LIVRE IV
Depuis la délivrance d'Orléans, jusqu'à la bataille de Patay.
Craignant que les Anglais, en se retirant, ne Dimanche
voulussent venger sur Châteaudun les revers qu'ils mai *^2
avaient essuyés devant Orléans (1) , « quant
» vint après midy , messire Florent d'Illiers
» print congié des seigneurs et capitaines, et
» aussi des bourgois de la ville , et avecques ses
» gens de guerre par luy là amenez , s'en re-
» tourna dans Chasteaudun , dont il es toit capi-^
:» taine , reportant grant pris, los et renommée
» des vaillans faicts d^ armes par luy et ses gens
» faicts en la deffence et secours d'Orléans (2).»
« En reconnaissance — les Orléanais nommè-
» rent une des principales rues de leur ville la
» rue d'Illiers , qui encore aujourd'hui conserve
» ce nom-là, en mémoire de ce que ce brave
» capitaine entra premièrement par-là , et qu'il
(1) Godefroy , Hist. de Florent, sire d'Illiers, imprimée dans le recueil des historiens de Charles VII.
(2) Journal du siège.
iSo HISTOIRE
» eut l'honneur de porter les premières nou- » velles de cette fameuse entreprise de la Pu- :» celle (i). » Plusieurs autres noms de rues situées dans la partie de la ville qui n'était pas alors enfermée dans son enceinte, et qui servit de théâtre aux attaques les plus nombreuses et les plus sanglantes , semblent également se rattacher aux souvenirs du siège ; tel est celui de la rue d' Angleterre , donné probablement à un chemin qui conduisait de la ville au boulevard ou redoute élevé par les Anglais à la Groix-Boissée; celui de la rue des Chats - Ferrés , qui semble renfermer une allusion ironique à quelque assaut nocturne dans lequel les Anglais , quoique avançant avec précaution, auraient été trahis par le retentissement de leurs pas, rendus plus bruyans par le poids et le froissement de leur armure ; et celui de la rue Chasse-Coquins , très-voisine de celle-là , et qui devait toucher aux murs de la ville (2). Comme toutes ces rues furent rebâties après le siège à la place où avaient été les premiers faubourgs , la supposition que ces noms furent tirés des circonstances de ce même siège doit paraître assez vraisemblable.
Une partie des troupes anglaises, découragées par leurs défaites , abandonnaient leurs généraux
(1) Godefroy, Hist. de Florent , site d'illiers.
(2) Voyez les plans de la ville d'Orléans.
DE JEANNE D'ARC.1 l3l
et se retiraient en Normandie (i) ; elles passaient en foule sous les murs de Châteaudun , et jetaient dans les plus vives alarmes les habitans et la faible garnison de cette place, « qui ne se croyaient » pas en sûreté pendant l'absence de leur gou- » verneur , » lorsque ce vaillant chevalier y arriva vers les fêtes de la Pentecôte , et leur apporta, avec la nouvelle de la défaite des Anglais devant Orléans, « l'espérance qu'ils seroient bien- » tôt délivrez d'un si fascheux voisinage qui les te- » noit comme resserrez dans leurs murailles (2). » Leur joie égala leur étonnement au récit des exploits merveilleux de la guerrière inspirée. Les jeunes hommes et les jeunes filles de Châteaudun firent , à cette occasion , des réjouissances publiques, que les jeunes filles célébraient encore tous les ans , à pareil jour, quand Godefroy publia son recueil des historiens de Charles VIL Cette fête avait reçu le nom de Pue elle , parce qu'elle était destinée à perpétuer le souvenir des exploits de Jeanne d'Arc , auquel s'associait celui des hauts faits du vaillant Florent d'IUiers. « Car estant ainsi retourné par devers eux, tout » comblé de gloire et d'honneur, il en fut cette » fois receu avec tel applaudissement et telle ac- » clamation de joye > qu'ils creurent que ce n'es-
(1) Chronique sans titre.
