‹ Histoire de Jeanne d'ArcChapitre 6 sur 10 · juin i · texte numérisé non relu

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DE JEANNE D'ARC. l63

» et La Hire s'est approuché de l'ost ; et aussi » on besongnera bientost : Dieu vueille que ce » soit à vostre désir. Vos humbles filz , Guy et » André de Laval , et Guy (peut-être Gilles) » de Laval (i). »

Qui n'admirerait la noblesse de sentimens , éloignée de tout faste et de toute exagération , dont cette lettre offre l'image ? Avec quel désintéressement ce brave Guy de Laval veut qu'on vende ses biens pour subvenir à la solde de ses troupes j que le roi ne peut entretenir ! Quel généreux dévouement respire dans les lignes où, sans dissimuler les dangers qu'ils vont courir lui et son frère , il fait connaître d'une manière détournée et respectueuse , à sa mère et à son aïeule effrayées, sa ferme résolution de suivre dans cette expédition glorieuse la guerrière envoyée par le ciel pour délivrer la France ! Peut- on rien voir de plus touchant que les témoignages de vénération profonde , de confiance sans bornes , de tendresse et de déférence que ce bon chevalier donne a sa mère , à la fin de cette lettre , monument précieux d'une simplicité de mœurs vraiment patriarcale , plus frappante encore et plus admi-

(i) Cette lettre se trouve dans La Roque, chap. xliii, de la Noblesse -, dans Godefroy , Recueil des historiens de Charles VII , et dans le tome VII de la Collection universelle des mémoires particuliers relatifs à l'histoire de France.

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rable dans un rang élevé , et que n'ont peut-être pas assez précieusement conservée les descendans de ces illustres familles , long-temps uniques dé positaires de la gloire nationale? Tout ce que dit Guy de Laval de la situation des finances royales, de la confiance qu'inspirait Jeanne d'Arc aux troupes , et du mouvement général des esprits , mérite surtout la plus grande attention ; les détails qu'il donne sur l'héroïne du quinzième siècle sont d'autant plus précieux, qu'il l'avait vue, et s'était entretenu long-temps avec elle ., l' avantveille du jour où il écrivait.

La déposition du duc d'Alençon s'accorde parfaitement avec les faits racontés dans cette lettre. Il rapporte qu'il vint rejoindre la jeune guerrière à Selles-en-Berry, d'où il partit pour aller se réunir aux troupes rassemblées vers Orléans. C'est probablement à Romorentin , où nous avons vu que Jeanne d'Arc se rendit en sortant de Selles, qu'ils trouvèrent les troupes dont il veut parler. « Et tant firent », dit-il , « que furent rassemblés » des gens du roi jusqu'au nombre de six cents » lances ( 1800 hommes ), désirant aller à la ville » de Jargueau (Jargeau) que les Anglais te- Jencîi » liaient occupée (1). » Ils prirent en effet le 9jumi42g. cjiemjLn je cette place, et arrivèrent à la fin du jour à l'entrée d'un bois dans lequel ils passèrent

(1) Déposition de Jean, duc d'Alençon.

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la nuit (r). On trouve encore aujourd'hui un 1>ois considérable sur la route que durent suivre les troupes royales commandées par la Pucelle et le duc d'Alençon, pour se rendre de Romorentin devant Jargeau. Gomme le jour approchait, les sentinelles avancées entendirent ou aperçurent une troupe armée qui venait vers le bois : on reconnut bientôt que c'était une division de F aimée royale , commandée par Dunois , Florent d'Illiers et quelques autres chefs. On fit la revue générale des troupes alors réunies, et on trouva que leur nombre s'élevait à environ douze cents lances ou trois mille six cents hommes (2). C'était bien peu de monde pour entreprendre le siège d'une place alors très - forte , défendue par une vaillante garnison, commandée par Guillaume Pôle , comte de Suffolck , l'un des meilleurs généraux de l'Angleterre ; et il s'éleva à ce sujet un grand débat entre les chefs de guerre de l'expédition. Quelques-uns étaient d'avis que, sans s'arrêter à cette considération , on tâchât d'emporter la ville d'assaut; d'autres, au contraire , « assurant que les Anglais avaient grande » puissance, et étaient en grande multitude », voulaient qu'on attendît de nouveaux renforts. Jeanne d'Arc , témoin de leur contestation , prit alors la parole. «Ne craignez », dit-elle, « aucune

(1-2) Déposition de Jean, duc d'A.lençoa.

» multitude , et ne faites point difficulté de don- » ner assaut à ces Anglais ; car Dieu conduit » votre œuvre. Croyez », ajouta-t-elle , « que si » je n'étais pas sûre que Dieu même conduit ce » grand ouvrage , je préférerais garder les brebis » à m'exposer à tant de contradictions et de pé- » rils. » Ce discours fit impression sur l'esprit Vendredi des chefs , et on se remit en marcbe (i), non pas ^9' directement vers Jargeau , comme semble l'indiquer le récit du duc d'Alençon, mais vers Orléans , où Ton devait d'abord se réunir à quelques autres troupes , et « où ilz furent receuz à très » grant joye de tous les citoyens , et sur tous les » aultres, la Pucelle , de laquelle veoir ne se » pouvoient saouler (2). »

Samedi n Tous les renforts qu'on pouvait espérer étant feoîwrt arrivés, on partit le lendemain d'Orléans, et retires du r°n se dirigea sur Jargeau par le Yal de Loire. paiement, Qn peut évaluer l'armée française à quatre ou cinq

tom. XV. * i i 1 p •

mille hommes. Au nombre des chefs qui accompagnaient la Pucelle se faisaient remarquer, après Dunois et le duc d'Alençon, le maréchal de Sainte- Sévère , l'amiral de Culan, le seigneur de Graville, grand-maître des arbalétriers, Ambioise de Lore, Gautier de Brussac , Florent d'Illiers,

(1) Déposition de Jean, duc d'Alençon.

(2) Histoire au vray,ctc.

DE JEANNE I^AEC. 167

La Hire, Jamet de Tilloy (1), « et ung vaillant » gentilhomme deslors fort renommé , appelé » Thudual de Carmoisen, dit le Bourgeois, de » la nacion de Bretaigne (2). » Une partie des soldats « portaient guisarmes, haches, arbales- » très, et aultres mailletz de plomh (3). » L'artillerie était assez nombreuse ; on y voyait figurer plusieurs pièces appartenant à la ville d'Orléans, et entre autres une bombarde appelée berglere ou bergerie (4). Peut-être lui avait-on donné ce nom par allusion au premier état de la libératrice d'Orléans qui , de bergère , était devenue général d'armée pour repousser les léopards anglais des belles provinces de la France.

On s'était flatté de s'emparer des faubourgs de Jargeau par surprise , et d'y coucher ce jour - là même. Mais le comte de Suffolck, prévenu à temps de la venue de l'armée française, sortit de la place , et vint lui-même au-devant d'elle à la tête de sa garnison (5). La courageuse résolution du général anglais était une de ces habiles témérités qui , lorsque la fortune commence à abandonner un parti , changent quelquefois la face des affaires , et forcent la victoire à revenir à ses

(1) Histoire au vray , etc. ; Jean Charrier, Histoire de Charles VII; Chronique sans titre.

(2-3 4) Histoire au vray, etc.

(5) Déposition de Jean , duc d'Aiencon.

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premiers favoris. Le succès sembla d'abord répondre à ses espérances : l'armée française, étonnée de se voir prévenue , reçut le cboc avec faiblesse. Suffolck avait trop d'habileté pour ne pas profiter de ce premier avantage ; il excite ses soldats , il leur promet la victoire ; les Anglais redoublent d'efforts ; les Français se troublent, reculent ; le désordre se met dans leurs rangs; Crécy, Azincourt, Crevant etVerneuil reviennent se présenter à la mémoire des généraux alarmés.

Le moment était décisif. Jeanne arrache son étendard des mains de celui qui le portait ; elle presse les flancs de son coursier ; elle s'élance au milieu de la mêlée. Sa voix, accoutumée à commander la victoire , retentit aux oreilles des guerriers découragés , et réveille en même temps leur valeur et leurs espérances. Ils se réunissent, ils se pressent autour de la jeune amazone , ils marchent au combat avec une nouvelle ardeur; Tous brûlent d'effacer dans le sang de leurs ennemis la honte d'avoir reculé devant eux aux yeux de la guerrière inspirée Le choc dut être terrible ; mais le succès ne pouvait être douteux. En un instant les Anglais , enfoncés de toutes parts , furent forcés de rentrer dans la ville , et d'abandonner les faubourgs à l'armée française (i).

Toujours prompts à passer du décourageaient

(i) Déposition de Jean , duc d'Yleneon.

à la confiance la plus téméraire , les Français ne firent presque aucune patrouille pendant la nuit suivante , et se gardèrent si mal que , si les Anglais eussent fait une sortie, l'armée eût été dans le plus grand péril. Mais Dieu conduisait cette entreprise, remarque le duc d'Alençon (1); et c'est une nouvelle preuve à ajouter à tant d'autres, de la vérité du proverbe populaire, ce que Dieu garde est bien gardé.

Le lendemain dès la pointe du jour on disposa Dimanche l'artillerie ; et , dans la matinée , les bombardes et autres machines de guerre commencèrent à tirer sur la ville (2).

Avec Guillaume Pôle, comte de Suffolck, s'étaient renfermés dans la place plusieurs capitaines renommés, entre autres, Jean et Alexandre Pôle, ses frères (3) , qui avaient résolu de s'ensevelir sous les murs de Jargeau avec le chef de leur famille. La garnison se composait de guerriers éprouvés (4), qui avaient appris le métier de la guerre à l'école de Henri Y, et avaient suivi ce prince , de victoire en victoire , jusqu'au cœur de la France. Par un aveuglement dont on ignore la cause , mais qui pouvait avoir été produit par quelque vexation du ministre la Trémoille, propriétaire de la ville de Sully, voisine de celle de

(1-2) Déposition de Jean, duc d'Alençon. f3~4) Histoire au vray 7 etc.

Jargeau , les habitans de cette dernière place s'étaient rangés sous les bannières du comte de Suffolck , faisaient cause commune avec les Anglais (1), et n'étaient pas ceux qui montraient le moins d'obstination à repousser de leurs murs les guerriers de leur roi légitime.

L'artillerie de la place était nombreuse , et répondait avec vigueur à celle des assiégeant (2). Cependant celle-ci , dirigée par la Pucelle , qui avait un talent extraordinaire pour disposer l'artillerie (3), produisait un grand ravage dans la place. « Et en peu d'heures »^ dit une chronique, « fut cette ville fort battue et empiree de bom- » bardes et de canons (4). »

Jeanne d'Arc dut à la justesse de coup d'œil dont la nature l'avait douée , de sauver la vie au duc d'Alençon d'une manière miraculeuse. Dans un moment où il considérait attentivement les dehors de la place : « Eloignez - vous de là », lui dit-elle , « ou cette machine » , en lui montrant de la main une machine placée sur les remparts, « va tirer et vous tuer. » Le duc se retira, et presque aussitôt le coup partant de la machine ,

(1) Monslrelet ; en ses Chroniques.

