LIVRE III
Depuis le départ de Jeanne d'Arc pour Orléans, jusqu'à la délivrance de celle ville,
1 out étant prêt pour le départ de l'expédition, les vivres ayant été chargés sur des chars (i), et les troupes réunies sous les bannières de leurs chefs, Jeanne d'Arc, les maréchaux de Sainte- Sévère et de Rayz, l'amiral de Culan, le seigneur de Gaucourt, grand maître de la maison du roi , Ambroise de Lore , La Hire (2) , et plusieurs autres chefs de guerre moins célèbres , quittèrent la ville de Blois , et se diri- Mercredi gèrent sur Orléans. Le duc d'Alençon ne put ^29. prendre part à cette expédition, parce qu'il n'avait pas encore achevé de payer la rançon
(1) Jean Charlier, Hist. de Charles VIL
(2) Edm. Richer, Hist. de la Pucelle ; déposition de Jean , comte de Dunois 7 elc,
pour laquelle il avait donne des otages , et qu'en vei Lu de ses engagemens il ne pouvait jusque-là porter les armes contre les Anglais. Cette rançon avait été fixée à six cent mille écus, somme énorme pour Le temps, et le duc ne pouvait se la procurer qu'en vendant une partie de ses domaines. Le duc de Bretagne , profitant de cette conjoncture, acheta à vil prix, de ce prince, la ville de Fougères, qui se trouvait à sa bienséance (i).
Jeanne d'Arc avait fortement insisté pour qu'on prît la route de la Beauce , afin d'arriver à Orléans par le côté du siège où se trouvaient les plus grandes forces des assiégeans. Mais ce projet avait paru d'une audace voisine de l'extravagance ; le comte de Dunois, avec qui l'on n'avait pas cessé de correspondre , le désapprouvait absolument (2); on avait représenté à Jeanne tout ce qu'il avait de dangereux et de téméraire ; enfin, voyant qu'on ne pouvait la faire changer de résolution, fort embarrassés sur le parti qu'ils de- \ aient prendre, car le roi avait prescrit d'obéir en tout à cette jeune fille, les généraux français imaginèrent de profiter de ce qu'elle ne connaissait peint le pays, pour prendre, malgré elle, I»1 chemin do la Sologne(3), en lui faisant croire,
(1) Villaret , Hist. de France, tom. xiv.
(2) Journal du siège.
(3) Toutes les dépositions s'accordent à dire qu'on suivit celle route.
jusqu'au dernier moment, qu'on suivait la route qu'elle avait prescrite (i).
Le Chroniqueur bourguignon fait monter à sept mille hommes l'armée envoyée au secours d'Orléans ; mais il me paraît certain qu'il y a une exagération d'au moins quinze cents hommes dans son compte. Le plus grand ordre régnait dans cette petite armée. Jeanne avait ordonné « que toutes les gens de guerre se confessassent :» et laissassent leurs foies femmes {filles de mau- » valse vie) et tout le bagaige (2). »
On était à la fin du mois d'avril, à cette riante époque de l'année , où, surtout dans ces contrées, plutôt favorisées du retour du printemps que ne le sont les bords de la Seine , la terre , impatiente de dépouiller sa robe de deuil , se revêt d'un voile de verdure, et pare déjà son sein de marguerites et de violettes. Celui qui n'a pas contemplé ce réveil de la nature, dans les champs fertiles de la Touraine, aux enviions de Blois , sur les belles rives de la Loire , n'a jamais connu la saison des roses. Là semblent de tous côtés s'élever , avec une rapidité qui tient de l'enchantement, des palais de feuillage, des temples de verdure. Chaque arbre, en balançant sa tige couronnée, confie a*ux souffles du matin les parfums les plus doux, et
(1) Déposition du comte de Dunois.
verse autour de lui une pluie de fleurs éclatantes ; les chemins en sont couverts, la terre en est semée ; les ruisseaux suivent leur cours entre des bordures de glaïeuls et de lis(i); des touffes de lilas, des buissons de roses sauvages , semblent se pencher sur la tête des voyageurs , comme pour les retenir sous leur ombre hospitalière ; tandis qu'une multitude d'oiseaux, différens de chant et de plumage , peuplent la forêt reverdie , les vergers renouvelés , les haies d'aubépine en fleurs ', et semblent, en saluant les beaux jours revenus, célébrer les beautés de ce riant jardin de la France (2).
Jeanne d'Arc fit rassembler sous la bannière qu'elle leur avait destinée les prêtres qui devaient accompagner l'expédition, et leur ordonna de marcher à la tête de l'armée. Ils obéirent, et précédèrent toujours les guerriers , en faisant retentir les airs de chants religieux. Entre autres hymnes, consacrées par les rites de l'église catholique, ils répétaient souvent en chœur cette prière sublime , si propre à remplir les âmes d'un saint enthousiasme (3) : « \ iens, Esprit créateur!
daigne visiter ceux qui se font gloire de t'ap- » parvenir, et remplis de ta grâce les cœurs for-
( 1 ) 11 s'agit ici du Us de mai ou des vallces, autrement dit. muguet di- mai.
(2) C'est le surnom qu'on donne à la Tourainc.
(3) Déposition de frère Jean Pasquerel.
DE JEANNE I»'aRC. 5
» mes par loi. Toi qui plaides pour nous auprès » de la justice éternelle; présent du Dieu Très* » Haut , source de vie , feu sacré de la charité , » onction céleste qui nous consacre à Dieu! toi » qui, multiplié sous sept formes mystérieuses, » es la récompense du juste! toi, le doigt puis- » sant de la droite de Dieu! toi, le premier objet » de ses promesses, qui publies ses merveilles » et chantes dignement ses louanges! resplendis, » céleste lumière , dans les ténèbres de nos sens ; » répands l'amour divin dans nos cœurs; sou- » tiens incessamment nos corps débiles par ta » force vivifiante ; repousse loin de nous l'En- » nemi, rends-nous la paix, sois toi-même notre » guide pour nous faire éviter les périls qui nous » environnent ! Que par toi se manifestent et le » Père et le Fils ; et toi-même , Esprit de tous » les deux, signale aujourd'hui ta puissance , afin » que nous croyions à toi dans toute la suite des » siècles! Gloire au Père, gloire au Fils, gloire » à toi , Esprit Saint, dont le souffle divin répand » dans les cœurs une flamme sacrée et les rem- » plit d'une céleste lumière..... Tu enverras de » nouveau ton Esprit créateur, ô mon Dieu! et » tu renouvelleras la face de la terre (i). »
(i) J'ai cru devoir donner ici la traduction tout entière du Veni, Creator, parce qu'il m'a semblé que le rapport existant entre plusieurs passages de cette hymne, et la çiroansr
L'armée s'arrêta à la fin du jour et passa îa nuit au milieu de la campagne. Il en fut de même Jeudi la nuit suivante (i). Jeanne d'Arc voulut reposer tout armée la première nuit : elle en fut malade (2). Elle exhortait souvent les guerriers à se confesser et à avoir confiance au Seigneur (3). Elle ajoutait que , s'ils se trouvaient en état de grâce (si essent in bono statu), avec le secours de Dieu , ils remporteraient la victoire (4). Ses paroles animées, sa conduite exemplaire , l'appareil religieux dont elle était environnée , commençaient à faire impression sur l'esprit des soldats. La plupart se confessèrent (5). Jeanne elle-même reçut, au milieu d'eux, le sacrement de l'Eucharistie (6). Cette cérémonie auguste peut faire une impression plus tendre dans l'enceinte paisible d'un temple, à l'ombre mystérieuse de ses voûtes, ou sous la lumière surna-
tance où elle était chantée 9 11e serait pas sans intérêt. J'en présente aux lecteurs une traduction nouvelle , parce que celles que contiennent nos livres d'Heures, m'ont paru ne la reproduire que faiblement; le vers Tu septiformis muicrc , entre antres , n'y est presque jamais rendu.
(1) Déposition de frère Jean Pasquerel,
(2) Déposition de Louis de Contes.
(3) Même déposition ; déposition de Simon Beaucroix. (/|) Déposition de Simon Beaucroix.
(5) Cesl ce qu'indique un passage de la déposition de Danois.
Déposition de Louis de Contes
turelle et pour ainsi dire fantastique qui s'échappe de ses vilreaux colorés ; elle en doit peut-cLre produire une plus profonde en plein air, sous un ciel pur, dans des champs parés d'une verdure nouvelle , où nul ouvrage de l'homme ne semble interposé entre le suppliant et la Divinité ; où , libre d'élever les yeux jusqu'à la voûte azurée , l'homme se sent plus immédiatement placé sous les regards de son Dieu, de ce Dieu qui lit dans les replis des cœurs et les ténèbres des âmes. Combien surtout doit-elle frapper les esprits , mêlée à l'appareil de la guerre , environnée de l'éclat des armes, de la foudre des rois, des pompes de la victoire et de la mort! Quel contraste touchant devait offrir ce spectacle d'un Dieu descendu du ciel, renouvelant son sublime sacrifice , et changeant sa substance pour nourrir du pain des anges une faible ciéature, au milieu de ces rangées de casques aux panaches flottans , de ces longues lignes de brillantes armures , et de cette forêt de lances étincelantes des premiers feux du soleil!
On arriva le troisième jour aux environs d'Or- Vendredi
, , , . . x îii -Q avr*ï
leans; et la jeune guerrière put, du haut du co- y\^. teau qui domine le cours du Loiret, et d'où la vue s'étend jusqu'aux bords de la Loire , contempler pour la première fois cette cité fidèle , depuis long-temps l'objet continuel de ses pensées; ces rivages sangians, ces champs couverts
HISTOIRE de ruines, où tant de héros avaient combattu pour la gloire et l'indépendance de la patrie, où tant de bataillons superbes reposaient ensevelis, De quels sentimens , en considérant ce grand tableau, Jeanne d'Arc dut être agitée! Mais une pensée soudaine, une pensée amère et cruelle dut bientôt en interrompre le cours. C'est en ce moment que, du haut de la colline où s'était arrêtée son armée, la jeune guerrière , jetant les yeux sur le cours de la Loire , dut s'apercevoir qu'on l'avait abusée, en la conduisant du côté du fleuve opposé à celui qu'elle avait voulu suivre. On verra, par le discours qu'elle tint bientôt après au comte de Dunois, qu'elle fut justement indignée d'une tromperie injurieuse pour la Divinité dont elle se croyait l'envoyée ; tromperie, au reste, qui retomba sur ses auteurs , et que Dieu sembla n'avoir permise que pour confondre la vaine prudence et les timides calculs de tant de généraux expérimentés.
Le convoi et la petite armée qui lui servait d'escorte traversèrent ( les prêtres de l'expédition toujours à la tête des troupes) l'espace appelé / ,i! de Loire, qui s'étend entre ce fleuve et les bords du Loiret, et parvinrent sur le rivage de La Loire un peu au-dessus de la bastille que les A nglai>a\ aient élevée à la place de l'église de Saint- 1 ean-le-Blanc (i).
' Dépositions de Simon Beaucroh et de ThéodebaM ou
DE JEANNE DÀRC. 9
Ce dernier endroit était le seul où auraient pu aborder les nefs préparées à Orléans pour venir recevoir les vivres. C'est sans doute le motif qui avait déterminé les Anglais à y construire un fort. Partout ailleurs, la rivière étant alors fort basse, il était impossible qu'elles approchassent assez de terre pour qu'on pût décharger immédiatement les vivres des chars qui les avaient apportés dans les vaisseaux qui devaient leur faire traverser le fleuve (1). Il aurait fallu les transporter à bras d'hommes, en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture: opération lente et périlleuse , attendu le voisinage de la bastille pleine de guerriers nombreux et vaillans (2), qui pouvaient profiter du désordre et de l'embarras qu'aurait entraînés ce travail pour faire une sortie , tomber sur les Français , et les mettre en déroute. On était si près de la forteresse, que les guerriers des deux nations pou vaient mutuellement distinguer leurs traits (3). Ajoutez à cela que les grandes nefs destinées à prendre les vivres à leur bord, trop pesantes pour être conduites à la rame , ne pouvaient remonter qu'à la voile contre le cours du fleuve
Thibaut d'Armignac, autrement dit de Termes ? chevalier , bailli de Chartres ; Chronique sans titre , etc.
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(2) Déposition du comte de Dunois.
(3) Déposition de frère J. Pasquerel.
jusqu'à l'endroit où se trouvait le convoi ; et ,' comme si tout eût semblé se réunir pour empêcher qu' il n'entrât dans la ville , le vent était absolument contraire (i). Tous ces obstacles auraient été évités si , comme Jeanne d'Arc l'avait prescrit, on eût passé la Loire sur le pont de Blois , et suivi la rive droite du fleuve jusqu'aux portes d'Orléans, en passant entre la bastille de Saint-Laurent et celle de Londres ou des Douze- Pairs. La preuve qu'on s'était ,exagéré les dangers de ce dernier parti , c'est qu'ayant été obligé plus tard d'y revenir, il n'en résulta pour l'armée aucun inconvénient. « Et d'aucunes fois advenoit » que l'opinion d'elle estoittout au contraire des » capitaines » , remarque N. Sala : « mais quoy » qu'il en fust , s'ilz la créoient , tousjours leur » prenoit bien ; et , le contraire , quant ilz vou- » loient exécuter leur opinion sans elle , mal » leurvenoit. » Ainsi se vérifiait la maxime du plus savant et du plus sage auteur de ce siècle : « Qui se fie autrement que par la divine espé- » rance , marche sur la glace d'une nuictée , et » s' appuyé au baston de rouzeau (2). »
Cependant les chefs de guerre de l'expédition qui avaient fait suivre au convoi les chemins de
(1) Dépositions du comte de Dunois, et de Jean, seigneur «le Gaucourt.
[2) Alain Chartier, en ses Sentences.
DE JEANNE D'àRC. TI
la Sologne , se trouvaient dans le plus grand embarras, et ne savaient à quoi se résoudre. Jeanne d'Arc, toujours prompte à prendre son parti, voulait qu'on commençât par s'emparer de la bastille de Saint - Jean - le - Blanc , ce qui aurait rendu les Français maîtres d'un port et d'un passage commodes ; mais on n'osa pas l'entreprendre (i).
Instruit de cet état de choses , et craignant que la petite armée de la Pucelle ne fût exposée au plus grand péril , si , en prolongeant son inaction , on donnait le temps aux Anglais des bastilles du sud de se rassembler et de venir l'attaquer avec des forces supérieures ( 2 ) , Dunois passa la Loire , dans un léger bateau à rames , avec Théobald d' Armignac , dit de Termes , et plusieurs autres chefs de guerre , et vint aborder à l'endroit où le convoi s'était arrêté (3).
Comme il approchait : « Etes - vous le bâtard » d'Orléans?» lui demanda la jeune guerrière. « Oui , je le suis », répondit-il , « et je me réjouis » de votre arrivée. » «Est-ce vous », poursuivitelle , « qui avez donné l'avis de me faire venir de
(1) Déposition de Simon Beaucroix , clerc conjugat.
(2) Déposition du comte de Dunois.
(3) Dépositions de Théobald d' Armignac , chevalier . bailli de Chartres, et de J. d'Aulon , sénéchal de Beaucairc.
» ce côté de la rivière, et non pas directement » du côté où sont Tallebot et ses Anglais(i)? Les » vivres eussent entre sans les faire passer par » la rivière (2). » Dunois répondit que lui et d'autrès capitaines plus habiles que lui, avaient été de cet avis , croyant ce parti meilleur et plus sûr. « En nom Dieu », reprit Jeanne d'Arc , « le con- » seil de Dieu notre seigneur est plus sûr et plus » habile que le vôtre. Vous avez cru me décevoir, » et vous vous êtes vous-même plus déçu que moi ; » car je vous amène le meilleur secours qui ait ja- » mais été envoyé à qui que ce soit, soit à cheva- » lier, soit à ville ; car c'est le secours du roi des » cieux : non mie par amour de moi ; mais pro- » cède de Dieu même , qui , à la prière de saint » Louis et de saint Charlemagne , a eu pitié de • la ville d'Orléans , et ne veut point souffrir que » les ennemis aient ensemble le corps du duc » d'Orléans et sa ville (3). »
On tint conseil , et il fut décidé qu'on remonterait le long des bords de la Loire jusque vis-àvis le village de Checy, à environ deux lieues à l'est d'Orléans (/f), où Dunois avait une petite
(1) Déposition du comte de Dunois.
(2) Chronique sans turc.
I déposition du comte de Dunois.
j Déposition <le Simon Beaucroixj Chronique du siège; Edm. Hicher, Hist. de la Pucellei
DE JEANNE d\\BC. l3
garnison ( i ). Il s'y trouvait un port commode pour décharger les vivres dans les grandes nefs , et Ton espérait apparemment que le vent viendrait à changer, et leur permettrait de remonter jusque-là. Malheureusement il continuait à souffler dans la même direction, et les nefs ne pouvaient en éluder la force en louvoyant, attendu, comme je l'ai déjà dit, que les eaux étaient alors fort basses (2) , ce qui réduisait à une largeur très-médiocre la partie navigable du fleuve.
Le même embarras existait donc toujours , et Ton avait à chaque instant plus de raison de regretter de n'avoir point suivi les ordres de la jeune inspirée. Celle-ci , loin de triompher de la confusion et du chagrin des généraux, comme eût fait un esprit vulgaire , chercha à les encourager et à leur rendre l'espérance. Elle leur prédit expressément que le vent ne tarderait pas à changer, et que les vivres entreraient librement dans la ville , malgré les Anglais , quoique leurs forces fussent infiniment plus considérables que celles que les Français pouvaient leur opposer (3). Presque aussitôt le vent, qui était alors très-fort, changea en effet , et devint favorable (4). S'il faut
(1) Edm. Richeiv, lieu cité.
(2-3-4) Dépositions du comt^ de Dunois , de Jean , soigneur de Gaucourt , etc.
en croire un témoin, que son enthousiasme put abuser, l'eau du fleuve sembla même croître et s'élever pour faciliter l'arrivée des navires (i).
II parait que Dunois s'était hâté de retraverser la Loire, aussitôt qu'on s'était aperçu que le vent changeait, pour aller présider au départ des nefs, et leur faire prendre la nouvelle direction qui venait d'être adoptée. Suivi de frère Nicolas de Giresme, chevalier de Rhodes, et, depuis, grandprieur de France , il s'élança dans une des grandes nefs. On éleva de tous côtés les voiles ; la petite flotte commença à remonter la Loire avec rapidité. Elle passa sans obstacle devant le port et l'église de Saint-Loup, dont les Anglais étaient maîtres (2) : chose d'autant plus surprenante , qu'obligée, à cause du peu d'élévation des eaux, de prendre sa route par le canal étroit que forment en cet endroit File aux Bœufs et la rive droite du fleuve, il lui fallait naviguer très-près, et sous le canon de ce poste fortifié. Elle arriva au port vis-à-vis Chccy à peu près en même temps que le convoi et l'armée de la Pucelle. Dunois conçut un favorable augure de ce premier succès, et commença à avoir meilleure espérance qu'auparavant des promesses de cette jeune fille (3).
(1) Déposition de frère Jean Pasquerel.
(2-3) Déposition du comte de Dunois.
DE JEANNE D'ARC. l5
Il descendit à terre pendant qu'on chargeait les vaisseaux , et supplia Jeanne d'Arc de vouloir bien traverser la Loire et entrer avec lui dans Orléans, dont tous les citoyens attendaient sa venue avec la plus vive impatience (i). Mais on n'avait pas un assez grand nombre de nefs pour transporter sur l'autre rive, en même temps que le convoi, l'armée qui l'avait escorté (2), et la jeune guerrière faisait difficulté de s'en séparer, disant « qu'elle ne voulait point laisser là ses soldats , » qui étaient bien confessés, pénitens et de bonne » volonté (3), et qu'il les fallait employer (4). » Mais on n'était pas d'avis d'attaquer les Anglais avant d'avoir réuni des forces plus considérables. Quelques capitaines dirent qu'il fallait que l'armée retournât sur ses pas , et allât passer le fleuve à Blois , parce qu'il n'y avait pas de pont plus proche qui fût au pouvoir des Français. Jeanne d'Arc fut d'abord indignée de cette proposition : elle craignait avec raison qu'on voulût ne la tromper encore ; que les chefs de guerre ne cherchassent un prétexte honnête pour se retirer ; et , qu'une fois partis, ils n'abandonnassent l'entreprise (5).
(1) Déposition du comte de Dunois.
(2) Déposition de Simon Beaucroix.
(3) Déposition du comte de Dunois.
(4) Edm. Richer, Hist. man. de la Pucelle.
(5) Déposition de Simon Beaucroix.
Il paraît cependant que l'idée de ramener l'armée à Blois ne venait pas des chefs de guerre de l'expédition , mais de ceux qui commandaient dans Orléans ; c'est du moins ce qu'on doit inférer du récit de Dunois. Voyant , dit-il , que Jeanne persistait dans son refus d'entrer dans Orléans sans son armée , il alla trouver les chefs de guerre qui l'avaient accompagnée , et les pria et requit, dans l'intérêt du roi, de vouloir bien consentir que Jeanne d'Arc entrât dans Orléans , tandis qu'ils retourneraient passer la Loire au pont de Blois. Ces capitaines se rendirent à sa requête relativement à Jeanne , et consentirent à aller traverser le fleuve à Blois. Soit qu'elle se sentît persuadée par leurs raisons , et rassurée par leurs promesses ; soit qu'à tout événement , s'ils devaient l'abandonner, elle aimât mieux combattre seule à la tête des Orléanais que de se voir peutêtre retenue par leur désertion loin des murs de cette ville infortunée , Jeanne d'Arc se rendit enfin aux prières du jeune prince (i) ; mais avant de quitter ses soldats , elle ordonna à son chapelain de rester avec l'armée , de ne point s'en éloigner , et de la précéder toujours , ainsi que les autres prêtres , avec leur bannière déployée , comme ils avaient fait à leur venue (2).
(1) Déposilionsdu comte de Dunois;cl de Simon Bcaucroix. 2 Déposition de frère Jean Pasqucrel.
Jeanne d'Arc entra ensuite dans la nef de Dunois , tenant à la main son étendard , et suivie de ce prince , du brave La Hire ( i ) , du chevalier d'Aulon (2) , de Louis de Contes (3) et de plusieurs autres. Deux cents lances seulement raccompagnèrent dans d'autres navires (4). Ils traversèrent la Loire , et allèrent aborder au village de Checy, situé, comme je l'ai déjà dit, vis-à-vis l'endroit où ils s'étaient embarqués (5).
