; mais sa protection ne put la sauver ; son implacable époux ne rougit pas de se cacher dans une chambre voisine de celle où , par ordre du tribunal , deux matrones faisaient subir encore à la Pucelle un nouvel examen pour constater sa pureté ; et les regards de l'immodeste Anglais purent librement parcourir les formes de la malheureuse vierge qu'il destinait au bûcher.

Le rapport des matrones fut favorable à Jeanne ; mais on défendit d'en faire mention au procès, dans la crainte d'anéantir par là un des principaux chefs d'accusation , la magie.

L'accusée refusa constamment, dans ses in-

teiTOgatoires, de s'expliquer sur son entrevue secrète avec le roi ; mais elle raconta ingénuement et en détail tout ce qui avait rapport à ses visions.

Elle ne désavoua aucune de ses prédictions ; elle osa même encore annoncer aux Anglais qu'avant sept ans, on leur enlèverait un gage beaucoup plus important que celui d'Orléans , et qu'ils perdraient successivement toutes leurs conquêtes en France.

Par un hasard singulier, qui donna une nouvelle force aux idées superstitieuses, six ans s'étaient à peine écoulés, lorsque le roi se rendit maître de Paris; car il y entra le 1 5 avril i456.

Il serait impossible, dans une histoire gêné- ses

, ^ inlèrroga'

raie, de rendre un compte détaille des nom- toires. breuses séances de cette cause célèbre. 11 suffira sans doute d'un extrait des questions principales, adressées à Jeanne dans ses interrogatoires , et des réponses simples et nobles de l'accusée, pour peindre à la fois les jugesbourreaux et leur victime.

Lorsque les juges dirent à Jeanne de jurer sur les saints évangiles qu'elle dirait la vérité relativement à toutes les choses qu'on lui demanderait, elle répondit : « Mais je ne sais sur quoi » vous me voulez interroger. Par aventure, me » pourriez-vous demander telles choses que je

4lO CHARLES VII.

» ne vous dirai point , quand on devrait me )) couper la tête ? »

Elle ne nia aucune de ses visions, et dit qu'elle avait vu saint Michel et les anges corporellement , aussi bien qu'elle voyait ses juges ; (( Et quand ils se partirent de moi , dit- » elle, je pleurais, et eusse bien voulu qu'ils » m'eussent emportée. )) Interrogée sur la figure de ces anges , elle dit : (( Vous ne le sau- )) rez, mie; » et ajouta que ses voix lui avaient dit de demeurer à Saint-Denis en France ; mais que les seigneurs ne le voulurent point , parce qu'elle était blessée.

Dans un autre interrogatoire , comme on lui demandait quel art, quel métier elle avait appris , elle répliqua : (( Ma mère m'a appris à » coudre, et je ne cuide pas qu'il y ait femme, » dans Rouen , qui pût m'en apprendre aucune )) chose. ))

(c Où et quand avez-vous d'abord entendu » vos voix ? » « Ce fut à midi , au temps d'été , » un jour de jeûne, au jardin de mon père, du » côté de l'église , et accompagnées de clarté. » (( Etes-vous en la grâce de Dieu ?» a Si je n'y » suis, Dieu m'y veuille mettre; et si j'y suis, » Dieu m'y veuille tenir. » « Aviez-vous volonté » de persécuter les Anglais et les Bourgui- « gnons ? » (( J'avais bonne volonté que le roi

CHARLES VII. 4ll

» eût son royaume. » « Avez-voiis voulu vous » échapper ? » « Oui ; ainsi qu'il est licite à » chacun prisonnier; et, quand je le ferais en- » core, on ne pourrait m'accuser d'avoir violé » ma foi à aucun, car je ne l'ai baillée à per- » sonne. » a Votre marraine croyait aux fées ? » passait-elle pour sage? » « Elle est réputée » pour bonne, prude femme, et non pas sor- » cière. » « Quel âge aviez-vous lors de vos pre- » mières visions ? » « J'avais treize ans. »