(2) Histoire au vray , etc.

(3) Déposition de Jean 7 duc d'Alençon.

(4) Chronique sans titre.

vint frapper (i) un gentilhomme d'Anjou (2), nommé M. du Lude, à la place même que le prince avait quittée (3). Celui-ci avoue qu'il eut grand peur, et admira beaucoup la prescience de la guerrière (4). Il est probable qu'il se promit bien de toujours l'en croire à l'avenir.

Tout à coup une rumeur s'éleva dans l'armée française ; le bruit courut de rang en rang que Fastolf et quelques autres capitaines anglais arrivaient de Paris avec des vivres , de l'artillerie et deux mille combattans, pour secourir le comte de Suffolck, et faire lever le siège de Jargeau. Ces « espouvantables parolles » jetèrent la consternation parmi les troupes. Plusieurs chefs disaient qu'il fallait quitter momentanément le siège , et aller au - devant de Fastolf ; plusieurs autres se retirèrent , et peut-être le reste eût imité leur exemple , si la Pucelle et quelques généraux ne les eussent retenus « par belles parolles », en leur reprochant la folie de leur projet , et la bonté dont ils se couvraient en abandonnant une entreprise commencée avec tant d'ardeur eî de courage (5). Le siège fut repris avec une nou-

(1) Déposition de Jean, duc d'Alencon.

(2) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

(3) Déposition de Jean , duc d'Alencon ; Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

(4) Déposition de Jean, duc d'Alencon.

velle vigueur. Le feu des assiégeans et celui de la place, un moment interrompu, se ralluma plus bruyant et plus terrible. Pendant toute la journée il continua de part et d'autre sans se ralentir un instant ; la nuit même dont les ombres bienfaisantes mettent ordinairement fin au carnage en couvrant les vaincus d'un voile secourable , en les dérobant aux coups des vainqueurs, ne put cette fois désarmer la rage des guerriers acharnés à se disputer la victoire au milieu des ténèbres , et les charmes du sommeil ne vinrent détendre Tare homicide, ni endormir les foudres de la guerre. Vers la pointe du jour la plus grande et la plus forte tour de la place , au troisième coup de la bombarde orléanaise dont j'ai parlé plus haut, se renversa (1) avec un bruit épouvantable , et couvrit un vaste espace Lundi i3 de ses débris ensanglantés. Bientôt le soleil mon-

jum i429»

tant au-dessus de l'horizon, vint éclairer cette scène de désolation , et révéler aux hommes l'œuvre horrible de la nuit.

Cependant les Anglais ne parlaient point encore de se rendre. L'espoir d'être secourus animait leur courage. La journée se passa comme la précédente en canonnades continuelles, en sorties sanglantes , en attaques inutiles , où les assiegeans et les assiégés montrèrent une égale valeur (2).

"— il, . -mi

(1-2) Histoire au vray, etc.

Enfin, le matin du troisième jour, le comte de . Mardi 14

juiu 1429*

Suffolck voyant sa garnison s'affaiblir, demanda une suspension d'armes de quinze jours, au bout desquels il s'engageait à rendre la place s'il n'était pas secouru (1).

Les généraux français tinrent conseil (2). Ils lurent unanimement d'avis qu'il ne fallait point donner aux Anglais les quinze jours qu'ils demandaient , et que tout ce qu'on pouvait leur accorder, c'était de partir sur-le-champ, et d'emmener leurs chevaux avec eux (3). « Que les An- » glais », dit Jeanne d'Arc , « aient la vie sauve, » et partent , s'ils veulent , en leurs robes et gip- » pons : autrement ils seront pris d'assaut (4). »

Pendant qu'on délibérait, on vint rapporter au conseil que La Hire , emporté par un peu de présomption gasconne , était entré en pourparlers avec le comte de Suffolck. Le duc d'Alençon et les autres généraux furent très-mécontens de cette démarche inconsidérée , et envoyèrent rappeler le guerrier, qui se rendit à leurs ordres (5), très -mécontent de son côté, sans doute, de ce qu'ils rejetaient son entremise.

(i) Déclaration de la Pucelle, interrogatoire du 27 février i43o.

(2) Déposition de Jean, duc d'Alençon.

(3-4) Déclaration de la Pucelle , interrogatoire du 27 février i/JJo.

(5) Déposition de Jean , duc d'Alençon.

Il fut alors décidé qu'on livrerait l'assaut à la ville ce jour -là même, et les chefs allèrent tout disposer pour une attaque générale. Bientôt les trompettes appelèrent de tous côtés les troupes au combat. Jeanne d'Arc entendant ce signal belliqueux , couvrit sa tête de son casque , et faisant signe au duc d' Alençon de la suivre : « Avant, » gentil duc , à l'assault ! » s'écria-t-elle avec l'air inspiré et F accent énergique qui n'appartenaient qu'à elle. Le prince trouvait que c'était s'y prendre trop tôt , et lui représentait qu'il eût été convenable d'attendre encore. «N'ayez doubte ! » lai répondit la jeune guerrière ; « l'heure est prête » quand il plaît à Dieu. 11 est temps d'agir quand » Dieu veut qu'on agisse , et quand il agit lui- » même. » Et voyant qu'il hésitait encore : « Ah ! » gentil duc, as-tu peur? » lui demanda- 1- elle. « Ne sçais tu pas que j'ai promis à ton épouse de » te ramener sain et sauf (i)? »

Elle courut à l'assaut en achevant ces paroles. Le combat ne tarda pas à s'engager. Les Français descendaient en ioule dans les fossés, qu'ils comblaient de fascines , élevaient un grand nombre d'échelles contre les remparts de la ville , et » assailloient merveilleusement ceulx de dedens, » lesquelz se deffendoient moult vertueuse-

(i) Déposition de Jean, duc d'Aleneon.

DE JEANNE D'ARC, ffi

» ment (i), repoussant les assiégeans à coups de lances , et les écrasant sous le poids des pierres énormes qu'ils faisaient pleuvoir sur eux. Le chroniqueur bourguignon, qui n'est pas exagérateur, avoue que cet assaut, long-temps prolongé, fut « merveilleux et terrible (2). » Les fossés furent bientôt comblés d'échelles brisées, de débris de murailles , d'armures et de cadavres. Les remparts étaient couverts de morts et de mourans. L'assaut durait depuis quatre heures, et avait déjà coûté la vie à cinq cents Anglais (3).

Le comte de Suffolck fit alors crier du haut des <murs qu'il voulait parler au duc d' Alençon; mais on ne l'écouta pas, et l'attaque continua avec le même acharnement (4). La fureur des assaillans, le courage du désespoir dont les Anglais se sentirent animés , offrirent alors une de ces sanglantes scènes où triomphe le génie de la guerre. Au plus fort du combat , Jeanne d'Arc descend dans le fossé , son étendard à la main , court à l'endroit où les Anglais opposaient « la plus aspre def- » fence(5)», et monte elle - même à l'échelle, en animant les Français à la suivre (6). Trans-

(1) Histoire au vray, etc.

(2) Monstrelet , en ses Chroniques.

(3) Histoire au vray , etc.

(4) Déposition de Jean, duc d'Alençon.

(5) Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

(6) Déposition de Jean, duc d' Alençon.

portés de fureur à la vue de leur fatale ennemie, les Anglais font pleuvoir sur elle une grêle de traits et de pierres. L'un d'eux en saisit une d'un poids et d'une grosseur considérable , et la lance sur la guerrière avec un cri de rage (1). L'étendard de l'amazone en est frappé ; elle-même est atteinte à la tête : heureusement le casque dont elle est armée résiste au choc ; la pierre se brise en mille éclats ; mais la violence du coup est telle que la guerrière tombe agenouillée (prostrata ) au pied du rempart (2). Sur lés murs un cri de triomphe, sous les murs un cri d'épouvante, proclament au même instant la chute de l'héroïne. Se relevant soudain plus fière et plus terrible : « Amys, amys, sus, sus! » s'écria la jeune inspirée , « ayez bon courage ; nostre sire a con- » dempné les Angloys ; à cette heure ils sont » tous nostres! » Ranimés par ces paroles prophétiques , les Français montent en foule à l'assaut, renversent, des remparts dans la ville, tout ce qui s'oppose à leur passage , entrent dans la place l'épée à la main, et poursuivent les Anglais de rue en rue , de place en place , de maison en maison , avec l'acharnement de la vengeance et la rage de la victoire (3).

(1) Histoire auvray, etc.

(2) Déposition de Jean , duc d'Alençon 3 Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre.

(3) Dépositions de Jean , duc d'Alençon ; de Jean, comte

Plus de onze cents Anglais périrent dans le désordre et la confusion de cette retraite précipitée (1).

Suffolck , ses deux frères et quelques autres grands seigneurs d'Angleterre , voyant que tout espoir de sauver la ville était désormais perdu , se retirèrent, en combattant, avec ce qui leur restait de troupes, vers le fort bâti sur le pont qui joint la ville à la rive droite de la Loire. Là, ils voulurent arrêter un instant Feffort impétueux des Français. Alexandre Pôle, victime de son courage, périt en cet endroit sous les yeux de ses deux frères (2). Guillaume Regnault (3), écuyer, gentilhomme du pays d'Auvergne , se faisait dis-

de Dunois; de Jean, seigneur de Gaucourt; de Louis de Contes et de frère Jean Pasquerel ; Chronique sans titre ; Histoire au vray, etc.; Monstrelet , en ses Chroniques ; Jean Chartier, Hist. de Charles VII; Registres du parlement, vol. XV.

(1) Déposition de Jean, duc d'Alençon.

(2) Chronique sans titre; Histoire au vray, etc.; Jean Chartier , Histoire de Charles VIL Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme, dit qu'Alexandre Pôle se noya.

(3) Je serais fort tenté de croire que ce guerrier n'était autre que le « vaillant escuyer gascon nommé Regnault » Guillaume de Vernade , » dont parle le Journal du siège d'Orléans, qui fut blessé grièvement et pris par les Anglais au combat du 3 mars 1428 ,v, st. — Voyez l'Introduction, pag. 193.

tinguer à la tête des Français par une ardeur et un courage irrésistibles. Le comte de Suffolck, pressé de tous côtés , et cherchant à se rendre à quelque vaillant capitaine , lui cria : « Es-tu gen- » tilhomme ? » « Oui, » répondit le jeune preux. « Et es -tu chevalier? » demanda le général anglais. La gloire et l'avantage de s'assurer la possession d'un prisonnier de ce rang ne purent l'emporter, aux yeux du jeune écuyer, sur la honte attachée à un mensonge. De -la réponse qu'il va faire, vont dépendre sa réputation et sa fortune ; d'autres guerriers , déjà décorés du titre qu'il n'a pas encore tfbtenu , s'avancent en foule , et sans doute le noble comte, par respect pour son rang, préférera leur remettre son épée ; n'importe : « Je » ne suis pas encore chevalier, » répond le jeune héros. Sa loyale candeur ne resta point sans récompense (\). Le comte de Suffolck lui ordonne de s'approcher. Selon l'usage adopté pour l'élévation d'un écuyer aux honneurs de la chevalerie, il le frappe légèrement sur le cou du plat de son épée , reçoit de lui le serment prescrit parles statuts de l'ordre, se rend ensuite, et tend au nouveau chevalier l'épée avec laquelle il vient d'accomplir la cérémonie de sa réception (2). Ainsi le

(1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

(2) Hume's History of England ; Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre; Alain Chartier, Chroniques du roy Charles sepliesme; déposition du duc d'Alcnçon,

DE JEANNE D ATtC. ] jtj

général anglais eut l'avantage de ne se rendre qu'à un chevalier ( i ) , et le brave Regnault eut pour parrain et pour prisonnier l'un des plus grands capitaines de F Angleterre.