(2) Godefroy, Hist. de Florent , sire d'IUiers,
» toit point assez de le témoigner lors pour une » seule fois , s'ils n'en renouvelloient en suite » tous les ans la mémoire, par cet esbatement » et ces jeux solennels (i). »
Lundi Jeanne se disposa à quitter Orléans le lende-
9 mai 1429. mam je ]a iev(je du siège : il avait été conclu
qu'elle se rendrait sans délai auprès du roi (2). Une chronique attribue cette résolution à la disette de vivres qu'éprouvait l'armée, ce qui semble démenti par les faits , et au manque d'argent pour solder les troupes, ce qui est infiniment plus vraisemblable (3). Pleine de reconnaissance pour les soins empressés dont elle -avait été l'objet de la part de ses hôtes, Jeanne d'Arc leur laissa comme un témoignage de souvenir le chapeau de satin bleu bordé d'or (4) qu'elle portait à la ville, quand, habillée en homme, elle n'était pas revêtue de son armure, et même à la guerre lorsqu' aucun danger ne l'obligeait à charger sa I tête du poids accablant d'un casque incom- I mode (5). « Et s'en partit la Pucelle et avec- , .
(1) Godefroy, Hist. de Florent , sire d'IUiers.
(2) Déposition de frère J. Pasquerel.
(3) Chronique sans titre.
(4) Acte de donation de ce chapeau à l'oratoire d'Orléans. I
(5) Lettre de Guy IV de Laval à ses mère et aïeule, dans j La Pioque, au chap. xliii de la Noblesse. De toutes les I pièces de l'armure , le casque ou armet était celle qui fati- a guait davantage; peu de guerriers pouvaient le porter 1
DE JEANNE D'ARC. l33
» ques elles le seigneur de Rayz , le baron de
» Coulonces, et plusieurs aultres chevaliers, es-
» cuiers et gens de guerre , et s'en alla devers le
» roy luy porter nouvelles de la noble besongne,
» et aussi pour le faire mectre sur les champs ,
» afin d'estre couronné et sacré à Reims , ainsi
» queNostre Seigneur luy avoit commandé. Mais
» avant print congié de ceulx d'Orléans, qui
» tous plouroient de joye , et moult humblement
» la remercioient , et s'offroient eulx et leurs
» biens à elle et à sa voulenté , dont elle les re-
» merciatres benignement, et entreprint à faire
» son saint véage. Car elle avoit faitetaccomply le
» premier, qui estoit lever le siège d'Orléans...
» Geluy mesme jour , et lendemain aussi , feirent
» très belles et solempnelles processions , les
» gens de l'église, seigneurs, cappitaines, gens
» d'armes et bourgois es tans demourans dans
» Orléans, et visitèrent les églises par moult
» grant devocion. Et, à la vérité, combien que
» les bourgois ne voulsissent ( voulussent ) , au
» commencement, et devant que le siège fust
» assis , souffrir entrer nulles gens de guerre
» dedens la cité, doubtant qu'ilz ne les voulsis-
» sent pillier , ou maisti iser trop fort , toutes-
» fois en laissèrent ilz après entrer tant qu'il en
long-temps. Voyez Le Grand d'Aussy , en ses Notes sur les Fabliaux.
ï34 HISTOIRE
» vouloit venir, deppuis qu'ilz congneurent qu'ilz » n'entendoient qu'à leur deffence, et se main- » tenoient tant vaillamment contre leurs enne- » mis , et si estoient très unis pour deffendre la » cite. Et parce , les despartoient entre eulx en » leurs hostelz , et les nourrissoient de telz biens » que Dieu leur donnoit, aussi familièrement » comme s'ilz eussent esté leurs propres enf- » fants (i). »
ManK Jeanne d'Arc mettait beaucoup d' empresse-
rai 1^9. ment ^ se renjre auprès du roi : elle arriva à
Blois le même jour (2). On conçoit que le plaisir d'avoir à annoncer de si bonnes nouvelles devait entrer pour beaucoup dans sa diligence. Un autre motif s'y mêlait encore ; elle savait que la durée de sa mission était bornée à un temps peu considérable (3), et elle trouvait qu'on en avait déjà perdu beaucoup (4).
Le bruit de la défaite des Anglais devant Orléans arriva le surlendemain à Paris d'une manière vague et confuse. On conçoit que le Gouvernement Anglais fit tous ses efforts pour déguiser la vérité aux Parisiens. On trouve à ce sujet une note curieuse dans les registres du parlement séant à Paris ( on se rappelle qu'attendu
(1) Journal du siège.