Si l'on s'en rapporte au Journal du siège, Jeanne d'Arc coucha cette nuit à Checy, et n'entra dans Orléans que le lendemain au soir. Mais c'est une erreur qui provient de ce que l'auteur de cette chronique ignorait que l'armée avait passé deux nuits en pleine campagne. Faisant arriver Jeanne d'Arc à Checy le lendemain de son départ de Blois, pour retrouver son compte de trois jours et deux nuits qui s'écoulèrent entre ce départ et l'entrée de la Pucelle à Orléans , il a supposé qu'elle avait passé une nuit à Checy (6). Selon un ouvrage plus moderne , mais dont l'auteur devait travailler sur les actes et sur les mémoires des familles nobles de France , « Guy de Cailly logea
(1) Déposition du comte de Dunois.
(2) Déposition de Jean d'Aulon.
(3) Déposition de Louis de Contes.
(4-5) Déposition de Simon Beaucroix.
(6) Journal du siège.
ï8 HISTOIRE
» la Pucclle allant à Orléans, en sa seigneurie » de Rouilly Checy, et depuis la suivit toujours » en l'armée (i). »
Selon plusieurs chroniques, le convoi ne se composait pas uniquement de provisions de bouche ; « le roy envoyait vivres , pouldres , canons, » et aultres habiliemens de guerre (2). » L'opération de décharger les chariots , et de charger les grandes nefs , prit encore un certain temps ; en sorte qu'il était déjà tard quand les navires purent partir du port situé devant Checy pour retourner à Orléans. L'armée, qui était jusque-là restée en bataille sur la rive gauche du fleuve pour protéger l'embarquement , reprit alors le chemin de Blois , conduite par le maréchal de ï\ayz et Ambroise de Lore (3), et précédée de Jean Pasquerel , des autres prêtres de l'expédition et de la bannière sacrée (4). Il fut convenu que la Pucelle s'arrêterait à Checy, et n'entrerait dans Orléans qu'à la nuit , « pour éviter le tumulte du peuple (5). »
Cependant on faisait dans la ville toutes les dispositions nécessaires pour la réception du convoi. « Et parce qu'on disoit que les Angloys
(1) Le frère Mathieu de Goussancourt , Martyrologe des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
(a-3) Journal du siège.
(4) Déposition de frère Jean Pasquerel.
(5) Journal du siège.
DE JEANNE D'ARC, ig
» mectroient peine d'empescher les vivres , fut » ordonne que chacun fust armé et bien empoint » par la cité , ce qui fut faict (i). »
Il fallait que les nefs repassassent devant le port Saint-Loup , et il était à craindre que les Anglais de ce poste , enhardis par le désir de saisir une si riche proie , ne les laissassent pas suivre leur route avec la même facilité que lorsqu'elles avaient remonté le fleuve à vide. « Et celuy mesme jour » eut moult grosse escarmousche , parce que les » Françoys vouloient donner lieu et heure d'en- » trer aux vivres qu'on leur amenoit. Et pour » donner aux Angloys à entendre ailleurs , sail- » lirent (sorlireîit) à grant puissance, et allèrent » courir et escarmoucher devant Saine t Loup » d'Orléans. Et tant le tindrent de près , qu'il y » eut plusieurs mortz , blecez , et prins prison- » niers , d'une part et d'aultre ; combien que les » Françoys apportèrent dedens leur cité un des » estendars des Angloys. Et lors que celle escar- » mousche se faisoit, entrèrent dedens la ville les » vivres et artillerie que la Pucelle avoit conduits » jusques à Checy (2). » Ainsi fut justifiée sa promesse , que le convoi entrerait dans la ville , sans que les Anglais fissent rien pour l'en empêcher (3).
Vers six heures et demie du soir, Jeanne d'Arc et les chefs de guerre restes auprès d'elle , partirent à leur tour de Checy, et se dirigèrent par terre (i) vers la porte orientale de la ville assiégée. Les Anglais ne mirent aucun obstacle au passage de la jeune inspirée (2). Le Journal d'un bourgeois de Paris entre à ce sujet dans quelques détails qu'on ne trouve point ailleurs. « En cel- » luy temps » , dit - il , « y avoit une Pucelle , h comme on disoit , sur la rivière de Loire , qui » se disoit prophète , et disoit : telle chose ad- » viendra pour vraj ; et estoit contraire au re- » gent de France et à ses aidants. Et. disoit on » que maulgré tous ceulx qui tenoient le siège » devant Orléans, elle entra en la cité à tout » grant foyson d'Arminaz et grant quantité de » vivres ; que oneques ceulx de l'ost ne s'en meu- » rent ; et si , les véoient passer à ung traict d'arc » près d'eulx. Et si , avoient si grant nécessité » de vivres , que ung homme eust bien mangé » pour trois blancs de pain à son disner (3). » La Pucelle arriva à huit heures à la porte de la ville (4). « Elle y entra armée de toutes pièces,
(1) Déposition de Simon Beaucroix.
(2) Journal du siège.
(3) Journal d'un bourgeois de Paris , sous les règnes des roys Charles VI et Charles VII.
(4) Journal du siège.
DE JEANNE D ÀRC. 2.1
» montée sur un cheval blanc (i), et faisoit pôr- » ter devant elle son estendart , qui estoit pareil- » lement blanc , oùquel avoit deux anges tenant
(i) Les chevaux blancs étaient un attribut de la souveraineté ; les rois, les papes, les empereurs d'Allemagne, lorsqu'ils faisaient ou une marche solennelle, ou leur entrée dans quelqu'une de leurs villes , ne montaient que des chevaux blancs. Le continuateur de Guillaume de Nangis , parlant de l'entrée de l'empereur Charles IV dans Paris , remarque que le roi Charles V eut l'attention de lui fournir, ainsi qu'au roi des Romains, un cheval noir, de peur que si l'empereur montait un cheval blanc , ce ne fut un signe de domination. « Et ce temps parlist le roy de son palais , » monté sur un grant palefroy blanc. » Quand le prince de Galles entra dans Londres, conduisant prisonnier notre roi Jean , il eut la modestie, ou le rafinement de vanité , de ne monter qu'une petite haquenée , et de lui donner un cheval blanc. Les rois et hérauts d'armes , comme représentant la personne du roi, montaient des chevaux blancs. Telle est l'origine de l'usage que l'on conserve encore dans toute l'Europe , de donner des chevaux blancs aux trompettes , qui remplissent souvent aujourd'hui l'emploi réservé aux anciens hérauts d'armes. Dans les romans du moyen âge , les fées paraissent toujours montées sur des chevaux blancs. C'est sur des chevaux blancs que saint Michel, saint George, et d'autres guerriers célestes , apparaissaient quelquefois au milieu des batailles. Il est probable qu'on avait donné un cheval blanc àlaPucelle, soit parce qu'on la considérait comme le héraut de Dieu, soit parce qu'en qualité de chef suprême de l'armée, elle représentait la personne du roi. Encore aujourd'hui les généraux en chef montent des chevaux blancs les jours de bataille.
» chacun une fleur de lis en leur main ; et où » panon, estoit paincte comme une annoncia- » tion , c'est l'image de Nostre Dame , ayant de- » vaut elle un ange lui présentant un lis. Elle , » ainsi entrant dedens Orléans , avoit à son » costé senestre le bastard d'Orléans, armé et )> monté moult richement. Et après venoient » plusieurs aultres nobles et vaillans seigneurs , » escuiers , capitaines et gens de guerre , sans » aulcuns de la garnison , et aussi des bourgeois » d'Orléans, qui luy estoient allez au devant. » D'aultre part la vindrent recepvoir les aultres » gens de guerre , bourgois et bourgoises d'Or- )> leans, portans grant nombre de torches, et » faisant telle joye comme s'ils veissent Dieu des- » cendu entre eulx , et non sans cause ; car ilz » avoient plusieurs ennuys, et travaulz , et pei- » nés, et, qui pis est, grant doubte de non estre » secouruz, et perdre tous corps et biens. Mais » ilz se sentoient jà tout réconfortez, et comme » desassiegez , par la vertu divine qu'on leur avoit » dit estre en cestc simple Pucelle , qu'ilz regar- » doient moult affectueusement, tant hommes , » femmes, que petits enffans. Et y avoit moult )) merveilleuse presse à toucher à elle ou au che- » val sur quoy elle estoit. Tellement que l'ung de » cculx qui portoient les torches, s'approucha » tant de son estendart, que le feu se print au » panon. Pour quoy elle frappa son cheval des
DE JEANNE D'àRC. 23
» espérons , et le tourna autant gentement jus- )> ques au panon, dont elle en esteignit, comme » s'elle cust longuement suivy les guerres : ce » que les gens d'armes tindrent à grandes mer- » veilles, et les bourgois d1Orleans aussi. Les- » quelz l'accompagnoient au long de leur ville » et cité , faisans moult grant chiere ( réjouis- » sance) (i). » Quelque fatiguée que dût être la jeune guerrière , elle voulut avant tout aller à la principale église rendre d'humbles actions de grâces à Dieu son créateur (2). On l'y suivit en foule ; on croyait voir en elle un ange de Dieu, Elle répondait aux acclamations de la multitude par des paroles pleines de bonté et de douceur ; elle exhortait le peuple à espérer en Dieu, et assurait que s'il avait foi et confiance il échapperait aux fureurs de ses ennemis (3). « Et par très » grant honneur la conduisirent tous jusques au- » près de la porte Regnart, en l'hostel de Jac- » ques Boucher (4) , pour lors trésorier du duc » d'Orléans (5), un des notables bourgois d'i- » celle cité , lequel avait espousé une des nota-
(2) Déposition de Jacques l'Esbahy, bourgeois d'Orléans.
(3) Déposition de J. l'Huillicr, bourgeois d'Orléans.
(4) Louis de Contes dit que sa maison était située près de la porte Bannier.
(5) Journal du siège.
)> bles femmes d'icelle (i), où elle fut reçeue à » très grant joye (2), et où elle se fit desarmer. » Et est vray que depuis le matin jusques au soir, » elle avoit chevauché tout armée , sans des- » cendre, boire ne manger. On luy avoit faitap- » pareiller à souper bien et honorablement : mais » elle fit seulement mectre du vin dans une tasse » d'argent , où elle mit la moitié d'eau , et cinq » à six soupes ( menues tranches de pain ) dedens, » qu'elle mangea , et ne print aultre chose ce jour m pour manger ny boire : puis s'alla coucher en » la chambre qui luy avoit esté ordonnée ( pré- >\ parée); et avecques elle estoient la femme et » la fille dudit trésorier, laquelle fille coucha la ) nuict avec ladite Jehanne (3). » Le chevalier d'Aulon (4) , Pierre d'Arc (5) , Jean de Metz et
(1) Déposition de Jean d'Aulon.
(2) Journal du siège.
(3) Chronique sans titre, imprimée dans le recueil de Godefroy, sous celui d'Hist. de la Pucelle.
(4) Edmont Pvicher , Hist. manusc. de la Pucelle.
(5) Journal du siège. Cette chronique dit les deux frères de la Pucelle , mais c'est une erreur ; il n'y en avait qu'un uni lût alors avec elle, et c'était Pierre d'Arc. (Registres de la cour des comptes, au compte de l'année i444 > ou cst l'extrait d'une requête de ce même Pierre d'Arc, dans laquelle il dit avoir accompagné sa sœur à la levée du siège d'Orléans.) Jean d'Arc, troisième frère de la Pucelle , 110 \ ml la rejoindre que quelque temps après ce siège. (Lettre de Guy IV, sii e de Laval . à ses mère et grand'mère. )
Bertrand de Poulengy, qui ne l'avaient pas quittée , furent logés dans la même maison (1). « Et » ainsi vint ladite Pucelle en la ville d'Orléans , » le penultiesme jour d'avril, Tan mil quatre » cent vingt neuf (2). »
Le maréchal de Boussac ( Sainte-Sévère ) , qui apparemment n'avait pas voulu quitter la Pucelle avant qu'elle fût en sûreté dans la ville , en ressortit alors, et voyagea toute la nuit par la rive droite du fleuve pour aller rejoindre l'armée royale au pont de Blois (3).
Le lendemain matin , Jeanne d'Arc se rendit Samedi
^30 avril
chez Dunois pour conférer avec lui sur ce qu on 1429. avait à faire (4). Il paraît que son page, Louis de Contes, l'accompagna, mais seulement jusqu'à la porte de l'appartement du prince (5) , et que le chevalier d'Aulon y entra avec elle (6). On tint conseil. Jeanne était d'avis que sans attendre davantage , on profitât de l'ardeur et de la bonne volonté des Orléanais pour donner l'assaut aux bastilles anglaises (7) ; La Hire et Florent d'Illiers partageaient le même avis ; mais plusieurs autres
(1) Journal du siège.
(1) Chronique sans titre.
(3) Déposition de Simon Beaucroix.
(4-5) Déposition de Louis de Contes.
(6) Déposition de Jean d'Aulon.
(7) Déposition du comte de Dunois.
chefs de guerre voulaient qu'on n'entreprît rien avant l'arrivée de l'armée. La discussion s'échauffa par degrés ; Jeanne d'Arc , forte des ordres du roi, qui avait commandé qu'on lui obéît en tout, et de l'autorité émanée du ciel dont elle se croyait investie , ne se montrait nullement disposée à céder aux opinions de ces mêmes chefs , dont les conseils timides avaient eu pour résultat la veille les plus fâcheux inconvéniens. Jean de Gamache, frère de Guillaume II , comte de Gamache , qui fut grand - veneur de France , fut blessé de voir qu'elle allait l'emporter par l'ascendant de son enthousiasme et de son génie. Humilié de la supériorité qu'une fille sans naissance exerçait sur tant de chevaliers , et de la noblc fierté avec laquelle elle lui répondait dans une discussion où il s'exprimait à son égard avec une hauteur au moins déplacée , « riotte s'en esmeut, » tant qu'il ne put reffrener son ire , disant : Puis » qu'ainsi est, chevaliers, azener l'advis d'une » péronnelle de bas lieu mieulx que celluy d'ung » chevalier tel que suis , plus me 1 ebifferois à » l'encontre : je fairois parler en temps et lieu » mon branc (cimeterre) et seroi peutestre occis : » mais ainsi le veul , pour le roy et mon hon- » neur, et onc dès ichi je deffais ma bannière, et » ne suis plus qu'ung pauvre escuyer; d'autant » que j'aime mieulx homme noble pour maistre » qu'une femme qui fut peutestre, qui çà, onc
» ne sçois. » Il ploya à ces mots sa bannière, et la remit à Dunois. Celui-ci , qui voyait avec peine un débat qui pouvait avoir des conséquences dangereuses, en divisant en deux partis ennemis des chefs dont l'union et le concours lui semblaient absolument indispensables pour opérer la délivrance de la ville assiégée , fit les plus grands efforts pour rapprocher Jean de Gamache et la Pucelle, et fut secondé par des capitaines prudens et véritablement dévoués aux intérêts du roi. On parvint à les apaiser, et par l'avis des chefs , « li firent baisier en la joue la Pucelle : ce » que firent les deux avec rechin (1). » On remit aux voix la question , et il fut enfin décidé qu'on n'attaquerait point l'ennemi avant l'arrivée de l'armée; mais en même temps, et comme pour donner quelque satisfaction à la Pucelle, on arrêta que plusieurs chefs de guerre iraient jusqu'à Blois au-devant de l'armée pour accélérer sa venue. « Pour laquelle chose mectre à exécu- » tion, et pour iceulx amener en ladite cité, fu- » rent commis mondit seigneur de Dunoys , » d'Aulon, et certains aultres capitaines avecques » leurs gens (2). » Jeanne retourna alors à sa demeure , et dans le chemin elle paraissait fort ir-
(1) Vie de Guillaume de Gamache, second du nom, comte de Gamache , etc. Paris , 1786.
(2) Déposition de Jean d'Aulon.
ritée de ce que , disait-elle , « il avait été appointé » qu'on n'irait pas ce jour -là à l'assaut des bas- » tilles (i). »
Son impatience et son mécontentement étaient vivement partagés par Florent d'Illiers , et surtout par La Hire , dont l'impétuosité gasconne s'accommodait peu des prudentes lenteurs de quelques chefs. Si bien qu'usant de l'indépendance presque absolue dont la faiblesse du gouvernement et les usages du siècle laissaient jouir les chefs de guerre , ils firent une sortie par la porte de Paris, avec plusieurs autres chevaliers et écuyers de la garnison , à la tête de leurs hommes d'armes et de quelques citoyens d'Orléans. « Et » chargèrent , estendars desployez , sur l'ost » ( camp ou parc ) des Angloys , tant qu'ilz les )) feirent reculler, et gaignerent la place là où ilz » avoient faict le guet , qu'ilz tenoient lors à la » place de Saint Pouair, à deux traictz d'arc de » la ville : pour quoy on cria fort tout au long » de la cité , à celle heure , que chacun appor- » tast feurres, pailles et fagotz, pour bouter le » feu es logis des Angloys dedans leur ost. Mais » on n'en fit riens, obstant que les Angloys fei- » rent terribles criz , et se mirent tous en ordon- » nance. Et parce, s'en retournèrent les Fran- » çoys, combien qu'avant leur retour y avoit eu
(1) Déposition de Louis de Contes.
» très forte et longue escarmouche, durant laquelle » tirèrent merveilleusement les canons , couleu- » ^ rines , et bombardes , tant que plusieurs fu- » rent tuez, blecez, et prins prisonniers d'ung » parti et d'aultre (1). »
Jeanne d'Arc n'avait pas été découragée par le peu de succès de la première sommation qu'elle avait faite aux Anglais; et, puisqu'on différait encore à les attaquer , elle voulut profiter au moins de ce délai pour renouveler sa démarche pacifique.
Elle envoya donc deux hérauts d'armes , Ambleville et Guienne , à la bastille Saint - Laurent (2), porter à Talbot (3), au comte de Suffolck et au seigneur de Scalles (4), une lettre (5) qui n'était probablement qu'une copie ou duplicata de celle qu'elle leur avait adressée de Blois. Non-seulement la substance de cette nouvelle sommation, rapportée par plusieurs témoins, s'accorde parfaitement avec celle de la lettre expé-
(1) Journal du siège.
(2) Déposition de Jacques l'Esbahy , bourgeois d'Orléans.
(3) Dépositions de Jacques l'Esbahy et de Jean, comte deDunois.
(4) Déposition de Jacques l'Esbahy.
(5) Dépositions de Jean, comte deDunois ; de J. l'Huillicr et de Pierre Milet ; Alain Charlieiv, Chronique du roy Charles septiesme , etc.
3o HISTOIRE
diée de Blois. L'un de ces témoins, qui avait lu celle dont il est maintenant question , nous en à conservé quelques expressions, autant que sa mémoire pouvait le lui rappeler, et ces expressions se trouvent à peu de choses près dans la lettre que j'ai déjà rapportée. « Messires vous mande », disait-elle dans sa nouvelle sommation , « que vous » en aliez en vostre pais, car c'est son plaisir; ou
» si non , je vous feray un tel ha liaj (i). »
« Quant les seigneurs et capitaines angloys eu- » rent leues et entendues les lectres, ilz furent » corroucez à merveilles. Et où despit de la Pu- » celle , disans d'elle moult de villaines paroles , » et par especial l'appellant ribaulde^ vachiere^ » la menaçans de la faire brusler, retindrent le » herault porteur des lectres (c'était Guienne), » tenans à mocquerie tout ce qu'elle leur avoit » escript (2). » Selon d'autres chroniques, «Les- » ditz Angloys prindrent ledit herault , et juge- » rent qu'il seroit ars (brûlé) ; et feirent faire » l'attache pour le ardoir. r> Toutefois, avant d'exécuter ce dessein , ils jugèrent à propos de consulter l'université de Paris, et lui écrivirent
pour lui soumettre la chose (3).
(1) Déposition de Pierre Milet. Aucun manuscrit n'en contient davantage.
(2) Journal du siège.
(3) Alain Chartier, Chroniques duroy Charles septiestne. JSola. Le même passage se trouve copié mot ù mot dans
DE JEANNE D'ARC. 3ï
Ils renvoyèrent cependant Amblevillc à la Pucelle pour lui faire connaître le sort qu'ils reservaient à son compagnon (i). « Que ditTalbot? » lui demanda la jeune guerrière aussitôt quelle l'aperçut. Le héraut répondit « que luy et tous » les aultres Angloys disoient d'elle tous les maux » qu'ilz povoient , et que s'ilz la tenoient , ils la » feroient ardoir ( brûler). » — « Or t'en retour- » ne » , lui dit - elle , « et ne fais aulcun doubte » que tu ramèneras ton compagnon. Et dis à Ta!- » bot que s'il s'arme, je m'armeray aussi : et qu'il » se trouve en place devant la ville : et s'il me » peut prendre qu'il me fasse ardoir ; et si je le » desconfis , qu'il fasse lever les sièges , et s'en » aillent en leur pays (2). » Espèce de défi que V Achille anglais , c'est ainsi que le nomme un de leurs historiens (3) , ne jugea pas à propos d'accepter. Il paraît, au reste, qu'Ambleville, effrayé des menaces des Anglais , n'osa pas sur-le-champ exécuter sa commission , et attendit , pour s'aller présenter encore devant eux , que Dunois , qui allaitpartir pour Blois,fût de retour à Orléans. Ce-
l'Histoire de Charles VII,, par J. Bouvier, dit Berry, roi d'armes de France.
(1) Déposition de Jacques l'Esbahy.
(2) Chronique sans titre , imprimée par Godefroy , sous celui d'Hist. de la Pucelle.
(3) Cambden.