Jean Pôle se rendit en même temps , ainsi que plusieurs autres grands seigneurs (2). Les Français , irrités d'une résistance si meurtrière , firent main basse sur presque tout le reste ; ils n'épargnèrent même pas la ville , dont les habitans , en s'armant pour les ennemis de la France, avaient à la vérité perdu leurs droits aux égards de leurs compatriotes. « Et au regard de la ville » de Jargueau , et mesmes l'église, où on avoit » retraict foyson de biens, tout fut pillé (3). » Il s'éleva un grand débat pour le partage de> prisonniers, « qui estoient de grant renom tant » en noblesse qu'en faicts de guerre , » tandis qu'on les conduisait vers Orléans (4) ; les soldats, profitant de ce désordre pour satisfaire à leur ressentiment , tuèrent une partie de ces prisonniers entre les mains des gentilshommes auxquels ils s'étaient rendus (5). La Pucelle et le duc d'Alençon, informés de cet événement, et craignant

(1) Alain Chartier , Chroniques du roy Charles septiesme, etc.

(2) Mêmes Chroniques ; déposition de Louis de Contes. (3-4) Histoire au vray , etc,

(5) Chronique sans titre.

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que le comte de Suffolck n'éprouvât le même sort, le firent embarquer avec son frère et plusieurs autres seigneurs anglais , dans une grande nef, qui les porta sans danger à Orléans (i).

Jeanne d'Arc et le duc d'Alençon reprirent , le soir même de cette victoire , le chemin d'Orléans, où ils arrivèrent pendant la nuit. Ils y furent reçus au bruit des acclamations et avec des témoignages de joie unanimes (2) ; « et delà fei- :» rent savoir au roy la prinse de Jargueau , et » comment Tassault avoit bien duré quatre heu- » res, durant lesquelles y furent faicts moult de » biaulx faicts d'armes (3). »

Le duc de Bedford , effrayé de ces revers , écrivait lettres sur lettres au gouvernement d'Angleterre pour obtenir les secours d'hommes et d'argent dont il avait le plus grand besoin. Un fragment curieux d'une de ces lettres nous a été conservé ; en voici la traduction littérale. Le texte original est conservé dans les archives de la Tour de Londres.

« Et toute chose prospérait ici pour vous jusy> qu'au temps du siège d'Orléans , entrepris , » Dieu sait par l'avis de qui.

» Auquel temps, après l'aventure tombée sur

(1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

(1) Histoire au vray, etc.; déposition du duc d'Alençon.

(3) Histoire au vray, etc.

DE JEANNE D'ARC. l8l

» la personne de mon cousin de Salysbury , que » Dieu absolve , est tombé de la main de Dieu , » comme il semble , un grand coup sur vos gens » qui étaient assemblés là en grand nombre , » causé en grande partie, comme je crois, par » l'effet de la funeste croyance et vaine crainte » qu'ils avaient d'un disciple et limier de l'en- » nemi des hommes , appelé la Pucelle , qui » usait de faux enchantemens et sorcellerie.

» Lesquels coup et déconfiture non seulement y> diminuèrent beaucoup le nombre de vos gens » ici , mais encore abattirent merveilleusement » le courage du reste , et enhardirent votre ad- » verse partie et vos ennemis à s'assembler aus- » sitôt en grand nombre (i). »

Malheureusement pour le duc de Bedford et le parti anglais en France , la division la plus

(i) Ryincr, Fœdera, Conventionesy Litterœ, et cujuscun • que generis Acta publica , etc. , tom. X, pag. 4°^? édition de 1727. On voit par un acte du i5 avril i429? rapporté dans le même recueil , que le duc de Bedford avait écrit au conseil d'Angleterre , quelque temps auparavant , pour que le jeune Henri VI vint se faire couronner en France et recevoir l'hommage des grands vassaux. On y voit aussi qu'aussitôt après la mort du comte de Salisbury , le même duc de Bedford écrivit au conseil d'Angleterre pour qu'on lui envoyât un secours de deux cents lances et de quatorze cents archers ? afin de pouvoir entretenir le siège d'Orléans.

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funeste régnait alors dans le gouvernement de Henri VI ; son oncle , le duc de Glocester , et son grand-oncle, le cardinal de Winchestre , autrement appelé le cardinal d'Angleterre, s'y disputaient l'autorité avec tout l'acharnement d'une ambition poussée jusqu'au délire , et d'une haine portée jusqu'à la fureur. Un enchaînement de causes éloignées amena un événement dont le résultat imprévu parut très-favorable aux intérêts de l'Angleterre ; on eût dit que le génie protecteur de la nation britannique avait fait un dernier effort pour Bfjvrêter le déclin de sa fortune , et ramener la victoire sous ses étendards. Au plus fort de la mésintelligence qui achevait d'ébranler le trône des Lancastres, la nouvelle arriva en Angleterre que le pape Martin Y avait nommé le cardinal de Winchestre légat du Saint- Siège en Allemagne , et général de la Croisade qu'on prêchait en ce moment dans tous les pays de l'Europe contre les Hussites de Bohême.

Quelques lignes suffiront pour rappeler la cause de cette guerre qui embrasait alors l'Allemagne. Jean Hus et son disciple Jérôme de Prague , jugés coupables d'une hérésie nouvelle , avaient été arrêtés et livrés au supplice du feu par le concile de Constance , au mépris d'un sauf-conduit donné à ces sectaires par l'empereur Sigismond , du consentement et avec l'approbation du concile , pour qu'ils vinssent jus-

DE JEANNE 9* ARC. l*>3

tifier leur doctrine devant cette assemblée. On avait profité , pour les perdre, d'une restriction captieuse à laquelle on avait donné une interprétation bien peu conforme à la loi de l'honneur et à la morale de l'Evangile. « Pour cet ef~ » fet , » était-il dit dans le sauf-conduit de l'empereur , « le concile , autant qu'il dépend de lui » et que l'exige la foi orthodoxe , vous accorde » un sauf-conduit pour vous mettre à couvert » de toute violence , sauf toujours la justice » ( snha semper justhia). » Sigismond avait cru justifier sa perfidie en disant qu'il avait donné un sauf-conduit pour venir , mais non pas pour retourner. Cette honteuse subtilité pensa lui coûter une couronne , et ensanglanta la moitié de l'Allemagne. La plus grande partie des peuples bohémiens, partisans des nouveaux dogmes, se soulevèrent pour en venger les martyrs ; ils ravagèrent pendant plus de onze ans les plus belles provinces de la Germanie , sous la conduite de capitaines célèbres par leur courage et par leurs fureurs. Jean Ziska , le plus fameux de tous , après avoir plusieurs fois anéanti les armées de l'empereur , se vit enfin l'arbitre de la Bohême ; et Sigismond ne put obtenir la paix qu'en lui en cédant le gouvernement. Ce héros , qui avait perdu les deux yeux à la guerre , n'en conserva pas moins jusqu'à sa mort l'autorité qu'il avait acquise par sa valeur. Il ordonna, en mourant,

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qu'on fît un tambour de sa peau : « Le bruit » seul de cet instrument , » dit-il à ses compagnons d'armes, « suffira pour mettre en fuite les » ennemis de la Bohême. » Prédiction qui fut , dit-on ^ justifiée par F événement (i).

Cette guerre religieuse , qui empêcha Sigismond de profiter des malheurs de la France , était dans toute sa fureur quand la bulle de Martin Y arriva à Londres. «Outre les raisons fondées » sur l'intérêt de l'état , le duc de Glocestre avait » des motifs personnels de s'opposer à la bulle » du souverain pontife ; il n'avait pas oublié que » c'était ce même pape qui avait -prononcé la » nullité de son mariage avec Jacqueline de Hai- » naut. Toutefois le crédit du cardinal de Win- » chestre prévalut (2). » Il est très-probable que le duc de Glocestre n'était pas au fond très-fâché de voir s'éloigner de l'Angleterre un rival d'autant plus dangereux , qu'il joignait à toute l'audace d'un chef de parti le caractère inviolable d'un prince de l'église. La nouvelle et brillante carrière ouverte à l'ambition du turbulant prélat , semblait devoir satisfaire également son avidité , son orgueil , et la soif du pouvoir dont il était dévoré. Investi de toute l'autorité du souverain pontife , il allait déployer en Alle-

(1) Histoires d'Allemagne.

(2) Yiliaret, Ilist. de France, tome XIV.

DE JEANNE D'ARC. l85

magne le double caractère d'un chef de guerre et d'un ministre du Ciel ; il semblait que l'Angleterre fût au moment de se voir pour jamais délivrée des funestes prétentions d'un esprit jaloux , superbe , toujours prêt à sacrifier l'état aux intérêts de son ambition , aux conseils de la haine et au désir de la vengeance (i).

Le conseil d'Angleterre consentit à la publication de la bulle qui proclamait la Croisade ; mais à condition que les sommes destinées à cette expédition ne seraient point exigées , et que chacun contribuerait volontairement;qu' elles seraient déposées dans les mains de personnes notables et suffisantes , qui feraient serment de rendre un compte fidèle de leurs recettes ; qu'on ne pourrait arrêter qu'un nombre de troupes déterminé ; qu'on n'y recevrait aucun des soldats servant en ce moment en France ; qu'on donnerait des sûretés pour leur retour ; qu'il serait expressément marqué que cette publication de la Croisade n'avait lieu que du consentement du roi ; qu'au cas où l'expédition n'aurait pas lieu , les sommes seraient restituées aux

(i) Stowe , Holingshed, Hall, Grafton , Hume et tous les historiens anglais. Voyez aussi dans Shakespeare ( tragédie de Henri VI) le portrait que ce poëte fait de ce prélat et de son impétueux rival : la vérité historique y est conservée d'une manière efirayante.

donateurs ou employées au service du royaume ; enfin , que celte permission n'était accorde'e qu'à la condition que le souverain pontife n'imposerait aucune taxe sur les laïques ni sur le clergé (t). On trouve dans le Recueil des Actes publics et particuliers de Rymer tous les actes relatifs à cette négociation , qui sont encore aujourd'hui conservés dans les archives de la tour de Londres.