Un jour on lui demanda si Dieu haïssait les Anglais ; elle répondit : (( De l'amour ou de la » haine que Dieu porte à leurs âmes, je ne sais )) rien; mais je sais bien qu'ils seront boutés )) hors de France, excepté ceux qui y mour- » ront ; et que Dieu enverra victoire aux Fran- » çais contre eux. »

On voulut savoir par quelles paroles elle trompait les hommes d'armes fiançais, et si elle ne leur prédisait pas que sous son étendard ils seraient toujours heureux à la guerre; elle dit : (( Je leur adressais seulement ces paroles : » E7itrez hardimejit au milieu des Anglais , et » j'y entrais moi-même. »

Quelques clercs lui reprochaient d'avoir été meurtrière, hérétique, d'avoir décliné l'autorité de l'Église, de s'être habillée .en homme, d'avoir affirmé témérairement qu'elle irait en

paradis; enfin, d'avoir commis le crime de se donner pour envoyée de Dieu, ne prétendant être responsable qu'envers lui.

On la pressa de rétracter toutes ses erreurs; elle répondit : a Je veux maintenir ce que j'ai » toujours soutenu : si j'étais condamnée, si » je voyais le feu allumé, le bois préparé, le » bourreau prêt à me jeter au bûcher, et en- » core quand je serais au feu, je ne dirais au- )) tre chose que ce que j'ai dit, voulant le sou- » tenir jusqu'à la mort. »

Elle fut questionnée sur ce que les saints et les saintes lui avaient annoncé relativement aux suites de son procès. « Mes voix, dit-elle, » m'annoncent que je serai délivrée par gran- » des victoires. Elles ajoutent : Prends tout en » gré; ne chaille de ton martyre, tu t'en vien- » dras enfin au royaume du paradis; et ce que » disent mes voix, c'est à savoir sans faillir; » elles appellent cela martyre pour les peines » et adversités que je souffre en prison. Je ne » sais si je dois plus souffrir encore; mais je » m'en rapporte à notre Seigneur. »

Un juge nommé Isambert, voulant la sauver, lui donna un conseil, d'après lequel elle déclara s'en rapporter au pape et au concile de Bâle, sur la nature et la réalité de ses visions. Cet appel devait l'arracher à la fureur de ses

ennemis; mais l'infâme évêqiie de Beauvais dit k Isambert : (( Taisez-vous, de par le diable; » et il défendit de transcrire l'appel sur les registres. Ce fait ne fut connu que par le procès de révision, qui eut lieu dans la suite par les ordres de Cbarles VIL

L'innocence de l'accusée fatiguait et décon-saconfes-

A 'a ^ X • . sioii à un

certait ses accusateurs. Les juges ne pouvaient ,néire trouver de preuves pour la condamner. Ses p^^^yp^^"^^rôles, ses actions, les témoins appelés contre elle et pour elle, tout déposait en sa faveur. Il fallut avoir recours à la fraude. Jeanne voulait se confesser; on lui envoya un prêtre hypocrite, nommé Loiseleur, qui surprit sa confiance, en feignant d'être comme elle, privé de sa liberté.

Jeanne lui parla avec abandon. On avait caché deux témoins qui transcrivaient ses paroles ; mais ses aveux secrets furent aussi innocens que ses réponses publiques. Enfin, succombant aux fatigues, aux angoisses, elle tomba malade. Alors le duc de Bedfort trembla, non par pitié, mais par crainte, de voir une mort naturelle lui enlever sa victime. On pressa la procédure.

L'LTniversité, consultée, se prononça contre elle. Jeanne, trompée par les conseils de Loiseleur, reconnut la compétence de l'autorité

4l4 CHARLES VII.

ecclésiastique qui la jugeait. On lui avait dit que, si elle ne se soumettait pas à l'Église, elle exposerait son âme au feu éternel, et que son corps serait livré au lëu temporel.