(2) Déposition de Simon Beaueroix.
(3) Déposition de Jean , duc d'Àlençon.
(4) Déposition du comte de Dunois.
DE JEANNE D'ARC. Ijj
les prétentions opposées de Charles VII et de Henri VI, tout alors était double en France , et qu'il y avait deux rois, deux chanceliers , deux parlemens et deux universités). Les registres du parlement séant à Paris étaient tenus à cette époque par Clément de Fauquembergue, « licen- » cié es droits canon et civil, doyen de l'église d'Ain miens, prothonotaire du roi (anglais), et gref- ;» fier du parlement, » comme il nous l'apprend luimême dans les préambules de chaque session , et il prenait la liberté d'y insérer les nouvelles qui lui paraissaient les plus remarquables. Voici cette note telle que je l'ai copiée moi même sur l'original avec la plus scrupuleuse exactitude : « Mardi Xe. jour de may , fu rapporté et dit à » Paris publiquement, que dimenche dernier y> passé , les gens du dauphin en grant nombre , :» aprez plusieurs assaulz continuelment entre- » tenuz , par force d'armes estoient entrez dey> dens la bastide que tenoient Guillaume Glas- :» dal et autres capitaines et gens d'armes angloys » de par le roy, avec la tour et l'yssue du pont » d'Orléans par delà Loyre ; et que ce jour les » autres capitaines et gens d'armes tenans les » bastides par deçà Loyre devant la ville d'Or- » leans , s'estoient partiz d'icelles bastides et » avoient levé leur siège , pour aler conforter » ledit Glasdal et ses compagnons , et pour com- » bactre les ennemis , qui avoient en leur com-
l36 HISTOIRE
» pagnie une pucelle seule , ayant baniere en- » tre lesditz ennemis , sicomme on disoit. Quis » eventus fatums novit Deus > bellorum duxy et » princeps potentissimus in prelio »; c'est-à-dire , » le Dieu des armées, puissant arbitre des ba- » tailles, sait seul quel en sera l'événement (i). Le bourgeois de Paris , zélé bourguignon , qui écrivait jour par jour, à cette époque, ce qui se passait de plus intéressant à sa connaissance , rapporte de la manière suivante la déroute des Anglais , la mort de Glacidas et les honneurs funèbres qu'on lui rendit à Paris : « Item, en celluy temps » levèrent le siège les Arminaz et firent partir » les Angloys par force de devant Orléans : » mais ils allèrent devant Vendosme et la prin- » drent, comme on disoit (mensonge officiel). » Et partout alloit cette Pucelle armée avec les » Arminaz, et portoit son estendart où estoit » seulement en escript Jhesus ; et disoit on » qu'elle avait dit à ung cappitaine angloys qu'il » se despai tist du siège avec sa compaignie , ou » mal leur vendroit ( viendrait ) et honte à tre- :» tous : lequel la diffama moult de langaige ,
» comme clamer ribaulde et p ; et elle luy
y> dist que maugré eulx tous ilz partiroient bien » bref , mais il ne le verroit jà ; et si seroient
(i) Registres du parlement, vol. XV, contenant depuis le ï2 novembre 1428 jusqu'au ier décembre i436,
DE JEANNE D'ARC: l37
» grant partie de sa gent tuez. Et ainsi en ad- » vint il , car il se noya le jour devant que Voo » cision fut faicte. Et depuis fut pesché et des- » pecé par quartier, et bollu et embosmé , et » apporté à Saint Merry, et fut huit ou dix jours » en la chappelle devant le cellier, et nuyt et » jour ardoient devant son corps quatre cierges » ou torches. Et après fut emporté en son pays » pour enterrer (i). »
Au milieu des inexactitudes que renferment ces deux récits on voit percer la vérité , et il était bien difficile, vu le peu de distance où Ton était du lieu de la scène , que le gouvernement anglais dérobât long-temps aux Parisiens la connaissance de ses revers.