3 2 HISTOIBE
pendant Jeanne d'Arc ne montrait aucune inquiétude sur le sort du héraut qu'ils avaient retenu prisonnier. « En mon Dieu » , disait - elle , « ilz ne luy feront point de mal (i). »
Pour se faire une juste idée du crime dont les Anglais se rendaient coupables en jetant dans les fers , au mépris du droit des gens et des lois de la chevalerie , un envoyé revêtu d'un caractère révéré chez toutes les nations , il faut se rappeler ce qu'étaient les hérauts d'armes dans les temps héroïques et chevaleresques. L'institution de ces représentans des rois et des peuples , destinés à entretenir, au milieu de la guerre, des. relations pacifiques entre les états et les princes , remonte au berceau de l'histoire et se perd dans la nuit des siècles. On voit dans l'Iliade des hérauts porter au roi des rois les messages de Priam et d'Hector. Agamemnon envoie les hérauts Eurybate et Talthybius enlever la belle Briséïs de la tente du fds de Pelée ; et tel est le respect du fougueux Achille pour ces ministres de Jupiter et des hommes, qu'il ne s'oppose point à ce qu'ils exécutent les ordres qu'ils ont reçus (2). Les Bardes paraissent avoir rempli le même emploi chez les Gaulois nos aïeux, et la harpe de ces chantres sacrés, qui faisaient partie de l'ordre sacerdo-
(1) Chronique sans titre ; déposition de Jacques l'Esbahy» {1) Homère , Iliade , chant ie\
i al (i), ne faisait point en vain retentir des accens pacifiques devant la barrière des camps , ou sous les sombres murs des palais des chefs (2). Les féciaux et les pères-patrats des Romains étaient révérés d'un bout du monde à l'autre avant même que leur aigle victorieuse eût parcouru la terre. En France , l'institution des hérauts et rois d'armes est aussi ancienne que la monarchie. Ces ministres d'un prince et d'un peuple guerriers étaient divisés en trois classes, sous les noms de chevauc heurs , de poursuwans et de hérauts d'armes. Un chef suprême , appelé roi d'armes ^ exerçait sur ces diverses hiérarchies une autorité presque absolue. On ne parvenait aux différens degrés de l'ordre que successivement , et après un certain nombre d'années de service dans les cours et dans les armées. Les fonctions les plus pénibles, et cependant les moins importantes , étaient confiées aux chevaucheurs, qui commençaient parlà à se former aux exercices de leur profession. Toujours prêts à accomplir les commissions dont il plaisait à leur seigneur de les charger, ils l'environnaient, quand il commandait l'armée, pour être à portée de recevoir ses ordres , et de les porter aux chefs de guerre répandus sur divers points de la bataille. Ces ordres étaient - ils en
(1) Diodore de Sicile, Strabon, Ammien Marcellin.
(2) Poésies erses.
même temps plus importans, et d'une nature plus difficile ? c'est aux poursuivans d'armes qu'ils étaient confiés. Ceux-ci remplissaient à peu près les mêmes fonctions que celles dont les aides-decamp sont chargés , de nos jours , auprès des généraux d'armée. Quand un chevaucheur passait au grade de poursuivant , un héraut le présentait au seigneur, et demandait à celui-ci quel nom il voulait lui donner. Le seigneur lui imposait ordinairement celui d'une ville de son obéissance. Le héraut, tenant le récipiendaire de la main gauche , l'appelait à haute voix par son nouveau nom, et répandait sur sa tête , inclinée sur un bassin , une coupe de vin et d'eau qu'il tenait de la main droite : cérémonie qui rappelait celle du baptême , et qui avait aux yeux des peuples un caractère presque également sacré. Le héraut prenait ensuite la tunique du seigneur, en revêtait le poursuivant , et par une singularité assez bizarre , observait qu'elle fût placée de manière que l'une des manches tombât sur la poitrine et l'autre entre les deux épaules. Le poursuivant devait toujours porter ainsi cette sorte de vêtement jusqu'au jour où il passait au grade de héraut. Ces officiers portaient toujours sur eux l'écusson des armes de leur seigneur. A la différence des simples coureurs , qui le suspendaient à leur ceinture, les chevaucheurs le portaient au bras droit, les poursuivans au bras gauche, et les
DE JEANNE D'aUC.1 35
hérauts sur la poitrine. On ne parvenait à ce dernier grade qu'après avoir exercé pendant sept années celui de poursuivant. L'usage était de recevoir les hérauts, soit à la guerre , dans un jour de bataille , soit aux couronnemens des rois et des reines , soit dans la solennité d'un tournoi. Le prince , après avoir fait publiquement l'éloge de la fidélité , de la diligence , de l'honnêteté et de la discrétion de son poursuivant , déclarait qu'il le mettait au nombre de ses hérauts. Le plus ancien des hérauts dictait alors un serment, que le récipiendaire répétait après lui. Ce grade anoblissait celui à qui il était conféré. Son seigneur lui donnait ordinairement une terre ou fief, et désignait les armes ou blason qui devaient lui appartenir, et à sa descendance , à perpétuité. Le nouveau héraut changeait encore de nom : il recevait le plus souvent celui de quelque province ou du seigneur même. L'emploi des hérauts d'armes consistait principalement à représenter la personne du prince dans les négociations dont ils étaient chargés, traités de mariage entre les grands, propositions de paix, défis de bataille. Yoilà pourquoi ils é taient re vê tus des mêmes habits que les seigneurs au service desquels ils étaient attachés, La considération dont ils jouissaient était proportionnée à la qualité du prince dont ils étaient les officiers. Ils assistaient en général à toutes les actions militaires, aux combats en
champ clos , aux tournois , aux mariages , aux couronnemens , aux réjouissances , enfin à toutes les solennités publiques où nos aïeux mêlaient toujours un appareil guerrier. On a dit plus haut que ces divers officiers , chevaucheurs , poursuivans et hérauts, étaient subordonnés aux rois d'armes. On ne peut mieux faire connaître les fonctions et les prérogatives de ces derniers, qu'en rapportant ce qui se pratiquait à la réception du premier des rois d'armes; c'était celui qui avait l'honneur de représenter le roi de France. On le nommait Montjoie. Le jour choisi pour cette cérémonie ( et c'était ordinairement celui de quelque fête solennelle ) , le récipiendaire se rendait au palais où le roi se trouvait alors. Les valetsde-chambre du prince l'attendaient dans l'appartement qui lui était destiné. On le revêtait des habits royaux comme si c'eût été le roi même. Lorsque le monarque était prêt à se rendre à l'église ou à la chapelle de son palais pour entendre la messe , le connétable de France , ou, à son défaut , les maréchaux du royaume , y conduisaient Y élu, précédé des hérauts et rois d'armes des différentes provinces qui se trouvaient alors à Ja cour. Ils le plaçaient en face du grand autel, sur une chaire ( chaise a bras ) couverte d'un tapis de velours, au-dessous de l'oratoire du roi. À l'aspect du monarque, le récipiendaire se levaii de sa chaire, se mettait à genoux devant lui, et
prononçait à haute voix le serment qui lui était dicté parle connétable ou le premier maréchal. Après le serment, le connétable lui ôtait le manteau royal , prenait une épée des mains d'un chevalier, et la présentait au roi, qui s'en servait pour conférer Tordre de la chevalerie au récipiendaire s'il n'était pas encore chevalier. Le connétable prenait ensuite la cotte d'arme, portée par un autre chevalier au bout d'une lance ; il la donnait au prince , qui en revêtait lui-même
l'élu , en lui disant : « Messire tel par ceste
» cotte d'armes et blason couronné de nos armes, » nous t'establissons perpétuellement en l'office » de roy d'armes; » et lui posant sur la tête la couronne royale , qui lui était présentée avec la même cérémonie , il ajoutait : « Nostre roy d'armes , » par ceste couronne, nous te nommons par nom » M ont joie , qui est nostre roy d'armes, au nom » de Dieu , de Nostre Dame sa benoicte mère , t \) et de monseigneur sainct Denys nostre pa- » tron. » Les hérauts et poursuivans s'écriaient alors par trois fois : « Montjoie Saint Denys î » Le roi rentrait dans son oratoire ; le roi d'armes se replaçait sur sa chaire , où il demeurait assis pendant tout le service divin , tandis que les rois et hérauts d'armes tenaient le manteau royal étendu derrière lui contre le mur. Après l'office, le roi d'armes suivait le roi dans son palais, où les tables étaient dressées pour le festin. Il pre-.
nait place au haut bout de la seconde table. Pendant le repas il était servi par deux écuyers , et avait devant lui une coupe dorée. Quelquefois, mais rarement, le roi d'armes était admis à la table du roi , lorsque sa naissance lui permettait de prétendre à un pareil honneur. Il ne s'en trouve que deux exemples dans notre histoire : Le premier est celui de Robert d'Orfm , sous Dagobert ; et le second, celui de François de Roussy, roi d'armes sous Philippe Auguste. A la fin du repas le roi se faisait apporter la coupé dorée qui avait servi à messire Montjoie, et y mettait, en or ou en argent , la somme dont il voulait le gratifier. On prenait ensuite les épices et le vin du congié ; et le roi d'armes , avant de se retirer, présentait au monarque celui des hérauts qu'il choisissait pour son maréchal d'armes. Montjoie , paré de la cotte d'armes, et la couronne en tête, se rendait ensuite à son hôtel, toujours escorté du connétable ou des maréchaux, et des hérauts et poursuivans. Un des valets - de - chambre du roi l'attendait dans son appartement , et lui présentait de la part du prince une couronne et un habillement complet de chevalier.
Ces officiers, et surtout le roi d'armes, jouissaient de privilèges et d'exemptions sans nombre. Leurs personnes étaient sacrées. Également employés pendant la paix et pendant la guerre , amis et ennemis avaient pour eux le même respect.
La plupart des commissions où il fallait représenter le souverain ou la nalion leur étaient confiées ; ils s'obligeaient, entre autres choses^ par serment j a procurer en toute occasion et a conserver l'honneur des dames et damoiselles. « Si » vous en entendez blasmer quelqu'une » , étaitil dit dans leurs statuts , « vous honnestement les 3) reprendrés. » Ils devaient un secret inviolable à tout le monde \ en sorte qu'ils n'excitaient la défiance d'aucun parti. Il ne leur était pas même permis de révéler à leur seigneur les entreprises secrètes de ses adversaires lorsqu'on les avait une fois confiées à leur discrétion (1). Que l'on juge maintenant de l'indignation dont la conduite des Anglais à l'égard du héraut de la Pucelle dut enflammer les Français, la nation la plus chevaleresque de l'Europe. Dunois, usant de représailles, fit arrêter sur-le-champ plusieurs hérauts anglais qui avaient été envoyés dans Orléans par quelques seigneurs de l'armée ennemie, pour traiter de la rançon d'un certain nombre de prisonniers de leur nation , et déclara qu'ils répondraient sur leur tête de la vie du héraut français (2).
J'ai dit que les Orléanais avaient élevé une re-
(1) Villaret , Hist. de Fiance, tome XI , qui cite à l'appui duTillet, Recueil des roys de France, pag. 420> Histoire généalogique, tome I, pag. 1002.
(2) Journal du siège ; Chronique sans titre.
4o HISTOIRE
doute sur le pont, vis-à-vis le boulevard que les Anglais avaient construit de ce côté des Tournelles. Cette redoute , appelée le boulevard de la Belle-Croix, était si proche de la redoute anglaise , qu'on pouvait , en élevant la voix, se faire entendre facilement de l'une à l'autre (i). Jeanne d'Arc résolut de s'y rendre vers le soir, et de sommer elle-même , de vive voix , les Anglais qui tenaient ce côté du siège (2). A sa vue, attirés par la curiosité , ils accoururent en foule sur leurs fortifications. Elle leur commanda , au nom de Dieu , de s'éloigner, et de ne pas la réduire à la nécessité de les y contraindre par les armes (3) ; « que sinon , mal leur en adviendroit et honte à » tretous ( 4 ). » D'autres assurent qu'elle les somma de se rendre , « leurs vies saulves seule- » ment (5). Mais Glacidas et eeulx de sa rote » respondirent villainement , l'injuriant et ap- » pellant vachiere , comme devant; criant moult » hault qu'ilz la feroient ardoir, s'ilz la povoient » tenir (6). » Un chef de guerre, appelé le bâtard de Granville, se fit surtout remarquer par son acharnement. « Penses - tu », disait-il à la jeune
(1-2) Journal du siège.
(3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Journal d'un bourgeois de Paris»
(5-6) Journal du siège.
DE JE\N1SE T) ABC. /\l
inspirée , « que des chevaliers veuillent fuir de- » vant une femme ? » et tournant contre les Français qui raccompagnaient une partie de sa fureur, il les appelait masquereaux mescreans (i). Jeanne d'Arc ne put contenir entièrement son indignation (2) : elle répondit à Glacidas, qui l'appelait
ribaulde et p (3), « qu'il mentoit (4) ; que
» maulgré eulx tous ilz partiroient bien bref; » mais il ne le verroit jà , et si seroient grant » partie de sa gent tuez (5). » Elle s'éloigna rapidement à ces mots, et rentra dans la ville (6).
Avec quelque mépris que les Anglais affectassent de traiter la Pucelle , il est certain que ses prophéties avaient déjà fait une grande impression sur leur esprit. Du moment qu'ils eurent reçu sa sommation , ces mêmes guerriers qui , au nombre de deux cents hommes seulement, repoussaient mille Français, n'osaient presque plus sortir de leurs parcs et de leurs bastilles ; quatre ou cinq cents hommes du parti du roi combattaient chaque jour contre toute la puissance des Anglais P et les chassaient jusque dans leurs refuges (7).
(1) Déposition de Louis de Contes.
(1) Journal du siège.
(3) Journal d'un bourgeois de Paris.
(4) Journal du siège.
(5) Journal d'un bourgeois de Paris.
((>) Journal du siège.
(7) Dépositions de Jean, comte de Danois, et de J. l'Huillici , bourgeois d'Orléans,
Dimanche Le lendemain , Dunois , d'Aulon et les autres 1429. * capitaines qui devaient aller à Blois hâter la venue de l'armée, se disposant à partir, Jeanne d'Arc, aussitôt qu'elle en fut informée , se revêtit de ses armes, monta à cheval, et, accompagnée de La Hire, « avecques certaine quantité » de ses gens yssy ( sortit ) hors aux champs , » pour garder que lesditz ennemis ne leur por- » tassent dommage.» Elle se plaça entre la ville et le camp ou parc établi par les Anglais près de Saint-Laurent, afin de les tenir en échec, et de donner à Dunois et à ses compagnons le temps de passer entre la bastille de Saint - Laurent et celle de Londres. Les Anglais n'osèrent sortir de leurs retranchemens ; et « nonobstant la grant » puissance et nombre de gens de guerre estans » en Fost desdits ennemis, toute fois, la mercy » Dieu , passèrent lesdits seigneur Dunois et » d'Aulon, avecques toutes leurs gens, et seu- » rement allèrent leur chemin. » Jeanne d'Arc ne se retira que quand on les eut entièrement perdus de vue, et qu'il n'y eut plus rien à craindre pour eux (1). Ainsi une jeune fille , un enfant sans expérience , faisait déjà , par sa seule présence, la sûreté des plus vaillans guerriers ; et, sans avoir encore tiré l'épée, n'avait qu'à paraître pour envoyer la terreur parmi les ennemis. Avant
Ci) Déposition de J. d'Aulon, sénéchal de Beaucaire.
DE JEANNE D'ARC. /f3
de rentrer dans Orléans, la jeune guerrière profita du voisinage où elle se trouvait des fortifications élevées par les Anglais, à l'endroit appelé la Croix - Morin , pour s'en approcher , et leur faire de vive voix la même sommation qu'elle avait faite à ceux des Tournelles. « Retournez, de » par Dieu , en Angleterre » , leur disait - elle , » ou je vous ferai courroucez. » Mais ils crurent se venger par des injures , comme les guerriers des Tournelles, de la terreur qu'elle leur inspirait. Plus maîtresse de soi que la veille , Jeanne les regarda en pitié, et se retira sans leur répondre (i).
Rentrée dans Orléans , elle fut obligée de parcourir la ville pour satisfaire au vœu des habitans. « Celuy jour aussi chevaucha par la cité la Pu- » celle, accompagnée de plusieurs chevaliers et » escuyers, parce que ceulx d'Orléans avoienl » si grant volunté de la veoir, qu'ilz rompoient » presque l'huy (la porte) de l'hostel où elle estoit » logée : pour laquelle veoir avoit tant grans gens » de la cité par les rues où elle passoit, qu'à grant » peine y pouvoit on passer, car le peuple ne se » pouvoit saouler de la veoir. Et moult sembloit )> à tous estre grans merveilles , comment elle se » pouvoittenir si gentementà cheval comme elle » faisoit. Et à la vérité aussi elle se maintenoii
(i) Journal du siège.
» aussi haultement en toutes manières, comme » eust sceu faire un homme d'armes suivant la » guerre dès sa jeunesse (i). »
La vie exemplaire de cette jeune fille , les récits qu'en faisaient ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, ajoutaient de plus en plus à l'enthousiasme. On peut affirmer que si Jeanne d'Arc entraîna les esprits par son génie, elle les captiva par ses vertus ; genre de magie moins brillant , mais dont l'empire est à la fois plus doux et plus durable. Sa sobriété (2), la simplicité de son langage , la pudeur de ses manières , la chasteté de sa conduite , sa piété humble et profonde (3) , excitaient l'admiration, et lui gagnaient tous les cœurs. Après tant de jours consumés dans le deuil et les larmes, c'était pour les fidèles Orléanais une grande consolation que de converser avec elle (4). Elle répétait souvent à l'épouse du trésorier du duc d'Orléans, chez laquelle elle était iogée, « qu'elle espérât en Dieu; que Dieu se- » courrait la ville d'Orléans, et mettrait ses en- » nemis en fuite (5). » Les bontés de la Provi-
(1) Journal du siège.
(2) Dépositions de Louis de Contes et de Pierre Miht clerc ou greffier des élus de Paris , etc.
(3-4) Dépositions de J. Coulon et de J. Biauliarnays. (5) Déposition de Charlotte, femme de Guillaume Havet.
dence étaient l'objet presque continuel de ses entretiens. «Messire», répétait-elle sans cesse, « Messire m'a envoyée pour secourir la ville » d'Orléans (i). » L'épouse de Pierre Milet, qui allait la voir souvent , rend témoignage de sa piété (2). La jeune Charlotte, fille de ses hôtes, qui partageait régulièrement sa couche , rapportait qu'elle avait toujours vu en elle autant de chasteté que d'humilité et de douceur (3). Simple et timide , elle fuyait les hommages ; et , quand la nécessité des opérations de la guerre ne l'obligeait pas à demeurer parmi les hommes , elle recherchait avec soin , et préférait à tout la retraite et la solitude (4). Assidue à l'église (5), au moment où le prêtre élevait vers le ciel et présentait à Dieu la victime immortelle , des torrens de larmes s'échappaient de ses yeux (6). Nonseulement elle se confessait et communiait souvent (7), mais elle exhortait continuellement les guerriers à imiter son exemple, et réussit à en per-
(1-2) Déposition de Colette , femme de Pierre Milet.
(3) Déposition de Charlotte, femme de Guillaume Havet,
(4) Déposition de Pierre Vaillant, bourgeois d'Orléans.
(5) Déposition de Pierre Milet.
(6) Déposition de Pierre Compaing, chanoine de Saint- Àignan d'Orléans.
(7) Dépositions de Charlotte, femme de Guillaume Havet ; de Pierre Milet, etc.
/f6 HISTOIRE
suader plusieurs (i). LaHire, entre autres, vint incliner son front belliqueux devant le tribunal auguste de la pénitence (2). Quelques hommes d'armes , qui avaient jusqu'alors mené une vie extrêmement dissolue , furent convertis par les discours de cette jeune fille , et renoncèrent à leurs habitudes criminelles (3). Ennemie des juremens et des blasphèmes , elle reprenait avec une sévérité et une force étonnantes pour son sexe et pour son âge les guerriers qui insultaient au nom de Dieu (4). La Hire , accoutumé à se servir continuellement de ces expressions répréhensibles auxquelles une longue habitude finit par ôter toute espèce de sens, ne pouvait réussir à s'en défaire ; malgré ses promesses et sa bonne volonté, sans cesse, dans l'entraînement d'une conversation animée par la vivacité naturelle aux hommes de son pays , le mot coupable , la formule proscrite, venaientse placer à son insusurses lèvres, et affligeaient d'autant plus la jeune guerrière, que, rendant justice au zèle pour son roi, et a la foi simple et sincère qui caractérisaient ce loyal chevalier, elle avait vivement à cœur de le
(1-2) Déposition de Pierre Compaing, chanoine de Saint- Aignan d'Orléans.
(3) Déposition d'André de Bordes, chanoine de Saiot- Aiguan.
(■\) Ibid ; déposition de frère Séguin.
DE JEANNE D'ABC. Ln
rendre en tout digne de sa gloire et de lui-même. Elle imagina un moyen assez singulier de tout concilier. Puisqu'il fallait absolument des jurons à La Hire , elle en inventa un dont la formule innocente ne pouvait alarmer ses scrupules ; elle Fengagea à ?:e plus jurer désormais que par son bâton. La Hire y consentit ; et tel était l'ascendant qu'elle exerçait sur ce guerrier, qu'il s'accoutuma en effet à ne jurer que par son bâton, du moins en présence de la jeune sainte (1).
Quoique restée dans Orléans avec des forces Lundi
> «î/ii T m 2 mai 1429.
tres-peu considérables , Jeanne d Arc ne crut pas devoir se renfermer dans ses murs , et voulut prendre une connaissance plus exacte de la position et de l'étendue des fortifications anglaises. » Le lundy, deuxiesme jour de may, se partit » d'Orléans la Pucelle estant à cheval , et alla » sur le champs visiter les bastilles et ost {camps) » des Angloys ; après laquelle couroit le peuple » à très grant foulle , prenant moult grant plai- » sir à la veoir et estre entour d'elle (2). » Sa confiance et sa sécurité avaient passé dans tous les cœurs ; la terreur, fuyant devant elle comme un vain fantôme , s'était réfugiée dans les forteresses ennemies. Ni Scalles, ni Suffolck, ni Tal- J)ot, n'osèrent sortir de leurs retranchemens, et
(1) Déposition de frère Séguin {1) Journal du siège.
tomber sur cette multitude désarmée, qu'il aurait été, ce semble, si facile de disperser et de tailler en pièces. La jeune guerrière parcourut tranquillement la ligne formée par les bastilles et les redoutes à l'occident, au nord et à l'orient de la place. Selon une chronique d* temps, l'amiral Louis de Culan l'accompagnait dans cette reconnaissance (i). « Et quant eu veu et regardé » à son plaisir les fortifications des Angloys, elle » s'en retourna en l'église Saincte Croix d'Or- » leans , dedens la cité , où elle oyt ( entendu ) » les vespres (2). »
L'événement prouva que les inquiétudes manifestées par la Pucelle , lorsqu'il lui avait fallu se séparer de son armée , n'avaient pas été sans fondement. Revenues à Blois, les troupes s'y arrêtèrent au lieu de retourner, comme on était convenu, vers Orléans, par la rive droite du fleuve. On tint conseil , sous la présidence de Pvegnaut de Chartres , archevêque de Reims et chancelier de France (qui était resté dans cette ville), pour savoir ce qu'on devait faire (3); comme s'il eût été temps d'agiter une question déjà résolue, les chefs de guerre (le maréchal de Rayz et messire Ambroise de Lore ) ayant donné à la Pucelle leur
(1) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme.