La Pucelle hésitait. « Vous ne ferez jamais » ce que vous dites contre moi, répondait-elle, » car, en ce cas, il vous en prendrait mal au )) corps et à l'âme. »

L'évêque de Beauvais fit paraître à ses yeux les instrumens de torture. Ils ne l'effrayèrent pas plus que le glaive des Anglais ne l'avait intimidée.

soD'ex- Enfin, le ^4 niai i45i, Jeanne fut conduite position. ^^^ j^ place du cimetière Saint-Ouen, où deux échafauds étaient dressés. Elle monta sur l'un avec un prêtre chargé de la prêcher; l'autre était occupé par le cardinal d'Angleterre, le vice -inquisiteur, les évêques de Beauvais, de Noyon, de Boulogne, et trente-trois assesseurs.

On avait préparé pour elle, au Vieux-Marché, un hùcher. Le peuple en foule remplissait la place. Le prêtre Guillaume Érard prononça un violent discours, abondant en injures contre Charles et ses partisans; et comme il proférait ces paroles : (( Le prince ton roi est hé- » rétique et schismatique, » Jeanne d'Arc indignée se lève, interrompt l'orateur, et s'écrie : (( Par ma foi, sire, révérence gardée, je vous

» ose bien dire et bien jurer, sur la peine de » ma vie, que le roi est le plus noble chrétien ;) de tous les chrétiens ; que nul n'aime mieux » la foi et l'Eglise, et qu'il n'est point tel que » vous le dites. »

Ensuite l'appariteur Massieu lui lut une formule d'abjuration qu'elle ne voulut pas signer. « Je ne sais, dit-elle, ce que vous entendez » par l'abjuration! )) On le lui expliqua : « En )) ce cas, dit Jeanne, je m'en rapporte à l'Eglise » universelle pour savoir si je dois abjurer ou » non. ))

On la pressa de nouveau ; on employa tour céduie à tour les conseils, les prières, les menaces; en- îeus"' fin, vaincue, elle signa une cédule de huit li-"^eUer'^ gnes, après qu'on lui en eut fait lecture. Elle semblait ne contenir que la simple promesse de ne plus porter les armes, de laisser croître ses cheveux, et de quitter l'habit d'homme.

Mais les fourbes avaient abusé de son ignorance. La pièce qu'on lui fit signer était beaucoup plus étendue. Par cet acte, elle se reconnaissait hérétique, dissolue et adonnée au démon.

Dans la suite , la fraude fut prouvée par les déclarations du greffier, de l'appariteur Massieu et de plusieurs autres témoins. Enfin, l'évêque de Beauvais lut publiquement l'arrêt

4l6 CHARLES VII.

(jiii condamnait Jeanne, pour réparation de ses fautes, à passer le reste de ses jours au pain de douleur et à Veau d'angoisse. On reconnaît à ce style celui de l'inquisition.

L'infortunée répliqua : (c Puisque l'Église » me condamne, je dois être remise entre ses :» mains. Conduisez-moi donc dans ses prisons, )) et que je ne reste plus au pouvoir des Anglais.»

Cet arrêt, tout cruel qu'il était, ne satisfaisait pas la rage de ses ennemis ; les troupes anglaises, furieuses de voir échapper à la mort l'héroïne qui les avait fait fuir tant de fois, murmurent, s'ameutent, se rassemblent, éclatent en menaces, et demandent la tête de l'évêque de Beauvais, ainsi que celle des autres juges.

Warvick lui-même déclara aux membres de ce tribunal inique , qu'en sauvant la vie de la Pucelle, ils compromettaient les intérêts du roi Henri, a N'ayez cure, lui dit l'un d'en- » tre eux , nous la retrouverons bien ! » r.igueurs De ce moment, la prison de Jeanne ne fut prison, qu'un supplice prolongé. Deux soldats se tenaient à sa porte , et trois dans son cachot. La nuit elle était enchaînée sur son lit, et le jour à un poteau. Cependant, soumise et résignée, elle avait repris ses habits de femme, et ne donnait aucun prétexte à ces nouvelles rigueurs

Un matin, tandis qu'elle dormait, on lui enleva ses vêtemens, qu'on remplaça par des habits d'homme. Vainement elle conjure ses barbares gardiens de lui rendre sa robe; ils l'insultent, veulent attenter à sa pudeur, et la forcent ainsi de se revêtir des habits qu'elle avait juré de ne plus porter.