Revenons à ce qui se passait en France. Mercredi Orléans avait été assigné pour point de réu- 1429. nion à tous les chefs de guerre qui amenaient

des renforts à l'armée du roi. Louis de Bourbon, comte de Vendôme , le seigneur de Laval ( Guy > quatrième du nom), son frère, le seigneur de Lohiac ou Loheac ( André de Laval ) , le seigneur de Chauvigny ou Chaivigny , leur beaufrère , le sire de Raiz , le seigneur de la Tourd'Auvergne , le vidame de Chartres (2) , Théobald ou Thibaut d'Armagnac , dit de Termes (3), et plusieurs autres s'y réunirent à la Pucelle et au duc d'Alençon (4). De toutes parts arrivaient les gentilshommes des provinces voisines à la tête de leurs vassaux ; l'armée croissait à vue d'œil, et elle

(1) Actes publics de Rymer, tom. X, pag. 417 et suiv.

(2) Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

(3) Sa déposition.

(4) Histoire au vray, etc. 5 Chronique sans litre»

s'éleva bientôt à six ou sept mille hommes (1). On résolut d'aller mettre le siège devant Baugenci, ville située sur la rive droite de la Loire , audessous et à six lieues à Touest d'Orléans. L'armée quitta celte dernière ville, cl se mit en route pour l'expédition projetée le lendemain même Mercredi de la prise de Jargeau (2) ; elle emmenait avec 1429. elle une grande quantité de vivres, une artillerie nombreuse et un charroi considérable (3).

Charles VII vint à Sully à cette époque (4) pour se rapprocher de l'armée et être à portée de la secourir : il eût mieux fait d'en prendre lui-même le commandement, et de la conduire à la gloire ; mais la Trimouille avait ses raisons pour lui persuader d'en agir autrement.

Il paraît , sans qu'il soit possible aujourd'hui d'en assigner la cause , que l'armée suivit la rive gauche de la Loire jusqu'à Meun , ville située , comme Bangenci , sur la rive droite. Arrivée devant le pont de cette ville , au bout duquel, du côté de la Sologne , les Anglais avaient élevé des fortifications , les généraux changèrent probablement d'opinion sur le côté par lequel il valait mieux attaquer Baugenci , et résolurent de pas-

(1) Histoire au vray , etc.

(2) Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre. (3-4) Même Chronique.

ï88 HISTOIRE

ser la Loire en cet endroit pour aller mettre le siège à Test et au nord de cette ville ; mais il fallait pour cela se rendre maître du pont de Meun, que défendait une garnison valeureuse (i), commandée par le seigneur deScalles tiY enfant de Warwick (2) ( on appelait probablement ainsi l'héritier présomptif de cette maison). Heureusement Jeanne d'Arc était là : « Nonobstant leur » deffence , le pont fut prins de plain assault , » sans guieres arrester (3). » L'armée repassa la Loire, et continua sa route vers Baugenci par la rive droite du fleuve.

Il se présente ici un embarras assez difficile à résoudre. Le duc d'Alençon rapporte qu'arrivé à Meun il coucha , avec un petit nombre de soldats , dans une église située à peu de distance de la ville dans laquelle étaient Scalles et l'enfant de Warwick, qu'il fut en grand péril cette nuitlà, et qu'il arriva le lendemain à Baugenci, où il rejoignit le reste de l'armée dans des prairies voisines de la ville (4).

Pour s'expliquer cette particularité , il faut supposer premièrement que les Français s'étaient contentés de s'emparer des fortifications du pont

(1) Histoire au vray, etc.

(2) Déposition de Jean , duc d'Alençon.

(3) Histoire au vray, etc.

(4) Déposition de Jean, duc d'Alençon,

de Meun , et d'y laisser garnison ; secondement qu'ils avaient négligé d'occuper la ville , laquelle était restée au pouvoir du seigneur de Scalles et de l'enfant de Warwick ; troisièmement que , maître du pont de Meun, on pouvait traverser la Loire et continuer sa route vers Baugenci , sans traverser la ville de Meun ; quatrièmement, que le duc d'Alençon commandait l' arrière-garde , et qu'après avoir passé le pont , il avait imprudemment cru pouvoir passer la nuit loin du gros de l'armée dans les faubourgs de Meun; cinquièmement que la garnison de Meun, plus nombreuse et moins effrayée qu'il ne l'avait cru, était venue la nuit visiter le faubourg dans l'église duquel il s'était logé avec sa troupe.

Talbot , qui commandait dans Baugenci , informé de l'approche de l'armée française, envoya ordre à la garnison anglaise de la Ferté-Hubert, d'abandonner cette place et de venir renforcer la garnison de Baugenci. En conséquence les Anglais de la Ferté , « après en avoir reçu le j) mandement, bruslerent la basse-court, aban- » donnèrent le chastel , et s'en allèrent à Bau- » gency(i). » Talbot, confiant alors le commandement de cette place à messire Guichard ou Richard Guetin (2) , en partit « pour aller au-de-

(1) Chronique sans titre. Ce fait est confirmé par Monstrelet, dans sa Chronique.

(2) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme.

» vant de messire Jehan Fastol , qui es toit party » de Paris à grant compaignie d' Angloys , de » vivres et de traict , affin de venir advitailler et » reconforter la puissance des Angloys. Mais » pource qu'il ouyt nouvelles de la prinse de » Jargueau , il laissa les vivres dedans Estampes, » et vint avecques sa compaignie devant Yen- » ville , auquel lieu il trouva le sire de Talbot ; » et eulx estant là assemblez , ilz y tindrent aul- » cuns conseilz (1). »

Jeudi Arrivée devant Baugenci , du côté de la */2J"m Beauce, c'est-à-dire à l'orient et au nord de la ville , l'armée française livra l'assaut à la place , et s'en empara avec facilité ; car les Anglais, pour concentrer leurs forces , avaient désemparé la ville, et s'étaient retirés au château et dans le fort qui défendait la tête du pont (2). « Combien , » dit une chronique , « que les Françoys ne s'y lo- » gèrent pas à leur ayse du tout. Car aulcuns des » Angloys s'estoient embuschez secrètement de- » dans aulcunes maisons et mazures de la ville , » dont ilz saillirent soubdainement sur les Fran- » çoys, ainsi qu'ilz se logeoient, et leur livrèrent » très forte escarmouche , durant laquelle y eut » plusieurs tuez et blecez d'une part et d'aultre ;

(1) Chronique sans titre.

(2) Déposition de Jean, duc d'Alencon; Histoire au vray > etc.

» nonobstant qu'enfin furent les Angloys con- » trainctz d'eulx retrahir sur le pont et au chas- » teau (i).

» Ce faict , ledit duc d1 Alençon , Jehanne la » Pucclle , le bastard d'Orléans , et aultres , en- » trerent dedans la ville, s'y logèrent, et feirent » promptement dresser les bombardes devant » le chasteau — Durant le temps que on appres- » toit ces bombardes, les Lombards estans en la » compaignie fesoient grant debvoir de tirer » ( de l'arc) (2). » On établit des corps-de-garde devant le château pour empêcher que les Anglais ne pussent en sortir à l'insu des assiégeans (3).

Le siège avait commencé avec vigueur , et tout en faisait espérer un heureux succès, quand un événement inattendu pensa le faire abandonner, et, en ranimant de fatales divisions, arrêter dans son cours la fortune de la France.

J'ai donné , dans l'Introduction de cet ouvrage , le précis des causes qui avaient amené la disgrâce d' Artus , comte de Richemont , connétable de France. Ce superbe guerrier souffrait impatiemment son éloignement de la cour de Charles YII ; il avait pensé , avec beaucoup d'apparence , que les revers qui accablaient ce prince

(1) Histoire au vray , etc.

(2) Jean Chartier , Histoire de Charles VIL (3] Déposition de Jean ; duc d'Alencon.

î(p HISTOIRE

le forceraient enfin à renvoyer la Trémoille et à implorer encore une fois ses secours. Chaque nouvelle défaite éprouvée par le parti national avait donc été un sujet de consolation pour la vanité blessée de Richemont ; les Anglais semblaient n'avoir vaincu que pour lui; son absence, comme celle d'Achille , ne faisait que prolonger sa vengeance ; et il croyait toucher à l'instant de son triomphe , quand une jeune paysanne ignorante, sortant tout à coup de l'obscurité la plus profonde , était venue confondre tous ses calculs , tromper toutes ses espérances, et lui enlever la palme que son orgueil s'était réservée. On conçoit qu'il ne pouvait guère voir de bon œil l'héroïne imprévue qui , en trois jours , venait d'effacer, sous les murs d'Orléans, toutes les gloires de la France ; on sera donc moins surpris de voir un guerrier si distingué partager, à peu de chose près , les préventions haineuses des Anglais à l'égard de laPucelle. Ici les mêmes causes produisaient les mêmes résultats. Deux motifs se réunissaient pour faire naître l'aversion du connétable , le tort que la jeune inspirée avait fait innocemment à son ambition , et la superstition dont il fut préoccupé toute sa vie. Les passages suivans ,' tirés de ses Mémoires , rédigés par l'un de ses serviteurs et son plus ardent panégyriste, en donneront une juste idée. « L'an i449 * ^e » connestable , environ la chandelleur , se par-

DE JEANNE d'aïIC. ig3

» tist de Partcnay pour venir devers le duc ( le » duc de Bretagne ) ; et pour tirer en Norman- » die , il vint à Nantes. Les eaues furent en ce » temps si grandes que ce fut merveilles ; telle- » ment qu'il fut contrainct d'y arrester et se- » journer huict ou dix jours. La cause de ce » véage (vojage) estoit , pource que Pioland de » Coisic luy dit qu'il y avoit un sorcier; et sur 9 toute chose , il desiroit de faire justice de tous » sorciers , et d'erreurs contre la foy. Et dès » l'heure il l'eust fait brusler , ce n'eust esté » l'evesque Guillaulme de Malestroit ; car lors » y eut grant question et différent entre eulx , » au subjet de ce sorcier... » Et ailleurs : « Onc- » ques homme en son temps n'aima plus la jus- » tice , ny ne mit peine et print soin de la faire » à son pouvoir , qu'il faisoit. Jamais homme ne » hayt plus toutes hérésies , et sorciers et sor- » cieres , qu'il les hayssoit , et bien y parut ; car » il en fist plus brusler en France , enPoictour » et en Bretagne, que aulcun aultre de son temps. » Et povoient bien dire les sorciers et sorcières, » et les hérétiques, quant il mourut, que leur » ennemy mortel estoit mort (i). » Et voilà ce célèbre Richemont que la plupart des historiens

(i) Guillaume Gruel, Histoire ou Mémoires d'Artus III , duc de Bretaigne, comte de Pdchemont, connestable de France, etc.

nous représentent comme un grand homme ! De nombreuses victoires et quelques actions généreuses peuvent donc racheter bien des absurdités et des faiblesses !

Richemont, placé dans une position aussi embarrassante qu'imprévue , prit une résolution assez singulière , mais qui ne lui réussit pas ; ce fut de venir, sans en demander au roi l'autorisation , joindre ses troupes à l'armée royale. Peut - être espérait - il , en se montrant tout à coup , entouré de l'éclat de son rang , de sa naissance et de sa renommée , éblouir tous les yeux , éclipser l'héroïne sainte , et ensevelir sa jeune gloire dans la sienne. S'emparant alors, par l'ascendant de son titre et de son génie , du commandement de l'armée française , il se flattait probablement de faire descendre au second rang l'amazone inspirée , et de l'écarter bientôt toutà-fait : profitant habilement de l'impulsion donnée aux esprits , il aurait marché de victoire en victoire , et mis le roi , à force de triomphes , dans l'impossibilité d'échapper au joug de ses bienfaits et à la tyrannie de sa gloire.