(2) Journal du siège.
(3) Jean Chartier, Hist. de Charles VIL
DE JEANNE 1)'aKC. U
parole de revenir. Quoique leur désir fût de tenir leur promesse, les sentiments du chancelier n'étant pas, comme on l'a vu, favorables à la jeune inspirée , on ne peut dire quel eût été le résultat de cette délibération, si Uunois ne fût arrivé à temps pour y prendre part. Ce jeune prince « parla »> ausditz chancelier et capitaines, en les reque- » rant, et priant, qu'on fist pour le secours d'i- » celle ville du mieulx qu'on pourroit; remons- » trant que si ceste compaignée se despartoit , » icelle ville estoiten dangier de se perdre. Sur >» quoy il fut conclu par tous de retourner, et y » faire entrer de rechef vivres par force , et » qu'on iroitpar le costé de la Beausse, où es- » toit la puissance des Angloys, en la grande bas- » tille (i). »
L'armée repartit donc enfin de Blois , remonta Mardi la rive droite du fleuve, et s'arrêta, à l'entrée de ' "* *'9 la nuit, à mi-chemin d'Orléans. Elle se remit en route le lendemain, et s'avança rapidement vers la ville assiégée (2).
On n'était pas cependant sans inquiétude à Orléans sur la venue de l'armée , et même sur le sort du maréchal de Sainte-Sévère, qui était parti pour Blois, pendant la nuit, aussitôt après l'arrivée de Jeanne d'Arc, pour aller au-devant des troupes, et
Mercredi mai.
(1-2) Jean Chartier, îiist. de Charles VII.
5o HISTOIRE
dont, depuis ce temps, on n'avait reçu aucune nouvelle. La jeune inspirée ne partageait point ces alarmes. « Le maréchal vient», disait-elle , « et je » sais bien qu'il ne lui arrivera aucun mal (i). » Soit que des coureurs l'eussent devancée, soit qu'on eût aperçu du haut des tours l'éclat des lances et des armures, on annonça bientôt en effet que l'armée française s'avançait du côté de l'occident , et se dirigeait vers la ville par le chemin qui passait entre les bastilles de Londres (2) et de Saint-Laurent. A cette nouvelle, la Pucelle monta à cheval et sortit d'Orléans, accompagnée de Yillars , de Florent d'Illiers , de La Hire, d'Alain Giron, de Jamet de Tilloy, de plusieurs autres chevaliers et écuyers , et d'une partie de la garnison ; sa troupe montait en tout à cinq cents combattans (3). « Et s'en alla au devant du » bas tard d'Orléans, du mareschal de Rays, du » mareschal de Saincte Severe, du baron de Cou- » lonces , et de plusieurs aultres chevaliers et es- » cuiers, avecques aultres gens de guerre habil- » lez de guisarmes et mailletz de plomb, qui ame- » noient vivres que ceulx de Bourges, Angiers,
(1) Déposition de Simon Beaucroix.
(2) Jean Chartier, Histoire de Charles VII ; Journal du siège , etc.
(3) Journal du siège 3 dépositions de J. d'Àulon , de frère J. Pasquerel.
DE JEANNE D'ARC. 5l
» Tours, Bloys,envoyoientàceulxd,Orlcans(i).» Son intention était de contenir les Anglais par sa présence , de veiller sur les Français , et de « leur » subvenir et secourir, se besoing eust esté (2). » Mais les ennemis, malgré l'appât d'un ricbe butin, n'osèrent paraître dans la plaine (3). Armés et prêts à combattre, du haut de leurs fortifications , qu'ils couvraient d'une multitude innombrable , ils voyaient s'avancer entre leurs bastilles l'armée française ( poignée d'hommes comparée à la leur ), qui, précédée des prêtres de Blois et du chapelain de la Pucelle , portant à leur tête la bannière protectrice dont elle leur avait fait don, marchait en bon ordre, d'un pas lent et solennel, vers le terme de sa carrière (4).r Ils distinguaient les traits des chefs, ils entendaient les chants des prêtres ( 5 ) ; frappés d'une terreur profonde et inexplicable, ils restaient immobiles; « une stupeur invincible, un silence de mort, » régnaient parmi ces mêmes troupes , naguère » encore si exaltées par la victoire, et si auda- » cieuses dans les combats (6) ; » on eût dit qu'une
(1) Journal du siège.
(2) Déposition de J. d'Àulon.
(3) Journal du siège.
(4-5) Déposition de frère J. Pasquerel.
(6) « A dead silence and astonishment reigned among » those troops , formerly so elated by victory , and so » fierce for combat.» (Hume's History of England.)
puissance plus qu'humaine les enchaînait sur leurs retranchemens. « Et au veu et sceu desditz, » ennemis , entrèrent lesditz Pucelle , de Dunois, » mareschal La Hire , d'Aulon , et leursdits gens, » en icelle cité , sans contradiction quelxcon- » ques (i). » Ils furent reçus dans la ville avec la plus grande joie (2) , aux acclamations d'un peuple livré à tous les transports de l'enthousiasme et de l'espérance ; et la jeune prophétesse prédit aux Orléanais que dans cinq jours il ne resterait pas un Anglais devant leurs murs (3). « Le comte de Suffolck », dit l'auteur de l'histoire d'Angleterre la plus impartiale et la plus estimée , « se trouvait dans une situation fort ex- » traordinaire, et de nature à confondre l'homme » le plus habile et le plus courageux. Il voyait » ses troupes effrayées , et fortement frappées de » l'idée qu'une influence divine accompagnait la » Pucelle. Au lieu d'appeler à son secours, pour » bannir ces vaines terreurs , l'agitation et le » mouvement de la guerre, il crut devoir attendre » que ses soldats fussent revenus de leur pre- » mier effroi , et il donna par là à ces dangereuses » préventions le temps de se graver plus profon- » dément dans leurs esprits. Les préceptes mi-
» (1) Déposition de J. d'Aulon.
(2) Journal du siège.
(3) Déposition de Itère J. Pasquerel.
» litaîres, bons à suivre dans les cas ordinaires , » le trompèrent dans des circonstances qui sor- » taient des règles communes. Les Anglais sen- » tirent leur courage dompte et abattu, et en in- )> férèrent que la vengeance divine pesait sur eux . » Les Français tirèrent la même conséquence » d'une inaction si nouvelle et si inattendue. Tout » changea à la fois dans l'opinion des hommes , » véritable arbitre des événemens; et l'audace, » résultat naturel d'une longue suite de succès, » passa subitement des vainqueurs aux vain- » eus (i). »
Jeanne retourna à sa demeure , où elle dîna avec le chevalier d'Aulon (i). On dînait alors vers dix heures du matin (3). Le repas de la Pucelle ne dut pas être long ; car elle était d'une grande sobriété (4)? ne mangeant quelquefois qu'un morceau de pain dans toute une journée , et ne faisant jamais plus de deux repas (5). C'était un sujet d'étonnement et d'admiration qu'elle pût soutenir ses forces avec si peu d'alimens (G).
(i) Hume's History of England.
(t.) Déposition de J. d'Aulon.
(3) Le Grand d'Aussy , Vie privée des Français ; Eloge du roy Charles VII , imprimé dans le recueil de Godefioy.
(4) Dépositions du comte de Dunois, de J. de Gauoourt , etc.
(5-6) Déposition de Louis de Contes.
« Beuvoitpeu devin, et encores bien trempé (i).» Dunois vint dans l' après-dîner rendre visite à la jeune guerrière. Il lui dit, entre autres choses, « qu'il avoit sceu pour vray, par gens de bien , » que ung nommé Ffastolf ( Falstolf), capitaine » desdits ennemis , devoit brief venir par devers ';» iceulx ennemis estans oùdit siège, pour leur » donner secours et renforcier leur ost , comme » aussi pour les advitailler ; et qu'il estoit déjà à » Yenville (Janvillè) : desquelles paroles ladite Pu- » celle fut toute resjoye (réjouie) (2). «Cependant, contrariée dans toutes ses résolutions, souvent trompée par des chefs qui ne pouvaient-que diffi-r cilement se déterminer à sacrifier leur expérience aux inspirations d'une jeune fille sans instruction et sans naissance, elle se défiait maintenant de tout ce qu'ils lui promettaient; et elle crut apercevoir dans l'air et faccent du jeune prince le projet de lui cacher, pour l'éprouver, l'instant précis où Falstolf s'approcherait d'Orléans. Cette pensée révolta la jeune guerrière. Croyant enfin devoir faire respecter l'autorité dont le roi l'avait investie, « Bastart! bastart! » s'écria-t-elle , « où » nom de Dieu , je te commande , que tantost » que tu se; auras la venue dudit Ffastolf , que tu » le me faces scavoir ; car, s'il passe sans que je
(1) Edmont Richer, Hist. manuscrite de la Pucelle. (?.) Déposition de Jean d'Adlon,
DE JEANNE n'ARC. 55
» le sache , je Le prometz que je te feray oster la » teste (i).» On sent bien que cette menace n'avait pour but que d'imposer à l'insubordination des chefs de guerre placés sous ses ordres ; insubordination qui mettait chaque jour les intérêts du roi en péril ; mais si Ton considère l'amour prodigieux , le dévouement aveugle , l'enthousiasme presque fanatique du peuple et des soldats, on concevra que la jeune guerrière ne promettait pas au-delà de son pouvoir. Dunois en fut frappé. Il lui répondit d'un ton respectueux, « que de ce » ne se doubtast, car il le luy feroit bien sça- » voir (2). » Quoiqu'il ne parle point de cette particularité dans sa déposition ( on devine aisément pourquoi ), il est probable que la fermeté déployée par la Pucelle en cette circonstance et dans plusieurs autres, ne contribua pas peu à imprimer dans son esprit la considération qu'il lui témoigna par la suite. Tous les hommes se ressemblent en ce point , qu'une nuance de crainte peut seule changer leur estime en respect , et qu'ils ne considèrent pas long -temps ceux qu'ils peuvent impunément offenser.
Dunois s'étant retiré , d'Aulon « lequel estoit » las et travaillé , se mist sur une couchete en la » ehambre de ladite Pucelle , pour un pou soy
(1-2) Déposition de J. d'Aulon.
» reposer ; et aussi se mist icelle avecques sadite » hostesse sur ung aultre lit , pour pareillement » soy dormir et reposer. Mais ainsi que ledit » depposant ( ou plutôt avec sa fille ) com- » mençoit à prendre son repos , soudainement » icelle Pucelle se leva dudit lit, et, en fai- » sant grant bruit, Tesveilla. Et lors luy de- » manda il qui parle, quelle vouloit? Laquelle » luy respondy : Où nom de Dieu , mon conseil » m'a dit que je voise ( que faille ) contre les •) Angloys : mais je ne scay si je doy aller à leurs » bastilles, ou contre Ffalstolf, qui les doibt » advitailler (i). » Frère Jean Pasquerel et quelques autres prêtres qui venaient la voir, entrèrent en ce moment dans sa chambre , et l'entendirent s'écrier : « Où sont ceux qui me doivent » armer? Le sang de nos gens coule par terre (2). » En mon Dieu, c'est mal fait », ajouta - 1 - elle : ;> Pourquoi ne m'a-t-on pas plus tôt éveillée (3) ? » Nos gens ont bien à besoigner (4) devant une » bastille , et y en a de blecez ( 5 ). Mes armes î » apportez moi mes armes ; et amenez moi mon
(1) Déposition de J. d'Aulon.
(•2) Déposition de frère J. Pasquerel.
(3) Déposition de Colette, femme de Pierre Milet.
(4) Dépositions de maître Aman Viole, avocat en la cour de parlement; de Pierre Milet , de Colette, sa femme , et de Simon Beaucroix; Chronique sans titre.
(5) Chronique sans litre.
DE .IKVNNK 0 ARC. 67
» cheval (1) ! « D'Aulon se hâtait de lui présenter son armure; mais, entraînée par son impatience, elle descendit précipitamment l'escalier pour aller trouver son page Louis de Contes (2), qui causait en ce moment sur la porte du logis ( (fui s'esbattoit a lluiys ) avec la maîtresse de la maison (3) ; car tout, était tranquille en ce moment dans le quartier que la Pucelle habitait \ et on n'y savait rien de ce qui se passait au-dehors de la ville (4). « Ha, sanglant gar- » çon ! » dit vivement la jeune inspirée à son page , « vous ne me dyriez pas que le sang de » France feust rependu !» et elle lui ordonna d'aller seller son cheval, et de l'amener au plus vite devant la porte (5). Elle remonta dans sa chambre avec la même vivacité , et d'Aulon se hâta de la revêtir de ses armes (6). « Ainsi qu il » Farmoit , ouyrent grant bruit et grant ci y que » faisoient ceulx de ladite cité , en disant que les » ennemis poui toient grant dommage aux Fi an- » çoys. Et adonc il qui parle ( c'est cV Aidon ) » pareillement se fist armer : en quoy faisant , » sans le sceu d'icelluy, s'en party ladite Pucelle
(1) Déposition d'Aman Viole.
(2) Déposition de Louis de Contes.
(3-4) Chronique sans titre.
(5) Déposition de Louis de Contes.
(6) Déposition de .T. d'Aulon.
» de la chambre et issi en la rue (i). » Louis de Contes, qui arrivait au même instant avec le cheval de la guerrière , la trouva tout armée devant la porte. Au moment de monter à cheval," elle se rappela que dans sa précipitation elle avait oublié son étendard dans sa chambre, et elle ordonna à son page de l'aller chercher. Elle était si pressée, qu'elle n'eut pas la patience d'attendre qu'il redescendît, et lui cria de lui tendre l'étendard par la fenêtre. Il obéit (2). Aussitôt, frappant vivement son coursier des éperons , elle courut à la haie vers la porte de Bourgogne (3), tenant en main sa lance (4) , ou plutôt son étendard, et pressant tellement son destrier que le feu jaillissait du pavé sous ses pas (5). « Et » elle alla aussi droict comme si elle eust bien » sceu le chemin auparavant ; et , toutes fois , » oncques n'y avoit elle entré (6). »
Louis de Contes ( j'ai déjà dit que c'était un enfant de treize à quatorze ans) était resté stupéfait à sa place. La maîtresse de la maison lui dit qu'il fallait qu'il tachât de suivre et de rejoindre la Pucelle. 11 monta donc à cheval, et courut
(1) Déposition de J. cV/Vulon.
(2-3) Déposition de Louis de Contes.
(4-5) Déposition de Colette , femme de Pierre Milet.
(G) Chronique sans litre.
DE JEANNE d'ARCT 5o,
après elle (i), ainsi que le chevalier d'Aulon, qui venait d'achever de s'armer ; mais ils ne purent la rejoindre qu'auprès de la porte de Bourgogne ( 2 ) , où Fembarras occasionné par la foule des Français qui , mis en déroute par l'ennemi , rentraient en tumulte dans la ville , l'avait un moment arrêtée. Sans en parler à Dunois, sans en prévenir la Pucelle , quelques chefs étaient sortis d'Orléans, « avec grant nombre de gens de » traict et du commun », et étaient allés assaillir la bastille Saint-Loup , qui « estoit de grant def- » fence et beaucoup fortifiée , car elle avoit esté » grandement bien garnie par le sire de Talbot , it> tant de gens, vivres, comme d'habillemens » ( machines de guerre) (3). » L'assaut avait été fier et merveilleux (4) ; les Français avaient même réussi d'abord à s'emparer du boulevard ou redoute avancée qui couvrait la bastille (5) ; mais la fortune n'avait pas tardé à les abandonner ; ils avaient été « fort grevez en icelluy assault (6) » , et obligés de prendre la fuite. On rapportait un grand nombre de blessés dans la ville (7). Cette
(1), Déposition de Louis de Contes.
(2) Déposition de J. d'Aulon.
(3-4) Chronique sans titre.
(5) Déposition de Louis de Contes. •
(6) Chronique sans titre.
(7) Dépositions de frère J. Pasquerel , de Louis de Contes et de J. d'Auîon.
vue affligea beaucoup la Pucelle (i). Elle s'approcha de l'un d'eux, qui paraissait apparemment pJus dangereusement atteint que les autres, et demanda qui il était? On lui répondit que c'était un Français. « Jamais », s'écria -t- elle , « je » n'ai veu sang de Françoys , que les cheveux ne » me levassent en sur (2) ! » Plus irritée cependant que découragée par ce spectacle (3), elle poussa son cheval en avant , et sortit de la ville avec d'Aulon et plusieurs chefs de guerre qui venaient d'arriver «pour donner secours ausdits » Françoys et grever lesdits ennemis à leur pou- » voir (4). » S'avançant rapidement à travers les fuyards , la jeune guerrière marcha droit vers la bastille (5) , couverte de ses armes , et étendard déployé (6). A sa vue les Français poussèrent un grand cri (7), et tournèrent visage. Dunois arriva sur ces entrefaites avec un renfort de troupes (8), et d'Aulon assure qu'il lui « fust advis , » que oneques n'avoit veu tant de gens d'armes » de leur parti comme il fist lors (9). » Cepen-
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(1) Déposition de J. d'Aulon.
(3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Déposition de J. d'Aulon.
(5) Déposition do Colette , femme de Pierre Milet.
(6) Déposition d'Aman Viole.
7) Déposition de Louis de Contes.
(8) Journal du siège.
(9Î Déposition de Jean d'Aulon.
DE JEANNE D'ARC. 6l
dant la chronique du siège n'en élève le nombre qu'à environ quinze cents combattans.
Le commandant de la bastille , Thomas Guerrart , était alors à Montei eau , dont il était capitaine ( gouverneur ) pour le roi d'Angleterre (i); mais on avait pourvu à son remplacement; et tous les témoignages s'accordent à représenter cet le forteresse comme également formidable sous le double rapport de la force de son enceinte et de la vaillance de ses défenseurs (2).
Jeanne d'Arc, arrivée devant les retranchemens de la bastille , fit proclamer à son de trompe qu'aucun homme d'armes ne fût si hardi que de rien enlever de l'église de Saint-Loup (3), que les Anglais avaient renfermée dans l'enceinte de la forteresse ; puis elle ordonna aux troupes de retourner à l'assaut. La réflexion avait chassé du cœur des Anglais les terreurs inexplicables de la veille. Ils se « def fendirent très vaillamment l'es- » pace de trois heures, que l'assaut dura (4) » , et pendant lesquelles Jeanne d'Arc déploya autant de présence d'esprit, d'habileté et de courage que si
(1) Alain Charrier, Chroniques du roy Charles septiesme.
(2) Journal du siège ; Chronique sans titre ; Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme; Monstrelet, en ses Chroniques , etc.
(3) Dépositions de Pierre Milel et de Colette, sa femme,
(4) Journal du siège»
elle eût fait la guerre toute sa vie (i). Outré de l'audace des Français, Talbot fit sortir de la bastille de Paris (2), de celle de Rouen et de quelques autres forteresses voisines (3), un nombre de troupes considérable , et s'avança « à grant puissance » au secours de la bastille assiégée (4). Les Français en furent avertis par la cloche du beffroi , qui fit retentir deux fois le signal d'alarme (5). « Par- » quoy le mareschal de Saincte Severe , le sei- » gneur de Graville , le baron de Coulonces, et » plusieurs aultres chevaliers, escuiers, gens de » guerre et citoyens , estans en tout six cens » combactans, saillirent hastivement hors d'Or- » leans , et se mirent aux champs en très belle )> ordonnance et bataille (6), entre la bastille as- » saillie et les aultres bastilles angloyses , atten- » dans illec les Angloys pour les combactre (7).» Mais ceux - ci , « quant ilz virent la manière des » Françoys ainsi saillir hors et ordonnez en ba-
» taille délaissèrent leur entreprinse et se-
)> cours de leurs compaignons (8). » Talbot lui-
(1) Déposition de Thibaut ou Théobald d'Armagnac, dit de Termes 7 chevalier, bailli de Chartres.
(3) Chronique sans litre.
(4) Journal du siège • Chronique sans titre. (5-6) Journal du siège.
(7) Chronique sans litre.
(8) Journal du siège.
même, qui les avait appelés au combat, voyant que la jeune guerrière dirigeasses pas de ce côté, n'osa pas paraître en pleine campagne contre un ennemi si formidable (i). « Et s'en retournèrent » dolens et courouciez dedans leur bastille, dont )> ilz estoient yssus en très grant haste (2). Mais, » non obstant leur retour, se def fendirent de plus » en plus ceulx de la bastille (3). »
Elle fut enfin emportée de vive force (4) « vers » l'heure des vespres (5). » Tout ce qui refusa de se rendre fut passé au fï\ de l'épée (6). Cent quatorze Anglais y périrent , quarante furent emmenés prisonniers ( 7 ) , deux cents durent prendre la fuite (8). Quelques-uns se réfugièrent dans le clocher de l'église , et s'y défendirent encore quelque temps (9). Voyant qu'ils ne pouvaient plus résister , ils se revêtirent d'habillemens sa-
(1) « And sir John Talbot himself, who had drawn toge- » tlier , from tlie otlier redoubts , some troops to bring » them relief, dared not to appear in the open fîeld against » so formidable an enemy. » ( Hume's History of Engîand.)
(2-3) Journal du siège.
(4) Toutes les chroniques et dépositions.
(6) Toutes les chroniques et dépositions ; Hume's History of Engîand.
(7) Journal du siège.
(8) D'après le compte de Monstrelet, en ses Chroniques.
(9) Chronique sans titre.