Les mesures qu'il prit à cette époque décèlent , au reste , le trouble dont il était en secret agité. Tout excitait ses alarmes. Le frère Richard , ce célèbre prédicateur dont j'ai parle au Livre II de cette histoire , devint un objet d'inquiétudes pour le régent anglais ; sa grande popularité lui faisait ombrage, et il lui fit enjoindre de s'éloigner. Yoici ce que le bourgeois de Paris rapporte à ce sujet dans son Journal : « En ce » temps s'en alla frère Pùchart , et le dimanche » devant quil s'en debvoit aller, fut dit parmy » Paris qu'il debvoit prescher au lieu , ou bien
(i) Journal d'un bourgeois de Paris, sous les règnes de Charles YI et de Charles VII.
» près, où le glorieux martyr monsieur saint » Denis avoit este descolle, et maint aultre mar- » tyr, Si y alla plus de six mille personnes de » Paris, et party la plus grant partie le sabmedy au j> soir à grans tourbes pour avoir meilleure place » le dimanche aumatin, et couchèrent aux champs » en vieilles mazures et où ils purent mieulx. Mais » son fait fut empeschié ; comment ce fu , à tant » m'en tais ; mais il ne pi escha point , dont les » bonnes gens furent moult troublez ; ne plus ne » prescha pour celle saison à Paris (i). »
Cependant les chefs de guerre restes devant Orléans résolurent d'employer à quelque entreprise utile le temps de l'absence de la Pucelle. Il est bien probable qu'un peu d'amour-propre entrait pour quelque chose dans cette résolution. Après un long enchaînement de revers , Jeanne d'Arc était la première qui eût réussi à arracher la victoire des mains des Anglais , et à la faire passer dans le parti du roi (2). Il importait à la réputation de ces généraux de prouver
(1) Journal d'un bourgeois de Paris , sous les règnes de Charles VI et Charles VII.
(2) C'est ce que remarque un historien contemporain , JEneas Sylvius, élu pape en 14^8, sous le nom de Pie II. (Europae Descriptio , cap. xliii. ) Un écrivain hollandais, plus moderne, fait aussi la même observation: « Joannae » prima inter primos pugnans victoriam eripuit. » ( Petrus Opmecrus Amstclodamensis, in Chronico. )
DE JEANNE D'ARC. l3g
qu'ils pouvaient vaincre sans elle , afin qu'on n'attribuât pas à eux seuls les défaites que la France avait éprouvées avant sa venue. En conséquence , peu de temps après « le départ de la » Pucelle , le bastard d'Orléans , le mareschal » de Saincte Severe , le seigneur de Graville , » le seigneur de Courraze ( Coarase ) , Poton » de Saincte Trailles (Xaintrailles ) et plusieurs » aultres chevaliers, escuiers, et gens de guerre, » dont il y avoit partie portans guisarmes , là » venus de Bourges, Tours, Angiers, Bloys et » aultres bonnes villes de ce royaulme, se par- » tirent d'Orléans, et allèrent devant Jargueau » ( Jargeau ) où ilz feirent plusieurs escarmou- » ches , qui durèrent plus de trois heures , pour » veoir s'ilz le pourroient assiéger. » Mais l'ange de la victoire s'était éloigné avec la guerrière inspirée ; toute l'habileté et la valeur des chefs ne purent rien obtenir, et cette entreprise ne servit qu'à mieux faire éclater la supériorité d'un génie naturel sur les ressources , trop souvent impuissantes, de l'expérience et de Fart. « Les- » quelz (capitaines) congneurent qu'ilz n'y pour- *> roient encores riens gaigner , pour l'eaue qui » estoit haulte, qui remplissoit les fossez. » Mauvaise excuse ; elle était si basse huit jours auparavant! « Et parce, s'en retournèrent saulve- » ment. Mais les Angloys y furent fort domma- » gez ; car un vaillant chevalier d'Angleterre,
l4o HISTOIRE
» appelle messire Henry Biset , lors capitaine » de celle ville , y fut tué , dont ilz feirent grant » deuil (i). » Yoilà comme on se console.