Richemont assembla donc à la hâte les garnisons de Sablé , de la Flèche et de Duretal ; il y joignit tous les hommes d'armes qu'il put tirer de ses terres de Poitou , et en forma un corps de quatre cents lances ( douze cents hommes de ca-

DE JEANNE D'ARC. Ig5

valerie) et huit cents archers (i). Parmi les chefs de guerre accourus sous ses drapeaux, on remarquait le comte de Perdriac (2), les sires de Beaumanoir et de Piostrenen , messires Piohert de Montauban, Guillaume de Saint- Gilles et Alain de la Feuillëe , « sans compter ceulx de sa mai- » son (3). » — « Et print mondit seigneur », dit l'auteur contemporain des mémoires de Richemont, « le chemin pour tirer devers Orléans », où, comme je l'ai dit plus haut, avait été indiqué le rendez- vous général des troupes. Deux mois auparavant, cette démarche eût probablement été mieux accueillie : maintenant le moment favorable était passé sans retour , et Charles ne sut aucun gré à Richemont de son tardif dévouement. « Aussi tost que le roy le sceut , il envoya le sei- » gneur de la Jaille au devant de luy, qu'il trouva » à Lodun ( Loudun ) : si le tira à part , et luy dit » que le roy luy mandoit qu'il s'en retournast à » la maison , et qu'il ne fust tant hardy de passer » en avant ; et que s'il passoit oultre, que le roy » le combactroit. Lors mondit seigneur respon- » dit , que ce qu'il en faisoit estoit pour le bien du » royaulme et du roy » (il en avait dit autant lorsqu'il avait fait assassiner le Camus de Beaulieu),

(1) Guillaume Gruel , Hist. d'Artus III , etc.

(2) Chronique sans titre.

(3) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III, etc.

ig6 HISTOIRE

« et qu'il verroit qui le vouldroit combactre (i). >- Le seigneur de la Jaille était probablement un de ces lâches esprits de cour , toujours prêts à flatter tous les partis, et à les trahir aussitôt après leur chute. Quitte, ace qu'il lui semblait, envers le monarque , et surtout envers le ministre la Trémoille , dont il venait de remplir les ordres, il crut pouvoir songer à ses propres intérêts ; oubliant le caractère d'envoyé du roi dont il étaî revêtu , il voulut se concilier la faveur du connétable , qui, après tout, pouvait redevenir l'arbitre de la cour. « Monseigneur », lai dit-il, « il » me semble que vous ferez très-bien (2). »

Ftichemont partit de Loudun, passa la Vienne à gué , et arriva à Amboise avec son corps d'armée. Regnaud de Bours, qui commandait dans cette place, livra passage au connétable. C'est là qu'il apprit que les Français, sous la conduite du duc d'Alençon et de la Pucelle , s'étaient emparés de Jargeau , du pont de Me un , et étaient venus mettre le siège devant le château de Bau~ genci (3). La rapidité des succès de l'amazone lui fit sentir plus vivement encore combien il importait qu'il allât mettre obstacle au développement d'une renommée qui menaçait d'effacer toutes les autres. Il passa la Loire au pont d'Àmboise, et, remontant les bords du fleuve du côté

(i-2-3) Guillaume Grucl, llist. d'Artus III, etc.

DE JEANNE D ARC. f Qy

de la Beauce, il s'avança à la hâte vers les murs de Baugenci (i). Arrivé à quelque distance de la ville , il envoya le seigneur de Rostrcnen et Thudual de Carmoisen , dit le Bourgeois , que nous avons vu accompagner la Pucelle au siège de Jargeau, « demander logiz à ceulx du siège (2). »

Jeanne d'Arc , le duc d'Alençon et les autres généraux, furent très-mécontens de l'arrivée du connétable, dont le secours leur était tout à-fait inutile , et qui les mettait dans la situation la plus embarrassante ; car ils avaient reçu du roi Tordre formel de ne le pas recevoir en leur compagnie(3). Le duc d'Alençon alla même jusqu'à déclarer à la Pucelle que, si le connétable venait, il partirait (4). Il paraît certain que la jeune guerrière partageait entièrement la manière de voir du duc d'Alençon; elle ne se croyait point appelée à juger les torts réciproques du ministre et du connétable ; elle ne connaissait qu'une chose, l'ordre du roi ; et sa vertu sévère n'admettait pas la pensée de transiger avec ses devoirs.

S'il faut s'en rapporter à l'historien du connétable, écrivain passionné, qui, travaillant par ordre, et peut-être sous les yeux de son maître, avait à cœur de tout disposer pour la plus grande

(1-2) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III, etc. (3-4) Déposition de Jean , duc d'Alençon.

gloire de son héros (1), La Hire, Guitry, Girard de la Paglaire et plusieurs autres capitaines , ne partageaient pas l'opinion de la Pucelle, et étaient enchantés de la venue du comte de Richemont. « Us lui demandèrent ce qu'elle vouloit faire, « et elle respondit qu'il falloit combacti e le con- 3> nétable. Et ilz respondirent que si elle y alloit , » qu'elle trouveront bien à qui parler, et qu'il y » en avoit en la compaignée qui seroient plus » tost à luy qu'à elle , et qu'ilz aimeroient mieulx » luy et sa compaignée que toutes les Pucelles » du royaulme de France (2). » Je doute fort que le brave et galant La Hire , l'admirateur respectueux et le fidèle compagnon d'armes de Jeanne

(1) Je ne suis pas le premier qui ait remarqué la partialité' révoltante de Guillaume Grue! ; voici ce qu'en dit le savant rédacteur de la Collection universelle des Mémoires relatifs à l'Histoire de France ( feu M. Bellier-du-Chesnay ), tom. VII, dans l'Avis qu'il a mis àlatête des Mémoires de Richemont: « Comme le rédacteur de ces Mémoires était attaché au )) connétable de Richemont, il ne faut pas croire aveuglé - /> ment à tous les éloges qu'il lui prodigue. Si l'on s'en rap- » portait à Gruel, le connétable aurait tout fait, et Char- » les VII lui devrait sa couronne. Ce qu'il y a de vrai,

> c'est qu'il fut , comme un autre, dominé par l'ambition

> Quelques pages seulement des Mémoires de Richemont » ont rapport à l'histoire de Jeanne d'Arc ; mais elles con- » tiennent des assertions remarquables, auxquelles plu- 9 sienrs historiens ont trop légèrement ajouté foi. »

(2) Guillaume Gruel, Hist, d'Artus ÎII, etc.

d'Arc , ait pris part aux discours grossiers qu'on lui prête ici en commun avec Guitry et la Paglaire. Quant à ces deux chefs , s'ils adressèrent en effet de semblables paroles à la jeune guerrière, cela ne prouve autre chose , sinon que déjà plus d'un capitaine commençait à voir d'un œil d'envie la gloire de la libératrice de la France.

Le lendemain, comme Jeanne d'Arc s'entrete- Vendredi

17 juin

nait avec le duc d'Alençon , on vint leur annon- 1429cer que les Anglais s'avançaient en grand nombre , ayant Talbot à leur te te ; et de tous les côtés les soldats crièrent aux armes. Alors Jeanne dit au prince , qui voulait partir à cause de la venue du connétable , « qu'il était besoin de s'aider (1). » Elle lui représenta sans doute le tort que son départ ferait au roi , dans un moment où l'armée avait besoin du concours de toutes ses forces et de l'union de tous ses chefs ; et c'est probablement à ses exhortations qu'on dut la résolution que prit le duc de ne pas s'éloigner.

Suivons le récit de Guillaume Gruel. « Cepen- » dant monseigneur chevauchoit en belle ordon- » nance, et fuient tous esbahis qu'il fus! arrivé. » Et vers la Maladerie , la Pucelle arriva devers » luy et les seigneurs d'Alençon, de Laval, de » Loheac, M. le bastard d'Orléans, et plusieurs » capitaines, qui lui feirent grant chiere, et furent

(1) Déposition de Jcan? duc d'Alençon*

» bien aises de sa venue. La Pucelle descendit à » pied, et le connestable aussi ; et vint ladite Pu- » celle embrasser mondit seigneur par les jam- » bes. Et loi s il parla à elle, et lui dist : — Jehanne, » on m'a dit que vous me vouliez combactre. Je » ne sçay si vous estes de par Dieu ou non : si » vous estes de par Dieu , je ne vous crains en » riens ; car Dieu scet bien mon bon vouloir : si » vous estes de par le diable , je vous crains en- » cores moins (i). »

Voyons maintenant le récit d?une autre chronique contemporaine, « Acelluy siège arriva Artus, » conte de Richemont, connestable de France et

» frère du duc de Bretaigne Et là pria cel-

» luy connestable à la Pucelle , et si feirent aussi )> pour amour de luy les aultres seigneurs, qu'elle 3> voulsist faire sa paix envers le roy. Et elle le » luy octroya, moyennant qu' il jurast devant elle » et les seigneurs , qu'il serviroit tousjours ioyau- » mentleroy. Etmesmementvoiilt(x>ozzto)oiiltre » la Pucelle , que le duc d'Àlençon et les aultres » grans seigneurs s'en obligeassent , e t baillassent » leurs scellez : ce qu'ilz feirent ; et par ce moyen » demoura le connestable où siège avecques les » aultres seigneurs (2). »

On peut supposer que cette espèce d'arrange-

(1) Guillaume Gruel 7 Ilist. d'Artus III, etc. (3) Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

ment avait été négocié et conclu avant l' arrivée du connétable, lorsqu'il était encore à quelque distance de Baugenci ; et il n'est pas impossible de concilier ce récit avec les paroles que le connétable, selon Gruel , adressa à la Pucelle en l'abordant. Quant à l'action d'embrasser les jambes de Richemont, que Gruel attribue à la Pucelle, elle a peu de vraisemblance , vu la disposition d'esprit où était alors la jeune guerrière à l'égard du connétable, et elle a tout l'air d'un de ces embellissemens dont l'imagination des historiens passionnés n'est malheureusement que trop prodigue en faveur de leurs héros. La prière adressée par Richemont à la Pucelle , selon l'autre chronique , n'est pas si fort en opposition avec le caractère du connétable, que l'on pourrait le croire. On verra ci-après celle qu'il adressa pour le même objet à son mortel ennemi, au ministre la Trémoille : l'humilité, tranchons le mot, la bassesse ne peut aller plus loin , et cette fois c'est son ardent panégyriste , c'est Guillaume Gruel qui l'atteste.

On décida qu'on mettrait le lendemain le siège du côté de la Sologne (i), devant la tête du pont de Baugenci (2), et que le connétable serait chargé de ce point d'attaque (3). On peut inférer de

(1) Histoire au vray, etc.