çerdotaux qu'on y avait laissés par hasard , et se présentèrent ainsi aux Français, pensant que ces vetemens sacrés les sauveraient de la fureur des soldats. Les uns voulaient les tuer (i) ; les autres, frappés d'une sorte de respect religieux, demandaient qu'on les épargnât : à la faveur de ce débat ils parvinrent jusqu'à l'endroit où était la Pucelle (2), et lui demandèrent la vie. La jeune guerrière feignit de croire qu'ils étaient ce qu'ils paraissaient être, défendit qu'on leur fît aucun mal (3), et dit aux troupes, qui voulaient au moins les dépouiller, « qu'on ne devait rien demander » aux gens d'église (4). » Elle les fit conduire ensuite à sa demeure, sans permettre, pendant le trajet, qu'on les éloignât de sa vue, parce que d'autres prisonniers avaient été mis à mort par des gens d'Orléans, et qu'elle craignait pour eux le même sort (5). Avant de quitter le champ de bataille, Jeanne, considérant le grand nombre d'Anglais qui couvraient la terre de leurs cadavres , fut saisie d'une vive douleur , et déplora amèrement qu'ils fussent morts sans confession (6). Elle voulut se confesser elle-même, sur-
(1) Chronique sans titre.
(2-3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Chronique sans titre.
(5) Déposition de Louis de Contes.
(6) Déposition de frère J. Pas^uerel.
le-champ, à son chapelain (i), parce qu'elle n'avait pas eu le temps de le faire avant de partir pour le combat (2). Elle lui ordonna ensuite d'avertir publiquement tous les guerriers qui avaient pris part à cette action, qu'ils eussent également à se confesser, et à rendre grâces à Dieu de la victoire qu'ils venaient d'obtenir ; qu'autrement elle cesserait de combattre avec eux, et les abandonnerait (3). Les Français rasèrent la forteresse, et réduisirent en cendres tout ce qui pouvait être consumé par les flammes (4), « au très grant » courroux , dommage et desplaisir des An- » gloys (5). Cela faict, la Pucelle, les grants sei- » gneurs et leur puissance, rentrèrent à Orléans : » duquel bon succès furent à ceste mesme heure » rendues grâces et louanges à Dieu par toutes » les églises , en hymnes et dévotes oraisons , » avecques le son des cloches , que les Angloys » povoientbien ouyr ; lesquelz furent fort abais- )) sez de puissance , et aussi de courage , par le » moyen de celle perte (6). » Celle des Français, en comparaison, avait été peu considérable (7).
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(1) M. de l' Averdy, Notices des manuscrits, etc., tom. III.
(3) Déposition de frère J. Pasquerel.
(4) Journal du siège; Chronique sans titre; Monstrelet,en ses Chroniques.
(5) Journal du siège.
(6) Chronique sans titre.
(7) Déposition de J. d'Aulon.
Jeanne d'Arc revint ensuite souper clans sa demeure avec la sobriété qui lui était particulière (i). Elle dit à son aumônier qu'elle ne livrerait point de combat le lendemain , qui était la fête de l'Ascension , et qu'elle ne se revêtirait même pas de ses armes , par respect pour la solennité du jour (2). Avant de le quitter pour ai- Jeudi 1er se reposer, elle le prévint qu'elle voulait se
jourdeFAs- jour-là se confesser, et recevoir le sacrement de
ceusion. l'Eucharistie (3).
On tint le lendemain un grand conseil (4) chez le chancelier d'Orléans (5), pour arrêter ce qu'on entreprendrait le jour suivant (6). A ce conseil furent présens ce même chancelier (7), Dunois, les maréchaux de l\ayz et de Sainte - Sévère , le baron de Goulonces ; les sires de Yillars , de Graville, de Gaucourt, de Coarase et de Xaintrailles; messires Denis de Chailly, Théobald d'Armagnac, dit de Termes, Jamet de Tilloy, La Hire , Ambroise de Lore , Canede ou Kannede , capitaine écossais échappé à la déroute de Rouvray-Saint-
(1) Déposition de Louis de Contes.
(2-3) Déposition de frère J. Pasquercl.
(4) Journal du siège j Chronique sans titre; J. Chartier, Hist. de Charles VII.
(5) J. Chartier, Hist. de Charles VII.
(6) Journal du siège ; J. Chartier , Hist. de Charles VII.
(7) J. Chartier, Hist. de Charles VII.
Denis, quelques autres chefs de guerre (1), et plusieurs des principaux citoyens d'Orléans (2). (( Auquel conseil fut délibère que on feroit cer- » tains appareils, comme mantelets et taudis de » bois, pour aller assaillir la grant bastille et )) aultres , du costé de la Beausse , afin que Ton :» fist venir les Angloys qui estoient de l'aultre )) costé devers la Solongne , pour ayder à secou- » rir ceulx de ladicte grant bastille, et aultres du » costé de la Beausse. Ce n'estoit toutes fois » qu'une chose feincte , car ilz n'avoient aulcune » intention d'assaillir icclle bastille : mais c'estoit » la conclusion d'icelluy conseil, que sitost que les v Angloys du costé de la Solongne seroient passez » la rivière , laquelle ilz passoient bien des ungs » aux aultres , que tout à coup les Françoys pas- » seroient icelle rivière du costé de la Solongne, )> pour aller assaillir ceulx qui seroient demou- » rez audit costé de la Solongne. Et fut cha- » cun de cette opinion. Jehanne n'estoit point a » ce conseil , mais elle estoit en Fhostel du chan- » celier avecques sa femme ; et fut dit, après la » conclusion prinse , par aulcuns , que il seroit » bon d'envoyer quérir Jehanne pour luy dire la » conclusion qui avoit esté prinse , pour entre- » prendre sur les ennemis , le jour suivant. Il y
(1) Journal du siège; J. Chartier, Hisl. de Charles VII.
(2) Journal du siège.
» en eut aulcnns qui dirent qu'il n'estoit point » de nécessité de luy dire le passage que on avoit » intention de faire de l'aultre costé de la rivière » vers la Solongne , pource que on le debvoit » tenir secret; et, en doubtant que par icelle )> Jehanne ne fust révélé » , ils furent d'avis « qu'on ne luy dist sinon qu'il avoit esté conclu » à ce conseil d'essayer à assaillir et prendre la » gr'ant bastille. Et fut envoyée quérir, sur ce » conseil, par Ambroise de Lo,re. Quant elle fut » venue , on luy dit et recita le conseil qui avoit » esté tenu , au regard d'essayer à prendre ladicte » grant bastille, en laquelle estaient ie comte de » Suffolc , les sires de Talebot et de Scales , Jean » Fastol , et plusieurs aultres en très grant nom- » bre ; et ne luy dit on pas que on avoit volunté » de passer de l'aultre costé devers la Solongne, » comme dessus est dit ; et furent ces paroles » dictes par le chancelier d'Orléans.
» Lors, après qu'elle eust ouy et entendu ce ;» chancelier , elle respondit comme personne » courrouciée : Dictes ce que vous avés conclu » et appoincté : je celerois bien plus grant chose » que ceste-cy. Et aloit et venoit par la place
» sans s'asseoir.
« Et incontinent le bastard d'Orléans luy dist: » Jehanne, ne vous courrouciez pas, si on ne vous » a pas tout dicta une fois. Ce que le chancelier » vous a dict, a esté concleu et appoincté. Mais
» si ceulx de l'aultrc costé de la rivière vers la » Solongne se desemparent pour venir ayder la » grant Bastille , et à ceux de par de ça , nous » avons appoinctë de passer la rivière de l'aultre » costé , pour besongner ce que nous pourrons » sur ceulx de par de là; et nous semble que » ceste conclusion est bonne et proufitable.
» Alors respondit Jehanne la Pucelle qu'elle » estoit contente , et qu'il lui sembloit que cette » conclusion estoit bonne : mais qu'elle fust » ainsi exécutée. Et toutes fois d'icelle conclu- » sion ne fut rien fait ny exécuté (1). » Ce mot seul en dit plus que tous les commentaires , auxquels ce récit d'un contemporain pourrait donner lieu.
En sortant du conseil la jeune guerrière fit proclamer une ordonnance par laquelle il était dit « qu'aucun ne fût si hardi , le lendemain , de » sortir de la ville , et d'aller à l'attaque des bas- » tilles, s'il n'avait d'abord été à confesse, et que » les hommes d'armes eussent à renvoyer les » femmes de mauvaise vie , et surtout à les em- » pêcher d'approcher de la Pucelle , parce que , » disait-elle , pour punir les péchés des hommes » Dieu permet la perte des batailles. » Ses ordres furent ponctuellement exécutés (2).
(1) J. Charrier, Hist. de Charles VIT.
(•2) Déposition de frère J. Pasquercl.
yO HISTOIRE
Jeanne voulut consacrer la fin de celte journée à une démarche pacifique ; elle sortit encore de* la ville , s'approcha des bastilles anglaises , et leur envoya un triplicata de sa lettre de sommation. Elle se servit d'un moyen assez singulier pour la leur faire parvenir ; elle prit une flèche, attacha fortement la lettre au bout avec du fil , et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais, en leur criant : « Lisez , voici des nouvelles ! » On vit les Anglais la ramasser , la lire et se la montrer les uns aux autres en criant de toutes leurs forces afin d'être entendus de Jeanne : « Voi-
» là des nouvelles de laP des Armagnacs î »
Jeanne , à ce discours insultant , commença à soupirer et à verser beaucoup de larmes, prenant le roi des cieux à témoin de son innocence ; mais elle se sentit bientôt consolée, et dit à ceux qui l'entouraient , « qu'elle venait d'avoir des » nouvelles de son Seigneur (î). »
Elle avait fait ajouter au bas de sa lettre les paroles suivantes : « C'est pour la troisième et » dernière fois que je vous écris, et ne vous écri- » rai plus désormais. Signé , Jhs Maria (2) , » Jehanne la Pucelle (3). » Et un peu plus bas : « Je vous enverrais mes lettres plus honnête-
(1-2) Déposition de frère J. Pasquercl.
(3) M. de l'Averdy, Notices des manuscrits, etc., tom. III,
DE JEANNE 1) AfiC. yt
» ment, mais vous retenez mes liéraulls ; car » vous retenez mon hérault nommé Guiennc. » Renvoyez-le moi, et je vous enverrai quel- » ques-uns de vos gens pris à la bastille de Saint- » Laud ; car tous ne sont pas morts (i). »
Dunois ne crut pas que cela suffit. Comme il avait alors en son pouvoir un grand nombre de prisonniers , dont quelques - uns d'un certain rang , il résolut de faire signifier aux Anglais qu'ils eussent à renvoyer le hérault de la Pucelle, sinon « qu'il feroit mourir de maie mort tous » les Angloys qui estoient prisonniers dedens » Orléans, et ceulx aussi ( les héraults) qui par » auicuns seigneurs d'Angleterre y avoient esté » envoyez pour traicter de la rençon des aul- » très (2). » Mais, connaissant la barbarie des Anglais, personne n'osait se charger d'un message qui pouvait devenir funeste à celui qui l'accepte rait,et le jeune prince ne croyait pas qu'il fût de sa dignité de se servir du moyen employé par la Pucelle. Jeanne d'Arc dit alors à Amble ville d'aller se présenter hardiment aux Anglais , qu'ils ne lui feraient aucun mal, et qu'il ramènerait sain et sauf son compagnon. Ambleville , que les événemens de la veille avaient sans doute déjà ébranlé , se laissa persuader par la prophétesse ; il se rendit
(1) Déposition de frère J. Pasquercl.
{1) Journal du siège 5 Chronique sans lilre.
aux bastilles anglaises , accomplit son message , et Guienne lui fut rendu (i). A la vérité les Anglais, en les renvoyant, les chargèrent de dire à la Pucelle « qu'ilz la brusleroient et feroient <xr- » doir ; qu'elle n'estoit qu'une ribaulde , et , » comme telle , s'en retournast garder les va- » ches (2). »
Le soir du même jour, après souper , Jeanne ordonna à son chapelain de se lever le lendemain plutôt qu'il n'avait fait ce jour-là, parce qu'elle voulait se confesser de très-bonne heure. Frère Jean Pasquerel promit de n'y pas manquer (3).
Vendredi II se rendit en effel chez elle le lendemain de Jmai l^' très-grand matin, entendit sa confession , et célébra la messe devant elle en présence de ses gens (4).
Tous les préparatifs avaient été faits la veille au soir pour l'attaque qu'on se proposait d'entreprendre ce jour-là , et « fut fait tant grant » diligence , que tout fut prest au plus matin , » et nonce {annoncé) à la Pucelle (5). »
On voulait s'emparer de la bastille de Saint-
(1) Déposition de Jacques l'Esbahy 5 Journal du siège °, Chronique sans titre , etc.
(1) Journal du siège.
(3-4) Déposition de frère J. Pasquerel.
(5) Journal du siège.
Jean-lc-Blanc (i) , qui avait tant nui aux Français lors de l'arrivée du premier convoi , afin de s'assurer un point d'appui qui tînt lieu du fort des Tournelles , et assurât la communication d'Orléans avec le Berry par la Sologne (2). Une fois maîtres du passage de la Loire , les Français pouvaient à volonté porter leurs forces tantôt contre les bastilles de la rive droite 3 tantôt contre celles de la Sologne , tenir sans cesse les Anglais en alarmes , tomber à l'improviste sur leurs forces divisées, et les battre successivement.
La jeune guerrière sortit d'Orléans vers l'heure de tierce (3) , accompagnée de Dunois , des maréchaux de Rayz et de Sainte-Sévère , de Graville , de La Hire , de Florent d'Illiers , de Gaucourt , de Villars , de plusieurs autres chevaliers, écuyers et chefs de guerre , et d'environ quatre mille combattans (4)- H avait été arrêté qu'on passerait la Loire dans des bateaux, et qu'on se réunirait dans une petite île très-voisine de la rive gauche du fleuve (5): résolution d'autant plus sage , que si l'on eût voulu aboi:-.
(1) Déposition de J. d'Aulon.
(2) Chronique sans titre»
(3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Journal du siège ; déposition de J. d'Aulon.
(5) Déposition de J. d'Aulon. — Celte île n'existe plus.
der directement à cette rive , les nefs employées au transport des troupes , obligées de lutter contre le courant , voguant avec plus ou moins de difficulté selon leur pesanteur, leur forme, la force et le nombre des rameurs , n'auraient pas, dans un si long trajet , manqué de se séparer , seraient arrivées l'une après l'autre au rivage , et auraient par-là donné à l'ennemi la facilité de faire éprouver aux Français , attaqués en détail a mesure qu'ils seraient débarqués , une perte considérable.
Sorties de la ville par la porte de Bourgogne , les troupes s'embarquèrent entre la Tour-Neuve et le port Saint- Loup (i) , et vinrent aborder, comme on en était convenu , à la petite île voisine de Saint-Jean-le-Rlanc (2). On fit faire le tour de l'île à deux des nefs qui avaient apporté les troupes , et on les plaça , pour servir de pont , dans le canal qui la séparait de la terre ferme (3).
Or, « aux boulevart et bastille du bout du pont, » et aultres bastilles du costé de la Solongne , i> estoient le sire de Moulins , le sire de Ponnis » ( Pomus ou Provins ) , et Guillaume Glacidas,
(1) Journal du siège.
(2) Dépositions de J. d'Àulon et de Simon Beaucroix; Chronique sans titre.
(3) Déposition de J. d'Aulon.
» lequel conduisoit tous ceulx de ce costé là ; » car il esloit bien vaillant homme et entrepre- » nant, et disoit on que ce siège se gouvernoit » plus par luy que par nuls aultres , combien » qu'il ne fust pas de si grand estât que plu- » sieurs des dessus nommez (i). »
Soit pour concentrer ses forces , soit pour tout autre motif, Glacidas, quand il vit les Français passer le fleuve , « aussitost fît desemparer » et brasier la bastide deSainct-Jehan-le-Blanc, » et fit retirer ses Angloys avecques ses habille- » mens (artillerie) , en la bastide des Augustins, » au boulevart et aux Tournelles (2). » Cependant ce qu'il y avait de Français déjà rassemblés dans Tîle dont j'ai parlé plus haut, passèrent le bras du fleuve qui leur restait à franchir, et s'approchèrent de la bastille de Saint- Jean-le-Blanc , « laquelle ilz trouvèrent toute » desemparée , pour ce que les Angloys qui :» estoient en icelle , incontinent qu'ilz apper- » ceurent la venue d'iceulx François , s'en al- » lerent et se retrahirent (retirèrent) en une » aultre plus forte et plus grosse bastille , ap- » pellée la bastille des Augustins (3). »
Soit qu'ils craignissent que cette retraite des
(1) J. Chartier, Hist. de Charles VII.
(2.) Chronique sans titre.
(3) Déposition de J. d'Aulon.
Anglais ne cachât quelque piège, soit, ainsi que le dit un témoin, qu'ils ne crussent pas avoir des forces suffisantes pour s'emparer ce jour-là de la bastille des Augustins (i), les généraux français voulurent ramener les troupes dans la ville (2). La bastille de Saint Jean-le-Blanc , dans Tétât où les Anglais l'avaient laissée , ne pouvait être assez tôt rétablie pour qu'une garnison française pût y rester avec sûreté.
Mais la jeune guerrière ne pouvait se résoudre à quitter le champ de bataille sans avoir combattu ; elle ne voyait dans l'abandon que les Anglais avoient fait de la bastille de Saint-Jean-le- Blanc qu'un motif de tenter l'attaque de celle des Augustins. « Si marcha avant la Pucelle à » tout ses gens de pied, tenant sa voie droict » au Portereau : et à ceste heure n'estoient pas » tous ses gens passez , ains y en avoit une grant
» partie qui pouvoient peu finer ( trouver) et
» avoir des vaisseaux pour leur passage. Neant- » moins la Pucelle alla tant qu'elle approucha » du boulevart ( des Augustins ) , et là planta » son estendart avec peu de gens. Mais à celle » heure il survint un cry , que les Angloys » de la rive droite passaient le fleuve , et « ve- » noient à puissance du costé de Saint-Privé.
(1-2) Déposition de J. tTAulon,
DE JEANNE d\\R(\' 77
» Pour lequel cry , les gens qui estaient avec la » Pucelle furent espouvantez , et se prindrent à » retrahir (se retirer) droict audit passage de » Loire : de quoy la Pucelle fut en grant dou- )> leur, et fut contrainte de se retirer à peu de » gens (1). » Comme on craignait que les Anglais ne tombassent sur eux dans leur retraite , surtout à Tinstant où il leur faudrait rentrer dans Tile par le pont flottant dont j'ai déjà parlé , « fut ordonné demourer derrière des plus » notables et vaillans gens de guerre du parti » desdits François , affin de garder que lesdits » ennemis ne les peussent grever, eulx en re- » tournant : et pour ce faire , furent messei- » gneurs de Gaucourt, de Yillars , lors senes- » chai de Baucaire , et d'Aulon (2). »
« Alors les Angloys levèrent grant huée sur » les François, et issirent à puissance (3) de )> Thostel (bastille) des Augustins et du bout du » pont ( les Toumelles ) (4) , pour poursuivre » la Pucelle , fesant grant crys après elle , luy » disans paroles diffamantes (5), et vindrent » très fort charger sur les François (6) » en dé-
(1) Chronique sans titre.
(2) Déposition de J. d'Aulon.
(3) Chronique sans titre.
(4) J. Chartier, Hist. de Charles VII.
(6) J. Chartier , Hist. de Charles VII.
sordre. Un témoin oculaire rapporte qu'il vit alors F armée du roi dans un très-grand péril (i). Jeanne d'Arc , qu'on avait forcée de rentrer dans l'île , ne put voir tranquillement ce spectacle. Le pont flottant étant alors trop encombré par les fuyards pour qu'il lui fût possible d'y repasser, elle s'élança , tirant son cheval par la bride , dans une barque qui se trouvait près d'elle, et ordonna aux rameurs de la porter sur la rive du fleuve. La Hire , qui ne s'éloignait guère de la jeune inspirée , ayant aperçu son mouvement , se précipita à sa suite dans la barque , tirant également son coursier après lui. Parvenus sur l'autre bord , tous deux montèrent à cheval (2). « Au nom du Seigneur ! » s'écria la jeune Amazone, « courons hardiment aux An- » glais (3) ! Ils couchèrent leurs lances (4) , » à ces mots , « et tous les premiers (5) , se frap- )) perent de tant grande force et hardiesse contre » les Angloys (6) , » que ceux-ci, épouvantés à leur tour, « prinrent la fuitte laide et honteuse (7). »
(1) Déposition de Simon Beaucroix.
(2) Déposition de J. d'Aulon.
(3) Déposition de Simon Beaucroix.
(4-5) Déposition de J. d'Aulon.
(6) Journal du siège 5 Chronique sans titre } déposition de J. d'Aulon.
(7) Chronique sans titre.
DE JEANNE D ABC. 7 g
Chacun alors tourna visage, et suivit au combat les traces de la guerrière (i). Les Anglais furent ramenés en désordre jusque dans leurs bastilles(2), et laissèrent la terre jonchée de leurs morts.
« La Pucelle assit alors son estendart de- » vant la bastide des Augustins , sur les fossez » du boulevart, où vint incontinent le sire de » Rayz, et tousjoursles Françoys allèrent crois- » sans (3). » De leur côté les Anglais, animés par Glacidas, se défendirent avec la plus grande vigueur, et le combat devint très-sanglant, surtout le long des palissades qui environnaient le parc placé près de la bastille des Augustins (4).
D'Aulon avait été placé à la garde du pont flottant avec quelques autres chevaliers , « entre » lesquelx estoit ung bien vaillant homme d'ar- » mes , du païs de Espaigne , nommé Arphonse » ( Alphonse ) de Partada. » Ce passage était d'autant plus important , que c'était pour les Français , en cas de déroute , le seul chemin de retraite. Au plus fort de Faction, ils « virent » passer par devant eux ung aultre homme » d'armes de leur compaignie , bel homme , )> grant , et bien armé ; » et comme « il passoit
(i) Déposition de J. cl'Aulon.
(2) Déposition de J. d'Aulon; Journal du siège; Chronique sans titre, etc.
(3) Chronique sans tilre.
(4) Déposition de J. d'Aulon.