Soudain, l'évêque de Beau vais paraît, avec Warvick et d'autres témoins. Dans le cachot même, ils dressent un procès-verbal, pour attester l'infraction de Jeanne à son serment; et i'infàme prélat dit, en sortant, au comte de Warvick, avec l'expression d'une joie féroce, farewel^ farewel^ ce qui signifie soyez satisfait^ QM poî^tez-vous bien.

Le lendemain, le tribunal délibère pour la sa lorme, sans désemparer, et prononce la sen- naiion. tence qui condamne Jeanne d'Arc comme relapse, excommuniée, rejetée du sein de l'Eglise, et jugée digne par ses forfaits d'être abandonnée à la justice séculière.

On trouve dans les manuscrits de M. de La Verdie , et dans les dépositions des témoins au procès de révision , les détails relatifs à la fin tragique de la Pucelle.

Le 5i mai i45i, un frère prêcheur, Martin Ladvenu, entendit Jeanne en confession, et lui annonça qu'elle allait mourir. Elle voulut com-

4l8 CHARLES VII.

munier; et, par une bizarre inconséquence, l'évêque de Beauvais le lui permit, quoiqu'il l'eût déclarée hérétique.

Jeanne dit à son confesseur qu'on avait tenté de lui ravir par force son innocence; elle accusa de ce crime un pair d'Angleterre, et soutint que c'était ce seul motif qui l'avait forcée de se couvrir de ses habits d'homme, puisqu'on lui avait enlevé ceux de son sexe. Ses gardes, disaitelle, étaient aussi coupables du même attentat.

Lorsqu'on la plaça sur la charrette qui devait la conduire au bûcher, l'indigne agent de l'évêque de Beauvais, le prêtre Loiseleur, cédant aux remords qui le déchiraient, voulut accompagner sa victime, pour expier sa perfidie en l'assistant à sa dernière heure; mais les gardes le repoussèrent ; il versa des larmes tardives, et prit la fuite.

L'héroïne fut conduite au Vieux Marché, entourée par huit cents Anglais armés. Sur la place, on voyait trois échafauds : l'un pour les juges, l'autre pour les prélats; sur le troisième s'élevait le fatal bûcher.

Le prêtre Midi prononça un discours violent et grossier, qu'il termina par ces paroles : « L'E- » glise ne peut plus vous défendre; elle vous » remet dans les mains de la justice séculière. » Fade inpace. ))

Cauchon lut tout haut le jugement définitif, et remit Jeanne au bailli de Rouen , qui , sans nouvelle délibération , et conformément à la doctrine des inquisiteurs, ordonna au bourreau de s'emparer de Jeanne et de la conduire au bûcher.

L'appariteur Massieu, qui raconte ces faits, dit que les soldats anglais, voyant l'héroïne parler à son confesseur, et contrariés, dans leur rage, par ce léger retard , s'écriaient : a Mé- » chans prêtres, comptez-vous nous faire dîner » ici?» Ils la livrèrent eux-mêmes au bourreau en lui disant : « Fais ton office. »

Jeanne demanda qu'on dît une messe pour son elle; ensuite, voyant la flamme s'approcher, ''^'^''^' elle dit à son confesseur de se retirer et de tenir la croix élevée pour qu'elle pût fixer sur elle ses derniers regards. Tant que cette vierge put respirer, elle prononça le nom de Jésus. La plupart des assistans s'éloignèrent en pleurant : ils s'écriaient qu'elle était innocente, injustement condamnée et vraiment chrétienne. Jean Frappart, secrétaire du roi d'Angleterre, dit, en pleurant, à l'un des assesseurs : « Nous sommes tous perdus, car on brûle une » sainte personne dont l'âme est dans les mains » de Dieu.w Le cardinal d'Angleterre ordonna que les

cendres de Jeanne d'Arc fussent jetées dans la rivière. Elles disparurent; mais le nom de l'héroine restera immortel, ainsi que celui de ses bourreaux, l'un pour la gloire de la France, et les autres pour l'opprobre de l'Angleterre. On a découvert, depuis peu, un manuscrit sous le titre de Compilation abrégée des grandes et générales chroniques. Ce manuscrit renferme, dit M. Buchon, un récit historique de la vie de Jeanne d'Arc et de son procès, et qui n'est nullement copié des grandes chroniques. C'est M. de Rocheplate, maire d'Orléans, qui a confié à M. Buchon ce manuscrit précieux.