(2-3) Chronique sans titre.

cette disposition, que la venue de ce prince n'était pas vue de si bon œil par les chefs de guerre du parti du roi, que Gruel veut nous le persuader, et que pour prévenir toute discussion entre eux et les officiers du connétable, on avait jugé prudent de séparer les deux corps d'armée par la barrière du fleuve. Au surplus, l'exécution de cette mesure ne devait avoir lieu que le lendemain, apparemment parce qu'il était déjà tard, et que la nuit approchait. Une autre circonstance semble confirmer ce que je viens de dire des dispositions des chefs de guerre de l'armée du roi à l'égard du connétable. Ils «ne luy baillèrent point » de logis pour cette miict», avoue Guillaume Gruel. « Si entreprint mondit seigneur à faire le » guet», s'empresse -t -il d'ajouter, «car vous » sçavez que les nouveaux venuz doibvent faire » le guet , qu'ilz feirent ceste nuict devant le » chasteau. » Et comme s'il faisait effort pour tirer parti de tout : « Ce fut», dit-il aussitôt, « le » plus beau guet, qui eust esté, en France, passé » il y a longtemps (i). » Qu'on ne dise point que si ce refus de donner logis au connétable eût été pour lui une chose humiliante , sa fierté ne s'y fût pas soumise : nous le verrons dévorer bien d'autres désagrémens pour parvenir au but qu'il se proposait.

(i) Guillaume Gruel, Hist. d'Àrtus III , ete.

DE JEANNE D'ARC. 2o3

Ayant appris que la tête du pont de Meun, occupée par les Français en petit nombre, courait risque de tomber au pouvoir de la garnison de la ville, qui faisait tous ses efforts pour s'en emparer , le connétable détacha vingt lances ( soixante hommes de cavalerie ) et un certain nombre d'archers, sous les ordres de Charles de la Ramëe et de Pierre Yaugi, pour aller leur porter secours (i).

Cependant Richard Guétin (2), bailli d'Évreux (3), qui commandait dans le château de Baugenci, fit demander pendant la nuit à capituler (4). Le duc d'Alençon a grand soin d'observer que c'est lui , à cause de sa qualité de lieutenant général du roi , qui délivra aux assiégés le sauf-conduit en vertu duquel ils purent se retirer (5), emmenant avec eux « leurs chevaulx et » harnoys avecques aulcuns de leurs biens meu- » blés, dont la valleur de chacun ne montas! » point à plus d'un march d'argent ; parmy ce » aussi qu'ilz jurèrent qu'ilz ne s'armeroient que » dix jours ne feussent passez (6). » Ce traité fuî

(1) Guillaume Gruel , Hist. d'Artus III, etc.

(2) Alain Chartier , Chronique du roi Charles septiesme.

(3) Histoire au vray , etc.

(4) Histoire au vray, etc.; Guillaume Gruel, Histoire d'Àrtus 111, etc.; Chronique sans titre.

(5) Déposition du duc d'Aleneon.

(6) Histoire an vray , eti\ ; Chronique sans titre.

204 HISTOIBE

Samedi conclu vers minuit (i), et le lendemain (2), dès

8 juin

42g. la pointe du jour, « les convoya et mist hors du » camp Ambroise de Loi e , par l'ordonnance des » seigneurs dessusditz (3). » Ils se retirèrent à Meun, et les Français prirent possession du château de Baugenci (4).

A peine la garnison de Baugenci était-elle partie , qu'un homme d'armes de la compagnie de La Hire vint annoncer aux généraux français que les Anglais venaient, qu'ils ne tarderaient pas à les voir paraître, et que leur avant- garde seule s'élevait à environ mille hommes d'armes. Jeanne d'Arc, qui, s'entretenant d'autre chose, n'avait pas d'abord fait attention à l'arrivée de ce soldat > demanda ce qu'il disait, et on le lui répéta. Se tournant alors du côté du comte de Richemont : « Ah! beau connestable » , s'écria-t-elle , « vous » n'estes pas venu de par moy : mais puisque » vous estes venu, vous serez le bien-venu (5). »

« Sur ce aussi tost furent mis chevaulcheurs » en chemin , pour sçavoir la vérité plus à plain. » Cependant tousjours faisoient tirer ledit duc » d' Alençon , le comte de Richemont , le comte » de Yendosme et ladite Jehanne la Pucelle , le-

(3) Jean Chartier , Hist. de Charles Vil.

(4) Histoire au vray, etc.

(5) Déposition du duc d' Alençon.

DE JEANNE DARC. 2o5

» dit camp aux champs hors (ficelle ville de » Baugency (i) î » et comme on était persuadé que les Anglais ne s'étaient rassemblés en un seul corps d'armée que pour venir livrer un combat décisif a l'armée française , on se hâtait de ranger les troupes en bataille pour être prêt à recevoir le premier choc des ennemis (2). Le duc d'Alençon demanda alors à la jeune inspirée, en présence de Dunois, duconnétable et de plusieurs autres capitaines, « ce qu'il y avait à faire. » Jeanne répondit aussitôt, d'une voix haute et sonore : « Avez-vous tous de bons éperons? — Que » dites-vous î » s'écrièrent les assistans ; « nous de- » vons donc tourner le dos à l'ennemi ? — Non,» répondit l'amazone ; «ce seront les Anglais qui » ne se défendront point, et seront vaincus , et » des éperons vous seront nécessaires pour cou- » rir après eux (3). » Elle ajouta que ce triomphe ne coûterait presque pas de sang à l'armée du roi , qu'il n'y aurait que très-peu de monde , pour ne pas dire personne , de tué du coté des Français (4).

Cependant Talbot, Scalles et Fastolf, ayant réuni leurs forces , s'avançaient à la hâte, à la tete de quatre mille combattans, pour secourir

(1) J. Chartier, Hist. de Charles VII.

(2-3) Déposition du comte de Duncis.

(4) Déposition de Thibaut d'Armagnac, dit de Termes,

2o6 HISTOIRE

le château de Beaugenci et en faire lever le siège; mais ils arrivèrent trop tard , et aperçurent l'armée française rangée en bataille , et préparée à les bien recevoir (i).

La Hire et Thibaut d'Armagnac dirent alors à la Pucelle que les Anglais étaient disposés au combat, et qu'ils s'avançaient en bon ordre. « Frappez hardiment sur eux ! » dit alors Jeanne d'Arc aux chefs de guerre ; « ils ne demeureront » pas long-temps sans prendre la fuite. » Sur sa parole , les généraux firent leurs dispositions pour attaquer les ennemis ; mais ceux-ci, apercevant ce mouvement , se retirèrent avec précipitation (2). Abandonnant leur premier dessein, ils se rendirent à Meun , et « assaillirent moult » asprement » la tête du pont, dans l'espoir de s'en emparer avant l'arrivée de l'armée française (3).

La Pucelle et tous les seigneurs montèrent alors à cheval , et se disposèrent à suivre les ennemis du côté où on les avait vus se retirer (4).

Informés, par leurs espions , de l'approche de l'avant-garde de l'armée française , les Anglais abandonnèrent d'abord l'attaque du pont de

(1) Histoire au vray , etc.

■1) Déposition de Thibaut d'Armagnac, dit de Termes.

(3) Histoire au vray, etc.

(4) Guillaume Gruel, Hist. d'Arlus HT, etc.

Meun, se retirèrent en partie dans la ville, et songèrent un moment à s'y fortifier (1) ; mais ils renoncèrent encore à ce projet, « desempare- » rent du tout celle ville de Meung ; et se mei- » rent à chemin sur les champs en belle ordon- » nance, voulans aller à Janville (2). »

Les chevaucheurs de l'armée française, qui avaient suivi tous les mouvemens des Anglais , revinrent alors annoncer « qu'ilz avoient veu les » Angloys près de Meun sur Loire; et que ceulx » de Meun s'en estoient partiz, et avoient laissé » et abandonné icelle ville de Meun , et s'en al- » loient avecques les aultres, lesquels tiroient » droict à Janville en Beausse (3). »

S'il faut s'en rapporter à Guillaume Gruel , à peine cette nouvelle fut-elle répandue dans l'armée, que croyant tout fini pour ce jour-là , chacun commença à se retirer vers Baugenci , empressé d'y reprendre son logis (4). Il paraît du moins certain qu'il y eut en ce moment, parmi les Français, une sorte d'hésitation, et même quelque débat relativement à ce qu'on devait faire. L'idée d'avoir à combattre les Anglais en rase campagne effrayait des esprits encore pleins des souvenirs d'Azincourt, de Grevant , de Verneuil et de Rouvray-Saint-Denis. Beaucoup des

(1-2) Histoire au vray, etc.

(3) Jean Ghartier , Hist. de Charles VII.

(4) Guillaume Cxruel, Hist. d'Artus III , etc.

2o8 HISTOIRE

gens du roi avalent peur , dit le duc d'Àlençon , et disaient qu'il ferait bon d 'avoir des chevaux. Jeanne seule paraissait supérieure à ces vaines terreurs. « Qu'on aille hardiment contre les An- » gloys, » disait- elle , « sans faille ilz seront vain- » eus. » Et comme on lui représentait que ce serait un grand hasard si on les rencontrait dans leur retraite : « Chevaulchez haï dyment , » reprit-elle, « on aura bon conduict (i). En mon » Dieu , il les faut combattre , » ajouta-t-elle un moment après , « s'ilz estoient pendus aux nues, » nous les arons ; car Dieu nous a envoyés pour » les punir. Le gentil roy ara aujourd'huy la ;» plus grant victoire qu'il eut pieça ; et m'a dit » mon conseil qu'ilz sont tous nostres (2). »

En ce moment , selon Guillaume Gruel , le seigneur de Rostrenen s'approcha du connétable, et lui dit : « Si vous faictes tirer vostre estendart :» en avant, tout le monde vous suivra. » Richemont profita de cet avis , il se mit en marche , et la chose réussit comme l'avait prédit le seigneur de Rostrenen ; « car la Pucelle vint, et tous les :» aultres après : et fut conclu de tirer après les » Angloys (3) , et de les combattre quelque part » qu'ilz les peussent trouver (4). »

(1) Monstrelet , en sa Chronique.

(2) Déposition de Jean , duc d'Alençon.

(3) Guillaume Gruel, Ilist. d'Artus III, etc.

(4) Jean Chartier, Hist. de Charles VU.

DE JEANNE D\\RC 20O

On voulait se hâter , pour que les Anglais n eussent le temps ni de gagner quelque place forte, ni de se remparer de ces pals aigus \ qui, disposes avec art, arrêtaient l'effort de la cavalerie française , et avaient fait perdre tant de batailles à notre imprudente chevalerie. Mais la Pucelle, et plusieurs autres chefs de guerre, ne voulaient pas pourtant que la grosse bataille ou principal corps d'armée « feust ostée de son pas; » c'est-à-dire qu'on l'exposât , en pressant trop sa marche , à confondre ses rangs et à arriver en désordre devant l'ennemi (i). « Alors furent mis » les mieulx montez en l'avantgarde , et des » gens ordonnez pour les chevaulcher , les ar- » rester , et les mectre en bataille : à quoy fu- » rent des premiers Poton et La Hire, Penesac, » Girauld de la Pagliere , Amadoc , Seteve- » not (2), Ambroise de Lore, Thibaut de Ter- » mes (3) , le sire de Beaumanoir et Jamet de » Tilloy (4) , » qui s'élancèrent dans les plaines de la Bauce , avec environ quatorze ou quinze cents combattans (5). Jeanne d'Arc , qui aimait beaucoup à conduire l' avant-garde , fut très-

(1) Histoire auvray, etc.