8o HISTOIRE
» oultre » sans s'arrêter , d'Aulon lui dit « que » illec demourast ung peu avec les aultres, pour » faire résistance aux ennemis , où cas que be- » soing seroit. » Mais le son belliqueux des trompettes qui appelaient les Français au combat, retentissait plus puissamment dans le cœur du guerrier que les prudens avis de d'Aulon , et il lui répondit vivement « qu'il n'en feroit riens.» Alphonse de Partada prit alors la parole , et avec cette hauteur qui caractérisa toujours sa nation : u Aussi y povez vous demourer que les aultres, » dit-il au chevalier français ; « il y en a d'aussi » vaillans comme vous qui demourent bien. » Les Français ne sont pas endurans : « Si ne » fais-je pas, moi , » répondit fièrement celui-ci au superbe Espagnol. « Sur quoy eurent entre » eux certaines arrogantes paroles, et tellement » qu'ils conclurent aller eulx deux , l'un quant » l'aultre ( l'un à côté de T autre ) sur lesdits » ennemis, et adonc seroit veu qui seroit le plus » vaillant , et qui mieulx d'eulx deux feroit son » devoir. Et eulx tenans par les mains , le plus » grant cours qu'ilz purent , allèrent vers ladite » bastille desdits ennemis , et furent jusqu'au » pied du palis ( de la palissade ) , » qui s'étendait au-devant de la bastille, où ils se signalèrent à l'envi par des prodiges de valeur (i).
(1) Déposition de J. d'Aulon.
Ce qui suit n'est pas à beaucoup près si brillant et si cbevaleresque. 11 y avait dans le parc des ennemis « un grant, fort, et puissant An- » gloys , bien en point et armé , » qui , favorisé par l'avantage du lieu, opposait à nos deux héros, du haut du palis, la plus vigoureuse et la plus intrépide résistance. Il triomphait de tous leurs efforts pour pénétrer dans l'enceinte du parc , lorsque d'Aulon , qui n'avait pas perdu de vue ces deux rivaux de gloire , leur ravit , par un zèle irréfléchi , la palme qu'ils se disputaient avec tant d'ardeur. Maître Jean , ce fameux canonier dont j'ai eu plusieurs fois occasion de parler dans l'introduction de cet ouvrage , se trouvait en ce moment auprès de lui. D'Aulon lui dit « qu'il tirast à iceluy Angloys , car il fe~ » soit trop grant grief, et pourtoit moult de » dommage à ceulx qui vouloient approcher la- » dite bastille. » Maître Jean obéit, et « adressa » son trait vers luy tellement , que , » du premier coup , « il le getta mort par terre (i). »
Les deux hommes d'armes se trouvant alors maîtres du passage , s'élancèrent dans l'intérieur du palis ; une foule de guerriers s'y précipitèrent après eux , et assaillirent de toutes parts la bastille « très asprement et à grant diligence (2). » La Pucelle surtout se faisait remarquer au mi-
(1-2) Déposition de J. d'Aulon.
-r. fi
lieu de la mêlée par son intrépidité , son habileté et son enthousiasme héroïque (i). Quoique blessée au pied d'une des chausse-trapes dont les Anglais avaient semé la terre autour de la forteresse , elle ne quitta pas un instant le combat , et resta constamment exposée à tous les traits des ennemis (2). Les Anglais se défendaient avec courage , si bien « qu'on fit moult » de biaux faicts d'armes d'une part et d'aul- » tre (3). » Toutefois l'attaque impétueuse des Français surmonta en peu de temps tous les obstacles : la bastille fut emportée d'assaut (4) vers l'heure de vêpres (5) ; dans la chaleur du carnage la plupart de ses défenseurs furent passés au fil de l'épée ; ceux qui purent échapper se sauvèrent dans les Tournelles (6).
On trouva dans la forteresse conquise un grand nombre de prisonniers (7) , aux yeux de qui la jeune amazone parut comme un ange libérateur;
(1) Dépositions de Théobald ou Thibaut d'Armagnac, dit de Ternies 7 chevalier 7 bailli de Chartres.
(2) Chronique sans litre.
(3) Journal du siège.
(4) Déposition de J. d'Aulon; Journal du siège ; Chronique sans titre.
(5) Déposition de frère J. Pasquerel.
(G) Déposition de J. d'Aulonj Journal du siège; Chronique sans titre.
(7) Journal du siège.
ce devaient être , pour la plus grande partie , des pâtres et des laboureurs enlevés aux campagnes voisines, où les Anglais sous les ordres de Glacidas exerçaient toutes sortes de violences, de pillages et de tyrannies. Aussi la bastille renfermait-elle une grande quantité de vivres et des richesses considérables. « Mais d'autant que les » Françoys furent trop attentifs au pillage , » la Pucelle, qui craignait que les Anglais des Tournelles ne profitassent de ce moment de désordre pour venir les attaquer avec avantage, et venger la mort de leurs compagnons, ordonna qu'on mît le feu à la bastille. On n'osa résister à un commandement donné avec l'autorité de la victoire , et tout ce que renfermait encore la forteresse fut en peu d'instans consumé (i).
Les Français mirent le soir même « le siège » devant les Tournelles et les boulevarts d'en- » tour (2). » D'Aulon dit positivement que la Pucelle passa la nuit devant avec les autres chefs de guerre (3) ; mais en cela sa mémoire l'avait trompé, comme la suite le fera voir évidemment. Jeanne d'Arc fit seulement beaucoup de difficulté pour rentrer dans la ville. « Laisserons nous là » nos gens en péril? » répondait-elle à ceux qui
(1) Chronique sans titre.
(s) Journal du siège.
(3) Sa déposition.
l'y engageaient (i). Mais elle finit par céder à leurs prières, et repassa le fleuve (2) avec son page Louis de Contes , qui était parti le matin d'Orléans avec elle, et qui ne l'avait pas quittée (3).
Pendant toute la nuit les habitans d'Orléans traversèrent le fleuve dans de petites barques, et ne cessèrent de porter «pain, vin, et aultres vi- » vres , aux gens de guerre tenant le siège (4) » devant le boulevard et le château des Tournelles.
Jeanne avait l'habitude d'observer un jeûne sévère le vendredi, et elle n'avait en conséquence rien pris de la journée quand elle arriva chez ses hôtes ; mais elle était trop fatiguée pour résister plus long-temps , et elle fut obligée , à son grand regret, de rompre le jeûne, cette fois, avant l'heure accoutumée (5).
Comme elle venait de souper, un vaillant et notable chevalier, dont le témoin à qui j'emprunte ces détails avait oublié le nom , vint parlera Jeanne d'Arc , et lui annonça que les généraux etles chefs de guerre de l'armée du roi ayant tenu conseil, avaient été unanimement d'avis, « qu'étant si peu
(1) Déposition de Simon Beaucroix.
(2) Déposition de Louis de Contes ; Chronique sans titre,
(3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Journal du siège.
(5) Déposition de frère J. Pasquerel.
DE JEANNE d'àRC. 85
» de monde en comparaison des forces anglaises, » les victoires qu'ils venaient d'obtenir étaient » une grande grâce de Dieu. Fn conséquence », continua-t-il , « ces choses considérées , et que la » ville est maintenant pleine de vivres, le con- » seil pense que nous pourrions bien garder la )) cité, et attendre un nouveau secours du roi; » et ne trouve pas expédient que les troupes sor- » tent demain de la ville (i). »
Cette décision ne pouvait regarder que les troupes restées dans Orléans, et le petit nombre de celles qui avaient pu y rentrer après la prise de la bastille des Augustins. Il est probable qu'elle avait été déterminée par la crainte que les troupes restées à la garde d'Orléans, entraînées par l'enthousiasme qu'excitait cette nouvelle victoire, n'abandonnassent toutes le lendemain les postes qui leur étaient confiés pour suivre la Pucelle de l'autre côté de la Loire ; que les Anglais de la rive droite ne voulussent faire ce jour - là une diversion en faveur de ceux de la rive gauche ; et que trouvant la place dégarnie de troupes, ils ne triomphassent du courage du petit nombre d'habitans demeurés dans ses murs. Toutes ces considérations pouvaient être très-fondées ; mais la jeune inspirée, qui voyait les choses de plus haut, ne crut pas devoir s'y arrêter.
(1) Déposition de frère J. Pasqucrel.
« Vous avez été en votre conseil », réponditelle, « et j'ai été au mien; mais croyez que le con- » seil de mon Seigneur tiendra et s'accomplira , » et que celui des hommes périra. » Se retournant alors vers son chapelain , qui était en ce moment auprès d'elle : « Levez-vous demain », lui dit-elle , « dès la pointe du jour, et de meilleure » heure encore qu'aujourd'hui , et faites du mieux » que vous pourrez. Tenez-vous surtout toujours m auprès de moi, car j'aurai demain heaucoup à » faire , et plus que je n'ai eu jusqu'à présent : il » sortira demain du sang de mon corps au-dessus » du sein (i) ; je serai blessée devant la bastille » du bout du pont (2). »
Jeanne alla ensuite prendre le repos dont elle devait avoir grand besoin. Selon l'usage qu'elle avait adopté, quelques femmes partagèrent sa couche (3). Elle sentait les inconvéniens attachés à sa situation, et combien il importait qu'on ne pût élever aucun soupçon sur sa conduite ; environnée tout le jour d'un grand nombre de témoins, elle voulait encore faire en sorte que la méchanceté des hommes ne pût calomnier son sommeil.
(1) Déposition de frère J. Pasquercl.
(1) Déposition de maître Aman Viole, avocat en la cour de Parlement.
(3) Déposition de Louis de Contes.
DE JEANNE u'ARC. 87
Cependant les Anglais qui formaient la garnison du boulevard ou fort de Saint-Privé en sortirent pendant la nuit , y mirent le feu , et , traversant la Loire dans des vaisseaux, se retirèrent dans la bastilk de Saint-Laurent (1) ; si bien que de toutes les forteresses anglaises élevées au midi de la ville , il ne resta plus que les boulevards et le château des Tournelles à conquérir. Soit qu'on entendit du haut des remparts de la ville le bruit que faisaient, en se rembarquant, les Anglais de Saint-Privé; soit qu'on ne pût bien juger, dans l'obscurité, quel était l'endroit d'où s'élevaient les flammes du fort qu'ils réduisaient en cendre, « la Pucelle fut cette nuict en grande doubte que » les Angloys ne frappassent sur ses gens devant » les Tournelles (2) » , et ne jouit , par conséquent, que d'un sommeil agité et souvent interrompu. e .
1 Samedi
Ayant, le lendemain, accompli dès la pointe 7 m«i 1429. du jour ses devoirs religieux, la jeune héroïne se revêtit de ses armes, et, malgré la résolution prise par les généraux, mais « de l'accord et consente- » ment des bourgeois d'Orléans » , se disposa à conduire les troupes à l'attaque desTourneiles(3). A l'instant où elle allait sortir de la maison de son hôte, un homme y apporta une alose qu'on ve-
(i-2-3) Chronique sans titre.
nait de pêcher dans le fleuve (i). Comme elle n'avait pris encore aucune nourriture (2) , son hôte voulut l'engager à manger à dîner sa part de ce poisson (3). Il est probable que , connaissant la résolution des généraux, et les mesures qu'ils avaient prises pour la faire exécuter, le trésorier voulait tâcher de retenir la Pucelle par tous les moyens possibles , afin de prévenir une contestation qui , vu la disposition des esprits , pouvait devenir dangereuse. « Jehanne», lui dit-il, « mangeons ces te alose avant que partiez (4). » « Gardez la jusqu'à ce soir », répondit-elle, « car » je vous amènerai ce soir ung Godon (5) qui » en mangera sa part (6), et repasseray par des- » sus le pont (7) , après avoir pris les Tournel- » les (8). » Promesse qui parut à tout le monde
(1) Déposition de Colette, femme de Pierre Milet ; Chronique sans titre.
(2) C'est ce qui résulte de la de'position du comte de Dunois.
(3-4) Chronique sans titre.
(5) On donnait ce sob.-iquet aux Anglais, à cause du juron de God-dam (Dieu me damne) qu'ils ont souvent à la bouche. — Déposition de Colette.
(7) Dépositions de Colette, de maître Aman Viole et de J. d'Aulon.
(8) Déposition de maître Aman Viole.
impossible , ou du moins bien difficile à accomplir (,).
Jeanne monta alors à cheval, et se dirigea vers la porte de Bourgogne (2). Une grande partie des troupes restées à la garde de la ville accoururent sur ses traces, ainsi qu'une foule de citoyens d'Orléans. Comme on avait prc'vu ce qui allait se passer, on avait confié, dès la veille, la garde de cette porte au seigneur de Gaucourt, grand-maître de la maison du roi, et F un des chevaliers le plus célèbre de ce temps par sa fermeté et son courage. Gaucourt avait fait tenir la porte fermée. Il parut à la tête de ses hommes d'armes , et déclara que personne ne passerait. Ces paroles excitèrent une indignation générale parmi le peuple et les soldats ; des cris et des menaces retentirent de toutes parts. Jeanne d'Arc s' avançant au milieu du tumulte , et imposant silence à la multitude : « Yous êtes un méchant » homme », dit-elle à Gaucourt : « mais, veuillez » ou non , les gens d'armes viendront , et obtien- » di ont aujourd'hui comme ils ont déjà obtenu. » Elle commanda alors d'ouvrir la porte. La foule se précipita pour exécuter cet ordre. Les hommes d'armes de Gaucourt n'osèrent s'y opposer : entouré , pressé de toutes parts , menacé par une
(1) Déposition de maître Aman Viole.
(2) Déposition de Louis de Contes.
go HISTOIRE
multitude irritée, il se trouva en grand péril; et raconta depuis qu'il avait craint ce jour-là pour sa vie (i). Non content d'ouvrir la porte de Bourgogne , le peuple força encore une petite porte voisine d'une grosse tour {probablement la Tour- Neuve), et sortit à grands flots de la ville (2).
L'amazone et la foule qui l'avait suivie passèrent la Loire sans obstacles (3). Le soleil se levait en ce moment (4).
La nef qui portait Jeanne d'Arc ayant touché la terre , la guerrière s'élança légèrement sur le rivage , et envoya chercher les chefs de guerre restés devant les Tournelles , afin dlarrêter avec eux ce qu'il y avait de mieux à faire pour s'emparer de cette redoutable forteresse (5), qui, revêtue de nouveaux ouvrages , et garnie par les Anglais .d'une artillerie nombreuse , était maintenant regardée comme imprenable (6). Le chroniqueur bourguignon avoue que cette bastille , « estoit treffort merveilleusement et puissam- » ment ediffiée : et si , estoient dedans la fleur des
(1) Déposition de Simon Charles, président en la chambre des comptes , qui tenait ce récit de Gaucoml même ; déposition de Louis de Contes , témoin oculaire.
(2-3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Chronique sans titre.
(5) Déposition de J. a'Aulon.
(6) Déposition de Simon Beaucroix.
DE JEANNE d'aKC. gi
» meilleurs gens de guerre de Angleterre (i). » On tint conseil, et il fut décide qu'on réunirait d'abord toutes ses forces, pour emporter d'assaut la grande redoute ou boulevard, qui, séparée du fort par une ou deux arches du pont, s'étendait au-devant de la bastille (a), et la couvrait du côté de la Sologne. Cette redoute était elle-même défendue par des fossés profonds où coulait l'eau de la Loire. C'était ce même boulevard défendu avec tant de courage par les Français le 21 octobre 428, et sur lequel les femmes d'Orléans , Yillars, Coaraze, Guitry, La Chapelle et Xaintrailles , avaient fait de si beaux faicts d'armes (3) ; « et estoit expédient de l'avoir » et gaigner, devant que faire aultre chose (4).» On rangea donc les troupes en bataille , on sonna la charge , et le boulevard fut de toutes parts assailli (5). Il faut que le passage du fleuve, le débarquement des nouvelles troupes , la tenue du conseil, et l'opération de mettre les soldats en ordre, eussent pris un temps considérable, car il était alors dix heures du matin (6). L'engagement devint bientôt général. On avait amené d'Orléans
(1) Monslrelet, en ses Chroniques.
{1) Déposition de J. d'Aulon.
(3) Journal du siège. Voyez l'Introduction.
(4-5) Déposition de J. d'Aulon.
(6) Déposition de Louis de Contes.
g2 HISTOIRE
une artillerie considérable (i). Celle des Anglais n'était pas moins nombreuse (2). Servies de part et d'autre avec une égale ardeur, elles faisaient retentir au loin le rivage d'un fracas épouvantable ; partout roulaient des nuages de fumées ; Féclair suivait l'éclair , la foudre répondait à la foudre , la mort volait alternativement sur le boulevard et dans la plaine ensanglantée. Cependant des chevaliers s'élançaient dans les fossés , s'efforçaient de gravir les retranchemens, et combattaient main à main avec les guerriers ennemis (3). On voyait briller dans la foule et s'exposer à tous les périls Dunois , le maréchal de Rayz , les sires de Graville , de Guitry, de Coaraze et de Yillars, messires Denis de Chailly, Florent d'Illiers , Thibaut de Termes , l'amiral Louis de Culan , le bourg de Mâscaran , La Hire et Poton de Xaintrailles (4). De leur côté , Glacidas, Pommus, Moulins et le bailli de Mantes, ne déployaient pas moins de valeur dans la défense de la forteresse. « Et y eut moult merveil- » leux assault, durant lequel furent faictz plu- » sieurs biaulx faictz d'armés, tant en assaillant » qu'en deffendant , pour ce que les Angloys es-
(1) Chronique sans litre.
{1) Toutes les chroniques.
(3) Jean Chartier , Ilist. de Charles VII.
(4) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles sepliesme.
DE JEANNE d'ARC. 0,3
» toient grant nombre , fors combactans, et gar- » nis abundamment de toutes choses deffensa- » blés. Et aussi le nions trerent ilz bien ; car, non » obstant que les Françoys les eschellassent par » divers lieux moult espessement , et assaillissent » de fronc au plus hault de leurs fortifications , » de telle vaillance et hardisse qu'ilz semblast , » à leur hardy maintien , qu'ilz cuidassent ( crus- » sent ) estre immortelz ; si , les rebouterent ils » ( repoussèrent-ils ) par maintes fois, et tresbu- » cherent du hault en bas, tant par canons et » aultre traict , comme aux haches , guisarmes , » mailletz de plomb , et mesmes à leurs propres » mains (i). m Malgré tant et de si grands efforts, la victoire demeurait toujours incertaine ; un grand nombre de guerriers français avaient succombé, et remplissaient le fossé de leurs cadavres (2) ; beaucoup d'autres étaient grièvement blessés (3). Richard de Guontaut ou Gontaut, châtelain de Badeffol, qui avait combattu aux journées d'Àzincourt et de Yerneuil, et qui dans cette attaque déployait la plus grande intrépidité, venait d'être frappé au visage d'un trait qui lui ressortait derrière la tete , et forcé d'abandonner le combat (4). H était une heure après
[1-1) Journal du siège.
(3) Ibid-} la Pucelle, interrogatoire du 27 février i43o.
(4) Enquête faite en 1 458 7 au sujet d'un procès touchant
midi (i) ; la lassitude et le découragement commençaient à se faire sentir.
Cependant la jeune guerrière n'avait pas cesse' un instant de rester exposée à tous les traits des ennemis, principalement dirigés contre elle. Elle s'était montrée si vaillante et si habile à conduire une attaque, qu'aucun guerrier n'aurait pu mieux faire , et que tous les capitaines étaient confondus d'étonnement en voyant les fatigues et les travaux qu'elle supportait avec tant de constance et de courage (2). Animée d'un enthousiasme indomptable, on l'apercevait partout à la fois , donnant des conseils utiles (3), animant les uns à tenir ferme, ramenant les autres au combat, faisant
la possession du château et châtellenie de Badeffol, réclamée, tant comme héritage que comme don du roi Charles VII, par messire Richard de Guontaut ou Guontaud de Badeffol. Voir notamment les dépositions de messire Pons de Bajnac et d'Anthoine, seigneur de Haultefort.
Je dois la connaissance de ce monument curieux au respectable M. l'Epine , préposé à la conservation des manuscrits de la Bibl. du Roi, qui joint à beaucoup d'érudition une extrême modestie , et qui m'a fourni avec une obligeance infatigable une foule de documens précieux. Le manuscrit sur lequel j'ai fait mes extraits est une copie prise sur l'original en papier, envoyé au cabinet du Saint-Esprit par M. Bertin, ministre, en 1772.
(1) J. Chartier , Hist. de Charles VII.
(2) Déposition de Thibaut d'Armagnac.
(3) Déposition de Robert de Sarciaux.
DE JEANNE D'ARC. g5
Fetentir au milieu des bruits de la guerre le nom du Dieu des armées, le cri de la valeur, eL les promesses de la victoire (i). « Que chacun », disait-elle , « ait bon cueur et bonne espérance en » Dieu ! car l'heure approuchc , où les Àngloys » seront desconfitz (2), et toutes choses viendront » à bonne fin (3). » Tout à coup , s' apercevant que les Français mollissent, elle n'écoute plus que son courage , elle se précipite dans le fossé , saisit la première une échelle, l'élève avec force,
l'applique conlre le boulevard (4) A l'instant
même un trait , lancé par l'ennemi , siffle et vient en tournant frapper l'amazone au - dessus du sein (5), entre le cou et l'épaule ((>) : elle tombe renversée et presque sans connaissance. Investie aussitôt par une troupe d'Anglais qu'enhardit sa chute , elle se relève à demi , les repousse à coups d'épée^ et se défend avec autant d'adresse que de courage. Jean de Gamache voit le péril où se
(1) Déposition de Louis de Contes.
(1) J. Chartier , Hist. de Charles VIL
(3) Déposition de Robert de Sarciaux.
(4) Déclaration delà Pucelle elle-même, interrogatoire du 27 février i43o.
(5) Déposition de frère J. Pasquereî.
(6) La Pucelle, interrogatoire du 27 février i43o; dépositions du comte de Dunois et de Louis de Contes ; Chronique sans titre; Journal du siège ; J. Chartier, Hist. de Charles VII
g6 HISTOIRE
trouve la jeune héroïne , il s'avance pour la délivrer, massacre avec sa hache plusieurs ennemis, les écarte , et présentant son cheval à la Pucelle : « Acceptez ce don », dit-il, « brave chevalière : » plus de rancueur ; j'advoue mon tort quant j'ay » mal présumé de vous. — J'aurois grant tort », répondit-elle , « de garder rancueur, car oncques » ne vis chevalier si bien appris (i). »
Elle ne put cependant profiter de son offre. Vaincue par la douleur , prête à retomber en défaillance , il fallut l'emporter presque mourante , quoiqu'elle s'obstinât à vouloir rester dans le fossé (2) ; on l'éloigné du champ de bataille , on la désarme (3) , on l'étend sur l'herbe. Dunois et plusieurs autres chefs de guerre accourent et l'environnent (4) ; son chapelain et son page lui prodiguent leurs secours. Sa blessure était profonde ; le trait ou vireton ressortait derrière le cou de près d'un demipied (5). Jeanne s'en effraya d'abord, et ne put retenir ses larmes (6). Tout à coup elle reprit courage , et dit aux assistans « qu'elle venait
(1) Vie de Guillaume de Gamache,, second du nom, comte de Gamache, etc. Paris, 1786.