Dunois, apparemment dégoûté par le mauvais succès de cette entreprise , se hâta de suivre les traces de la Pucelle. Il faut supposer que quelque cause inconnue l'avait retardée en chemin; car il assure qu'il arriva en même temps qu'elle au château de Loches , où le roi s'était rendu, pour se trouver plus à portée du théâtre de la guerre. Dunois dit que l'objet de son voyage était de demander au roi des troupes pour reprendre les places que les Anglais occupaient encore sur les bords de la Loire , principalement Meun , Baugenci et Jargeau , dont la possession lui semblait d'une si grande importance, qu'il ne pensait pas qu'on dût entreprendre auparavant le voyage de Reims , expédition que Jeanne d'Arc conseillait au roi avec la plus grande instance (2).
Le bruit des victoires remportées par Jeanne d'Arc l'avait devancée à la cour. Chacun brûlait d'impatience de revoir la jeune amazone , dont
(1) Histoire au vray , etc. , ou Journal du siège d'Orléans. Je dois faire remarquer qu'on a ajouté à ce journal, dans toutes les copies que j'en connais, une suite d'événemens qui se prolonge jusqu'au retour du roi du voyage de Pieims. Pour distinguer cette suite de la première partie de la Chronique, je ne la citerai plus que sous le titre d'Histoire au vray, etc.
(2) Déposition de Jean, comte de Danois.
DE JEANNE d'àRC. 1^1
les exploits venaient de justifier les promesses. « A laquelle » , disent les chroniques , « le roy )) feist moult grant clnere (i), et la receut à grant » honneur (2). » S'il faut même les en croire, les courtisans , terrassés par l'ascendant d'une puissance supérieure , rendirent une fois hommage au génie et à la vertu. « Et si ( ainsi) firent » tous ceulx de la court , considerans fhonneste » vie d'elle, et les grants faicts et merveilles d'ar- » mes faicts par sa conduicte (3). »
Cependant les Anglais, consternés de leur défaite , s'efforçaient d'en diminuer la honte , en accréditant le bruit que la Pucelle s'était servie contre eux d'enchantemens et de sortilèges. Le célèbre Gerson, l'un des plus savans docteurs de l'Université, composa un petit écrit pour prendre sa défense. Il le fit imprimer et publier à Lyon la
veille de la Pentecôte 1429, c'est-à-dire le 14 mai, Samedi
x 1 t , -, 14 mai 1420,
six jours par conséquent après la levée du siège
d'Orléans. On assure que cet imprimé fugitif
existe encore dans quelques recueils ; il est inséré
en entier dans les grosses du procès de révision ,
au rang des avis des docteurs consultés à cette
époque. En voici la substance :
Gerson établit pour principe, « i°. que des
(1) Histoire au vray, etc.
(2) Chronique sans titre.
(3) Histoire au vray , etc.
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faits sont probables lorsque leur probabilité est bien fondée et bien entendue ; 2°. qu'on ne doit das les qualifier d'erronnés, au moins par une assertion positive , au-delà des termes de la probabilité , à moins que la chose ne soit totalement improbable; 3°. qu'on doit les réputer vrais, sans néanmoins aller jusqu'à une assertion absolue , lorsqu'il se présente à l'appui des raisons apparentes et des conjectures vraisemblables. »
En conséquence il prétend « qu'on peut pieusement et sainement soutenir le fait de la Pucelle Jeanne, attendu les circonstances actuelles, l'effet qui en résulte , et surtout la justice de la cause qu'elle défend , puisqu'il s'agit de rendre un royaume à son roi légitime et de débeller ses ennemis. »
Il appelle ensuite en témoignage pour elle « la sagesse et la piété de sa conduite depuis sa plus tendre enfance, dont on s'est procuré la preuve. Elle ne cherche , dit - il , ni les honneurs ni les hommes mondains ; elle abhorre les haines , les séditions , les vengeances et les vanités ; elle vit dans l'esprit de douceur et de prières , dans les actions de grâce , dans la sainteté et la justice ; elle n'emploie pour réussir aucun des moyens défendus par l'Église , aucune surprise , aucun dol , et elle n'a en vue aucun espoir de gain ; elle est reconnue, au contraire, pour être très-fidèle dans sa foi , et elle expose son corps aux blés-
DE JEANNE D'ARC. l43
sures, sans se servir d'aucune précaution extraordinaire pour s'en garantir.