(2) Guillaume Gruel,Hîst. d'Artus III, etc.

(3) Chronique sans titre.

(4~5) Histoire au vray, etc.

fâchée qu'on eût donné à Là Hire le commandement de cette cavalerie (i).

A la tête de la grosse bataille se faisaient remarquer la Pucelle , le duc d'Alençon , lieutenant général du roi , le comte de Richemont , connétable de France , le bâtard d'Orléans (2) , le comte de Vendôme, les maréchaux de Rayz(3) et de Sainte-Sévère (4), l'amiral de France, Louis de Culan , le sire d'Albret (5), Guy, sire de Laval , André de Laval , sire de Loheac (6) , le sire de Chauvigny (7), le seigneur de Gaucourt, » avec » grant nombre de seigneurs , » lesquels « ve- » noient en belle ordonnance , par cette belle » Beausse, en bien grant train (8),» et suivaient de très-près Favant-garde.

Celle-ci avait reçu Tordre «d'aller courir et es- » carmoucher devant les Angloys pour les retenir » et garder d'eulx retraire en lieu fort (g) . » On détacha devant les chevaliers les plus hardis^tant pour découvrir plutôt l'ennemi que pour engager avec

(1) Déposition de Louis de Contes.

(1) Jean Chartier, Hist. de Charles VII; Guillaume Gruel , Hist. d'Artus de Bretaigne , etc. (3) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III, etc. (4-5) Chronique sans titre.

(6) Guillaume Gruel , Hist. d'Artus III , etc.

(7) Chronique sans titre.

(8) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III, etc.

(9) Histoire au vray , etc.

lui le combat, en ne lui présentant d'abord qu'une troupe peu considérable. « Montez sur fleur de :» coursiers , » et ne formant en tout que « soixante » ou quatre-vingts hommes d'armes , » ces guerriers aventureux s'avancèrent rapidement à travers les plaines de la Beauce , alors presque incultes et couvertes de jeunes bois , « et ainsi par » certaine longue espace chevaulcherent » sans apercevoir les ennemis (i). Ils avaient « bien » chevaulché environ cinq lieues (2) , » et commençaient à craindre d'avoir suivi une mauvaise direction, quand un cerf, effrayé de leur approche , se leva devant eux au milieu des taillis , et prit rapidement sa course vers le nord-est. Bientôt après une grande clameur s'étant élevée du même côté, les Français soupçonnèrent que les ennemis étaient près d'eux , et hâtèrent le pas dans cette direction. Le bruit qu'ils avaient entendu provenait en effet de l1 arrière-garde des ennemis , où le cerf s'était allé précipiter. « Pour la venue du- » quel cerf, qui se ferit , comme dit est , parmy » icelle bataille , fut desdictz Angloys eslevé ung » très grant cry ; et ne scavoient pas encore que » leurs ennemys feussent si près d'eulx. Pour » lequel cry les dessusdictz coureurs françoys » furent acertainez que c'estoient les Angloys ;

(1) Monstrelet, en sa Chronique.

(•2) Guillaume Gruel , Hist. d'Artus III , etc.

ni -2 HISTOIRE

» car ilz les veirent alors tout à plain. Et pour » ce renvoyèrent aulcun d'eulx vers leurs cappi- » taines, pour les advertir de ce qu'ilz avoient » trouvé ; et leur feirent sçavoir que par bonne » ordonnance ilz chevaulchassent avant , et qu'il » estoit heure de besongner. Lesquelz preste- » ment se réparèrent de tous poinctz, et che- » vaulcherent bien et hardyment si avant, qu'ilz » aperceurent l'ost de leurs ennemys.... (i). »

Or , « avant que les Angloys sceussent la ve- » nue de leurs ennemys , messire Jehan Fascot » ( Falstolf), qui estoit ung des principaulx cap- » pitaines.... s'assembla en conseil avec les aul- » très, et fist plusieurs remonstrances ; c'est as- » savoir, comment ilz sçavoient la perte (tuerie) » de leurs gens , que les Françoys avoient faicte » devant Orléans et Janville ( il faut lire Jar- » geau), et en aulcuns aultres lieux, pour les- » quelles choses ilz avoient du pire ; et estoient » leurs gens moult esbahyz et effroyez , et leurs » ennemys, au contraire, estoyent moult enor- » gueilliz et resingniez : pour quoi il conseilla )) qu'ilz se retrahyssent ( retirassent ) aux chas- » teaulx et lieux tenans son party à l'environ , » et qu'ilz ne combactissent point leurs ennemis » si en haste , jusqu'à ce qu'ilz fussent mieulx 5> rasseurez , et aussi que leurs gens f eussent ve-

» nus d'Angleterre, que le régent debvoit en-

(1) Moustrelet, en sa Chronique.

» voyer briesfvement. Lesquelles remonstrances » ne furent point bien aggreables à aulcuns des » cappitaines, et par especial à messire Jehan de » Talbot. Et dist que si ses ennemys venoient , » qu'il les combactroit (i). »

Cet avis l'emporta, et les coureurs français ayant paru, on ne songea plus qu'à se mettre en défense. Les troupes « se préparèrent diligem- » ment pour les combactre , et voulurent des- » cendre à pied emprés une haye qui estoit as- » sez près d'eulx , affin que par derrière ne pus- » sent estre surprins des Françoys. Mais aulcuns » des cappitaines ne furent point de ce bien con- » tens , et dirent qu'ilz trouveroient place plus » advantageuse. Pour quoy ilz se mirent à che- » min , en tournant le dos à leurs ennemys , et » chevaulcherent jusques à ung aultre lieue en- » viron bien ung demy quart de lieu , ou envi- » ron , du premier, qui estoit assez fort de hayes » et de buyssons. Oùquel,pour ce que lesTrani> çoys convoitoienticeulx moult de près, mirent » pied à terre , et descendirent, la plus grant » partie, de leurs chevaulx (2). »

Cependant , aussitôt que les Français de l'avant - garde eurent su que leurs coureurs avaient aperçu les Anglais , « ilz galopperent » grant erre, et la bataille après (3) , qui ap-

(1-2) Monstrelet, en sa Chronique.

(3) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III , etc.

2l4 HISTOIRE

» proucha très fort , ce que pouvoient bien veoir » les Angloys , lesquelz se desplacerent pour se » poster joignant un bois , auprès ung vil- » lage (i). »

Ce village était celuy de Patay (2) ; l'endroit même où s'arrêtèrent les Anglais s'appelait le lieu des Copiées ou des Cognées (3) ; une aile de leur corps d'armée s'appuyait à un fort monstier ( monastère fortifié ) , qui s'élevait en cet endroit (4).

La Hire , Poton de Xaintrailles , et les autres chevaliers de l'avant-garde française n'oublièrent pas l'ordre qu'ils avaient reçu d'empêcher l'ennemi de se fortifier : « Ce qu'ilz firent , et oultre » plus ; car ilz se frappèrent dedans eulx de telle » hardiesse , combien qu'ilz ne feussent que de » quatorze à quinze cens combactans , qu'ilz les » mirent à desarroy (5). — Ils se fe rirent de » plains essais dedans iceulx Angloys , » dit une autre chronique, « et d'un hardy courage et grant » voulenté , les envahyrent si vigoureusement , » et tant soubdainement , avant qu'ilz peussent p estre en ordonnance , que messire Jehan Fas-

(1) Jean Chartier, Hist. de Charles VII.

(2) Un grand nombre de chroniques et de dépositions.

(3) Chronique sans titre.

(4) Aîain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme.

(5) Histoire au vray, etc. C'est ce qu'affirme aussi lu déposition de Louis de Conter

DE JEANNE D'àRC. 2l5

» cot (Falstolf) et le bastard de Thian, cheva- » liers , avec grant nombre de leurs gens , ne se » mirent point à pied avecques les aultres , ains » se despartirent en fuyant à plain cours , pour » saulver leurs vies. Et entretant les aultres, qui » estoient descendus à pied , furent tantost de » toutes parts environnez et combactus par iceulx » Françoys ; car ilz n'eurent point loysir de » eulx fortifier de poinssons aiguisez par la ma- » niere qu'ilz avoient accoustumé de faire (i). » Ceulx qui estoient à cheval , ou la plus grant » partie d'iceulx , se mirent à fuir ; et ceulx à » pied , lesquelz estoient en grant nombre , se » jecterent dans iceulx bois et village (2). »

Selon une chronique , Falstolf , au lieu de prendre la route de Paris , se retira d'abord à Meun (3).

La grosse bataille des Français arriva en ce moment, et acheva la déroute de l'armée anglaise (4). La Pucelle fit, dit-on, dans ce cornbat, de véritables prodiges de valeur (S).

« La Pucelle , Poton , La Hyre , » Chargèrent sur eulx de cheval ,

(1) Alonstrelet , en sa Chronique.

(2) Jean Chartier , Hist. de Charles "VII.

(3) Chronique sans titre.

(4) J. Chartier , Hist. de Charles VII ; Hist. au vray, etc.

(5) M. Chantreau , Hist. de France abrégée et cluono. ogique.

2l6 HISTOIRE

» Tellement qu'ilz les firent fuyre « En abatant plusieurs aval (i). »

« En vainTalbot se surpassa lui-même, s'épuisa » en efforts sublimes pour rétablir le combat et » pour rappeler la victoire ; il ne put que retar- » der sa défaite , et la rendre plus sanglante par » l'opiniâtreté de sa défense (2) , mal secondée » par ses soldats. — Et pourtant, sans ce qu'ilz » feissent grant dommaige aux Françoys , ilz » furent en assez brief terme , et ligierement , » ruez jus, desconfitz, et du tout vaincus (3). C'est ce qu'affirme également le duc d'Alençon (4). Il n'en coûta même aux Français que la vie d'un seul guerrier , gentilhomme de la compagnie de Thibaut d'Armagnac (5). On fit un grand carnage des Anglais (6); presque tous périrent (7).

Henri Branche et plusieurs autres capitaines anglais se rendirent au sire de Beaumanoir (8). Le sire de Scalles , Thomas Rampston ou Ra-

(i) Martial de Paris, dit d'Auvergne, Vigiles de la mort du roy Charles le septicsme.

(2) M. Gaillard , Hist. de la querelle de Philippe de Valois et d'Edouard III, etc., tom. III, pag. 3o/{; Villaret, Hist. de France, tom. XIV.

(3) Monstrelet, en sa Chronique.

(4) En sa déposition.

(5) Déposition de Thibaut d'Armagnac , dit de Termes.

(6) Déposition de Jean , duc d'Alençon.

(7) Déposition de Louis de Contes.