(2) J. Cliartier , Iîist. de Charles VII.
(3) Déposition de Louis de Contes.
(4) Journal du siège.
(5) Déposition du comte de Dunois.
(6) Déposition de frère J. Pascruerel.
» d'être consolée (i). » Elle a raconté depuis que ses deux immortelles protectrices lui étaient en ce moment apparues , et lui avaient inspiré un grand courage (2). Elle arracha elle-même le trait de sa blessure (3) : le sang coulait en grande abondance, et paraissait difficile à arrêter. On assure que la jeune héroïne dit alors aux guerriers qui l'environnaient : « C'est de la )) gloire , et non du sang , qui coule de cette » plaie (4). »Des hommes d'armes s'approchèrent et voulurent charnier la blessure (5) ; c'était une cérémonie superstitieuse en usage parmi les soldats , et qui consistait à prononcer sur la plaie des paroles mystérieuses , auxquelles on attribuait un pouvoir magique (G). Mais Jeanne d'Arc les repoussant avec indignation : « J'ai- » merais mieux mourir , » dit-elle , « que de » faire quelque chose que je saurais être un pé- » ché , ou contre la volonté de Dieu. » Et comme on lui demandait si elle en mourrait : « Je sais bien , » répondit-elle , « que je dois » mourir un jour ; mais je ne sais ni où , ni
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(2) Interrogatoire du 27 février i43o.
(3) ^Chronique sans titre; Hume's History of England.
(4) Vie des Femmes illustres de la France. Paris ? 1762, in-12.
(5) Déposition de frère J. Pasquerel.
(6) Lenglet duFresnoy7 Hist. de Jeanne d'Arc.
gS HISTOIRE
» quand, ni comment, ni à quelle heure ; que )> si Ton peut , sans péché , apporter remède à » ma blessure, je veux bien être guérie. » On mit alors sur la plaie un appareil assez bizarre , du lard et de l'huile d'olives. Jeanne ayant prié la foule de s'écarter un peu , se confessa à son chapelain , en pleurant et en gémissant (i) ; mais ces gémissemens et ces pleurs n'étaient plus provoqués par des douleurs physiques ; c'était l'effusion d'une piété aussi tendre qu'ardente et profonde.
Cependant la blessure de la jeune prophétesse avait répandu la consternation parmi les troupes, et les chefs de guerre, témoins de leur découragement, fuient d'avis de remettre l'entreprise à un autre jour. En vain , « par moult » belles et hardies paroles, » elle s'efforça de les rassurer (2). L'impuissance de leurs efforts , le peu de succès des attaques , qui duraient sans interruption depuis dix heures du matin , le grand nombre d'hommes qu'on avait déjà perdus , la nuit qui approchait ( l'octave de vêpres allait commencer), tout semblait garantir qu'on n'emporterait pas ce jour-là la forteresse (3). Dunois voulait que les troupes se retirassent dans
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(1) Journal du siège.
(3) Dépositions de J. d'Aulon , du ccmle de Dunoi 5, etc.
DE JEANNE D'ARC. (.q
la ville (i), et qu'on y rapportât l'artillerie (2). Les trompettes , par son ordre, sonnèrent la retraite (3), et les troupes abandonnèrent le pied du boulevard (4).
Jeanne d'Arc fut vivement affligée du découragement des soldats et des capitaines (5); elle alla trouver Dunois , et le pria d'attendre encore un peu (6). « En mon Dieu, » dit-elle aux chefs de guerre, ce vous entrerez bien brief dedans, » n'ayez doubte (7). Quand vous verrez flotter » mon étendard vers la bastille , reprenez vos » armes, elle sera vôtre (8). Pour quoy, re- » posez vous ung peu, beuvez et mangez. — » Ce qu'ilz firent ; car à merveilles luy obéis- » soient (9). »
Elle remit alors son étendard à l'un de ses gens (10), demanda son cheval , s'élança légèrement dessus , comme si elle eût perdu le sentiment de ses fatigues et de sa blessure, et se retira à l'écart dans une vigne assez éloignée de la foule
(1) Déposition de Jean, comte de Dunois.
{1) Journal du siège.
(3*) Déposition de J. d'Aulon.
(4-5) Journal du siège.
(6) Déposition du comte de Dunois.
(7) Journal du siège.
(8) Déposition de Louis de Contes.
(910) Journal du siège.
IOO HISTOIRE
et du tumulte , où elle demeura un quart-d'heui c en prière (i),
L'homme d'armes auquel elle avait confie son étendard était resté debout devant le boulevard (2) ; on pouvait l'apercevoir de l'endroit où la jeune prophétesse s'était retirée , et elle dit à un gentilhomme qui l'avait suivie, et qui était resté à quelques pas : « Donnez vous garde quant » la queue de mon estendart touchera ( ou plu- » tôt aura l'air de toucher ) contre le boulevart. » Un moment après , le gentilhomme lui dit : « Jehanne, la queue y touche. « Tout est vostreî » s'écria la jeune inspirée, « et y entrez (3). » Elle
(1) Déposition du comte de Dunois.
(2) Déposition de J. d'Aulon.
(3) Journal du siège -, Chronique sans titre. L'auteur du Traité sommaire tant du nom que des armes de la Pucelle d'Orléans et de ses frères , nomme ce gentilhomme , et dit que c'était Guy deCailly, seigneur de Rouilly , principal iîef de la paroisse de Chécy, lequel, ayant reçu la Pucelle chez lui quand elle vint secourir Orléans , ne voulut plus s'en séparer. 11 ajoute que quand Guy de Cailly vint l'avertir que la queue de son guidon flottait du côté des Anglais, il trouva la Pucelle en extase, ayant une apparition de chérubins qui semblaient combattre pour elle contre les Anglais : ce qui fut cause que, peu de temps après , en juin i429? la Pucelle fit obtenir à Guy de Cailly des lettres confinmuives de sa noblesse, avec permission de changer ses armes, et d'y porter , en mémoire de cette apparition , trois tètes de chérubins 7 ailées et barbelées de gueules en
remonte , a ces mots , sur son cheval , et court vers le boulevard en criant à l'assaut.
D'Aulon, cependant (s'il faut s'en rapporter à son récit), n'était pas resté oisif en l'absence de la guerrière, \oyant qu'un grand nombre de troupes se disposaient à retourner dans la ville , et « obs- » tant ( considérant) que icelluy qui portoit l'es- )) tendart de ladite Pucelle , et le tenoit encore » debout devant ledit boulevart, estoit las et » travaillé, bailla ledit estai d ( étendard) à ung » nommé le Basque , qui estoit au seigneur de » Yillars ; et pour ce que il qui parle ( lui d1 Au- » Ion ) congnoissoit ledit Basque estre vaillant » homme , et qu'il doubtoit que à l'occasion de » ladicte retraicte mal s'en ensuivist , et que les- » dits bastille et boulevart demeurast es mains « desdits ennemis, eult ymagination que se (si) » ledit estendart estoit bouté (porté) en avant , » pour la grant affection qu'il congnoissoit estre » es gens de guerre estans illec , ilz pourroient » par ce moyen gaigner iceluy boulevart. Et lors » demanda il qui parle audit Basque , s'il entroit » ( dans le fossé) et alloit ( lui d'Aulon) au pié » dudit boulevart, s'il le suivroit? Lequel luy » dist et promist de ainsy le faire. Et adonc enchamp d'argent. L'une de ses descendantes, Catherine de Cailly , épousa Charles du Lis 3 descendant d'un des frères de la Pucelle.
» tra il qui parle dedans ledit fosse , et alla jus- » ques au pie de la doue dudit boulevart , soy » couvrant de sa targette (bouc lier) pour doubte » des pierres , et laissa sondit compaignon de » l'aultre costé ( c'est-à-dire dans le fossé aussi; » mais au bas et contre le talus qui soutenait les » terres du côté de la campagne ) , lequel il cui- » doit qu'il le deust suivre pie à pie. Mais pour » ce que, quant ladite Pucelle vist sondit esten- » dart es mains dudit Basque, et qu'elle le cui- » doit avoir perdu , ainsi que ( puisque ) celuy » qui le portoit estoit entré audit fossé, vint la- » dite Pucelle ( au bord du fossé ) , laquelle » print ledit es tendait par le bout , en telle ma- » niere qu'il ne le pouvoit avoir , en criant : » — Haa ! mon estendart ! mon estendart ! — Et » bran! oit ledit estandart en manière que l'yma- » gination dudit déposant ( d'Aulon) estoit qu'en » ce faisant , les aultres ( les Anglais) cuidassent » qu'elle leur feist quelque signe. Et lors il qui » parle s'escria , et dit : — Ha , Basque , est ce, » que tu m'as promis ? — Et adonc ledit Basque » tira tellement ledit estendart, qu'il le arracha » des mains de ladite Pucelle ; et, ce fait, alla à » il qui parle, et ( lui) porta ledit estendart : à » l'occasion de laquelle chose tous ceux de l'ost » de ladicte Pucelle s'assemblèrent, et de rechef » se rallièrent (i). » Cette fin de récit est for- (i) Déposition de J. d'Aulon.
DE JEANNE D'ARC. Io3
mellement contredite par le comte de Dunois , par Jean de Gaucourt , grand-maître de la maison du roi, et par J. FHuilUer, citoyen d'Orléans : d'après leur relation , l'étendard serait resté dans les mains de la guerrière. Jeanne d'Arc , disent-ils , arrivée près du boulevard , saisit son étendard et s'avança au bord du fossé. A cette vue les Anglais frémirent et furent frappés d'épouvante ( Anglici frémuerunt et effecti surit pavidi). Les Français, au contraire, enflammés d'un nouveau courage , revinrent à l'assaut , et recommencèrent à escalader le boulevard (i). « Si nous dirent et affirmèrent des plus grans » capitaines des Françoys , » dit un chroniqueur contemporain , « que , après que ladicte » Jehanne eust prononcé les parolles dessus- » dictes ( tout est vostre et y entrez), ilz monte- » rent contremont le boulevart aussi aysement, » comme parung degré; et ne sçavoient conside- » rer comment il se pouvoit faire ainsi, sinon par » ouvrage comme divin, et tout extraordinaire. . . » Si furent les Angloys assaillis des deux parties » très asprement; car ceulx d'Orléans jecterent » à merveilles contre les Angloys des coups de » canon , de grosses arbaîestes, et d'aultre traict. » L'assault fut fier et merveilleux , plus que nul
(i) Dépositions du conile de Dunois , de J. de Çaucourt et de J. l'Huillier.
104 niSTOIBE
» qui eust esté eu de la mémoire des vivans.... » Les Angloys se deffendirent vaillamment , et » tant éjectèrent (tirèrent) que leurs pouldres et )> aultres traicts s'en alloient faillans (sJ épuisant), » et si , deffendoient de lances, guisarmes, et » aultres bastons et pierres, le boulevart et les » Tournelles (i). »
Les Français , dit un poète du temps,
« Si eurent de la paine moult ,
» En combattant de main en main ,
» Contre la bastille du Pont.
» Chacun frappait à Feslourdy f
» Pour cuider gaigner le fossé :
» Et dura l'assault puis midy
» Jusques au soleil reconsé....
» Tout chascun de cueur et courage
» Y travailloit à grant puissance ;
» Et eust on lors veu faire rage
» De failz d'armes et de vaillance....
» Et là le comte de Dunois ,
» L'Admirai , Poton et La Hyre ,
» Gaucourt, et autres chiefs francois ,
» Firent grant vaillance à veoir dire (2). »
Cependant les guerriers restés à la garde d'Orléans, dès qu'ils eurent aperçu qu'on revenait à
(1) Chronique sans titre.
(2) Martial de Paris , dit d'Auvergne , Vigiles de la mort du roy Charles septiesme.
DE JEANNE D'ARC. ïo5
F assaut , ne purent plus résister au désir de prendre part à la gloire de leurs compagnons d'armes ; ils ouvrent la porte du Sud , ils se précipitent sur le pont, et arrivent , suivis d'une foule de peuple, au boulevard de la Belle-Croix, élevé, comme je l'ai déjà dit, sur File qui séparait le pont en deux parties à peu près égales. Là, ils se trouvent arrêtés par un obstacle jugé d'abord insurmontable : plusieurs arches avaient été rompues entre la redoute de la Belle-Croix et le boulevard qui couvrait, de ce côté , la forteresse des Tournelles ; mais que ne peuvent l'industrie et la témérité françaises ! A peine les guerriers ont déclaré le dessein de franchir l'espace qui les sépare de leurs ennemis , que le peuple , mu comme par enchantement , d'une seule et même volonté , traîne à force de bras , amène en un instant, de la ville à la redoute, les solives nécessaires pour établir à la hâte un pont volant d'une pile à l'autre. Nouvel obstacle ; aucune des solives ne se trouve de la longueur des arches. N'importe : on prend la plus longue ; un charpentier y ajoute , avec des chevilles , une pièce de bois le plus solidement qu'il lui est possible ; on pousse alors en avant ce pont d'une espèce nouvelle, et il va se joindre à Fautre bord. L'artisan descend au bas de la pile, il pose, tant bien que mal, une fragile étaie sous ce pont chancelant. Qui osera le premier
IOÔ HISTOIRE
tenter cette voie périlleuse? C'est frère Nicole de Giresme , chevalier commandeur de Tordre des chevaliers de Rhodes, autrement de Saint- Jean-de-Jérusalem (i),qui a mille fois, sous le ciel de la Grèce et de l'Idumée , signalé contre les Infidèles sa constance héroïque et sa pieuse valeur. Revêtu de toutes ses armes , le front ceint de son casque aux panaches flottans , le bras couvert d'un large bouclier où brille la croix éclatante, symbole de son ordre, il s'élance , il court rapidement sur la solive étroite , qui crie et plie sous ses pas ; les traits , les javelots , les boulets sifflent autour de lui; l'abîme de flots gronde au-dessous : rien ne l'effraie , rien ne l'arrête ; il arrive à la pile opposée , il touche au boulevard ennemi , il y monte son épée étincelante à la main. Une foule de chevaliers suivent ses nobles traces ; les lances se croisent , les houcliers s'entreheurtent ; en vain les Anglais opposent aux assaillans le courage du désespoir : le boulevard du nord des Tournelles est emporté au même instant que celui du sud tombe au pouvoir de la guerrière inspirée (2).
(1) Le comte de Dunois lui donne, dans sa déposition , le titre de grand prieur de France > mais il ne fut élevé à cette dignité que postérieurement à la levée du siège d'Orléans.
(2) Journal du siège ; Chronique sans titre.
Alors les vertiges de la terreur s'emparent des assiégés ; du haut de la forteresse ils jettent autour d'eux des regards effrayés ; il leur semble « qu'ilz voyent tant de peuple que merveilles , » et que tout le monde est là rassemblé (1). » Les uns croient apercevoir en l'air de jeunes hommes d'une beauté divine , d'une taille audessus de la stature humaine, « autrement armez » que les combactans , » et montés sur des chevaux d'une blancheur éclatante ; ce sont saint Aignan et saint Euverte , protecteurs d'Orléans , qui viennent au secours de leur peuple ; on entend retentir autour d'eux les sons des trompettes et les cris d'une grande armée (2). D'autres assurent qu'ils ont vu sur le pont l'archange saint Michel, revêtu de sa céleste armure , conduire les Français au combat et à la victoire (3). L'épouvante s'empare enfin du superbe Glacidas : la guerrière inspirée , montée , l'étendard à la main , sur le boulevard du Sud , lui crie en vain : « Clasdas ! Clasdas î ren ty , ren ty au roi
)) des cieulx ! Tu m'as appelée P : j'ai grant
» pitié de ton âme et de celle des tiens. » L'in-
(1) Journal du siège. C'est des prisonniers anglais qu'on tenait cette particularité.
(2) Dubreton 7 Hist. du siège d'Orléans; Journal du siège.
(3) Le Maire, Hist. d'Orléans.
ïo8 HISTOIRE
sensé ne l'entend ou ne l'écoute pas ; il veut fuir,' avec les siens , du boulevard conquis dans le château (i) ; mais l'arche du pont qui séparait la bastille du boulevard, avait été frappée, pendant le combat, d'une bombarde dirigée sur ce point par Tordre de d'Aulon (2). Au moment où cette multitude armée se précipite sur les pas de son chef vers la forteresse où ils espèrent trouver un refuge , Farche s'enfonce tout à coup, se brise avec un fracas épouvantable ; Glacidas et tous les siens tombent en poussant des hurlemens d'effroi, roulent dans le fleuve pêle-mêle avec les ruines , et , accablés du poids de leurs armures, y demeurent ensevelis (3). « Qui fut grant » esbahissement de la force des Angloys, » dit la Chronique du siège , « et grant dommage des » vaillans Françoys, qui, pour leur rançon, eus- » sent peu avoir grant finance. » Là périrent « Glacidas, moult renommé en faitz d'armes, » le seigneur de Pommiers (ouPomus), le bailli » de Mente , et plusieurs aulti es chevaliers ban- .
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(2) Déposition de Simon Beaucroix.
(3) Dépositions du comte de Dunois , de J. de Gaucourt, de J. l'IIuillier, de Louis de Contes, de Simon Beaucroix el de frère J. Pasquerel ; Journal du siège 5 Chronique sans titre ; Alain Charlier, Chroniques du roy Charles septiesme; Journal d'un bourgeois de Paris , sous les règnes des rois Charles VI et Charles VII.
» nerets et nobles d'Angleterre (1). » Jeanne d'Arc, émue à ce spectacle de la pitié la plus généreuse , fondit en larmes ; elle se désolait en songeant au péril où devaient se trouver en ce moment devant le tribunal du souverain juge des hommes, l'âme de Glacidas et celle de tant de guerriers cruels engloutis avec lui dans les flots(2). C'est probablement par son ordre que le corps de ce' chef qui , au jrapport du comte de Dunois ," avait surpassé tous les Anglais dans les injures infâmes dont ils l'avaient la veille accablée (3), fut retiré des eaux, et rendu à ses compatriotes (4).
Les boulevards conquis , la bastille n'opposa plus qu'une faible et courte résistance. Tout ce qu'elle renfermait de guerriers et de chefs célèbres périrent par l'épée ou furent ensevelis dans les flots (5), à l'exception d'un très-petit nombre de prisonniers obscurs , à qui les Français , par pitié plutôt que par intérêt, firent grâce de la vie (6). « Là fut fait grant carnage», dit une
(1) Journal du siège.
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(3) Déposition du comte de Dunois.
(4) Journal d'un bourgeois de Paris , sous les règnes des rois Charles VI et Charles VII.
(5) Dépositions du comte de Dunois, de J. de Gaucouit, de J. l'Huillier, de Louis de Contes et de frère J. Pasquerel ; Journal du siège.
chronique du temps ; « car du nombre de cinq )> cents chevaliers et escuyers, reputez les plus » preux et hardys du royaulme d'Angleterre, qui » estoient là soubs Glacidas , avecques d'aultres » faulx Françoys, n'en furent retenus prisonniers » et en vie fors environ deuxcents(i). »Le chroniqueur bourguignon porte à sept ou huit mille combattans le nombre des Anglais tués ou faits prisonniers à la prise des trois bastilles de Saint- Loup , des Augustins et des Tournelles (2). Les Français n'en avaient guère perdu davantage à la la fatale journée d'Azincourt (3) ; la bataille de Yerneuil ne leur avait coûté que cinq mille hommes (4). Aussi dit-on « que celluy assault, qui » dura depuis le matin jusques au soleil couchant, » fut tant grandement assailli et deffendu, que » ce fut ungdes plusbeaux faicts d'armes qui eust » esté fait longtemps paravant. Et aussy lust mi- » racle de Nostre Seigneur à la requeste de sainct » Aignan et sainct Euvei te , jadis evesques et » patrons d'Orléans, comme assez en fut appa- » rence , selon la commune opinion , et mesmes » par les personnes qu'icelluy jour furent ame- » nez dedens la ville (5). » Chose inconcevable !
(1) Chronique sans titre.
(2) Monstrelet , en ses Chroniques.
(3) Villaret, Hist. de France , tome XIII.
(4) Ibid, tome XIV.
(5) Journal du siège.
DE JEANNE d'àRC. m
ce combat si sanglant, si opiniâtre, et dont le résultat devait avoir des conséquences incalculables pour l'armée anglaise , se passa sous les yeux du comte de Suiïolck , du célèbre Talbol et des autres généraux ennemis « sans qifilz mons- » trassent ou feissent semblant d'aulcun se- » cours (i). »
La communication fut bientôt entièrement rétablie entre les Tournelles et la redoute de la Belle -Croix au moyen d'un grand nombre de solives et de planches apportées de la ville. L'amazone victorieuse revint dans Orléans (2) par le pont, ainsi qu elle l'avait prédit le matin avant de partir pour le combat (3). Son entrée fut un véritable triomphe. Dunois l'accompagnait avec respect; des cris de joie éclataient partout sur leur passage (4). Tous les Orléanais voulaient les contempler à leur retour ; ils exaltaient la vaillance de leurs défenseurs , et portaient jusqu'au ciel le nom de leur jeune libératrice (5). Par Tordre de la guerrière, toutes les cloches de la ville, à la fois en mouvement , proclamèrent au loin dans les airs la victoire que les armes du roi ve-
(1) Chronique sans titre.
(2) Dépositions du comte de Dunois et de J. d'Aulon ; Chronique sans titre.
(3) Déposition de J. d'Aulon , etc.
(4) Déposition du comte de Dunois.