L'abbé de Condillac, craignant sans doute de trop s'étendre sur la mission de Jeanne d'Arc , se montre très laconique en racontant à son royal élève cet épisode de notre histoire. « Orléans assiégé, lui dit-il, était sur » le point de tomber au pouvoir des Anglais , » et Charles n'aurait plus eu d'autre ressource » que de se retirer au-delà de la Loire, lorsque » Jeanne d'Arc, connue sous le nom de Pu- » celle d'Orléans , se dit envoyée de Dieu pour » faire lever le siège de cette ville, et pour faire » sacrer le roi à Reims. Elle tint en effet pa- » rôle, et le roi fut sacré le mois de juillet de » la même année. Vous vous souvenez, mon- » seigneur, du dieu Neptnne, du premier Afri-

CHARLES VII. /pi

» cain et de la biche blanche de Sertorius. )) Cette héroïne , dont le courage méritait au » moins d'être respecté , tomba , quelque » temps après, entre les mains des Anglais, » qui f manquant tout à la fois au bon sens et » au droit des gens, la firent brûler comme » magicienne. ))

Voltaire parie ainsi de la mort de Jeanne : (( Elle fit à ses juges une réponse digne d'une » mémoire éternelle : interrogée pourquoi elle » avait osé assister au sacre de Charles avec son » étendard, elle répondit : Il est juste que qui » a eu part au travail , en ait à l'honneur. En- » fin, accusée d'avoir repris une fois l'habit » d'homme qu'on lui avait laissé exprès pour » la tenter, ses juges, qui n'étaient pas assuré- )) ment en droit de la juger, puisqu'elle était » prisonnière de guerre, la déclarèrent héré- )) tique, relapse , et firent mourir par le feu celle » qui, ayant sauvé son roi, aurait eu des autels )) dans les temps héroïques où les hommes en » élevaient à leurs libérateurs. Charles VII, de- » puis , rétablit sa mémoire assez honorée par » son supplice même. »

Ce célèbre écrivain ajoute à ce peu de mots des observations qu'on ne saurait trop répéter : « Ce n'est pas assez de la cruauté pour portei » les hommes à de telles exécutions, il faut en-

» core ce fanatisme composé de superstition et » d'ignorance , qui a été la maladie de presque » tous les siècles.

» Quelque temps auparavant, les Anglais » condamnèrent la princesse de Glocester à » faire amende honorable dans l'église de Saint- » Paul, et une de ses amies à être brûlée vive, » sous prétexte de je ne sais quel sortilège em- » ployé contre la vie du roi. On avait brûlé le )) baron de Cobham en qualité d'hérétique ; et » en Bretagne on fit mourir par le même sup- » plice le maréchal de Retz , accusé de magie , » et d'avoir égorgé des enfans pour faire avec » leur sang de prétendus enchantemens.

» Que les citoyens d'une ville immense, où )) les arts, les plaisirs et la paix régnent au- » jourd'hui, où la raison même commence à » s'introduire, comparent les temps, et qu'ils )) se plaignent, s'ils l'osent. C'est une réflexion » qu'il faut faire presque à chaque page de cette » histoire. »

Il paraît que, dans ce siècle crédule, la confiance inspirée par les visions de Jeanne était si généralement répandue, qu'on la consultait sur des faits entièrement étrangers à sa prétendue mission.