(8) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III, etc.

meston, un autre chef de guerre, nommé Hongnefort, Houguefort ou Hongrefort (peut-être Hungerjord), et plusieurs autres vaillans chevaliers , tombèrent également au pouvoir des vainqueurs (1). Environné de toutes parts, et sans espoir de se dégager, Talbot lui-même se rendit (2) aux archers de Xaintrailles (3) , d'autres disent à Xaintrailles lui-même (4).

« Si commença la chasse des fuyans (5) , » qui se retiraient en foule du côté de Janville. Les malheureux n'ont point d'amis : « les gens de la » ville leur fermèrent les portes , par quoy leur 5) convint fouir ailleurs , à Tadventure ; et parce, » y en eut depuis plusieurs tuez et prins — A » celle journée gaignerent moult lesFrançoys... » et d'aultres parts n'y perdirent pas ceux de » Janville , à plusieurs desquelz avoient moult » des Angloys baillé en garde la plus part de leur » argent , lorsqu'ilz y estoient passez , pour cui- » der aller secourir Baugency (6) ».

(1) Hist. au vray, etc.; J. Chartier, Hist de Charles VII ; Chronique sans titre; Monstrelet; Registres du parlement, vol. XV.

(2) Déposition de Jean, duc d'Alençon ; toutes les Chroniques; Registres du parlement, vol. XV.

(3) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III , etc.

(4) Villaret, Hist. de France,, etc.

(5) Chronique sans titre.

(6) Histoire au vray, etc.

Les hérauts d'Angleterre qui vinrent, selon l'usage du temps , compter sur le champ de bataille les cadavres de leurs compatriotes, en portèrent le nombre à deux mille deux cents (i).

« Illec d'Anglois et de leurs gens , »

dit le poète historien déjà cité ,

« Si mourut par nombre compté ,

» Quelque environ vingt et trois cens,

» Et deux cens prins d'autre costé (2). »

Jean Chartier l'évalue entre deux et trois mille hommes (3). Le comte de Dunois, sans entrer dans aucun détail , assure que , tant tués que prisonniers, les Anglais perdirent plus de quatre mille combattans (4). Enfin, une chronique du temps porte , en général , leur perte à cinq mille guerriers (5).

Du côté des Français , Jacques de Milly ou de Mailly, Gilles de Saint-Symon, Louis de Marconnay , Jean de La Haye , « et plusieurs aultres

(1) Chronique sans titre. Ce qui est conforme à l'évaluation de Guillaume Gruel , d'Alain Chartier, de l'Histoire au vray , etc.

(2) Martial de Paris , Vigiles de la mort du roy Charles septiesme.

(3) Jean Chartier , Hist. de Charles VII.

(4) Déposition du comte de Dunois, (5; Chronique sans titre.

» vaillans hommes , » furent armés chevaliers sur le champ de bataille (1).

C'était la première bataille rangée que, depuis huit ans , les Français eussent gagnée sur leurs ennemis (2). C'est dans les champs dePatay qu'acheva de s'anéantir cette armée redoutable, amenée d'Angleterre par le comte de Salisburypour consommer l'asservissement de la France. Scalles, Suffolck, Talbot, tous ses chefs, étaient en ce moment au pouvoir des Français, ou, comme Salisbury et Glacidas , dormaient du sommeil de la mort , et le bruit des victoires de la vieille Angleterre ne devait point réjouir leurs ombres désolées. Contre qui s'était venu briser ce colosse de puissance qui menaçait naguère de fouler aux pieds l'Europe ? contre une jeune fille , contre un enfant, dont les mains innocentes eussent encore porté la houlette, si la Justice divine ne les eût armées de la lance et de l'épée vengeresses.

L'armée , en poursuivant les fuyards , arriva presque en même temps qu'eux sous les murs de Janville , qui , après avoir fermé ses portes aux Anglais vaincus , les ouvrit avec joie aux libérateurs de la France. « Et si feist aussi un gentil- » homme lieutenant du capitaine , et mit dedans » la grosse tour lesFrançoys, auxquels feist ser:

(1) Monstrelet, en sa Chronique.

(2) La bataille de Bai^é tut livrée le 22 mars 1 |

» ment d'estre bon et loyal, depuis lors en avant; » envers le roy (i). » Les habitans de Janville n'avaient fait que saisir l'occasion d'échapper au joug de l'étranger ; mais cet officier nommé , payé par les Anglais , agissait en traître , et ne méritait plus le nom de gentilhomme.

Les généraux français s'arrêtèrent à Patay., tandis que leur avant-garde poursuivait les Anglais du côté de Janville. Talbot fut amené devant la Pucelle , le connétable et le duc d'Alençon. Ce prince ne put s'empêcher de lui dire : « Eh bien! sire de Talbot , vous ne vous atten- » diez pas , ce matin , qu'il vous en arriverait » ainsi. — C'est la fortune de la guerre , » répondit froidement le héros anglais (2). Xaintrailles le fit conduire à Baugenci avec tous les égards dus au courage malheureux (3).

« Après laquelle besongne , qui fut environ » deux heures après midy, tous les cappitaines » françoys se rassemblèrent, et , regraciant de- » votement et humblement leur créateur, mené- » rent grant lyesse les ungs avecques les aultres » pour leur \ictoire et bonne fortune. (4). Le » connestable et les aultres seigneurs couchèrent

(2) Déposition de Jean, duc d'Alençon.

(3) Déposition dç Robert Thibault.

(4) Monstrelet, en sa Chronique.

)) cette nuit à Patay sur le champ ; car bien cs- » toient-ilz las , et avoient eu grant chaud (i). » Cette brillante victoire , loin d'enller et d'endurcir le cœur de la guerrière , lui offrit l'occasion de donner de nouvelles preuves de son humble pieté , de son humanité généreuse, et de la douceur naturelle de son caractère ; elle témoigna une douleur profonde à l'aspect du grand nombre de cadavres qui couvraient le champ de bataille (2) , et montra la plus tendre pitié pour les pauvres soldats anglais (3) qui , tombés au pouvoir des vainqueurs, et n'ayant pas une grosse rançon à leur offrir , en étaient traités avec dureté et barbarie. Un Français, qui conduisait plusieurs captifs, en frappa un à la tête avec tant de force , que l'infortuné tomba expirant à ses pieds. Témoin de cette infamie, Jeanne d'Arc, indignée , s'élança de son cheval , courut au secours de l'Anglais , et le souleva dans ses bras ; tandis que par ses ordres on s'efforçait de le rappeler à la vie , elle fit appeler un confesseur, et prodigua au mourant les plus tendres consolations. Elle lui soutenait la tête , tandis qu'il balbutiait de ses lèvres défaillantes le nom du Dieu de miséricorde et les touchantes expressions d'un

(1) Guillaume Gruel, Hist. d'Artus III, etc.

(2) Déposition de Louis de Contes.

(3) Déposition de frère Jean Pasquerel.

humble repentir. Semblable à un ange de paix et d'amour , elle V encourageait de son mieux , et mêlait aux pressantes exhortations d'une piété bienfaisante les larmes d'une douce pitié (i). Quoique les dépositions bornent là ce récit , il est plus que probable que Jeanne d'Arc , trèssévère envers les soldats qui se conduisaient d'une manière répréhensible (2) , fit infliger au coupable le juste châtiment de sou crime.

Le bruit de la destruction de l'armée anglaise ne tarda pas à se répandre à Paris , quoique d'une manière confuse. L'extrait suivant du journal d'un habitant de cette ville , peut donner une idée de l'inexactitude des récits qui y furent d'abord apportés. « Item , en cellui temps tenoient » les Arminaz les champs, qui tout destruisoient. » Si y furent commis Angloys environ huit mille. » Mais quant ce vint au jour que les Angloys » trouvèrent les Arminaz, ilz n'estoient pas plus » de six mille , et les Arminaz estoient dix mille. » Si coururent sus aux Angloys moult aspre- » ment , et les Angloys ne les refusèrent mie. » Mais en la fin ne le purent les Angloys souf- » frir ; car les Arminaz , qui plus estoient de la » moitié que n'estoient les Angloys , les encloy- » rent de touttes parts. Là furent Angloys des-

(1) Déposition de Louis de Contes.

(2) Déposition de Guillaume de Ricarville.

DE JEANNE d'ARC. 223

» confiz; et furent bien, comme on disoit, trou-

» vez de mors des Angloys quatre mille ou plus :

» des autres ne sot on le nombre à Paris (i). » Le greffier du parlement est plus exact dans la note qu'il consigne à cette occasion sur ses registres. « Ce jour ( 18 juin i429 ) > " dit - il ,

« messire Jehan Flastolf , le sire de Lescale ,

» messire Thomas de Rampston , et autres ca-

» pitaines , gens d'armes , et archiers angloys ,

» qui s'estoient assemblez pour conduire vivres

» et faire secours au sire de Talboth et autres

» capitaines et gens d'armes angloys , estans na-

» gaires en la garde et garnison des villes et for-

» teresses de Meung et Baugency sur Loire , fu-

» rent rencontrez sur les champs entre Yenville

» et Baugency , et par desroy furent desconfis

» les ennemis estans en presque pareil nombre

» ( remarquez bien ces mots ) , en la compaignie

» desquelz estoit la Pucelle qui avoit esté avec

» eulx le Xe. jour de may ( il se trompe , c était

» le 8), à lever le siège devant Orléans, et le xviije

» jour de ce mois à la prise et recouvrance de

» Jargueau par lesdiz ennemis. Qui au rencontre

» dessus dit , prindrent entre les autres leurs

» prisonniers, lesdiz de Talboth, Rampston, et

» Lescale , si comme on disoit. Et ledit Flastolf

» se retrahy et retourna devers le duc de Bed-

(1) Journal d'un bourgeois de Paris.

» ford estant lors à Corbueil. Et hic subcubue- » runt Angllcl abscjue defensione >ut fertur(i). » Fastolf , comme on l'imagine bien , fut trèsmal reçu du duc de Bedford. On lui reprocha de s'être enfui de la bataille sans coup férir , « et, » en conclusion , luy fustostée Tordre de la Jar- » retiere qu'il portait entour la jambe (2). — Ri- » gueur inutile , qui fit oublier Patay et rappe- » 1er la journée des Harengs, » observe un de nos historiens : « trop d'Anglais avaient par- » tagé à Patay la peur et la fuite de Fastolf (3).» « Mais depuis , tant en partie comme pour les » dessusdictes remontrances qu'il avoit faictes , » qui sembloient assez raisonnables , comme » pour plusieurs excusances qu'il mist en avant, » luy fut depuis , par sentence de procès , 1 e- » baille' e ladicte ordre de la Jartiere ; jasoit » ( malgré) ce qu'il en sourdist grant débat entre » icelluy Fascot et sire Jehan de Thalboth , )> quant il fut retourné d'estre prisonnier de la » bataille dessusdicte (4). » Talbot ne put jamais oublier que Fastolf l'avoit abandonné. Depuis ce temps ils furent irréconciliables (5).

(1) Registres du parlement, vol. XV.

(2) Monslrelet, en sa Chronique; Hume's History of England.

(3) Gaillard, Hist. de la querelle de Phil. de Valois, etc.

(4) Monslrelet, en sa Chronique.

(5) Villarct, Histoire de France, tom. XIV.

DE JEANNE d'ARC. 225

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