(5) Journal du siège.
naient d'obtenir sur ses ennemis (i). Le peuple se précipitait en foule dans les temples pour remercier Dieu et les deux saints confesseurs, protecteurs de la cité fidèle (2) , et les ministres des autels faisaient retentir de ce cantique les voûtes sacrées de la maison du Seigneur (3) : « Nous te » louons, ô Dieu ! nous reconnaissons en toi l'ar- » bitre de l'univers, le Père -Eternel que toute » la terre adore. Les anges t' obéissent; le ciel et » les puissances tremblent devant toi ; les chéru- » bins et les séraphins chantent perpétuellement » en ta présence : saint, saint, saint, est le Sei- » gneur, le Dieu des armées! Les cie-ux et la terre » sont pleins de ta gloire et de ta majesté. Le » chœur glorieux des apôtres , la vénérable mul- » titude des prophètes, l'innocente et nombreuse » armée des martyrs , célèbrent tes louanges. Sur » toute la surface de la terre l'Église sainte te » proclame son Dieu , reconnaît en toi l'immense » majesté du Père , le Fils unique et vénérable » engendré de ta substance, et le Saint-Esprit » paraclet qui procède du Père et du Fils. O » Christ ! ô Roi de gloire ! Fils Éternel du Père ! » toi qui, pour délivrer l'homme d'un honteux » esclavage, n'as point dédaigné le sein d'une
(1) Chronique sans titre.
(2-3) Journal du siège.
DE JEANNE D'ARC. h3
» humble Vierge ; toi qui , après avoir brisé Fai- » guillon de la mort, as rouvert aux croyans le » royaume des cieux ; qui es assis à la droite de » Dieu en la gloire du Père , et qui dois un jour » venir juger le monde ; daigne , nous t'en sup- » plions , secourir tes serviteurs , que ton sang » précieux a rachetés ; fais qu'ils soient comptés » au nombre des saints dans la gloire éternelle ! » Sauvez votre peuple , Seigneur , et bénissez » votre héritage ! Régnez sur vos sujets, ô mon » Dieu, et faites-les triompher jusque dans l'éter- » nité ! Chaque jour nous vous bénissons ; chaque » jour nous louons votre nom, et nous le loue- » rons à jamais dans toute la suite des siècles. » Daignez, Seigneur, nous préserver des séduc- » tions du crime ; ayez pitié de nous , Seigneur, » ayez pitié de nous ; et comme nous avons es- » péré en votre bonté , répandez sur nous votre » clémence ! J'ai espéré en vous , Seigneur, et » vous ne me couvrirez point d'une honte éter- » nelle. Je vous bénirai tous les jours, ô mon » Dieu î et je louerai votre nom dans ce siècle et » les siècles à venir (î). »
Jeanne d'Arc étant rentrée dans sa demeure , d' Aulon envoya chercher un chirurgien , et l'on posa un nouvel appareil sur la blessure de la guerrière (2). Quoiqu'elle n'eût rien bu ni mangé de
(1) a Te Deum laudamus , etc. »
(2) Dépositions de J, d' Aulon et du comte de Dunois. 2, 8
Il4 HISTOIRE
toute la journée , elle ne voulut prendre que quatre ou cinq tranches de pain trempées dans un peu de vin mêlé à beaucoup d'eau (i).
Dimanche Les Anglais furent plongés dans la plus grande
8 mai 1429- . -, -, ,, . ,
7 mai selon ie consternation par le spectacle a une si sanglante
Journal du sié- t , , .-.
ge; mais cest défaite. Leurs généraux tinrent conseil pendant
une erreur qui
provient de ce ]a nuit , et résolurent de lever le siège (V). Le
qu'il met la pn- 7 & \ s
sedesToumei- iendemam avant le lever du soleil (3) , ils firent
les le o, jour de " \ s '
wTsqu'.mne sortir les troupes de leurs tentes (4) et des basce7ouMà?Les tilles qui leur restaient sur la rive droite (5) ; ils
Tournelles ne r y , -,, ' n 1 \.r
furent aita- en formèrent deux corps d armée , 1 un du cote les Anglais ne de l'occident, et l'autre du coté du nord (6). Talbot
levèrent le siège queieien- ei Scalks commandaient le premier; le second
demain. L
obéissait au comte de Suffolck (7). Ces généraux rangèrent leurs soldats en bataille (8) ; leur nombre était encore si considérable, que leurs files s'étendaient jusque sur les fossés de la ville (9), et que les Français crurent qu'ils venaient les attaquer (10). C'est pourquoi la plus grande partie
(1) Déposition du comte de Dunois.
(2) Chronique sans titre.
(3) Dépositions de J. l'Huillier et de frère J. Pasquerel. .
(4) Déposition du comte de Dunois et de J. l'Huillier.
(5) Chronique sans titre j Journal du siège.
(6) Journal du siège.
(7) Chronique sans titre.
(8) Dépositions du comte de Dunois , de J. l'Huillier , de J. de Champiaux et d'Aman Viole ; Journal du siège.
(9) Déposition de frère J. Pasquerel.
(10) Dépositions de J. l'Huillier et de J. de Champiaux,
HE JEANNE D'ARC. j , 5
des guerriers de France sortirent de la ville pour les combattre (i). Jeanne (TArc étant informée de ce qui se passait, sortit précipitamment de son lit, se revêtit d'un simple jasseren ou j os eran ( sorte d'armure légère ) (2), et sortit de la ville accompagnée des maréchaux de Rayz et de Sainte-Sévère, du baron de Ccnilonces, des seigneurs de Goaraze et de Xaintrailles, de La Hire, d'Alain Giron , de Jamet de Tilloy, et de Florent d'Illiers (3). Arrivée auprès des troupes, elle les rangea elle-même en bataille (4) en face et à trèspeu de distance des Anglais (5). Toutefois elle défendit aux Français , « pour l'amour et honneur » du saint dimanche » , de les attaquer les premiers (6), ni de leur rien demander (7) : « car », disait-elle , « c'est le plaisir et la volonté de Dieu , » s'ils veulent partir, qu'on leur permette de s'en h aller (8). Mais si les Anglais vous assaillent », ajoutât elle , « deffendez vous fort et hardiment,
(1) Déposition de maître Aman Viole.
(2) Dépositions du comte de Dunois et de maître Aman Viole.
(3) Journal du siège.
(4) Déposition de maître Aman Viole.
(5) Journal du siège.
0 (6) Dépositions du comte de Dunois , de J. l'Huillier et de maître Aman Viole ; Journal du siège; Chronique sans titre.
(7) Dépositions du comte de Dunois et de J. l'Huillier.
(8) Déposition de maître Aman Viole.
tlg HISTOIRE
» et n'ayez nulle paour ; car vous serez les mais- » très (i). » Elle ordonna alors qu'on apportât une table , la fit décorer des ornemens religieux , et se prosterna humblement, avec toute l'armée française et les citoyens d'Orléans, devant cet autel élevé à la face du ciel, au milieu des champs, entre la ville et les ennemis. On y célébra deux messes , que cette multitude armée entendit avec une attention respectueuse et dans le plus profond silence (2). Les Anglais même n'osèrent troubler cette auguste cérémonie. Ils « s'en alle- » rent comme tous confus desconfitz (3) . » Jeanne d'Arc , toujours prosternée, demanda à la fin de la seconde messe « qu'on regardât si les Anglais , avaient le visage tourné vers les Français. » On lui répondit que non, et qu'ils regardaient vers Meun. « En mon Dieu», reprit-elle, « ils » s'en vont; laissez-les partir, et allons rendre » grâces àDieu. Nous ne les poursuivrons pas ou- » tre, parce que c'est aujourd'hui dimanche (4). » Cependant les Français souffraient très-impatiemment de ne pouvoir combattre (5), et de voir
(1) Journal du siège.
(2) Déposition de J. de Champiaux , contenant en outre l'attestation de Jaugant, Hue, Aubet , Roulliard et de plusieurs autres habitans d'Orléans.
(3) Déposition de 3. d'Aulon.
(4) Dépositions de J. de Champiaux; etc.
(5) Journal du siège.
les Anglais se retirer tranquillement « en belle » ordonnance et leurs estendai ts desployez (1) », les uns, sous les ordres de Talbot, vers Meun et Baugenci, et les autres, commandes par le comte de Suffolck, vers la ville de Jargcau (2). «Toutes- » fois ne s'en allèrent ils, ne n'emportèrent saul- » vement toutes leurs bagues ; car aulcuns de la » garnison de la cité les poursuivirent, et frap- » perent sur la queue de leur armée par divers » assaults , tellement qu'ilz gaignerent sur eulx » plusieurs bombarbes , gros canons , arcs , ar- » balestres, et aultre artillerie (3). » Jeanne d'Arc qui vit l'acharnement des Français à les poursuivre, intercéda encore pour ses mortels ennemis. « Laissez aller les Anglais », disait -elle , « et ne » les tuez pas ! Ils s'en vont : il me suffit de leur » départ (4). »
Quelques chefs de guerre français voulurent au moins s'assurer de la route qu'ils prenaient , et juger par-là quels pouvaient être leurs desseins ultérieurs. « Or ainsy que lesditz Angloys s'en » alloient , Estienne de Yignolles dit La Hyre , » et messire Ambroise de Lore , accompaignez » de cent à six vingt lances , montèrent à cheval ,
(1-2) Chronique sans titre.
(3) Journal du siège.
(4) Déposition de Simon Beaucroix
il8 HISTOIRE
» et les chevauchèrent et poursuivirent, en les » côtoyant, bien trois grosses lieues, pour voir » et regarder leur maintien ; puis s'en 1 etourne- » rent en ladicte ville (i). »
Selon une autre chronique , les Anglais laissèrent leurs bastilles pleines d'artillerie et de vivres (2). Ils partirent, dit celle que je viens de citer « mettans à l'abandon tous leurs malades , » tant prisonniers comme aultres , avec leurs » bombardes, canons, artillerie, pouldres, pa- » vois/habillemens de guerre , et tous les vivres » et biens (3). » Ces vivres , qui se trouvaient en si grande abondance que « ceulx de. ladicte ville » d' Orl eans en furent moult reffaictz (4) » , avaient sans doute été amenés par J. Falstolf, qui se trouvait déjà à Janville le 4 mai (5), et qui était arrivé le lendemain, jour de l'Ascension , dans la grande bastille des Anglais (6) ; car lorsque la Pucelle entra dans Orléans avec un convoi , les ennemis éprouvaient eux-mêmes la plus grande disette (7).
Une aventure assez singulière acheva de corn-'
(1) Chronique sans titre.
(2) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles sepliesmc.
(3) Chronique sans titre.
(4) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme.
(5) Déposition de J. dWulon.
(6) Jean Chartier, Hist. de Charles VII.
(7) Journal d'un bourgeois de Paris, sous Charles VI et Charles VII.
DE JEANNE D ARC. I iq
hier les Français de joie , en leur fournissant l'occasion de donner carrière à leur gaîté naturelle , et à leur penchant invincible pour la plaisanterie. « Les Angloys retenaient dans leurs hastilles un » capitaine françoys (i), moult vaillant hom- » me (2), nommé le bourg de Bar, lequel estoit » enferré par les pieds d'ung gros et pesant fer, » tellement qu'il ne pouvoit aller. » On se rappelle que ce chevalier, parti d'Orléans le 9 février 1428 (v. st.) avec messires Jacques de Chabanes et Regnaud de Fratames, à la tête de vingt combattans seulement , pour aller rejoindre à Blois le comte de Clermont , avait été pris en chemin par une troupe nombreuse de Bourguignons et d'Anglais, et conduit d'abord à la tour de Marchenoir (3). « Et y avoit ung Augustin angloys , con- » fesseur du seigneur de Talbot, qui pour luy » gouvernoit ledit prisonnier (4) • Ledit Augustin » avoit accoustumé de luy donner à manger, et » ledit de Talbot se fioit en luy de le bien garder » comme son prisonnier, espérant d'en avoir une » grosse finance , ou délivrance d'aultre prison- » nier. Doncques , quant cet Augustin vit les » Angloys se retirer ainsi hastivement, il de-
(1) Chronique sans titre.
(2) Journal du siège'.
(3) Chronique sans titre.
(4) Journal du siège.
» moura avec ledit prisonnier, en intencion de » le mener après ledit de Talbot son maistre , et d le mena par dessoubs les bras bien demy traict » d'arc de distance (i), et tout le pas , obstant ce » ce qu'il ne povoit aller aultrement, pour les » fers (2) ; mais ilz n'eussent jamais peu atteindre >> les Angloys. Lors icelluy Bourg, voyant les » Angloys s'en aller en grant desordre (3), et con- » gnoissant, comme subtil en faict de guerre (4), » qu'ilz avoient du pire (5), et qu'ilz s'en alloient » sans retour (6),si print F Augustin à bons poings, » et luy dit qu'il n'iroit pas plus avant, et que s'il » ne le portoit jusques à Orléans, il luy feroit ou » feroit faire desplaisir. Et combien qu'il y eust » tousjours des Angloys et Françoys qui escar- >> mouchoient encores, toutes fois (7) contrai- » gnit par force celluy Augustin à le porter sur » ses espaulles jusques dedens Orléans , et ainsi » eschappa sa rançon. Et si fut sceu par l'Au- » gustin beaucoup de la convenue (8) ou com- . immm
(1) Chronique sans titre.
(2) Journal du siège.
(3) Chronique sans titre.
(6) Journal du siège.
(7) Chronique sans titre.
(8) Journal du siège,
s* mime (i) des adversaires ; car il estoit fort fa- » milier de Talbot (2). »
Cependant le peuple d'Orléans sortit en foule de la ville, et se répandit dans les bastilles, « où » ils trouvèrent largement des vivres et aultres » biens. Puis toutes les bastilles furent jectées et » renversées par terre, suivant la volunté des sei- » gneurs et capitaines. Mais leurs canons et bom- » bardes furent retirées en la ville d'Orléans (3). » D'aultre part rentrèrent à grant joie dedens » Orléans la Pucelle et les aultres seigneurs et » gens d'armes, en la très grant exaltation de tout » le clergé et peuple , qui tous ensemble ren- » dirent humbles grâces à Notre Seigneur, et » louanges très méritées , pour les très grans se- » cours et victoires qu'il leur avoit donnés et » envoyés contre les Angloys anciens ennemis » de ceroyaulme (4). » Les ministres du Seigneur montèrent dans les tribunes sacrées , et firent à cette occasion au peuple des exhortations chrétiennes. Une procession solennelle de tous les prêtres d'Orléans parcourut les rues et les remparts de la ville en faisant retentir les airs d'hymnes et de cantiques d'actions de grâce (5). L'usage
(1) Chronique sans titre.
(2) Journal du siège.
(3) Chronique sans titre.
(5) Déposition de frère J. Pasqucrcl.
de renouveler tous les ans, à pareil jour, celte cérémonie religieuse et touchante s'est perpétuée jusqu'à notre temps, et n'a été interrompue pendant quelques années de troubles et d'anarchie , que pour être renouvelée avec plus d'enthousiasme et de joie aussitôt que le retour de l'ordre a ramené les cœurs à des sentimens de piété et de reconnaissance.
Ainsi s'accomplit la prophétie que Jeanne d'Arc avait faite au peuple d'Orléans la veille de la fête de l'Ascension, que, dans cinq jours, il ne resterait pas un Anglais devant la place (i).
Ainsi s'accomplit la prédiction qu'elle avait faite à Glacidas, qu'il ne serait pas" témoin du départ de ses compatriotes (2).
Ainsi s'accomplit la promesse qu'elle avait faite au roi, à la France entière, qu'elle ferait lever le siège d'Orléans, premier objet de la mission qu'elle avait reçue du ciel (3).
Sept mois s'étaient écoulés depuis que le comte de Salisbury était venu, le 12 octobre 1428 , mettre le siège devant cette ville , dernier rempart de la monarchie (4). C'était le 8 mai que les gé-
(1) Déposition de frère J. Pasquerel.
(2) Journal d'un bourgeois de Paris , sous les règnes des rois Charles VI et Charles Vil.
(3) Une foule de dépositions et de chroniques.
(4) Journal du siège.
néraux ses successeurs fuyaient celle terre héroïque, consacrée par tant de prodiges; le 8 mai, jour où l'Eglise célèbre l'apparition sur le Mont- Gargan de l'archange saint Michel , prolecteur de la France (i) ; le 8 mai, jour où Rome chrétienne fut délivrée des barbares (2) ; le 8 mai enfin, jour où Ton prétendait que ce chef immortel des milices célestes était apparu pour la première fois à la bergère de Domremy. « Ce qui » meut le roy Louis XI », dit l'historien d'Orléans, « d'instituer un ordre de chevalerie, l'an » 1469, et donner saint Michel pour patron, imi- » tant l'exemple du roy Charles son père, qui » portoit en ses enseignes l'image de ce glorieux » archange , à cause qu'il avoit esté veu sur les » ponts de la ville d'Orléans , la deffendant con- » tre l'invasion et tyrannie des Angloys (4)-» Et c'est un pareil ordre, un ordre auquel se rattachaient tant de souvenirs glorieux et poétiques, que les Guises, en le prostituant au premier venu, firent tomber dans un clécri aussi honteux pour les dépositaires de la gloire nationale, qu'injurieux pour la mémoire des libérateurs de la France !
(1) Le Maire^, Hist. d'Orléans.
(2) Martyrologe romain; Le Maire, Hist. d'Orléans.
(3) Le Maire, Hist. d'Orléans. On se rappelle que cet ordre avait pour devise: Immensa tremor Oceani.
Jamais de si grands intérêts n'avaient été disputés sur un plus noble théâtre, avec plus de constance , d'héroïsme et de dévouement. Jamais on n'avait mis en œuvre, avec plus d'activité et d'industrie -j toutes les ressources alors connues de l'art terrible de la guerre. Il est même probable que cet art fit des progrès sensibles pendant la longue durée d'un siège dont le succès devait décider du sort de l'Europe. « Durant lequel », dit la chronique , « furent faicts plusieurs biaux faicts )) d'armes , escarmouches , assaults , et trouvez » aultres innumerables engins , nouvelletez et » subtilitez de guerre , et plus que- longtemps » paravant n'avoit esté faict devant nulle aultre » cité , ville , ne chasteau de ce royaulme , comme » disoient toutes les gens en ce congnoissans , » tant El ançoys comme Angloys , et qui avoient » esté presens à les faire et trouver (i). » Le duc d'Alençon, qui ne fut pas témoin de la levée du siège, mais qui vint peu de temps après à Orléans , et parcourul les débris des forteresses anglaises , déclare « qu'il croit qu'elles ont été prises » plutôt miraculeusement que par force d'armes, » principalement la bastille des Tournelles , au » bout du pont, et la bastille des Augustins, dans » lesquelles il eût bien osé se défendre , pendant » six ou sept jours, contre toute puissance d'hom-
(i) Journal du siège.
DE JEANNE D ARC. j 2 J
» mes d'armes ; et lui semble qu'il n'eût pas été » pris. Et selon qu'il l'entendit rapporter par les » gens d'armes et capitaines qui s'y trouvèrent, » presque tout ce qui fut fait alors à Orléans ils » l'attribuaient à un miracle de Dieu, et que ces » choses n'avaient pas été faites par œuvre hu- » maine , mais provenaient d'en haut. Et il l'en- » tendit dire, entre autres, plusieurs fois, à mes- » sire Ambroise de Lore, qui fut depuis prévôt » de Paris (i). » Le comte de Dunois et Jean, seigneur de Gaucourt , grand-maître de la maison du roi , beaucoup d'années après cet événement, parvenus à un âge où les illusions de l'enthousiasme et de la jeunesse sont ordinairement dissipées , partageaient complètement cette opinion (2). Tous les habitans d'Orléans étaient fermement persuadés que « si ladite Pucelle » ne fût pas venue de la part de Dieu à leur » secours, eux et leur cité eussent été sous très- )) peu de jours réduits en l'obéissance de leurs » adversaires (3). » Aussi attribuait-on à la guerrière sainte tout le mérite d'un succès si inespéré (4). Mais cette jeune fille/ toujours humble
(1) Déposition du duc d'Alencon.
(2) Leurs dépositions; celle de Robert Thibaut, écuyer de Fécuyerie du roi, etc.
(3) Déposition de J. PHuillier.
(4) Déposition de Robert Thibault.
et modeste, refusait constamment ces hommages, « renvoyait tout à Dieu, et résistait tant quelle » pouvait à ce que le peuple l'honorât et lui don- » nât la gloire de sa délivrance (i). »
Arrêtons- nous un instant pour reporter nos regards en arrière, et pour considérer l'étonnante révolution qui venait de s'opérer dans la situation du premier empire du monde. Huit jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Jeanne d'Arc dans Orléans ; trois seulement avaient été employés à combattre ; et déjà, dans les deux partis , tout avait changé de face. Qui ne contemplerait avec un sentiment de terreur religieuse ces grandes manifestations des volontés du souverain juge des hommes ? Un jeune prince à peine âgé de vingt ans , encore inconnu dans les fastes de la gloire , Dunois , avait arrêté au pied des murs d'Orléans les progrès de la puissance anglaise, et retardé pendant sept mois la chute de la monarchie ; une jeune paysanne , un enfant de dix-neuf ans paraît ; trois jours lui suffisent pour sauver le trône , relever les lis abattus , et fouler aux pieds l'orgueil des léopards qui menaçaient de dévorer la France.
« Or notons cy grande merveille , » Les faitz de Dieu et les verluz ,
(i) Dépositions de Pierre Vaillant et de J. Coulon; habitans d'Orléans.
Ï)E JEANNE DÀRC. 127
ï> Quant à la voix d'une pucelle » Les Angloys furent abaltuz.
» Une chose de Dieu venue, » Un g ange de Dieu amyable , » De quoy toute/Fois la venue » Fut au royaume proflitable.
» Nostre Seigneur communément
» N'a point acoustumé de ouvrer (pron. d'ouvrer),
» Ne de donner allégement,
» Quant aillieurs on le peut trouver.
» Mais où nature et les humains
» N'ont plus de pouvoir et puissance,
» C'est alors qu'il y met les mains ,
» Et qu'il fait sa grâce et clémence (1). »
En mémoire de ces événemens , les Orléanais instituèrent une fête destinée à faire éclater, le 8 mai de chaque année , leur respect et leur reconnaissance pour leur libératrice. Ce jour -là, dès le matin , le corps de ville se rendait en cérémonie à la cathédrale , où Ton prononçait Téloge de Jeanne d'Arc. Il se faisait ensuite une procession générale , qui allait de cette église à celle des Augustins. Elle passait en revenant devant le monument de la Pucelle. Un jeune garçon , vêtu d'un habit tailladé aux couleurs de la ville , portant un drapeau , et précédé d'une ban-
(1) Martial de Paris, Vigiles de la mort du roy Charles septiesme.
nière, marchait au milieu de ce cortège, et représentait la Pucellc (i).
(i) Essais historiques sur Orléans, par M. Polluche, a\ ec des notes ou remarques par M. Beauyais de Préaux , remarque 77.
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