» Le conseil du roi ne s'est décide à la mettre en œuvre qu'après avoir fait et fait faire préalablement toutes les inquisitions et tous les examens convenables. Les guerriers vont avec elle sans difficulté, lui obéissent volontairement, et s'exposent sous ses ordres aux dangers de la guerre , sans craindre la honte qui retomberait sur eux s'ils étaient vaincus ayant une femme à leur tête. Ces mêmes guerriers n'agissent point avec témérité ; ils n'en suivent pas moins dans leur conduite les règles de la prudence et celles de l'art militaire : preuve que Jeanne n'est pas obstinée dans son avis, quoiqu'elle se réputé avertie et conduite par Dieu lui-même. Les ennemis, au contraire , fuient à son approche , courent se cacher, et la terreur les fait crier comme des femmes dans les douleurs de l'enfantement.
» Enfin , dit-il , on ne peut lui faire un reproche légitime à l'occasion des vêtemens d'homme dont elle use : si l'ancienne loi le défendait aux femmes sans aucune distinction, la loi nouvelle ne prononce pas la même prohibition. Cette défense subsiste toujours , il est vrai ; mais elle n'a lieu qu'en vertu du fondement moral sur lequel elle est appuyée , et alors la défense doit céder au cas de nécessité et d'utilité. Or, telle est la position dans laquelle elle se trouve. Elle se re-
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vêt de l'habit des guerriers pour combattre les ennemis de la justice , pour défendre les Français , et pour prouver que Dieu confond , quand il le veut , les hommes les plus puissans par la main d'une femme. »
Cet exposé succinct de l'ouvrage de Gerson fait connaître d'une manière assez claire la situation des esprits et des choses à l'époque du siège d'Orléans. Ainsi dégagé des épines de la scolastique, il ne présente que des principes vrais et des faits intéressans. Il prouve en même temps que Charles VII avait encore des sujets fidèles dans l'université de Paris (i).
L'hésitation semble avoir été le trait distinctif du caractère de Charles VII , au moins à cette époque de sa vie. Qui ne croirait qu'après ce qui venait d'avoir lieu , il ne dût s'abandonner aveuglément aux avis de la jeune inspirée , et tenter, sous sa conduite , les entreprises les plus hardies et les plus héroïques? Il n'en fut pas ainsi. On eût dit qu'étonné de la prospérité de ses armes, après de si longs revers, il lui fallût du temps pour s'accoutumer à ne pas regarder comme un rêve ce brusque changement de fortune. Au lieu de profiter du premier moment d'enthousiasme pour conduire ses armées de victoire en victoire , il
(i) M. del'Averdy, Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, tom. III, pag. no et ni.
DE JEANNE D'àRC. i^5
retomba dails ses premières irrésolutions ; il tint cbaque jour de nouveaux conseils ; il laissa le temps s'écouler. Il semble que ce malheureux prince conspirât pour ses ennemis ,. et qu'un mauvais génie le poussât à détruire l'ouvrage de la Providence.
Les caractères indécis sont le supplice des personnes actives et promptes à prendre leur parti. Jeanne d'Arc souffrait tous ces retards avec la plus vive impatience. Chaque heure inutilement perdue lui paraissait irréparable , attendu le peu de durée de sa mission. « Je ne durerai qu'un an » et guère au-delà », disait -elle souvent au roi ; « il faut tâcher de bien employer cette année (i). » Un jour que le roi s'était enfermé dans son cabinet avec messire Christophe de Harcourt, évêque de Castres, son confesseur, et avec le seigneur de Trêves , qui avait été autrefois chancelier de France, et ne s'était démis de cette charge qu'à cause de son grand âge , la jeune prophétesse , cédant à son impatience , vint frapper à la porte de la chambre. Aussitôt que le roi eut su que c'était elle , il ordonna de la faire entrer. Jeanne s'avança d'un air humble et modeste , s'agenouilla devant le roi , et l'embrassant par les jambes : « IXoble dauphin », lui dit-elle, « ne te- » nez plus tant et de si longs conseils , mais venez; ** ' ' * ■ ■ ». ■ i
(1) Déposition de Jean, duc d'Alençon.