Le schisme occupait alors tous les esprits; et probablement on adressait sur cet objet d'é-

tranges questions à l'héroïne inspirée, car on a conservé la lettre suivante, que Jeanne d'Arc dictait et envoyait au comte d'Armagnac, à ce sujet :

c( Jésus Maria, comte d'Armagnac, mon » très cher ami, Jeanne la Pucelle vous fait » savoir que votre messager est venu de par )) devers moi ; lequel m'a dit que l'avez envoyé )) par delà pour savoir de moi auquel des trois » papes commandés par mémoire vous devriez » croire ; de laquelle chose ne vous puis bon- » nement faire savoir le vrai pour le présent, » jusqu'à ce que je sois à Paris ou ailleurs, à » requoy (repos); car je suis pour le présent » trop empêchée aux faits de la guerre. Quand )) vous saurez que je serai à Paris, envoyez un » message par devers moi, et je vous ferai sa- » voir tout au vrai auquel vous devez croire, et » que j'en aurai su par le conseil de mon sou- » verain Seigneur, le roi de tout le monde, et » que j'en aurai à faire à tout mon pouvoir. » Adieu, vous commande, Dieu soit garde de » vous. Ecrit à Compiègne, le 22 d'août 1429. »

L'ingrate inaction du roi de France, lorsqu'il fut informé des malheurs de sa libératrice, ne peut se justifier; il avait en sa puissance un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient des personnages mar-^

quans; et, s'il eût menacé les Anglais de représailles, l'infortunée Jeanne aurait été sauvée.

Les exploits de cette fille héroïque suffisaient pour rendre sa vie merveilleuse. Mais , suivant les mœurs du temps, chacun y ajouta des fables ; entre autres contes, on prétendit que le cœur de Jeanne d'Arc se trouva intact dans les cendres, et qu'on vit s'envoler du milieu des flammes une colombe blanche, marque de son innocence et de sa pureté.

Charles VII sentit, un peu tard, que son honneur et celui de la France exigeaient qu'on justifiât la mémoire de la Pucelle des infâmes calomnies dont elle avait été l'objet et la victime.

Le roi voulut que ses parens demandassent, au saint Siège, des juges et la révision de son procès; le pape Calixte III accueillit leur requête. Il nomma pour commissaires l'archevêque de Reims , ainsi que les évêques de Paris et de Constance, qui s'assemblèrent à Rouen.

Les pièces furent scrupuleusement examinées. On entendit un grand nombre de témoins. La Pucelle fut entièrement justifiée. L'arrêt des juges ordonna de lacérer et brûler les actes du procès par lequel on l'avait condamnée.

La plupart de ses premiers juges, bourrelés de remords , poursuivis par la haine et le mé~

pris public, terminèrent leurs jours, dit-on, par une mort subite ou infâme. Enfin, la France reconnaissante , entourant son nom d'un éternel hommage, lui érigea une statue dans le lieu même où elle avait péri sur le bûcher.

Plusieurs écrivains , voulant faire revivre la Pucelle, racontent que le 24 mai 14^1 ^^ substitua sur le bûcher, à l'innocente Jeanne , une personne de son sexe, convaincue de crime, et qui ressemblait à la Pucelle. Ils accompagnent ce récit de tous les détails nécessaires pour rendre vraisemblable cette supercherie imaginée dans le but de tromper la haine des Anglais. A l'appui de ce conte, ils citent une lettre du frère de Jeanne, dans laquelle il parle de l'absence de sa sœur, et ne fait aucune mention de sa mort. Enfin, ils rapportent l'extrait d'un manuscrit de Metz, dans lequel le père Vignier, prêtre de l'Oratoire, assure avoir vu, en 1456, le contrat de mariage de Jeanne d'Arc avec le sieur Des Armoises.

« Il est possible, dit Moreri, que ceux qui » ont vu cette prétendue Jeanne d'Arc et le » chevalier Des Armoises, son époux, se soient » laissé surprendre; mais la sentence des com- )) missaires du pape, en i456, qui parle de la )) défunte Jeanne d'Arc de bonne mémoire, )) vulgairement appelée la Pucelle, aura né-

/y26 CHARLES VII.

» cessairemeiit détrompé les dupes de cette » imposture. »

De tout temps , la politique mêla le merveilleux à l'histoire : autrefois , dit-on , les Français durent à Geneviève la défaite d'Attila; depuis, à Jeanne, l'expulsion des Anglais : ainsi, deux lois ils attribuèrent leur salut et leurs triomphes à l'intervention miraculeuse d'une vierge des champs.

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